John Perry Barlow, voix off : Governments of the Industrial World, you weary giants of flesh and steel, I come from Cyberspace, the new home of Mind. On behalf of the future, I ask you of the past to leave us alone. You are not welcome among us. You have no sovereignty where we gather.
Justine Van Minden : Bonjour à toutes et à tous. Il est 13 heures 37 dans le cyberespace et c’est Amidala qui vous parle. Vous écoutez On Cybair, le podcast de Cyberwings dédié aux enjeux de sécurité numérique.
Aujourd’hui, un podcast un peu spécial puisqu’on fête les 30 ans, jour pour jour, de la Déclaration d’indépendance du cyberespace [1]. À mes côtés, Julien Valiente qui s’intéresse, depuis longtemps, à ce texte à la frontière entre hacking, open source, géopolitique, libertariens, crypto-anarchie, cypherpunk et même science-fiction.
Avant de commencer peut-être un peu petit mot, Julien, sur la raison de ton intérêt pour cet événement.
Julien Valiente : Merci Justine pour cette opportunité et le bonheur que tu me procures en me proposant cette discussion au trentième anniversaire de cette déclaration.
Elle a d’abord marqué, effectivement, une rupture, une colère, une révolte, une revendication. C’est très probablement le premier acte politique de l’histoire du numérique. C’est une convergence de mouvements invisibles et, par nature, déconnectés de la politique. C’est aussi un moment de l’histoire où des petites gouttes font une vague. C’est quelque chose que j’enseigne depuis des années en sciences politiques, que ce soit à Sciences Po Aix, à, à l’ILERI [Institut Libre des Relations Internationales et des Sciences Politiques], à l’IHEN [International Human Exposome Network] ou même à l’IHEDN [Institut des hautes études de défense nationale].
Justine Van Minden : Raconte-nous ce qu’il s’est passé il y a 30 ans, le 9 février 1996, à Davos.
Julien Valiente : Le 9 février 1996 débarque à Davos, devant un parterre de personnalités économiques et politiques, un dénommé John Perry Barlow [2], avec un texte griffonné à la va-vite. Il est très peu connu. Il est agacé et il déclare tout bonnement et simplement que le cyberespace est un territoire indépendant.
Justine Van Minden : Qui est ce John Perry Barlow ? C’est un politicien, c’est ça ?
Julien Valiente : Pas du tout. C’est un écrivain en fait, c’est un poète psychédélique, c’est aussi le parolier du groupe d’acid rock Grateful Dead. Il est aussi le cofondateur de l’EFF, l’Electronic Frontier Foundation [3], qui a été fondée en 1990, donc six ans plus tôt. C’est une organisation d’activistes, qui existe encore aujourd’hui, qui militent en particulier pour la neutralité du Net.
Ses amis sont John Gilmore [4], un activiste célèbre, informaticien, qui est très impliqué dans les mouvements copyleft comme le projet GNU de Richard Stallman [5] qui donne naissance à toute la fondation GNU/Linux, etc., Steve Wozniak, le cofondateur de Apple, bien connu, ou encore Mike Godwin, plutôt célèbre pour son point Godwin. On est dans les années 90, en pleine constitution des premiers mouvements activistes, crypto-anarchistes, cypherpunks.
Justine Van Minden : OK. Donc ces mouvements émergent et se structurent, on va dire, dans les années 90, mais pourquoi cette déclaration, à Davos, et en cette année précisément, en 1996 ?
Julien Valiente : Parce que c’est une révolte. Une révolte contre quoi ? Une révolte contre le CDA à l’époque, le Communications Decency Act [6] qu’on peut traduire en « loi sur la décence dans les communications », ça fait rêver ! C’est une loi anti-indécence et anti-obscénités qui a été adoptée le 1er février 1996, donc quelques jours plus tôt, et promulguée par Bill Clinton le 8 février, donc la veille de la déclaration. C’est une censure des internets, clairement, qui condamne les contenus indécents, par exemple le fait de dire « merde » ou de parler d’avortement, des concepts qui ont un certain écho 30 ans après.
Justine Van Minden : Oui. Et en quoi le contenu de ce texte a-t-il contribué à faire changer les choses dans le contexte que tu décris, de tentative de censure finalement ?
Julien Valiente : Déjà, il a contribué à faire invalider plusieurs dispositions du CDA, notamment en juin 1996 ou en juin 1997. Il a aussi contribué à une modification, carrément par le Congrès, en 2005. Au-delà de la riposte, il pose aussi des concepts intéressants qui sont défendus depuis par d’autres organisations, donc l’EFF, l’Electronic Frontier Foundation, la Free Software Foundation [7], les Anonymous [8], Cult of the Dead Cow [9], Chaos Computer Club [10], les partis pirates internationaux, mais aussi The Tor Project [11] ou, en France, La Quadrature du Net [12], l’April, Telecomix [13], la Fédération FDN des FAI associatifs [14], les Chatons [15], Nos oignons [16] , etc. Il y a du monde.
Justine Van Minden : Il y a quand même des caractéristiques communes à tout cela parce que ça ressemble quand même, aujourd’hui, à l’écosystème de l’open source, de la liberté par le choix.
Julien Valiente : C’est ça, c’est le concept du choix d’être libre. En gros on y retrouve, et on va s’y attarder un petit peu puisque c’est vraiment le fond de l’événement, les principes de gouvernance démocratique du numérique. L’Internet est un espace politique à gouverner collectivement.
C’est aussi la question des libertés numériques et des droits fondamentaux. Les droits humains doivent s’appliquer pleinement dans l’espace numérique. D’ailleurs, il dit : « Nous créons un monde où chacun peut entrer sans privilège ni préjugé fondé sur la race, le pouvoir économique, la force militaire ou la naissance. »
C’est la question de la vie privée et la protection contre la surveillance. La surveillance est un problème politique, ce n’est pas un problème technique. Il dit : « Vous n’avez aucun droit moral de nous gouverner, ni aucun moyen de coercition que nous ayons de bonnes raisons de craindre. »
C’est la question du chiffrement, de l’anonymat, de la sécurité comme un bien politique. Il dit : « Vos concepts juridiques de propriété, d’expression, d’identité, de mouvement et de contexte ne s’appliquent pas à nous. Ils sont fondés sur la matière et il n’y a pas de matière ici. »
La question de la neutralité du Net : tous les paquets sont égaux.
La question du logiciel libre et des communs numériques. Le code est un commun, pas une marchandise. Il dit : « Nous croyons qu’à partir de l’éthique et de l’intérêt personnel éclairé émergeront des règles qui serviront le bien commun. »
Et enfin la question de la décentralisation et de l’anti-plateformisation : moins de centres, plus de réseau. Il dit : « Nous établissons notre propre contrat social, cette gouvernance émergera selon les conditions de notre monde, pas du vôtre. »
Justine Van Minden : C’est très intéressant de le lire en détail, d’ailleurs on mettra le lien vers cette déclaration en description du podcast, comme cela chacun aura la possibilité de le lire et de rentrer dans ces concepts qui éclairent vraiment les enjeux que tu décris de l’indépendance sur les internets et dans le cyberespace.
Au-delà de la revue de cet Act, donc cette loi américaine, cette déclaration a-t-elle changé des choses plus globalement ?
Julien Valiente : Oh que oui ! Déjà par les mouvements cités qui ont émergé, qui ont milité activement pour toutes ces valeurs, mais aussi par le simple fait qu’elle existe. C’est indéniable : cette déclaration existe, c’est un jalon, c’est une preuve de concept, c’est une démonstration que les défenseurs des libertés numériques sont là, c’est un fait ils sont partout, on pourrait même dire qu’ils sont légion, ça rappelle un truc non ?
Justine Van Minden : Et est-ce que ça vaut toujours aujourd’hui ?
Julien Valiente : Je te renvoie la question. Je sais que tu l’enseignes aussi. Selon toi, 30 ans après, qu’est-ce que ça fait de découvrir ça avec les nouvelles générations, dans le contexte actuel ?
Justine Van Minden : La force de ce texte, clairement, c’est qu’il résiste au temps qui passe. C’est effectivement pour cela que je le fais lire à voix haute, carrément, aux étudiants en science politique dès les premiers cours d’introduction. Je pense que cette déclaration est doublement pertinente aujourd’hui, d’abord parce que certains États cherchent encore à enfermer leurs citoyens dans un espace qui est maîtrisé, qui est contrôlé, qui est surveillé, qu’ils qualifient parfois de « souverain », on pourra y revenir. Ensuite, parce que dans le reste du cyberespace, celui qui est perçu comme libre, les géants du numérique rendent captives les entreprises, les organisations, même les individus, et, cerise sur le gâteau, quand il y a une convergence d’intérêts entre ces États et ces acteurs privés, on se rend compte que la projection de la puissance est décuplée.
Julien Valiente : C’est vrai que ce sont des choses que nous observons à notre niveau, mais souvent les gens ne s’en rendent pas compte, ils ont l’impression que c’est de la science-fiction, que c’est un mauvais film. Aurais-tu des exemples ?
Justine Van Minden : Très récemment, Nicolas Guillou, par exemple, un juge français de la Cour pénale internationale, a été arbitrairement, on va dire, mis au ban du système bancaire et numérique international américain [17]– de facto les standards américains sont les standards adoptés d’un point de vue international sur ces questions-là – par l’administration américaine, avec l’appui des grands acteurs du numérique et des systèmes de paiement, non pas parce qu’il a commis un acte illégal au regard du droit international ou qu’il représente un danger pour les États-Unis, mais parce que ses positions juridiques, dans le cadre de ses fonctions, n’étaient pas alignées avec la vision politique de Trump, en l’occurrence sur le conflit au Proche-Orient. Il a juste été coupé de tous ses moyens numériques et bancaires, etc.
Julien Valiente : C’est un très bon exemple, mais c’est carrément terrifiant.
Tu parlais de la perception que tu pouvais avoir de l’enfermement dans des zones et des pays autoritaires, c’est vrai, c’est évidemment le cas pour un pays qui contrôle ses infrastructures physiques et technologiques. En même temps, en agissant ainsi, est-ce que tu perçois que c’est un petit peu contre ce que décrit Barlow ou, au contraire, ça vient le confirmer ?
Justine Van Minden : En fait, ça vient le confirmer. Ces États-là un peu repliés, autoritaires, tentent de faire coïncider leurs frontières étatiques, d’ailleurs c’est ce que dit Barlow dans son texte, avec leurs frontières numériques.
On le voit encore aujourd’hui par exemple avec le Grand Firewall de Chine [18] qui va filtrer les flux entrants et sortants, on essaie vraiment de mettre une barrière numérique qui correspondrait à des frontières étatiques.
On le voit aussi avec l’interdiction de certains réseaux sociaux étrangers, notamment en Russie, avec la surveillance des communications dans certains pays du Moyen-Orient mais pas que.
Ils créent des espaces souverains, des cyberespaces souverains où le contrôle des autorités est maximal, mais pas forcément déconnectés de l’Internet global, parce que c’est très difficile d’y arriver, et parce que le cyber, de nature et par définition, est un système transnational, qui se joue des frontières et qui, justement, ne peut pas être gouverné par un État, les logiques sont différentes.
Si on regarde par exemple les câbles sous-marins, qui connectent les continents entre eux pour pouvoir faire transiter les communications, etc., ils desservent des dizaines de pays, mais pas que des pays alliés. On n’est pas sur des logiques de diplomatie traditionnelle entre États, c’est vraiment un système d’interdépendance.
Julien Valiente : Mais dans les pays occidentaux, en Europe, aux États-Unis, etc., on n’a pas cet enfermement-là dans nos systèmes. À un moment où cette partie du monde revendique un libéralisme économique et politique, comment perçois-tu ça par rapport au fait qu’on soit captif de certaines solutions et que, finalement, sous couvert de libéralisme, on se retrouve plus enchaîné et on arrive à des événements comme ce qui a été fait contre le juge Guillou.
Justine Van Minden : En fait, on peut avoir la sensation, la perception d’être libre parce qu’on a pléthore de possibilités apparentes, mais en vrai, la majorité des individus et des organisations sont tout sauf libres dans le champ numérique. On n’a pas réellement la liberté de choisir ses usages, ses technologies et ses outils. En fait, ils nous sont imposés, alors pas par la force nécessairement, mais plutôt par une situation de mise en dépendance, d’accoutumance, un peu comme les drogues, finalement, d’abord douces et après de plus en plus fortes au fur et à mesure que la situation se tend et qu’on a besoin d’exercer un pouvoir sur les personnes.
Julien Valiente : Tu parles carrément de drogue, d’accoutumance et de dépendance. Comment peut-on arriver à enfermer comme cela des civilisations qui sont dans un mouvement de libéralisme et de sensation de libre choix ? Quels sont les mécanismes ?
Justine Van Minden : C’est vraiment du soft power, ce sont des stratégies de pénétration des marchés, mais aussi des esprits, finalement, sur le temps long. On a grandi avec des PC qui s’allument directement sous Windows, alors qu’il existe d’autres systèmes d’exploitation, maîtrisables, etc., mais on n’en a même pas la connaissance, on n’a même pas la possibilité de les découvrir : tu achètes ton matériel avec cette solution-là.
On continue de croire que le cloud est un nuage, de toute façon le choix des mots est très important dans ce domaine, mais, en réalité, le cloud c’est quoi ? C’est l’ordinateur de quelqu’un d’autre qui détient toutes les prérogatives, le plus souvent, pour y accéder, pour les traiter, sous couvert ou au nom de la lutte contre le terrorisme. On est donc vraiment sur des réalités matérielles.
On a aussi pris l’habitude de contacter des supports en ligne d’un logiciel qui nous est délivré comme ça, sans qu’on ait la capacité à regarder à l’intérieur, à comprendre comment ça marche et on délègue la résolution des problèmes à d’autres, on paye pour ça, c’est une forme de confort, sans jamais chercher à savoir comment ça fonctionne et si c’est adapté à nos usages.
Et puis ce sont aussi les standards technologiques et juridiques qui sont écrits selon des normes d’interopérabilité dites internationales, mais qui, en fait, vont favoriser, faciliter le positionnement d’entreprises extra-européennes, notamment chinoises et américaines.
Julien Valiente : Je ne peux pas m’empêcher de penser aux GAFAM, en l’occurrence, tu crois que la menace, finalement, c’est ça ?
Justine Van Minden : C’est ça, mais pas que ça.
La menace, c’est la perte de maîtrise de ce qui est stratégique pour nous en tant qu’organisations, en tant qu’individus. Et dès lors que nos données et nos moyens d’expression sont concentrés entre les mains d’acteurs uniques, qu’ils soient privés ou publics d’ailleurs, et puis pas sur une zone géographique précise – ça peut être à l’est, à l’ouest, au nord, au sud –, on n’est pas sur une menace définie, mais c’est plutôt ce fait de concentrer, de créer des situations de monopole et d’oligopole qui met nos données et nos moyens d’expression, nos libertés individuelles et collectives en danger. Qu’on les appelle GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft], BATX [Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi] ou autres, le mécanisme est identique.
Julien Valiente : À t’entendre, on a l’impression que c’est foutu, c’est vrai que des personnes se le disent souvent aussi, presque à se demander si ce n’est pas, finalement, l’effet escompté « regardez, il y en a de toutes parts, ne luttez pas, adhérez ! ». Qu’est-ce qu’on peut faire ?
Justine Van Minden : On ne se résigne surtout pas, on résiste, on a encore le temps, la possibilité, le pouvoir de faire des choses. On ne doit jamais renoncer à la liberté même si, forcément, ça nécessite un effort, l’effort de briser ses chaînes, c’est un acte, on n’est pas passif, il faut agir. La liberté est importante, c’est une valeur qui nous tient à cœur, en particulier en France, c’est le premier mot écrit sur tous les frontons de tous les bâtiments officiels, publics, Liberté, Égalité, Fraternité. Donc on s’oppose, on dénonce haut et fort quand c’est justifié, pas forcément tout le temps, et puis, le reste du temps, on se bat avec ses armes, c’est David contre Goliath, un rapport du faible au fort, mais on connaît la fin de cette histoire.
Julien Valiente : On sait qui gagne. Donc tout n’est pas perdu.
Si on devait faire un petit peu l’inventaire de nos moyens, de nos capacités, de nos hommes, qu’est-ce qu’on pourrait mobiliser ?
Justine Van Minden : L’attachement à l’indépendance, à la démocratie. Notre force collective en la conviction que c’est un objectif qui est juste, qui est nécessaire, la ruse aussi, on le disait dans un rapport du faible au fort, il faut parfois être plus malin, plus réfléchi parfois plus discret.
C’est l’existence aussi de milliers et de millions d’acteurs comme nous, qui détenons chacun une partie de la solution au problème, des solutions concrètes, et chacun à son niveau et dans son domaine. Donc vraiment l’importance de se rassembler, d’interagir et d’échanger, parce que chacun, mais tous ensemble, comme John Perry Barlow avant nous d’ailleurs, nous allons ajouter une pierre à ce cairn de la liberté et de l’indépendance. Caillou après caillou, on va pouvoir, comme cela, tracer la voie et indiquer la direction aussi pour les prochaines générations sans jamais, bien sûr, oublier l’histoire.
Julien Valiente : C’est très joli cette histoire de cairn en fait, vraiment chacun met sa pierre à l’édifice finalement et le cairn, en même temps, c’est une orientation, c’est un cap, c’est un lieu de passage.
Trente ans après, est-ce que la déclaration vaut toujours ?
Justine Van Minden : Oui, clairement. Je change un mot et c’est complètement pertinent dans notre contexte : « Gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d’acier, au nom de l’avenir, on redemande, 30 ans après, à vous qui êtes du passé, de nous laisser tranquilles. Vous n’avez aucun droit de souveraineté sur nos lieux de rencontre. »