Grande interview : Jean Cattan, CNNum Smart Tech

Delphine Sabattier : Jean Cattan, secrétaire général du Conseil national du numérique [1], est mon grand invité aujourd’hui. Bonjour Jean.

Jean Cattan : Bonjour.

Delphine Sabattier : On va peut-être repréciser, Conseil national du numérique, c’est une instance consultative, indépendante, mais dont les membres sont désignés par le Premier ministre et aussi avec l’intégration de quelques parlementaires désignés par l’Assemblée nationale et le Sénat. Votre mission, de manière générale, c’est d’éclairer sur ces débats, ces grands enjeux autour du numérique et de l’IA aujourd’hui.

Jean Cattan : Oui. D’assurer la circulation des idées, dans la population, en relation avec les autorités publiques, avec les entités privées, le monde associatif qui est très dynamique sur ces questions-là en France. Il nous faut absolument valoriser toute cette richesse et assurer la circulation de tout ce qui se pense, de tout ce qui se dit, de tout ce qui se fait au sein du pays.

Delphine Sabattier : Faire circuler les idées auprès des citoyens mais c’est quand même aussi éclairer les décisions de politique publique. Comment faites-vous en ce moment, motion de censure, qu’est-ce qui se passe ?

Jean Cattan : En ce moment, nous remettons toujours notre ouvrage sur le métier, évidemment, puisque nous sommes dans un rôle d’accompagnement de l’entièreté du pays et à notre place. Nous savons très bien quelle est notre place. Beaucoup d’autres acteurs ont un rôle dans la société et qui sont aussi à écouter. Notre rôle est de participer à ce mouvement collectif.
Maintenant, les ressorts d’action sont très nombreux, c’est-à-dire qu’on peut parler à une autorité publique et se focaliser dessus, on peut aussi parler à des entités privées, nouer un dialogue avec elles ; essayer de faire comprendre, par exemple à certains réseaux sociaux, qu’un réseau social n’a pas forcément à ressembler à ça, qu’il peut ressembler aussi à d’autres choses, peut-être qu’on reviendra sur ces questions, et aussi permettre aux citoyens de se doter d’une capacité à agir. Nous croyons beaucoup en cela, en notre capacité collective à agir.

Delphine Sabattier : J’ai lu sur le site du CNNum, c’est le petit nom du Conseil national du numérique : « Pour mener à bien ses missions, le conseil s’appuie sur son secrétariat général », vous avez donc vraiment un rôle clé, vous allez pouvoir nous expliquer certaines choses. Aujourd’hui le CNNum est sous la tutelle du secrétariat d’État au Numérique et à l’Intelligence artificielle, pour autant vous êtes toujours du côté de Bercy, installés à Bercy. Comment cela s’articule-t-il aujourd’hui, ces sujets du numérique sont tellement transverses, multiples ? Comment jonglez-vous entre vos différentes tutelles ? Avec qui travaillez-vous ?

Jean Cattan : Avec tout le monde et c’est justement ça l’intérêt finalement. Traditionnellement tout ce que vous évoquez là est cité dans un décret de 2017 qui instaure ce positionnement du conseil. En réalité, si on se dote un petit peu de souplesse, c’est très avantageux de pouvoir arpenter ce réseau du numérique dans l’État, d’être à la fois en relation avec les personnes qui vont penser les politiques de la régulation, avec le monde de la recherche, avec le monde de la santé, avec le monde de l’éducation, avec l’industrie aussi. Notre emplacement même, physiquement nos bureaux étant à Bercy, il est assez simple pour nous d’être en lien avec ce monde-là. Cela ne veut pas dire que l’on peut mettre nos forces absolument partout, cela veut dire que l’on peut faire vivre cette richesse qui circule aussi au sein de l’État.

Delphine Sabattier : Quelle influence, aujourd’hui, le CNNum a-t-il justement au sein du gouvernement, parce que vous avez publié une lettre « Musk n’est pas notre projet » [2], c’est une sorte d’incitation à faire autrement ? En plus, cette lettre est arrivée à peu près en même temps que le président de la République invitait justement Donald Trump, Elon Musk à venir se joindre à cette grande réunion qui va être le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle à Paris [3] en février 2025. Comment estimez-vous votre rôle de conseil mais aussi votre influence au sein du gouvernement, des décideurs publics ?

Jean Cattan : Concernant l’influence sur les décideurs publics, nous sommes dans une position qui est très modeste, qui est très humble, et nous n’avons pas nécessairement cette prétention, aujourd’hui, d’être un organe d’influence qui va dire « la décision publique est influencée à 75 % par nous », ça n’a pas tellement de sens. On s’inscrit beaucoup plus sur la structure du débat, finalement, et la capacité à tout un chacun de s’y retrouver. C’est très important pour nous. Quand on écrit que Musk n’est pas notre projet c’est, en réalité, pour mettre en avant tous les autres modèles qui sont possiblement déployables en Europe et en France. Là-dessus, notre rôle est beaucoup plus de mettre en valeur l’existant, les initiatives par exemple de la Direction interministérielle du Numérique [4], les initiatives de la Direction du Numérique pour l’éducation [5], qui font des choses absolument formidables et qu’on a besoin de connaître, en tant que citoyen, pour se rendre compte de notre capacité à agir. Nous sommes beaucoup plus dans ce rôle d’intermédiation entre des actions et la population afin de dire « demain, quand on aura un choix politique à faire en matière de numérique, sachons cela, sachons que nous sommes capables de déployer des solutions alternatives fondées sur d’autres modèles que, par exemple, l’économie de l’attention. »

Delphine Sabattier : Quel est notre projet aujourd’hui ?

Jean Cattan : Je pense que, pour l’État, il y a un magnifique projet qui s’inscrit dans la continuité de beaucoup d’actions entreprises ces dix dernières années. C’est l’idée de construire, je pense que c’est absolument fondamental, inscrire l’État comme bâtisseur, déjà bâtisseur d’un marché parce qu’il faut reconnaître que, finalement, nous sommes liés à cette dépendance au chemin.
Construire un marché ça veut dire reconnaître la capacité de l’État à dire qu’une entreprise ne peut pas faire certaines choses, qu’une entreprise doit s’ouvrir à d’autres entités tierces, on peut revenir sur les détails si vous le souhaitez, et cela s’applique particulièrement en matière de réseaux sociaux.
Cela veut dire aussi construire des solutions alternatives. Par exemple, si vous allez sur le site de Tchap [6], la messagerie sécurisée qu’emploient les agents publics, open source, sur laquelle nous pouvons désormais inviter les extérieurs, vous voyez que toutes ces briques logicielles déployées par l’État sont ouvertes, c’est fondamental. Se dire qu’on a cette capacité de déployer une messagerie qui marche franchement très bien, pour deux millions d’euros, ça fait réfléchir d’une certaine manière.

Delphine Sabattier : Elle marche bien mais tout le monde ne l’utilise pas, tous les parlementaires ne l’utilisent pas, tous les agents publics ne l’utilisent pas.

Jean Cattan : C’est comme la démocratie, les déploiements techniques c’est un combat de tous les jours. Si on se dit qu’il va y avoir à un moment qui va être un grand soir, un moment de bascule, et s’il n’y a pas ce moment de bascule alors il n’y a rien qui vaille, non ! Je pense que, raisonnablement, on ne peut pas penser comme ça. C’est normal qu’il y ait aussi une forme de concurrence d’initiatives. Quand on accepte l’idée qu’il y a un marché par exemple de services numériques, on peut aussi accepter l’idée que l’État fasse l’effort de déployer d’autres choses et entre en concurrence avec d’autres solutions. Je pense qu’il faut tout à fait accepter cela et cela vaut par exemple aussi en matière de réseaux sociaux. L’Éducation nationale héberge des instances qui relèvent de ce que l’on appelle le fédivers [7], un réseau social que l’on appelle Mastodon [8] ou, pour l’hébergement de vidéos, PeerTube [9]. Et nous, Conseil national du numérique, sommes très fièrement hébergés sur ces instances-là, nos vidéos sont sur ces instances.

Delphine Sabattier : La question de l’autonomie revient, on peut l’appeler souveraineté, maîtrise technologique, on va dire autonomie, une autonomie politique dans ce monde du numérique et on l’a évoqué l’open source, la science ouverte, les communs numériques semblent être une voie. Quelle est votre opinion là-dessus ?

Jean Cattan : Tout à fait. Je pense qu’il faut absolument se sentir en capacité de construire un environnement numérique autonome. Ça ne veut pas dire jouer la course du gigantisme, ça ne veut pas dire singer les Big Tech, je dirais presque au contraire. Le projet européen est un projet de réseau, de mise en partage, de solidarité, d’ouverture. Si on oublie cet ADN, qu’on essaye de singer autre chose, alors on risque d’aller dans le mur.

Delphine Sabattier : Comment soutient-on, aujourd’hui, cet écosystème européen alternatif ?

Jean Cattan : Déjà en contribuant. Je pense que nous avons montré, depuis l’État, que nous avons une capacité à contribuer à cet environnement-là en nouant des liens, en valorisant les acteurs justement du logiciel libre, du logiciel open source, en tissant des liens de communautés et en agissant ensemble. Je pense que cette logique de fédération est très importante et, finalement, on retrouve vraiment les racines du projet politique européen quelque part.

Delphine Sabattier : L’arrivée d’OpenAI à Paris est-ce pour vous un signe positif ou un problème ?

Jean Cattan : C’est toujours une occasion d’avoir un dialogue, c’est très important, c’est aussi une occasion de les avoir à portée de main et c’est une occasion de matérialiser un interlocuteur. C’est très important. Dans beaucoup de pays dans le monde les plateformes sont comme des fantômes, c’est un terme qui a été employé par certains interlocuteurs. Je pense qu’on a cette responsabilité à se saisir de leur implantation dans nos États pour avoir un dialogue renforcé avec elles. C’est aussi l’occasion de dire quelque chose quand même. Depuis des décennies, en matière de politique de concurrence, en matière de politique de numérique, on sait très bien, par exemple, aller faire des perquisitions chez des gens quand ils ne nous donnent pas les informations que l’on demande, on sait très bien faire ces choses-là. En droit de la concurrence cela s’appelle des dawn raids, des sorties à l’aube de la journée, où on va saisir des serveurs. On sait faire toutes ces choses-là. Il faut un petit peu se rendre compte de notre capacité à agir sur ces entreprises. Ce n’est pas parce que ce sont les plus grandes entreprises du monde que nous sommes dépossédés de tout moyen d’action.

Delphine Sabattier : Vous êtes aussi chargé d’enseignement en régulation à Sciences Po Paris et Panthéon-Assas. Est-ce que l’Union européenne régule trop, ou réglemente trop, devrais-je dire pour parler correctement du sujet ?

Jean Cattan : Voilà. Il y a régulation et régulation comme d’habitude, évidemment.
Tout ce paquet de législations qui a été adopté ces cinq dernières années, je crois que vous l’évoquiez précédemment, a suivi une approche de régulation par les risques, c’est-à-dire que l’on identifie les risques et, finalement, on va imposer des règles aux entreprises pour se prémunir de ces risques-là. Disons que cette logique peut être nécessaire un temps, mais ce n’est pas une logique de construction d’un marché. Or la régulation, comme on l’a connue avant tout par exemple dans le secteur des télécoms, permet de construire un marché et permet finalement d’exprimer l’intérêt général sur un marché où des entreprises vont exercer et prester leurs services ou fournir leurs biens. C’est absolument important, d’un point de vue même démocratique, de bien comprendre qu’on a cette capacité de construire. On n’a pas à laisser aux entreprises le service, on n’a pas à leur laisser les pions blancs sur l’échiquier. Nous pouvons tout à fait donner nos conditions à l’exercice d’une activité même de nature concurrentielle.
Cette philosophie, qui, parfois peut-être, a été un peu mal comprise, qui est l’ordolibéralisme, consiste à dire que c’est avant tout l’État qui construit le marché. Ça ne veut pas dire qu’on construit le marché pour laisser les entreprises faire ce qu’elles veulent, pas du tout, ça veut dire qu’on peut leur imposer des obligations de service public, ça veut dire qu’on peut leur imposer des principes d’ouverture à d’autres entreprises, on a fait le dégroupage. Rendez-vous compte de ce qu’est le dégroupage ! Le dégroupage c’est dire à une entreprise « tu es propriétaire de ton réseau, mais je vais t’obliger à donner accès à ce réseau à des tiers qui vont te concurrencer et qui vont te prendre des clients. » Associer libéralisme et droit absolu de propriété ne fonctionne pas. Le libéralisme exige l’intervention de l’État sur le marché.

Delphine Sabattier : Justement parce qu’on a un nouveau rapport qui sort de l’OPECST [Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques], l’office qui évalue les choix scientifiques et technologiques, dans lequel on retrouve des parlementaires du côté de l’Assemblée nationale et du Sénat. Trois rapporteurs sénateurs ont finalement analysé, décortiqué cette stratégie nationale française sur l’IA, fait des recommandations, comparé aussi à ce qui se fait par ailleurs à l’étranger [10]. Je voulais réagir sur ce que vous disiez, sur le fait qu’aujourd’hui on a une approche par les risques. Ce que je retiens des nombreuses propositions et de l’analyse de ce rapport, c’est qu’il faut passer à autre chose, que ça ne suffit pas. Aujourd’hui il faut construire.

Jean Cattan : Exactement. Je pense que construire doit être le mot d’ordre de notre action en matière de numérique, tout à fait.

Delphine Sabattier : Est-ce que ce sera le mot d’ordre lors de ce Sommet pour l’action sur l’IA ?

Jean Cattan : Je pense qu’en ajoutant le terme « action » il y a bien cette idée d’aller de l’avant, d’être vraiment proactifs dans un secteur où on a peut-être laissé trop de champ à des acteurs qui n’étaient pas garants de l’intérêt général. Je pense que c’est une dynamique positive qu’il faut encourager et accompagner et surtout qui doit être un appel à la mobilisation collective, voire, je dirais, à la mobilisation populaire sur ces sujets. Il ne s’agit pas de dire à la population « vous devez faire de l’IA, etc. », non ! Par contre, je pense qu’il est de première importance de s’assurer qu’on est en capacité d’échanger, d’avoir un dialogue démocratique sur ces sujets. C’est finalement la première des mises en action que l’on promeut au Conseil national du numérique.

Delphine Sabattier : Et puis impliquer les politiques aussi. Ce rapport fait remarquer que le Parlement, ni l’Assemblée nationale ni le Sénat, ne sont impliqués aujourd’hui dans l’organisation de ce sommet.

Jean Cattan : Ce sont des choses qui sont de l’ordre de la cuisine du sommet. Ce n’est pas quelque chose sur lequel j’agis directement, très loin de là.

Delphine Sabattier : De quelle manière êtes-vous impliqués ?

Jean Cattan : Nous sommes impliqués par des échanges réguliers entre instances publiques avec ce qu’on appelle les différentes verticales du sommet. Il y a plusieurs dimensions à ce sommet : intérêt général, évolution du travail, innovation, sécurité, etc. Par exemple une filière sur l’environnement a été ouverte où il y a tout un champ d’action et les autorités publiques sont particulièrement mobilisées sur ce champ, et il faut le rappeler encore une fois. Certains parlementaires, certains sénateurs comme Patrick Chaize, qui est également membre du Conseil national du numérique, ont permis de par leur initiative, de par leur action, de par leur proactivité, de placer la France au premier rang des acteurs sur le champ du numérique et de l’environnement. On peut toujours dire que ce n’est pas assez, que c’est très insuffisant, c’est tout à fait possible de le dire. Par contre, croire que nous sommes dépossédés de moyens d’action, ce serait faux.

Delphine Sabattier : Il y a aussi les thèmes qui sont choisis pour ce sommet d’action pour l’IA et là, d’un seul coup, on s’aperçoit qu’il n’y a pas l’éducation. C’est incroyable !

Jean Cattan : C’est un sommet international qui a donc vocation à réunir des grands dirigeants et il est tout à fait possible de mettre sur la table des discussions entre ces dirigeants, par exemple l’outillage éducatif, je dirais plus qu’éducatif, finalement c’est le partage de connaissances vers et dans l’ensemble de la population. C’est la contribution qu’on entend faire avec le Conseil national du numérique. Il nous a été confié la structuration d’un mouvement, d’une démarche qui s’appelle Café IA [11], qui vise justement à rassembler des citoyens dans des moments d’échanges de taille micro, vraiment, l’idée c’est de ne pas être beaucoup pour que tout le monde ait la capacité non seulement d’écouter mais bien de parler, de s’exprimer, d’exprimer ses émotions, d’exprimer ses incompréhensions, d’exprimer son enthousiasme, ses craintes, ses envies, etc. Et, finalement, ressortent de ces temps d’échanges une capacité à agir. Si on est en entreprise, c’est la capacité, peut-être, à formuler ses conditions d’utilisation, un moratoire pourquoi pas, et certaines collectivités territoriales peuvent décider de ne pas adopter du tout de solutions de cet ordre-là. Ce n’est pas à nous de décider. La démocratie doit se construire en proximité.

Delphine Sabattier : Ces Cafés IA vont-ils faire partie du dispositif ? Vont-ils être présents, très concrètement, autour de ce sommet ?

Jean Cattan : C’est là où je voulais en venir. Disons que la direction que nous prenons au Conseil national du numérique c’est de fournir cet outillage pour organiser justement ces temps d’échanges qui sont avant tout – et c’est là où je réponds à votre question – des temps d’échanges apprenants au sein de l’entièreté de la population à l’entièreté des pays représentés. Aujourd’hui je pense que nous avons la capacité de mettre ces outils à disposition, cet outillage, d’ailleurs nous avons déjà un site internet, cafeia.org, où vous pouvez retrouver, depuis le début de la semaine, la recette inratable pour un Café IA réussi. Nous avons vocation à mettre à disposition de tout un chacun, comme tout ce que fait l’État finalement, ces outils pour animer ces discussions collectives qui sont avant tout des discussions qui mettent en capacité les uns les autres à agir et comprendre.

Delphine Sabattier : Quand on dit éducation, ça recouvre tout, ça recouvre comprendre cette transformation de la société par l’intelligence artificielle, ça comprend aussi accompagner la transformation profonde du travail, la question de la formation permanente, l’accompagnement sur ces nouveaux métiers.

Jean Cattan : L’accompagnement au changement aussi. On dit souvent que c’est une révolution qui va impacter les cols blancs, etc., mais je pense que la première des mutations qui est observée, au-delà des débats sur les pertes d’emplois auxquelles vraiment les chiffres nous donnent à voir un petit peu dans tous les sens, c’est celle des managers de proximité, on peut prendre juste cet exemple, c’est un tout petit exemple parmi plein d’autres, qui est finalement d’accompagner leurs équipes dans ces transitions-là, d’ouvrir la discussion, d’être en capacité d’ouvrir la discussion face à l’émergence de technologies comme celles-là et ce n’est pas rien. Il faut aussi entendre ces difficultés, il faut donner les capacités à animer ces discussions et c’est précisément ce que l’on vise à encourager.

Delphine Sabattier : De quelle manière vous impliquez-vous sur la stratégie nationale française sur l’IA ? Parce que, là aussi, il y a quand même un constat très sévère qui est fait dans ce rapport. On nous parle en demi-teinte, ce n’est pas le plus sévère mais c’est quand même très sévère, c’est le constat d’une défaillance sur le pilotage de la stratégie nationale aujourd’hui.

Jean Cattan : Non, un pilotage est vraiment assuré depuis Bercy.

Delphine Sabattier : « Coordination interministérielle insuffisante, pas d’autorité réelle. »

Jean Cattan : Non. Il y a vraiment une personne qui est en charge, justement, de cette coordination et elle travaille ardemment, tous les jours, à assurer tout cela.

Delphine Sabattier : Mais a-t-elle, aujourd’hui, le pouvoir justement sur des événements qui se construisent comme ce sommet ? Est-ce qu’elle a le pouvoir interministériel nécessaire pour faire avancer cette stratégie ?

Jean Cattan : Je pense que nous sommes victimes d’une sorte de persistance rétinienne qui nous amène à considérer le pouvoir de manière centralisée, donc à considérer que si on n’a pas la citadelle qui est en capacité de dire « toi tu vas faire ci, toi tu vas faire ça, etc. », on ne va pas arriver à quelque chose. Je pense qu’il faut clairement acter que si Internet nous a apporté quelque chose, avec tout plein de problèmes considérables, c’est quand même cette capacité à penser l’exercice de la démocratie de manière un peu plus réticulaire oserais-je dire, en réseau, c’est-à-dire de manière un petit peu plus horizontale et diffuse. Le pari que nous faisons aussi c’est d’arpenter ce réseau et, finalement, d’assurer la circulation de l’information et c’est comme cela, je pense, que s’exerce le pouvoir dans une démocratie réelle.

Delphine Sabattier : Et du côté du financement ? Parce que, là aussi, le constat est assez violent. En gros, le rapport nous dit qu’il ne croit pas du tout à cet investissement promis et très massif de 27 milliards d’euros sur cinq ans. Il trouverait plus judicieux de reconduire le programme Confiance.ai [12] qui ne coûte pas cher mais qui s’est arrêté là, 2024 c’est la fin.

Jean Cattan : Je pense qu’on peut faire beaucoup de choses sans penser l’État comme un portefeuille. Il y a des secteurs prioritaires dans la société, des enjeux sociétaux majeurs sur lesquels les investissements doivent être vraiment fournis en premier lieu : quand on pense au bien-être des travailleurs, quand on pense aux catégories précaires, quand on pense aux publics vulnérables, il y a là des priorités financières et je pense que tout le monde sera d’accord sur ces questions-là. On ne peut pas faire une société vraiment pleine de cohésion si on abandonne sur le bord du chemin toute une partie de la population, c’est absolument impossible. Je pense que dans les secteurs comme le numérique il faut arriver à faire sans, d’une certaine manière, et c’est notre pari. Notre pari c’est de trouver les synergies qui permettent à l’ensemble des entreprises de respecter aussi cette identité européenne dont je parlais tout à l’heure. Notre rôle, en Europe, ce n’est pas de construire nécessairement des géants, c’est peut-être, au contraire, d’éviter que des géants spolient et prennent toutes les ressources dans certains pays du globe. C’est peut-être cela notre responsabilité finalement, c’est de mettre en partage certaines richesses. Aujourd’hui, certains nous disent que dans le numérique, pour la première fois, l’IA va être une technologie que tout le monde, sur la planète, ne pourra pas utiliser, parce qu’on va prendre les ressources dans les pays du Sud et on va avoir les capacités de calcul dans les pays du Nord. A-t-on envie de cela ? Voulons-nous de cela ? Voulons-nous investir 27 milliards dans une technologie qui crée cette distorsion à l’échelle mondiale ? Je pense qu’il est très important de nous poser ces questions avant tout investissement.

Delphine Sabattier : On termine rapidement avec les réseaux sociaux. Vous êtes l’auteur, avec Serge Abiteboul, de Nous sommes les réseaux sociaux qui est paru chez Odile Jacob en 2022. On n’y est pas, nous ne sommes pas encore les réseaux sociaux, Jean.

Jean Cattan : Mais c’est peut-être une direction qui est en train d’être suivie par une dynamique collective. Déjà Nous sommes les réseaux sociaux c’est dire que nous décidons aussi de ce que doivent être les réseaux sociaux.

Delphine Sabattier : On a des preuves du contraire. Elon Musk qui vient d’affirmer, par exemple, le fait qu’il était propriétaire des comptes puisqu’il refuse qu’on fasse suivre des comptes au moment d’un rachat. Je fais référence à Infowars et The Onion [13].

Jean Cattan : Bien sûr, ce qui est une erreur totale d’appréciation et de qualification juridique de ce qu’est un compte et justement ces entreprises-là n’arrivent pas à accepter l’idée qu’un réseau social n’est pas un tout mais, au contraire, une somme de fonctionnalités. Par exemple, un compte n’est pas du tout un tout. C’est une somme de données personnelles sur lesquelles vous avez des droits d’accès, c’est peut-être votre photo, c’est peut-être votre marque, c’est peut-être le lien vers votre site internet, ce sont vos contenus. D’ailleurs jamais, dans les conditions d’utilisation, il n’est remis en cause le fait que vos contenus vous appartiennent complètement. Donc cette appréciation, finalement holistique d’un compte, est complètement erronée et c’est la même chose sur les réseaux sociaux. C’est-à-dire que des personnes comme Elon Musk – c’est pour cela qu’on dit que ce n’est pas notre projet et je vais revenir sur la raison pour laquelle nous sommes plutôt optimistes sur l’avenir – considèrent que le réseau social est à eux, que c’est un tout monolithique, que nous n’avons aucune capacité de choisir quoi que ce soit sur une quelconque fonctionnalité. Et finalement le déport se fait vers quoi ? Par exemple vers un réseau comme Bluesky. Nous allons porter notre attention plutôt sur d’autres modes de création des réseaux sociaux mais prenons cet exemple. Nous étions parmi les premiers à parler de ce réseau, Bluesky, au Conseil national du numérique, donc vous voyez on a plutôt cette lame de fond qui est intéressante. C’est un réseau social qui permet aux personnes de configurer leur flux algorithmique, de rajouter, par-dessus, des fonctionnalités de modération par des tiers, ce qui veut dire qu’on n’est plus dépendant d’Elon Musk pour savoir s’il y a 52 personnes qui vont modérer la langue française. Non ! Vous pouvez très bien avoir recours à un autre service de modération.

Delphine Sabattier : Vous nous dites qu’un autre modèle est possible.
Merci beaucoup d’avoir été le grand invité aujourd’hui, Jean Cattan, secrétaire général du Conseil national du numérique.
Merci à tous de nous suivre avec une grande fidélité sur la chaîne B Smart 4Change. Vous nous suivez aussi en podcast. À bientôt pour de nouvelles histoires sur la tech.

Jean Cattan : Merci.