Voix off : Libre à vous ! !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Frédéric Couchet : Bonjour à toutes, bonjour à tous dans Libre à vous !. C’est le moment que vous avez choisi pour vous offrir une heure trente d’informations et d’échanges sur les libertés informatiques et également de la musique libre.
Ce mardi, nous vous convions Au café libre, un débat autour de l’actualité du logiciel libre et des libertés informatiques, ce sera le sujet principal de l’émission du jour. Avec également, en début d’émission, la chronique de Gee, « Attention à l’économie de l’attention » et, en fin d’émission, la chronique de Vincent Calame, la suite de Pris dans la toile de Sébastien Broca.
Soyez les bienvenu·es pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission qui vous raconte les libertés informatiques, proposée par l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Je suis Frédéric Couchet, le délégué général de l’April.
Le site web de l’émission c’est libreavous.org, vous pouvez y trouver une page consacrée à l’émission du jour avec tous les liens et références utiles.
Nous sommes mardi 17 février 2026.
Nous diffusons en direct, sur radio Cause Commune, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.
Nous saluons également les personnes qui nous écoutent sur les webradios radio Cigaloun et radio Broussaille, ainsi que sur les radios FM, Radios Libres en Périgord et Radio Quetsch.
À la réalisation de l’émission, ma collègue Isabella Vanni. Salut Isa.
Isabella Vanni : Salut Fred. Bonne émission.
Frédéric Couchet : Merci.
Si vous n’avez pas encore écouté l’émission 268 du 10 février, l’émission de la semaine dernière, je vous encourage à l’écouter car Isabella était notre invitée pour parler de son parcours libriste. Podcast et transcription disponibles sur libreavous.org/268.
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Chronique « Les humeurs de Gee » intitulée « Attention à l’économie de l’attention »
Frédéric Couchet : Gee, auteur du blog-BD Grise Bouille, vous expose son humeur du jour : des frasques des GAFAM aux modes numériques, en passant par les dernières lubies anti-Internet de notre classe politique, il partage ce qui l’énerve, l’interroge, le surprend ou l’enthousiasme, toujours avec humour. L’occasion peut-être, derrière les boutades, de faire un peu d’éducation populaire au numérique. Le thème du jour :« Attention à l’économie de l’attention ».
Salut Gee
Gee : Salut Fred. Salut camarades.
Commençons cette chronique par une petite mise en situation. Tu es sur tes toilettes, et tu regardes nonchalamment un média social le temps que le pingouin sorte de l’igloo – oui, on commence direct par une métaphore sur le caca, mais avec un pingouin pour le côté logiciel libre –, ce qui agacera à la fois les gens qui n’aiment pas l’humour scato, les gens qui auraient préféré que j’utilise un gnou, et les gens qui me feront remarquer que Tux est un manchot, pas un pingouin !
Bref, à ce moment-là, sur le siège de tes toilettes, tu te retrouves soudain happé dans une sorte de vortex temporel, et 20 minutes plus tard, tu as toujours les fesses à l’air sur ton trône, même si ça fait un bon quart d’heure que la quiche est sortie du four – j’aime bien varier les métaphores scatos ! Eh bien sache que si tu viens d’être si absorbé par un média social que tu en as oublié pourquoi tu t’étais rendu dessus au départ, en l’occurrence, occuper ton esprit le temps de faire ton affaire, ça n’est pas par l’opération du Saint Esprit. C’est même voulu, et c’est une conséquence de ce qu’on appelle « l’économie de l’attention ». Attention !
Pour comprendre, tu peux déjà remarquer que j’ai utilisé le terme « média social » et non « réseau social », et ce n’est pas par hasard. La plupart des sites et applications que l’on nomme « réseaux sociaux » sont, en réalité, bel et bien des médias, au sens où ils sont conçus comme les médias classiques que sont la télé, la radio ou les journaux, avec ce qu’on appelle une « éditorialisation ». L’éditorialisation, c’est ce que beaucoup de gens appellent un « algorithme », c’est-à-dire que le site web va sélectionner ce qu’il veut bien te montrer, ou non, selon des critères sur lesquels tu n’as pas toujours ton mot à dire. Alors moi, je n’appelle pas ça un algorithme, parce que, en réalité, n’importe quel logiciel ou site web un peu interactif est forcément blindé d’algorithmes. Trier des messages par date, sans aucun filtre et aucun biais, ça reste un algorithme.
Lorsque vous préférez un réseau social libre et décentralisé comme Mastodon à Facebook, c’est, entre autres, parce que Facebook fait de l’éditorialisation de contenu et que Mastodon, par défaut, n’en fait pas. Et si Facebook et consorts font de l’éditorialisation, ça n’est pas dans l’optique de vous rendre le meilleur service possible, mais, bien évidemment, de monétiser votre activité via la publicité et la revente de données personnelles. Et pour vous refourguer de la pub et enregistrer vos moindres faits et gestes, il faut d’abord vous faire rester le plus longtemps possible sur la plateforme, en captant au maximum votre attention. Attention ! Oui, je vais le faire à chaque fois !
Donc, si vous passez 20 minutes à scroller du contenu sans voir le temps passer, c’est par design. Et les acteurs de l’économie de l’attention – non je déconne, je ne vais pas le faire à chaque fois –, quand il s’agit de vous rendre accro à leurs plateformes, ne sont pas étouffés par un sens de l’éthique trop encombrant, on va dire. Non, là on utilise à fond tous les pires leviers pour stimuler vos circuits d’addiction. Je ne sais pas si vous connaissez l’expérience de la boîte de Skinner, non pas le proviseur dans Les Simpson ! Non ! Là on parle de Burrhus Frederic Skinner, un psychologue américain célèbre pour avoir fait, dans les années 30, des expériences sur des rats dans une petite boîte, la boîte de Skinner donc.
L’une de ces expériences portait sur l’impact de l’aléatoire sur les systèmes de récompense.
Dans le premier cas, on met, avec le rat dans la boîte, un bouton qui, lorsqu’on appuie dessus, fait tomber de la nourriture dans la boîte. Le rat comprend rapidement le principe et, quand il a faim, il appuie sur le bouton, mange la nourriture, et tout se passe bien.
Là où ça devient intéressant, et vachement pervers au passage, c’est ce qui se passe si on introduit de l’aléatoire. Maintenant, lorsqu’on appuie sur le bouton, il y a de la nourriture qui tombe… ou pas, avec une certaine probabilité. Eh bien vous savez ce qui se passe ? Le rat se met à appuyer frénétiquement sur le bouton et mange de plus en plus de nourriture, même s’il n’a plus faim.
Donc, lorsque Facebook vous cache des trucs, lorsque vous avez dix publications navrantes au possible entre deux publications qui vous intéressent, ce n’est pas un bug, c’est une fonctionnalité. C’est ce mélange de frustration et de récompense, qui vous rend accro, qui vous fait rester, scroller, consommer du contenu bien au-delà du moment où vous devriez vous sentir rassasié.
Votre attention, c’est LA valeur qui se monétise sur les grandes plateformes. Et comme votre nombre d’heures de vie reste, j’en suis bien navré, limité, on presse de plus en plus vos capacités d’attention en vous faisant regarder des vidéos en mode accéléré ou en vous faisant scroller votre téléphone pendant que vous regardez une série sur votre télé. Vous avez peut-être entendu les critiques sur le Second-Screen Content dont Netflix est très friand, qui consiste à écrire les dialogues d’une série en prenant en compte fait que les gens sont peut-être en train de scroller Instagram en même temps. Donc, il faut expliquer et réexpliquer le scénario en long, en large et en travers, puisque votre attention est potentiellement fragmentée entre tous les acteurs qui veulent la capter et la monétiser.
Personnellement, je suis toujours horrifié de voir des gamins, parfois très jeunes, à qui on file un téléphone avec un jeu vidéo gratuit – free-to-play comme on dit – pour lui faire passer le temps. Parce qu’un free-to-play, ça se monétise exactement de la même manière, en créant de l’addiction par la stimulation de sa frustration. Déjà, en tant qu’adulte, on est très vulnérable à ce genre d’attaque, mais alors là, en gros, vous emmenez votre gamin au casino devant des machines à sou, ou vous lui faites fumer sa première clope, selon la métaphore que vous préférez. En même temps, je n’ai pas envie de vous culpabiliser plus que ça, parce que, pour lutter contre ça comme contre beaucoup d’autres saletés, remettre en cause les comportements individuels ne suffit pas. On va sortir les gros mots, le problème de l’économie de l’attention est un problème systémique, et le système en question, c’est bien sûr le caca, le pipi, le capitalisme ! Et pour être précis, dans ce cas il s’agit d’une de ses dernières incarnations en date, le capitalisme de surveillance.
Capitalisme de surveillance, ça ne veut pas dire le marché des caméras de surveillance. On va citer Shoshana Zuboff, une professeure de la Harvard Business School, spécialiste du sujet, qui explique que le capitalisme de surveillance, c’est un système qui traduit l’expérience humaine en données comportementales afin de produire des prédictions qui sont ensuite revendues sur le marché des comportements futurs. Rien que ça ! Autant vous dire que tout cela ne se fait pas sans des effets sacrément néfastes sur nos comportements, jusque dans nos systèmes politiques : polarisation, disparition de la vérité au profit d’opinions érigées en réalité, déshumanisation de l’autre, etc. Le technofascisme qui est en train de coloniser nos sociétés, à commencer par celle de Trump, Musk et Cie, n’est que l’avatar le plus visible de tout cela.
On peut bien interdire les médias sociaux aux moins de 15 ans, mais la catégorie de population qui part dans des spirales de délires avec des fake news sur Facebook, ce n’est pas exactement celle des moins de 15 ans ! Au lieu d’aller embêter les gens avec des contrôles d’âge catastrophiques pour la vie privée et qui relèguent, encore une fois, le problème à la sphère privée et personnelle, on pourrait, par exemple, se demander pourquoi X, anciennement Twitter, n’est pas encore interdit dans notre foutu pays :
un réseau dirigé par un type ouvertement facho, avec une éditorialisation qui favorise les bots et les comptes trolls d’extrême droite et invisibilise toute autre voix ;
avec une IA, Grok, qui propage des discours néonazis, révisionnistes, négationnistes, et permet de générer des images pédopornographiques dans le feutré ;
sur lequel nous avons toute notre classe politique qui va encore poster, tranquille, même la RATP qui te renvoie dessus pour avoir des news sur le trafic. Non, mais on est où, là ? Mais vous avez raison, vérifier l’âge sur les médias sociaux, c’est clairement le problème numéro un !
Bref, je pourrais évidemment conclure en vous disant qu’il existe des alternatives aux médias sociaux des GAFAM : des réseaux comme Mastodon, Diaspora, non contrôlés par l’économie de l’attention, et, en même temps, il ne faudrait pas s’aveugler sur la supposée pureté de ces réseaux. Ils ont eux aussi été conçus par des personnes qui baignent dans ce capitalisme de surveillance, comme tout le monde, et ils n’y sont pas immunisés. Les effets pervers d’une communication lapidaire en quelques signes ne disparaissent pas parce que Mastodon a une limite de 500 caractères au lieu de 280 ; le fonctionnement même de nos réseaux capte lui aussi notre attention, même si de manière moins poussée et moins vicelarde ; les mêmes mécanismes de polarisation, de harcèlement, de déshumanisation de l’autre existent aussi sur Mastodon, nous sommes nombreux et nombreuses à en avoir déjà fait l’expérience.
Oui, un réseau libre et décentralisé, c’est un million de fois de mieux qu’un énième avatar des GAFAM, techno-fasciste ou pas, ou pas encore.
Comme d’habitude, faisons au mieux, avançons petit à petit, aucune victoire, si petite soit elle, n’est à balayer d’un revers de la main. Mais pour conclure : au-delà de cramer X, Facebook et Cie – ce qu’il faut assurément faire –, ne faudrait-il pas s’interroger sur l’opportunité de cramer l’intégralité des médias sociaux ?
Frédéric Couchet : Merci Gee.
Je vais en profiter pour rappeler que Cause Commune a récemment couvert les Assises de l’attention, il y a cinq épisodes sur le site causecommune.fm et Isabelle Carrère, de Antanak, en parlait la semaine dernière dans sa chronique, dans l’émission 268. Vous allez sur causecommune.fm et vous retrouverez les cinq épisodes consacrés aux Assises de l’attention.
Gee, tu vas rester avec nous. On va reparler de réseaux sociaux dans le sujet suivant.
Je rappelle que Gee est auteur, que vous pouvez le soutenir sur le site grisebouille.net où vous pouvez aussi lui passer des commandes.
Nous allons faire une pause musicale.
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Frédéric Couchet : Après la pause musicale, nous passerons Au café libre, débat autour de l’actualité du logiciel libre et des libertés informatiques avec Gee, Maud Royer et Vincent Calame. C’est justement Vincent qui a choisi la première pause musicale. Peut-être une phrase d’explication, Vincent ?
Vincent Calame : C’est sur le Groenland et contre Trump.
Frédéric Couchet : OK. C’est facile. J’aurais pu faire la même. Merci.
Nous allons écouter Greenland Our Home, par Lopkerjo. On se retrouve dans trois minutes trente. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.
Pause musicale : Greenland Our Home, par Lopkerjo.
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Greenland Our Home, par Lopkerjo. Je remercie Vincent pour cette belle chanson à la fois pour les paroles et la musique. Le titre est disponible sous licence libre Creative Commons Attribution, CC By 4.0.
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Frédéric Couchet : Nous allons passer au sujet suivant.
[Virgule musicale]
Au café libre, débat autour des actualités du logiciel libre
Frédéric Couchet : Pour le sujet principal du jour, nous vous donnons rendez-vous Au café libre pour discuter de sujets d’actualité du logiciel libre et des libertés informatiques. Autour de la table, Gee qui était avec nous, bien entendu il est resté, Vincent Calame qui fera sa chronique tout à l’heure, et une nouvelle venue dans l’équipe, Maud Royer, qu’on a le grand plaisir d’accueillir. Bonjour Maud.
Maud Royer : Bonjour
Frédéric Couchet : Bonjour Vincent.
Vincent Calame : Bonjour.
Frédéric Couchet : Rebonjour Gee.
Je vais rappeler que Florence Chabanois, qui faisait partie de l’équipe Au café libre, a décidé de restreindre un certain nombre de ses engagements récurrents. Elle reste toujours chroniqueuse dans l’émission, une fois par mois, mais elles ne participe plus Au café libre. J’ai proposé à Maud, qui a accepté de venir participer, donc de rejoindre l’équipe. Vous avez peut-être déjà entendu Maud, c’était dans l’émission du 17 septembre 2024, l’émission 218, elle était notre invitée pour un Parcours libriste, le podcast et la transcription sont disponibles sur la page libreavous.org/218.
Ceci dit, nous allons faire un petit tour de table de présentation de chacune et chacun, comme cela les gens savent qui vous êtes. Nous allons commencer par Maud.
Maud Royer : Ça marche. Que dire ! Comme beaucoup ici j’imagine, je suis « travailleuse du numérique », comme on dit. Je suis développeuse, mais j’ai aussi un parcours militant dans le sens où j’ai travaillé dans la politique partisane pendant longtemps. Je me suis occupée des outils numériques d’une campagne présidentielle, même de deux campagnes présidentielles.
Frédéric Couchet : Si tu le souhaites, tu peux préciser.
Maud Royer : Celles de Jean-Luc Mélenchon en 2017 et en 2022. Ce n’est plus ce qui m’occupe aujourd’hui. Aujourd’hui, je suis freelance, je suis informaticienne, je suis développeuse web. Je milite aussi beaucoup dans l’associatif, notamment sur les questions LGBT et féministes, depuis quelques années. C’est vrai que je m’étais un peu éloignée des questions du numérique, pas dans mon quotidien mais dans mon militantisme, notamment du fait que je ne m’occupais plus, par exemple, de ces questions-là dans le programme de la France Insoumise comme je pouvais m’en occuper à une époque, du coup cette invitation à venir faire des discussions ici est bien tombée parce que ça me manquait. Je suis contente de pouvoir remettre ces sujets-là dans ma vie politique et intellectuelle un peu régulièrement.
Frédéric Couchet : Super. Nous sommes ravis de t’accueillir.
Gee, petite phrase de présentation.
Gee : Je pense qu’ici les gens commencent à me connaître. En gros, je suis ingénieur en informatique de formation, même docteur en informatique, ce n’est pas tous les jours que je peux me la péter avec un titre comme ça !
Maud Royer : Compliments !
Gee : Je suis surtout, depuis quelques années, auteur-illustrateur principalement de BD mais aussi d’autres choses, de romans, de chroniques radio comme vous avez pu l’entendre. Voilà, je crois que c’est à peu près tout.
Frédéric Couchet : Vincent.
Vincent Calame : Je suis concepteur-codeur de logiciels libres. Je milite à l’April depuis très longtemps, évidemment moins longtemps que toi, Fred, depuis plus de 15 ans.
Frédéric Couchet : La durée du militantisme ne compte pas dans l’énergie du militantisme. Tu es surtout l’auteur notamment de notre site qui recense les musiques libres, qui les met en valeur, donc sur libreavous.org, onglet « Les musiques ». C’est toi qui mets cela en place et qui gères la fichothèque qui est derrière.
Si vous nous écoutez, je rappelle vous pouvez participer à notre discussion sur le salon web, vous allez sur le site causecommune.fm, l’émission Libre à vous !, il y a un bouton de « chat », sinon vous allez sur le site libreavous.org.
Je vous rappelle le principe, on va dérouler un certain nombre de sujets, plus ou moins en détail, avec nos invités. Si vous voulez réagir, n’hésitez pas, vous pouvez même appeler au téléphone, on va donner le numéro 09 72 51 55 46.
Je précise tout de suite que toutes les références qu’on va citer, notamment les articles, sont dans la page consacrée à l’émission du jour, soit sur le site de l’émission, soit dans les notes de l’épisode si vous nous écoutez en podcast.
Le vibe coding met en danger l’open source selon des économistes
Frédéric Couchet : Le premier sujet concerne un article de Martin Clavez sur Next : « Le vibe coding met en danger l’open source selon des économistes. »
J’ai envie de poser une première question : qu’est-ce que le vibe coding ? On va commencer par définir les choses. Je vais demande à Maud. Vas-y.
Maud Royer : Il y a plusieurs définitions du vibe coding. Est-ce que le vibe coding c’est simplement coder à l’aide de l’intelligence artificielle générative ? Ou est-ce que c’est, et j’ai l’impression que c’est souvent plus cela qu’on sous-entend quand on parle de vibe coding, coder à l’aide de l’intelligence artificielle générative et ne pas se relire, c’est-à-dire envoyer le code pondu par l’intelligence artificielle sans véritablement l’avoir relu ! J’ai l’impression que souvent, quand on parle de vibe coding, on sous-entend un peu cette idée. En tout cas, j’ai l’impression que c’est la révolution de ces 12 derniers mois, presque plus encore que de ces dernières années, je l’interprète comme cela, notamment dans cet article : une grande partie du code que les gens produisent a été écrit, en réalité, par un modèle d’intelligence artificielle générative.
Frédéric Couchet : D’accord Gee, Vincent sur la définition de vibe coding ou la tentative de définition, voulez-vous ajouter quelque chose ?
Vincent Calame : Non, c’est très bien.
Gee : C’est ça. Après, pour préciser, vibe, c’est du coding ressenti.
Frédéric Couchet : On danse en même temps qu’on code ?
Gee : C’est ça. En fait, tu balances un peu des infos à l’IA, comme si c’était un oracle, tu vois ce qu’elle te répond et tu sens si c’est bien ou si ce n’est pas bien. Maud disait « sans se relire », en fait, ce n’est même pas sans se relire, c’est sans relire l’IA, puisque ce n’est même pas toi qui as écrit le code !
L’impression que j’en ai c’est que des gens qui utilisent de l’IA pour faire du code comme un outil qu’on va utiliser « j’ai besoin de faire un petit truc, génère-moi un petit bout de code » et voilà. Et il y a l’autre extrémité du spectre : des gens qui, en gros, balancent des espèces de spécifications d’un logiciel en espérant que l’IA va leur générer un logiciel complet et, visiblement, ça marche moyen, si j’ai bien compris. Mais bon !
Frédéric Couchet : Vous êtes les expertes et les experts, pas moi.
Dans l’article il y a une référence, je sais pas si vous avez suivi, à Stack Overflow, un site avec beaucoup de connaissances. En 2024, des équipes de recherche ont montré des liens entre l’arrivée massive des IA génératives dans les outils de développement et la baisse de partage de connaissances sur la plateforme. Avez-vous noté cela sur des plateformes que vous utilisez ou pas du tout ? D’ailleurs, je ne sais pas si vous utilisez ce genre de plateforme de partage de connaissances. Gee.
Gee : Je faisais pas mal de code puisque j’étais développeur avant d’être artiste à plein temps, même si j’en fais encore un petit peu maintenant. Sans chercher spécifiquement sur Stack Overflow, en fait dès que tu cherchais quelque chose sur un moteur de recherche, tu étais effectivement très souvent envoyé vers des sujets de Stack Overflow. C’était une espèce de très grand forum avec une base énorme de connaissances où les gens discutaient de problèmes techniques, du coup tu pouvais trouver quelqu’un qui avait eu le même problème et, si tu avais de la chance, le problème avait été résolu et tu avais la résolution, ce qui était pratique. Le problème c’est que Stack Overflow a beaucoup été victime de l’IA, mais pas que, à mon sens. Beaucoup de gens avaient aussi remarqué à quel point Stack Overflow était parfois un endroit très désagréable, où les gens te recevaient très mal et l’IA, au contraire, te reçoit très bien. Il y avait blague : sur Stack Overflow, quand tu posais une question, on te disait « tu te goures complètement » et l’IA te dit « tu as parfaitement raison. »
Il y a visiblement beaucoup de déclin de Stack Overflow, ce qui est un peu paradoxal, puisque, à priori, Stack Overflow a été une gigantesque source d’apprentissage pour les IA, puisque c’est une des grandes bases de connaissances sur Internet à l’heure actuelle.
Frédéric Couchet : Maud, tu voulais réagir ?
Maud Royer : Ce truc est vrai, je n’y avais jamais pensé : sur Stack Overflow, tu es assez mal reçu. Après, je pense que l’extrême majorité des gens qui utilisent Stack Overflow n’y posent jamais de questions. Si la question à laquelle ils cherchent la réponse n’est pas déjà posée, ils passent leur chemin, ils ne prennent pas le temps de la poser. « L’IA te reçoit bien », ça me fait penser au moment où Uber est arrivé, on disait « les taxis sont malpolis, au moins, Uber te reçoit bien ! ». C’est vrai que c’est un argument qui est quand même régulièrement utilisé, j’ai l’impression que c’est pour nous faire adopter de nouveaux trucs dont on sait que c’est moins bien, mais on est bien reçu !
Vincent Calame : J’ai essayé de lire l’article des économistes même [https://arxiv.org/html/2601.15494], mais je n’y suis pas arrivé, il y a beaucoup de formules mathématiques.
Frédéric Couchet : On mettra le lien, je n’y ai pas pensé.
Vincent Calame : En fait, avec l’IA comme intermédiaire, les gens ne vont plus à la source primaire de l’information – ce qui n’est pas uniquement le cas avec le logiciel libre, c’est le problème de beaucoup de médias – et, du coup, ne contribuent plus aux logiciels libres même en déposant des rapports de bogues, on sait qu’il y a plein de manières de contribuer au logiciel libre autrement qu’en codant ; cette contribution n’arrive plus aux logiciels libres. On a un peu le phénomène dans le logiciel libre, dans les biens communs, on sait qu’il y a toujours le problème du passager clandestin, il y a toujours des gens qui profitent du logiciel libre sans y contribuer. Mais là, avec l’IA, c’est multiplié puissance 100 et les gens ne se rendent compte qu’ils sont des passagers clandestins d’un logiciel libre, il n’y a plus ce rapport, ce contact direct avec les producteurs de logiciels. C’est effectivement là-dessus que l’article insiste.
Frédéric Couchet : D’ailleurs l’article suivant, dont on parlera, évoque justement ce sujet-là de la remontée de bugs.
Je vais juste lire un extrait qui concerne l’aspect monétisation, parce que le titre de l’article c’est « Le vibe coding met en danger l’open source selon des économistes ». L’exemple pris est celui de l’entreprise Tailwind Labs qui édite le projet Tailwindcss, c’est pour le Web, on ne va pas rentrer dans les détails. Cette entreprise explique qu’elle a licencié 75 % de son équipe en raison de l’impact brutal de l’IA. Il y a une citation : « Le trafic vers notre documentation a baissé d’environ 40 % depuis début 2023, malgré la popularité croissante de Tailwind. Cette documentation est le seul moyen pour les gens de découvrir nos produits commerciaux et, sans clients, nous ne pouvons pas nous permettre de maintenir le framework », Tailwind étant un environnement de développement. En fait, moins de gens vont sur la documentation, sur le projet original, donc participent moins à la monétisation de produits de cette façon-là. C’est ce que je comprends. C’est ça ? Gee.
Gee : C’est ça. Pour le logiciel que nous appelons privateur, qui veut dire propriétaire, le logiciel propriétaire de base, la façon de se financer va être la vente de licences et puis, maintenant, on achète de plus en plus un abonnement à des logiciels et c’est comme cela que le logiciel se finance. Le logiciel gratuit se finance aussi par la pub, mais c’est autre chose. Le logiciel libre se finance, quand il est financé parce que ce sont très souvent des logiciels qui sont faits par des bénévoles, souvent en vendant notamment du support, c’est-à-dire en faisant en sorte que les gens qui ont besoin d’utiliser votre logiciel de manière vraiment intensive et professionnelle, ce qui peut arriver assez souvent, vous payent pour que vous les aidiez à le mettre en place, pour que vous résolviez les bugs plus vite, ce genre de chose. En fait, pour pouvoir faire ce genre de financement, mine de rien il faut quand même que les gens aient effectivement conscience que vous êtes éditeur de ce logiciel, même si c’est un logiciel libre, que vous offrez du support. En fait, tout cela disparaît un peu quand on n’y accède plus que via une IA qui, finalement, va juste nous cracher des solutions. On crache beaucoup sur l’IA, mais il y a des trucs qui marchent plutôt pas mal et du coup, elle va nous sortir des trucs qui marchent bien, ce qui va aussi couper le besoin de support et même si on a besoin de support, on ne va même pas avoir conscience que la possibilité existe puisqu’on ne va plus directement sur le site.
Frédéric Couchet : C’est ce qui est expliqué plus loin dans l’article, et je laisserai les autres réagir s’ils veulent : « Le canal de détournement de la demande fait passer les utilisateurs et utilisatrices d’interaction directe – lecture de la documentation, dépôt de rapports de bogues, collaboration avec les responsables la maintenance –, à une utilisation médiatisée par l’IA », ce que tu expliques.
Gee, Maud ou Vincent, est-ce que vous voulez encore réagir sur l’article ?
Maud Royer : Le problème auquel fait face Tailwindcss est un problème qui est soulevé depuis assez longtemps, notamment dans l’écosystème web, depuis les années 2010, l’explosion de JavaScript et le fait qu’on a, dans des projets, des dizaines voire des centaines de dépendances. On a conscience d’utiliser quelques dépendances, et Tailwindcss en fait généralement partie parce qu’on va le mettre directement dans les dépendances, mais il y a aussi des tas et des tas de dépendances qu’on n’a pas conscience d’utiliser, parce que ce sont des dépendances secondaires, donc des projets qui sont utilisés par les projets qu’on utilise. Avant même l’IA, ceux-là avaient exactement la même difficulté : personne n’accédait à leur documentation et il n’y avait donc aucun moyen, pour les créateurs, de les monétiser.
Je pense qu’il y a quelque chose d’autre auquel peut-être ils ne font pas encore face chez Tailwind quand ils disent « le trafic a baissé sur notre documentation, mais notre paquet n’est pas moins utilisé ». Je pense que des outils comme Tailwindcss vont être moins utilisés. Ce n’est pas seulement à la documentation que les gens vont moins accéder. Tailwindcss est un outil qui, technologiquement, n’est pas compliqué. Il fournit des briques qui sont simples technologiquement mais qui sont rébarbatives et longues à coder à la main, donc qu’on va utiliser parce que ce sont des utilitaires très pratiques pour gagner du temps dans un projet. Sauf que si l’IA est capable de générer quelque chose de qualité équivalente, sans qu’on ait à rajouter une dépendance aux projets, de plus en plus, pour des raisons de contraintes légales, même d’attention à la sécurité dans la chaîne de fournisseurs, etc., s’il y a la possibilité de réduire le nombre de dépendances en remplaçant des dépendances par du code généré par IA, ça va être le choix qui sera fait par des tas d’industries. Je pense qu’il y a des tas de petits paquets open source qui font des choses qui, technologiquement, ne sont pas compliquées et facilement reproductibles, qui vont disparaître parce que c’est ce que les gens préféreront. Auparavant les gens se disaient « on ne va pas réinventer la roue », en fait, là c’est l’IA qui réinvente la roue et ce n’est peut-être pas si coûteux que ça.
Je pense que c’est une mutation qui n’est pas encore très visible mais qui va très probablement se produire.
Frédéric Couchet : Je relaie une question de Marie-Odile sur le salon : par quoi cette IA a-t-elle été nourrie ? C’est ce que vous expliquiez tout à l’heure.
Gee : C’est une grande question : avec la raréfaction, on va dire, des discussions sur des trucs type Stack Overflow, est-ce qu’il y aura assez de données d’entraînement pour les technos qui ne sont pas encore là ou qui sont en train de se développer ? Il va toujours y avoir la doc, c’est-à-dire que l’IA va probablement continuer d’absorber, de s’entraîner sur les documentations des logiciels qui sortent. Est-ce que c’est suffisant ? Honnêtement, je ne suis pas assez calé en LLM [Large Language Model], les modèles d’IA, pour savoir si c’est le cas.
Frédéric Couchet : OK. Est-ce qu’on passe au sujet suivant qui est lié ? Vas-y Gee.
Gee : Un dernier truc quand même. La conclusion de leur article c’est de dire qu’il faut une adaptation des modèles économiques des petites entreprises de, ils disent open source, bon, logiciel libre, avec laquelle, évidemment, on ne peut qu’être d’accord. Par contre, ils disent « sous forme de Spotify de l’open source », ce qui m’a fait un peu bondir. Quand on sait à quel point les artistes ne gagnent rien via Spotify, je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur modèle qu’on veuille prendre !
Frédéric Couchet : OK. On va passer au sujet suivant.
[Clochette]
« Préserver notre santé mentale » : cURL suspend son bug bounty, face aux mauvaises contributions par IA
Frédéric Couchet : Sujet suivant qui quand même largement lié, il va être encore question d’IA. C’est un article de Thierry Noisette sur ZDNet, le titre c’est « Préserver notre santé mentale : cURL suspend son bug bounty face aux mauvaises contributions par IA. »
Première question : est-ce que l’un de vous, l’une de vous, peut expliquer ce qu’est cet outil magique qu’on appelle cURL. Vas-y Vincent.
Vincent Calame : Je dois l’utiliser peut-être à 5 %, comme beaucoup. C’est un outil est pratiquement de base dans toutes les distributions GNU/Linux, c’est un outil d’interrogation en ligne de commande d’un site web. C’est énormément utilisé quand on programme, quand on interroge une API Application Programming Interface]. Ça permet à la fois d’interroger une page web normale et ça permet aussi notamment d’interroger des données extérieures pour ensuite les retravailler. Je l’utilise beaucoup pour faire des tests. D’ailleurs dans Firefox, « Outils de développement web », on peut copier-coller le lien cURL qui permet de télécharger la page. Comme souvent, dans les communications internet il y a des en-têtes qu’on ne maîtrise pas du tout puisque c’est le navigateur, mais quand on programme on en a besoin et cURL va permettre de les mettre sur la ligne de commande et d’avoir des en-têtes très précis, de tester plein de configurations. C’est donc un outil de test et de développement. Je pense qu’il y a aussi beaucoup de bibliothèques qui utilisent cURL pour faire du téléchargement, PHP a des modules PHP cURL. Il y a donc aussi beaucoup aussi d’autres bibliothèques qui s’appuient dessus.
Frédéric Couchet : Je crois que c’est aussi utilisé dans les outils de logiciels de voiture.
Deuxième question avant qu’on aborde l’article, la définition d’un bug bounty. Qu’est-ce qu’un bug bounty ? Gee ou Maud ? Maud.
Maud Royer : C’est souvent sur des sujets de sécurité, mais pas que, un bug bounty c’est l’idée qu’on va donner une prime à une personne qui signale un bug ou une faille de sécurité, généralement selon un barème défini à l’avance, selon le niveau de gravité de la faille ou des choses comme ça.
L’idée des programmes de bug bounty c’est d’inciter des personnes extérieures au projet à auditer le code, à le relire et à y trouver des failles.
Frédéric Couchet : C’est beaucoup utilisé par plein de projets et aussi par la Commission européenne qui, chaque année, notamment sur la sécurité, propose des bug bounties.
Le sens de l’article, je vais vous lire l’intro, en fait c’est très simple : « Le logiciel libre cURL suspend son programme de bug bounty après avoir reçu en peu de temps trop de contributions sans intérêt. Le flux actuel de signalements surcharge l’équipe de sécurité et cette mesure vise à réduire le bruit. » Est-ce qu’on est en face d’une augmentation du bruit des rapports de bug ou de fonctionnalités par IA, ce qui fait que les équipes qui sont en charge de ce suivi ne peuvent pas suivre ? Gee.
Gee : En fait, c’est un peu logique si tu réfléchis à la façon dont ça fonctionne. L’idée c’est qu’il y a une récompense pécuniaire à la clé, ce qui est toujours intéressant. Avant l’IA, si tu voulais pouvoir prétendre à cette récompense, tu étais obligé d’étudier le fonctionnement du logiciel, de rechercher et de trouver un bug, donc de faire le boulot pour lequel il y avait une prime !
Maintenant qu’on a des logiciels qui peuvent générer du code, qui peuvent étudier du code, et que ça ne prend quasiment pas de temps, faire un prompt sur n’importe quel l’IA générative ça prend vraiment peu de temps, tu peux y aller un peu à la brute force, j’ai envie de dire, c’est-à-dire que tu peux générer 50 contributions en disant « ça, ça résout tel bug, ça, ça résout tel truc ». Évidemment, la majorité seront fausses, probablement toutes, mais si jamais il y en a une, dans le tas, qui est bonne, peut-être qu’on peut quand même toucher la prime. Il y a un effet d’aubaine : on se dit « ça ne me coûte quasiment aucun temps de générer 50 trucs, au pire je ne toucherai rien parce qu’aucun bug n’aura été trouvé par l’IA, ce qui est possible, mais peut-être que si elle en trouve un, je vais gagner des sous. »
Le problème c’est qu’en face, évidemment, faire la revue de code pour ces différentes contributions, ça prend vachement de temps. Si tu le fais faire aussi par une IA, c’est pareil, tu n’as aucune garantie que ce soit bon. Donc les gens qui bossent, notamment sur des projets comme cURL, n’ont pas, en général, un temps infini et, en plus, faire de la revue de code pour des trucs générés par IA, ce n’est pas gratifiant. Ils se sont donc retrouvés face à un dilemme : est-ce qu’on garde ça mais du coup, potentiellement, on va s’épuiser à faire de la revue de code pour plein de choses sans intérêt, avec, finalement, peu de chances d’avoir vraiment quelque chose qui en vaille le coup. Finalement, ils se sont dit « on ferme », c’est un peu triste, mais je ne vois pas ce qu’ils auraient pu faire de plus que ça.
Frédéric Couchet : Le responsable du projet cURL – de mémoire c’est une petite équipe de mémoire, Daniel Stenberg, précise, à un moment « il ne faut jamais signaler un bug ou une vulnérabilité à moins de la comprendre réellement et de pouvoir la reproduire. » Finalement, est-ce qu’une IA doit être capable de reproduire, être sûre que le bug se reproduit ? Une question ouverte, je n’en sais rien.
Gee : Je n’en suis pas sûr, parce qu’une IA, déjà par essence, ne reproduit pas : une IA génère systématiquement des choses nouvelles quoi qu’il arrive. C’est compliqué.
Maud Royer : On pourrait demander à l’IA de produire des tests reproduisant la situation de bug, mais j’imagine que ce n’est pas toujours possible, que ce sont des conditions impossibles à imposer et qui écarteraient des de vraies situations de bug.
Pour vendre, les industriels qui produisent de l’IA générative de code ont quand même un gros problème : il ne faut pas que leurs IA produisent du code qui ne soit pas sécurisé, en tout cas qui aient trop fréquemment des failles, il y en a évidemment beaucoup. Ils mettent un peu le paquet là-dessus, c’est-à-dire que l’IA a tendance à pondre du code dont toutes les données sont validées quatre fois là où une fois serait parfaitement suffisante, etc. Forcément, quand on demande à l’IA d’écrire du code. qui a déjà été écrit par des humains et qui est du code pour des outils un peu système comme cURL, qui, très probablement, a aussi été assez optimisé pour que ce soit assez performant, forcément, là où il y a ceinture et bretelles, l’IA te dit « il faudrait que les bretelles soient en chêne ». Ce n’est donc pas étonnant que, dans des outils comme cela, l’IA trouve des paquets et des paquets de choses à corriger là où, en fait, il n’y a pas de faille mais, probablement, on pourrait écrire un code qui réduirait encore la probabilité qu’il y ait des failles. Sauf qu’il n’y a pas de faille au départ et ça a déjà été vérifié trois/quatre fois par un être humain.
Frédéric Couchet : OK. Est-ce que c’est bon ? Vincent et après la pause musicale.
Vincent Calame : Tu as dit que cURL est un petit projet avec pas beaucoup de personnes.
Frédéric Couchet : Je n’ai pas dit un petit projet, j’ai dit qu’il y a peu de personnes qui contribuent.
Vincent Calame : Je crois que c’est quand même le cas de beaucoup de projets de logiciels libres que d’avoir peu de personnes qui contribuent.
Frédéric Couchet : Certes, dit un développeur de logiciel libre qui aimerait bien avoir une seule personne en plus de lui.
Vincent Calame : Frédéric Couchet : Exactement.
Frédéric Couchet : On va faire une petite pause musicale avec un groupe que j’aime bien, un groupe espagnol.
On va écouter El Jefe, par San Blas Posse. On se retrouve dans trois minutes quarante. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.
Pause musicale : El Jefe, par San Blas Posse.
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter El Jefe, par San Blas Posse, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By SA 3.0.
[Jingle]
Frédéric Couchet : Vous êtes toujours sur radio Cause Commune 93.1 FM et en DAB+ en Île-de-France et partout dans le monde sur causecommune.fm. Pour faire plaisir à Isabella qui est en régie, oui, la prochaine fois nous diffuserons un autre titre de San Blas Posse, parce que c’est la neuvième diffusion d’El Jefe. Il faut savoir que ça commence par quelqu’un qui rêve de pendre son patron, je trouve que c’est marrant comme chanson. La prochaine fois on mettra Música Libre que j’aime bien aussi.
Nous sommes toujours Au café libre avec Maud Royer, Gee et Vincent Calame. Nous n’allons pas finir avec l’IA parce qu’il y a un nouvel article. En même temps, actuellement dans la presse et dans monde 50 % des articles sont sur ce sujet-là.
De l’enthousiasme au burnout, l’IA ne réduit pas la charge de travail, mais l’intensifie
Frédéric Couchet : Un article assez long, mais Jean-Marc Manach, journaliste pour Next, nous a habitués a encore plus long, le titre c’est « De l’enthousiasme au burnout, l’IA ne réduit pas la charge de travail, mais l’intensifie », je vais lire le chapô : « Une étude de chercheuses de la Business School de Berkeley montre que le recours volontaire à l’IA augmente certes la productivité des employés, mais au prix d’un « nouveau rythme » de travail multitâche et d’un « cercle vicieux » générant workslop, burnout et turnover. L’étude, appelle les managers et employés à prendre la mesure du phénomène avant qu’il ne soit trop tard. » L’étude porte sur une entreprise technologique américaine comptant environ 200 employés dans laquelle le recours aux l’IA n’est pas obligatoire.
Tu voulais déjà réagir là-dessus, Gee
Gee : Il y a un passage qui m’a fait un peu « rire », entre guillemets, qui dit : « Comme l’a résumé un ingénieur : On pensait que, peut-être, grâce à l’IA, on serait plus productif, on gagnerait du temps et on travaillerait moins. Mais en réalité, on ne travaille pas moins. On travaille autant, voire plus. ». Les cadres supérieurs découvrent le capitalisme ! Oui, quand tu as fait ton boulot en deux heures, ton patron ne te laisse pas partir, il fait bosser le reste du temps sur d’autres trucs ! Oui ! Et les gains de productivité ne vont pas aux travailleurs, ils vont au propriétaire ! Rejoins-nous camarade, que veux-tu que je te dise !
Frédéric Couchet : Avant de vous laisser réagir, je vais juste citer les trois formes principales d’intensification que les chercheuses ont identifié : élargissement du périmètre des tâches effectuées, flou qui s’instaure entre travail et vie privée et banalisation du multitâche qui génère beaucoup de charge cognitive, donc beaucoup de fatigue. Voulez-vous réagir là-dessus ? Maud, Vincent ou Gee aussi. Vincent.
Vincent Calame : Ça rejoint la discussion qu’on a eue tout à l’heure sur le vibe coding. Je trouve intéressant ce que dit l’article, c’est-à-dire que maintenant, grâce à l’IA, nous avons l’impression que nous pouvons faire énormément de choses qui ne sont pas dans notre domaine de compétence et sans risques. Il dit que des gens vont se mêler de code, un codeur va se mêler de comptabilité, ça donne l’impression qu’on peut tout faire et que nous devenons tous des hommes-orchestres, des femmes-orchestres, capables de jouer plusieurs instruments à la fois. Je trouve ce point intéressant dans cet article : soulever ce fantasme d’être capable, tout d’un coup, de mener toutes les tâches d’un projet collectif.
Frédéric Couchet : Maud.
Maud Royer : Ce que dit aussi l’article et dont j’ai l’impression, c’est que ça change la nature du travail : on n’écrit plus de code, on passe principalement du temps à en lire quand on utilise l’IA pour écrire son code, en fait on passe du temps à relire le code de l’IA, j’ose espérer que les gens qui sont salariés dans des boîtes relisent quand même un peu le code qu’ils envoient. Je pense que c’était difficile de s’en rendre compte auparavant. À titre personnel, je suis d’accord avec les auteurs de l’article sur le fait que c’est plus fatiguant de lire du code que d’en écrire, c’est vraiment bien plus fatigant ! En fait, quand on passe sa journée à lire du code en plus un peu à la demande, parce que l’IA écrit du code et puis elle fait « ding, c’est fini, c’est prêt, relis-moi », on ne peut pas reporter au lendemain sinon l’impression de gain de productivité disparaît complètement, le principe c’est qu’on doit relire tout de suite, à la minute où l’IA envoie le code, pour qu’il y a un gain de productivité. Quand on a les pratiques, pour le coup très normales, de relire le code de ses collègues, généralement on prévoit deux/trois demi-journées dans la semaine pour le faire, il est entendu que ce n’est pas quelque chose qu’on fait à la seconde où le code nous est proposé. Cela rejoint un peu la discussion sur l’économie de l’attention. Je vois pas mal de vidéos humoristiques sur les médias sociaux, disant notamment que la vie des codeurs change parce qu’ils sont soumis aux notifications, « j’ai fini ça, j’ai fini ça, il faut relire », etc., et on n’a plus la maîtrise de son emploi du temps, quand on avancer sur telle tâche. Parfois l’IA tourne pendant 30 secondes sur un truc, parfois elle tourne pendant 20 minutes, on ne peut pas le savoir à l’avance et il faut se soumettre un peu à cet emploi du temps là. Je pense que c’est aussi cela qui crée la fatigue qui, chez les camarades, porte un autre nom au travail, c’est l’aliénation !
Dans la production de code, peut-être que la dimension un peu artisan – je maîtrise l’objet de mon travail, il ne m’est pas aliéné comme dans le travail à la chaîne, comme dans le travail à l’usine – disparaît quand on se met à utiliser l’IA, et se rapproche justement de ce qu’est le travail dont on est dépossédé avec un objet dont on ne maîtrise pas le devenir et dont la chaîne de production nous est imposée plutôt que produite par nous en même temps qu’on produit l’objet.
Frédéric Couchet : Sur ce sujet-là, sur la partie multitâche, je vais citer l’article : « Si ce mode « multitâches » peut donner l’impression d’être « boosté » voire « dopé », il requiert aussi de devoir fréquemment changer de sujet d’attention, pour vérifier et relancer les propositions de l’IA, et de faire face à un nombre croissant de tâches à la fois. De quoi générer une charge mentale cognitive supplémentaire, facilitant, de surcroît les problèmes de concentration » et on sait très bien que switcher de tâche régulièrement dans la journée, ça fatigue.
Un autre point évoqué, c’est le flou entre vie professionnelle et vie privée : « Les chercheuses ont également constaté que le fait de pouvoir expérimenter des tâches jusqu’alors inenvisageables contribue également à alimenter un flou entre ce qui relève du travail et de la vie privée. Des employés ont ainsi commencé à expérimenter de nouvelles compétences professionnelles sur leurs temps de pause déjeuner, le soir ou le week-end. » Donc ces IA encourageraient les gens expérimentés à continuer au-delà de leur temps de travail juste, entre guillemets, « pour le plaisir », j’imagine, je ne sais pas.
Gee : J’avoue que j’ai moins compris ce point-là de l’article, je comprends pourquoi ça arrive, mais je ne vois pas en quoi c’est spécifique à l’IA. J’ai l’impression qu’à chaque fois qu’il y a eu des nouvelles technologies, les gens pouvaient être enthousiastes et, du coup, les regarder en dehors du travail pour des raisons d’intérêt personnel. Je ne vois pas en quoi l’IA le fait plus qu’autre chose. C’est peut-être aussi parce que je suis très peu utilisateur et, du coup, je ne me rends pas compte.
Maud Royer : Peut-être une des réponses : sur beaucoup de modèles, il y a des quotas par fenêtre d’heures, ce ne sont pas des quotas d’usage par semaine ou par mois ou des choses comme ça. Donc, au milieu de l’après-midi, ton quota est terminé et il est remis à zéro à 17 heures ; tu es censé quitter le travail mais, du coup, tu as envie de continuer. Ce truc de fenêtres de trois heures avec un quota, ça joue peut-être un peu et ça joue aussi sur le côté « tu ne maîtrises pas ton emploi du temps, ton attention, etc. »
Frédéric Couchet : Je relaie une question de Marie-Odile, je prends le temps de la lire parce que vous allez devoir préparer votre réponse, elle vous propose un défi, je vous préviens : « Une conclusion concernant les IA de la part des intervenants et intervenantes, en un mot chacun et chacune » !
Gee : Sur toutes les IA !
Frédéric Couchet : Vous n’êtes pas obligé de répondre ! Est-ce que quelqu’un ou quelqu’une veut ? C’est un défi je vous l’ai dit !
Maud Royer : En un mot !
Frédéric Couchet : Sinon vous y réfléchissez, on y revient à la fin du Café libre, si vous voulez, on va avancer. Je relaie les questions c’est aussi un peu mon travail.
Est-ce que c’est bon là-dessus ? OK.
[Clochette]
L’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans approuvée par les députés
Frédéric Couchet : On a commencé à en parler dans la première chronique. Vincent va nous en reparler dans la deuxième chronique. On change totalement de sujet c’est l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, c’est un article du Monde de Morgane Tual et Violaine Morin : « Les députés ont approuvé, le 26 janvier, la proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans. Le texte, soutenu par le gouvernement, proscrit également l’utilisation des téléphones mobiles par les adolescents et adolescentes dans l’enceinte des lycées. » Je ne sais pas qui avait proposé ce sujet, je crois que c’est Maud ou Gee, mais c’est peut-être Vincent.
Maud Royer : Je crois que c’est moi qui l’avais proposé.
Frédéric Couchet : C’est toi ? Alors vas-y. Commence.
Maud Royer : Ça m’intéresse. Nous y avons été confrontés dans mon association, Toutes des Femmes, association pour les droits des femmes et des personnes trans, notamment pour des raisons historiques. Discord est un outil de coordination qu’on utilise avec le mail et, sans que ce soit particulièrement lié à cette loi, en réalité c’est une tendance mondiale, Discord a annoncé, il y a quelque temps, qu’ils allaient mettre en place la vérification de l’âge et de l’identité.
Frédéric Couchet : Ne sont-ils pas revenus en arrière après ?
Maud Royer : Je ne crois pas ou alors j’ai loupé la news, c’est tout récent.
La vérification de l’âge basée notamment sur la vérification de l’identité, pour une association où il y a des personnes trans qui n’ont pas leur état civil en accord avec qui elles sont, c’est évidemment un problème politique, du coup ça m’a mis un peu le sujet dans la tête. De manière plus générale, la question est double en fait : un, interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans ? Je ne suis pas d’accord. Et deux, comment ? Et c’est comme d’habitude avec les interdictions : dans quelles conditions les obligations de contrôle faites aux plateformes se font, avec quel respect des données personnelles, évidemment en réalité aucun, et quelles personnes vont être discriminées dans leur usage ? C’est donc un peu pour cela que j’avais envie de soulever le sujet et aussi comment cette loi va-t-elle s’imposer à des réseaux sociaux décentralisés ? Est-ce que, maintenant, maintenir un serveur Mastodon ça veut dire devoir mettre en place une vérification de l’identité de ses utilisateurs ? En fait c’est comme d’habitude, le législateur légifère en oubliant la question du logiciel libre, ça a été la même chose avec les logiciels de caisse qui devaient être certifiés sans avoir pensé aux logiciels libres et à comment allait se passer la certification quand l’éditeur n’était pas une entreprise.
J’avais donc envie de mettre ce sujet sur la table pour ça.
Frédéric Couchet : OK. Avant de laisser réagir Gee et Vincent je vais préciser quelques petits trucs qui sont dans l’article. Le conseil d’État a donc rendu avant son avis sur le projet de loi et notamment « qu’imposer une nouvelle obligation des plateformes est une prérogative de l’Union européenne. » Ce qui fait que le texte de loi précise « l’accès à un service de réseau social en ligne, fourni par une plateforme en ligne, est interdit aux mineurs de 15 ans », mais ne précise pas comment, parce que c’est une prérogative de l’Union européenne de dire comment. Donc la loi impose, dit, en gros, « il ne faut pas que les mineurs de moins de 15 ans aient accès aux réseaux sociaux », mais ne dit pas du tout comment faire.
Tout à l’heure, on se demandait si ça s’applique à Mastodon, etc., le texte précise : « Se pose également la question des réseaux sociaux concernés par cette interdiction, le texte précise seulement qu’il ne s’applique ni aux encyclopédies en ligne ni aux répertoires éducatifs ou scientifiques ni aux plateformes de développement et de partage de logiciels libres », donc Mastodon n’est pas dedans parce que c’est un réseau social décentralisé. Ceci dit, à ma connaissance, mais peut-être que vous en aurez une autre, au niveau européen il y a la notion de gatekeeper, de contrôleur d’accès sur les réseaux sociaux ou les médias sociaux, qui concerne la taille, le type de personnes utilisatrices et le financement. Pour moi, Mastodon et des réseaux comme cela sont hors de la contrainte, mais je ne sais pas. Si quelqu’un veut me corriger sur le salon web ou ici, il n’y a pas de souci. J’ai précisé cela, mais, comme tu le dis : on impose une obligation sans dire comment.
Gee, tu en as déjà parlé dans ta chronique, est-ce que tu veux reparler de ce sujet ? D’ailleurs comment fonctionne techniquement la vérification d’âge ? Comment pourrait-elle fonctionner ?
Gee : Soit tu fais comme c’était le cas pour les sites pornographiques jusqu’à il y a encore un an ou deux. On dit « ce site est interdit aux moins de 18 ans », avec un bouton « j’ai plus de 18 ans » et un « j’ai moins ».
Frédéric Couchet : Comme les sites d’alcool !
Gee : Ça beaucoup marché pour empêcher les adolescents d’aller sur des sites pornos, comme chacun sait, soit tu mets une vérification d’âge. Je crois que c’est ce qui a été imposé, depuis un an ou deux, sur les sites pornographiques, pas tous probablement : c’est fait par des tiers, je pense qu’on photographie sa carte d’identité, si c’est comme les trucs en ligne, j’ai ça avec l’identité numérique notamment pour la gestion d’une auto-entreprise, c’est autre chose. Du coup, ça interroge beaucoup dans le sens où ça veut dire que tu vas devoir fournir des données personnelles qui sont quand même sensibles – carte d’identité et tout ça – à des tiers qui, en général, vont être des entreprises privées parce qu’on a décidé que, de toute façon, l’État ne faisait rien dans ce qu’on présente ici. C’est assez dangereux. En plus des questions techniques et des questions de sécurité, il y a les questions politiques qui vont avec et qui font que c’est compliqué aussi.
Que les gamins de moins de 15 ans soient moins sur des médias sociaux, je vais être honnête, je pense que ce serait sans doute bien. Maintenant, le fait de l’interdire, d’une part ça déresponsabilise à mort les plateformes, c’est un peu comme les emballages plastiques, on t’en fout partout et après c’est à toi de te débrouiller pour recycler et tout. Là, en gros, on te met des réseaux, on rend les gamins accrocs et après c’est à toi de te débrouiller pour qu’ils n’aillent pas dessus en permanence, avec des interdictions ou autre.
J’ai dit dans ma chronique, c’est peut-être un autre sujet, que le pire usage des médias sociaux que je vois c’est plutôt chez les personnes âgées, voire très âgées, c’est-à-dire les personnes qui sont le plus crédules sur toutes les vidéos générées par IA, qui disent « c’est incroyable » quand elles voient des trucs qui sont évidemment générés par IA. Ce sont souvent des personnes âgées qui ne sont pas du tout éduquées au numérique et on en vient à la question : à mon sens, plutôt qu’une interdiction pure et simple, il serait préférable de faire de la vraie éducation au numérique, d’ailleurs pas qu’au numérique, au numérique et aux médias sociaux, évidemment pour les gamins, mais ce serait bien aussi de le faire un peu pour tout le monde, parce qu’il y a beaucoup de gens qui sont à la traîne là-dessus.
Frédéric Couchet : Petite question. Tu parles de déresponsabilisation, le risque n’est-il pas aussi de déresponsabiliser les parents dans le sens où si c’est interdit, ça encouragera peut-être les ados à contourner l’interdiction, donc ne pas en parler aux parents, alors qu’aujourd’hui peut-être qu’il peut y avoir un usage des réseaux sociaux « en collaboration », entre guillemets, avec les parents ?
Gee : Oui. On connaît tous les effets pervers des interdictions. Actuellement, typiquement, à priori les réseaux sociaux sont interdits aux moins de 13 ans, en fait c’est déjà le cas. Combien, en pratique, y a-t-il de moins de 13 ans qui sont sur les réseaux sociaux ? Il faudrait avoir les chiffres !
Frédéric Couchet : Il y en a énormément. Mon épouse est enseignante en primaire, même avant 11 ans !
Vincent, tu voulais réagir.
Vincent Calame : J’avais lu un autre article, j’aurais dû te le transmettre. Il y a quand même eu un rapport de l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail, qui a rendu publique une étude, un semblant d’étude, qui compile, qui montre quand même le problème de santé mentale sur les adolescents. Pour une fois que le gouvernement suit un avis scientifique, je ne suis pas contre, parce que, sur les pesticides, on voit qu’aucun avis scientifique n’est suivi !
Frédéric Couchet : Il ne suit même pas les pétitions !
Vincent Calame : Je ne peux pas totalement lui reprocher de suivre cet avis, j’ai presque envie de dire « chiche ! ». Les réseaux sociaux sont un problème de santé publique qui ne concerne pas que les mineurs, je rejoins totalement Gee, c’est un problème de santé publique générale. Il ne faut qu’il n’y ait que les mineurs qui soient ciblés, qui se sentent ciblés et qu’on ne fait rien pour les autres. La meilleure comparaison que je pourrais faire c’est avec l’alcool ; on consomme de l’alcool, on peut en vendre, mais on ne doit pas en faire la promotion, c’est interdit avant 18 ans. On sait que l’alcoolisme est un problème, on en parle, il y a des campagnes de communication, c’est important de le dire, je crois qu’on comprend tous pourquoi il y a interdiction de vendre de l’alcool aux mineurs. Mais, et là je te rejoins dans ta chronique Gee, le problème c’est que les institutions utilisent les réseaux sociaux et en fait il y a presque une injustice : un enfant de 13 ans qui voudrait s’abonner au compte d’Emmanuel Macron sur X ne peut pas.
Gee : Oh ! C’est dommage !
Vincent Calame : C’est quand même une parole officielle. Ce qui m’énerve le plus, quand je lis un article de journal, c’est qu’on dit « tel officiel a dit ça sur X » ! C’est scandaleux ! C’est exactement comme si un élu faisait une permanence de 21 heures 30 à 23 heures dans un bar avec obligation de consommation, c’est la même chose ! On est dans l’incitation à la consommation de produits addictifs, on est dans la même chose que si on faisait la promotion de l’alcool en direct, ce que je ne ferai pas.
Frédéric Couchet : Ce sont des drogués, des addicts à ces réseaux sociaux, qui essayent de l’interdire à d’autres !
Vincent Calame : C’est pour cela qu’il faut d’abord être exemplaire. L’interdiction en soi fait partie aussi de l’éducation, mais être des adultes exemplaires serait déjà une première bonne chose à faire là-dedans.
Frédéric Couchet : OK. Quelque chose à ajouter là-dessus, Maud ?
Maud Royer : Je ne pense vraiment pas que l’interdiction pour les enfants soit une approche, soit quelque chose de nature à régler le problème, déjà parce qu’il y aura du contournement. L’alcool est un exemple : la plupart des gens commencent à consommer de l’alcool quand ils sont mineurs, mais n’en parlent à aucun adulte et ont peu d’échanges sur la question.
Pour les réseaux sociaux, je pense que 15 ans, c’est tard. Avant 15 ans, on peut avoir besoin de s’informer notamment face à des situations familiales, sur le fait qu’on est queer, sur des violences qu’on a pu subir, etc., sur des tas de choses. Internet est structuré comme ça aujourd’hui, en réalité l’info se trouve principalement sur YouTube, sur TikTok, etc., et même en sachant utiliser Google, ce n’est pas dit qu’on trouve les bonnes informations. On n’apprend même pas aux enfants à utiliser correctement les moteurs de recherche.
Je pense qu’il y a d’abord une urgence à l’apprentissage des usages du numérique, y compris des usages de ces réseaux sociaux et ou de ces médias sociaux en partant du principe qu’en fait ça va être utilisé, avant de passer à une interdiction qui aura aussi des effets pervers, c’est-à-dire d’isoler des enfants pour qui ce sont des ressources salvatrices. C’est un peu l’histoire de tous les queers que d’avoir eu YouTube pour se rendre compte, enfants, qu’une autre réalité existait que celle que leur présentaient leurs parents. Je pense que c’est quelque chose de vraiment important à garder en tête : on coupe les enfants de sources d’informations qui leur sont peut-être essentielles.
Frédéric Couchet : Très bien. C’est bon pour vous ?
[Clochette]
La France veut remplacer Microsoft Teams et Google Meet par « Visio », un outil souverain pour les appels vidéo
Frédéric Couchet : Il nous reste une dizaine de minutes. On ne va pas aborder tous les sujets qu’on avait prévus, mais c’est normal, c’est le principe. On va changer carrément de sujet : « La France veut remplacer Microsoft Teams et Google Meet par « Visio », un outil souverain pour les appels vidéo », c’est un article de Nicolas Lellouche sur Numerama. « Le 26 janvier 2026, Bercy, le ministère, a annoncé avoir pour projet de lancer son propre outil de visioconférence d’ici 2027, pour réduire son exposition à d’éventuels coups de pression » en provenance notamment des États-Unis. « Un outil de visioconférence conçu pour sevrer la France, et plus généralement l’Europe, de sa dépendance aux géants américains », donc basé sur des outils à priori libres, développés en France par la Direction interministérielle du numérique. De mémoire, il y avait déjà un outil pour les professeurs, à base de BigBlueButton, BBB. Là, si j’ai bien compris, c’est un nouvel outil qui serait développé, dont les données seraient hébergées chez Outscale qui est une filiale de Dassault Systèmes, précise l’article, et qui bénéficie du strict label SecNumCloud de l’ANSSI, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information.
Est-ce une bonne nouvelle ? Est-ce une bonne démarche de développer son propre outil ? Je crois que Vincent veut réagir.
Vincent Calame : Est-ce qu’il faut vraiment développer son propre outil ? Déjà utiliser les outils existants !
Frédéric Couchet : C’est sans doute basé sur des outils déjà existants. Maud, tu veux préciser.
Maud Royer : Oui, c’est basé sur différentes briques libres existantes.
Frédéric Couchet : Il est précisé que la transcription automatique sera assurée par Pyannote.
Gee : Sur une base LiveKit que je ne connais pas.
Frédéric Couchet : D’accord. C’est donc basé sur des outils déjà existants, libres, sur lesquels un développement supplémentaire sera fait.
Vincent, vas-y, continue.
Vincent Calame : Tant mieux. On se demande pourquoi ils ont besoin d’une annonce, c’est presque étonnant que ce ne soit pas déjà fait. C’est tout !
Frédéric Couchet : Comme dans d’autres domaines, n’est-ce pas l’effet de la réélection de Donald Trump il y a un an qui a quand même généré beaucoup de réactions.
Vincent Calame : Tant mieux. Pour ça, ça a été bénéfique, c’est donc très bien, si je puis dire.
Gee : C’est notamment bien que ce soit effectivement la DINUM qui fasse ça. Ça fait partie de ce qui s’appelle LaSuite, qui propose plein de services pour les administrations publiques en gros, pour tout ça. C’est chouette que ce soit sous licence libre, tous les codes sont ouverts. Ça va plutôt dans le bon sens, mais c’est vrai qu’il y a un côté pourquoi si tard ? OK, là on parle de Donald Trump, mais enfin, les révélations d’Edward Snowden c’est 2013, on a quand même 13 ans de retard ! Je dis pas que la DINUM n’a rien fait depuis le temps, la DINUM bosse beaucoup depuis pas mal d’années, il ne faut pas cracher dans la soupe, mais le fait que la dépendance à des services, notamment étasuniens, soit problématique, on le sait depuis 13 ans ! C’est bien que là il y ait eu un petit coup d’accélérateur, bien ! Le contexte est un petit peu dramatique, malheureusement, tant mieux si ça bouge, mais quel gâchis que ça n’ait pas bougé plus tôt.
Frédéric Couchet : OK. Maud.
Maud Royer : Je suis d’accord. Je pense qu’il y a aussi une culture qui a progressé ces dernières années qui est le fait que les ministères acceptent de reposer sur des outils interministériels là-dessus plutôt que de faire confiance à leurs propres SI [Système d’information] ce qui est, je pense, l’obstacle dans beaucoup de ministères, adopter les outils de la DINUM plutôt que leurs outils qui dépendent du contrat qui a été passé par le ministère de l’Éducation, de la Transition écologique, de l’Intérieur, etc. C’est évidemment plus facile de développer des outils libres et souverains en interministériel.
Frédéric Couchet : Et on va saluer le travail qui a été fait notamment par la mission logiciels libres de la DINUM par Bastien Guéry et d’autres.
[Clochette]
Arrêter la dépendance à Google : Côte-d’Or Street, première numérisation des routes proposée par un département, « un véritable enjeu de souveraineté »
Frédéric Couchet : On va passer au sujet suivant qui est un peu lié, parce que c’est aussi pour casser l’hégémonie des logiciels privateurs, notamment américains. Là c’est la Côte-d’Or : « Arrêter la dépendance à Google : Côte-d’Or Street, première numérisation des routes proposée par un département », c’est un article sur France Info d’Auberi Verne. Je lis le chapô : « Le Département de Côte-d’Or a lancé, fin décembre, son propre service de navigation virtuelle sur le réseau routier. Une façon d’assurer son indépendance face à l’hégémonie du géant Google Street View. L’enjeu c’est de cartographier, numériser, l’ensemble des quelque 8500 kilomètres de voirie départementale. » C’est basé sur la plateforme Panoramax. Qui se charge de présenter Panoramax rapidement ? Gee.
Gee : Je ne suis pas spécialiste du sujet, mais Panoramax est une sorte d’alternative libre, on va dire, à Google Street View, la partie de Google Maps qui permet d’avoir les photos de toutes les rues, de terrains. Panoramax propose cela avec de la licence libre, je crois que c’est aussi décentralisé, c’est-à-dire qu’il y a des instances de Panoramax. Est-ce que Côte-d’Or Street, ils l’ont appelé comme cela, est une instance Panoramax, je ne sais pas. Je suis allé voir sur le site Panoramax, je ne l’ai pas trouvé référencé, mais c’est ça a l’air d’être tout neuf.
Frédéric Couchet : L’article dit que c’est sur la plateforme de l’IGN, l’Institut national de l’information géographique et forestière, qui est l’un des partenaires de Panoramax, les autres partenaires sont des collectivités et OpenStreetMap aussi parce que c’est basé sur OpenStreetMap.
Gee : Je suis allé faire un tour sur Côte-d’Or Street et j’ai eu beaucoup de mal à trouver les licences, les attributions de licence. Sur le site, il n’y a aucun bouton, il y a la carte. Effectivement, la carte c’est OpenStreetMap, c’est assez clair. En fait, j’ai fini par trouver la licence, tu as la licence quand tu cliques justement pour voir une photo, tu as la photo qui s’affiche et, en bas, il y a un petit truc, c’est une licence Etalab qui est, je crois, une licence de documentation libre.
Frédéric Couchet : De données ouvertes. C’est donc une bonne idée. D’autres départements devraient faire la même chose ? Vincent. Ma question est un peu idiote !
Gee : Est-ce que c’est une bonne idée ? Non, vraiment, c’est nul !
Vincent Calame : Je veux bien jouer à l’avocat du diable.
Frédéric Couchet : Non, pas besoin !
Vincent Calame : Ce qui est aussi intéressant c’est l’avantage de la décentralisation, c’est bien aussi que des collectivités locales fassent des expérimentations de ce type-là et qu’ensuite ça puisse se diffuser de proche en proche. On espère que ça va faire des petits et que d’autres suivront cet exemple.
Frédéric Couchet : En fin d’article, il est précisé que son petit frère Côte-d’Or Maps, donc équivalent local du site de recherche géographique de Google, devrait voir le jour à l’automne 2026, indique la collectivité , donc la collectivité va encore plus loin.
Maud, tu voulais ajouter quelque chose ?
Maud Royer : Avec toutes les communes qui mettent des PV de stationnement avec des voitures qui circulent dans les rues avec des caméras sur la tête, ce n’est pas comme si l’infrastructure manquait, je pense qu’il y a beaucoup d’endroits où on a déjà les moyens techniques, ça manque effectivement juste de penser à faire les deux en même temps. Qui sait !
[Clochette]
Pacte du Logiciel Libre pour les élections municipales 2026
Frédéric Couchet : OK. On va passer au dernier sujet rapidement. C’est une actualité plutôt April, pas que April, mais, comme les élections arrivent, c’est le Pacte du Logiciel Libre pour les élections municipales 2026.
Depuis 2007, l’April propose ce Pacte du logiciel libre quasiment à chaque élection. L’idée c’est d’encourager soit les candidates et candidats, soit les équipes quand ce sont des listes, dans les municipales, à s’engager en faveur des logiciels libres, notamment à donner la priorité aux logiciels libres et aux formats ouverts, défendre et promouvoir une informatique émancipatrice, contribuer à la pérennité des logiciels libres utilisés, ça c’est le pacte. Après, des mesures un peu plus pratiques sont détaillées. Les municipales c’est très bientôt, les 15 et 26 mars 2026, dans un mois.
Avant de vous demander ce que vous pensez de la campagne, est-ce que vous vous impliquez dans les campagnes locales, municipales soit pour, justement, faire signer le pacte soit pour des candidats et candidates, sans forcément vous demander pour qui ? Est-ce que vous vous impliquez localement ? Vincent.
Vincent Calame : Non. J’ai déjà du mal à comprendre comment va s’organiser le vote à Paris avec les deux bulletins.
Frédéric Couchet : Gee.
Gee : Non, je ne suis pas impliqué.
Frédéric Couchet : Maud.
Maud Royer : J’ai déménagé trop récemment pour cela.
Frédéric Couchet : OK. Sinon concernant le pacte. Est-ce que vous pensez que ça sert à quelque chose ou c’est « paroles, paroles », quand on signe ce pacte. Je précise quand même que dans les élections précédentes, on n’a pas eu beaucoup de signataires, mais, parmi les signataires, il y a des maires qui se sont engagés et qui ont fait des choses, notamment la mairie de Lyon. Je sais qu’aujourd’hui, à Échirolles, il se passe beaucoup de choses, il y a un événement : la maire d’Échirolles, Amandine Demore, a reparlé du Pacte du Logiciel Libre. Mais est-ce que c’est suffisant, est-ce que ça marche, est-ce que c’est un engagement suffisamment fort ? Il reste deux/trois minutes. Gee.
Gee : C’est effectivement compliqué de faire entendre ce genre de sujet dans le contexte de la France de 2026 où il semble toujours qu’il y ait un million de choses plus intéressantes et plus prioritaires, et certaines le sont sans aucun doute, je pense que les gens qui dorment dans la rue c’est probablement prioritaire par rapport aux logiciels libres. Oui, c’est compliqué.
Ce qui est compliqué aussi c’est que l’April fait avec les forces qu’elle a, qui sont les nôtres, qui ne sont pas forcément démesurées quand on voit le nombre de communes en France. J’avais regardé, ce sont quelques dizaines de candidats qui ont signé le pacte aux dernières élections, il me semble, du coup, en nombre d’élus, c’est un peu plus d’une dizaine. Ce n’est vraiment pas énorme. Je n’avais pas regardé les élus, c’est vrai que s’il y a des grosses communes comme Lyon, ça peut quand même avoir un impact et c’est plutôt chouette.
Frédéric Couchet : Je précise que le succès de la campagne repose aussi sur la mobilisation locale, parce que ce n’est pas nous, l’April, qui allons contacter l’ensemble des candidates et des candidats. C’est vrai qu’en 2020 il y avait peu de mobilisation, mais comme le dit l’article, parce que Bertrand Lemaire, sur Républik IT, a consacré un article sur le sujet : « La tendance actuelle à la souveraineté numérique pourrait, cette année, être un incitateur certain à l’engagement des candidats. De plus, la nécessité de restreindre les dépenses des collectivités en cette période de disette budgétaire oblige aussi à considérer des solutions sans frais de licence. Enfin, rappelons que le logiciel libre repose sur une intégration qui implique de faire travailler des entreprises françaises, ce que les électeurs et électrices peuvent être tentées d’apprécier. »
Vincent.
Vincent Calame : J’ai pu observer que quand ça marche dans une commune, c’est que les élus et les services techniques sont convaincus. S’il n’y a que l’élu qui arrive et que les services techniques sont contre, ils vont freiner des quatre fers, et inversement. Un des effets positifs du pacte c’est peut-être d’aider un service technique convaincu de trouver des élus, justement d’avoir ce binôme, former ce binôme élu/service technique. Si ça peut sensibiliser des élus et qu’ils trouvent ensuite un écho au sein du service technique, ça peut être très utile.
Frédéric Couchet : C’est ce qui marche beaucoup à Échirolles où il y a un binôme, côté élus et côté DSI, Direction des services d’information.
Il ne reste même pas une minute, trente secondes. Maud, tu veux rajouter quelque chose ?
Maud Royer : Je suis assez d’accord. On sous-estime souvent, dans le travail de plaidoyer, la place qu’occupent les gens qui font les choses au-delà des gens qui sont élus, parfois ça peut même être utile de contacter d’abord ces gens-là. Quoi qu’il en soit, des gens qui signent un pacte, j’imagine que c’est toujours un premier contact pour des échanges qui se poursuivent pour l’April. C’est donc aussi à cela que ça sert de profiter de ce moment.
Frédéric Couchet : Exactement. Ensuite les faire intervenir dans Libre à vous ! pour faire un point d’étape de leur migration vers le logiciel libre.
Merci. On est pile poil à l’heure. Merci Maud, Gee, Vincent pour ce Café libre, le prochain sera sans doute en mars, on va voir.
Nous allons faire une pause musicale.
[Virgule musicale]
Frédéric Couchet : Après la pause musicale, nous entendrons la chronique de Vincent Calame. En attendant, nous allons écouter At the Beginning, par The Freak Fandango Orchestra. On se retrouve dans trois minutes trente. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.
Pause musicale : At the Beginning, par The Freak Fandango Orchestra.
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter At the Beginning, par The Freak Fandango Orchestra, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By SA 3.0.
[Jingle]
Frédéric Couchet : On va passer au sujet suivant.
[Virgule musicale]
Chronique « Lectures buissonnières » de Vincent Calame – Pris dans la toile de Sébastien Broca (la suite)
Frédéric Couchet : Vincent Calame, informaticien libriste et bénévole à l’April, nous propose ses chroniques « Lectures buissonnières » ou comment parler du Libre par des chemins détournés en partageant la lecture d’ouvrages divers et variés. Le chapitre d’aujourd’hui est intitulé Pris dans la toile de Sébastien Broca, la suite.
Vas-y Vincent.
Vincent Calame : Bonjour.
À la fin de ma chronique précédente, j’avais dit que celle-ci s’intitulerait « 230 ». Le moment est venu de lever le voile sur ce nombre mystérieux. Plutôt que « 230 » , il faudrait plutôt parler de « section 230 », qui a été désignée par un auteur comme « les 26 mots qui ont créé l’Internet », rien que ça ! Cela mérite quelques éclaircissements. Ils vont venir, mais n’allons pas trop vite !
Tout d’abord, je rappelle que ma chronique d’aujourd’hui et ma chronique précédente tournent autour du livre Pris dans la toile, de Sébastien Broca, aux éditions du Seuil.
Comme je l’avais indiqué dans le premier épisode, la thèse de cet ouvrage est éminemment dérangeante pour un libriste comme moi, puisqu’elle consiste à dire qu’un certain nombre de combats des mouvements militants pour les libertés sur Internet ont servi de marchepied aux géants actuels de la tech. À l’appui de sa thèse, Sébastien Broca nous brosse un portrait historique de ces combats à partir de 1990.
Aujourd’hui, je vais me concentrer sur cette décennie car, je peux vous le dire maintenant, la « section 230 » est en fait un texte de loi capital datant de 1996.
Comme vous le savez sans doute, le développement d’Internet a explosé à partir des années 1990. La nature humaine étant ainsi faite, son usage pour tenir des propos diffamatoires ou diffuser du contenu illicite a explosé dans les mêmes proportions. Aux États-Unis, la justice a donc été saisie rapidement pour trancher des litiges et est ainsi rentrée en territoire inconnu.
Deux jugements on fait date. Dans le premier, en 1991, la société CompuServe n’a pas été jugée juridiquement responsable des propos diffamatoires tenus dans ses forums, dans la mesure où elle ne faisait aucun contrôle dessus. Alors que dans le second jugement, qui date de 1995, la société mise en cause, Prodigy, a été jugée responsable de tels propos, car il lui arrivait de faire de la modération des messages. Ainsi, au milieu des années 1990, la jurisprudence était claire : à partir du moment où vous modérez des messages, vous êtes un éditeur et soumis aux mêmes règles, par exemple, qu’un éditeur de presse.
Appliquons cette jurisprudence aujourd’hui, à nos réseaux sociaux, et le résultat en est vertigineux : soit ils n’auraient strictement aucune modération, soit ils seraient comptables de tout le contenu diffusé sur leurs plateformes.
C’est là qu’intervient notre fameuse « section 230 », de 1996, qui va mettre fin à cette jurisprudence. Voici la traduction de cette section prise dans Wikipédia, vous trouverez la référence sur le site : « Aucun fournisseur ou utilisateur d’un service informatique interactif ne doit être traité comme l’éditeur ou l’orateur d’une information fournie par un autre fournisseur de contenu d’information ». C’est un texte juridique et, lu comme ça, vous n’avez sans doute rien compris. Voici le commentaire qu’en fait Sébastien Broca qui est beaucoup plus clair : « La section 230 exonère ainsi les fournisseurs de services en ligne de nombreuses responsabilités juridiques sur les contenus postés par des tiers et sur la manière dont ils interviennent sur ces contenus. Elle leur accorde des immunités lorsqu’ils ne font rien et leur impose peu de contraintes lorsqu’ils font beaucoup. » On comprend mieux l’expression « les 26 mots qui ont créé l’Internet ». La grande force des plateformes actuelles – qui, rappelons-le, n’existaient pas à l’époque de la rédaction de la section 230 – vient de ce pouvoir discrétionnaire qu’on leur a accordé : elles peuvent modérer et promouvoir du contenu, comme elles le veulent, sans avoir à rendre des comptes.
Revenons maintenant sur le contexte de rédaction de cette section 230. Comme son nom l’indique, c’est une section qui fait partie d’un projet de loi plus global, le Communications Decency Act, qui voulait réglementer Internet sur le sujet de la protection des mineurs, sur les mêmes bases que la réglementation qui avait cours pour les médias classiques. La section 230 ne faisait d’ailleurs pas partie du projet initial, il s’agit d’un amendement bipartisan déposé au cours du processus d’élaboration du projet de loi.
Ce projet de loi a été violemment combattu à l’époque par les associations de défense de la liberté d’expression, en particulier l’EFF, l’Electronic Frontier Foundation, incontestablement l’association la plus active et la plus influente de la décennie 1990, et l’ACLU, American Civil Liberties Union, l’association historique de défense des libertés publiques. Ce combat fut victorieux : en 1997, la Cour suprême des États-Unis déclare certaines dispositions du Communications Decency Act contraires au premier amendement. Rappelons que le premier amendement de la constitution des États-Unis est celui qui consacre la liberté d’expression comme une liberté fondamentale, tolérant très peu de limitations à celle-ci. Il est d’ailleurs au cœur de l’offensive actuelle justifiant le déversement de propos haineux.
Le Communications Decency Act est donc largement censuré, mais pas la section 230 qui au contraire, comme on l’a vu, est promise à un brillant avenir.
C’est là qu’on revient à la thèse principale de Sébastien Broca : la section 230, c’est le premier exemple d’importance où le combat d’associations – l’EFF au nom de l’utopie de l’Internet, l’ACLU au nom des libertés publiques – vont servir au développement du capitalisme numérique tel que nous le connaissons aujourd’hui. Dans le cas de l’EFF, cette convergence d’intérêts n’est pas accidentelle, l’association est largement soutenue par l’industrie naissante de la Silicon Valley.
Voilà pour aujourd’hui. La suite de l’exploration de l’ouvrage de Sébastien Broca, Pris dans la toile au prochain numéro.
Frédéric Couchet : Merci Vincent. Au prochain numéro, donc en mars, pour la suite de ce livre Pris dans la toile de Sébastien Broca.
On va terminer par quelques annonces.
[Virgule musicale]
Quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l’April et le monde du Libre
Frédéric Couchet : Les liens utiles concernant les annonces de fin sont sur la page consacrée à l’émission du jour, sur libreavous.org/269, ou dans les notes de l’épisode si vous nous écoutez en podcast.
Libre en Fête 2026. La 25e édition de Libre en Fête va bientôt commencer, du samedi 7 mars au dimanche 12 avril. Pour accompagner l’arrivée du printemps, toutes les organisations ayant à cœur la promotion du logiciel libre et de la culture libre sont invitées à proposer des événements de découverte partout en France, dans une dynamique conviviale et festive.
On en a parlé tout à l’heure : la campagne du Pacte du Logiciel Libre de l’April. À l’occasion des élections municipales et communautaires des 15 et 22 mars 2026, l’April propose aux personnes candidates de signer le Pacte du Logiciel Libre afin de marquer leur engagement, si elles sont élues, à promouvoir et défendre une priorité aux logiciels libres et aux formats ouverts au sein de leurs collectivités. Nous invitons toutes celles et ceux qui le souhaitent à contacter les candidates et les candidats. C’est aussi une action de sensibilisation, comme on l’a précisé tout à l’heure.
Dans les conférences autour d’Adieu Windows, bonjour le Libre !, je vous signale l’atelier « Donner une seconde vie à vos ordinateurs » à Fourmies, dans les Hauts-de-France, le samedi 21 février 2026 en matinée.
Côté Paris, ce sera une journée d’installation GNU/Linux, également le samedi 21 février en après-midi, à Paris 11e.
Côté April l’assemblée l’assemblée générale de l’April c’est le samedi 28 mars 2026, à Paris 5e, et à distance.Le matin, nous proposons des conférences éclairs de six minutes. N’hésitez pas à proposer une conférence. L’appel à conférences est ouvert jusqu’au 15 mars.
La prochaine soirée Cause Commune aura lieu, de son côté, le vendredi 6 mars 2026, au 22 rue Bernard Dimey.
Je vous invite à consulter le site de l’Agenda du Libre, agendadulibre.org, pour trouver des événements en lien avec le logiciel libre ou la culture libre près de chez vous.
Notre émission se termine.
Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission du jour : Gee, Maud Royer, Vincent Calame.
Aux manettes de la régie aujourd’hui, Isabella Vanni.
Merci également aux personnes qui s’occupent de la post-production des podcasts : Sébastien Chopin, Élodie Déniel-Girodon, Nicolas Graner, Lang 1, Julien Osman, bénévoles à l’April, et Olivier Grieco, le directeur d’antenne de la radio.
Merci également aux personnes qui s’occupent de découper les podcasts complets des émissions en podcasts individuels par sujet : Quentin Gibeaux, Théocrite et Tunui, bénévoles à l’April.
Merci également à Marie-Odile Morandi, et au groupe Transcriptions, qui permet d’avoir une version texte de nos émissions.
Vous retrouvez sur notre site web, libreavous.org/269, toutes les références utiles de l’émission du jour ainsi que sur le site de la radio, causecommune.fm, ou dans les notes de l’épisode si vous nous écoutez en podcast.
N’hésitez pas à nous faire tout retour, à nous poser toute question ou à nous suggérer des points d’amélioration à l’adresse bonjour chez libreavous.org.
Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission.
Si vous avez aimé cette émission, n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous et à faire connaître également la radio Cause Commune, la voix des possibles.
La prochaine émission aura lieu en direct mardi 24 février 2026 à 15 heures30. Notre sujet principal portera sur un retour des Rencontres Hivernales du Libre qui ont eu lieu à St Cergues, en Suisse, il y a quelque temps, avec la participation notamment de Vincent Calame.
Vincent Calame : Il y avait de la neige.
Frédéric Couchet : Vincent précise qu’il y avait de la neige. Il y avait également la présidente, Bookynette, et Julie Chaumard qui animera l’émission.
Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve en direct mardi 24 février 2026 et d’ici là, portez-vous bien.
Générique de fin d’émission : Wesh Tone par Realaze.