Omnibus : la directive européenne inquiétante Le code a changé - L’Europe, esclave numérique des Etats-Unis ?

Alors que l’Union européenne s’apprête à voter une nouvelle directive numérique, des questions se posent sur ses réelles intentions et ses conséquences. Le RGPD, censé protéger nos données, pourrait être affaibli.

Xavier de la Porte : À chaque fois que j’entends parler d’un règlement européen qui va être adopté ou d’une directive que la Commission européenne va mettre au vote, l’ennui me submerge immédiatement, ce n’est pas bien, je sais, mais je sais aussi que je ne suis pas le seul que les institutions européennes ramollissent significativement.

Voix off : Le code a changé.

Xavier de la Porte : Pourtant, quand j’ai entendu parler, en novembre dernier, de la directive « Omnibus numérique » [1] que la Commission européenne voulait faire adopter, j’ai eu un léger sursaut. Pourquoi donc proposer une simplification des règlements sur le numérique, qu’on a mis tant de temps à adopter, et qui me semblaient plutôt faire la fierté de l’Union européenne ? Je pense en premier lieu au fameux RGPD [2], le Règlement général sur la protection des données à caractère personnel, qui a bien des défauts, mais qui a quand même permis d’imposer, dans l’UE, l’idée que la protection des données personnelles est essentielle et qui a montré au monde qu’en Europe nous étions soucieux des droits et des libertés numériques.

Voix off : Xavier de la Porte.

Xavier de la Porte : Donc, quand j’ai entendu qu’il y avait comme projet de rogner sur les droits acquis, j’ai tendu un peu l’oreille, avant de la refermer aussitôt, parce que, à ce moment-là, en novembre 2025, on fêtait aussi la première année du second mandat de Donald Trump avec un déferlement de déclarations et d’actions plus inquiétantes les unes que les autres : le Venezuela, le Groenland, etc. Et puis, j’ai lu un texte qui a provoqué un regain d’intérêt. Il s’agissait d’une tribune [3] qu’a envoyée au Nouvel Observateur, le journal pour lequel je travaille, un jeune chercheur du nom de Thomas Le Bonniec. Dans ce texte, Thomas faisait précisément le lien entre cette directive de l’Union européenne et la folie trumpienne. Tout à coup, tout s’est éclairci pour moi. En fait, se joue là quelque chose d’important, de très important, voire de crucial, sans doute une part de notre avenir numérique et pas que numérique d’ailleurs. Alors je me suis dit « OK, il faut absolument parler de ça », et ça m’intéresse d’autant plus que ce soit Thomas qui en parle, parce que Thomas Le Bonniec n’est pas un doctorant ordinaire. La première fois que j’ai entendu son nom, c’est parce qu’il avait lancé l’alerte dans une vaste affaire d’écoutes illégales qui impliquait Apple et son assistant vocal Siri [4], un lanceur d’alerte devenu chercheur, qui se mobilise contre une directive européenne passée largement sous les radars, eh bien c’est alléchant. J’ai donc demandé à Thomas Le Bonniec de venir me raconter tout ça à la Maison de la Radio et, quand il s’est installé, nous sommes entrés tout de suite dans le vif du sujet. J’ai dit « pour toi cette directive Omnibus numérique est-elle vraiment un drame ? »

Thomas Le Bonniec : Oui, c’est effectivement une catastrophe. L’image qui m’est venue en tête, la première fois que j’en ai entendu parler, c’est celle d’une marée noire, marée noire sur la vie privée, marée noire sur les données personnelles. Ça a l’air d’être un truc un peu abstrait, lointain, mais, en réalité, c’est quelque chose qui est absolument fondamental, c’est un pilier de la démocratie. En fait, on ne peut pas être un citoyen libre si on est constamment sous surveillance. L’enjeu principal, lorsqu’on est en train de parler de protection des données, c’est celui de la lutte contre la surveillance de masse. « Surveillance de masse », quand on la nomme comme ça, on se dit que c’est le fait des États. Ce n’est pas seulement le fait des États, en réalité c’est souvent aussi, désormais, le fait de grandes multinationales privées, notamment américaines. En posant ce contexte-là, lorsqu’on parle de la directive Omnibus qui est proposée par la Commission européenne au vote cette année, on est effectivement dans un scénario noir en ce qui concerne la possibilité de vivre en démocratie en Union européenne.

Xavier de la Porte : Ah oui, carrément ! Tout de suite les grands mots : surveillance de masse, démocratie, droit fondamental, il n’y va pas avec le dos de la cuillère Thomas ! Alors que quand on regarde ce qu’en dit la Commission européenne elle-même, la directive Omnibus ne vise qu’à simplifier les règlements. Il s’agit, je cite, « d’une série de modifications techniques apportées à un vaste corpus de législations numériques sélectionnées pour apporter un soulagement immédiat aux entreprises, aux administrations publiques et aux citoyens, et pour stimuler la compétitivité ». Dit comme ça, on ne voit pas bien en quoi c’est une menace pour la démocratie. Je demande à Thomas de préciser sa pensée.

Thomas Le Bonniec : En gros, le prétexte c’est de dire qu’on va permettre aux entreprises européennes d’être plus innovantes, d’être plus compétitives, donc, pour cela, on va alléger leurs obligations légales en ce qui concerne les droits des personnes concernées. Vous avez des données personnelles qui sont happées, collectées par tous les sites internet que vous fréquentez. Normalement, le RGPD vous garantit le fait que vous soyez au courant, que vous ayez aussi un droit d’opposition, que vous ayez un droit d’accès. En fait, le droit d’accès est déjà purement et simplement démantelé. Lorsque vous exercez votre droit d’accès, vous écrivez, par exemple, à Iberia, parce que vous avez pris un avion chez Iberia, et vous leur dites « je voudrais avoir accès aux données personnelles que vous avez sur moi, je voudrais savoir comment vous les avez traitées, avec qui vous les avez partagés. » Sur le principe, Iberia est censée vous répondre sous un mois et vous dire « on a partagé ça à 500/600 autres entreprises, des data brokers, des analystes qui font du pistage sur Internet et qui revendent ça pour faire, notamment, de la publicité ciblée. Avec cette réforme, vous vous retrouvez avec un responsable de traitement, ici Iberia, qui a le droit de dire « non », qui a le droit de dire « votre demande est exagérée, votre demande ne relève pas exclusivement de la protection des données personnelles. » Vous vous retrouvez avec une entreprise qui est juge et partie, elle peut décider la légitimité de votre demande et c’est particulièrement inquiétant dans le contexte de litiges potentiels. C’est un des droits principaux qui ont montré leur effectivité depuis la mise en application du RGPD, parce que, avec ça, vous pouvez confronter, par exemple, les déclarations de l’entreprise par rapport à ses pratiques réelles. Si vous n’avez même plus accès à ces informations-là, c’est fini. Rien que cela enfonce un coin dans ce qu’est l’application du RGPD à l’heure actuelle.

Xavier de la Porte : Ce que dit Thomas est très important, ce retournement. Cela signifie que le responsable du traitement des données personnelles, en gros l’entreprise qui récolte ces données, peut refuser une demande d’accès aux données personnelles parce qu’il la considère comme abusive. Or, aujourd’hui, quelle entreprise ne récolte pas de données personnelles sur ses clients ? Quand on prend une carte de fidélité, on donne plein d’informations personnelles ; quand on badge quelque part, on laisse plein de données personnelles. À chacun de nos actes numériques, c’est évidemment la même chose : quand on commande un truc en ligne, quand on utilise une application de navigation, quand on écoute de la musique sur une plateforme de streaming, etc. Avec le RGPD on a, en théorie du moins, le droit de savoir quelles sont les données collectées par ces entreprises et de savoir à quoi et à qui elles servent. C’est précieux individuellement, mais ça l’est aussi collectivement, parce que, en cas de litige, on peut porter plainte auprès des agences de protection des données, comme la CNIL en France qui, le cas échéant, peuvent mettre des amendes à ces entreprises, ce qui est censé faire changer l’usage.
Eh bien tout cela risque de changer avec la directive Omnibus numérique. Ce serait une restriction majeure et, en effet, c’est inquiétant. Et ça l’est d’autant plus parce que, aujourd’hui, nous rappelle Thomas, il y a un nouveau et gigantesque gisement de données personnelles.

Thomas Le Bonniec : Il y a un autre élément qui est au moins aussi problématique qui est toute la modification du RGPD pour y intégrer des modifications relatives aux systèmes d’intelligence artificielle. L’article 9 du RGPD, notamment, qui décrit quelles sont les données à caractère sensible et l’article 88. Cette proposition d’Omnibus consiste à dire qu’il y a désormais une nouvelle exception, une nouvelle justification, qui permet à une entreprise de traiter des données à des fins d’entraînement d’intelligence artificielle, y compris lorsque ce sont des données à caractère sensible. Je rappelle que les données à caractère sensible sont les informations relatives à votre santé, à votre sexualité, au fait que vous appartenez à un syndicat, vos choix politiques. En allégeant les obligations des entreprises qui font de l’entraînement de systèmes d’intelligence artificielle, la Commission européenne prétend rendre plus innovantes les entreprises européennes. C’est faux ! C’est tout l’inverse qui se produit. Vous ne pouvez tout de même pas vous attendre, en dérégulant davantage un secteur qui est déjà très fortement dérégulé, à ce que les entreprises qui sont en situation de soumission, les entreprises européennes, puissent, tout d’un coup, surgir et aller plus avant. En réalité, ce sont les oligopoles américains qui vont en profiter en premier lieu.

Xavier de la Porte : Si j’en crois Thomas, cette simplification des règlements en laquelle consiste la directive Omnibus est, en fait, rien de moins qu’une dérégulation. Une dérégulation qui est censée profiter aux entreprises européennes pour plus de compétitivité, puisqu’elles ne seraient plus soumises à des contraintes auxquelles ne se soumettent manifestement pas les entreprises dans d’autres parties du monde, à commencer par les États-Unis. Mais une dérégulation, dit Thomas, qui profitera d’abord aux entreprises américaines qui font déjà de nos données personnelles leur fonds de commerce parce que, ai-je lu quelque part, l’Europe est le premier producteur de données personnelles au monde.
Mais là, j’ai besoin d’éclaircir quelque chose. Si je comprends bien, au-delà d’une dérégulation, c’est un changement de la définition même de ce qu’est une donnée personnelle.

Thomas Le Bonniec : Oui. Ils introduisent, en fait, l’idée que les données personnelles ont une définition subjective. Auparavant, c’était une définition objective. Une donnée personnelle est définie à l’article 4 du RGPD, il me semble, c’est donc tout ce qui peut se rapporter à un individu réel, une personne existante.
Désormais, il y a une espèce de modification qui consiste à dire « c’est une donnée personnelle seulement si elle est personnelle selon vous. » Un organisme qui récolte des données pseudonymisées – au lieu d’avoir un nom et un prénom il y a une série de chiffres, une clé – peut dire « ce ne sont pas des données personnelles puisque je ne peux pas savoir quelle est la personne qui est associée à ça », il pourra dire « du coup, le RGPD ne s’applique plus à moi. » C’est catastrophique ! En gros, ça revient à dire que la protection des données personnelles, qui est un droit fondamental des citoyens européens, n’existe plus. Vous n’avez plus le droit de savoir à quoi servent vos données personnelles, par qui elles sont collectées.

Xavier de la Porte : Ça a l’air de rien, mais c’est énorme comme changement de paradigme.
Certes, le RGPD posait plein de problèmes dans son application, mais la définition de la donnée personnelle était là, solide, objective. Que les responsables de traitement, donc, en gros, les entreprises participent à définir ce qu’est une donnée personnelle, ou pas, ce serait un bouleversement majeur.
Mais là, j’ai une autre question. L’instauration du RGPD a été un long processus, un processus compliqué. Mais, aujourd’hui, j’avais l’impression que plus grand monde ne remettait en cause ses fondements. Que s’est-il passé pour que la Commission européenne se mette en tête de détricoter un droit qu’elle avait elle-même participé à établir et pour lequel elle avait même été pionnière et admirée ?

Thomas Le Bonniec : En fait, le RGPD a fait des émules dans le monde entier, c’est sûr ! Plus d’une centaine de pays se sont inspirés du RGPD pour créer leur propre législation sur la protection des données personnelles, ce qui crée une situation paradoxale. Si cette directive est adoptée sous sa forme actuelle, il est très probable qu’on se retrouve avec des pays hors de l’Union européenne qui sont plus protecteurs que l’Union européenne. C’est quand même un sacré coup !
Qu’est-ce qui s’est passé ? Mon avis est assez simple : le RGPD, qui est quand même déjà un texte de compromis, n’est pas entré en application. Si on avait une application concrète du RGPD à l’heure actuelle, une application réelle et des sanctions sérieuses, Meta aurait cessé d’exister en Europe. En fait, je pense que c’est ça l’enjeu principal. Le RGPD a désormais été identifié comme un obstacle très sérieux à la commercialisation des données personnelles, donc, en fait, c’est un obstacle au capitalisme de surveillance.
C’est donc très simple : à l’heure actuelle on a une confrontation entre les droits fondamentaux et le capitalisme de surveillance, et la Commission européenne a choisi le capitalisme de surveillance.

Xavier de la Porte : En utilisant ce terme, « capitalisme de surveillance », Thomas fait référence à une notion forgée par une sociologue américaine qui s’appelle Shoshana Zuboff [5], dont j’ai déjà parlé dans plein d’épisodes. Shoshana Zubof a publié, en 2019, un livre nommé L’âge du capitalisme de surveillance, un livre important de la littérature sur le numérique, qui a mis un nom sur ce que Zuboff appelle « un nouvel ordre économique ». C’est intéressant de l’écouter le définir elle-même.

Shoshana Zuboff, voix off de la traductrice : Le capitalisme de surveillance repose sur une découverte très intéressante et très puissante et sur une grande idée. Cette découverte est que quand quelqu’un est, de quelque façon que ce soit, effleuré par Internet, il laisse derrière lui des traces de signaux comportementaux qui ne sont visibles que par les machines. Ce ne sont pas les données personnelles que nous choisissons de partager, ce sont des signaux de notre activité en ligne mais aussi hors ligne. Cela peut être le ton de votre voix, votre mode de vie, si vos épaules sont voûtées, où porte votre regard quand vous conduisez. Tout cela, ce sont des signaux comportementaux qui sont captés sans que les usagers en aient conscience, puis qui sont transformés en actifs commerciaux, agrégés et analysés pour faire de la prédiction comportementale. Des signaux comportementaux à haute valeur prédictive dont personne ne connaît l’existence.

Xavier de la Porte : Ces signaux-là permettent de fabriquer des profils que vendent les entreprises du numérique à des marchands de données, des data brokers, qui les revendent à leur tour à des annonceurs. Mais, pour obtenir ces données, il faut nous surveiller. Et ce qu’apporte de nouveau Zuboff, c’est de documenter très précisément des outils et des techniques de surveillance qui ont été progressivement installées par tous les services qu’on utilise au quotidien. Elle documente aussi la manière dont ces entreprises – je parle des GAFAM, mais il y a plein d’autres entreprises du même genre –, soit profitent de zones de non-droit soit violentent le droit.
Le RGPD, mais aussi d’autres règlements européens, visait à réguler ce nouvel ordre économique, ce capitalisme de surveillance. La question c’est la conversion des leaders européens à un modèle contre lequel ils avaient suffisamment de prévention, manifestement, pour avoir l’ambition de le réguler. Qu’est-ce qui a changé dans les rapports de force au sein de l’Union européenne pour que cette conversion ait pu avoir lieu ?

Thomas Le Bonniec : Je crois que, quelque part, des habitudes ont été incorporées dont ils ont beaucoup de mal à se défaire, ils n’arrivent pas à changer de logiciel. Je pense qu’ils sont dans l’incapacité de se dire « désormais, OK, on a changé d’époque et les États-Unis ne sont plus nos alliés. » On constate quand même que depuis l’entrée en application du RGPD, celui-ci n’a pas été appliqué comme il le devrait. Là, il s’agit plutôt de modifier le texte pour le faire adhérer à la réalité actuelle qui est l’absence totale de régulation, notamment en ce qui concerne les principales entreprises américaines en Europe. Cette proposition de loi Omnibus numérique est portée par une commissaire européenne, qui s’appelle Henna Virkkunen [6] qui est aussi déléguée à la souveraineté numérique de l’Europe. C’est proprement hallucinant parce que, justement, ce texte va détruire toute velléité de souveraineté numérique en Europe, même si ça fait 20 ans, au moins, qu’il n’y en a pas. Que ce soit dans les gouvernements nationaux ou au niveau de l’Union européenne, il n’y a jamais eu la moindre politique pour défendre des outils européens, des outils qui ne soient pas soumis au bon vouloir du gouvernement et des entreprises américaines. Depuis l’affaire Edward Snowden [7], on sait que Angela Merkel, François Hollande étaient plus ou moins directement mis sous écoute, que toutes les données qui sont collectées par Microsoft, par Amazon, par Facebook, par Apple sont accessibles à tout moment par les 20 et quelques agences de surveillance américaines et ce, de manière indifférenciée, qu’on soit un allié sur le plan géopolitique ou pas des États-Unis. En fait, depuis très longtemps, il y a une incurie totale au niveau de la Commission européenne et des États nationaux là-dessus.

Xavier de la Porte : C’est compliqué de comprendre pourquoi. OK, il y a la difficulté à changer de logiciel, comme l’a dit Thomas, à comprendre que les États-Unis ne sont plus nos alliés. Mais l’ont-ils jamais été sur le plan numérique ? Il faudra se poser la question.
N’y a-t-il pas autre chose que cela ? Et là, j’hésite entre deux hypothèses : soit les leaders européens ne comprennent pas les enjeux, soit ils sont victimes d’une forme d’impuissance, le sentiment qu’il est impossible de faire autrement.

Thomas Le Bonniec : On pourrait tout à fait faire autrement ! Je pense que c’est une question d’incompétence, c’est une question de manque de connaissances sur le sujet.
Il n’y a pas si longtemps, Ursula von der Leyen avait prononcé un discours où elle disait, je cite, « lorsque nous avons négocié l’actuel budget, nous pensions que l’IA n’approcherait la capacité de raisonnement d’un humain que vers 2050. Maintenant, nous nous attendons à ce que cela se produise l’an prochain. » En fait, ce ne sont que des bouts de citations de discours ou de livres de Sam Altman ou d’autres charlatans de ce genre qui ont un intérêt très clair à raconter que l’intelligence artificielle va tout résoudre, tous les problèmes de l’humanité d’ici à 2035.

Xavier de la Porte : Pourquoi l’exemple que Thomas donne là est-il intéressant ? Parce qu’il montre que la présidente de la Commission européenne elle-même, Ursula von der Leyen, se trouve prise au piège des discours produits par les industriels du secteur. Quand elle dit que l’IA approchera la capacité de raisonnement d’un humain l’an prochain, von der Leyen reprend à son compte des prévisions qui ne sont pas celles des scientifiques, eux sont beaucoup plus mesurés sur ce type de projection. D’autant qu’il faudrait qu’on se mette d’accord sur ce que signifie vraiment, pour une machine, d’approcher les capacités de raisonnement d’un humain. On voit bien où on entend ces discours, le plus souvent chez les gros acteurs de l’IA, Sam Altman, le patron d’OpenAI, mais aussi d’autres patrons de boîtes de l’IA qui ont tout intérêt à tenir ces discours, notamment pour attirer les investisseurs dont ils ont besoin pour financer les coûts gigantesques que nécessite l’IA.
Parfois, c’est même assez retors, parce que ces acteurs-là entretiennent une forme d’angoisse à ce sujet. C’est mon bien-aimé collègue, Rémi Noyon, qui le notait récemment dans sa super newsletters 420ppm [8]. Il racontait comment Dario Amodei, le patron d’Anthropic, une des boîtes les plus en avance du secteur, agite le spectre d’une super IA pour bientôt, en effrayant chaland sur les risques que ça comporte et le sous-texte c’est « nous, Anthropic, nous ferons plus gaffe que les autres, alors investissez chez nous. » C’est sûr que c’est un peu étonnant de voir des leaders politiques aussi importants que Ursula von der Leyen reprendre à leur compte des projections somme toute assez fantaisistes, en tout cas qui ont une utilité essentiellement financière et commerciale.
Donc, dans l’aveuglement d’une grande partie des dirigeants européens, il y a de l’incompétence, mais pas seulement si on en croit Thomas.

Thomas Le Bonniec : Ça relève aussi d’une question idéologique. En gros, j’ai l’impression qu’ils sont trop vieux, dans leur tête, pour changer de perspective, donc leur perspective est nécessairement néolibérale. Par conséquent, dès qu’on est dépassé, dès qu’on se sent dépassé en termes d’innovation ou pseudo-innovation alors il faut qu’on devienne plus compétitifs et, pour être plus compétitifs, il n’y a qu’une solution c’est supprimer les normes qui existent à l’heure actuelle. Ils n’ont pas d’autre solution !

Xavier de la Porte : Thomas n’est pas le seul à défendre cette idée d’élites européennes qui sont coincées dans une logique néolibérale. Dans un livre récemment paru Le monde confisqué – Essai sur le capitalisme de la finitude, l’historien de l’économie, Arnaud Orain [9], développe à peu près la même idée : « Les leaders européens, leaders économiques et politiques, vivent encore dans un monde néolibéral, un monde où on croit que le marché libre garantira la paix, où, pour l’organiser, on passe des accords de libre-échange et où, au mieux, on régule. » Mais, selon Orain, le monde a changé de paradigme et l’Europe fait aujourd’hui face à des adversaires, à commencer par les États-Unis et la Chine, qui sont dans un autre capitalisme, un capitalisme qu’il nomme donc le capitalisme de la finitude, parce que ce système prend acte du fait que les ressources de la planète sont finies et que la seule solution c’est de les accaparer.
Ce nouveau stade du capitalisme implique donc un retour du colonialisme. C’est ce qu’on voit avec Trump et ses ambitions groenlandaises, mais aussi un état interventionniste et la création de monopoles.
Ce que Orain regarde du point de vue industriel, Thomas le regarde dans la technologie. Pour lui, les leaders européens n’ont pas compris que ces entreprises de la tech n’obéissent plus à une logique néolibérale, elles ne cherchent plus la libre-concurrence, elles veulent des positions monopolistiques qui comportent, par ailleurs, des éléments de souveraineté assez proches de ceux des États.
Quant aux gouvernements, qu’ils soient américain ou chinois, ils sont super interventionnistes quand il s’agit d’assurer cette domination.
Et nous, en Europe, nous sommes encore à bouger les curseurs de la régulation comme si les normes juridiques étaient le problème et comme si ça allait suffire à nous en sortir. C’est sans doute, comme le dit Thomas, parce que les leaders européens ont du mal à sortir de leur ancienne logique, mais il y a peut-être une autre raison : les rapports de force politiques ont changé au sein de l’Union européenne ces dernières années. Les partis d’extrême droite sont montés partout en Europe, il y a, aujourd’hui, un groupe très conséquent au sein du Parlement européen avec lequel il faut composer, d’où la question que je pose à Thomas : quelle idée les partis d’extrême droite se font-ils du numérique et de la protection des données personnelles ? Il relève un paradoxe.

Thomas Le Bonniec : D’un côté des gens, au Rassemblement national, ou Éric Zemmour, ont complètement adopté l’idéologie de la surveillance à tout crin, surveiller tout le monde c’est assurer la sécurité de tout le monde, c’est un peu ça leur idée, c’est un peu ça leur équation, il faut donc absolument multiplier la surveillance partout, tout le temps. Donc, d’un côté, ils sont très pour la surveillance de masse. De l’autre, j’ai l’impression que, paradoxalement, ils se disent « peut-être que ça peut se retourner contre nous tant qu’on n’est pas encore au pouvoir. » En tout cas, c’est sûr que c’est très inquiétant.
Le vrai paradoxe que je constate, c’est plutôt que ce sont des gens qui sont très nationalistes et xénophobes et, en même temps, ce sont les premiers à servir de marchepied à ce néo-impérialisme américain qui est désormais en train de chercher explicitement à écraser l’Union européenne.

Xavier de la Porte : Ce n’est pas faux. D’ailleurs, on constate ce paradoxe dans l’attitude ambiguë des extrêmes droites européennes vis-à-vis du trumpisme en général : entre fascination, parce que Trump applique dans son pays et autour de son pays une politique qui leur sied tout à fait, et crainte, parce que Trump est aussi une menace pour l’Union européenne, donc, à terme pour les intégrités nationales. C’est vrai que sur le plan numérique c’est un peu la même chose.
D’abord, les partis d’extrême droite européens n’ont pas vraiment de position unifiée sur la protection des données personnelles. Certains disent vouloir les protéger, mais, en même temps, d’autres ont pour ambition l’abolition du RGPD parce qu’il incarne la bureaucratie européenne, qu’ils détestent par ailleurs, au final, tout cela n’est pas très clair, mais ils ne sont pas les seuls à ne pas être très clairs. Le Parti populaire européen, par exemple, qui est la grande alliance du centre et de la droite, en théorie grande défenseuse d’une Europe forte et souveraine, vient de choisir sa négociatrice pour la directive Omnibus. Il s’agit d’une députée finlandaise du nom de Aura Salla [10]. Or, entre deux mandats européens, qu’a fait Aura Salla ? Elle a été directrice des politiques publiques et responsable des affaires européennes chez Meta, l’entreprise de Mark Zuckerberg, ce qui fait d’ailleurs que le journal Politico l’appelle « la femme de Zuckerberg à Bruxelles ». C’est assez ahurissant de choisir, pour négocier une directive aussi sensible pour les données personnelles, une personne liée à une entreprise américaine qui a tant besoin de toujours plus d’accès à nos données personnelles. Bref ! Quand on voit des trucs comme ça, on se dit qu’on risque, en effet, de se soumettre encore un peu plus aux États-Unis.

Thomas Le Bonniec : C’était déjà le cas. L’Union européenne est sous domination complète et totale des États-Unis depuis 20 ans. Microsoft a été accueillie à bras ouverts dans l’Éducation nationale, que ce soit sous François Hollande ou avant ou ensuite. Le ministère de l’Éducation nationale a signé des contrats pour plusieurs millions d’euros pour équiper les enfants avec des tablettes Microsoft. À l’heure actuelle, l’éducation au numérique n’est pas apprendre ce qu’est le code ou le logiciel libre, c’est Teams, la suite bureautique de Microsoft, etc. On a la même chose à l’Assemblée nationale, au Parlement européen. L’École polytechnique, il y a encore quelques mois, était en train de décider de signer un contrat, ou non, avec Microsoft pour placer dans ses serveurs les données de ses chercheurs, de ses salariés et de ses étudiants, y compris des données considérées comme d’intérêt stratégique souverain pour la France [11].
En fait, déjà depuis un certain temps, on est dans une situation de vassalisation de l’Union européenne en termes de numérique. Par contre, il y a vraiment un changement d’époque avec la réélection de Donald Trump et son arrivée à la Maison-Blanche en janvier 2025. On passe d’une domination vassalisée, un peu contractuelle, à une administration qui décide clairement, explicitement, qu’il faut démanteler l’Union européenne, ça fait partie de ses objectifs. Il faut détruire les lois européennes. Il faut installer la loi américaine, explicitement, dans l’Union européenne et ce n’est pas très différent, en termes d’objectifs, de ce qui s’est passé au Venezuela, parce que, à l’heure actuelle, le Venezuela est devenu de fait un protectorat américain.

Xavier de la Porte : C’est cela qu’il faut que Thomas m’aide à comprendre maintenant : comment le numérique entre-t-il dans une stratégie américaine globale ?
Ce sera dans le prochain épisode.