Émission Libre à vous ! diffusée mardi 28 avril 2026 sur radio Cause Commune Sujet pirncipal : Parcours libriste de Sarah Trichet-Allaire


Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Étienne Gonnu : Bonjour à toutes, bonjour à tous, bienvenue dans Libre à vous !. C’est le moment que vous avez choisi pour vous offrir une heure trente d’informations et d’échanges sur les libertés informatiques et également de la musique libre.
Nous vous proposons aujourd’hui un nouveau parcours libriste. Nous échangerons avec Sarah Trichet-Allaire, informaticienne, ancienne libraire, militante libriste, écologiste et féministe. Également au programme, Florence Chabanois nous propose de « (se) Décadrer » et « Décideurs en mode échec » dans une nouvelle Pituite de Luk.

Soyez les bienvenu·es pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission qui vous raconte les libertés informatiques, proposée par l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Je suis Étienne Gonnu, chargé de mission affaires publiques pour l’April.

Le site web de l’émission est libreavous.org, vous pouvez y trouver une page consacrée à l’émission du jour avec tous les liens et références utiles et également les moyens de nous contacter.
N’hésitez pas à nous faire des retours ou à nous poser toute question.

Nous sommes mardi 28 avril 2026.
Nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.

À la réalisation de l’émission, mon collègue Frédéric Couchet. Salut Fred.

Frédéric Couchet : Salut à vous. Belle émission.

Étienne Gonnu : Nous vous souhaitons une excellente écoute.

[Jingle]

Chronique « F/H/X » de Florence Chabanois, cofondatrice et présidente de La Place des Grenouilles – « (se) Décadrer »

Étienne Gonnu : Nous allons commencer par une nouvelle chronique « F/H/X » de Florence Chabanois. Statistiques éclairantes, expériences individuelles et conseils concrets, « F/H/X » est votre rendez-vous mensuel pour comprendre et agir en faveur de l’égalité des genres. Une chronique intitulée aujourd’hui « (se) Décadrer ».
Bonjour Florence. Tu es avec nous ?

Florence Chabanois : Oui. Bonjour Étienne. Bonjour Sarah. Bonjour Fred.

Étienne Gonnu : Nous t’écoutons.

Florence Chabanois : Bonjour les copains. Bonjour les copaines.
Lors d’une formation, nous étions assis en cercle et devions changer de place toutes les deux minutes pour faire connaissance Au deuxième tour, je me retrouve sur une chaise bancale. Je remarque le problème, j’hésite, mais le temps est compté, je ne veux pas perturber l’exercice, je fais donc avec. Un peu plus tard, je vois un participant arriver sur cette même chaise. Il se lève aussitôt, cherche une autre chaise et la remplace. Toutes les autres participantes – je dis bien toutes, car il n’y avait que des femmes à part lui – avaient fait comme moi : elles s’étaient adaptées.

Selon notre socialisation, on ne joue pas avec les mêmes règles.
Certains apprennent à s’adapter à l’environnement, à ne pas déranger, à faire avec, dans un cadre qu’on nous présente comme équitablement partagé.
D’autres apprennent à adapter l’environnement à eux, à repousser les limites, à occuper l’espace nécessaire. La corde à sauter, ça vous parle ? On joue côte à côte, dans un espace contraint. Le football, c’est l’opposition, le dépassement, les frontières mouvantes, le ballon va partout.
On a si bien intégré ce cadre intérieur qu’il devient invisible, il décide à notre place de ce qu’on s’autorise, ou pas.
Ainsi, les femmes ne postulent en moyenne que lorsqu’elles cochent 100 % des critères d’une offre d’emploi. Les hommes le font dès 60 %.

Mais ce cadre ne joue pas seulement dans nos têtes. Il joue aussi dans le regard des autres.
Une étude de 2017 sur l’open source montre que les pull requests – les contributions de code – soumises par des femmes sont plus souvent acceptées : 79 % contre 75 % pour les hommes. On pourrait y voir une supériorité technique chez les femmes, ou, le reflet d’un filtre impitoyable : celles qui sont encore présentes dans un milieu très masculin ont dû surmonter plus d’obstacles. Elles font partie des plus pugnaces.
Mais quand le genre est identifiable dans ces contributions, c’est-à-dire quand on sait que c’est une femme qui contribue, le taux d’acceptation chute à 62 %, 17 points d’écart, sans que personne n’en ait forcément conscience.
Plusieurs biais cognitifs entrent en effet en jeu.

  • D’abord le biais d’affinité ou endogroupe : on favorise ses semblables. Or, plus de 90 % des évaluateurs sont des hommes. Une contribution féminine apparaît comme une anomalie, elle attire davantage l’attention critique qu’une contribution d’un, entre guillemets, « pair ».
  • Le biais d’appréciation, ensuite : les femmes sont évaluées sur la forme en plus de l’être sur le fond. Par exemple, on ne reproche jamais à un homme de ne pas assez sourire. L’expérience Heidi-Howard, menée à Harvard, le montre parfaitement. Des étudiantes et étudiants lisent le parcours d’un entrepreneur performant. Pour la moitié, il s’appelle Howard, pour l’autre, Heidi. Tout le monde juge la personne très compétente, mais Heidi seule, est perçue comme égoïste et autocentrée. La marge de manœuvre est étroite pour une femme : trop assertive, elle est agressive, trop agréable, elle est jugée moins compétente selon une autre étude. On dit aux femmes d’oser demander des augmentations, mais elles sont mal vues quand elles le font.
  • Le biais de performance consiste à surévaluer les compétences des hommes et à sous-évaluer celles des femmes. Changer un prénom féminin en masculin sur un CV augmente de 60 % les chances d’être recruté·e. Dans une autre étude, les notes attribuées à un même travail passaient en moyenne de 4,25 sur 5 à 3,70 sur 5 lorsqu’il était perçu comme produit par une femme, soit 1/2 point d’écart.
  • Enfin, le biais d’attribution : les succès des femmes sont minimisés et leurs échecs amplifiés par tous les genres, y compris par les femmes. Elles ont tendance à sous-estimer leurs propres résultats, là où les hommes surestiment leur potentiel. Quand le groupe est mixte, le mérite revient à l’homme !

Ces biais se cumulent lorsqu’ils croisent d’autres discriminations : les femmes noires ont 2,5 fois plus de chances que les femmes blanches d’entendre des remarques sur leur langage au travail, les femmes handicapées trois fois plus de risques d’essuyer des remarques dégradantes que les hommes handicapés.

Est-on condamné·es à subir ces biais ? Non, à condition d’accepter de reconnaître leur existence et de désamorcer les menaces de stéréotypes.

Une équipe de chercheurs et de chercheuses a suivi 40 jurys du CNRS chargés d’évaluer des candidatures à des postes de direction de recherche. Résultat : les jurys qui admettent pouvoir être biaisés prennent des décisions significativement plus paritaires que celles et ceux qui nient cette possibilité.
Deuxième exemple : la chercheuse Julie Grèzes, à l’Inserm, confirme : informer explicitement un jury des stéréotypes associés à une catégorie sociale avant l’évaluation suffit à réduire les écarts de notation.
À Stanford, avant une épreuve de mathématiques difficile, l’équipe de Claude Steele a simplement informé les élèves qu’il n’existait pas d’écart dans les résultats entre les genres et l’écart a quasiment disparu. Sans cette information vocalisée, les hommes performaient trois fois mieux sur le même examen.

Prendre conscience de ses propres automatismes est une étape décisive. Le test d’Association Implicite de l’université de Harvard, accessible en ligne et gratuit, permet justement de mesurer ses propres biais, y compris ceux qu’on ne soupçonne pas. Parce que croire qu’« on ne voit ni les genres ni les couleurs » ne neutralise pas les biais, ça les laisse opérer en silence. Les reconnaître, c’est déjà commencer à changer de cadre.

Donc, on peut donc demander aux personnes de changer le cadre dans lequel elles sont et de voir le cadre des autres, de changer la façon dont on regarde.
On peut aussi se demander si on réagirait pareil si c’était un autre genre qui faisait la demande.
On peut aussi changer le cadre de l’ensemble, ce qui oriente les comportements. Par exemple avec des grilles de salaires pour que la rémunération des personnes soient plus indépendantes de leur capacité à négocier, ou en mettant en place un système de signalement pour les actes sexistes.

Imaginez que pour taper un accent aigu sur votre clavier, vous deviez faire « ALT + 0987 » à chaque fois. Techniquement, c’est possible, mais c’est assez contraignant pour que, probablement, la plupart de vos textes finissent sans accent.
Sur Windows, le point médian, ce petit point qui permet d’écrire « les chercheur·euses » demande « ALT + 250 ».
Sur Mac et Linux, les combinaisons sont plus simples, mais, sans touche dédiée, l’usage peine forcément plus à s’imposer.

Se décadrer, c’est changer les touches disponibles. Mettre la diversité des vécus au même endroit, dans les équipes, dans les jurys, dans les salles de décision, pour que de nouveaux réflexes deviennent pensables puis naturels. Que le cadre s’agrandisse pour tout le monde.

Vous trouverez toutes les ressources dans les références et je vous dis au mois prochain !

Étienne Gonnu : Merci Florence de continuer non seulement de nous éclairer mais, en plus, de nous donner des pistes d’amélioration. Comme chaque mois, c’était passionnant de t’écouter. Merci beaucoup et j’espère au mois prochain du coup.

Florence Chabanois : Merci beaucoup. Au mois prochain.

Étienne Gonnu : Nous allons présent faire une pause musicale.

[Virgule musicale]

Étienne Gonnu : Après la pause musicale, nous découvrirons un nouveau parcours libriste, celui de Sarah Trichet-Allaire que j’ai le plaisir d’avoir avec moi en studio.
Avant cela nous allons écouter Fascist, par Momma Swift. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Fascist, par Momma Swift.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter Fascist, par Momma Swift, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution, CC By. C’est loin d’être la première fois que je propose un morceau de Momma Swift sur les ondes de Cause Commune, je suis absolument fan de ce style de punk au banjo. Si vous aimez aussi, je vous invite à écouter Cistem Failure, qu’on a également diffusé, c’est de la même artiste, et c’est tout aussi engagé et percutant.

[Jingle]

Étienne Gonnu : Nous allons à présent passer à notre sujet principal.

[Virgule musicale]

Parcours Libriste de Sarah Trichet-Allaire, informaticienne, ancienne libraire, militante libriste, écologiste et féministe

Étienne Gonnu : Nous allons poursuivre par un nouveau Parcours libriste, l’interview d’une seule personne pour parler de son parcours personnel et professionnel, un parcours individuel mais qui va, bien sûr, être l’occasion de partager des messages, suggestions et autres.
Aujourd’hui nous recevons Sarah Trichet-Allaire, informaticienne, ancienne libraire, militante libriste, écologiste et féministe. Sarah est avec nous en studio.
Bonjour Sarah.

Sarah Trichet-Allaire : Bonjour.

Étienne Gonnu : N’hésitez pas à participer à notre conversation au 09 72 51 55 46 ou sur le salon web dédié à l’émission, sur le site causecommune.fm, bouton « chat ».
Toutes les références de l’émission seront rendues disponibles sur la page consacrée à l’émission, libreavous.org/275, ou dans les notes de l’épisode si vous écoutez en podcast.
Sarah, je suis très heureux de t’avoir ici, avec nous, pour partager ton parcours libriste. Tu es bien sûr libriste, comme le nom l’indique. Pour commencer j’aimerais te poser une question, je ne sais pas si elle est simple : quel a été ton premier rapport à l’informatique et puis, plus tard, au logiciel libre ?

Sarah Trichet-Allaire : Déjà merci pour l’invitation, je suis très contente d’être là.
Concernant ce parcours, au début, je ne viens pas d’une famille où il y avait beaucoup d’ordinateurs. Parfois on entend des gens qui ont commencé à coder à six ans avec leur papa et tout. Là, c’est plutôt moi qui avais poussé la famille à avoir un ordinateur, en fait j’étais assez fascinée par ces machines, un peu pour faire des jeux vidéo, mais, à l’époque, dans les années 95, parce qu’on avait Windows 95. Avant, on avait eu un CPC 464, cet ordinateur à cassettes qui était livré avec un manuel dans lequel il y avait des bouts de code et, finalement, c’est comme cela que j’ai fait mon premier code.

Étienne Gonnu : Quel âge avais-tu la première fois que tu as fait du code ?

Sarah Trichet-Allaire : Je pense que je devais être fin primaire, début collège.

Étienne Gonnu : Quand même assez jeune ! Tu avais déjà une appétence.

Sarah Trichet-Allaire : Quand on a eu cet ordinateur-là, peut-être début collège, je trouvais fascinant de pouvoir maîtriser cette machine, de pouvoir lui faire faire ce qu’on voulait, il y avait un petit côté magique. Et cela ne m’a jamais quittée.

Étienne Gonnu : J’aimais bien jouer aussi. À quels jeux vidéos jouais-tu ? Tu t’en souviens ?

Sarah Trichet-Allaire : J’en ai retrouvé parce que j’ai récupéré une machine de rétrogaming qui a une forme de Game Boy. Il y avait Bomb Jack, par exemple, un petit bonhomme qui devait attraper des bombes, des trucs comme ça. J’adorais et en fait je suis toujours restée jeux d’arcade et, sur cette console, je continue justement à jouer à Tetris.

Étienne Gonnu : Cool ! Cette passion t’a suivie aussi dans le cadre, plus tard, de tes études, peut-être même avant, au lycée.

Sarah Trichet-Allaire : Au lycée pas tant que ça. J’avais poussé après avoir eu l’ordinateur où il y avait Windows 95, ce qui a bien servi aussi à ma mère qui était professeur. Il faut se rendre compte qu’avant qu’il y ait les ordinateurs, quand les professeurs préparaient un devoir, ils collaient des petites étiquettes et après ils faisaient des photocopies. Sur un ordinateur, c’est quand même un peu plus facile. Le problème c’est que sous Windows, on ne peut pas faire grand-chose avec un ordinateur. On ne peut pas accéder à des interfaces pour coder facilement, surtout quand on ne connaît pas.
Au début de la fac, au début des années 2000, un de mes copains faisait un peu plus d’informatique, je lui ai demandé « comment je peux personnaliser, faire juste un message de bienvenue ? », c’était déjà très bloquant. Quand j’ai découvert les logiciels libres et qu’on pouvait tout paramétrer, ça a été la révélation et c’est comme cela que je suis tombée dans la marmite.

Étienne Gonnu : D’accord. Si je ne me trompe pas, tu as fait une licence en informatique. Cette découverte du logiciel libre, c’était pendant cette licence, avant cette licence ?

Sarah Trichet-Allaire : C’était à l’université, donc licence informatique à l’université d’informatique à Nantes, et c’est là que j’ai rencontré des copains, j’allais dire des copines mais c’est vrai que ce sont surtout des copains, nous étions quand même très peu de femmes à la fac qui avions cette appétence-là. Moi-même, j’étais plutôt dans les milieux un peu geeks, je faisais des jeux de rôle, des trucs comme ça un peu masculins, avec des gens très chouettes qui m’ont un peu initiée à cela, sinon je n’aurais jamais connu, toute seule, tout ce milieu-là cette possibilité de paramétrer très finement des machines. J’ai l’impression d’être un dinosaure, j’ai connu les débuts d’Internet, en tout cas grand public. Il y avait les modems de Free et je me souviens que, sous Linux, il fallait paramétrer son firmware à la main. À l’époque ça m’amusait, aujourd’hui j’aime bien avoir des trucs qui marchent tout seuls !

Étienne Gonnu : Tu étais un petit peu bidouilleuse ?

Sarah Trichet-Allaire : Oui, j’adorais ça. Pouvoir comprendre la machine et pouvoir lui faire faire ce qu’on veut. J’étais aussi portée par mes lectures de science-fiction, déjà à l’époque. Je pense à Asimov, par exemple, la socio-histoire, des trucs comme ça, je trouvais ça génial. On y est presque, finalement aujourd’hui, avec l’IA générative qui va nous inventer…

Étienne Gonnu : On pourra en reparler un peu plus tard. Ce point est intéressant.
Donc tu as choisi de faire des études d’informatique. Si je comprends bien, c’est dans le cadre de ces études que tu as découvert un peu le logiciel libre. Pour toi, c’était juste quelque chose permettant une liberté technique pour maîtriser, faire du code, etc. ? Est-ce que l’aspect politique t’intéressait aussi ?

Sarah Trichet-Allaire : C’est vrai que l’aspect politique est arrivé en même temps, parce que ça allait avec ce qu’on appelle aujourd’hui les communs numériques, le fait de partager et cela me paraissait une évidence. Je pense que c’était lié aussi à ma formation scientifique. Après la licence j’ai continué, master d’informatique, je voulais faire de la recherche, c’était un peu l’idée de partager ses connaissances et, finalement, les logiciels libres c’est ça, c’est juste partager le code. Ça me paraissait évident, c’est juste logique de partager des programmes, de travailler en coopération pour faire des choses ensemble et améliorer collectivement les outils de travail. C’est une idée qui me semblait vraiment très forte, qui me semble très forte encore aujourd’hui et qu’on retrouve après dans d’autres domaines finalement.

Étienne Gonnu : Il me vient une question. Quand tu dois présenter le logiciel libre à des personnes qui n’y connaissent pas grand-chose, comment le présentes-tu en termes d’enjeux ? Pourquoi est-ce important ?

Sarah Trichet-Allaire : Ça dépend ! Je m’adapte à mon public.

Étienne Gonnu : Bonne réponse !

Sarah Trichet-Allaire : Je peux parler de communs numériques à des personnes qui sont un peu sensibilisées à l’écologie, les communs ça leur parle parce qu’on parle de l’eau, etc. Après, quand j’ai un peu plus de temps, je parle souvent de trois des quatre libertés fondamentales des logiciels libres : créer, partager et modifier. En fait, ça paraît assez logique et évident de se mettre ensemble et d’œuvrer à un projet commun. C’est cela que j’explique assez facilement.

Étienne Gonnu : Très bien.
Tu as une licence. Tu es allée jusqu’à faire une thèse, si j’ai bien compris. J’ai une passion, j’adore quand les personnes partagent leurs intitulés de thèse. Je ne t’ai pas demandé avant, peut-être que tu ne te souviens pas de l’intitulé précis. Je trouve qu’en général c’est toute une poésie.

Sarah Trichet-Allaire : J’y ai repensé. Pour être honnête, je n’ai fait que deux ans de cette thèse, je ne suis pas allée jusqu’au bout. L’intitulé c’était « La détection automatique des variantes anaphoriques de termes », c’est du traitement automatique du langage, en fait c’était sur le langage naturel, le français en l’occurrence. Il s’agissait de détecter les anaphores dans un texte, grâce à François Hollande, tout le monde sait ce qu’est une anaphore, c’est-à-dire détecter les termes, pas seulement les pronoms – je, il, etc.–, mais les noms un peu compliqués qui font référence à un même objet. Par exemple, si on dit « l’Élysée » ou si on dit « Emmanuel Macron », on parle de la même chose, il s’agissait donc de reconnaître cela. À l’époque, ce n’était pas mal. J’aimais bien parce que c’était une analyse seulement syntaxique, il n’y avait pas du tout de recherche sémantique, ça restait donc quelque chose de très léger mais qui avait quand même ses limites.

Étienne Gonnu : OK. Super intéressant.
Si on suit ton parcours, tu arrives à la fin de tes études, tu ne vas pas au bout de ta thèse, beaucoup de personnes très bien ne terminent pas leur thèse, ce n’est pas du tout un problème. Et, quand on finit ses études, généralement on est malheureusement confronté au besoin de rentrer dans la vie active.

Sarah Trichet-Allaire : C’est pour cela que j’ai arrêté aussi. La recherche manquait déjà de moyens et, après une thèse, j’aurais sans doute dû déménager pour faire des post-doctorants, etc., alors que j’avais la possibilité de travailler avec mon conjoint, qui l’est toujours aujourd’hui, dans une association de promotion des logiciels libres qui s’appelait La Fabrique Du Libre, à Nantes, à une époque où l’économie sociale et solidaire, particulièrement à Nantes, était bien soutenue économiquement et les liens étaient faits entre les associations. En fait, il y avait des regroupements d’associations – des associations d’artistes, des associations de philosophie, sociologie, et techniques, un peu d’informatique – qui œuvraient pour faire des choses ensemble. Par exemple, il y avait un projet, dans l’association, qui s’appelait App Audio qui était un système d’exploitation dédié à la musique en live, pour faire des concerts en live, et qui était maintenu par mon compagnon à l’époque. Il est vrai que c’était une époque où on faisait beaucoup d’OS libres à sa sauce, on paramétrait pas mal de trucs comme ça.
Du coup j’ai bossé dans cette association, j’ai fait des sites web avec Spip, on faisait des promotions du Libre en disant « le logiciel libre c’est super bien, essayez de l’utiliser ». Je me souviens qu’à l’époque on disait « faites plutôt un Spip plutôt qu’un site en Flash » parce que c’était la grande mode des sites en Flash. Flash est propriétaire et, en plus, ce n’est pas accessible. Aujourd’hui, il n’y a effectivement plus de Flash, ça ne marche plus.

Étienne Gonnu : En plus, Spip est libre. C’est un langage, ce n’est peut-être pas le bon terme, ce n’est peut-être pas un langage, en tout cas c’est basé sur le logiciel libre, en plus il y a vraiment un projet, une philosophie politique derrière. Nous les avions reçus dans l’émission Libre à vous !, je suis sûr que Fred va me retrouver, je peux retrouver moi-même. C’est un projet hyper intéressant.

Sarah Trichet-Allaire : Ils sont très engagés et je trouve ça très intéressant. C’est une base PHP, je ne vais pas rentrer dans la technique, ils ont fait après une sorte de métalangage et tous les noms des fonctions, etc., sont en français. Il y avait donc vraiment un choix assumé de faire un truc en français pour que ce soit accessible à des personnes qui voulaient faire elles-mêmes leur site internet sans être des professionnelles, donc éviter le jargon, faire des trucs simples, etc. C’est vraiment une philosophie très engagée que je retrouve toujours, même si ça ne s’est pas tellement déployé à grande échelle, ce n’est pas très à la mode, mais je trouve ça toujours stable et c’est utilisé pour des grands sites internet.

Étienne Gonnu : Le site internet de Libre à vous ! est notamment basé sur Spip, ils ont donc une belle vie et l’outil fonctionne. Je ne suis pas du tout informaticien, je dois quand même programmer quand je crée les pages pour les émissions, j’utilise le langage intégré de Spip et c’est tout à fait accessible. Donc si vous voulez creuser et découvrir un peu plus le projet Spip et tout ce qui l’a animé, c’est l’émission 123, libreavous.org/123, je l’ajouterai dans les références.
Tu es donc arrivée dans cette association. C’était important, pour toi, de travailler dans l’associatif ? Est-ce juste une opportunité qui s’est présentée ou était-ce vraiment un choix, une volonté de travailler dans l’associatif ?

Sarah Trichet-Allaire : En tout cas, j’ai toujours voulu avoir un métier qui soit en accord avec mes valeurs, ce qui faisait d’ailleurs un peu rigoler quand j’étais dans l’informatique, justement sur mon histoire de thèse. À un moment, j’avais eu une proposition pour aller faire une thèse à France Télécom à Lannion. Du coup, j’avais demandé « quelles seront les licences de ce que je vais faire, etc. ? » J’avais bien compris que ça allait vite être proprio, ça m’avait freinée et des collègues ne comprenaient pas, alors que pour moi c’était une évidence : je ne voulais pas travailler dans quelque chose qui irait contre mes valeurs et c’est resté tout le temps.
En fait, j’ai découvert le milieu associatif. Je ne savais pas qu’il pouvait y avoir tant de métiers et de possibles dans l’économie sociale et solidaire. En tout cas, j’ai mis un pied dedans et je ne l’ai plus jamais quitté dans tous mes métiers, mes engagements politiques.

Étienne Gonnu : Très bien. On va continuer à découvrir cela à travers notre échange.
Tu étais donc salariée de La Fabrique Du Libre. C’était un contrat aidé, c’est ça ?

Sarah Trichet-Allaire : C’était un contrat aidé, en 2008, ça a duré cinq ans et, au bout des cinq ans, les contrats aidés ont été supprimés par un certain ministre de l’Économie qui s’appelait, je crois, Emmanuel Macron, un truc comme ça ! Ça a été un gros coup pour les associations, d’ailleurs on le voit encore, les temps sont durs pour les associations et l’économie sociale et solidaire. C’est très dommage parce que beaucoup d’emplois sont supprimés à bas bruit.
Les contrats ayant été supprimés, il fallait soit que je cherche de l’argent pour financer mon poste, donc faire des choses qui n’étaient pas forcément l’objet associatif, soit que je fasse autre chose. Il se trouve qu’à ce moment-là nous avions un peu bougé, nous étions à Saint-Nazaire et, dans la ville de Saint-Nazaire, la dernière librairie indépendante venait de fermer, il n’y avait plus de librairie indépendante. Je me suis dit « zut, c’est quand même dommage, je vais peut-être monter une association pour faire une librairie », mais je ne pensais pas être libraire à ce moment-là. Donc, toujours dans mon idée d’ESS, j’ai fait des ateliers participatifs avec des clients, avec les habitants de la ville, « qu’est-ce que vous attendriez d’une librairie, etc. », ça a super bien marché. Je me suis associée avec une autre personne qui avait aussi un projet de librairie et, finalement, nous avons monté une librairie indépendante, coopérative, une Scop [Société coopérative et participative], avec une association les échanges commerciaux avec les distributeurs de livres auraient pu être compliqués. Donc être libraire a été mon deuxième métier.

Étienne Gonnu : J’imagine que tu ne t’y attendais pas du tout, si on te l’avait dit quelques années avant.

Sarah Trichet-Allaire : Non seulement je ne m’y attendais pas, mais si j’avais su que ce qu’on a réussi à faire, c’est-à-dire une vraie librairie, grande, comme des pros, je ne me serais pas lancée parce que je me serais dit que je n’en étais pas été capable. Comme on dit « heureusement qu’ils ne savaient pas où ils allaient… », bref.

Sarah Trichet-Allaire : Je vois la citation que tu cherches.

Frédéric Couchet : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors, ils l’ont fait ! »

Étienne Gonnu : Merci Fred.

Sarah Trichet-Allaire : C’est exactement ça. Finalement ça a très bien marché, la librairie marche toujours et à Saint-Nazaire où il n’y avait plus de librairie indépendante, un forum avait fermé, aujourd’hui il y a quatre librairies indépendantes.

Étienne Gonnu : Vous étiez une librairie généraliste. Que proposiez-vous ?

Sarah Trichet-Allaire : Au début nous étions la seule, nous étions donc vraiment généralistes avec une forte orientation écologiste et féministe, toujours avec l’idée d’être proches des gens, de ne pas prendre les gens de haut en termes de lecture, de ne pas être dans un élitisme littéraire, d’autant moi qui venais d’une formation scientifique, mais j’ai toujours adoré lire, donc avec cette orientation. Aujourd’hui, forcément il y a une librairie spécialisée BD, il y a une librairie spécialisée Manga, on a diminué ces rayons-là, une autre librairie généraliste et il faut ajuster. C’est vrai qu’à un moment nous étions cinq libraires donc c’était bien, plus la comptable.

Étienne Gonnu : Bravo ! Et ça a duré combien de temps ?

Sarah Trichet-Allaire : En tout cas, pour moi, ça a duré jusqu’en 2020, la librairie continue toujours aujourd’hui. En 2020, conjonction de plusieurs choses, le Covid avec le confinement qui pose beaucoup de questions à tout le monde et, surtout, l’élection municipale. J’ai toujours eu un engagement politique fort depuis 2006. Là, nous étions engagés sur la campagne pour les municipales et moi j’étais très fortement engagée.

Étienne Gonnu : Je t’entends, tu vas pouvoir continuer, mais on va revenir plus en détail. On suit déjà ton cheminement jusqu’à maintenant, puis on va reparler plus précisément de cela.

Sarah Trichet-Allaire : OK. Ça marche.
Toujours est-il qu’à ce moment-là j’ai voulu changer, j’ai voulu revenir sur l’informatique, donc j’ai arrêté la librairie. J’ai fait plusieurs choses et aujourd’hui, du coup, je fais de l’enseignement à l’université plus des prestations, soit de l’installation GNU/Linux sur des machines, soit des petits développements web, mais toujours auprès de structures qui ont un sens.

Étienne Gonnu : D’accord. Donc tu reviens à un métier qui, finalement, correspond plus à tes études d’informaticienne.
Nous avons échangé hier pour préparer l’émission, tu as prononcé une phrase et je crois que Fred m’avait partagé cette phrase que je trouve vraiment très bien : en gros, tu aimes le logiciel libre parce que c’est ce qui donne du sens à ton travail. Je trouve assez chouette cette manière de le présenter. C’est ton métier, c’est redevenu ton métier et tu aimes faire ça parce que c’est du logiciel libre et que ça donne du sens.

Sarah Trichet-Allaire : Oui, tout à fait. Avec le logiciel libre, on est vraiment sur une idée de partage et de coopération, on a vraiment le sentiment de participer à une communauté qui est plus grande que soi. En plus, pour moi, il y a un peu le côté assurance d’aller sur du long terme, parce que tout le monde peut le reprendre. On ne développe pas un logiciel et, à un moment, il est racheté, il est mis dans un tiroir et on ne peut plus le développer.
Avec le logiciel libre vient cette idée de partage et de coopération. Parfois, ce n’est pas seulement le logiciel lui-même qui est libre et qui est partagé, ça peut être la documentation d’une association, par exemple, qui est mise en partage, c’est vraiment cette idée-là. Je suis vraiment sur cette idée qu’on peut tous coopérer, qu’il faut, de toute façon, que les êtres humains coopèrent pour avancer ensemble. Vu tous les défis qu’on a au niveau planétaire, on ferait bien d’apprendre à mieux coopérer.

Étienne Gonnu : Je ne pourrais pas te contredire !
Donc cela nous amène à aujourd’hui, une synthèse rapide d’un parcours riche que tu as qualifié de parcours hybride, que je trouve intéressant. Tu as été libraire, tu as travaillé dans des associations, je ne sais pas où je vais avec cette question, c’est plus un constat, j’imagine que ce sont des expériences qui t’ont enrichie.

Sarah Trichet-Allaire : En fait, j’ai eu mes expériences professionnelles et j’ai eu des expériences militantes parce que j’ai aussi beaucoup été bénévole dans des associations. Mon premier boulot c’était en tant que salariée pour la promotion du logiciel libre, mais j’ai aussi été dans une association qui récupérait des ordinateurs qui étaient en fin de vie.

Étienne Gonnu : Je te propose de revenir dans le temps pour reprendre les choses. Donc tu as fait tes études, tu as eu aussi un parcours de militante. Comment a commencé, pour toi, cette envie de t’engager, on peut dire politiquement, de manière militante ?

Sarah Trichet-Allaire : Il faut savoir que mes parents sont déjà militants, ce n’est pas un truc qui me vient de l’extérieur, c’était un peu normal. Je ne l’ai pas trop dit, mais, à 18 ans, je suis allée au MRAP, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, et, quand je suis arrivée à la fac, en plus c’étaient les grands mouvements, les grandes manifs anti-CPE, etc. En 2006, j’étais avec Sophie Binet, par exemple, même si elle était dans les trucs plus nationaux, et tout cela forge un caractère de militante. J’ai commencé, mais je n’étais pas encore dans des partis politiques, j’étais dans des associations notamment féministes, comme Mix-Cité qui, à l’époque, avait été fondée par Clémentine Autain, qui mélangeait déjà le côté féminisme et droits LGBT, avec l’idée que c’étaient les mêmes oppressions, donc c’était intéressant. Mon engagement politique c’est un peu une histoire familiale. Au début je disais « les partis politiques, c’est nul » et, finalement, c’est ma sœur qui m’a convaincue, qui m’a demandé « pourquoi ? ». Et, en réfléchissant, j’ai dit « c’est vrai que, finalement, c’est chez les écologistes que je trouve qu’il y a tout » et je me suis engagée d’abord chez Les Jeunes Verts et après chez les écologistes, en 2006.

Étienne Gonnu : L’avantage des partis politiques c’est que souvent c’est formateur, après on peut évoluer, rester ou aller écouter d’autres sons de cloche. Les partis politiques ont souvent des formations prévues, de l’accompagnement aussi, et, quand on est jeune militant ou jeune militante, je pense que ça aide à structurer sa pensée.

Sarah Trichet-Allaire : Tout à fait. En plus, chez Les Jeunes Verts, nous étions sur des moments de structuration un peu hybrides. En fait, avant, il y avait un mouvement de jeunesse de l’ensemble des partis politiques écologistes, parce qu’il y en avait d’autres, il y avait la REV [Révolution écologique pour le vivant] et tout ça. Je suis arrivée au moment où on migrait pour être seulement le mouvement de jeunesse des Verts, bref ! De toute façon, c’était une petite équipe, du coup tout était à mettre en place. D’ailleurs, nous étions plusieurs à être férus d’informatique, à faire des choses et à pousser pour avoir des outils libres. Du coup, la campagne des Européennes de 2009 a été très portée par le groupe qu’on appelait « les écologeeks » qui faisait plein d’actions coopératives, sympas et tout ça. Souvenez-vous du lip dub [doublage des lèvres] de 2009.

Étienne Gonnu : Je vais préciser, pour ne pas me faire taper potentiellement sur les doigts, qu’on peut se former soit dans un parti politique, soit dans des syndicats, il y a plein de structures qui amènent aussi, comme cela, de la formation et c’est précieux.
Tu arrives chez Europe Écologie Les Verts, EELV, il y a eu plein de noms. J’ai l’impression, et je pense que c’était déjà vrai à l’époque, que souvent, dans ce genre de collectif, parti politique ou autre, les compétences informatiques sont généralement une ressource très précieuse. As-tu vécu cela aussi ?

Sarah Trichet-Allaire : C’est vrai, mais nous étions plusieurs, du coup c’était chouette. On avait effectivement tendance à être sollicités, pas tellement dans le parti finalement, peut-être plus dans d’autres associations où c’était un peu demandé « comment pourrait-on faire, quels seraient les outils un peu éthiques qu’on pourrait mettre en place ? » et, parfois, ça va au-delà des logiciels libres. On parlait de librairie tout à l’heure, il y a, par exemple, une association qui s’appelle L’écologie du livre, et elles sont tout à fait exemplaires sur leur usage du numérique parce qu’il y a eu cette recherche d’avoir une éthique de bout en bout, déjà sur le livre – ça part du marché de la pâte à papier jusqu’au contenu des livres et la surproduction éditoriale –, mais également pour leurs échanges. Par exemple elles sont sur Framateam, elles utilisent un Nextcloud pour partager leurs documents, des choses comme ça.

Étienne Gonnu : Super. Je t’ai interrompue, tu nous présentais ton engagement chez les Verts, mais tu as aussi été engagée dans une association d’aide au reconditionnement. Ça se situe à quel moment de ta vie ? À la même époque ?

Sarah Trichet-Allaire : C’est quand je travaillais à La Fabrique du Libre qu’on a lancée à Nantes, qui s’appelait ALIS 44. À un moment ça y est, on commence à se rendre compte qu’il y a beaucoup d’ordinateurs et le renouvellement des ordinateurs dans les entreprises c’est genre tous les trois ou cinq ans, que les ordinateurs sont jetés alors qu’ils sont en état de marche et, à côté, il y a encore des gens qui ne sont pas du tout équipés. C’est un moment où il n’y a pas encore trop de smartphones, aujourd’hui beaucoup de gens n’ont que leur smartphone, du coup l’ordinateur peut être très utile. On lance ça. On récupère des parcs informatiques, ça nécessite effectivement un peu de stockage. On reconditionne, on met un GNU/Linux dessus et on redonne aux adhérents. Le don était aussi très important parce qu’il y avait l’idée que, comme l’ordinateur avait été jeté, en fait il n’avait plus de valeur. On installait un GNU/Linux dessus donc tout était gratuit. Comme on s’adressait à des personnes précaires qui ne pouvaient pas se payer un ordinateur, on demandait quand même une cotisation de 20 euros parce que, avant de donner l’ordinateur, il y avait un atelier pour une petite prise en main. Et pour toutes ces personnes, qui n’ont jamais touché un ordinateur, avec un GNU/Linux c’est plus simple qu’avec Windows aujourd’hui, même à l’époque.

Étienne Gonnu : Je vais en profiter pour faire de la pub aux voisins de la radio, à Antanak. Antanak propose une chronique dans Libre à vous !, donc vraiment on les aime. Antanak est une association située dans le 18e arrondissement de Paris, qui fait exactement ça, qui aide des personnes souvent en manque de littératie numérique, je ne sais pas si c’est le bon terme, qui leur propose des ordinateurs avec GNU/Linux avec de l’accompagnement. Ce sont des choses très précieuses, heureusement que ça existait, que ça existe encore, donc bravo pour cet engagement.
C’était donc en parallèle de ton engagement chez les Verts.
Tu m’as dit aussi, tu as commencé à en parler, que tu as fait partie, que tu as même monté, je ne sais pas comment ça s’appelait, le groupe ressources numériques, en gros tu as contribué à créer la commission numérique.

Sarah Trichet-Allaire : Oui. En fait, le parti Les Verts est organisé avec des commissions nationales thématiques, il y a plein de sujets. J’ai donc été responsable de la commission numérique, je ne sais pas si je l’ai créée, peut-être qu’elle existait déjà avant, j’étais donc au bureau de cette commission-là. L’objet des commissions c’est d’élaborer un peu la doctrine du parti, du coup on fait voter des textes, on a notamment fait des choses sur les formats ouverts, sur les logiciels libres, etc.

Étienne Gonnu : Comment était-ce pris en compte avant ? Quand tu arrives chez les Verts, est-ce que ce sujet du logiciel libre était déjà présent ? À quel stade en était-il ?

Sarah Trichet-Allaire : Oui, c’était déjà très présent et c’était un peu une évidence sur les outils qui étaient proposés. Il faut se rendre compte qu’au début des années 2000 les logiciels libres sont très peu sur les outils numériques, même sur les échanges. Nous étions vachement à la pointe du numérique parce que nous utilisions déjà des mailing-lists sur Sympa, les gens disaient « waouh ! ». Le problème c’est qu’il faut suivre tout le temps l’évolution et j’avais fait une petite pause dans le parti. Finalement, nous sommes un peu restés sur nos acquis, sans trop nous en occuper, alors que le Libre a fait des bons incroyables ces dernières années, encore plus avec la montée de la nécessité d’avoir des outils autonomes – on reviendra peut-être un peu sur l’autonomie stratégique –, il faut qu’on avance encore un peu plus.
Aujourd’hui, je suis de nouveau à la commission numérique avec plein de gens super qui ont envie de faire des trucs fantastiques, donc on travaille de tous les côtés parce qu’il y a toute la réflexion sur les logiciels libres, mais il y a aussi toute la réflexion à avoir sur l’extractivisme concernant les matières premières dont on a besoin pour construire ordinateurs, smartphones, mais également datacenters et puis, surtout, il y a toute la réflexion sur l’IA qui, en ce moment, arrive très vite.

Étienne Gonnu : C’est une commission qui n’est pas seulement là pour réfléchir sur les outils qui sont utilisés, même si, je pense, que ça doit faire partie du périmètre du mandat, tu me diras, mais c’est d’avoir une vision politique du sujet, comment politiser au sein d’une plateforme politique plus large.

Sarah Trichet-Allaire : C’est même plutôt l’inverse. La commission doit effectivement produire la pensée politique, mais nous voulons quand même en profiter pour dire qu’en interne il faut aussi qu’on soit cohérents.

Étienne Gonnu : Il faut traduire en actes.

Sarah Trichet-Allaire : En fait, les Verts c’est un parti fédéral, chaque région est donc autonome, il y a des régions qui ont des moyens et des régions qui ont moins de moyens, je vais rentrer un peu dans le détail. L’argent des partis vient beaucoup des personnes élues, une région qui a beaucoup d’élus régionaux aura plus de sous. Une région plus petite qui est peut être très à droite, qui n’a pas beaucoup d’élus, où il y a peu d’adhérents, aura moins de moyens, tout est fait par des bénévoles et quand les gens sont bénévoles, ils ne sont pas informaticiens et ils ne savent pas forcément et aujourd’hui, le plus simple ce sont les outils Google ! Je me souviens qu’à l’époque, quand j’étais à la fac, Google était vu comme le truc un peu rebelle, c’était cool, ce n’était pas le monstre que c’est devenu aujourd’hui, même si certains commençaient déjà à dire « le dieu Google, méfions-nous ! ». Et aujourd’hui, « méfions-nous », c’est effectivement très présent.
Il y a des régions qui sont effectivement avancées, qui vont avoir un Nextcloud, des échanges sur Mattermost, qui réfléchissent sur Elément/Matrix pour la discussion instantanée, et d’autres régions qui n’ont pas forcément les moyens. Donc, aujourd’hui, l’enjeu c’est déjà d’informer sur les enjeux du numérique et d’apporter plus de fluidité entre les régions pour que ces outils soient disponibles pour tout le monde.

Étienne Gonnu : Parfait. Super.
Si tu veux bien, je pense que c’est le moment d’évoquer le sujet suivant : quel lien fais-tu entre logiciel libre et écologie ?

Sarah Trichet-Allaire : Il y a trop de choses qui me paraissent évidentes dans la vie, c’est évident, ça se voit !
Comme je le disais, ce qui est important pour moi dans le logiciel libre, c’est l’histoire de la coopération, du partage, de la contribution collective.
On va avoir des logiciels qui vont durer plus loin dans le temps, qui vont être plus maintenables, qu’on va pouvoir utiliser longtemps, c’est-à-dire sans renouveler forcément du matériel. Par exemple, il faut rappeler qu’un ordinateur qui va tourner sous GNU/Linux n’a pas besoin de la même puissance qu’un ordinateur qui va tourner sous Windows. Souvent, sur des ordinateurs qui rament aujourd’hui sous Windows 11, on en est rendu là, on installe un GNU/Linux et ils vont remarcher cinq à dix ans. Donc, ne serait-ce que sur l’obsolescence du matériel, ça permet cela parce que ça utilise moins de ressources et, comme ce sont des logiciels qu’on améliore potentiellement tout le temps, ce sont des logiciels qui pourront être de moins en moins gourmands. Il faut aussi que les améliorations aillent dans le sens de faire des économies de ressources et pas d’avoir 50 milliards d’autres fonctionnalités dont on n’a pas forcément besoin et c’est cela qui est important. Aujourd’hui l’empreinte écologique du numérique est principalement due aux terminaux, c’est-à-dire les téléphones, les ordinateurs, etc., ce depuis quelques années, et, comme l’IA augmente à fond, ça prend maintenant une grande part. Du coup, c’est sur les terminaux qu’il faut économiser.
Il y a donc l’histoire des logiciels qui doivent être maintenus dans le temps, mais il y a aussi l’histoire d’ouvrir les spécifications, notamment sur les smartphones. Il faut savoir que les smartphones sont tous différents, c’est beaucoup plus dur de coder des OS libres, des systèmes d’exploitation, il y a beaucoup de composants et on ne sait pas comment ça marche. Du coup, les développeurs sont obligés de faire de la rétro-ingénierie, de deviner comment coder sur la petite machine et ça demande une énergie incroyable. Alors que si on avait une standardisation des éléments qui sont dans un smartphone, on pourrait faire des trucs qui marchent sur tous les téléphones et qui durent longtemps, qu’on ne soit pas obligé de les jeter au bout de cinq ans.

Étienne Gonnu : Très clair, parfait, merci beaucoup.
Tu en as parlé, je pense que c’est en 2020, de campagnes électorales parce que tu as aussi, dans le cadre de ton engagement chez les Verts, participé à des élections. Tu as notamment été signataire, depuis 2008 visiblement, du Pacte du Logiciel Libre sur différentes élections, on voit déjà que ton engagement est cohérent et dans la durée, donc félicitations.
Je reprécise, pour les personnes qui ne savent pas, que le Pacte du Logiciel libre est une campagne de l’April, qu’on mène lors de la plupart des élections, pour permettre aux personnes candidates de marquer leur engagement en faveur du logiciel libre pendant la période électorale.
Qu’est-ce qui t’a donné l’envie de te lancer ?

Sarah Trichet-Allaire : Je pense que j’étais adhérente de l’April à l’époque, du coup j’avais vu passer cela et j’étais dans ce parti politique. Nous sommes un petit parti, surtout à l’époque, on s’était dit « OK, ça va être une manière de valoriser nos candidatures », ce qui est l’objet des pactes de toute façon. C’est vrai qu’à l’époque le Pacte du Logiciel Libre était une des premières initiatives où on faisait signer des pactes à des candidats pour qu’ils s’engagent.

Étienne Gonnu : Maintenant on en voit plein et c’est vrai qu’à l’époque c’était quand même beaucoup moins répandu.

Sarah Trichet-Allaire : C’est une des premières. Aujourd’hui, sur une campagne, il y a une personne dédiée pour répondre à tous les pactes et signer tous les trucs, donc, forcément, ça a moins de portée. Un des premiers c’était celui de l’April, le pacte candidat.fr. Donc oui, j’avais signé sur cette première campagne, je ne sais plus si c’est 2008 ou si c’est plus tard.

Étienne Gonnu : En tout cas, tu l’as signé. J’ai vérifié, 2008 ! Je sais qu’en 2014 tu as signé, en 2015 lors des départementales et à nouveau en 2026. Ce n’est pas rien, comme démarche, de dire « je vais essayer, je vais candidater pour un poste, pour un mandat électif, je participe. » C’était une demande ? C’était une envie ?

Sarah Trichet-Allaire : Qu’est-ce qui m’a fait candidater à un mandat ? En fait, j’étais revenue à Saint-Nazaire, du coup c’est plutôt l’attachement à ma ville qui a fait que j’ai eu envie de m’engager sur les municipales. Comme c’est une thématique que je connaissais, qui est peu portée par les politiques et c’est dommage parce qu’il y a peu de culture numérique parmi les politiques, ce qui amène à des choix parfois incohérents, par méconnaissance je pense. Du coup, j’avais envie de porter cette thématique-là aussi parce que j’avais des idées et j’en avais marre que les choix soient débiles, soient incohérents.

Étienne Gonnu : Qu’il y ait des mauvais choix !

Sarah Trichet-Allaire : C’est ça et c’est vrai qu’on part de loin quand, dans une majorité, les gens ne savent pas ce qu’est un logiciel libre ! J’ai été conseillère municipale dans une majorité, à Saint-Nazaire, mais je n’étais pas élue au Numérique, d’ailleurs je ne sais pas si c’est un truc sexiste par rapport à ça. Au début je voulais faire du numérique, on m’a dit « non, on va plutôt te mettre sur le social » et j’ai dit « non ». Finalement, j’ai eu une délégation proche de l’économie sociale et solidaire, c’était donc cohérent avec mon parcours. En tout cas, sur le numérique, je leur disais « pourquoi n’utiliserait-on pas un logiciel libre, puis on fait une coopération avec d’autres communes sur des logiciels qui sont utilisés par les communes ? ». Parfois des élus disaient : « On fait un truc collectif, on fait un appel d’offres commun avec la ville d’à côté ». Sauf que c’était complètement à côté de la plaque parce que le logiciel n’était pas libre, ça restait un truc propriétaire. Quand je vois les difficultés économiques des collectivités locales, je trouve vraiment dommage qu’on dépense autant d’argent pour acheter des logiciels qu’il va falloir racheter tout le temps, qui ne sont pas forcément fonctionnels et en plus aujourd’hui, je pense aux suites Microsoft, etc., qui portent atteinte à notre souveraineté. On parle de collectivités locales, c’est important. À Saint-Nazaire, par exemple, il y a une cyberattaque il y a quelques années, il faut faire attention aux outils qu’on utilise. Après, ce ne sont sans doute pas les outils, parfois c’est simplement le problème d’un mot de passe, ce sont des choses qui arrivent quand il y a beaucoup d’agents.
Du coup, je trouvais important d’apporter cette culture du numérique, même si, avec les années j’ai compris que ce ne serait jamais une thématique principale de campagne. Quand on fait une campagne pour des municipales, on va faire campagne sur la santé environnementale, sur les transports, etc.

Étienne Gonnu : Ce qui peut s’entendre aussi.

Sarah Trichet-Allaire : Voilà ! Je ne pense pas qu’on pourrait gagner une élection en disant « on va tout passer sous GNU/Linux et ça va être fantastique », même si ce serait fantastique !

Étienne Gonnu : Je pense que de plus en plus de monde prend conscience de ces enjeux, ne serait-ce que la période, l’omniprésence de l’IA, les fuites de données qu’on voit tous les jours, récemment l’ANTS, l’Agence nationale des titres sécurisés.

Sarah Trichet-Allaire : Il y a ça et puis il y a aussi le passage à Windows 11, la mise à jour qui a obligé à renouveler des parcs informatiques.

Étienne Gonnu : Je vais être obligé de faire une petite pub pour une opération lancée par l’April. Cette mise à jour forcée va effectivement mettre au rebut des millions d’ordinateurs et une des meilleures solutions, selon nous en tout cas, plutôt que de jeter son ordinateur pour en acheter un neuf ou de continuer à utiliser un ordinateur qui sera transformé en passoire d’un point de vue sécurité parce que plus de mises à jour, c’est de passer au logiciel libre. Et plutôt que d’essayer de le faire tout seul, aller voir des associations qui peuvent aider à ça, en plus on en a parlé. On a donc lancé une plateforme qui s’appelle « Adieu Windows, bonjour le Libre ! », qui permet de cartographier l’ensemble des associations et des événements d’aide à l’installation de logiciels libres. Donc pour vous-même ou pour un proche, une proche, qui souhaiterait passer au Libre, nous vous encourageons à aller trouver de l’aide, notamment avec cette plateforme « Adieu Windows, bonjour le Libre ! ». Excuse-moi pour cet aparté.

Sarah Trichet-Allaire : Je me suis inscrite sur la plateforme.

Étienne Gonnu : C’est super !
Pour parler de cette notion de culture, c’est en 2014, quand tu as été conseillère, que tu as noté ce défaut de culture. C’est pour te demander, en gros, si tu as senti une évolution, si tu as l’impression que cette culture a évolué ou si, malgré tout, elle reste un peu faible.

Sarah Trichet-Allaire : Une sensibilité a évolué par rapport justement aux problèmes de cybersécurité. Vu que la ville a eu une cyberattaque, autant dire que la DSI [Direction des systèmes d’information] a vu son budget un peu augmenter après, et tant mieux, qu’elle est plus écoutée parce que, parfois, c’est juste qu’on n’écoute pas assez et quand il y a des priorités budgétaires « c’est bon, on fera la mise à jour plus tard », des choses comme ça !
Du coup, aujourd’hui, la réflexion va plutôt être « est-ce qu’on a des outils américains, ou pas, des GAFAM », la peur vient plus de Trump, Musk, etc., mais ce n’est pas forcément passer sous GNU/Linux, en fait. C’est un peu contradictoire parce que Microsoft… C’est plutôt sur les outils en ligne, les suites Google, etc., qu’une attention est portée. Même si des gens sont politisés ils vont se dire « ah oui, c’est vrai qu’il y a des avantages par rapport au Libre », il y a une méfiance et c’est un problème parce que certaines personnes pensent que ce n’est pas encore mûr, alors que c’est archi-mûr.

Étienne Gonnu : Encore maintenant, tu trouves ?

Sarah Trichet-Allaire : Il y a des gens qui ont cette croyance-là. Un copain me dit « cette fois je passe sous GNU/Linux, vas-y Sarah, tu m’aides, etc., mais je flippe un peu ! ». En fait il utilise Firefox et LibreOffice, il ne va donc rien à voir comme changement à part que ça va mieux marcher !

Étienne Gonnu : Tu as donc participé à la campagne 2026 pour ton parti, à Saint-Nazaire. J’imagine que tu avais à cœur de porter un peu ces sujets-là, d’ailleurs tu as signé le Pacte. Tu t’es sentie écoutée dans tes choix, tu étais la spécialiste de cela mais ce n’était pas le thème principal de la campagne ?

Sarah Trichet-Allaire : Dans mon équipe, les gens étaient super ouverts et d’accord avec ça, même si ce n’était pas porté, c’est-à-dire que les gens me font confiance parce que, effectivement, je connais ça, mais personne n’est trop spécialiste.
J’avais fait une petite pause un peu politique ces dernières années parce que j’avais besoin de me concentrer professionnellement, vu que j’étais à mon compte, donc trouver des clients ça prend du temps, du coup j’étais un peu moins investie. Je l’ai fait, je me suis dit « OK, mais je ne parle que du numérique et d’élargir un peu ça. » Ça m’a évidemment amenée à prendre contact avec d’autres candidats écolos, « que proposez-vous sur le numérique dans votre commune », avec des propositions parfois vachement chouettes, par exemple créer une instance Mastodon spéciale pour les enfants, qui soit modérée, pour qu’ils s’habituent à des réseaux sociaux d’une manière safe, etc.

Étienne Gonnu : Je n’avais jamais entendu cette proposition, je la trouve hyper intéressante. Quand on entend ce genre d’idées, immédiatement on se dit que c’est d’une évidence complète. Je me le note dans un coin de la tête, très bien.

Sarah Trichet-Allaire : D’autant qu’il y avait quand même des modèles de communes qui étaient passées au logiciel libre, je pense notamment à Échirolles qui est déjà passée ici je crois, à Cause Commune.

Étienne Gonnu : Oui, plusieurs fois. On salue Nicolas Vivant qui est le directeur stratégique d’Échirolles, qui est un très bon porte-parole du logiciel libre dans les collectivités.

Sarah Trichet-Allaire : Et puis il documente beaucoup, on peut donc facilement passer et ça rassure aussi des villes en disant « voyez, d’autres l’ont fait et ça s’est très bien passé ».

Étienne Gonnu : On l’avait reçu pour son initiative France Numérique Libre, une super initiative collective de DSI qui ont une sensibilité pour le logiciel libre. On vous invite, si ça vous intéresse, à retrouver cette émission [Émission du 21 janvier 20025].
Pourquoi candidater dans une collectivité est-ce important pour toi ? Pourquoi des collectivités doivent-elles utiliser du logiciel libre pour dire les choses de manière un peu simple ? À l’April, nous sommes convaincus que les collectivités ont un rôle essentiel à jouer dans la démocratisation du logiciel libre et que le logiciel libre est important pour elles.

Sarah Trichet-Allaire : En fait, c’est marrant parce que c’est un peu comme l’agriculture.

Étienne Gonnu : Il n’est pas rare qu’on entende le lien bio/logiciel libre.

Sarah Trichet-Allaire : Les collectivités peuvent être un levier d’action important. Par exemple, concernant l’agriculture bio, si une collectivité décide que toutes ses cantines passent au 100 % bio, ça va pousser les agriculteurs, ça va soutenir l’économie locale du bio.
Si une collectivité passe 100 % en logiciels libres, ça va déjà sensibiliser tous les agents qui y travaillent et ce n’est pas mal, à Saint-Nazaire on parle de 5000 personnes et toutes les structures qui sont autour, par exemple, dans une maison de quartier, les ordinateurs vont être sous GNU/Linux, ça va sensibiliser tous les gens qui la fréquentent, ou à la médiathèque, les postes en libre service, du coup ça va sensibiliser les habitants. C’est donc un levier super important. En plus, c’est une structure qui a les moyens financiers de maintenir et d’accompagner les gens.
C’est vrai que ça ne se fait pas du jour au lendemain, sur un claquement de doigts, au risque que ça freine tout le monde. Mais, pour moi c’est vraiment important.
Donc, déjà en tant que levier d’action, c’est super important et même d’un point de vue financier, tout simplement. Comme je l’ai dit, les collectivités locales ont de moins en moins de financements publics, encore un autre détricotage d’une personne que j’ai déjà citée précédemment, et couper les ressources financières d’une collectivité c’est une manière de restreindre ses choix : quand il n’y a plus d’argent, la priorité va aller à l’essentiel – gérer l’état civil, entretenir les routes –, et les politiques culturelles sont mises à mal, les politiques de soutien, notamment peut-être à des associations, à des GULL, des Groupes d’Utilisateurs de Logiciels Libres, c’est moins la priorité. Du coup, on est toujours en train de chercher comment faire des économies. Déjà, si on arrêtait de jeter l’argent par les fenêtres, parce que, pour moi, c’est ça quand on achète des logiciels propriétaires ou des licences Microsoft, c’est le b.a.-ba !

Étienne Gonnu : J’aime bien prendre cette image, en plus, à l’April, nous avons été interviewés récemment par quelqu’un qui s’intéresse au poste de travail. Avec les logiciels libres, les économies ne sont pas immédiates, c’est juste une autre manière d’appréhender les dépenses. Quelque part, les licences d’utilisation de Microsoft c’est comme de la location, on va louer des services et tous les mois on paye une rente, alors que le logiciel libre c’est de l’investissement, on investit pour la structure, on investit dans des compétences, on investit dans le tissu économique local en faisant appel à l’entreprise du coin qui sait faire du logiciel libre, du coup on voit peu plus loin, les entreprises du Libre sont assez implantées localement. C’est une autre manière de faire et clairement ça fait de l’économie sur le long terme.
Pour reparler d’Échirolles, parce que tu l’as mentionnée, ce n’est pas facile de chiffrer, mais je crois que, récemment, ils ont réussi à chiffrer un peu pour montrer que sur du long terme ils avaient fait des économies. Mais c’est difficile d’envisager du long terme dans les contraintes budgétaires actuelles. Pour aller dans ton sens, on voit que les contraintes budgétaires poussent à des économies de court terme plutôt que de se projeter sur du long terme.

Sarah Trichet-Allaire : C’est assez rapide, quand même, parce que c’est à l’échelle d’un mandat et c’est cela qui intéresse les élus, on voit déjà des économies. Moi je suis partie là-dessus pour avoir des arguments. Quand on dit « comment allez-vous financer le 100 % bio dans les cantines ? », par exemple en économisant sur les licences !

Étienne Gonnu : Parfait. Je regarde l’heure, je regarde ce qu’on a traité, ce que j’aimerais qu’on puisse continuer à discuter.
On parle d’écologie. Il y a un point que tu m’avais présenté comme évolution du logiciel libre, tu m’avais repris, tu m’avais partagé ce terme que j’aime bien, qu’on a déjà évoqué dans Libre à vous !, en 275 émissions, on a traité beaucoup de sujets, celui de la low-tech. Tu m’avais parlé de vision globale. J’aimerais bien te laisser le temps de parler un peu de cela.

Sarah Trichet-Allaire : Les ordinateurs qu’on a aujourd’hui sont vraiment suffisants pour tous les usages qu’on peut avoir, mais le capitalisme fait qu’on veut toujours nous faire acheter des nouvelles choses dont on n’a pas forcément besoin. Et sur l’informatique, comme je l’ai dit tout à l’heure, ce sont des choses qui sont très consommatrices de ressources minières, ça demande beaucoup d’eau, d’électricité, etc., alors qu’il faudrait revenir à des choses simples et, notamment, pas des choses miniatures. Aujourd’hui, il y a aussi un gros impact écologique sur l’extraction des minerais et sur la pureté des matériaux : pour construire des éléments de plus en plus petits, la miniaturisation, il faut que les minerais soient purs, je ne sais plus les chiffres, non plus à 80 % mais à 90 %, on va dire, et ces pourcentages-là demandent énormément d’eau et d’électricité pour purifier, alors qu’on n’a pas forcément besoin d’avoir un écran pliable ou un téléphone encore plus petit, surtout que ce n’est pas forcément adapté. Je pense à des personnes qui peuvent être âgées, quand les touches sont trop petites, de toute façon ça ne marche pas.
Je crois qu’aujourd’hui il faut vraiment revenir sur des trucs low-tech, aussi dans l’idée qu’on puisse comprendre, conceptualiser l’outil qu’on utilise. La maîtrise de la technique est plus proche des écologistes, ça vient de Jacques Ellul [La Technique ou l’Enjeu du siècle, Note de l’intervenante], etc., les philosophes qui ont pensé la technique pour dire qu’il faut que la technique puisse aussi être appropriable par tous les citoyens.
On a la même réflexion sur l’énergie par rapport au nucléaire ou à l’éolien. Le nucléaire, outre les problèmes de déchets, de radioactivité, etc., c’est une énergie qui est centralisée et qui est pilotable seulement par des ingénieurs, donc les citoyens ne peuvent pas exercer de contrôle démocratique dessus. Finalement, sur des technologies qui sont trop complexes, et on y arrive justement avec les IA génératives aujourd’hui, on a ce même problème : il n’y a plus de contrôle citoyen possible, en fait on ne peut plus appréhender.
C’est vrai que j’ai une formation informatique un peu poussée, j’ai un master d’informatique, mais je pouvais concevoir un ordinateur du début à la fin, depuis l’électricité, les portes logiques, 0 et 1, comment ça devient un langage informatique, comment c’est compilé, comment on fait un système d’exploitation, comment on fait une application, comment on fait un site internet, comment on fait un serveur web, je pouvais concevoir de bout en bout comment ça marche. Aujourd’hui, on a des choses qui sont tellement complexes, des codes qui sont tellement complexes, des plateformes qui sont tellement complexes, qu’on ne comprend plus ce qu’on fait. Aujourd’hui, même un ingénieur qui est à Facebook, on l’a vu, ne sait pas comment marche l’ensemble de son propre logiciel, et, avec l’IA, c’est encore plus une boîte noire. Ce sont un peu les revendications qu’il peut y avoir sur les IA, je parle évidemment des IA génératives grand public, sur la façon dont on peut encadrer mais c’est déjà savoir un peu comment ça marche et pouvoir l’expliquer, parce que, sinon, on n’est plus dans la maîtrise de l’outil et, si les citoyens ne sont plus en maîtrise, ce sont des experts et on leur fait confiance. Ils n’ont pas forcément la même vision politique que nous et puis ils peuvent toujours nous dire « faites-moi confiance, on ne peut pas faire autrement », alors qu’en fait il y a toujours d’autres possibilités.
Je pense qu’il ne faut pas faire des choses trop complexes non plus, il faut rester simple, je suis un peu une décroissante !

Étienne Gonnu : C’est passionnant comme manière de présenter les choses. J’essaie de défendre l’idée que le logiciel libre n’est pas qu’un problème d’informaticien ou d’informaticienne, mais, au contraire, c’est avant tout pour les personnes qui n’ont pas l’expertise. Quand on dit que c’est la liberté de modifier ou de partager ton code informatique à quelqu’un qui ne fait pas du code informatique, ça ne l’intéresse pas. Ce qui est important c’est, d’une part, que ça garantisse que si tu as envie de te former à ça, tu peux, tu as la possibilité d’atteindre ce savoir, et tu peux avoir confiance parce que n’importe qui d’autre, dans ton entourage, avec qui tu peux aussi collaborer justement, a cette capacité. C’est la disponibilité de cette capacité qui est importante et, justement, on la perd par cette complexification. Je vais te proposer une citation, pareil, je ne suis pas sûr de la donner à 100 %, je pense qu’elle est liée à la SF, cette idée qu’à un niveau technologique, si on va suffisamment dans la technologie, ce n’est plus discernable de la magie. Je pense que c’est comme cela, aussi, qu’on perd cette maîtrise que tu évoquais très justement.

Sarah Trichet-Allaire : Totalement. Il y a des gens pour qui c’est magique. Après, je pense qu’il faut aussi une éducation scientifique globale pour tout le monde. On est quand même dans un monde où des gens pensent que la terre est plate !

Étienne Gonnu : C’est terrifiant qu’il y ait certains complots et qu’il y ait des gens qui y croient.

Sarah Trichet-Allaire : Je voulais revenir sur le côté disponibilité, pouvoir contribuer, si on veut, on peut apprendre, etc. Je pense qu’il faut aussi modérer cela par rapport au temps disponible et je vais faire le lien avec le féminisme. Je pense qu’on peut expliquer pourquoi il y a si peu de femmes dans les logiciels libres. On a effectivement la possibilité d’apprendre, etc., mais, pour cela, il faut avoir du temps libre. Il ne faut pas oublier que les femmes ont moins de temps libre que les hommes parce qu’elles ont plus de tâches, de travail non rémunéré au foyer, et de charge mentale, etc. Il y a sans doute un modèle économique à penser pour les logiciels libres pour permettre à chacun et chacune, surtout à chacune, de pouvoir s’y impliquer. [Sarah tousse].

Étienne Gonnu : Si tu as besoin qu’on lance une pause musicale pour pouvoir reprendre ton souffle, on peut. Je propose qu’on écoute Peace Like a River, par HoliznaCC0. On se retrouve juste après sur Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Peace Like a River, par HoliznaCC0

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter Peace Like a River, par HoliznaCC0, disponible sous licence libre Creative Commons CC0.

[Jingle]

Étienne Gonnu : Nous sommes de retour avec Sarah Trichet-Allaire qui a repris son souffle, une poussière ça peut nous arriver, ce n’est pas grave. Il nous reste un peu moins de dix minutes d’échange.
Tu commençais à faire un pont vers le sujet du féminisme et tu te décris, sur ton profil Mastodon, comme écoféministe. Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

Sarah Trichet-Allaire : Mes premiers engagements c’étaient le féminisme et l’écologie et c’est vrai qu’au début je les voyais côte à côte. Aujourd’hui, je les mets ensemble, écoféminisme, pas que moi, c’est une réflexion que j’ai piochée chez d’autres penseuses, avec l’idée que la logique qui va à l’encontre de la planète et à l’encontre des femmes ou des minorités de genre est la même. C’est-à-dire qu’on est sur la même idée d’appropriation des corps, de possession des corps ou de la Terre et les oppressions ont des mécanismes qui viennent des mêmes endroits. Donc finalement, pour lutter pour l’écologie et lutter pour l’égalité entre les femmes et les hommes et contre les discriminations de genre, on a besoin des deux ensemble, on a besoin de réfléchir ensemble.
Ce n’est pas « on fait de l’écologie puis il faut aussi s’occuper des femmes » c’est « si on veut s’occuper d’écologie il faut le faire avec les femmes ». D’ailleurs, parfois j’aime bien dire que je suis une féministe décoloniale, parce qu’il y a aussi cette réflexion par rapport aux personnes racisées. Si on ne part pas du point de vue de l’autre, déjà par rapport au féminisme, si on ne pense pas aux femmes, on ne pense pas à la moitié la population. Je vois pas comment une politique pourrait marcher, si elle ne concerne que pour la moitié des personnes et encore, on parle souvent d’une moitié blanche en plus.
Je pense que tout ça est effectivement lié. Quand on comprend mieux les mécanismes d’oppression, on peut mieux lutter. Si on n’a pas les mots pour lutter contre ça, on est déjà limité sur les outils qui nous permettent de nous opposer à ces discriminations-là.

Étienne Gonnu : Absolument. C’est vrai que quand on milite pour du logiciel libre, il me semble qu’en réalité on milite, peut-être que tout le monde ne se retrouvera pas là-dedans, contre certaines dominations économiques mais pas seulement, contre un modèle qui est l’informatique privatrice et qui cherche à coloniser nos usages, etc., pour reprendre ce terme. Je trouve que ça nous enrichit, en fait on s’enrichit à comprendre comment des mécanismes de domination vont pouvoir s’exercer contre certaines catégories de populations, les femmes, les personnes racisées, etc.
C’est vrai qu’on a tendance à vouloir créer des scissions ou des catégories étanches alors qu’en réalité elles se conjuguent.

Sarah Trichet-Allaire : Après, chaque structure ou pan de la société a besoin d’avancer, notamment la communauté des logiciels libres, je le disais tout à l’heure, il n’y a quand même pas tant de femmes que ça. Je voyais même des chiffres : chez les contributeurs libristes, il y a encore moins de femmes que dans le domaine privé du Libre. Ça rejoint ce que je disais tout à l’heure : contribuer sur son temps libre c’est précieux, ce n’est pas évident pour tout le monde et c’est encore moins évident pour les femmes et je pense que ce n’est pas évident pour les personnes racisées. Ça peut être plus facile de faire son trou dans une entreprise. Pour cela la solidarité féminine, la sororité c’est extrêmement important. On n’en a pas encore parlé, mais, quand je suis revenue à l’informatique après ma période librairie, j’ai rejoint un réseau de femmes dans la tech, le réseau Duchess, et ça a été extrêmement précieux. En plus, c’est rigolo, c’était un réseau mixte et je suis arrivée au moment où commençait la réflexion d’aller en non-mixité, ne plus avoir d’hommes et ma pensée a évolué par rapport à ça. Avant la non-mixité, bon !

Étienne Gonnu : Peux-tu redéfinir un petit peu ce qu’est la non-mixité ?

Sarah Trichet-Allaire : La non-mixité, c’est le fait, pour faire simple, qu’il n’y ait que des femmes dans des réunions féministes ou alors pas d’hommes cis, il peut y avoir des hommes trans, bref ! En gros c’est ça.
Au début, je disais « je n’en ai pas besoin, je suis à l’aise, etc. ». J’ai fait une ou deux réunions en non-mixité, il n’y avait que des femmes, et c’est vrai que moi-même, qui me sentais à l’aise, qui avais un bagage féministe, etc., j’ai quand même énormément apprécié et j’ai trouvé que c’était un cadre de discussion très différent. J’ai été ravie d’arriver sur le réseau Duchess au moment où il y avait cette question-là. Toutes les femmes sont parties sur un autre canal et, au moment de partir, un homme a fait un pavé hyper long pour expliquer que c’était vraiment trop injuste, que ce n’est pas juste de partir en non-mixité, et j’ai trouvé ça assez rigolo. J’avais envie de dire CQFD. On ne va pas passer du temps à t’expliquer, à toi, pourquoi on a besoin d’un espace safe. Avoir de tels espaces, c’est économiser du temps et de l’énergie. On n’est pas là pour expliquer pourquoi on veut être dans un espace safe, mais juste expliquer notre mal-être, nos problèmes, nos discriminations ou d’autres choses du quotidien.
Je voulais aussi ajouter que mon engagement féministe m’a aussi beaucoup aidée à comprendre et à appréhender différemment l’antiracisme. J’ai toujours eu un engagement antiraciste, je l’ai dit, à 18 ans, j’étais au MRAP, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples. J’ai beaucoup compris les luttes antiracistes en me mettant du point de vue féministe. Par exemple, des groupes en non-mixité que pour des personnes racisées par exemple, je me suis dit « moi aussi j’ai besoin de ça ». Ou soutenir des personnes racisées moi qui suis blanche, être en soutien, être en alliée c’est important et à valoriser. Je mets beaucoup de petites astuces que j’ai pris du féminisme, je les utilise sur ces luttes antiracistes, c’est précieux en fait. Je pense qu’on a tous besoin d’avancer. Moi aussi j’ai des biais, on a tous des biais. C’est ce que disait Florence dans la chronique tout à l’heure.

Étienne Gonnu : J’allais justement te demander ce que t’as évoqué cette chronique. Tu viens d’en parler de manière très claire.

Sarah Trichet-Allaire : C’est tout à fait juste. En fait, j’ai été étonnée que le fait de formaliser le biais permette déjà de l’enlever. J’ai trouvé ça très fort et j’ai dit « chouette, on partage aussi ça ».

Étienne Gonnu : Florence est très forte.

Sarah Trichet-Allaire : C’est rassurant.

Étienne Gonnu : Je pense que ça va être en lien. On arrive sur la fin de notre échange, je t’avais proposé de nous conseiller un podcast, une lecture, un visionnage et j’ai l’impression, j’ai peut-être mal compris, mais je crois que c’est en lien avec ce que tu nous partageais.

Sarah Trichet-Allaire : Oui. Je voulais parler du roman qui s’appelle L’Autre Pouvoir, de Starhawk, qui est une dystopie, qui ne parle pas forcément de numérique, par contre ça parle beaucoup de résistance. On est sur un monde effondré, aux États-Unis, qui est encore pire que celui d’aujourd’hui avec beaucoup de conflits, de guerres, etc., plutôt une société très militarisée. Mais, dans cette société-là, un îlot s’est créé, une communauté s’est créée pas que de femmes, bien sûr, mais les femmes dirigent et c’est un îlot où les biens sont en commun, c’est là où est le lien, l’eau ne peut pas être achetée, par quiconque, ni l’air, les éléments. Ce sont les femmes qui dirigent parce que les hommes ont tellement été guerriers que, pour l’instant, il y a un comité de défense avec que de femmes, même si les hommes peuvent être présents ailleurs. C’est une communauté qui est entièrement basée sur la non-violence et c’est cela qui est très fort parce qu’en fait, à un moment, sans spoiler, sans divulgâcher la fin du livre, on est sur des conflits armés, elle peut subir des conflits armés et la question se pose : est-ce qu’on ne devrait pas réagir nous aussi ? On se fait attaquer par des fusils, ne faut-il pas non plus aller… ? En fait, la résistance, la non-violence est toujours présente.
Je peux peut-être faire le lien avec l’IA. Aujourd’hui, on nous dit qu’on ne peut pas faire autrement, que de toute façon on est obligé, mais on peut toujours refuser.

Étienne Gonnu : Je trouve que ce sont de très beaux mots de conclusion « on peut toujours refuser ». Bravo pour ces mots que je trouve très percutants.
Je t’ai trouvé passionnante, Sarah, je te remercie. Donc Sarah Trichet-Allaire, informaticienne, ancienne libraire, militante libriste écologiste et féministe et membre de l’April et on te remercie pour ce soutien. J’ai été ravi de te rencontrer et au plaisir de se croiser à nouveau.

Nous allons directement passer à notre sujet suivant.

[Virgule musicale]

Chronique « La pituite de Luk » – « Décideurs en mode échec »

Étienne Gonnu : Pour finir, nous allons écouter une nouvelle Pituite de Luk, intitulée aujourd’hui « Décideurs en mode échec ».

[Virgule sonore]

Luk : Donc la DINUM passe à Linux, OK, mais c’est quoi la DINUM ? Direction interministérielle du numérique. Elle définit la stratégie numérique de l’État et en pilote sa mise en œuvre. On résume parfois son rôle à celui d’une DSI [Direction des systèmes d’informations] de l’État. En gros, c’est la DINUM qui a les bonnes idées que les gros ministères – Éducation ou Défense, par exemple – s’empressent de ne pas appliquer en signant des accords avec Microsoft entre autres choses.
Dans le même temps, Palantir publie une tribune en 22 bullet points pour appeler la Silicon Valley à se mobiliser derrière le pouvoir militaire dans une logique de domination mondiale.

Donc le basculement de la DINUM est une bonne nouvelle, mais elle aurait été enthousiasmante si elle était survenue il y a 10 ans. Aujourd’hui, c’est tout petit bras.

Dans les médias, on commence enfin à parler de souveraineté numérique. J’ai entendu, sur RTL la phrase « on n’a pas vu que le digital était stratégique ». Si si, on l’a bien vu, on ne voit que ça depuis 30 ans, déjà à l’époque, où nous étions jeunes et beaux, nous le savions. Les gens que j’appellerais « les décideurs » ne l’ont pas vu, n’ont pas voulu voir, n’en ont rien eu à foutre ou que sais-je encore.

Bon ! Je vais apporter mon petit grain de sable au petit tas de cailloux que sont la politique française et européenne de souveraineté numérique. Je vais faire comme si je ne m’exprimais pas sur les ondes de Cause Commune, comme si les problèmes d’environnement n’existaient pas vraiment et balayer d’un revers de main toute considération sociale. Je vais me mettre à niveau avec les décideurs, je vais adopter une perspective de gens sérieux, avec des titres de postes ronflants qui n’ont pas su voir l’argentinosaurus dans l’ascenseur qu’est l’aspect stratégique de l’informatique. Je ne vais considérer que des arguments économiques et des valeurs de droite, positionnement politique surreprésenté dans la catégorie « décideurs ». L’April est une association non partisane qui fait la promotion du logiciel libre auprès de tous, donc pas de souci à choisir cet angle. Mais c’est quoi la droite ? J’opte pour la solution de fainéant, has been, en demandant à Wikipédia plutôt qu’à ChatGPT. Il semblerait donc que les valeurs de droite se caractérisent par un « attachement à l’économie de marché, l’autorité, la famille traditionnelle, la religion, l’identité nationale et les traditions de manière générale ». Je ne vais pas avoir le temps de tout faire en détail, mais commençons par l’économie.

Selon la théorie économique, une concurrence libre et non faussée repose sur cinq critères :

  • l’atomicité du marché,
  • l’homogénéité des produits,
  • la libre entrée sur le marché,
  • la transparence des marchés
  • et la libre circulation des facteurs de production.

Il faut retenir, sauf peut-être pour le dernier, qu’on est très loin du compte. Si on croit réellement à l’économie de marché, on dégomme les monopoles et toutes les stratégies d’enfermement qui en découlent. Je ne sais pas à quoi nos chers décideurs ont joué, mais ce n’est certainement pas à la mise en place d’une économie de marché. Et maintenant, les voilà avec nous du mauvais côté du manche !

Parlons un petit peu des valeurs sociales –fainéantl’autorité, la famille traditionnelle. Le problème est devenu apparent dès que l’informatique grand public a réellement pris son essor. Les apps mobiles et les réseaux sociaux ont immédiatement imposé des valeurs qui n’étaient pas les nôtres : une censure à géométrie variable s’est imposée dès le début de l’iPhone ; nos bons décideurs n’ont pas cillé en découvrant que certaines boîtes étaient censurées sur l’Apple Store ; on ne s’est pas trop inquiété à l’époque où les vidéos de décapitation étaient en circulation libre sur Facebook, mais où le moindre téton était impitoyablement censuré. Face à un Internet indiscipliné où il était compliqué de faire du fric, nos décideurs visionnaires ont sauté à pieds joints dans la prison dorée d’Apple et de celles qui ont suivi. Ils n’ont pas dévié à mesure que les effets délétères de cette informatique étaient révélés : la sincérité du scrutin, la santé mentale des jeunes et des moins jeunes, le boulevard laissé à la propagande djihadiste et aux opérations de déstabilisation de la société.
Où étaient ces valeurs de droite pendant tout ce temps ? Je suppose qu’elles comptaient les bénéfices accumulés à partir des miettes que les GAFAM leur avaient laissées.

Parlons rapidement religion. Comme Palantir l’a annoncé, la Silicon Valley est appelée à se ranger derrière le pouvoir de Trump. De nombreuses entreprises l’ont déjà fait et l’IA est annoncée comme l’avenir de la domination militaire. Or Pete Hegseth, secrétaire d’État américain à la guerre, est très copain avec des pasteurs qui affirment que les femmes doivent fermer leur gueule pendant que Peter Thiel fait des conférences sur l’Antéchrist.
Le Pentagone a récemment menacé le pape parce qu’il est trop critique face aux guerres américaines. Ce même pape qui a pris des positions contre les écarts de revenus délirants qui ont cours aujourd’hui.
Où sont les bons catholiques parmi nos décideurs qui ne prennent pas la mesure du hold-up américain sur les valeurs chrétiennes ?

Finissons-en avec l’identité nationale. Nos décideurs fricotent de plus en plus avec une extrême droite qui est endettée auprès du Kremlin et qui lorgne maintenant sur les millions des idéologues américains. Quand on prétend être un bon Français, mais qu’on agite des références civilisationnelles qui sont des produits d’importation, on n’est pas un vrai patriote, on se vend à des puissances étrangères, on se met sous tutelle, on est un traître à la nation. Ce genre de comportement qui, par le passé, a provoqué la capitulation, la honte de la défaite, le délitement de l’unité nationale et tout le bousin rebattu par les gaullistes pendant des décennies, en vain.

En conclusion, quand on est de droite on chérit la méritocratie, on ne se complaît pas dans l’assistanat et la culture de l’excuse. Or, si on dresse le bilan des dernières décennies, nos chers décideurs ont failli en dépit des milliards d’aides versés aux entreprises. S’ils sont cohérents avec leurs propres valeurs, il est plus que temps qu’ils laissent la place à plus compétent qu’eux, parce que nous avons besoin de redémarrer la société et l’économie en mode sans échec.

[Virgule sonore]

Étienne Gonnu : C’était la Pituite de Luk, plus remonté que jamais, dans une chronique intitulée « Décideurs en mode échec ».

Nous approchons de la fin de l’émission, nous allons terminer par quelques annonces.

[Virgule musicale]

Quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l’April et le monde du Libre

Étienne Gonnu : Déjà l’occasion pour moi de vous rappeler que les références de l’émission seront rendues disponibles dans les jours à venir, sur la page de l’émission, libreavous.org/275, ou dans les notes de l’épisode si vous écoutez en podcast.

Cause Commune vous propose un rendez-vous convivial chaque premier vendredi du mois à partir de 19 heures 30 dans ses locaux, à Paris, au 22 rue Bernard Dimey dans le 18e arrondissement. Une réunion ouverte au public avec apéro participatif à la clé, occasion de découvrir le studio et de rencontrer les personnes qui animent les émissions. La prochaine soirée radio ouverte aura lieu le vendredi 1er mai.

L’April a participé, vendredi 24 avril 2026, à une action symbolique collective devant le siège de Microsoft France, pour dénoncer la condamnation prématurée de 300 millions d’ordinateurs. L’occasion de promouvoir le logiciel libre et de rappeler qu’il n’y a pas d’informatique réellement durable et maîtrisée sans logiciel libre et je pense que notre invitée, Sarah Trichet-Allaire, en a bien parlé dans son parcours libriste.
Il s’agissait d’une mise en scène d’enterrement d’ordinateur devant le siège de Microsoft France, comme je vous le disais, une action portée par Action non-violente, COP21, Alternatiba, rejointe pas l’April, par HOP – Halte à l’Obsolescence Programmée –, Que Choisir Ensemble, et Zero Waste France, qui ont uni leurs voix pour dénoncer ce gaspillage de masse provoqué par Microsoft. Un communiqué commun a été diffusé, une vidéo de l’action ainsi que des photos sont à retrouver sur le site de l’April.
Nous remercions Alternatiba, Action non-violente et COP21 pour l’organisation de cette belle action, occasion précieuse de faire collectif et de tirer des ponts entre nos organisations

L’April a également cosigné avec HOP – Halte à l’Obsolescence Programmée – et une coalition d’associations contre l’obsolescence, une tribune dans Le Monde sur l’arrêt des réseaux 2G et 3G et sur les impacts sociaux, économiques et environnementaux de cette décision privée ainsi que le manque d’encadrement de la puissance publique. Un texte à retrouver sur le site de l’April.

Je vous invite, comme d’habitude, à consulter le site de l’Agenda du Libre, agendadulibre.org, pour trouver des événements en lien avec le logiciel libre ou la culture libre près de chez vous.

Notre émission se termine.

Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission : Florence Chabanois, Sarah Trichet-Allaire, l’incroyable Luk.
Aux manettes de la régie aujourd’hui, Frédéric Couchet.
Merci également aux personnes qui s’occupent de la post-production des podcasts : Sébastien Chopin, Élodie Déniel-Girodon, Nicolas Graner, Lang 1, Julien Osman, bénévoles à l’April, ainsi qu’Olivier Grieco, le directeur d’antenne de la radio.
Merci aussi aux personnes qui découpent les podcasts complets des émissions en podcasts individuels par sujet : Quentin Gibeaux, Théocrite et Tunui, bénévoles à l’April, ainsi que Frédéric Couchet.
Merci également à Marie-Odile Morandi et au groupe Transcriptions qui permet d’avoir une version texte de nos émissions.

Vous retrouvez sur notre site web, libreavous.org/275, toutes les références utiles de l’émission de ce jour ainsi que sur le site de la radio, causecommune.fm, ou dans les notes de l’émission si vous écoutez en podcast.

N’hésitez pas à nous faire des retours pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi des points d’amélioration.
Vous pouvez également nous poser toute question et nous y répondrons directement ou lors d’une prochaine émission.
Toutes vos remarques et questions sont les bienvenues à l’adresse bonjour chez libreavous.org.

Si vous préférez nous parler vous pouvez nous laisser un message sur le répondeur de la radio pour réagir à l’un de nos sujets de l’émission, pour partager un témoignage, vos idées, vos suggestions, vos encouragements ou pour nous poser une question. Le numéro du répondeur : 09 72 51 55 46.

Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission.
Si vous avez aimé cette émission, n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous et à faire connaître également la radio Cause Commune, la voix des possibles.

Pas d’émission mardi 5 mai. On se retrouve en direct le 12 ou le 19 mai.

Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve bientôt en direct et d’ici là, portez-vous bien.

Générique de fin d’émission : Wesh Tone par Realaze.

Média d’origine

Titre :

Émission Libre à vous ! diffusée mardi 28 avril 2026 sur radio Cause Commune

Personne⋅s :
- Étienne Gonnu - Florence Chabanois - Luk - Sarah Trichet-Allaire
Source :

Podcast

Lieu :

Radio Cause Commune

Date :
Durée :

1 h 30 min

Autres liens :

Page de présentation de l’émission

Licence :
Verbatim
Crédits des visuels :

Bannière de l’émission Libre à vous ! de Antoine Bardelli, disponible selon les termes de, au moins, une des licences suivantes : licence CC BY-SA 2.0 FR ou supérieure ; licence Art Libre 1.3 ou supérieure et General Free Documentation License V1.3 ou supérieure.
Logo de la radio Cause Commune utilisé avec l’aimable autorisation d’Olivier Grieco, directeur d’antenne de la radio.

Avertissement : Transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant⋅e⋅s mais rendant le discours fluide. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.