Philosopher avec des algorithmes Une histoire de l’intelligence artificielle - Le rêve de Leibnitz

Présentateur : Merci Mesdames et Messieurs d’être là un dimanche, à Agen, à 14 heures pour philosopher, c’est quand même formidable quand on voit le succès de ces rencontres. Nous sommes très honorés à l’association Les Amis agenais de Michel Serres [1], qui organisons ce festival, d’accueillir Luc de Brabandere, un philosophe belge. Il est diplômé de mathématiques et de philosophie à l’Université de Louvain, connu pour un certain nombre d’ouvrages et je cite peut-être le dernier d’entre eux, Petite philosophie des algorithmes sournois qui vient de paraître chez Eyrolles et que je vous conseille particulièrement.
Luc de Brabandere est probablement venu nous faire plutôt une histoire de l’intelligence artificielle que, comme on l’avait indiqué dans le titre il y a quelques semaines, « Philosopher avec des algorithmes », qui était peut-être trop précis, finalement, comme propos.
Je cède la parole à Monsieur de Brabandere en le remerciant chaleureusement d’être là, avec nous, à Agen aujourd’hui.

[Applaudissements]

Luc de Brabandere : Moi aussi je suis très impressionné de vous voir, merci beaucoup d’être là, je crois que la sono est bonne.
Je vais vous raconter une histoire qui a comme titre « Le rêve de Leibnitz ». La raison bien précise, il y a bien sûr une coïncidence qui n’en est pas une, c’est que Leibnitz était un peu le maître de Michel Serres qui avait fait sa thèse sur Leibnitz. J’ai eu le privilège de travailler un petit peu avec Michel Serres, je me souviens de deux/trois discussions avec lui. Le rêve de Leibniz c’est peut-être un peu le rêve de Michel Serres, on va voir tout à l’heure.
En fait, quel était le rêve de Leibnitz ? C’était l’idée qu’il était possible de calculer la pensée. On raconte que quand il discutait avec quelqu’un et qu’il y avait un désaccord il disait calculemus. Eh bien calculons !
Évidemment cette phrase s’impose avec le thème. On est à Agen, Michel Serres, bien sûr l’intelligence artificielle. J’ai écrit cette histoire il y a huit ans, elle est ici, le livre est en vente à la librairie, je ne vais pas vous parler de mon nouveau livre, mais plutôt de celui-ci parce que je trouvais qu’il s’imposait aujourd’hui à moi à Agen.
Cette histoire a un sous-titre – « Le rêve de Leibnitz » est le titre, je vais bien sûr l’expliquer – qui est « Trois mariages et un enterrement ». C’est un petit peu mystérieux, mais vous allez voir comment ça se déroule.
Mon point de départ c’est que l’informatique n’a pas commencé il y a 80 ans avec les premiers ordinateurs. J’ai fait mes études d’informatique avec ceci, ça s’appelle une règle à calcul. Il y avait un côté analogique avec la règle qui coulisse, de l’autre un côté digital avec une petite pique, on faisait glisser des trucs, vous pourrez la voir tout à l’heure, j’ai fait mes études avec ça, pourtant je ne me sens pas si vieux, c’est donc que ça va quand même très vite. De toute façon l’informatique n’est née ni avec ces machines-là, ni avec le premier ordinateur, ni même avec le calcul binaire, 0 et 1, qui date de George Boole [2] au siècle passé. Il faut, je crois, remonter à l’Antiquité pour bien comprendre d’où on vient.
Vous êtes sans doute intrigués par ce schéma, ce sont deux fleuves qui peut-être se mélangent et qui ne se mélangent pas, vous voyez un peu où je veux en venir. Je vais dérouler la conférence en 60 images, nous allons construire ensemble la fresque.
Tout en haut vous voyez deux fleuves, en tout cas deux débuts de fleuves. Il y en a un, à gauche, où vous voyez des pyramides. Le fleuve en haut à gauche c’est le fleuve des mathématiques. Le fleuve en haut à droite, c’est le fleuve de la logique. En fait, quand on remonte dans le temps, on est en présence de deux disciplines, toutes deux scientifiques, mais très différentes et beaucoup plus différentes qu’on ne le dit aujourd’hui et ce sera directement ma conclusion.

Les mathématiques sont nées, il y a très longtemps, probablement à Babylone. Trois/quatre mille ans avant Jésus-Christ, il y a eu un phénomène que certains ont appelé le Big Bang culturel – il y a eu le Big Bang de mon compatriote, le chanoine que vous connaissez, Georges Lemaître –, Jean-François Dortier [fondateur et directeur de la publication du magazine Sciences humaines, NdT] et les sciences humaines appellent ça le Big Bang culturel. Donc, aux environs de Babylone, en tout cas entre le Tigre et l’Euphrate, en Mésopotamie, quelque chose d’inouï s’est passé, un Big Bang culturel où tout à coup sont apparues les mathématiques, l’écriture, le droit, la cité, un grand nombre de choses, et les mathématiques sont nées là. Comment sont-elles nées ? Par l’invention du chiffre. C’est difficile à imaginer. Homo sapiens n’avait pas de chiffres, s’il avait trois moutons ou trois tomates, il faisait trois petites barres. En fait, le premier moment des mathématiques c’est l’invention du chiffre.
Un chiffre, ça paraît banal, en fait c’est très compliqué. Si, par exemple, il y a un groupe de personnes et vous dites « elles sont bronzées », on voit bien ce que c’est que bronzé, « elles sont belges », on peut voir ce que c’est, mais si vous dites « elles sont 13 », c’est quoi ? Ce n’est pas un qualificatif, ce n’est pas un prédicat des personnes. C’est quoi « 13 » ? C’est extrêmement difficile. Je vous passe la définition. C’est seulement Frege [3] qui, il y a en fait 200 ans, a proposé pour la première fois une définition du chiffre. Qu’est que c’est qu’un chiffre ?
Je crois donc que le début des mathématiques, c’est là.

Mon maître absolu c’est Bertrand Russell [4], c’est mon idole, c’est celui que j’aurais rêvé être. Il a vécu 97 ans. Il est né à Londres quand il n’y avait pas l’électricité, il est mort quand l’homme a marché sur la lune. Un personnage extraordinaire, j’aurais bien fait un livre rien que sur lui. Bref ! Un jour on lui a demandé « c’est quoi le chiffre 2 ? », et il a répondu « c’est ce qu’il y a de commun entre un couple de faisans et une paire de claques », pour montrer à quel point c’est difficile.
Le moment premier des mathématiques c’est un moment d’abstraction inouïe. Quelqu’un s’est dit, en voyant trois cochons et trois poules, « il y a quelque chose de commun entre ces deux ensembles » et est apparue l’abstraction du chiffre 3. Ça parait un peu drôle mais c’est là qu’il faut remonter.

Puis bien sûr, avec le chiffre, on n’est encore nulle part, parce que dès qu’on est au-delà de 10, bien sûr suivant les bases, les Babyloniens en avaient 16, ils montaient en hexadécimal. Peu importe ! À un moment donné, on invente le nombre, par exemple 23, où le 2 ne prend sa signification que si on sait où il se trouve. Le 2 ne vaut pas la même chose s’il est là [à gauche] que s’il est là [ à droite], etc.

Donc voilà les mathématiques qui, lentement, naissent, avec la première science des mathématiques qui est l’arithmétique, c’est la science des nombres – l’addition, la soustraction, etc.
La deuxième, c’est la géométrie. Sur la fresque, il y a les pyramides, ce n’est pas un hasard, c’est parce que les premiers mathématiciens, j’ai envie de dire un peu officiels, sont les Égyptiens, qui étaient des géomètres, plus que tout. Ils étaient très forts pour calculer déjà pas mal de choses, c’est déjà pas mal.
Il y a eu les Babyloniens puis les Égyptiens.

Je vais quand même dire deux mots de l’invention de l’autre côté, Héraclite [5] « on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve », c’est un petit clin d’œil, ça me faisait plaisir.

Disons que les mathématiques on ne sait pas très bien qui, on ne sait pas très bien quand, on voit vaguement tout. La logique pas du tout. La logique est née en Grèce, on sait très bien l’époque : les Stoïciens, Aristote [6], on peut dater, etc. Et la logique ce ne sont pas des mathématiques. Bien sûr, les deux disciplines partagent des points communs, il y a des démonstrations. Dans la logique, par contre, il n’y a pas de chiffres. Qu’est que la logique ? La logique c’est la science qui étudie les conditions de l’utilisation correcte du mot « donc ». Toute la journée nous disons « donc », tout le monde dit « donc ». Si vous observez avec un œil critique et un œil logique vous verrez que bien souvent, même très souvent, on ne devrait pas utiliser le mot « donc » parce que ce n’est pas correct. On entend : « Le terroriste était musulman, donc les Musulmans sont des terroristes. ». Tout le temps on entend des choses pareilles ! Non ! La logique est une science formelle qui a été développée par les Stoïciens, par Aristote, la nuance n’a pas beaucoup d’importance, je vais en reparler tout à l’heure.

On revient du côté des mathématiques, mais comme cela on a les deux bases.
Quel est le rêve de Leibnitz ? C’est de fusionner les deux grandes branches, c’était son rêve. On a su assez vite, enfin pas si vite, après une centaine d’années, on sait que le rêve ne se réalisera jamais et on verra comment ChatGPT se situe là-dedans.

On continue.
Les Égyptiens étaient extrêmement forts en géométrie. Ils ont réussi à calculer la circonférence de la Terre : 42 000 kilomètres. Incroyable ! Ils étaient à quelques pourcents. C’est prodigieux ! Comment avaient-ils fait ? Ils ont planté deux bâtons de la même hauteur à une distance de 1 000 km ou 5 000 stades, comme on disait à l’époque, et ils ont comparé le petit trait de l’ombre du piquet à deux endroits différents. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais l’angle est le même que l’angle au centre. Bref ! Ils ont réussi à calculer la circonférence de la terre. D’abord ils avaient vu sur la lune que la terre était ronde, ils devaient avoir une première idée. À une éclipse, ils ont dit « tiens, la terre est ronde, on va calculer ! ». C’est quand même extraordinaire de voir qu’au Moyen Âge elle est redevenue plate ! Je ne vais pas m’aventurer sur ce terrain-là. Bref ! Il ne faut pas se demander la force de certaines forces !Ils ont construit un triangle et l’angle ici est le même que l’angle au centre, je vous passe les détails, si vous voulez, je viendrai tout à l’heure, on pourra parler de la démonstration.

L’héritier des Égyptiens c’est bien sûr Platon [7] qui est sur son bateau. D’ailleurs on dit qu’il est écrit au-dessus de l’Académie, l’école qu’il avait construite, « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre », Platon était un géomètre. Bien sûr, il a un peu extrapolé puisque, dans la théorie de Platon, la science parfaite ce sont les mathématiques au sens large, mais au départ il était géomètre, donc il a creusé des tas d’idées. Par exemple, il est célèbre parce qu’il a postulé, pas encore démontré, qu’il n’y a que cinq corps géométriques parfaits. Un corps géométrique parfait, c’est un corps dont toutes les faces sont égales. Bien sûr, le cube, c’est archi-connu, la pyramide aussi, pour les trois autres c’est un peu plus compliqué, mais il a postulé qu’il n’y en a que cinq. Ça a été démontré 2 000 ans plus tard par Euler, ça n’a pas beaucoup d’importance, c’est pour montrer l’importance, je dirais, de la géométrie pour Platon.
Pour vous montrer aussi l’influence, 2 000 ans plus tard, un certain Kepler essaye de modéliser le système solaire. À l’époque, on ne connaissait que cinq planètes, Jupiter n’était pas encore connue. Donc, avec les cinq planètes principales, il a cherché des proportions qui correspondaient aux cinq corps platoniciens. Pour vous dire à quel point c’est dur, on ne va pas entrer trop dans les détails.

Donc voilà le départ : les Égyptiens, les Grecs, surtout Platon et son école. Les suivants sont les Romains.

Du côté de la logique, on voit notre ami Aristote qui est, bien sûr, le grand rival de Platon, le disciple, l’élève et un peu le rival. Il y a beaucoup de manières de poser Platon et Aristote, mais une manière très claire c’est : Platon est un mathématicien, Aristote est un logicien, logicien par accident puisqu’il était empiriste. Il voulait avoir l’outil sous la main qui lui permette de démontrer des choses.

De quoi est-il parti ? Vous voyez Achille qui court après la tortue, c’est ce qu’on appelle les paradoxes de Zénon [8]. Par moment, chez les Grecs, il y avait des gens un peu énervants, ce sont un peu les Coluche de l’époque, qui venaient avec des petites intrigues, par exemple un certain Zénon qui disait : « Si Achille court après la tortue, si on donne un avantage à la tortue, jamais Achille ne la rattrapera parce que s’il va là où elle était, elle n’est plus là, etc. », c’est ce qu’on appelle les paradoxes de Zénon. Ça énerve un peu Aristote, il a donc essayé d’établir les lois de la logique, j’y reviendrai tout à l’heure. Il est connu par ce qu’on appelle le syllogisme : « Socrate est mortel, etc. », de forme A et B. Il a fait une étude approfondie des formes simplistes du raisonnement, qu’on appelle à l’époque le syllogisme, qui, d’une certaine manière, est le premier algorithme. C’est la première tentative qu’il n’y a jamais eue de modéliser la pensée. Bien sûr, le syllogisme c’est dérisoire. Il est allé très loin. D’ailleurs mon idole, Bertrand Russell, a écrit un texte, à 18 ans, dans lequel il dit mot pour mot : « La logique d’Aristote est fausse de A à Z et le peu qui n’est pas faux ne sert à rien », signé Bertrand Russell, bien à vous, cordialement. En fait, il avait tout à fait raison mais, à 18 ans, il fallait quand même le faire ! Après 2 500 ans, ce n’est quand même pas mal ! Bref, voilà la logique et le départ de la logique c’est en gros ça.
Donc Aristote a examiné 256 formes différentes de A et B, avec toutes les variantes, etc., il a dit « là-dedans il y en a 19 qui sont correctes ». C’est le départ et c’est quand même incroyable quand on voit tout ce qu’il a fait. Il est mort à 63 ans, il a passé deux ans sur l’île de Lesbos où aujourd’hui il y a tous les camps de migrants, etc. Quand on lit sa vie on se demande comment c’est possible. Pour moi, c’est le plus grand de tous, de toute façon ce que je pense n’a aucune importance !

On continue, on retourne de l’autre côté.

On a retenu les Égyptiens, les Grecs, les suivants sont les Romains. J’ai mis un petit Colisée et un chiffre romain.
Ce qui est assez incroyable, c’est que les Romains n’avaient pas le chiffre 0. Le 0 n’existait pas. XV, vous connaissez les chiffres romains, il n’avaient pas le 0. On se demande comment c’est possible. C’est possible et ils l’ont fait comme je vous fais : XV + XV ça fait XXX. Bref ! D’où est venu le zéro ? Sur la gauche vous aurez vu un palais arabe et, qui va débarquer, c’est Al-Khwârizmî [9] géant de la science arabe, on est un peu avant les années 1 000. Ce géant amène les chiffres arabes qui, d’ailleurs, n’étaient pas arabes, ils venaient des Indes, on peut toujours revendiquer, je vois monsieur qui approuve, chacun défendre, c’est très difficile de savoir qui a inventé les choses. Il a donc amené le zéro. Bien sûr, il a amené beaucoup d’autres choses et il a amené aussi l’idée de l’algèbre, algorithme, Al-Khwârizmî, algèbre, c’est la bande qui est venue de là-bas. Donc une toute nouvelle manière de faire les mathématiques, parce que depuis les Égyptiens c’était en gros plus ou moins logique. Tandis qu’ici, il y a une révolution. Le zéro a fait trembler la communauté scientifique. C’était au Moyen Âge, on avait un peu peur de ces forces, etc. Donc est arrivé un autre courant, il y avait la géométrie, l’arithmétique, maintenant on a l’algèbre.
L’étape suivante, en toute logique, c’est le premier mariage dont je parlais tout à l’heure, vous vous souvenez, « Trois mariages et un enterrement », vous connaissez son nom : c’est Descartes [10].

Que dit Descartes ? Il dit que c’est un peu idiot d’avoir deux disciplines tellement séparées, d’avoir la géométrie d’une part, l’algèbre de l’autre côté, pourquoi ne fait-on pas une discipline ? C’est ce qui est devenu la géométrie analytique ou géométrie algébrique. Vous voyez cette planche, le x et le y, même enfant je n’avais jamais imaginé, je n’avais même jamais compris pourquoi on parlait des axes cartésiens. En fait, c’est parce que c’est lui.
Voilà donc le premier mariage, plutôt une réussite, entre le courant algébrique venant des Arabes et la géométrie analytique, ce qui permettait au même concept d’avoir à la fois un dessin et une équation. On dessine un cercle, on fait x2 + y2 = r2. On a les deux et tous ceux qui ont suivi – on a toujours du mal à attribuer l’invention de quelque chose à quelqu’un –, tout ce courant a permis, en fait, l’explosion de la science physique, astronomique, etc., que d’ailleurs Galilée va utiliser. Ça va ouvrir quelque chose d’extraordinaire.
C’est donc le premier mariage plutôt réussi.

Notre ami Leibnitz, dont j’ai parlé tout au début, est au cœur de la fresque, d’ailleurs vous verrez, quand j’aurai terminé il est vraiment en plein milieu. Que fait Leibnitz ? Il se dit, je l’ai annoncé tout à l’heure, « je vais faire le grand mariage des mathématiques et de la logique », et là, ce sera plutôt un enterrement, on verra tout à l’heure. En tout cas, ils se sont mariés ou il a essayé de les marier. Calculemus. Pourquoi se disputer ? Pourquoi chercher la réponse ? Calculons, calculons, et c’est donc l’hypothèse qu’il y avait suffisamment de points communs et qu’on pouvait fusionner mes deux branches, mes deux fleuves.

On va mettre Leibnitz de côté pour quelques instants, on va recreuser un peu les deux côtés.

Si ma mémoire est bonne, le suivant c’est Pascal [11]. Beaucoup de choses avec Pascal, pour lui il faudrait toute une conférence, nous sommes à 400 ans de sa naissance.
Il faut bien comprendre que quand Descartes a ouvert la porte de la fusion des deux, plus le courant de pensée de la Renaissance, ça a ouvert des possibilités incroyables et dans le genre contestataire de génie, Pascal était très fort. Par exemple Aristote, toujours lui, avait dit « le vide est impossible. » Pascal dit « ce n’est pas sûr ». Aristote avait dit « le hasard n’existe pas ». Pascal dit « ce n’est pas sûr ». Vous voyez le point de départ. Pascal a ouvert une nouvelle discipline qui est le calcul des probabilités. On a ce qu’on appelle le triangle de Pascal, sans surprise, qui est la distribution des courbes de probabilité, ça n’a pas beaucoup d’importance.
Il y a donc eu une espèce d’explosion d’idées, en plus il y avait le courant de la Renaissance, le triomphe de la raison, vous connaissez l’histoire.
Bien sûr, la science et les mathématiques ce sont souvent une succession de points de vue qui s’opposent. Là j’ai mis le Roseau pensant un peu sous une forme d’arbre de décision, parce que ça m’amuse.

Cinquante ans après Pascal, qui voilà ? Thomas Bayes [12], totalement inconnu pendant 200 ans, 300 ans et qui est la superstar de l’Internet. Pourquoi ? parce que Thomas Bayes, qui était un abbé anglais, a inversé la relation de la cause et de l’effet. Je résume. Pascal a étudié les probabilités dans le sens : étant donné une cause, quelle est la probabilité de l’effet ? J’ai un dé, la cause, je le jette, quelle est la probabilité d’avoir un 5 ?
Bayes s’est dit « je vais le faire à l’envers. Étant donné un effet, quelle est la probabilité de la cause ? ». Vous imaginez ! C’est complètement fou. Pendant 250 ans on a laissé ses livres de côté et au moment des algorithmes, on s’est dit « comment s’appelait-il le gars qui a fait ça ? », et Bayes est au cœur de quasi tous les algorithmes. Par exemple vous achetez un livre, c’est l’effet, quelle est la cause ? La 1, je peux vous recommander tel autre livre. Toute la détection des spams, par exemple, fonctionne grâce à Bayes. Quand vous avez un mail qui est du spam, comment la machine se dit « tient ? ». C’est parce qu’elle voit l’effet, elle remonte à la cause et se dit « je crois que cette cause-là n’est pas sérieuse et je décide que c’est un spam. » Je ne vais pas entrer trop dans les détails, mais coup de génie.
Là c’est la formule de Bayes, elle est magnifique, mais je vous l’épargne.

Descartes et toute cette bande, ils sont toute une bande. Le suivant c’est Galilée [13].
Bien sûr Pascal, Bayes, etc., sont du côté de Platon, ce sont des enfants de Platon. Galilée a écrit dans un livre « le monde est écrit en langage mathématique. », plus platonicien que ça, il n’y a pas moyen !
Galilée est lui aussi un génie, un génie multiple. D’abord, il a écrit en italien, il a donc commencé à rendre la science un peu plus accessible, parce qu’avant tout savant qui se respectait écrivait en latin, je viens d’apprendre qu’à Rome on a rouvert une université où on doit parler latin ! Il a aussi fait une deuxième révolution, il a utilisé des instruments. Il avait un copain, en Hollande, qui faisait des lunettes. L’instrument c’était méprisable pour un savant, il y avait la technè et l’épistémè, on fait la science dans sa tête, pas avec des outils ! La technè c’est pour les techniciens. Il a fait beaucoup de progrès dans pas mal de choses, il a observé, grâce à sa lunette, des satellites de Jupiter et les phases de Vénus. Il a prouvé, comme cela, qu’en fait Copernic avait raison. Bien sûr, s’il y a des phases sur Vénus, Copernic a raison. Il n’a pas osé trop le dire, il a échappé de justesse à l’horreur, d’ailleurs son maître, Giordano Bruno, a été brûlé en 1 600, sur la place Saint-Pierre, parce qu’il prétendait plus ou moins la même chose. C’est Jean-Paul II qui s’est excusé au nom de l’église 400 et des années plus tard. Il y a aussi des progrès à faire ! Bref Galilée, pur produit de Platon, la branche mathématique est un peu plus large.

Le suivant, Euler [14] c’est un peu plus tard, considéré comme le plus grand mathématicien de tous les temps. Il n’y a pas de hit-parade, il n’y a pas de ranking et ça m’est égal.
Euler habitait dans une petite ville qui s’appelait Kaliningrad, qui est aujourd’hui une enclave réclamée par les Russes, qui se trouve coincée entre la Lituanie et l’Estonie. C’est tout petit, c’est réclamé par les Russes. En fait, la ville s’appelait Königsberg et on l’a rebaptisée en Kaliningrad aujourd’hui, peu importe. Cette ville est bien sûr autour d’un fleuve et ce fleuve a deux îles qui sont reliées par sept ponts. Euler habitait là, il s’est mis dans la tête de faire une promenade qui passe par les sept ponts, il s’est dit « j’ai un peu de temps, je vais faire ça. » Premier essai, raté ; deuxième essai, raté. Il a prouvé, parce que les mathématiciens aiment bien prouver, que c’était impossible de faire une promenade en ne passant qu’une seule fois sur chacun des ponts. Euler a ainsi proposé le premier texte de la topographie des réseaux, on est quand même longtemps après Galilée.

Tant qu’à faire, on est à Königsberg, un autre habitait là-bas, que vous connaissez évidemment, Emmanuel Kant [15]. Il est dans la fresque certainement pas par son apport aux mathématiques, il n’a rien fait, et certainement pas à la logique non plus. Emmanuel Kant a quand même dit dans un texte : « La logique d’Aristote est une science achevée. » On peut être très malin et dire des très grosses bêtises. Il justifie sa place là parce qu’il habitait Königsberg. La pendule, c’est parce qu’on dit qu’il passait tous les jours à la même l’heure, de façon tellement précise, que les gens réglaient leur montre sur son passage.
Mais surtout Kant a inversé la relation de l’homme et du monde. Donc plutôt que d’avoir, comme depuis 2 000 ou 3 000 ans des personnes qui essayent de comprendre comment le monde marche, il dit un truc du genre « tu ne vois pas le monde tel qu’il est, tu le vois tel que tu es, etc. » Il a rendu possible, et ça justifie sa place ici, l’idée même de la psychologie, de la sociologie et de toutes les sciences qu’on appelle aujourd’hui humaines. On est là avec Kant et je suis quand même content de l’avoir mis.

Est-ce que ça va ? Oui ? Bon, Nous sommes environ au milieu de l’histoire.

Là vous voyez apparaître quelqu’un, George Boole [2], pas George Bush, George Boole. Il est mis dans la droite ligne de Leibnitz parce que c’est celui qui, chronologiquement, a été le plus loin dans le rêve de Leibnitz. On est quand même 200 ans après, Leibnitz est le rival de Newton. On est 100 ans plus tard. Que veut faire George Boole ? Il veut fusionner l’algèbre et le syllogisme, c’est son travail. J’ai lu ses textes, c’est touchant, c’est vraiment extraordinaire. Il y a quelque chose de dérisoire parce que, bien sûr, ça ne marche pas, d’ailleurs il va se cogner contre le barrage, boom ! Par contre, dans tous ses calculs, à un moment donné, il a proposé une équation x2 = x qui n’a que deux solutions, 0 et 1. Ça vient de là et c’est vraiment prodigieux. Avec Boole, d’une certaine manière, on est à la fin d’un premier chapitre de la logique, j’ai envie de dire ça. La logique, en fait, n’a que deux chapitres. Il y a la logique d’Aristote, jusqu’à Kant, puisqu’il dit qu’Aristote a raison et puis il y a ce qui a suivi, que je vais essayer de décrire maintenant.

Le premier dont je vais parler c’est Gödel [16], pas très très connu mais très important. C’est celui qui a prouvé que le rêve de Leibnitz ne se réalisera jamais, c’est ce qu’on appelle le théorème d’incomplétude, il a prouvé que ce n’était pas possible.
On arrive donc maintenant à ce qu’on appelle l’époque moderne de la logique.
La logique n’a que deux chapitres, un qui commence avec Aristote et finit avec Kant et le deuxième qui commence peut-être là et qui n’est pas fini. Dieu sait s’il finira un jour !
Gödel est tombé, finalement il s’est noyé. Tout le monde a été très troublé. Que dit Gödel ? Que le vrai et le démontrable sont deux choses différentes. Leibnitz disait « si c’est vrai, c’est démontrable ». Gödel dit non. Il peut y avoir des choses vraies qui ne sont pas démontrables, il met un certain nombre de conditions, mais ça n’est pas très important.

On continue.
Rappelez-vous ce que je disais de Kant. Kant a ouvert la possibilité de la psychologie. Je sors totalement de mon domaine de compétence, ne me posez pas trop de questions là-dessus. Par contre, les amateurs, comme moi, nous acceptons de dire que dans la psychologie il y a eu deux courants majeurs au 20e siècle.
En gros, la première moitié du siècle, à droite, c’est ce qu’on appelle le behaviorisme, c’est-à-dire le comportementalisme qui part de l’hypothèse que je peux comprendre un individu si je sais le type de réaction qu’il apporte à certaines actions. Si je connais toutes les réactions qu’il apporte aux sollicitations qu’il reçoit je vais le comprendre. C’est ce qu’on appelle le behaviorisme et j’y reviendrai. Ce n’est pas un hasard du tout que le behaviorisme est du côté d’Aristote, du côté de la logique.
Par contre, dans la seconde partie du siècle passé, à partir des années 50, il y a une espèce de métaphore informatique surpuissante qui s’est développée, qu’on appelle le cognitivisme, qui est l’idée que, finalement, il y a beaucoup de similitudes entre un cerveau et un ordinateur, un ordinateur et un cerveau, et qu’il y a moyen de comprendre, à l’intérieur, le fonctionnement de la psychologie. Je vous dis que je sors de mon domaine de compétence, mais je m’étonne quand même quand on dit, que j’ai entendu encore l’autre jour, « le cerveau c’est un peu comme un ordinateur » ; c’est un peu comme dire « un soudeur c’est un peu comme un fer à souder » ! Il faut peut-être inverser la chose, mais c’est une autre parenthèse.
Donc deux courants dans mon fleuve, la psychologie et le behaviorisme qui va amener la cybernétique.

Russell [17], mon idole, qui est en fait celui qui a attaqué Aristote de la manière la plus violente qui soit, a ouvert la nouvelle logique, le deuxième chapitre. Aristote disait la logique des prédicats, donc les adjectifs, Russell dit la logique des relations. Pourquoi ? C’est indispensable parce que très vite la logique des prédicats ne marche pas. Si je dis « Luc est ingénieur », c’est bon, mais si je dis « Agen est au sud de Bruxelles », « au sud » n’est une caractéristique ni d’Agen, ni de Bruxelles, c’est pour cela qu’il a ouvert la logique des relations. Il a même introduit une nouvelle nomenclature. Bien sûr, il s’est opposé à son disciple, mais c’est récurrent dans le monde de la philosophie, qui s’appelait Wittgenstein. Ils se sont rencontrés à Cambridge et très vite Wittgenstein a dit « je ne suis pas d’accord avec toi », mais c’est un peu la philosophie aussi.
Voilà donc les fondements de la nouvelle logique et Russell a attaqué de front le paradoxe. En fait, il y a deux paradoxes de base : celui dont j’ai parlé tout à l’heure, Achille qui ne sait pas rattraper la tortue, qui a été dissous dans l’algèbre de Leibnitz ; le deuxième paradoxe est celui d’Épiménide [18], l’auto-référent. Par exemple, si je dis « maintenant », je mens. Si je mens, je ne mens pas et si je ne mens pas, je mens, c ’est le deuxième truc. Russell a attaqué et il a proposé quand même des choses intéressantes, mais il a reconnu lui-même ne pas être arrivé au bout de son travail. Il a vécu très longtemps et il a pu oublier un petit peu, mais ce n’est pas vraiment une réussite.

Je le disais tout à l’heure, les deux courants de la psychologie : d’un côté le behaviorisme, étudier les gens par rapport à leur comportement, a donné la voix à ce qu’on appelle la cybernétique qui a donné le cyberespace. Cybernétique vient de κυβερνητική en grec et κυβερνητική veut dire piloter, gouverner. Cybernétique et gouvernement ont la même étymologie, c’est quand même assez étonnant. C’est ce qu’on appelle la boîte noire, il y a eu toute la théorie des systèmes, etc., c’est un courant qui, en fait, conduit à la robotique, à ces choses-là.
De l’autre côté, le cognitivisme qui part de l’autre hypothèse – je dois comprendre ce qu’il y a dedans pour comprendre l’individu –, a ouvert la voie à ce qu’on appelle aujourd’hui l’intelligence artificielle, avec, bien sûr, le plus célèbre d’entre eux, en tout cas le premier chronologiquement qui est Alan Turing [19], qui a fait la première tentative de modéliser ce qu’on appelle la machine universelle.

On retient simplement Wiener d’un côté avec la cybernétique, Wiener [20] qui a dédicacé son livre à Leibnitz, c’est la même bande, tout cela se tient. Alan Turing, dont vous avez peut-être vu le film, Imitation Game, vous connaissez son histoire, c’est à la fois tragique et incroyable, c’est le début de ce qu’on appelle aujourd’hui l’intelligence artificielle, expression que je n’aime pas, en tout cas dans sa forme mise au singulier.

On continue encore un tout petit peu, on arrive à ce qu’on appelle la machine de Turing, qui est décomposer toute réflexion en une succession d’étapes.

Il y a un phénomène très intéressant dans mon histoire. Je dirais que les deux côtés rebondissent, l’un aide l’autre et l’autre aide l’un. Bien sûr, chronologiquement, les mathématiques ont précédé l’informatique, ça c’est sûr. J’ai apporté une carte perforée pour quelques nostalgiques, sans doute, dans la salle.
En fait, il y a eu une espèce de retour d’ascenseur.
Bien sûr les mathématiques ont été nécessaires au début de l’informatique, c’est archi clair, mais en retour, renvoi d’ascenseur, l’informatique a permis de nouvelles formes de mathématiques, notamment pour ce qu’on appelle la géométrie fractale. Ça vous dit quelque chose ? Je ne vais pas trop insister. Qu’est-ce que la géométrie fractale ? C’est quelque chose qui était impossible sans ordinateur. L’article un peu référence de Mandelbrot [21] s’appelle « Quelle longueur a la côte de la Grande-Bretagne ? » [How Long Is the Coast of Britain ? Statistical Self-Similarity and Fractional Dimension] et il répond « ça dépend qui vous êtes. » Réponse un peu surprenante parce que la Grande-Bretagne, c’est la Grande-Bretagne ! Regardez bien ici, il y a les moutons et puis voyez, il y a une fourmi. Mandelbrot dit que pour une fourmi la côte est beaucoup plus longue que pour un lapin, et pour un lapin c’est plus long que pour un cheval et, en fait, plus vous avez de grandes jambes plus la côte… Il a développé une mathématique absolument troublante, c’est devenu une star, il a été engagé par IBM, il est mort il y a une quinzaine d’années, et il a vraiment ouvert un nouveau champ des mathématiques qui est la géométrie fractale. Il est arrivé à essayer de trouver les équations des nuages par exemple, les équations des fleurs et de tas d’autres choses. Tout ça ce sont un petit peu des têtes de chapitres que j’évoque, mais j’avais envie de le citer. Surtout cette idée de ping-pong : la mathématique développe l’informatique, merci beaucoup, en retour je vous explique ceci.
On continue.

Le troisième mariage, j’en avais annoncé trois, je répète :
algèbre et géométrie tout au début,
logique et mathématiques qui se termine par l’enterrement, j’en ai déjà parlé,
il y a un troisième mariage qui a réussi c’est celui-ci et c’est Shannon [22]. Qu’est-ce qu’il a fait ? Sur le barrage on a mis une centrale électrique. Shannon est mort il y a 20 ans, il n’y a donc pas tellement longtemps, et je dis, dans le livre, qu’il a été le plus grand génie inconnu de l’histoire de l’informatique. Qu’est-ce qu’il a voulu faire ? Il a voulu trouver la théorie de l’information.
Prenons l’énergie. Il y a des moteurs, des trucs qui tournent, etc., et il y a une science qui sous-tend les moteurs qui s’appelle la thermodynamique avec, assez connus, les deux grands principes : la conservation de l’énergie – rien ne se perd, rien ne se crée –, et la dégradation de l’énergie. Avec de l’électricité on peut faire de l’eau chaude, avec de l’eau chaude on ne sait pas faire de l’électricité, etc., en tout cas si on n’a qu’une source.
Shannon s’est dit « d’abord je vais fusionner deux choses — ce sont les mariages —, je vais reprendre toute cette idée de la logique des 0 et des 1 et je vais coupler ça avec les circuits électriques, les interrupteurs pour allumer la lampe, on/off ». Il a fait la toute première science de l’information binaire. J’avais fait mon mémoire sur ce bonhomme qui était totalement inconnu à l’époque et c’est assez incroyable la façon dont il a réussi à faire une analogie avec l’énergie. Dans ses livres, il dit qu’il y a une conservation de l’information et il y a une dégradation de l’information. Il parle de rendement. Par exemple en français, quand on dit « parce », il y a toujours « que ». Mais pourquoi dit-on « que » si « parce » suffit ? Il a fait une théorie du codage, etc., c’est donc le plus grand génie d’Internet, dont personne ne parle, il est mort en 2002, après la naissance de Google. Ce sont quand même des vies incroyables !

Shannon a été suivi, bien sûr, par un certain nombre de personnes. Je me suis un peu amusé, j’arrive au bout de ma fresque avant de faire les commentaires.

L’open source, c’est un clin d’œil parce qu’en anglais on ne dit pas « source ». Bref, il y en a pour tous les goûts ! Le cloud, le big data tant qu’à faire.
Et le dernier que je mets sur la fresque c’est un cygne noir. Vous connaissez la métaphore du cygne noir. Aujourd’hui, le cygne noir qualifie les événements totalement peu probables mais qui se passent avec un effet gigantesque, c’est ça un cygne noir. D’où cela vient-il ? C’est un peu une métaphore. Dans les années 1 700 et quelque chose, l’Occident était convaincu que les cygnes étaient blancs. Très bien. Un explorateur anglais va jusqu’en Australie et voit, pour la première fois dans notre histoire européenne, un cygne noir. Boum ! Ça veut dire que la théorie à propos des cygnes est incorrecte, c’est Popper qui raconte cette histoire et aujourd’hui je dirais que le cygne noir c’est la manière dont on qualifie des événements très improbables avec un énorme impact.
Ma fresque est terminée, c’est la dernière image, d’ailleurs je vais la mettre dans sa complétude.
Comment aller plus loin ? On n’en sait rien. Pourquoi ? Parce qu’il y a deux types d’incertitudes :
il y a une incertitude de type 1, quand la question est dans l’air. Par exemple, qui va gagner les élections américaines l’année prochaine ? Vous ne savez pas, moi je ne sais pas, personne ne sait, mais tout le monde y pense, donc la question est dans l’air, donc, en permanence nous y pensons ;
il y a un deuxième type d’incertitude, c’est quand la question n’est pas dans l’air. Par exemple, jamais personne ne s’était posé la question de savoir si Volkswagen était capable de tricher à une échelle pareille sur les émissions des moteurs. Quand il est apparu que la réponse était « oui », le choc a été d’autant plus violent que personne ne s’était jamais posé la question.
Ce sont deux types d’incertitude très différents.

Ce qui va se passer dans ce monde-là, autrement dit en aval de mes fleuves, je n’en sais rien ! J’ai écrit mon premier livre il y a 40 ans, sur Internet, Les Infoducs. Un nouveau mot, un nouveau monde, j’étais quand même assez fier, mais le cygne noir que j’ai complètement loupé c’est le sans fil. Toutes mes hypothèses étaient avec des fils, des petits, des gros, etc. En fait, on est dans la situation du cygne noir plus que jamais.
Je ne sais absolument rien de ce qui va se passer, mais l’intelligence artificielle, que je n’aime pas, je préfère dire les intelligences artificielles, a pris je dirais il y a un an. S’il y a un an nous avions été ici, dans cette salle, à mon avis personne n’avait jamais entendu parler d’OpenAI et de ChatGPT. Ça a été ouvert le 30 novembre. En un an regardez ce qui se passe.
C’est comme cela que je vais terminer.
J’ai fait ce livre il y a huit ans, sans y avoir pensé. Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? C’est un Big Bang dans l’histoire de l’informatique que je peux décrire la manière suivante.
Le mot « intelligence artificielle » est apparu il y a une cinquantaine d’années. Les premiers textes avec artificial intelligence ont une cinquantaine d’années. Pendant 40 ans, des tas de travaux ont été faits avec une hypothèse partagée par tout le monde : il existe des lois de la pensée, des règles de la pensée et des règles du langage et si j’ai une machine assez puissante, que je mets toutes les règles dedans, la machine pensera et la machine parlera. Cette hypothèse est arrivée à un cul-de-sac. Il y a cinq, six, sept ans, la communauté scientifique a dit « nous nous sommes plantés. On n’y arrivera pas. Il y a trop d’exceptions ! ». Pourquoi dit-on chocolat et choléra ? Et pas cocola et choléra ? Dans les deux cas ça s’écrit « cho ». Il y a certainement une explication, un mot vient de je ne sais où, etc. Les règles n’existent pas.
Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? L’intelligence artificielle entre dans un nouveau chapitre qui a commencé il y a un an. Je suis content qu’on n’ait pas fait les journées il y a un an parce que je serais bien à côté de la plaque ! Qu’est-ce qui se passe ? On a abandonné, « on », c’est la communauté scientifique qui a abandonné l’espoir de trouver les règles de la pensée et les règles du langage. Ni la pensée ni le langage ne peuvent être mis sous une forme de règles – au pluriel il faut un « s », etc. On ne le fait plus, mais que se passe-t-il ? Grâce à la taille des machines qui est pratiquement infinie maintenant, ChatGPT ce sont des milliards de pages, quasi infinie, on peut approcher la logique par la statistique. ChatGPT n’écrit pas, ChatGPT calcule. Pour ChatGPT, une phrase est un ensemble de mots qui ont une certaine probabilité dans la totalité de toutes les phrases possibles et le but de ChatGPT c’est de calculer le mot suivant.
On a un mouvement fondamental dans mon schéma, c’est un retour de la gauche vers la droite. Tout ce que j’ai dit à propos de Turing, etc., était plutôt du côté platonicien. Avec ChatGPT, on retourne de l’autre côté avec Aristote, on retourne à une forme plutôt empirique du sujet, d’expérience, d’ailleurs ChatGPT apprend. Je suis beaucoup dessus, les progrès sont inouïs, j’ai peur d’utiliser ce mot-là, mais on sent bien qu’il y a un mouvement de type cybernétique, il y a une boucle : vous dites un mot, ce n’est pas vrai, il va directement… Vous voyez ce que je veux dire.
D’une certaine façon sur ce schéma-là, on vit aujourd’hui un grand retour et on est de nouveau du côté droit, ce que personne n’avait imaginé, ne fusse qu’il y a deux ans. OpenAI, inconnue par tout le monde il y a un an, a été valorisée vendredi passé 90 milliards de dollars. Ils ne sont même pas 450. 90 milliards c’est huit fois le constructeur automobile Renault. Une petite bande de types en basket qui vaut huit fois Renault. Ça vient d’où ? Ça vient de l’espoir de la valorisation à terme que les gens croient dans le système, en tout cas admettent.

Donc sur le schéma, et je vais ensuite peut-être tirer un mot de conclusion, on a une espèce de grand retour totalement inattendu du côté droit et le balancier sans doute va continuer encore longtemps.

Pour mon métier, comme professeur, j’ai été beaucoup sur ChatGPT, j’ai mis mes propres questions d’examen en philosophie, c’est impressionnant. Par exemple, j’ai demandé comment serait le monde d’aujourd’hui si Platon avait été une femme ? Je m’étais dit « là je vais quand même marquer un point ». Eh bien non, la machine commence en disant « dans l’Antiquité, la femme n’avait pas de place, elle ne pouvait pas voter, en fait, elle était éliminée », c’était un des rares points d’accord entre Platon et Aristote. Pas de femmes ! Il y a un argument aujourd’hui en disant « si une femme particulièrement… était apparue, peut-être qu’elle aurait changé le statut de la femme dans l’Antiquité et peut-être que… » , c’est absolument bluffant.

Que faut-il conclure de tout ceci ? Rien, ça c’est sûr. Les cygnes noirs sont omniprésents.
Le but que j’ai poursuivi c’est de vous inviter à ce voyage un peu comme un guide en disant que si on remonte tout en haut, si on prend un peu de distance, eh bien peut-être qu’on pensera mieux le futur.
Merci beaucoup.

[Applaudissements]

Luc de Brabandere : C’est dans les habitudes des Journées Michel Serres de se retrouver. La fresque que je viens de faire est dans le bouquin. De toute façon, je vous retrouverai si vous le souhaitez dans l’agora ou à la librairie.

Présentateur : Vous retrouverez l’ouvrage sur l’Agora.
Votre conclusion est une belle transition avec le débat qui va suivre à partir de 15 heures 30, avec Alexandre Gefen, animé par Apolline Guillot, « Vivre avec ChatGPT » [23], je vous invite évidemment, si vous voulez aller plus loin, à rester dans cette salle. Peut-être avez-vous quelques questions à poser à Luc de Brabandere avant son départ vers l’agora. N’hésitez pas, c’est ouvert.
Par rapport à cette petite histoire de l’« homo informaticus », en quelque sorte, qu’il nous a narrée avec beaucoup d’humour, l’humour belge, et tous les ouvrages, la dizaine d’ouvrages qu’il a publiés, des petites philosophies que je vous invite à lire, que ce soit le dernier que je citais, Petite philosophie des algorithmes sournois, vous avez aussi Petite philosophie des histoires drôles, Petite Philosophie des mathématiques vagabondes, Petite Philosophie de nos erreurs quotidiennes. N’hésitez pas à lire Luc de Brabandere, mais, dans l’immédiat, auriez-vous quelques questions à lui poser ?

Public : Bonjour. C’est juste une question de clarté par rapport à ce que vous avez dit quand vous parlez parlé de l’enterrement, des trois mariages et de l’enterrement, c’était par rapport à Leibnitz ?

Luc de Brabandere : À Gödel, le deuxième mariage. Donc les trois mariages : le premier c’est la géométrie et l’algèbre, plutôt une réussite, le troisième, l’électricité, les circuits électroniques et le 0/1, plutôt une réussite ; le deuxième chronologiquement, Leibnitz, un échec prouvé, mais un échec, on se comprend.

Public : Bonjour. Un scientifique russe m’avait dit un jour « vous allez être envahis par Internet dans les années 80. » Il m’avait sorti une phrase assez étonnante, il m’avait dit « Internet est une bibliothèque morte. » Que pensez-vous de cette expression ?

Luc de Brabandere : Paradoxalement, je dirais qu’elle n’est pas morte mais qu’elle n’est pas vivante, si je peux me permettre. Pas morte quand on voit tout ce qui s’y passe, mais pas vivante au sens que j’appelle la vie. Pour moi la vie c’est vous, c’est moi, ce sont les émotions, c’est le contexte, c’est le plaisir, c’est le rire, ce sont ces choses-là.
En résumé, ChatGPT imite l’être humain mieux qu’aucune machine ne l’a jamais fait, mais en rien ça ne lui donne une quelconque humanité. J’aime bien l’idée de la mort. À la fois ce n’est pas mort parce qu’il s’y passe beaucoup de choses, par contre ce n’est pas vivant non plus, c’est autre chose.
J’aime bien dire que la raison même d’un outil, son essence comme on dit en philosophie, c’est d’être plus fort que l’être humain. Personne ne va faire des lunettes pour voir moins bien. Si on fait des lunettes, c’est pour voir mieux. Eh bien, si on fait des ordinateurs, c’est pour faire mieux un certain nombre de choses. Donc ne nous étonnons pas, c’est fait pour ça, mais ça ne change en rien son statut d’outil.
J’ai commencé il y a 40 ans sur ce sujet. Un des tout premiers livres que j’avais lu s’appelait Mindstorms : Children, Computers, and Powerful Ideas de Seymour Papert, qui est un des tout premiers livres sur l’enseignement assisté par ordinateur pour les enfants. La dernière phrase du livre : « Finalement, la question est de savoir qui programme qui. Est-ce que c’est l’enfant qui, avec sa souris, donne une instruction à l’ordinateur ? Ou bien c’est l’ordinateur qui, par un message, fait en sorte que l’enfant bouge sa souris ? ». C’est génial. Quarante ans plus tard je pense encore à cette phrase. C’est la même chose : est-ce que nous utilisons Internet ou est-ce qu’Internet nous utilise ? Aujourd’hui, malheureusement, je crois qu’on a trop peu de l’un et trop de l’autre. Beaucoup de gens ne réalisent pas à quel point Internet nous utilise et ce n’est pourtant pas difficile de s’en rendre compte. Il y a moyen de faire des tests un peu comme Aristote ou ces disciplines-là. On peut tester. Si maintenant, tous ensemble, nous prenons notre téléphone et nous tapons par exemple « hôtel à Florence », nous n’allons pas avoir les mêmes réponses. Pourquoi ? Parce que le système sait de vous beaucoup de choses, si vous êtes un habitué de l’Italie, on ne va pas vous recommander la même chose que si c’est la première fois, etc. Donc des tas de petites choses, comme cela, me permettent d’approcher mieux les algorithmes.
Une histoire que je trouve extraordinaire, si vous avez encore deux/trois minutes. Un journaliste du magazine Wired en Californie, avait cette posture-là et il a voulu la pousser très loin. Sur Facebook, à partir d’un moment et pendant 48 heures, il a tout liké, tout : vous aimez la viande, oui, le poisson, oui, le jour, la nuit, oui, les religions, les partis politiques, républicains, oui, démocrates, oui. Il a liké tout le temps tout, ça prend un peu de temps. Dans un article, il raconte ce qui se passe. C’est inouï. Dans un premier temps, il ne se passe pas grand-chose. Que font les algorithmes ? Ils essayent de vous mettre dans des catégories : si vous ne mangez pas de viande, si vous avez une éolienne dans votre jardin et encore trois/quatre trucs, on sait plutôt…, par contre, etc.
La personne qui like tout a rendu cet algorithme fou, il s’est dit « qui est ce type ? » Vous aimez les riches, oui, les pauvres, oui, le rock, oui, la valse, oui. Tout, dans toutes les disciplines, like ! Après deux/trois heures, il a vu sur son fil d’actualité des trucs bizarres se produire. Après six/sept heures, il a eu les premiers messages de ses amis, parce que le fil d’actualité, bien sûr, va chez les autres. Des gens se sont demandé « mais qu’est-ce qui se passe ? », à tel point qu’il a dû arrêter. Cette histoire est vraiment comme un signal d’alarme, mais aussi comme un signal d’espoir. Ça veut dire que vous, moi, nous pouvons faire des petites expériences très concrètes et voir ce qui se passe, un peu comprendre ce que sont ces boîtes noires.
Une autre histoire similaire, encore un peu plus compliquée. Pour les élections européennes, il y a cinq ans un professeur de Sciences Po demande à ses étudiants, je ne sais plus dans quel cours, de faire des tests sur les votes, sur les électeurs. Le professeur invente cinq électeurs fictifs, mais très caricaturés, vous voyez ce que je veux dire, à l’extrême, qui, bien sûr, n’existent pas. Les élèves mettent sur Internet, sur Facebook, ces gens qui n’existent pas. Ils commencent à analyser le fil d’actualité de ces électeurs fictifs et ils observent, c’était leur travail d’étudiant, de voir comment des profils différents amènent une manière différente du système d’informer, en l’occurrence Facebook. Et puis là c’est, entre guillemets, « de la chance », la cathédrale Notre-Dame prend feu, c’est bien sûr tout à fait fortuit par rapport à l’expérience. C’est incroyable la vitesse à laquelle le sujet de l’incendie tragique de la cathédrale a été traité de manière complètement différente chez les cinq électeurs fictifs mais très typés.
Toutes ces choses montrent qu’il y a moyen de mieux comprendre. La majorité des problèmes qu’on appelle techniques ne le sont pas. Ce que je viens de raconter, ces deux anecdotes, ce sont des tests, il ne faut pas être informaticien, il faut simplement un petit peu réfléchir : pourquoi me suggère-t-on ceci ? Pourquoi je connais tant de monde ? Parce que je suis dans une bulle, etc.

Public : Hier, dans cette salle, des experts des échecs nous ont expliqué qu’avec l’intelligence artificielle maintenant des joueurs, des jeunes joueurs, de très jeunes joueurs, deviennent grands maîtres très vite tout seuls, quasiment, non pas en appliquant des règles d’apprentissage technique mais en faisant des expériences de jeu, c’est-à-dire qu’ils arrivent à devenir des joueurs par le jeu, pour le jeu et pour leur « JE ». J’ai quand même l’impression que ça libère beaucoup de choses, c’est-à-dire que l’intelligence artificielle, si on veut prendre un côté positif, libère leur puissance de devenir quelqu’un d’autre et enlève tout territoire – ils peuvent le faire de chez eux, du fin fond du Liban, de n’importe où sur la terre. Ils peuvent devenir numéro 2 et les anciens maîtres ne veulent plus jouer contre eux.

Luc de Brabandere : Ce n’est pas mon métier. Je suis tout à fait prêt à le croire et je crois tout ce que vous dites, la seule chose c’est que je conteste l’hypothèse de départ : prendre les jeux d’échecs comme une espèce de mesure ou de marquage de l’intelligence. Ça n’en représente qu’un tout petit morceau. Le mot intelligence, il faut le rappeler, n’était pas un sujet de recherche dans le monde académique jusqu’à il y a 200 ans. Les Grecs parlaient d’intelligibilité et pas du tout d’intelligence. Il y a environ 200 ans, un certain nombre de chercheurs, dont Binet, ont commencé à travailler ce thème de l’intelligence, d’ailleurs avec une connotation un petit peu délicate, c’était intelligence, génie, génétique, eugénisme, c’est parti de là-bas. Ils ont inventé un truc qui s’appelle le quotient intellectuel, qui, en fait était, en résumé, « vous êtes bon en mathématiques, vous êtes bête », en gros c’était ça. Heureusement, super nouvelle, après la guerre la Deuxième guerre mondiale il y a eu un grand courant de ce qu’on appelle des intelligences multiples, il y a de multiples courants d’intelligences multiples.