Le numérique : enjeu de pouvoir

Bonjour à tous. Merci beaucoup d’être parmi nous ce soir, pour cette soirée sur les techno-impérialismes.
Je suis vraiment ravie qu’il y ait tout ce monde aujourd’hui, parce qu’on ne sait jamais vraiment comment ça se passe quand on fait un événement, qu’on met des inscriptions. Finalement, la salle est quand même assez pleine, ça fait plaisir. Merci à vous.
Merci beaucoup aussi à l’Académie du Climat [1] de nous accueillir en ce lieu qui est très beau tout simplement, ça fait vraiment plaisir de pouvoir faire cette intervention ici.
Comme vous le savez je m’appelle Ophélie Coelho, je suis chercheuse en géopolitique du numérique, autrice du livre Géopolitique du numérique – L’impérialisme à pas de géants.
Nous allons parler aujourd’hui de techno-impérialismes et de la place du numérique comme levier de puissance avec cette question : est-ce que ça représente effectivement un levier de puissance et, dans ce cas-là, comment en fait ? en deux parties.
Une première partie où, de mon côté, je vais vous montrer un petit peu, je vais vous présenter, en quelque sorte, mon travail de recherche autour de la géopolitique du numérique et autour du livre en question, Géopolitique du numérique – L’impérialisme à pas de géants, qui est sorti en novembre dernier pour la deuxième édition, la première c’était déjà en 2023.
Et, en deuxième partie, il y aura une table ronde avec deux autrices, chercheuse et journaliste, que j’apprécie beaucoup, dont j’apprécie beaucoup le travail, qui produisent une pensée qui, du coup, complète dans l’ensemble cette appréhension du numérique comme levier de puissance aussi.
Je vais laisser, avant tout, la parole à Camille Deltombe, des Éditions de l’Atelier. Je te laisse la parole.

Camille Deltombe : Merci Ophélie.
Bonsoir à toutes et tous. Un grand merci de votre présence et un grand merci à l’Académie du Climat de nous accueillir ici pour cette soirée.
À l’origine de cette soirée, il y a effectivement un livre Géopolitique du numérique L’impérialisme à pas de géants qui est paru aux Éditions de l’Atelier. Une première édition a vu le jour en 2023, qui a été rééditée, largement revue et augmentée, en novembre 2025.
Il y a aussi le livre de Mathilde Saliou, L’envers de la tech : Ce que la tech fait au monde, paru aux éditions Les Peregrines, en 2025, qui est là.
Et le livre d’Anne Alombert, De la bêtise artificielle paru aux éditions Allia en 2025.
L’Atelier, Les Peregrines, Allia, trois maisons d’édition indépendantes, ce qui me semble important à souligner dans ce contexte de concentration d’éditions de plus en plus forte et visible, avec des jeux d’influence qui risquent de menacer petit à petit les choix et les contenus éditoriaux, mais aussi avec une agressivité économique qui vise à étouffer les petites maisons comme les nôtres, un « impérialisme à pas de géants » pour reprendre le sous-titre du livre d’Ophélie. Donc la confiance des auteurs et autrices qui continuent de nous confier leurs livres a une importance capitale et, à ce titre, je tiens à remercier Ophélie Coelho pour sa confiance.
Vous trouverez, à l’issue de cette conférence, les livres que vous avez déjà aperçus sur cette table, au fond, ainsi qu’une sélection d’ouvrages en lien avec le sujet de ce soir.
Avant de passer la parole à Ophélie Coelho, à qui je laisserai le soin de vous présenter ses deux invitées, quelques mots pour la présenter. Ophélie Coelho est chercheuse en géopolitique du numérique, associée à l’Institut des relations internationales et stratégiques [2] et au Centre Internet et Société du CNRS [3] et donc autrice de l’ouvrage Géopolitique du numérique – L’impérialisme à pas de géants paru en novembre 2025.
Je laisse maintenant la parole à Ophélie.

Ophélie Coelho : Merci beaucoup Camille.
Déjà, dans cette première partie, on va voir un petit peu, quand on parle de techno-impérialismes, de quoi on parle en réalité.
Comme introduction, je me suis dit que pour une entrée en matière, on allait éviter de rentrer directement dans la complexité et qu’on allait faire quelque chose qui, disons, parle assez facilement.

Empires et technologie

Dans la littérature de science-fiction, il y a beaucoup la thématique de l’impérialisme et de son usage de la technologie, mais de différentes manières et je voudrais juste revenir sur un comparatif des différentes typologies d’empires, on va dire, de l’impérialisme étatique où c’est l’État qui est au centre de l’utilisation de cette technologie, dans son contrôle des individus et des sociétés, jusqu’à l’impérialisme privé, corporatiste, qu’on peut trouver dans d’autres littératures dont Orwell [4] vraiment, il faut quand même rappeler les choses, qui n’est pas vraiment dans un impérialisme privé mais plutôt dans un impérialisme étatique et bureaucratique où c’est l’État qui contrôle, par la technologie notamment, les modes de pensée, les discours, etc.
Dans Dune [5], on va plutôt avoir des États qui utilisent les grandes corporations, un peu comme les compagnies à charte des anciens empires coloniaux.
Et puis on va avoir d’autres récits, jusqu’à Snow Crash [6], où on a vraiment un impérialisme privé disons décentralisé qui crée aussi un nouveau langage, qui impose une nouvelle langue, une utilisation de la langue un petit peu comme une novlangue, il y a une forme de novlangue dans Snow Crash qui est de l’impérialisme privé pur et simple.
Pourquoi je démarre par là ? Parce que ces imaginaires-là ne viennent pas de rien. Ils s’inspirent énormément de l’histoire, tout simplement.

Dans mon livre, il y a vraiment une inscription historique. D’ailleurs, toute la première partie est un récit historique qui permet de prendre conscience que l’impérialisme ce sont des empires d’hier, d’aujourd’hui, probablement de demain, et que ces relations entre grandes sociétés mondiales privées et États ne sont pas nouvelles, du tout. Quand on regarde les empires coloniaux, on peut parler de la Hollande, de l’empire néerlandais aux 17e siècle et au 18e siècle, qui avait ses propres compagnies à charte, en fait des compagnies qui avaient la possibilité d’avoir leur propre armée, c’étaient des bras armés privés, en fait des milices privées qui avaient, du coup, aussi un pouvoir administratif dans les colonies où elles étaient implantées. Là on était vraiment dans avec entreprises qui avaient aussi des pouvoirs de gouvernance militaire et qui n’étaient pas, pour autant, des fonctionnaires ou des agents de l’État.
Un petit peu plus tard au 18e et 19e, l’Empire britannique fait la même chose avec les compagnies à charte, par exemple la East India Company, qu’on connaît un peu plus quand on fait référence aux compagnies à charte. La East India Company va d’ailleurs marquer la fin des compagnies à charte, puisque c’est à l’issue de révoltes en Inde, justement, que l’Empire britannique va remettre en question la place des compagnies à charte en disant « elles ont pris trop de pouvoir, pour des raisons purement pécuniaires elles imposent des violences sur les territoires, ça mène à des révoltes et à des massacres, donc on arrête. »
Plus tard néanmoins, il y a encore cette utilisation au 20e siècle : l’Empire japonais, dans la Mandchourie, utilise par exemple la Mantetsu, qui est la compagnie ferroviaire, dans une optique de contrôle administratif de la Mandchourie. Donc là encore, l’emploi d’une compagnie privée pour un empire étatique.
En 1923, l’Empire américain utilise la Standard Oil notamment pour s’implanter, pour faire peser son influence en Mésopotamie, donc en Iran, en Irak et sur les champs pétroliers.

La Big Tech

On parle de Big Oil, on parle de Big Pharma, on parle de Big Bank, on parle de Big Tech.
Qu’est-ce qu’on met derrière tout ça ? On va un peu tirer le fil de tout cela au fur et à mesure de notre conférence.
On peut quand même rappeler quelques dates intéressantes dans l’évolution de l’utilisation de la technologie et des entreprises privées par l’Empire américain.
En 1944, IBM existe déjà à l’époque. IBM c’est fin 19e, début 20e, avec une implantation déjà en Europe et à Paris aux alentours de 1910, donc c’est assez tôt. IBM est utilisée vraiment lors de la course à la bombe, on en parle assez peu, mais c’est IBM qui va être missionnée pour tout ce qui va être machines de calcul, donc les premiers gros ordinateurs, et c’est grâce à IBM que les États-Unis vont avoir la bombe nucléaire, notamment, mais c’est un acteur très important dans cette affaire.
En 2001, autre étape importante dans l’impérialisme américain et son usage de la technologie numérique cette fois-ci, le World Trade Center et les financements d’un fonds de la CIA, In-Q-Tel, qui, derrière, va, en fait permettre à Palantir de se développer. Palantir étant devenu aujourd’hui l’empire qu’on connaît, utilisé notamment dans le Maven Smart System [7] dont vous avez peut-être entendu parler, un système intelligent qui permet de faire du ciblage militaire, sur des zones de guerre, comme c’est le cas aujourd’hui en Iran.
En 2025, cette stratégie sur l’intelligence artificielle avec un retour, d’une certaine manière, d’une configuration d’empire étatique de la part de Trump, en tout cas c’est ce qu’il essaye de faire, en utilisant les entreprises privées comme des ambassadeurs de la puissance américaine, emploi qui n’a jamais pris fin, ce n’est qu’une continuité historique, en tout cas il l’expose clairement, a question and a challenge global technological dominance, dans le plan américain de l’IA paru l’année dernière, en juillet 2025.
On voit donc effectivement l’utilisation de la Big Tech, de l’empire privé des grandes multinationales du numérique comme outil d’empire de la part des États.

Donc, d’une certaine manière, l’État utilise effectivement l’entité privée comme instrument de projection de sa puissance, comme extension de son influence, ambassadeur de son influence, mais l’entreprise utilise aussi l’État déjà pour avoir accès à certaines ressources, comme vecteur de sécurisation de ses intérêts à l’étranger et je dirais même, par ailleurs, qu’elle profite des crises, des différentes crises – la guerre suscite derrière des financements à IBM, on a le cas de Palantir mais également Keyhole Corporation, qui va donner Google Maps et Google Earth par la suite.
On a vu le Covid, on voit la guerre aujourd’hui, toutes ces périodes de crise de la société moderne viennent nourrir les empires privés et aussi les former en réalité.

Nœuds de dépendance

De quoi parle-t-on, finalement, à une époque où on a passé une étape de mondialisation vers une interdépendance à la fois des modes de production et des marchés. Ces interdépendances se concentrent très souvent dans ce qu’on va appeler des nœuds de dépendance. On trouve ces nœuds de dépendance dans plein de chaînes de production différentes, que ce soit le pétrole, que ce soit les matériaux électroniques, que ce soit le numérique en tant que logiciel, il y a des interdépendances de partout. Ce qui est intéressant du coup, quand on regarde la multiplicité d’acteurs étatiques et privés, c’est de savoir qui détient le pouvoir sur ces nœuds de dépendance parce que c’est cela qui fait la géopolitique d’aujourd’hui, c’est cela qui fait la capacité de négociation lorsqu’il y a justement une crise à régler.

Chaîne de dépendance

J’aime bien parler de chaînes de dépendance plutôt que de chaîne de valeur. C’est un concept que je pose, que je posais déjà dans la première édition, que je pose aussi dans la seconde. Il me semble important d’insister là-dessus parce que très souvent on parle de chaîne de valeur, une notion qui vient de la théorie des affaires et qui est pensée plutôt pour une économie de la concurrence, alors que la chaîne de dépendance nous permet plutôt de penser la hiérarchie des rapports de force et les relations entre les acteurs sur la scène mondiale. C’est tout simple, mais les mots peuvent dire beaucoup. Quand on parle de chaîne de dépendance, dès lors on peut considérer qui a, dans l’affaire, dans une relation, la capacité de négocier, de faire plier, en quelque sorte, le reste de l’écosystème.

Techno-impérialismeS au XXIe

Cette conférence s’est appelée techno-impérialismes, pas au singulier, au pluriel. Pourquoi ? Parce que l’impérialisme technologique, donc l’utilisation de la technologie par les empires, n’a pas qu’une seule version, c’est quelque chose que j’explique un petit peu dans les chapitres du livre, dans le chapitre 5 je me concentre plutôt sur l’État néolibéral et la Big Tech et, dans le chapitre 4, sur le Parti État chinois et la manière dont il a aussi fait usage d’un système techno-industriel qu’il finance mais qu’il contrôle aussi énormément. On va le voir un petit peu plus. Dans la seconde édition, chapitre 2, je parle aussi de l’informatique soviétique qui se rapproche un peu du modèle chinois d’une certaine manière.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que, par exemple, la Big Tech américaine ne se pose pas trop de questions sur la concentration des intérêts auprès de très grandes sociétés, pour la simple et bonne raison que ce sont des outils de marché. C’est donc très intéressant, dans la logique néolibérale, de confier un maximum d’activités, de faire grandir une seule entité privée afin de la positionner sur le marché et d’avoir de très hautes capitalisations. Par exemple Google, dans l’industrie du câble sous-marin, a aujourd’hui plus de 35 câbles, peut-être bientôt 40 avec les nouveaux câbles qui apparaissent en Indo-Pacifique. On a donc une concentration progressive auprès d’une entreprise qui ne fait pas que du câble, mais aussi du logiciel, mais aussi de plus en plus de la puce, du design de puce au fur et à mesure, et du réseau, etc., donc des ajouts au fur et à mesure, on parlera d’empilement technologique.
De l’autre côté, on a une répartition industrielle de la part de la Chine qui, par sa volonté de contrôler ce système techno-industriel va en fait répartir les différents moyens d’action sur une multiplicité d’acteurs. En l’occurrence, sur les câbles sous-marins ce sont des acteurs télécoms diversifiés qui ne font pratiquement que des télécoms. Du coup, il n’y a pas d’entité qui va avoir les pouvoirs sur tous les secteurs de l’activité numérique. Ce sont deux logiques différentes. À un moment donné, le Parti État chinois s’est rendu compte que Huawei commençait à lorgner un peu du côté des câbles, ils se sont dit « attention, Huawei fait du mobile, Huawei fait du logiciel, ils veulent aller sur du câble ? Non. » Il y a donc eu une réorganisation et aujourd’hui ce sont China Mobile, China Telecom, en particulier, et Hengtong, un consortium formé principalement de télécoms, qui restent sur le câble sous-marin.
Ces approches sont intéressantes, ça permet d’introduire la notion de politique industrielle et de relations entre États et acteurs technologiques : dans le fond, qui a le contrôle sur qui au final ?

Les différents leviers de puissance

Un cadre théorique que je commence à développer dans le livre et ce que je vous montre, c’est un tout petit peu, je pense, pour le suivant. Comme je l’aborde déjà un peu dans le livre, je me suis dit que c’était l’occasion d’en parler un petit peu. Donc notamment, dans la partie 3, toute la partie 3 c’est comment la Big Tech, à un moment donné, crée l’emprise pour fonder son empire, avec plusieurs étapes de son développement. La partie 3 est une partie un peu technique, parfois, en général sur la page d’introduction je préviens « attention, il va y avoir un petit peu de technique », je mets un lexique, des schémas, mais il faut effectivement un petit peu plus s’accrocher sur cette partie. Je vais vous en montrer quelques-uns, on ne va pas tous les voir, on n’aura pas le temps.

Le premier, le levier de transectoriel, c’est quand un acteur devient une infrastructure nécessaire au fonctionnement et à l’interconnexion de secteurs devenus clés, de secteurs tout simplement clés, centraux à la société. Ça va être, par exemple, la santé, ça va être l’éducation, la mobilité, ça va être également la sécurité et la Big Tech s’est effectivement intégrée dans ces domaines au fur et à mesure et les a rendus dépendants technologiquement, progressivement, d’un certain nombre d’infrastructures. C’est ce qu’on peut appeler, dans le langage économique, une intégration horizontale, sauf que là on l’aborde en tant que levier de puissance.

Le levier d’intermédiation, c’est être l’intermédiaire incontournable entre d’un côté des utilisateurs et l’information, donc les médias sociaux et également les moteurs de recherche, également l’IA générative, donc être l’intermédiaire au cœur de ça, les acheteurs et les vendeurs ou même les citoyens et des services, voire des services publics. C’est effectivement un levier très puissant, parce que, si vous êtes au cœur de cette relation, c’est vous qui en gérez les modulations, donc la diffusion d’informations, la manière dont les gens interagissent, le nombre de caractères qu’ils peuvent mettre dans un post, etc.

Le levier d’empilement technologique. J’en ai parlé un petit peu avant avec Google. L’intégration verticale, dans le langage économique, c’est le fait qu’on va empiler au fur et à mesure, au sein d’un seul acteur, plusieurs technologies. Par exemple, chez Google on commence par la recherche d’informations, par les moteurs de recherche, avec un système fondé sur la pub, ensuite on va vers des outils bureautiques qu’on va intégrer dans les écoles, dans les entreprises, etc., on va proposer des services de cloud qu’on intègre en sous-couche infrastructurelle dans les applications, des choses que nous ne voyons pas mais qui permettent de faire fonctionner nos applications ; on crée des applications dans des secteurs de la mobilité, c’est aussi la partie software layers, interface ; on crée des agents d’IA. Par ailleurs, j’ai mis energy et core ressources parce qu’on se rend compte que notamment, par exemple Google mais aussi d’autres, vont de plus en plus du côté de l’énergie. Google Energy est une entreprise qui existe aux États-Unis. Ils ne vendent pas de l’énergie mais, progressivement, ils se mettent comme intermédiaire entre fournisseurs d’énergie et clients et c’est assez intéressant, parce que, du coup, ils acquièrent un savoir-faire qui leur permet progressivement de représenter un acteur assez clé dans ce secteur de l’énergie aux États-Unis. Mon hypothèse c’est que, à l’avenir, c’est un peu ce qu’ils cherchent à faire, se mettre en tant qu’intermédiaires de fourniture d’énergie afin de la revendre. On en reparlera dans le prochain livre, j’en parle d’ailleurs déjà un peu dans la partie 4, dans le dernier chapitre, l’énergie devient effectivement une stratégie d’expansion, à la fois en tant qu’empilement technologique mais aussi en transse-ctoriel pour ces entreprises.
Je parle beaucoup de Google parce que j’ai les schémas qui correspondent donc c’est plus facile d’en parler en conférence, mais je parle évidemment aussi d’autres acteurs dans le livre.

La figure 10 dans le bouquin – vous n’allez quasiment rien voir à part ceux qui sont au premier rang – que je publierai, à un moment donné, sur mon site, parce que, même dans livre c’est petit, je pense que je la mettrai à un moment donné à disposition, en fait c’est une manière de montrer l’évolution temporelle d’une entreprise comme Google, on pourrait le faire pour toutes les Big Tech, en montrant à la fois leur expansion initiale sur les logiciels, sur d’autres secteurs, donc cette idée d’empilement technologique dont on parlait. Et là, on a quand même aussi la version trans-sectorielle, avec des domaines d’activité dans lesquels ils ont commencé à se développer, avec parfois des abandons, à des moments ils ont testé des choses et ils ont arrêté, à des moments ce sont juste des spin-offs, des petites entreprises qui meurent assez rapidement et parfois ça évolue vers de vrais produits qu’ils intègrent.

Il y a d’autres leviers de puissance, vous les découvrirez plus tard. Disons que l’ensemble de ces leviers de puissance mène à ce qu’on peut appeler des phénomènes cumulatifs.

Phénomènes cumulatifs

Le fait qu’on ait un empilement technologique, une place d’intermédiaire entre les activités, les leviers passerelles techniques, dont je n’ai pas parlé, le fait, par exemple, de posséder un câble, etc., fait que, progressivement, il y a un levier de concentration qui fait que les clients, les utilisateurs, se retrouvent de plus en plus amenés à utiliser leurs technologies par plein de moyens différents, il y a une concentration du marché sur leurs interfaces et leurs technologies qui crée du coup, dans le même temps, un levier écosystémique. C’est-à-dire qu’à partir du moment où vous utilisez leurs produits, quelque part ils vont continuer à s’étendre à vous, déjà à vous formater à leurs pratiques, d’une part, et puis ils vont agir sur l’écosystème de manière assez dense, notamment par la formation.
Il y a un concept que j’aime bien, que j’avais déjà posé dans la première édition et que je remets là, c’est celui de passeur de technologie, c’est-à-dire tous ces facilitateurs locaux d’implantation de la technologie qui vont être, par exemple, les cabinets de conseil parfois payés par l’État, ce n’est pas pour rien qu’on a beaucoup Microsoft dans l’État ou Google au niveau du ministère de l’Éducation, c’est aussi parce que pendant des années les cabinets de conseil ont conseillé, justement, des fonctionnaires, des agents de l’État sur l’usage de leurs produits, voire ils offrent des formations, les Big Tech offrent beaucoup de formations actuellement sur l’IA, notamment aux grandes entreprises.
Un autre passeur de technologie vraiment central dans leur expansion, va être le développeur de solutions privées, donc le développeur Azure, le développeur AWS, le développeur Google Cloud, etc. Pourquoi est-ce intéressant ? Parce que leurs formations n’intègrent qu’assez peu de technologies alternatives, ils deviennent donc les meilleurs ambassadeurs de la technologie privée, puisque c’est une condition, pour eux, d’accéder au marché du travail. Ils vont donc promouvoir la technologie, pas une autre, pas une alternative, d’ailleurs ils en connaissent assez peu, du coup ils vont continuer à devenir, en quelque sorte, ces passeurs de technologie internalisés à la fois aux administrations et aux entreprises. C’est assez important. Ceux qui ont déjà fait le travail de chercher des alternatives pour leur entreprise, par exemple, auront remarqué que quand ils vont voir les développeurs, il y a deux écoles. Généralement, vous sentez ceux qui, effectivement, n’ont été formés qu’aux technologies des Big Tech, des GAFAM et, du coup, qui ne connaissent pas autre chose. Ils sauront juste vous dire « oui, mais le reste, ça ne marche pas ! » Et puis il y a les autres, ceux qui connaissent un peu l’open source, ceux qui connaissent effectivement d’autres entreprises européennes, qui ont testé, qui ont généralement une connaissance technique – désolée pour les autres – un petit peu plus poussée, en tout cas native un petit peu plus poussée, parce que, effectivement, il faut mettre les mains dans le cambouis et c’est très bien.

Levier territorial

Je mets le levier territorial à la fin parce que, à mon sens, c’est celui qui prend beaucoup d’importance, de plus en plus d’importance aujourd’hui. C’est un pouvoir qui découle du contrôle, sur le territoire, d’un point de passage obligé. Je vais m’expliquer un petit peu là-dessus. C’est quelque chose qui est particulièrement fort quand, par exemple, on parle de méga-câbles ou quand on parle de cloud ou quand on parle de centres de données. Je vais donner un exemple.
En mars 2024, quatre câbles ont été coupés aux alentours de l’Afrique de l’Ouest et de l’autre côté aussi, cela a mis à peu près 13 pays africains en black-out internet, pas d’accès pendant un certain temps. Qu’est-ce qui s’est passé ? Il y a eu pas mal de redirections via les réseaux terrestres là où il y avait des réseaux terrestres, ce qui n’est pas le cas partout, en Afrique ça dépend des pays, ça dépend des interconnexions dans un certain nombre de pays. Par contre, il y a eu une redirection vers des méga-câbles de qui ? De 2Africa Meta, Meta et China Telecom parce qu’il n’y a pas de problème pour les US et la Chine pour faire alliance quand il s’agit de s’étendre en Afrique, et Equiano de Google. Là encore, on a un phénomène de crise qui fait grandir le pouvoir, l’importance de ces acteurs, en disant « ils sont indispensables, on a besoin d’eux. »
Le fait d’être des méga-câbles sur des routes potentiellement alternatives, face à des infrastructures plus anciennes puisque les télécoms n’ont plus les moyens financiers de financer de nouveaux câbles, du coup ils prennent un pouvoir considérable, à la fois sur l’écosystème numérique, mais aussi sur des pays qui sont peu connectés par exemple.
Clairement les pays africains, aujourd’hui, roulent tranquilles pour les Big Tech et on ne peut pas les blâmer parce que, effectivement, ce sont les Big Tech qui mettent le plus d’argent pour l’infrastructure et pour le logiciel et ça pose un rapport de force important, considérable, qui vient s’ajouter à des dépenses structurelles historiques très fortes.

Sur les centres de données, on a là aussi un vrai sujet, qui nous concerne un petit peu plus, qui est celui de l’implantation des mega factories IA, des campus IA. On a affaire à des champs de centres de données qui sont sur des centaines d’hectares parfois, pour ceux qui sont annoncés, Google Châteauroux c’est 195 hectares, toute la Plaine Commune de Seine-Saint-Denis dans un excellent article qu’a fait Mathilde Saliou il n’y a pas très longtemps, si je me souviens bien ce sont 15 hectares si on prend vraiment l’ensemble de la Plaine Commune. Ce sont vraiment des surfaces énormes qui, par ailleurs, génèrent peu d’emplois et la conséquence de toutes ces infrastructures est aussi sur le territoire, sur l’énergie. Mais quand on a des entreprises aussi puissantes que celles-ci qui, par ailleurs, mettent en dépendance un certain nombre de secteurs, avec des questionnements de continuité d’activité, qu’est-ce qui se passe le jour où il faut faire un choix dans l’usage de l’énergie, par exemple ? Je sais que certains nous disent qu’il n’y aura jamais de problèmes dans l’approvisionnement de l’énergie, qu’on en aura suffisamment assez, tout ça, mais, en vrai, personne ne sait puisque personne ne sait comment vont évoluer les usages de la fameuse IA générative, on ne sait pas non plus comment vont évoluer les technologies, comment va évoluer le climat. On est à l’Académie du Climat, on sait qu’à certains moments ça peut être particulièrement compliqué.

Là c’est un autre schéma, que vous aurez tout le plaisir de lire tranquillement si vous en avez envie, que j’ai mis en ligne, par ailleurs, donc vous pouvez aussi le retrouver en ligne complet parce que là il n’y a que le premier scénario.
C’est aussi cette histoire de levier territorial autour du cloud, avec cette idée que le cloud reste quand même une technologie centralisée. Arrêtons de dire que parce qu’il y a des régions cloud, ça règle le problème. Non, la technologie reste centralisée, on est sur des infrastructures logicielles qui sont composées vraiment comme des board leads, c’est-à-dire qu’il y a le board master et puis il y a le reste, des petites filiales numériques d’une certaine manière.
Oui, une région peut être un petit peu autonome, mais, dans tous les cas, elle reste tout de même dépendante du cœur technologique, dans tous les cas. Vous ne pouvez pas, vous-même, maîtriser la région, elle restera toujours associée à l’ensemble. C’est ce que dit le schéma, mais je ne vais pas vous le détailler, ça prendrait beaucoup trop de temps, par contre j’espère que ça vous donne envie de le regarder.

Ça se traduit politiquement par des pouvoirs qui sont centralisés, la capacité de couper à distance un service par exemple, la capacité de penser, tout simplement, le produit qui va se trouver dans votre région, ce n’est pas vous qui le pensez, ça va être quelqu’un d’autre. Du coup, il y a totalement cette logique de comptoir technique décentralisé et je trouve que c’est assez intéressant de faire le parallèle parfois avec la logique territoriale des empires coloniaux. Je sais que, par exemple Cédric Durand parle justement de « colonie numérique ». J’utilise aussi le terme néocolonialisme pour l’Afrique, je ne l’utilise pas pour l’Europe parce que je considère que si on est dans cette situation-là, ce n’est pas qu’on l’a voulu, en tout cas on aurait pu faire autrement, parce qu’on n’avait pas les dépendances structurelles qu’a l’Afrique aujourd’hui. On aurait donc pu faire autrement, on n’est pas dans la même situation de violence symbolique et de violence historique que pour le continent africain.
Donc l’expansion technologique intègre la logique coloniale, je passe assez vite, mais simplement, quand on regarde la carte, ça permet d’introduire la slide suivante. Je préviens ceux qui auront le bouquin qu’il y a une petite coquille sur le nombre de centres de données en Europe, je n’ai pas envoyé la bonne carte au moment de l’impression, ce n’est pas grave, là il y a les vrais chiffres du nombre de centres de données en Europe : plus de 4 000 aux États-Unis, 1 764 sur l’Europe continentale et un petit peu plus si on en comprend l’Irlande et le Royaume-Uni. Pourquoi je montre ça ? Parce qu’on voit que l’Europe a effectivement un peu cette place, même totalement, de comptoir technique quand il s’agit de la transformation numérique africaine. Si on regarde ce qui se passe, il n’y a pas de câble qui relie directement les États-Unis à l’Afrique. Au niveau de la Chine c’est différent, certains câbles passent par le Pakistan, par l’Inde, puis d’autres, la plupart du temps, vont s’arrêter sur la péninsule arabique où il y a une très forte implantation de centres de données aujourd’hui.
Ces technologies ont besoin de centres de données comme point de passage, comme point de traitement, donc, quand ils s’étendent, ils mettent des centres de données, c’est un comptoir technique et l’Europe est un comptoir technique pour l’expansion technologique en Afrique. C’est quelque chose qu’on voit particulièrement dans le chapitre 11, donc ce néocolonialisme technologique, avec vraiment une expansion qui s’est pensée déjà depuis dix ans parce qu’il a quand même fallu tirer des câbles, des méga-câbles tout autour de l’Afrique et puis il a fallu commencer à implanter des centres de données. C’est le cas, il y a déjà des centres de données, parfois des petites sociétés qui continuent à vivoter et puis, de plus en plus, par les leaders du secteur, notamment Digital Realty qui est un grand géant, en Afrique du Sud en particulier, avec Teraco.

Ça fait le lien avec notre situation actuelle sur les centres de données. Les centres de données qui sont implantés aujourd’hui en Europe ne vont pas servir qu’à l’activité européenne, bien sûr, il faut les penser comme une logique d’expansion, avec une valeur qui, par ailleurs, ne va pas du tout être redistribuée à l’Europe. Elle va être redistribuée aux investisseurs qui, majoritairement, ne sont pas européens du tout, qui sont émiratis, américains et un petit peu chinois, indiens, etc., et évidemment aux producteurs de technologies donc aux Big Tech. La retombée pour le territoire est vraiment très minime : sur l’emploi c’est très peu, très peu d’emplois par rapport à la zone occupée, c’est, au contraire, un poids pour les ressources du territoire, par contre, la valeur va remonter majoritairement vers des actionnaires. Je ne suis pas sûre que ce soit un super deal. Par ailleurs, c’est vraiment dire n’importe quoi que dire que c’est pour la souveraineté numérique, entre nous. Déjà, je n’aime pas le terme « souveraineté numérique » mais passons. Au contraire, c’est un entérinement de notre dépendance. Qu’est ce qui va tourner dans ces centres de données ? Des technologies européennes ? Des technologies open source ? Des technologies qui nous appartiennent, éventuellement ? Non, pas du tout. Ça va être une petite minorité, il y aura toujours de la place dans les centres de colocation pour ces acteurs-là, mais la très grande majorité ça va être les technologies dominantes. D’ailleurs, vous le voyez probablement dans vos entreprises, elle est déjà partout en fait. Ils n’ont pas attendu qu’on implante des centres de données.

Extrait des solutions

Petit extrait des solutions avant de passer à la table ronde.
Dans le bouquin, vous verrez qu’il y a une page avec un QR Code qui mène à un site où vous pouvez éventuellement mettre une adresse mail si vous voulez être mis au courant de la sortie d’un manuel de résistance. Normalement, je devais le sortir en début d’année, puis j’ai attendu parce qu’il y a plein de choses qui se passent. Là je suis en train d’écrire un certain nombre de choses, d’ailleurs qui sont parfois un peu critiques sur ce qui se passe actuellement.
Quelques solutions, dont on pourra reparler.
La première, que j’énonce depuis plusieurs années, c’est cette idée d’instrumentaliser les dépendances. Instrumentaliser les dépendances à la fois de manière défensive et offensive. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que, dans un premier temps, il faut mesurer sur quoi on est dépendant dans les différentes chaînes, quels sont les nœuds sur lesquels il faut qu’on travaille soit pour se défendre, c’est-à-dire reprendre le contrôle sur ce qui peut nous faire du mal en tant que société, soit en offensive pour montrer les dents dans certains secteurs où on a besoin de négocier. Ça ne veut pas dire partir à la conquête du marché, je n’ai pas une vision très compatible avec ça, mais ça fait partie d’une forme de protection, une capacité de protection.
Pour moi, il y a de toute façon quelque chose qu’il faudra faire, qui est un ciblage sectoriel, commencer par les secteurs clés de la société c’est logique et on n’a pas du tout pensé les choses comme ça.
Donc commencer par la santé, dans un premier temps, donc arrêter avec Azure, arrêter avec la e-santé qui dépend derrière d’infrastructures de Big Tech, il va falloir décortiquer un petit peu ce que des applications qui apparaissent comme étant européennes ont sous le capot !
La mobilité, là il y a un travail fou à faire et les Chinois sont là. Quand vous utilisez une voiture chinoise, que ce soit BYD ou l’autre pour ceux qui sont amateurs de voitures, non, ça ne vient pas ? Bon ce n’est pas grave, les voitures électriques chinoises où tout est électrique, il y a des caméras partout, c’est du Google Maps, c’est la fameuse voiture Google. Ils peuvent cartographier partout, demain ils peuvent vous sortir un Google Maps chinois, il n’y a pas de problème, ils connaissent déjà votre rue. Bref, pour la mobilité il faut faire quelque chose. Quand SNCF dépend de certaines infrastructures de chez AWS sur un certain nombre de données, il faut arrêter.
La sécurité.
L’éducation. Pourquoi le ministère de l’Éducation continue-t-il à travailler avec Microsoft, Google, et même à publier une brochure avec Google Éducation ? Il y a un côté malsain, j’ose dire hypocrite, de mettre le logo de Google sur la page de présentation, la première page. C’est quand même assez fou !
Donc instrumentaliser les dépendances pour se protéger, comprendre aussi les dépendances.
Considérer les comportements addictifs aux usages numériques comme un problème de santé publique, s’il vous plaît, je pense qu’on aura un petit peu l’occasion de parler de ces sujets-là avec Anne Alombert, donc je ne vais pas plus loin, c’est effectivement un sujet sur lequel il faut qu’on avance.
Et freiner la course en avant inconsidérée vers les infrastructures de calcul. Je pense qu’on aura l’occasion aussi d’en parler avec Mathilde Saliou qui est là.

Cette première partie, c’était vraiment histoire de faire un peu un tour d’horizon, à la fois une présentation du bouquin, je n’avais jamais eu l’occasion de faire un lancement, c’est donc l’occasion quelques mois plus tard, et, en même temps, c’est aussi un travail en cours, puisque je vais reprendre des éléments dans le prochain bouquin.
Merci à vous.

[Applaudissements]