Amaury : Bonjour à tous.
Nous allons vous présenter une conférence intitulée par la question « Est-ce que le logiciel libre est un projet politique ? »
Qui sommes-nous ?
Amaury : Déjà qui sommes-nous pour parler de ça ?
Je suis Amaury, avec moi il y a Florent et nous sommes membres de l’association Skeptikón [1].
Rapidement je vous présente l’association, même si ce n’est pas trop le sujet de la conférence, ça explique un peu notre positionnement sur cette question-là.
Skeptikón ressemble à ça. Vous reconnaissez peut-être un site des GAFAM qui permet le partage de vidéos, c’est l’idée, nous sommes une plateforme de partage de vidéos avec une thématique très précise qui est l’esprit critique, qui est la vulgarisation scientifique et l’enseignement de la méthodologie scientifique avec une posture d’esprit critique. Pour cela, on utilise un logiciel qui s’appelle PeerTube [2]. S’il y en a qui sont allés au stand de Framasoft [3] au village associatif, on vous a peut-être expliqué ce que c’est. Ce qui nous plaît dans PeerTube, c’est surtout l’aspect de fédération. Pourquoi est-ce que ça nous plaît ? Pour nous, PeerTube est un outil qui est éminemment politique de par son design, parce qu’il implique la notion de fédération, donc il encourage des groupes de personnes à se réunir en petits comités pour gérer leur gouvernance à l’échelle d’instances. C’est proposer des moyens d’échange et de partage de contenus alternatifs, contre les logiques capitalistes, avec une démocratie très directe pour les adhérents. Au nom de l’association, c’est littéralement pour cela qu’on a choisi cette solution-là pour l’hébergement de nos vidéos.
D’où va arriver la thèse de cette conférence ? En quoi le logiciel libre a-t-il forcément une vision politique derrière ?
Bienvenue en 2024
Pour voir tout ça, on va retourner un petit peu en arrière, en 2024. Fermez les yeux, mettez-vous un peu dans le mood.
On sort du Covid, élections européennes, le Rassemblement national fait des scores assez effarants et notre président fait un coup de maître qui est de dissoudre l’Assemblée nationale à ce moment-là, voyant que les Français n’étaient plus d’accord avec lui. Donc élections législatives puis Assemblée ingouvernable.
Florent : Je sais pas si vous vous souvenez de lui, c’est il y a longtemps, il y a un an, il y a quatre gouvernements, au cas où, je vous présente Michel Barnier.
Amaury : Merci, j’avais oublié son prénom. Donc Michel Barnier qui a surtout énormément affaibli le cordon sanitaire contre l’extrême droite, un peu instauré par les partis jusqu’ici, en cherchant à faire des compromis mais pas avec la gauche. Du coup, ils sont obligés de chercher des voix ailleurs. Très bien.
Bienvenue en 2025
Amaury : Nouvelle année, 2025, c’est un peu la pagaille, mais ne vous inquiétez pas, ce n’est pas fini.
Donc Trump au pouvoir, ça crée une situation aux États-Unis avec une montée du fascisme dans le sens d’un déni assez important de la démocratie parlementaire comme on la connaît, qui est assez symbolisée par la prise du Capitole par les pro-Trump, vraiment montée du populisme.
Florent : C’est-à-dire que les Américains en connaissance de cause, sachant que Trump avait fait une tentative de coup d’État aux États-Unis, l’ont réélu et il avait bien prévu, dans son projet 2025, de mettre des bâtons dans les roues à une opposition qui voulait récupérer le pouvoir. En 2025, il cherche à faire ce qu’on appelle du gerrymandering, c’est-à-dire redessiner les cartes électorales plutôt en faveur du parti républicain, de le conserver au pouvoir, en prévision des midterms qui auront lieu l’année prochaine, qui permettent d’élire des membres du Congrès, si je ne dis pas de bêtises.
Amaury : À côté de ça, on a aussi la grosse politique de déportation orchestrée par le gouvernement Trump et mise en action par l’ICE [United States Immigration and Customs Enforcement]. Très clairement, on est littéralement dans le mème du nuancier : on regarde la couleur de peau, « toi tu n’es pas Américain, donc on va vérifier que tu as bien tes papiers et te violenter ».
Florent : Il faut bien comprendre que même des personnes totalement réglos sont appréhendées et cela traumatise en fait des personnes de minorités de couleur. Il suffit juste d’être un peu bronzé pour être facilement appréhendé.
Amaury : À côté de ça, on a un rapprochement très important des acteurs majoritaires du numérique, malheureusement, autour de cette même politique de Trump qui emmène ces problèmes liés au fascisme.
Florent : Lors de cette conférence, vous avez pu voir Mark Zuckerberg de Facebook, Bill Gates, le fondateur de Microsoft, Safra Catz aussi qui est la directrice générale d’Oracle. Il y avait évidemment Tim Cook, il y avait des représentants de Google et de toutes sortes d’entreprises des Big Tech, tout ça pour flatter Trump, flatter son ego, et lui dire qu’ils vont investir des milliards dans l’économie américaine.
Quid à l’international ?
À titre personnel, il y a des choses qui me préoccupent, ce n’est pas forcément bien mis en avant. Par exemple, évidemment, les États-Unis s’intéressent assez peu au droit international, même au droit de manière générale. En fait, là c’est Trump qui décide de bombarder un bateau vénézuélien, supposément du narcotrafic, ce qu’il appelle du narco-terrorisme. Quand on ajoute le terme « terrorisme », on se permet forcément beaucoup plus de choses. On connaît ça aussi en France, ce n’est pas spécifique aux États-Unis ! Je me suis dit que ça datait d’il y a deux mois sauf que plus récemment, malheureusement, il y a eu de nouveau ce cas-là : la Grande-Bretagne a collaboré avec les États-Unis sur du renseignement, a indiqué un bateau qu’elle soupçonnait être du narcotrafic et pareil, ça contenait des Vénézuéliens – Trump a vraiment un problème avec le Venezuela, on pourrait en parler beaucoup –, bref, et ils ont décidé de bombarder. Réaction que je qualifierais plutôt de sage : la Grande-Bretagne, suite à ça, a suspendu sa collaboration de renseignement avec les États-Unis.
Amaury : À côté de ça on a aussi le traitement des sciences par Trump, entre autres, même par nos gouvernements, qui est de plus en plus catastrophique avec, en finale, une importance de plus en plus faible, de moins en moins d’importance donnée à la vérité, à la réalité des faits et plus à servir un narratif. Actuellement, pour un politique, ce n’est pas grave de dire des mensonges tant que ça sert son narratif. Quand on parle avec des électeurs de Trump, ils savent pertinemment qu’il y a des choses qui sont factuellement fausses, mais ce n’est pas grave et ils n’ont pas de problème à reprendre ce discours-là parce que, justement, ça sert le narratif de Trump et ça leur va bien dans leur positionnement politique, sans chercher à être dans le réel.
Florent : Un exemple qu’on va dire emblématique : la nomination de Robert F. Kennedy comme ministre de la Santé, qui est complotiste, antivaccins, tout ce qu’on veut.
Du côté de l’international, il y a vraiment un truc à déplorer qui est également le fait que Trump parle du changement climatique comme étant un hoax, on le savait depuis son précédent mandat, mais il réitère, ça fait perdre du temps à tout le monde. Au-delà de cela, c’est vraiment la répression autour de la communauté scientifique et de son rayonnement. On peut voir aussi un affaiblissement des productions scientifiques autour du féminisme ou des questions de la communauté LGBT. Donc plein de sujets, plein de mots-clés qui sont on va dire bannis des travaux universitaires, ce qui est extrêmement préoccupant non seulement aux États-Unis mais aussi à l’international.
OK, le numérique dans tout ça ?
Florent : Question : vous, comment allez-vous ?
On a posé un peu l’ambiance. Nous sommes au Capitole du Libre, on parle de numérique, on va s’attarder un peu sur ce que ça implique au niveau du numérique. Il y a beaucoup de choses à dire, on va se concentrer sur ce thème.
Pour les gens qui ne connaîtraient pas, je ne connaissais pas il y a moins de deux semaines, il y a une nouvelle encyclopédie, waouh, créée par Elon Musk [4]. Quand vous avez une barre de recherche en fait vous faites intelligence artificielle, vous ne faites pas une recherche, vous faites intelligence artificielle. Le principe c’est que vous consultez des articles qui sont générés par une intelligence artificielle et, comme tout le monde sait, l’intelligence artificielle c’est extrêmement neutre et c’est extrêmement précis.
Pour le contexte, Elon Musk déteste Wikipédia, comprenez bien les gens qui peuvent écrire, ajouter des sources, contredire et discuter de choses que le pouvoir peut dire.
Chose notable, c’est particulièrement apprécié par un certain professeur de Marseille qui s’appelle Didier Raoult ou par Erwan Seznec, du Point qui avaient vilipendé Wikipédia [5] et Wikipédia, c’est visiblement une constante.
On peut se poser aussi la question : n’est-ce pas, finalement, une attaque de longue date ? Quand on étudie un peu la question, en réalité on a souvent eu des alternatives à l’encyclopédie Wikipédia qui se sont montées, on a eu Conservapedia, une encyclopédie américaine qui arbore le point de vue des conservateurs, c’était il y a longtemps, il y a 20 ans, heureusement je ne pense pas que ça ait perduré. On a eu également Ruwiki, l’encyclopédie pro-Poutine de la Russie ou les simples bannissements de Wikipédia de la Chine et en Turquie pour un peu moins de 1000 jours, heureusement, la Turquie a désormais de nouveau accès à Wikipédia de ce que j’ai pu lire.
Il n’y a pas que Wikipédia. La censure d’apps a également lieu aux États-Unis. Celle-ci [ICEBlock] n’est pas une app libre, ce que je regrette un peu parce que c’est quand même un outil de résistance assez intéressant, qui permet de notifier, de manière anonyme, la présence de membres de l’ICE qui paradent et peuvent appréhender des individus. L’auteur a une approche intéressante, il dit « je ne suis pas anonyme, venez me chercher, on va faire un procès à l’administration Trump et on va voir qui va perdre le procès », mais Apple a retiré toute possibilité de pouvoir se justifier et a retiré l’app de son App Store. Google a fait de même avec une autre app du même tonneau.
En réalité, ça montre que Apple, les GAFAM de manière générale font beaucoup de zèle et pas beaucoup de résistance.
On va pouvoir parler de Google et d’Alphabet avec YouTube, avec trois ONG qui documentaient les méfaits, les mauvais traitements de l’armée israélienne vis-à-vis de populations palestiniennes, de prisonniers, du coup leurs vidéos ont simplement été retirées de la plateforme, sans autre forme de procès, de manière totalement silencieuse. Ça pose plusieurs questions.
Pareil au niveau de la presse. Le terme censure est peut-être discutable, en tout cas il y a de fortes pressions, ça c’est clair, de la part de milliardaires qui détiennent désormais des grands journaux nationaux, au hasard Jeff Bezos qui détient désormais The Washington Post et qui donne une ligne directrice plus conservatrice que celle que le journal avait précédemment.
On peut aussi parler d’ingérence. À la base j’avais mis un point d’interrogation parce qu’il y avait un petit débat autour de l’ex-procureur de la CPI [Cour pénale internationale], Karim Khan, qui avait manifesté le fait qu’il ne pouvait plus accéder à sa boîte mail Outlook, du coup la CPI a dû migrer sa boîte mail. Il y a un exemple beaucoup plus concret et nouveau : des juges de la CPI témoignent des difficultés de vivre, désormais pour eux, parce qu’ils sont bannis des services numériques américains et pareil pour le réseau bancaire. Ils ne peuvent plus utiliser les réseaux bancaires américains, c’est-à-dire Visa, Master Card, American Express, donc tous les réseaux bancaires. Ils disent que c’est comme vivre dans les années 90 quand on vit en 2025. On connaît bien le cas parce qu’il y a un juge français [6] [Nicolas Guillou], mais, en réalité, je crois qu’au total cinq juges sont dans ce cas-là.
Amaury : Là on parle d’ingérence orchestrée par des puissances ou par des GAFAM directement, mais vu que l’aspect, par structure, d’avoir les données centralisées dans du big data, même parfois via de l’open source, le fait d’avoir autant de données numériques disponibles fait que ce sont des outils d’ingérence et potentiellement de propagande. C’est notamment l’usage qu’avait eu le parti de Trump, je ne veux pas dire une bêtise, par rapport à Cambridge Analytica [7]. Les effets sont un peu contestés mais l’intention était d’utiliser les algorithmes de Facebook dans l’objectif d’influencer la population.
Florent : En 2016, avant le précédent mandat, tout à fait.
À noter que cette procédure existe mais pour les terroristes, on a donc créé le concept de juge terroriste.
Waouh, ce slide-là est un peu chargé.
Du coup, forcément, en Europe les gens se réveillent, mais cette question de l’autonomie stratégique existait bien auparavant, évidemment.
Je ne sais pas si vous souvenez mais, plus tôt dans l’année, Donald Trump avait de fortes velléités à annexer le Groenland, il n’en parle plus trop ces derniers temps, c’est peut-être plutôt une bonne nouvelle, on verra s’il se réveille encore un jour, et de l’acquérir d’une manière ou d’une autre avec un discours assez belliqueux. Il faut savoir que le Groenland est un territoire d’outre-mer du Danemark et que, à ce titre, le Danemark doit gérer la sécurité du Groenland. Par effet de bord, si les Américains venaient à envahir le Groenland ça impliquerait possiblement l’Europe.
On pourrait parler aussi à l’international du 51e État qu’est le Canada, évidemment tout le monde le sait, et du Mexique. Trump essaye de faire la guerre un peu à tout le monde. Pour le moment ce sont des mots, on espère que ça ne se réalisera jamais.
Il y a évidemment toutes les débilités de Donald Trump autour des droits de douane et des guerres commerciales, ce qui pose aussi une question sur la façon dont on traite la relation avec les États-Unis sur le plan commercial.
La reconnaissance de l’État palestinien, nouvellement en Europe, il y en a eu précédemment, mais nouveauté, la France a reconnu l’État palestinien, il était temps. Du coup, forcément, ça a attiré l’ire de Donald Trump et évidemment d’Israël.
Il y a aussi le soutien qu’Elon Musk a fourni à la campagne de l’AfD [Alternative für Deutschland].
Puisqu’on nous sommes un peu pris en tenaille, de l’autre côté, côté russe, il y a la guerre en Ukraine. Poutine s’enlise un peu dans cette guerre et pousse vraiment une propagande pour déstabiliser, on va dire, l’Europe, les pays européens et ceux qui prennent le parti de l’Ukraine. Il y a également des ingérences russes dans la campagne roumaine via TikTok.
Il n’y a pas que les risques géopolitiques actuels, il y a également le fait que Microsoft décide de retirer le support au système d’exploitation Windows 10 décide de retirer, ce qui fait que soit vous avez accès à une machine suffisamment récente pour pouvoir migrer vers Windows 11, soit vous la mettez à la benne. En réalité, après quelques négociations, on a obtenu l’accord mou de Microsoft d’étendre le support d’un an supplémentaire pour l’Europe, mais on est face à un désastre écologique [8] et Microsoft, évidemment, ne fait aucun effort sur ce plan, et ça pose entièrement question.
Côté Bluesky, business as usal, comme je dis, on a une modération qui fait beaucoup de zèle autour de ce qui est un propos de l’ordre de la parodie et ce qui est du premier degré. Là c’est le dessinateur Boulet qui a été striké sur Bluesky, un système qui n’est pas un GAFAM, qui est une entreprise capitaliste avec un réseau social centralisateur.
Je pense que l’ambiance n’est pas toujours mieux, je vous sens un peu raplapla par rapport à tout ce qu’on raconte, mais la question c’est : qu’est-ce qu’on peut faire avec tout ça ?
Le capitalisme est en marche vers le fascisme – Que pouvons-nous faire avec le Libre ?
Je dirais, en premier lieu, lutter contre les dogmes, c’est-à-dire contribuer à des outils, Wikimédia mais pas seulement, pour continuer à mener un contre-discours factuel qui ramène les faits sur le devant de la scène et qui permet d’éviter aux gens de mener leurs discours de contre-vérité.
Inclure le plus grand nombre dans la contribution et, au sens large aussi, dans le Libre.
Faire un peu d’accessibilité. Il est clair que, dans une logique capitalistique, on s’intéresse assez peu aux personnes en situation de handicap. Le Libre sort de ce modèle et permet aussi d’aller plus loin, d’inclure ces personnes et d’éviter qu’elles soient rompues face au numérique.
Créer des outils de résilience face à la censure. Pour les gens qui ne connaîtraient pas, ça c’est la mascotte de Mastodon [9] et ça c’est la mascotte de PeerTube [2], deux outils qui utilisent le même réseau qui s’appelle le fédiverse [10].
Mastodon est une alternative libre et décentralisée à Twitter. Il faut éviter de parler d’alternative même si c’est très parlant pour certains d’entre nous, c’est un réseau social.
PeerTube est une plateforme vidéo, on en avait parlé, qui est aussi libre et décentralisée.
Ce sont deux plateformes qui utilisent le même protocole si bien qu’en réalité il y a des applications super intéressantes, je ne peux pas trop détailler. C’est un peu comme si vous pouviez commenter, liker et vous abonner sur des comptes YouTube depuis Twitter, ce qui ne sera jamais possible parce que c’est la logique des outils propriétaires. Par contre, vous pouvez le faire grâce au protocole ouvert Activity Pub et grâce au fédiverse.
Sans oublier les outils de blocage, parce que oui, n’importe qui peut installer une instance Mastodon ou un site PeerTube et diffuser ses discours de haine. L’idée c’est de dire que c’est difficile d’aller suivre toutes les instances qui peuvent mener des campagnes de harcèlement ou diffuser des contenus haineux et pouvoir fournir une liste de blocage. Les administrateurs peuvent, mais ne sont pas obligés, l’utiliser pour automatiquement blacklister des personnes. Cela est une petite BD XKCD [11] pour expliquer que, en réalité, vous disposez toujours de la liberté d’expression quand vous menez des discours qui sont, entre guillemets, « haineux », mais la liberté d’expression ne vous désengage pas des conséquences, donc des critiques, en l’occurrence, et des actions comme créer des listes de blocage.
On peut aussi parler de prolonger la vie des équipements, donc participer à des groupes d’utilisateurs et d’utilisatrices de logiciels libres, d’abord pour soi, c’est toujours très intéressant. Au Capitole du Libre, je pense qu’un certain nombre d’entre vous utilisent GNU/Linux au quotidien et savent installer des distributions. Si ce n’est pas le cas, vous pouvez vous rapprocher de ces associations locales et demander à installer GNU/Linux. Le jeu c’est qu’ensuite vous puissiez, par ailleurs, vous investir dans ces associations et en retour, quand vous gagnez en expérience, aider d’autres personnes, qui sont dans le même cas que le vôtre dans le passé, à migrer vers GNU/Linux. Ce qui donne l’occasion, en ce moment particulièrement, de prolonger un peu la vie des équipements, ce qui est le nerf de la guerre quand on veut faire du numérique un peu plus soutenable.
D’ailleurs à ce propos, les postes sous GNU/Linux ont passé la barre des 5 % de parts de marché depuis juin dernier aux États-Unis et approchent les 4 % au niveau mondial, en tout cas c’étaient les statistiques de StatCounter. Je pense que c’est un effet assez positif, qu’on peut l’utiliser comme effet de levier pour mener notre bataille pour le numérique libre. C’est une excellente nouvelle, de quoi nous réjouir un petit peu dans ce monde un peu grisou.
Je rajouterai, et pas des moindres, archiver le savoir. J’ai listé trois initiatives qui sont loin d’être exhaustives si vous en avez d’autres, n’hésitez pas à les partager en fin de conférence.
La première c’est Sci-Hub [12] qui n’est pas disponible en France à cause des blocages DNS. Il y a des méchants fournisseurs d’accès à Internet qui ne respectent pas la loi, n’allez pas les voir, vous avez un stand sur le Capitole, mais n’allez pas les voir, ça pourrait vous donner l’occasion d’aller vraiment consulter des papiers scientifiques libres d’accès, payés par vos impôts, dont on vous prive l’accès ou alors moyennant un prix assez exorbitant. Ce n’est vraiment pas une bonne idée surtout dans un contexte où les productions scientifiques sont un peu le nerf de la guerre face aux États autoritaires.
Amaury : Au-delà de ça, n’utilisez pas les DNS ou FAI en général, choisissez vos DNS de manière consciencieuse. Un DNS, c’est le serveur qui va savoir à quel site vous voulez accéder, c’est donc une connaissance assez importante. Si vous ne savez pas trop comment faire, renseignez-vous, ça vaut vraiment le coup.
Florent : Tu parles de manière très sérieuse tout d’un coup !
Il y a également Wikipédia, une encyclopédie qui est régulièrement attaquée, qui est caviardée par les politiques, je vous propose donc un moyen de lutte : faire un peu de patrouille, aller regarder, alimenter les contenus, entre autres exemples connus, Éric Zemmour qui a voulu mener une campagne de désinformation sur Wikipédia pour l’élection de 2022, mener une campagne d’extrême droite via Wikipédia. Ça a plutôt échoué et, de toute manière, ça a été mis en lumière, heureusement.
Et enfin, ce n’est pas un projet libre, pas entièrement en tout cas, c’est Internet Archive. Soutenez l’association qui fait ça. Pourquoi j’en parle ? Aussi parce que l’État américain, de manière générale les États autoritaires – ça pourrait arriver chez nous, je parle beaucoup les USA, mais on peut regarder aussi chez nous – aiment bien avoir des réflexes un peu révisionnistes, donc mettre hors-ligne des sites web ou remanier complètement des contenus. Internet Archive permet de revenir dans le passé et de pouvoir confronter un peu les dires que peuvent avoir les dirigeants, même des dirigeants actuels, j’ai envie de dire, c’est toujours une bonne idée d’avoir des archives à ce titre.
Libérer les services publics. L’idée c’est que vous payez des impôts, en réalité, et évidemment ces impôts disent qu’on vous fournit des services numériques. Du coup, c’est un peu bête que vous n’ayez pas accès au code source et que vous ne puissiez pas utiliser, à votre tour, ce qui permet de produire l’argent public. Une initiative, que je n’ai pas nommée, honte à moi, la FSFE, Free Software Foundation Europe [13], milite pour que tout code source produit par de l’argent public finisse comme du code public et comme du logiciel libre.
C’est une bonne idée pour se retrousser un peu les manches entre différents États, entre différentes collectivités, et qu’il y ait un modèle contributif entre ces différentes administrations.
À ce propos, il y a une petite prise de conscience, on pourrait dire un peu tardive mais réelle, sur ces enjeux. Tout à l’heure, on a évoqué le Danemark. Je peux citer, par exemple, les villes de Copenhague et Aarhus, les deux plus grandes villes du Danemark et, avec Donald Trump qui a des velléités sur le Groenland, se sont mises à délaisser, en tout cas elles ont un plan pour se dé-microsoftiser et se dé-gafamiser et adopter progressivement les logiciels libres, en tout cas c’est une bonne impulsion qu’elles ont. On pourrait citer aussi l’État allemand qui finance du code libre via le programme ZenDis [14] et également en France. Si vous n’étiez pas à la table ronde hier, je vous apprends quelque chose, sinon ça vous parle : la ville d’Échirolles [15] fait un travail d’utilisation des logiciels libres, avec un modèle contributif, mais aussi l’Eurométropole de Strasbourg, la métropole de Lyon ou la ville de Lyon adoptent peu à peu des logiciels libres.
Ça paraît évident de lutter contre les lois liberticides, d’ailleurs j’ai un t-shirt, je précise que je ne suis pas membre de La Quadrature [16], je suis donateur, c’est à ce titre que je porte ce polo. La Quadrature mène une campagne régulière contre les idées de génie que peuvent avoir nos dirigeants pour mettre un peu de grains de sable dans la machine.
Sur Chat Control, on a peut-être une victoire, ce n’est pas définitif, c’est quelque chose sur lequel il faut rester absolument vigilant. C’est un projet de loi qui consiste, à partir du principe que chaque citoyen est une potentielle personne qui peut faire du terrorisme, ou je ne sais pas trop quoi, du coup est soupçonnée de fait, à traquer chaque conversation, chose à laquelle La Quadrature, mais aussi d’autres organisations comme NOYB, None Of Your Business, etc., ont interpellé des citoyens pour leur demander « s’il vous plaît, allez discuter avec vos parlementaires européens parce que là il y a quelque chose qui ne va pas. » À priori l’Allemagne est en défaveur, donc Chat Control pourrait capoter, c’est quand même sous réserve parce que ça peut revenir par une porte dérobée, il faut quand même rester vigilant à ce que ça n’aille pas plus loin [17].
Mais en fait… il n’y a pas que le numérique
Florent : Oui parce que, en réalité, il n’y a pas que le numérique comme moyen avec lequel on peut lutter. C’est quelque chose d’important à souligner.
La première chose : occuper l’espace public. Typiquement, quand un projet de loi vous déplaît, rejoignez des syndicats ou allez manifester en nom propre. C’est bien beau de pouvoir dire son désaccord sur les actions des dirigeants et des gouvernements, mais ce qui a de l’effet c’est montrer son désaccord par son absence au travail et en manifestant physiquement sur place. Pouvoir dire à se dire « si mon collègue est absent et qu’il va manifester, peut-être que je peux le faire » et, derrière, faire un effet boule de neige, lutter efficacement par ce biais-là et montrer son mécontentement.
À ce propos, un truc m’interpelle beaucoup et me fait plaisir à Portland. Je tiens à préciser que je parle beaucoup des États-Unis parce que c’est un cas emblématique d’une puissance impérialiste qui est au bord de l’autoritarisme le plus total. C’est intéressant d’étudier ce qui se passe et les moyens de lutte sur place. Portland a été décrit par Donald Trump comme une zone de non-droit, à feu et à sang, ce qui s’y passe est horrible. Devinez quoi ? C’est dirigé par un démocrate. Du coup les gens se sont mis à manifester, des personnes se sont dit « si on y allait en étant un peu fun », donc en ayant des déguisements un peu mignonnets pour aller dire aux gens de désobéir et de lutter contre l’armée qui était mobilisée sur place.
Quand le numérique dysfonctionne, comme c’est le cas avec ICEBlock tout à l’heure, il reste toujours l’analogique. Le principe vers lequel a opté Chicago : « OK, on n’a plus accès aux applications pour notifier la présence de l’ICE, on va utiliser des sifflets » et, l’air de rien, ça marche. Beaucoup de gens arborent fièrement des sifflets qui ont une très forte portée et luttent par ce biais-là.
Rappelons que les pronostics sont facilement démentis, pour le pire comme pour le meilleur
Florent : Pour conclure, nous sommes allés peut-être un peu vite, rappelons quand même que les pronostics sont facilement démentis, pour le pire comme pour le meilleur.
Si on prend le pire cas, l’Argentine, lors des élections législatives partielles qui ont eu lieu récemment, on a vu que Milei était censé être en difficulté et son pouvoir fragilisé. Malheureusement, son pouvoir a été renforcé.
Pour le meilleur, en 2024, on présageait l’arrivée au pouvoir, avec plus ou moins de pouvoir en tout cas, du Rassemblement national. Force est de constater que la gauche s’est structurée et a proposé un contre-discours, c’est teinté, je précise, c’est le moins qu’on puisse dire. Imaginez si on nous avait donné un peu plus de temps pour pouvoir mobiliser les gens et éviter que la macronie reste au pouvoir ?
Finalement, il nous reste à nous organiser
Florent : Pour conclure : finalement il nous reste à nous organiser et à résister dans le numérique, sans oublier l’analogique.
Merci à vous. Je vous propose du temps pour les questions. Nous en avons beaucoup.
[Applaudissements]
Questions du public et réponses
Florent : Une personne a levé la main, est-ce que vous pouvez lui fournir un micro ?
Public : Le monde bascule dans le fascisme, GNU/Linux passe la barre des 5 %, on se réjouit effectivement comme on peut. Je pense que ce que vous avez dit est surtout intéressant dans la deuxième partie, et c’est ça qui me rassure, se dire que pour lutter contre le fascisme il faut s’organiser politiquement et aussi sur le terrain. Installer GNU/Linux chez le voisin ne va pas suffire, malheureusement, dans le sens où on peut avoir tendance à être un petit peu dans une bulle entre libristes ou entre personnes qui font de l’informatique et, pour quelqu’un qui a un marteau, tous les problèmes se résolvent en plantant des clous. Je pense qu’il faut vraiment essayer d’aller de plus en plus sur le terrain. J’ai remarqué que le Libre, aujourd’hui, n’est pas nécessairement un truc gentil, il y a du logiciel libre qui est maintenu par des fascistes. Derrière le logiciel libre, il y a des personnes, des êtres humains, il faut qu’on reste vigilantes et vigilants sur qui fait quoi. Merci.
Florent : Bien sûr, évidemment. L’objet des dernières slides c’était aussi de pouvoir sortir également du numérique.
Je tiens à souligner, par rapport à ce que vous dites, l’avantage du logiciel libre : c’est un logiciel dont la cession des droits est immuable, cession pas complète, mais cession quand même. Je prends un exemple au hasard, Ruby on Rails [18], dont l’auteur commence à sortir des dingueries, « ce n’est pas grave », entre guillemets, il faut s’organiser déjà pour s’assurer que le code qu’il produit est quand même sain, sinon, de toute manière, il est toujours possible de se réapproprier le code et d’en faire une version dérivée, je ne vous parle pas des forks, etc., vous connaissez forcément. C’est ce qui me rassure un peu avec le Libre, l’air de rien, à l’inverse des solutions privatrices, comme celles de Microsoft où il y a un peu de zèle avec le gouvernement sur place de l’autre côté de l’Atlantique et ça pose de nombreuses questions sur ce qu’ils peuvent faire avec les données ou les applications que leurs usagers et usagères exploitent au quotidien.
Amaury : Je rajouterais que le Libre peut être utilisé par des personnes malveillantes, qui ont des idées fascistes. Là où ça apporte une valeur ajoutée par rapport aux solutions qui sont gérées par des grandes compagnies, c’est que les grandes compagnies vont dans le sens du gouvernement qui est en place. C’est forcément un rempart contre des gouvernements fascistes, parce que ça permet à des gens de s’organiser sans forcément tomber dans la censure ou de la collaboration avec leur gouvernement. Ça permet vraiment à des gens de s’organiser sur des idées différentes, mais ça ne donne pas plus de visibilité à une idée par rapport à une autre.
Florent : Monsieur a une question.
Public : Merci pour cette conférence. Pour s’organiser, j’ai l’impression qu’il y a une tendance qui va même au-delà de l’informatique : on s’individualise dans le travail, beaucoup de gens deviennent freelance et tout. Du coup comment s’organise-t-on ? Est-ce qu’il y a des syndicats de freelance ?
Florent : En fait, aller voir ces fameux syndicats, je dirais plutôt syndicats de lutte en ce qui me concerne. Il y a effectivement des métiers qui tendent vers le freelancing ou des CAE [Coopérative d’activité et d’emploi]. Malgré tout, dans les corps de métier, il y a des syndicats d’informatique, ça existe, j’en connais un, Solidaires Informatique [19]. Ne serait-ce qu’être présent, je dirais même quand tout va bien, c’est toujours intéressant d’y aller parce que, du jour au lendemain, ça peut forcément vriller. À plusieurs, avec des conseils de camarades, on peut surmonter les moments difficiles que ce soit au travail et également sur le plan politique.
Public : Bonjour. Merci. Dans votre présentation on a beaucoup entendu lutter contre, résister contre, alternative à, s’organiser contre, des choses ultra importantes parce que, effectivement, en face ils sont puissants, ils ont de l’argent. Mais pour moi ce n’est que la moitié du problème parce que lutter contre ce n’est pas créer quelque chose. Qu’est-ce qu’on fait avec les logiciels libres pour construire avec, pour construire pour quelque chose et pas contre autre chose ?
Florent : Une excellente question. On a commencé la présentation avec un tableau extrêmement négatif. On est dans une phase de lutte, en train de créer des outils de lutte, donc, forcément, ça va à l’encontre.
Ensuite, évidemment, au Capitole du Libre, vous avez une quantité de stands pour des initiatives tout à fait chouettes. Ce sont aussi des moyens de socialiser, surtout de sociabiliser, pour regarder ce que d’autres personnes font. On n’a pas abordé ce genre de question, ça nécessiterait effectivement d’être développé. Allez voir ce qui se passe dans le village associatif, si ce n’est déjà fait, et, j’ai envie de dire, allez regarder un peu au-delà du numérique. Donc plein d’associations avec des initiatives très chouettes existent par ailleurs.
Public : Merci pour l’intervention. Je me pose des questions au niveau du réseau lui-même. Par exemple les noms de domaine, c’est américain. Est-ce qu’on a déjà des idées de ce qu’on pourrait faire si la situation évoluait mal ?
Florent : Je ne suis pas très calé sur les questions de noms de domaine, j’ai peur de dire des bêtises. Tu connais ?
Amaury : À minima occidental. C’est vrai que ça peut poser la question. Des solutions existent de noms de domaine distribués, c’est plus pour des questions techniques, c’est compliqué. Des choses existent mais ce n’est pas adopté.
Florent : Imaginons une catastrophe. Supposons que vous ayez raison, que les noms de domaine soient entièrement administrés par le gouvernement américain et que la moitié de l’Internet ait ses noms de domaine qui ne soient plus fonctionnels. Les adresses IP, ce ne sont pas les Américains, il y aurait donc toujours possibilité d’aller faire des DNS alternatifs qui puissent fonctionner sans le gouvernement américain puisque l’Internet est décentralisé en lui-même.
Amaury : Et le protocole est indépendant de l’implémentation du protocole et de la gouvernance telle qu’elle est actuellement. Il n’y a aucune limite technique à créer un système de réseau DNS alternatif complètement décorrélé de l’autre.
Public : J’ai eu ce ticket à l’entrée, ça s’appelle LeBureau.coop [20], ce n’est pas Biocoop, c’est LeBureau.coop qui, visiblement, est un registrar, ce n’est donc pas vraiment américain.
Florent : Monsieur Bortzmeyer est là, c’est le grand spécialiste. Je me prosterne.
LeBureau.coop est un registrar. Je ne vais pas dire de bêtises je vais laisser monsieur Bortzmeyer répondre. C’est une coopérative
Public – Stéphane Bortzmeyer : Franchement, je préférerais qu’on n’aborde pas le débat comme ça, parce que c’est complexe, ça nécessite un peu de bases. Je viens d’entendre une quantité d’énormités assez fracassantes. Je suggérerais qu’on n’aborde pas ce débat spécifique des noms de domaine sans d’abord une introduction détaillant le problème, en y consacrant un peu de temps, parce que là ce n’est même plus du raccourci. Surtout après avoir entendu, au début, des discours comme quoi Trump et les fascistes racontent n’importe quoi, ce qui est vrai, qu’il est important d’avoir une approche scientifique sérieuse, pour ensuite dire des bêtises, ça ne va pas. Le sujet est réel, il est complexe et il ne faut pas l’aborder comme ça, surtout que dans sept minutes c’est la conférence de clôture.
Florent : Merci.
Public : Merci pour votre conférence. Je reviens un petit peu en arrière. Vous avez évoqué le fait que les logiciels libres peuvent être utilisés par les fascistes. J’ai fait du logiciel libre avant, je ne fais plus de logiciels libres pour cette raison. Je fais des logiciels pour les militants et militantes de gauche, principalement, même exclusivement, que ce soient des syndicats ou des partis politiques, et on n’a pas envie de faire des logiciels qui soient utilisés par l’extrême droite, concrètement. Je suis donc curieux d’avoir votre avis, votre point de vue là-dessus.
Florent : C’est vrai que le logiciel libre est un logiciel qui octroie des libertés aux utilisateurs. La liberté 0 autorise l’utilisation du logiciel quel qu’en soit son usage.
Dans mes souvenirs, une coopérative de livreurs à vélo [21] a décidé de ne pas utiliser une licence libre, ils ont dit « vous pouvez l’utiliser si vous êtes une coopérative. » C’est un choix et c’est totalement louable. Après, effectivement, ça perd sa qualité de libre. Tout à l’heure, j’ai cité des logiciels qui ne sont pas libres mais qu’il peut quand même être intéressant d’utiliser.
Je rajouterais que le logiciel libre, pour moi en tout cas, n’est pas une finalité en soi, c’est un outil.
Public : Ce que je veux dire c’est que ça peut même aller contre ce qu’on cherche à faire, dans le sens où si je fais un logiciel et que, demain, il est utilisé par l’extrême droite, ça va aller contre moi. J’aurais passé du temps à faire quelque chose qui va se retourner contre moi et que je ne vais pas retrouver dans les urnes finalement.
Florent : À chaud, j’aurais du mal à répondre, il faudrait que je prenne le temps.
Amaury : Vous voulez dire mettre des licences qui restreignent l’usage à…
Public : Oui, c’est ce que je disais : on autorise l’utilisation quel qu’en soit son usage, donc « pour faire le bien ou le mal », entre guillemets.
Public : Si on regarde sur opensource.org, un peu plus d’une centaine de licences sont considérées comme libres [22] et dans les conditions de définition d’une licence libre, il y a le fait qu’on ne peut pas choisir qui va utiliser, ou pas, le logiciel qui est basé sur cette licence. Les opinions c’est une chose, mais la définition stricte des licences libres c’est autre chose, qu’on soit de droite de gauche, ce n’est pas le sujet. C’est difficile de dire « je fais du logiciel libre, l’extrême droite va éventuellement l’utiliser et ça ne me plaît pas, etc. ». Si c’est libre, c’est libre !
Florent : Ma réflexion c’est que par définition on permet, en tout cas on espère que les usages soient quand même…
Public : L’espérance est une chose, la réalité est une autre !
Amaury : Au-delà de l’usage, il s’agit surtout de se sortir des géants du numérique qui, très clairement, peuvent être un point d’entrée de contrôle très dangereux dans le cas de dérive fasciste. Après, si c’est mettre des gens qui ne sont pas d’accord politiquement avec nous au même niveau de pouvoir que nous, c’est un moindre mal. C’est mon avis.
Florent : Je vais donner aussi mon avis à chaud, très personnel, en tout cas j’espère ne pas dire de bêtises. En réalité, l’extrême droite aime beaucoup les outils centralisateurs parce que c’est un levier d’action assez énorme pour pouvoir faire des manipulations en tout genre, faire de l’ingérence, ce genre de chose, ou, typiquement, faire de la surveillance .
Public : Merci. Sur cette question de l’utilisation du logiciel libre qui peut être malveillante et par l’extrême droite, c’est une inquiétude tout à fait légitime. Une réponse qu’on voit de plus en plus apparaître dans les communautés, ce sont des licences post-libres. Ça va être une licence qui va dire on va accorder des droits liés à la GPL, sauf si vous êtes fasciste, sauf si vous êtes en désaccord avec telle opinion politique. À ma connaissance, c’est quelque chose qui ne fait pas consensus au sein des communautés libres, même auprès de gens antifascistes par exemple, mais c’est une solution qui est en train d’être explorée énormément. Je crois que cet exemple-là montre que c’est vrai qu’envisager le logiciel libre sans conscience politique c’est absolument impossible, en tout cas c’est une impasse qui a des conséquences catastrophiques. Je pense que ce qui est intéressant dans cette présentation, aujourd’hui, c’est qu’il ne faut jamais aborder le logiciel libre en soi mais tout le temps avec une conviction politique forte.
Public : Bonjour. Je repense à l’une des conférences précédentes, qui a eu lieu dans cet amphi, où, justement, on a vu les différentes réactions de communautés open source face notamment au financement du gouvernement américain. On peut penser la Python Software Foundation [23], la fondation Python, qui a dit haut et clair « nous ne prendrons pas votre financement », qui, du coup, a refusé un financement de plusieurs millions de la part du gouvernement américain, pourtant leur licence est libre, c’est-à-dire que même les fascistes peuvent utiliser Python, Python est partout. La question ne serait pas plutôt d’arrêter de se prendre la tête sur les notions de qui pourra l’utiliser ou pas, est-ce que ça ira contre nous ou pas, mais surtout clamer haut et fort nos valeurs, nos morales pour justement leur dire « nous faisons un logiciel, tout le monde peut l’utiliser. Notre but est un but social, c’est un but pour aider les autres. On ne veut pas de vos valeurs. »
Florent : Ça me fait penser à une licence qu’avait imaginée Douglas Crockford, j’ai compris que c’était du troll, il avait rajouté « utiliser le logiciel pour le bien et pas pour le mal. » Ça avait posé de nombreux débats dans la communauté du logiciel libre. Beaucoup de gens ont refusé d’utiliser ce logiciel, ne sachant pas quelle était la définition du bien et du mal. Ça pose évidemment de nombreuses questions philosophiques, interminables. C’est peut-être le cas, il faudrait détailler ce genre de licence. Pareil, ce sont des choses que je découvre, en tout cas je ne suis pas en capacité de répondre avec des arguments éclairés.
Public : Je ne parle pas de détailler les licences, je dirais même laissons-les tel quel. En tant que communauté dire sur les canaux de communication officiels « on voit comment ça se passe, on n’est pas d’accord avec ça. Regardez, on a des codes of conduct, on a des règles. »
Florent : Oui. Dire « Python garde une licence libre », mais, au sein de la communauté, pouvoir mettre des règles très strictes typiquement pour respecter les personnes LGBT, ce genre de chose.
Public : La communauté Python, en tout cas Rust, a ce genre de charte [24] et c’est effectivement une très belle façon, en l’occurrence, de répondre à ce genre de problème.
Public : Bonjour. Merci pour la conférence. Je reste sur la question que vous avez posée. Je trouve surtout dommage de ne pas contribuer au Libre parce que certains peuvent mal l’utiliser. Imaginez si demain les artistes arrêtaient de faire des œuvres parce que des abrutis peuvent les voir ou les entendre. C’est dommage et c’est ça avant tout.
Public : Oui bien sûr. Mon intervention c’était vraiment sur la création d’un logiciel. En fait, j’ai créé un logiciel qui aide les camarades sur le terrain, qu’ils soient de syndicats ou de partis politiques. Le problème c’est que si on met ce logiciel en open source, demain l’UNI [Union nationale inter-universitaire] récupère ce logiciel, l’installe sur son serveur et fait comme nous, c’est-à-dire des campagnes de tractage en ciblant précisément les endroits, etc., et on n’a pas envie de fournir ces données et de fournir cet outil à des gens d’extrême droite.
Public : Je suis d’accord. Sur le même sujet, au-delà du Libre, j’aime la coutellerie. Des gens se font tuer à coups de couteau. Faut-il interdire les couteliers d’art ?
Florent : Ça ouvre de nombreux débats et peut-être une idée de conférence pour plus tard, peut-être à une prochaine édition du Capitole du Libre.
Amaury : Ça va être la fin des questions.
Florent : Merci à toutes et tous, en espérant que ça vous ait plu. Bonne journée.
[Applaudissements]