L’imposture du logiciel libre Journées du Logiciel Libre 2026

Le concept de logiciel libre a été introduit il y a 40 ans et s’est imposé comme le pilier central de l’alternumérisme. Depuis, le paysage de l’informatique, ainsi que ses implications sociétales, s’est complexifié. Au fond, que défendons-nous réellement, politiquement, lorsque nous faisons la promotion du logiciel libre, mais aussi de la décentralisation d’Internet, de l’interopérabilité, du chiffrement de bout en bout, ou lorsque nous critiquons les algorithmes toxiques ?

Merci d’être venus pour cette conférence que j’ai intitulée sobrement « L’imposture du logiciel libre ». Cette conférence aurait pu s’intituler également :
« Le logiciel libre est-il libéral ou libertaire ? »
« Le logiciel libre qui cache la foi de l’émancipation numérique »
« Logiciel libre partout, liberté nulle part »
« Je n’en peux plus des gens qui prennent le logiciel libre comme une finalité en soi, bordel de merde, qu’est-ce qu’on défend politiquement en vrai ? »

S’il y a des gens que ça intéresse d’avoir les slides, je remettrai le lien à la fin. Les slides sont disponibles à cette adresse link.infini.fr/imposture.

Pourquoi cette conférence ?

Le dernier titre, c’est un peu ce qui est à l’origine de cette conférence. Toute cette conférence démarre un peu d’une profonde exaspération que les événements ou le milieu « inter-numériste », si on peut dire, soit centré sur le logiciel libre et puis de l’absence de formulation politique qu’on trouve dans le milieu en général.
Je suis aux JdLL [Journées du Logiciel Libre], au final je suis assez content parce que les JdLL c’est quand même assez militant comme milieu, mais la remarque est vraiment très générale au milieu libriste de manière historique et puis au sens large, à la fois les événements, la culture libriste qu’on trouve en ligne, etc.
C’est quelque chose qui est assez dénoncé depuis au moins huit à dix ans, parfois plutôt avec des pincettes. Je n’ai pas mis tous les exemples d’articles de blog ou de conférences qui dénoncent un peu ça. Par exemple Pyg [Pierre-Yves Gosset], en 2018, a fait une conférence où la moitié du titre était « Peut-on faire du libre sans vision politique ? » [1], qui sous-entend un peu qu’il faut s’en préoccuper. Plein d’autres exemples sont dans les références à la fin.

Le titre est vraiment un peu premier degré. Ce n’est pas « ah, c’est de l’ironie parce que, en fait, le logiciel libre c’est trop bien ». L’idée c’est un peu de secouer le cocotier consensuel. On peut faire l’apologie du logiciel libre pendant des heures et des heures, mais j’aimerais qu’on avance en parlant des trucs qui sont moins cool dans le logiciel libre.

C’est une nouvelle mouture d’une conférence que j’ai faite un peu en bêta, en octobre 2023, devant des gens de ma coopérative qui ne sont pas trop techniciens ou techniciennes. Il m’a fallu deux ans pour prendre mon courage à deux mains et venir aux JdLL pour la faire devant un public de libristes convaincus par le logiciel libre.

Je vais partir du principe que vous êtes assez sensibilisés aux enjeux. Je ne vais pas répéter ce qu’est le problème avec les GAFAM, etc. Je ne vais pas trop redéfinir des choses comme CHATONS [2], des choses comme ça, j’estime que vous les connaissez à peu près en tant que libristes plutôt convaincus.
Dans la salle, peut-être y a-t-il des gens qui sont convaincus que le logiciel libre c’est fondamentalement politique, plus ou moins de gauche ou d’extrême gauche. Peut-être y a-t-il des gens qui sont convaincus que le logiciel libre ne devrait pas être politique ou politisé. Attention, il va y avoir des choses un peu piquantes à certains endroits. Mon propos n’est pas de dire qu’il faut arrêter le logiciel libre. Mon propos est de dire qu’il faut arrêter de centrer le truc sur le logiciel libre et voir un peu au-delà, accepter et apprendre.

À propos de moi

Je m’appelle Aleks.
Je suis un mec blanc, cisgenre, hétéro, ingénieur, trentenaire, autant dire que je suis un peu le cliché du libriste.
Le jour, je suis informaticien dans une coopérative parisienne qui s’appelle Coopaname [3].
Je suis aussi mainteneur et contributeur du projet YunoHost [4], je ne vais pas forcément rentrer dans ce qu’est YunoHost.
Je suis aussi membre d’un hackerspace qui s’appelle Hackstub [5] et à peu près membre d’un collectif qui s’appelle Alsace Réseau Neutre [6], un FAI [Fournisseur d’Accès à Internet] associatif en Alsace. J’aime les stickers, les mèmes, les opossums.
Et puis je me suis auto radicalisé, autour de 18 ans, suite aux débats à l’Assemblée nationale sur la loi Hadopi [7]. Je ne sais pas si vous vous en souvenez. Moi, j’ai été un peu marqué par le gap qu’il y a entre ce qu’on nous apprend à l’école sur l’idéal républicain, les gens morts à la Bastille pour instaurer la République face à la monarchie, et puis la mauvaise foi qui règne à l’Assemblée nationale. On peut démontrer, par A + B, qu’un amendement est merdique et puis, à la fin, c’est voté quand même parce que les députés sont là pour lever la main au bon moment.
Quand on s’auto-radicalise dans le milieu de l’informatique, sur Internet, on tombe assez rapidement dans le logiciel libre. Du coup, je suis devenu turbo-libriste, j’étais convaincu qu’on allait révolutionner la société par plus de transparence avec les outils numériques, etc. Je me demandais pourquoi on utilise encore Microsoft dans l’administration, etc. J’étais vraiment convaincu que ça allait changer un peu le monde.

Les 4 libertés

Du coup, quand on est turbo-libriste, on se retrouve assez rapidement dans des install parties Linux où on aide les gens à installer Linux et puis il y a toujours un petit peu un blanc, à un moment. On prend du temps pour discuter un peu et on raconte les quatre libertés du logiciel libre, vous connaissez ça par cœur,

  • utiliser
  • étudier
  • redistribuer
  • améliorer.

Et il y a toujours un peu un blanc quand on dit aux gens : « Tu peux regarder le code, l’étudier, le modifier. – En fait, je ne sais pas coder. – Ce n’est pas grave, d’autres gens le font pour toi. »
J’ai mis plein de blabla, ce n’est pas très important pour le propos de la conférence.
La seule question que je me pose c’est : est-ce que les gens viennent pour les quatre libertés du logiciel libre ? Est-ce que c’est vraiment ce qu’ils cherchent quand ils viennent installer Linux ?

Logiciel libre : pilier de l’alternumérisme

Souvent, les gens viennent installer Linux un peu dans la recherche d’un alternumérisme, une informatique qui ne se fout pas trop de leur gueule, un truc qui ne déclenche pas des mises à jour quand ils arrêtent l’ordinateur. On leur a dit que c’est bien, j’ai entendu dire que Linux c’est bien. Du coup, ça ne colle pas trop mal avec ce qu’on pourrait appeler l’intention ou l’ambition politique du logiciel libre. Parfois on voit les libristes qui disent « arrêtez de vouloir politiser le logiciel libre ». Richard Stallman [8] a pondu un bouquin qui s’appelle Free Software, Free Society : Selected Essays of Richard M. Stallman, c’est quand même assez politique. On peut même mettre ça sur un hoodie, j’étais à fond sur ce slogan, Free Software, Free Society c’est évident, c’est génial, on va changer la société.

Ce qu’on planque sous le tapis

Ce qu’on met un peu sous le tapis dans le logiciel libre, je vous l’ai déjà dit, « OK, si tu ne sais pas coder, tu peux juste utiliser le logiciel. » J’ai aussi le droit d’utiliser Windows, donc, au final, en quoi ça m’émancipe d’utiliser un logiciel libre ?

Il y a le fameux mythe des missiles sous Linux. Je pensais que c’était un peu un mythe, mais, en creusant j’ai découvert que depuis 10/15 ans les drones américains tournent sous Linux. Qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Il y a d’autres trucs dont je vais parler.

On dit parfois que l’accessibilité est à chier dans le logiciel libre et ça n’a pas l’air de trop percuter les libristes, pourtant la liberté 0, c’est utiliser le logiciel. Est-ce qu’on peut vraiment dire que le logiciel est libre s’il n’est pas accessible ? Il y a d’autres trucs dont je vais parler.

Et puis, concrètement, le logiciel libre est un fichier texte qu’on met dans le dépôt de code et qui respecte les quatre libertés du logiciel libre.

Du coup, comment fait-on le lien entre l’intention politique et le fichier de code ? La façon dont ça s’agence n’est pas très claire.

Le logiciel libre, bon OK

Je me fais un peu l’avocat du diable, forcément. Le logiciel est transparent, des gens, à travers le monde, étudient le logiciel, le code est ouvert, donc s’il y a un truc malveillant dans le logiciel, ça va finir par se voir, donc ça garantit un peu que le logiciel n’est pas trop déconnant.
On va parler d’indépendance et de pérennité, ce genre de choses.

L’open source : « Libre » c’était déjà trop politique ?

Ensuite l’open source est apparue, vous connaissez aussi. On en entend souvent parler dans le logiciel libre. Là aussi j’ai mis du blabla pas très important.
Ce qu’on dit moins souvent c’est que, juridiquement, il n’y a pas vraiment de différence entre le Libre et l’open source. Souvent Framasoft ou d’autres libristes, Framasoft en particulier, aiment bien rappeler qu’il y a une différence entre open source et Libre : les valeurs. On ne sait pas trop lesquelles. Tout le monde fait semblant de savoir de quoi on parle quand on parle des valeurs du logiciel libre, c’est un peu comme les valeurs de la République. Vas-y, essaye d’expliquer les valeurs de la République, Liberté, égalité, mais quelle liberté ? La liberté de qui ? La liberté de quoi ? Quelles limites met-on à la liberté ? Quelles modalités met-on à l’exercice de la liberté ? Tout cela n’est pas très bien défini.
Par exemple, un projet sous licence AGPL [9] qui fait la promotion d’idées catho-réactionnaires, à votre avis est-ce que c’est libre ou pas ? La question est vite répondue : c’est sous licence AGPL, donc c’est Libre. Où sont les valeurs du logiciel libre ? Je n’ai jamais vu, quelque part, de définition des valeurs du logiciel libre qui explique ce que c’est concrètement, du coup comment les applique-t-on, etc. ?

Le modèle économique impossible

On peut parler du modèle économique du logiciel libre, c’est un peu l’équation impossible. Vous connaissez peut-être ce diagramme qu’on utilise dans les gestions de projet : rapidement, pas cher, de qualité, vous ne pouvez pas avoir les trois en même temps, il faut forcément que vous en choisissiez deux. C’est un peu la même chose avec le modèle économique du logiciel libre. Vous ne pouvez pas avoir un truc à la fois gratuit, libre/éthique et pérenne. Vous allez forcément un peu mordre sur l’un des trois en faisant votre modèle économique.
Il n’y a pas 10 000 modèles économiques du logiciel libre.
On peut faire des fonctionnalités payantes.
On peut faire de la vente de services, du mécénat.
On peut faire des dons et des subventions. Les dons et subventions demandent pas mal d’énergie. Il faut forcément faire quelque chose de nouveau, systématiquement, alors que le plus gros du taf qu’on aimerait financer, c’est la maintenance. À la limite, on embauche des gens pour devoir gérer la campagne de dons. Il faut de l’argent pour avoir plus d’argent !
Et puis il y a l’auto-exploitation qui est quand même assez répandue dans le logiciel libre, mais c’est quand même un peu la bombe à retardement du logiciel libre.
Je ne vais pas vous parler de tous les exemples.
XZ Utils, vous en avez peut-être entendu parler, c’était il y a deux/trois ans, une espèce de catastrophe un peu évitée de justesse avec un développeur un peu esseulé, harcelé par les issues. On lui disait « ça fait deux ans que tel bug ouvert, tu ne peux pas le corriger ? ». Du coup, ça a permis à une espèce d’attaquant dont on ne connaît pas trop la teneur, la nature, de s’imposer comme un nouveau mainteneur et de pouvoir, potentiellement, mettre une backdoor dans le système Linux [10]. Il peut y avoir des conséquences quand même importantes.

Logiciel libre partout, GAFAM partout

Ce dont on ne parle pas trop non plus, c’est que, dans le logiciel libre, il y a plusieurs types de projets. Souvent quand on pense au logiciel libre, on pense à Firefox, LibreOffice, Mastodon [11], des trucs assez visibles, directement pour les utilisateurs, on voit les interfaces, etc. Mais sous le capot, il y a plein de choses :
il y a des systèmes d’exploitation, il y a des briques ou des librairies logicielles
il y a des langages de programmation.
On peut étendre la définition, on peut dire que les formats ouverts c’est un peu du logiciel libre, les protocoles c’est du logiciel libre également.

Et, ce qu’on dit moins, c’est que les GAFAM ont construit leur empire sur tous ces trucs. Si PHP [Langage de programmation libre] n’avait pas existé pour Facebook, sans doute que Facebook n’aurait pas vu le jour, même Internet de manière générale. On peut dire qu’Internet est un projet issu de la philosophie du Libre, d’une certaine façon.
Au final, le logiciel libre a permis aux GAFAM d’émerger.

2007, le tournant

Le logiciel libre n’était pas trop mal jusqu’aux années 2005/2010. 2007 est quand même un peu le tournant, parce que les premiers smartphones arrivent, d’ailleurs Android est un logiciel libre développé par Google, on peut dire que c’est open source, on a vu de l’open source libre, pour moi, il n’y a pas de différence entre libre et open source, il n’y a pas de définition qui permette de distinguer libre d’open source.
Et puis il y a la montée des réseaux sociaux, Facebook, des plateformes en ligne.
De plus en plus, les programmes qu’on utilise ne tournent pas sur notre machine, ils tournent sur le cloud ou sur les serveurs de Framasoft.
Grâce au Libre/open source, Facebook, comme les autres, a été construit grâce à des briques en logiciel libre.
Et puis on a le capitalisme de surveillance, l’hégémonie des GAFAM. Je considère que vous connaissez à peu près tout ça. Le point clé c’est que ça change vraiment le paradigme de l’informatique, parce que de moins en moins les programmes tournent sur nos machines, du coup l’idée de logiciel libre fait de moins en moins sens. On peut les vérifier quand on les fait tourner sur nos machines.

La question c’est plus : à quel point peut-on faire confiance aux tiers ? Qui gère les services ? Quelles sont les modalités de gestion des services ? Qu’est-ce qu’il advient des données, etc.

2014 : même Microsoft a fini par faire copain

En 2014, même Microsoft a fini par kiffer.
En 2001, Ballmer [PDG de Microsoft de 2000 à 2014], disait : « L’AGPL c’est un truc de hippie qui contamine tout » et puis, en 2014, Microsoft dit : « On adore Linux. On adore l’open source ». D’ailleurs maintenant, en 2026, ils entraînent leurs IA sur les bases de code hébergées sur GitHub, donc autant vous dire qu’ils adorent l’open source ou le logiciel libre. Du coup, ce n’est plus du tout une menace. Déjà en 2007 on aurait dû se dire que c’était un peu cuit, il faut qu’on révise un truc dans l’ambition du logiciel libre en tant qu’ambition politique, mais, en 2014, c’est vraiment cuit de chez cuit. Ce n’est vraiment plus une menace, c’est une ressource pour le capital et c’est même le statu quo parce que ça lui donne du pouvoir.

202x : le Libre continue d’être phagocyté par les GAFAM

Ce n’est pas fini, dans les années 2020, on continue.
Par exemple au FOSDEM [Free and Open Source Software Developers’ European Meeting], la plus grosse conférence sur le logiciel libre en Europe, Google est en top number one des sponsors. Du coup, dans quelle mesure parle-t-on de liberté numérique ? On va aller défoncer Google au FOSDEM ? Si vous êtes déjà allé au FOSDEM, j’estime que ce n’est pas spécialement politisé. On y va surtout pour parler de développement, de trucs assez techniques et les questions de liberté numérique sont un peu secondaires, sur le côté, pas trop présentes. Ça fait quand même quelques années que je n’y suis pas allé, j’espère ne pas trop me tromper en disant ça.

On a Chromium ou Chrome, si vous préférez, et Android, qui sont vraiment des piliers de l’empire de Google et ce sont des logiciels libres.
Un truc assez peu connu : Firefox est financé à 90 % par Google. Le saviez-vous ? C’est assez surprenant quand on l’apprend. Du coup, est-ce que c’est un logiciel libre ? Est-ce que les développeurs de Mozilla sont libres d’implémenter ce qu’ils veulent dans Firefox ? Est-ce qu’ils sont libres de mettre un bloqueur de publicité par défaut dans Firefox ?, sachant que le business modèle de Google, c’est la publicité. Et pourtant, il y a un enjeu énorme autour de Firefox, parce que, de plus en plus on accède aux services en ligne par le navigateur, il faut bien qu’il y ait un truc un peu indépendant, qui ne soit pas une méga-corporation, qui impose des règles de manière arbitraire sur le fonctionnement du Web.

Je ne fais pas le topo sur Amazon et MongoDB [Système de gestion de base de données], ça pourrait être très intéressant, mais je n’ai pas le temps de rentrer là-dessus.

L’enlisement dogmatique : l’épisode de la charte CHATONS

Je parle d’un épisode qui va peut-être réveiller des traumas chez certaines personnes dans la salle, l’épisode de la charte CHATONS, j’appelle ça « l’enlisement dogmatique ou l’enlisement puriste ». Les chatons, en deux mots si vous ne connaissez pas, ce sont un peu des AMAP du numérique qui visent à mettre en place des services éthiques – il faudrait définir ce qu’on veut dire par éthique. Mais, à un moment, il a été remarqué qu’il y a un peu des zones grises, c’est-à-dire que lorsqu’on veut construire des services éthiques, il y a des trucs pour lesquels, peut-être, on va devoir faire appel à des morceaux propriétaires ou à des API [Interface de programmation] propriétaires. Par exemple, dans le collectif CHATONS [2], des gens se sont dit « on pourrait construire un truc logiciel pour que les gens qui sont sur WhatsApp puissent discuter avec les gens qui sont sur des réseaux décentralisés comme Matrix ou Signal. On pourrait avoir un robot qui fait un relais des messages entre les deux, comme ça les gens ne seraient pas contraints de choisir : être sur WhatsApp parce qu’il y a ma famille, pourtant je suis libriste. » Pour faire cela, il faut quand même avoir une brique quelque part dans l’infrastructure, genre le client WhatsApp, pour pouvoir choper les messages, les relayer, etc. Du coup, deux camps ont émergé. J’ai un peu un parti pris sur la question, j’ai appelé ça le « librisme puriste dogmatique ». Il faut forcément 100 % de logiciel libre, donc s’il faut une brique propriétaire, ce n’est pas libre, du coup on ne fait pas. Ou alors des gens disent que la question ce n’est pas le logiciel libre en tant que finalité en soi, c’est l’émancipation des gens, du coup ça a du sens de recréer de l’interopérabilité, quitte à utiliser un bout de logiciel propriétaire quelque part.
Tout cela a pris trois à six mois d’énergie bénévole, ça pris des proportions assez ouf. À un moment, la Free Software Foundation a carrément qualifié CHATONS [2] de collectif qui était en train de devenir propriétaire à cause de…

Si vous connaissez le monde associatif, vous savez que l’énergie motrice d’une association ou d’un collectif c’est l’énergie bénévole, donc engloutir trois à six mois d’énergie là-dedans, c’est un peu la catastrophe !

Le logiciel libre : une lutte obsolète

Du coup, j’en viens à dire que le logiciel libre c’est vraiment une lutte qui, personnellement, me paraît obsolète. C’est un truc inventé il y a 40 ans. À l’époque, dans le milieu universitaire, quand on avait un ordinateur, on devenait forcément développeur, l’informatique n’était pas du tout démocratisée et pourtant il n’y a pas eu de remise en cause depuis sur le fondement du logiciel libre, de ce qu’on veut vraiment avec le logiciel libre, etc. On continue de brandir ça comme un pilier.
En fait, si vous y réfléchissez, si demain Facebook ou Twitter libéraient le code de leur plateforme, le mettaient sous licence libre, ça ne changerait pas grand-chose pour les gens. OK, vous allez pouvoir faire une pull request pour modifier le code, Facebook n’en aura rien à foutre de votre pull request, c’est lui qui décide si c’est intégré ou pas.
Tu pourras faire ton Facebook dans ton coin si tu veux, il n’y aura personne dessus. Les gens sont sur Facebook parce qu’il y a un milliard de gens dessus, c’est l’effet réseaux.
Et, de toute manière, c’est vraiment conçu comme une plateforme centralisée, du coup forcément, si c’est centralisé, plus tu grossis plus des enjeux de pouvoir vont arriver. Tu vas devoir avoir un business modèle, etc., l’État va venir toquer à ta porte pour choper des données.
Donc ça ne change pas vraiment grand-chose que ce soit libre ou pas, ce qui est important c’est tout ce qu’il y a autour du logiciel libre.
D’ailleurs Chromium et Android, comme je disais, sont libres, ça n’enlève pas de pouvoir à Google, au contraire. D’ailleurs, certains logiciels sont développés par Twitter ou Meta, que vous connaissez peut-être si vous êtes dans le développement informatique.

« Free Software, Free Society », vraiment mec ?

Là j’ai copié un extrait d’un article de blog qui s’appelle « À quoi servent les libristes », qui parle un peu des priorités des libristes versus le reste de ce qui se passe dans la société [12].

Du coup, si on va un peu plus loin, dans un an, on pourrait avoir les JdLL avec l’extrême droite au pouvoir, ce n’est pas du tout exclu. On n’est pas plus libre si quand la police nous tabasse ou nous emmène en garde à vue abusive et qu’elle saisit le PV sur LibreOffice. Et si la vidéosurveillance c’est avec VLC, ce n’est pas mieux.
Quand vous êtes radié de Pôle emploi, si l’e-mail est envoyé avec Thunderbird, ce n’est pas mieux non plus.

L’imposture du logiciel libre

Qu’est-ce qu’on fait ? Ça c’est la gueule [Photo de singe, NdT] que je tire maintenant quand quelqu’un me parle de logiciel libre, comme si c’était le garant d’une forme d’éthique. On ne va pas libérer la société avec ton truc, mec ! Qu’est-ce qu’il y a autour ? On n’a pas libéré la société avec le logiciel libre ! On a surtout libéré les ingénieurs de la Silicon Valley.

Le logiciel libre est une lutte obsolète, et pourtant cache la forêt de l’émancipation numérique

On a vraiment ce fait que le logiciel libre est là, il prend toute la place et il nous cache la forêt de l’émancipation numérique. C’est un arbre super, il y a des millions de contributeurs à travers le monde, il y a des millions de lignes de code, c’est super ! Mais il y a plein d’arbres derrière qu’on pourrait aussi regarder. En plus, ça crame dans le fond. Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on défend vraiment avec tout ça ?

Qu’est-ce qu’on défend vraiment ?

Je me suis posé pas mal de temps cette question : qu’est-ce qu’on défend vraiment ?
Quand on va aux JdLL ou dans d’autres événements, on parle de plein d’autres trucs, on parle
de décentralisation d’Internet
de chiffrement de bout en bout
de respect de la vie privée
de gouvernance horizontale
des FAI associatifs
etc.
Je me suis beaucoup demandé, à certains moments, pourquoi tous ces trucs sont pris comme des morceaux indépendants ? On sent bien qu’il y a un truc commun qui regroupe tout cela. Pourquoi n’est-ce pas formulé à un moment ? Quel est le dénominateur commun de tout ça ?
Au bout d’un moment, j’ai fini par trouver la réponse : le dénominateur commun c’est lutter contre le rapport de dénomination véhiculé par la technologie. Si vous réfléchissez, le logiciel libre c’est une lutte contre le rapport de dénomination du logiciel propriétaire où des boîtes décident des règles du jeu, de la façon dont fonctionne le logiciel. La décentralisation d’Internet c’est un peu la même chose. Les GAFAM décident des règles du jeu du fonctionnement d’Internet et qui exploitent les données des gens de façon dégueulasse et tout plein de choses.
Le chiffrement de bout en bout c’est un peu la réaction, c’est l’idée de protéger les gens d’une forme de surveillance généralisée avec l’État qui pourrait écouter les conversations des citoyens, etc.
À un moment, on peut résumer tout ça : c’est une lutte contre le rapport de domination. Ou alors on peut dire qu’on fait de l’émancipation, de l’horizontalité. L’émancipation c’est l’autre face d’une même pièce, c’est juste s’affranchir d’un rapport de dénomination.

Le cyber-anarchisme

Lutter contre le rapport de dénomination, figurez-vous que ça ressemble vachement à la définition des mots « libertaire » ou « anarchisme ». Pour les gens qui ne savent pas, l’anarchisme ce n’est pas le chaos ni poser des bombes dans le métro. Si on regarde Wikipédia, on lit « le projet libertaire ou l’anarchisme a pour but de développer une société sans domination, sans exploitation, où les individus producteurs s’associent et coopèrent librement dans une dynamique d’autogestion, de fédéralisme, de liberté politique, etc. » Ça ressemble furieusement à ce qu’on trouve parfois dans le logiciel libre. En fait, à priori, ça nous parle.

Si on applique ça à l’informatique, au numérique, etc., ça donne télé-communisme, techno-libertarisme. Je choisis de me fixer sur cyber-anarchisme, mais je ne suis pas encore non plus complètement fixé, ou cyber-LGBTQIA+anarchisme. J’avais même des drapeaux et des stickers qui ne sont pas arrivés à temps aux JdLL, malheureusement.

Du coup, la question centrale c’est vraiment la place des outils. Qui crée les outils dans la société ? Qu’est-ce que ça véhicule comme manière de concevoir la société ? Qu’est-ce que ça véhicule comme rapport de domination ?

Une fois qu’on a dit ça, le fait de le dire, ce n’est pas juste un truc cosmétique, en fait ça débloque plein de trucs en cascade.
Évidemment que si on parle d’anarchisme, il y a d’autres luttes anarcho-libertaires qui sont sur d’autres thématiques. Il faudrait peut-être aller discuter avec ces luttes-là.

Étape 1

En première étape, on pourrait renommer les JdLL, j’ai pensé à
Journées de l’Émancipation technologique et de l’Anarcho-Informatique-Libertaire, ça fait JetD’Ail
Le congrès informatique de l’informatique anarchiste, la CIA, il y a IA dans le nom, c’est à la mode
Ou le CNIL, le Congrès Numérique de l’Informatique Libertaire, ce n’est pas mal.
C’est une blague, mais, encore une fois, c’est l’idée de décentrer la question de l’alternumérisme du logiciel libre pour pouvoir voir le reste de la forêt. Ça change pas mal de choses sur le type de conférences qu’on va avoir dans les événements suivant le nom que ça porte, ou le public qu’on va avoir dans les événements.

Converger avec les autres luttes – Mille trucs à apprendre avec les autres camarades

D’autres luttes se raccrochent à l’anarchisme, peut-être qu’il faudrait aller toquer à leurs portes, on a plein de choses à apprendre des autres luttes, notamment des trucs où on n’est pas ouf dans le logiciel libre : les méthodes d’organisation des communautés, les méthodes d’accueil, d’animation, prendre soin des collectifs, etc. Ce sont tous des sujets sur lesquels les autres luttes ont des billes et on a des trucs à apprendre. Si on apprenait de ça, ça nous rendrait plus puissants dans nos propres luttes. On gagnerait en pertinence, on gagnerait en puissance, on gagnerait en tout à faire ça.
Je vous redirige devant une super conférence gesticulée de Laurent Marseault, qui est un peu mon gourou spirituel, qui s’appelle « La tragédie du LSD, dépasser le fonctionnement en silo », c’est super [13].

Fuck le mépris techno-solutionniste

On peut faire d’autres trucs, en conséquence du fait de parler des rapports de domination, c’est dire « fuck le technosolutionnisme ».
Ce n’est pas juste une question logicielle ou technique, la question de l’émancipation numérique est une question systémique.
Par exemple parfois, dans le milieu libriste, on entend « les gens sont cons, ils utilisent les GAFAM, alors que c’est marqué, dans les CGU [Conditions générales d’utilisation], que les données… ». Ou alors « pourquoi les gens utilisent-ils WhatsApp alors qu’il y a Signal et tout. » En fait, d’un point de vue très concret, arrêter d’utiliser WhatsApp peut vouloir dire, pour les gens, se couper de sa famille. À votre avis, est-ce que se couper de sa famille, ça rend libre ? Ça dépend de la famille qu’on a ! Et puis, parfois, il y a une espèce de shaming, la petite blague un peu « tu utilises Google, tu utilises Windows, tu utilises un Mac, ce n’est pas bien ! ». Mais si c’était facile de quitter une hégémonie, le problème n’existerait pas ou alors il serait différent, on n’en parlerait pas de la même manière.

On ne va émanciper personne à coup d’injonctions technosolutionnistes culpabilisantes. C’est juste une manière d’essayer de simplifier le problème dans nos têtes.

Lutter, c’est collectif

Un deuxième truc, c’est réaliser que lutter c’est collectif. Peu importe que toi tu arrives à te démerder dans ta vie avec les outils numériques. Tu peux dire « j’ auto-héberge mes mails, c’est super », mais si tout le reste de la société utilise Gmail, Google aura quand même tes mails au final.
« Tu n’as qu’à faire pareil, il suffit d’utiliser Docker [14], c’est facile ! » Grands dieux ! Non, en fait ce n’est pas facile, c’est juste un mec blanc, ingénieur, autodidacte, qui baigne dans l’informatique. Va toucher de l’herbe et expliquer au premier passant qu’utiliser Docker c’est facile ! Ça ne marche pas !

Régulièrement, le gouvernement décide de vouloir lutter contre l’anonymat sur Internet, ce genre de connerie. Du coup, sur Reddit [Site web communautaire américain de discussion et d’actualités sociales] des gens disent « je sais utiliser un VPN et changer mes résolveurs DNS. » Mais quid des 99 % de la population. Si seulement toi et tes potes ingénieurs savez vous émanciper, ce n’est pas de l’émancipation, c’est juste de la techno-branlette de privilégié !. On ne va pas libérer la société avec ça.

Check tes privilèges

Si on va encore un peu plus loin, parlons de la sociologie des libristes. Dans le logiciel libre, on a quand même un bon 90 %, je n’ai pas de statistiques précises, on a quand même une sacrée majorité d’hommes blancs, hétéros, cisgenres, jeunes, valides, Bac + 5, en plus peut-être autodidactes, nés en Occident. Ça veut dire quelque chose sur ce qui est produit. En fait, dans quelle mesure peut-on considérer que tu vas faire des trucs subversifs si tu es dans le top 0,1 %, à l’échelle mondiale, en termes de privilèges dans la société. Si on demande aux milliardaires de réformer le Code du travail, imaginez ce que ça va donner !

Si on regarde un peu les statistiques, dans le développement informatique, ce sont les chiffres que j’ai trouvés, on a environ 20 % de femmes, dans le logiciel libre on est à 5/10 %, même dans Debian, c’est genre 1 %. Au secours ! Souvent, quand on pointe ça du doigt, les libristes disent que de base, dans l’informatique, il n’y a pas beaucoup de femmes. Mais là on a encore un facteur 4/5 entre les femmes dans l’informatique en général et dans le logiciel libre. Ça veut dire quelque chose. Il faut quand même un peu se poser la question, arrêter de dire « on n’interdit pas aux femmes de venir. » Il y a un truc plus gros qui joue !
J’ai plein d’anecdotes, je n’ai pas le temps de rentrer dans le détail, si je veux avoir des questions à la fin. Mais juste au secours, c’est affligeant à quel point au moins une bonne partie du milieu libriste est quand même assez à côté de la plaque sur les questions de genre. Réveillez-vous, allez à la médiathèque prendre un bouquin sur le féminisme ! Quand il y a un point médian sur LinuxFR, les gens se découvrent une soudaine empathie pour les personnes dyslexiques.
Bon, je vais passer. J’avais un truc sur le bon chasseur, le mauvais chasseur.

L’écologie est aussi un sujet. On peut difficilement faire l’impasse en 2026 après Jésus-Christ.
En 1969, avec 4 kilooctets de RAM, on allait sur la Lune. En 2026, on ne peut plus compiler un site web de trois pages. Il y a un truc qui a merdé à un moment !
En réalité, c’est un enjeu écologique et ça a des implications concrètes concernant le matériel que les gens achètent, à quel point ils renouvellent, ou pas, leurs machines et qui peut effectivement utiliser les logiciels ou compiler les logiciels. On n’a pas tous une connexion fibre pour télécharger un node_modules tous les matins pour compiler un projet en images Docker.

Le logiciel libre comme technocratie/do-ocratie

Le dernier truc dont j’ai envie de parler, dans le temps qui me reste, c’est du logiciel libre comme technocratie ou comme do-ocratie [15]. J’avais trébuché un jour en ouvrant un livre au hasard, au Caldarium s’il y a des gens de Neutrinet [16] dans la salle. Il y avait cette illustration qui est une illustration sur la hiérarchie théologique avec la Terre, les planètes, les anges, et puis, au-dessus, il y avait les devs. Qu’est-ce que ça fout là ? Pourquoi y a-t-il a les devs en haut de la hiérarchie ? Il m’a fallu une bonne minute, « c’est en latin, ça veut dire Deus », c’est quand même assez symptomatique d’un truc qui se joue dans le logiciel libre. Souvent des gens osent venir se plaindre sur le logiciel libre, par exemple dire « ton logiciel n’est pas très accessible. » Au-dessus, ça dit « si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à contribuer. De toute façon, je suis bénévole, je suis déjà bien gentil d’avoir codé un truc gratuitement pour toi. Tu ne vas pas me faire travailler encore plus. L’accessibilité, OK, ça a l’air super, mais je n’ai pas le temps, j’ai la flemme. » J’ai pris l’accessibilité, mais ça peut être n’importe quoi. Ça peut être un bug, une demande de fonctionnalité, etc.

Tu n’as qu’à contribuer – Tu n’as qu’à faire une PR

C’est vraiment un truc qu’on retrouve assez rapidement. Si vous êtes développeur/développeuse dans le milieu de libriste, vous l’avez forcément entendu à un moment. Moi-même, je l’utilise dans le projet sur lequel je travaille. Quand ça me saoule, je dis « tu n’as qu’à faire une pull request et voilà ! »
Par exemple, sur Mastodon, je cherchais comment ça se passe si on veut faire des suggestions à Mastodon. Je suis tombé directement sur un thread Reddit, quelqu’un posait cette question et un commentaire disait « il suffit simplement de forker le dépôt GitHub. Tu peux faire tes modifs dans ton dépôt local et ensuite, tu fais une pull request, c’est right ! » C’est facile, non ? C’est quand même pas fou-fou.

Pour moduler un peu mon propos, j’ai quand même regardé aussi Firefox. J’ai découvert qu’il y a un truc assez cool, quand on fait « Aide », il y a un onglet « Partager des idées et des commentaires », on arrive sur une interface assez conviviale, pas trop technique, où on peut proposer des améliorations pour Firefox. Ça reste assez anecdotique dans le logiciel libre. Quelle est la dernière fois qu’un logiciel libre est venu toquer à votre porte en mode : que pensez-vous que nous devrions faire pour améliorer le logiciel ? Ça arrive quand même assez peu !

Du coup, ce n’est pas fou-fou. Je reviens à mon truc : on est utilisateur, on peut juste utiliser le logiciel. Dans quelle mesure ça émancipe vraiment les gens ?
Du coup, j’ai mis comme titre « Le logiciel libre comme technocratie, do-ocracy ».
La technocratie, c’est une manière de gouverner qui consiste à donner le pouvoir à ceux qui ont les compétences techniques. Ça ressemble curieusement à 3 des 4 libertés du logiciel libre.
La do-ocratie, c’est le fait que les gens qui ont le pouvoir sont les gens qui font. Si vous faites un pot de départ avec les collègues, dans votre boîte, peut-être faites-vous un petit tableur pour savoir qui apporte quoi à manger, c’est cool. Tu ne peux pas te plaindre qu’il n’y a que du houmous au pot de départ, s’il n’y a que du houmous, tu n’avais qu’à apporter autre chose. C’est OK pour un pot de départ, mais quand on l’applique au logiciel qui, dans la société contemporaine, définit de plus en plus les outils avec lesquels on travaille, la manière de penser le travail ou alors les règles du jeu des réseaux sociaux, genre décentralisés, etc., du coup la manière dont on communique en société, tout ça ne peut pas être laissé à de la technocratie et de la do-ocratie. Ce n’est pas foufou.

Déconstruire la culture techno-élitiste

Tout cela est assez adjacent à une dernière partie du problème qui est le techno-élitisme.
On dit « tu n’as qu’à contribuer », du coup les libristes vont dire « pour que les gens puissent bénéficier des libertés du logiciel libre, il y a juste besoin que tout le monde devienne développeur, développeuse, que tout le monde sache coder, utiliser la ligne de commande, etc., comme cela tout le monde sera émancipé. » Ça ne va pas marcher. « Docker, c’est facile, tu devrais utiliser… ». C’est le techno-élitisme, la surenchère pour être le plus niche possible, « tu n’as qu’à utiliser BSD From Scratch avec NixPkgs sur un kernel Hurd ! ». On n’est pas du tout dans l’émancipation quand on fait ça !
Le techno-élitisme, OK ! Mais on parle moins du fait que les gens ont même internalisé l’élitisme. Vous avez peut-être des gens, autour de vous, qui disent souvent « de toute façon, je suis nul en informatique ! », ce qui est quand même assez catastrophique. Quand 90 % de la population se dit nulle en informatique, ce n’est peut-être pas que les gens sont nuls en informatique, c’est peut-être que l’informatique est nulle à chier. J’entends ça dans le projet YunoHost [4]. Comme le but c’est de simplifier un truc technique, on a une interface graphique, mais, sur les réseaux sociaux, on entend souvent des gens dire « je suis noob, j’utilise l’interface graphique plutôt que la ligne de commande. » Pourquoi est-ce un problème ? Pourquoi tu t’auto-flagelles en disant ça ? Si l’interface graphique est plus pratique, c’est cela qu’il faut utiliser. Pourquoi devrais-tu te forcer à utiliser un truc qui est moins pratique que l’interface graphique qui, visiblement, a l’air plus facile à utiliser ? Ça émane du fait qu’on a sacralisé la technique et apparemment, être devant un terminal avec sa capuche et des trucs à la Matrix, ça a l’air d’être le summum de l’émancipation. Non !

Un troisième truc. Je bosse dans une coopérative, je développe un peu le logiciel qui gère la compta, on va dire, et puis, à un moment, je m’assois à côté de Valérie. On parle d’un truc qu’elle voulait faire dans la comptabilité. J’ai dit « tu n’as qu’à aller à tel endroit dans l’interface, tu cliques là et ça va le faire. » Apparemment, elle avait déjà essayé des dizaines de fois et ça lui disait qu’elle n’avait pas le droit. Si je n’ai pas le droit, je n’ai pas le droit ! Elle ne s’était pas dit « c’est bizarre, je devrais avoir le droit, l’outil ne me permet pas de faire ça, je vais aller en parler aux informaticiens, ils vont adapter le truc pour. » Ce n’est pas du tout ce qu’elle a fait : l’outil a raison, les développeurs savent ce qu’ils font, ils ont créé l’outil, donc, forcément, il est bon. C’est moi qui n’ai pas le droit de faire ça. C’est vraiment affreux comme positionnement. Avec tout ça, les gens vivent l’informatique comme magique. On retourne à cette illustration où les développeurs sont là-haut et les utilisateurs sont là. Les voies du Seigneur sont impénétrables, et pourtant on veut émanciper les gens.
Du coup les personnes se disent non expertes, voire s’auto-flagellent et se considèrent non légitimes à critiquer ou non légitimes à remettre en question l’outil qu’elles utilisent. C’est quand même pas foufou. Encore une fois, si on veut émanciper les gens, il faut bien que les gens soient maîtres des outils et pas l’inverse !

Être prolétaire vs Être artisan

De plus en plus, les outils d’informatique sont des outils de production, ça définit potentiellement certaines règles de la société. C’est un truc qu’on retrouve dans un article assez ancien, qui s’appelle Code is Law, de Laurence Lessig [17]. Le code a de plus en plus valeur de loi, plus on avance dans le temps plus c’est vrai.

L’outil conditionne la manière dont on va l’utiliser, travailler, penser. Du coup, si on a juste le droit d’utiliser l’outil, ça fait de vous un prolétaire de l’informatique, c’est-à-dire que vous êtes juste bon à ce qu’on vous pose sur une chaise, vous cliquez sur les boutons de l’interface et c’est votre seule valeur. Comme dans le temps où vous étiez devant une machine, un métier à tisser, vous actionniez la machine et c’est tout. Vous n’alliez pas remettre en question la manière dont fonctionne le métier à tisser.

Tout cela veut dire que vous êtes prolétaire de l’informatique. Vous acceptez que l’outil ne soit pas adapté, mais il est comme ça. Vous acceptez la souffrance qu’engendre l’outil sur vous et vos collègues et puis vous niez l’expertise que vous pouvez avoir sur l’utilisation du logiciel et le besoin que vous avez derrière le logiciel.
Il faut déconstruire ce truc. Les premières personnes qui savent comment un logiciel devrait être fait sont l’utilisateur·ices, les personnes qui l’utilisent.
S’émanciper c’est avoir le pouvoir sur son outil, c’est être artisan. Dans le temps les artisans disaient « j’ai besoin d’un truc coupant, de cette forme-là », ils allaient voir le forgeron et ils disaient « j’ai besoin que mon outil soit fait comme ça » et le forgeron faisait l’outil en conséquence. Je ne sais pas si c’est la vraie réalité, mais je m’imagine quelque chose comme ça. En tout cas, les gens savaient comment leur outil fonctionnait et ils savaient dire comment il devrait fonctionner.

Étape 1 – Fuck le techno-élitisme

La première vraie étape que tout le monde peut faire en sortant de cette pièce, d’autant plus si vous n’êtes pas développeur dans la vie, c’est dire « fuck le techno-élitisme ». Je ne suis pas dev, mais j’ai quand même le droit d’avoir un regard critique sur mon outil. Je ne suis pas dev, mais je suis quand même légitime à dire de quelle façon je pense qu’il devrait fonctionner. Je ne suis pas dev, mais j’ai le droit de m’attendre à ce que mon avis soit pris en compte et pas juste qu’on me dise tu n’as qu’à faire une pull request », etc.

Faire société : le pouvoir aux utilisateur⋅ices

Pour finir, comment sort-on de tout ça ? Il n’y a pas 1000 solutions, il faut faire société. On ne va pas émanciper les gens en leur disant « tu n’as qu’à apprendre à coder ». Si on veut coder réellement, ça prend au moins cinq ans, c’est un métier en soi. On ne va pas dire à des couturiers « tu n’as qu’à devenir forgeron, fais une formation à la fac, ce n’est pas difficile ! » C’est une vision libérale, individualiste.
En réalité, il faut travailler ensemble, il faut faire société, il faut que les utilisateur·ices aient le pouvoir, au travers des développeurs, sur l’outil. Du coup, il ne faut pas que les développeurs et développeuses échangent leur temps libre contre du pouvoir, sinon on recrée des rapports de domination.
Je pense qu’il faut casser les frontières, que les développeurs et les utilisateurs soient vraiment des collègues, des amis, des camarades de lutte et, quand on est au quotidien avec des gens, forcément qu’on se dit « tu as raison, l’outil est craignos, je vais essayer de voir ce que je peux faire pour améliorer le truc. »

Quand je réfléchissais à ça je me demandais quel genre de projet implémente un peu ce genre de fonctionnement. Je pense en particulier à YesWiki [18] qui a un peu cette culture-là, je ne sais pas si vous connaissez, c’est un petit projet qui ne paye pas trop de mine, mais qui est assez puissant. Il y a vraiment une culture : les utilisateur·ices sont là, au camp de développement on va dire, quand il y a des hackathons ou des choses comme ça, pour montrer comment ils et elles utilisent le logiciel, et les développeurs sont là pour essayer d’améliorer le truc.
Il y a aussi TiBillet [19], qui faisait une conférence, qui a paraphrasé plein de trucs que je vous ai dits aujourd’hui.

Arrêter de sacraliser la technique, plutôt sacraliser l’humain

Et puis, finalement, il faut arrêter de sacraliser la technique et plutôt sacraliser l’humain.
Une espèce de proverbe dit « Un système est le reflet de la structure du collectif qui l’a conçu ». C’est-à-dire que quand on développe des logiciels, qu’on les fait sur des plateformes qui sont centrées sur la technique, avec le code, les issues, les pull requests et les pipe-lines, ça crée forcément un truc qui est centré sur la technique plutôt que d’être centré sur l’humain. Je vous pose la question : ne pourrait-on pas avoir des plateformes de développement qui seraient centrées sur les usages, les besoins, vraiment l’utilisation et l’humain ?

C’est un peu moi qui fais du technosolutionnisme. En réalité, c’est toute une culture à inventer : faire des évènements avec les gens, demander aux gens « raconte-moi comment tu utilises le logiciel, comment tu penses qu’il devrait fonctionner, qu’est-ce que tu voudrais en plus, en moins de différent, etc. ? »
Arrêter de faire l’autruche sur le modèle économique parce qu’on ne peut pas se dire « je suis bénévole, tu n’as pas trop à me dire ce que j’ai à faire. »

Conclusion

J’ai piqué ça, c’est potentiellement une citation des copains de FDN [French Data Network] : « Technique sans politique n’est que renforcement des puissants ». Je tente une comparaison : le logiciel libre, au final, c’est un peu la social-démocratie numérique.
Ce n’est pas censé être une finalité en soi, c’est juste censé être un marche-pied vers des vrais communs.
À trop accepter d’être copain ou phagocyté par les GAFAM ou le capital, il n’y a plus vraiment de substance politique qui soit émancipatrice.
Le milieu est quand même assez dominé par les mecs blancs, cis, hétéros, quand même vachement à côté de la plaque sur les questions de genre, d’anti-validisme, d’inclusivité, etc.
La technologie est neutre. Au secours ! Il faut arrêter, ce n’est plus possible de dire ça !
Les œillères de la pureté militante qui empêchent d’avancer, ce sont les histoires de la charte CHATONS, c’est un peu déprimant. À mon sens, l’énergie est engloutie dans des débats stériles.

Du coup, j’adorerais que des gens se mettent autour de la table pour définir un nouveau point d’ancrage, une charte, un truc qui prenne en compte la réalité systémique de l’émancipation numérique, de l’alternumérisme, etc., pour créer un truc avec tous les adjectifs qui vont bien, avec les questions de gouvernance, d’écologie.

Le logiciel libre sans convergence des luttes, c’est de la techno-branlette, c’était le sous-titre de la conférence, que vous avez peut-être vu.
Vous pouvez retrouver les slides sur ce lien link.infini.fr/imposture. J’ai des stickers avec différents visuels.
Merci.

[Applaudissements]

C’est cool, il reste du temps pour les questions s’il y en a.

Questions du public et réponses

Public : Merci d’avoir cité TiBillet [19], c’est trop cool, je ne m’y attendais pas, c’est trop chouette.
On parlait de communs numériques tout à l’heure, on parlait aussi de communs numériques avec Valérian ce matin, dans l’amphi [20]. Du coup, quand est-ce qu’on se pose vraiment autour d’une grosse table ronde, qu’on se demande comment on dépasse tout ça, comment on construit collectivement une organisation, un organisme de collecte, une gouvernance ? Ce serait génial, non ? Connais-tu beaucoup d’acteurs qui ont envie de bouger sur ces sujets-là ?

Aleks : J’ai cité plusieurs choses. J’ai cité la conférence gesticulée sur la tragédie LSD. Des projets ont déjà un peu cette culture-là. Je ne sais pas vraiment ce qu’il faut faire. Je vois surtout que le logiciel libre est un obstacle à ce qu’on puisse effectivement se poser et penser des trucs au-delà. Je n’ai pas du tout parlé des questions de licence parce que ça me casse les couilles. Il y a des gens qui essayent de créer des licences post-libres avec différentes motivations, sur différents aspects, etc. En fait, ça ne prend pas du tout, la communauté libriste ne dit pas du tout, derrière, que c’est effectivement un pas en avant vers plus d’émancipation ou plus de pouvoir pour protéger les communs. Les libristes disent directement que ce n’est pas libre, on n’en veut pas.
Il faut qu’on arrive à dépasser ce logiciel libre qui nous colle aux pieds. C’est l’objet de cette conférence et, ensuite, on pourra effectivement commencer à se mettre autour de la table, taper du poing et dire qu’il y en a marre de centrer les trucs sur le logiciel libre.
Comme je dis, je rêve que différents collectifs – CHATONS, Framasoft [21], les FAI de la FFDN [Fédération des fournisseurs d’accès à internet associatifs] – se mettent autour de la table et disent « on veut créer un nouveau référentiel, une nouvelle charte. » La puissance du logiciel libre c’était « tu peux prendre une licence, tu la colles dans ton dépôt et c’est bon, tu as fait un logiciel libre. » Il n’y avait pas vraiment plus d’engagement que ça, du coup, c’était facile d’adopter le truc, c’était facile de se représenter « ça c’est un logiciel libre, ça veut dire que tatatata. » IL faudrait qu’on ait un autre référentiel, qu’on puisse avoir le minimum syndical en termes d’écologie, de gouvernance horizontale, de rapport avec les utilisateur·ices, formaliser le fait qu’on ne veut pas des interfaces trompeuses, des fonctionnalités toxiques. Plein de choses sont à discuter, je ne sais pas jusqu’où on peut aller.
Je ne sais pas si j’ai répondu à la question.

Public : Déjà merci. Du coup, c’était un peu pour répondre au « on commence quand ? ». Est-ce qu’une partie de la réponse ne serait pas aussi de dire qu’on n’a pas besoin de se mettre ensemble autour de la table. On peut implémenter ça dans nos communautés, dans nos projets, y compris des communautés qui ne sont pas tournées vers le Libre. Est-ce qu’une partie de la réponse ne serait pas, justement, qu’on peut définir cette charte chacun de notre côté et puis, un jour, on se met autour de la table en disant ce qu’on a fait.

Aleks : Une autre question.

Public : Bonjour. Le lien que je fais avec tout cela, je ne suis pas du milieu du Libre, je rentre, je sors, etc. Je vois que la majorité des camarades sont dans les salles ou même là, dans le milieu, mais il y a des besoins, il ne faut pas oublier les quartiers, il ne faut pas oublier des zones qui ne sont pas touchées. Tu as parlé d’entre-soi et aussi, de systèmes de domination où des gens ont des privilèges et ne se rendent pas bien compte. Je comprends tout à fait que des gens bac + 5 se retrouvent entre bac + 5, etc., et s’amusent entre eux. Je te rejoins tout à fait là-dessus, ça veut dire qu’on n’a pas besoin, forcément, d’aller dans des quartiers ou d’aller quelque part pour leur dire « c’est comme ça qu’on fait. » Il faut vraiment être à l’écoute, dans notre travail, que ça soit au niveau syndical, associatif, organisations, etc., être vraiment à l’écoute des besoins des gens et à tous les niveaux. Je pense que les gens vont se réapproprier personnellement tous les outils nécessaires et on compte sur vous, les techs et tout, pour pouvoir aussi assurer des outils, parce qu’avec ce qui va arriver, je veux pas de ça, mais les lois sont déjà en place depuis 2004, on voit bien avec le numérique en Belgique et autres. Et tout cas merci pour ça.

[Applaudissements]

Public : J’avoue, en tant que femme, que j’ai pris confiance de ma légitimité à pouvoir m’approprier des outils numériques dans un collectif, avec d’autres femmes, qui s’appelle « Les samedies », Ladies le samedi, en Belgique. C’est cela qui m’a aidée, après, à pouvoir me mettre en lutte dans des collectifs qui étaient mixtes. Ça peut être une porte d’entrée. Je crois qu’à Strasbourg, il y a un hackerspace qui insiste sur l’accueil, la bienveillance, l’inclusivité. Ça m’a fait chaud au cœur de savoir que cela existe, que je pouvais y aller.

Aleks : Du coup je rebondis sur la question. À un moment, les camarades de Strasbourg ont eu le malheur de proposer un atelier en non-mixité ou en mixité choisie. Du coup 32 libristes, dont on n’avait jamais entendu parler par ailleurs, ont débarqué sur la mailing-list du LUG pour dire « c’est scandaleux, je voulais venir à l’atelier ». D’habitude ils ne viennent jamais ou pas spécialement. Vraiment le cliché du mec qui ne s’est pas du tout renseigné mais qui pense avoir tout compris, qui dit que les réunions en non-mixité c’est de la discrimination, vous êtes pour l’égalité mais en fait ! Vraiment au secours ! Et pourtant on a besoin de ça pour que les personnes se sentent ensuite légitimes de venir dans des milieux plus mixtes. Si vous débarquez dans un hackerspace où il n’y a que des mecs blancs, ça ne donne pas envie de rester.
Est-ce qu’il y a d’autres réactions ou questions ?
Merci beaucoup.

[Applaudissements]