Xavier de la Porte : Dans les relations de plus en plus compliquées entre les États-Unis et l’Union européenne, il y a ce qu’on voit, par exemple les déclarations menaçantes du vice-président américain J. D. Vance à la conférence de Munich, en février 2025.
J. D. Vance, voix off du traducteur : Pour l’Europe, la menace qui m’inquiète le plus, ce n’est pas la Russie ni la Chine. Ce qui m’inquiète, c’est la menace de l’intérieur. Le recul de l’Europe par rapport à certaines de ses valeurs les plus fondamentales, ses valeurs partagées avec les États-Unis d’Amérique. En Grande-Bretagne, et dans toute l’Europe, la liberté d’expression est en recul, je le crains. Combien de fois devrons-nous subir ces revers épouvantables avant de changer de cap et de donner une nouvelle direction à notre civilisation commune ?
Xavier de la Porte : En gros, Vance accuse l’Europe d’être un ennemi de la démocratie, enfin la démocratie telle qu’il l’entend. Quant à Trump, il a carrément menacé le Groenland d’invasion, on s’en souvient.
Donald Trump, voix off du traducteur : Nous allons agir au Groenland, qu’il le veuille ou non, car, si nous ne le faisons pas, la Russie ou la Chine s’empareront du Groenland et nous ne voulons pas avoir la Russie ou la Chine comme voisin. Je voudrais conclure un accord de manière douce, mais, si ce n’est pas possible, nous emploierons la manière forte.
Xavier de la Porte : Le président américain a reculé depuis, jusqu’à la prochaine bravade et jusqu’à la prochaine menace.
Donc, dans les relations de plus en plus compliquées entre les États-Unis et l’Union européenne, il y a tout cela. Mais il y a aussi des choses plus discrètes, plus lentes, plus profondes peut-être, et contre lesquelles l’Union européenne paraît plus impuissante. Une partie de ces menaces concernent nos vies numériques, ce qui inquiète beaucoup Thomas Le Bonniec. Avant de se lancer dans une thèse de sociologie, Thomas a été lanceur d’alerte, précisément sur la captation de données illégales par une grande entreprise américaine. Et aujourd’hui, quand il constate que l’Union européenne préfère abaisser ses standards de protection des données personnelles, il est effrayé. Il me racontait tout cela dans l’épisode précédent [1], en détaillant d’ailleurs ce qu’il reproche notamment à la directive Omnibus numérique qui sera mise au vote cette année. Mais, très vite, Thomas a inscrit ses inquiétudes dans un contexte plus large, celui de la guerre que les USA mènent contre l’Union européenne. J’aimerais comprendre, c’est la place que le numérique occupe là-dedans, dans cette grande bataille.
On va partir de la campagne électorale du second mandat de Trump. Il s’est passé un truc assez inédit. Nombreux ont été les leaders de la Silicon Valley à se rallier à Trump : Jeff Bezos, patron d’Amazon, Mark Zuckerberg, patron de Meta, Elon Musk, mais ça c’était plus attendu. Difficile d’évaluer la sincérité politique de ces ralliements, mais une chose est certaine, c’est un ralliement d’intérêt, un intérêt économique. Et là, je soumets une hypothèse à Thomas : et si un de ces intérêts économiques communs à Trump et aux géants de la tech américaine, n’était-il pas, précisément, de s’en prendre à l’Europe ?
Thomas Le Bonniec : Tout à fait. Je pense qu’il faut passer par Elon Musk pour raconter cela de la manière la plus claire qui soit.
Quand on regarde le parcours politique d’Elon Musk, c’est quand même quelqu’un qui était plutôt en soutien des démocrates, qui voulait, avec ses voitures électriques, amener la transition énergétique. Et puis, au fur et à mesure, il est devenu fou, je ne saurais pas le dire autrement. Il y a clairement une très forte composante d’idéologie dans tout cela, au sens où tous les patrons de la tech, qui sont des technosolutionnistes convaincus, qui pensent que tous les ennuis sur Terre seront résolus, si on les laisse faire, grâce à l’intelligence artificielle en particulier. Cela consiste, par exemple, à se projeter plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’années dans le futur et à dire « pour le bien de la future humanité que nous allons réussir à créer – dans leur idée, le futur de l’humanité ce sont surtout des espèces de consciences artificielles qui sont dans des serveurs lancés dans l’espace –, il faut que vous nous laissiez faire maintenant. » C’est comme cela qu’on se retrouve avec Elon Musk qui annonce, pendant la campagne présidentielle de 2024, aux États-Unis, que Kamala Harris est un danger existentiel pour l’humanité. Il dit : « La régulation est un péril mortel pour l’humanité entière. Il faut donc absolument se battre contre ça. Il faut quelqu’un qui dérégule et qui se mette avec nous. »
On constate que les trajectoires de l’idéologie technosolutionniste, qui essaiment dans la Silicon Valley, et de l’idéologie fasciste, un peu plus classique de Donald Trump, se rejoignent assez clairement parce qu’il y a une visée finaliste : l’idée que c’est à nous de porter le futur de l’humanité sur nos épaules et aussi parce qu’on sait mieux que les autres parce que nous y sommes génétiquement prédisposés ». Il y a une très forte composante eugéniste dans tout ça.
Xavier de la Porte : Là, on se dit que Thomas est sympa, mais il délire un peu. Sauf que ce qu’il décrit est tout à fait documenté, ça a même un nom, ça s’appelle le longtermism, le long-termisme [2]. L’idée du long-termisme, c’est, en gros, dire que les vies humaines du futur, même un futur très lointain, comptent autant que celles du présent. Il faut donc tout faire, dès aujourd’hui, pour préserver l’humanité. Mais, ce qu’il faut surtout préserver, c’est l’intelligence humaine, quitte à devoir quitter la Terre pour habiter ailleurs, pour parer les risques des catastrophes. Pour les long-termistes, c’est là est notre responsabilité historique. Cela me semble assez barré et assez dangereux, notamment à cause du substrat eugéniste dont parle Thomas, mais l’idée a fait son chemin dans la Silicon Valley. Elon Musk, l’investisseur et entrepreneur Peter Thiel et d’autres encore l’évoquent régulièrement. On voit bien comment cette idée peut faire écho à certains pans du trumpisme. D’autant qu’il y a des liens beaucoup plus intimes entre la sphère MAGA America Great Again et la Silicon Valley.
Je prends l’exemple des rapports entre J.D. Vance et ce même Peter Thiel, le cofondateur de PayPal, de Palantir, Peter Thiel le libertarien, un des investisseurs majeurs de la Silicon Valley. Les rapports entre les deux hommes, Vance et Thiel, sont très bien racontés dans un documentaire de France Télé dont je me permets de voler quelques extraits. D’abord, la rencontre entre les deux hommes.
Journaliste, voix off : Vance a rencontré Thiel en 2011, lors d’une conférence qu’il a donnée à l’Université de Yale, lorsque Vance y était étudiant. Il a décrit cet instant comme l’un des plus importants, sinon le plus important de son passage à Yale.
Pour Peter Thiel, par ses normes, par sa bureaucratie, l’État et la démocratie sont un obstacle à la révolution technologique.
Thiel entretient une relation compliquée avec la démocratie. Il est célèbre pour avoir déclaré que liberté et démocratie ne sont plus compatibles. Son idée, c’est que si on atteint une démocratie économique totale, certaines personnes perdent leur liberté économique, en particulier les riches. La solution consiste donc à restreindre la démocratie au service de la liberté.
Et il choisit la liberté plutôt que la démocratie.
Xavier de la Porte : Et c’est Thiel qui a fait la fortune de Vance, littéralement, en l’aidant à investir et à gagner beaucoup d’argent dans la Silicon Valley. Et ces liens ont manifestement beaucoup joué aussi dans le fait que Trump choisisse Vance comme colistier et comme vice-président.
Journaliste, voix off : Au-delà de ça, il y a la question de l’argent de la tech. Peter Thiel et Elon Musk envoient un même message au monde de Trump : « Si c’est J.D., on est avec vous ; si vous le choisissez, on vous donne les clés du royaume et l’argent va couler à flots. »
Xavier de la Porte : Donc, OK. Il y a un lien fort entre certains idéologues de la Silicon Valley et le gouvernement américain. Néanmoins, je ne vois pas très bien pourquoi cela désigne l’Europe comme ennemie.
Thomas Le Bonniec : Ce sont des règlements qui sont nommés explicitement par l’administration américaine comme des droits de douane qui lui sont imposés, illégitimes. En fait, quand on regarde les plus grandes sanctions prononcées au nom du RGPD général sur la protection des données à caractère personnel en Union européenne, huit ou neuf sur les dix plus grosses concernent des entreprises américaines, et la dixième c’est TikTok. Ça concerne Amazon, ça concerne Microsoft, ça concerne notamment beaucoup Google et Meta.
Xavier de la Porte : Ils les ont payées ?
Thomas Le Bonniec : Non, ils ne les ont pas payées.
Xavier de la Porte : Et pourquoi ?
Thomas Le Bonniec : Parce que le temps de recouvrement est très long. Ces entreprises ont les moyens de payer des cabinets d’avocats qui vont aller discuter le bout de gras pendant des années.
Xavier de la Porte : Pourquoi se battent-ils s’ils peuvent continuer comme ça ? On leur donne des amendes, ils ne les payent pas. Où est le problème ?
Thomas Le Bonniec : C’est une bonne question !
Xavier de la Porte : C’est sûr que quand on fait la liste de ces amendes, c’est dingue. Plusieurs milliards de dollars, pour ne pas dire des dizaines, qui ont été demandés à Google, Meta, Amazon ou encore Apple. Le plus souvent, c’est pour violation du RGPD, le Règlement général sur la protection des données personnelles, mais c’est aussi pour la violation des autres règlements importants que sont, par exemple, le DSA Services Act ou le DMA Markets Act. En effet, Thomas a raison, peu de ces amendes ont été réglées. Les décisions sont systématiquement contestées et les entreprises américaines exploitent tous les recours possibles. Merci Thomas de dire que c’est une bonne question. : pourquoi ces entreprises veulent-elles abattre ces règlements, si, au final, ils ne leur coûtent pas grand-chose ?
Il y a une première hypothèse : c’est la crainte de devoir quand même payer un jour et puis, en attendant de dépenser des fortunes en frais d’avocats ; c’est peut-être aussi la peur que des mesures de rétorsion plus radicales soient appliquées un jour et que ces entreprises se voient privées du marché européen, qui est quand même conséquent pour elles. Mais j’ai une autre hypothèse.
Cette autre hypothèse, c’est que ces entreprises, et leurs alliés à la Maison-Blanche, ne veulent tout simplement plus jouer le jeu de la régulation. Par principe. Qu’elles veulent mettre fin au néolibéralisme vaguement encadré par des règlements et passer à un nouvel ordre du monde. Si tel est le cas, comment définir ce nouvel ordre du monde ? Quel nom lui donner ? Je pose la question à Thomas.
Thomas Le Bonniec : Si tu veux, on peut prendre le concept de colonialisme numérique, digital colonialism. Leur idée, c’est un peu « bon, maintenant ça suffit, vous avez assez rigolé, maintenant vous allez faire ce qu’on vous dit et c’est tout. Maintenant c’est notre droit et on va vous l’imposer tel quel. »
Xavier de la Porte : En écoutant Thomas parler de colonialisme numérique, je repense à Shoshana Zuboff [3], l’autrice de L’âge du capitalisme de surveillance dont j’ai parlé dans le premier épisode. J’y repense parce que, quand elle définit comment fonctionne ce capitalisme de surveillance dans lequel on vit, elle fait elle aussi référence au colonialisme. Zuboff explique que tous ces « J’accepte » sur lesquels on clique sans jamais lire ce qu’on accepte, parce qu’on veut juste accéder au site ou au service, ressemblent beaucoup au long texte que débitaient les conquistadors aux peuples amérindiens, que ces mêmes peuples amérindiens devaient accepter sans rien y comprendre, évidemment, sous peine d’être passés au fil de l’épée. Bon, c’est sûr, on risque moins en cliquant sur « Je n’accepte pas », mais, pour Zuboff, l’idée est la même : nous obliger à céder une part de ce que nous sommes sans vraiment saisir les enjeux réels de ce renoncement. Pour elle, donc, nous vivons un nouveau colonialisme.
Parler de colonialisme permet aussi de montrer que le phénomène s’inscrit dans une histoire longue et que ce qu’est aujourd’hui la dépendance numérique de l’Europe vis-à-vis des États-Unis ne date pas d’hier.
Récemment, un article du Monde dressait justement la liste de nos dépendances, c’est assez dingue !
Pour ce qui est des câbles sous-marins, par exemple, ces câbles qui transportent les données d’un continent à l’autre, ceux de Meta, Amazon, Google ou Microsoft sont essentiels aux Européens pour accéder aux services de ces entreprises. Or, nous sommes aussi dépendants de ces services. Les particuliers le sont ; j’imagine un instant la novice en Instagram, WhatsApp, Windows, Google, etc. Les entreprises européennes sont aussi dépendantes.
Selon Le Monde, les entreprises américaines captent 83 % des dépenses européennes en logiciel et en cloud, 83 % ! Cela veut dire que si un embargo était décidé, ce serait une catastrophe immédiate.
Sans compter la dépendance aux réseaux de paiement internationaux, autre exemple. Réseaux que sont Visa et Mastercard, deux entreprises américaines. Environ 60 % des transactions européennes par carte bancaire passent par ces services.
Dans les télécoms, autre exemple, nous sommes devenus de plus en plus dépendants du réseau Starlink d’Elon Musk quand les réseaux de télécommunications terrestres sont endommagés. Il y a eu deux cas frappants : à Mayotte, pendant la tempête, en 2024 et pendant les incendies dans l’Aude, en France, en 2025, c’est Starlink qui a aidé les secours.
Et dans l’armement aussi : 13 pays de l’UE possèdent comme avions de combat des F-35 américains. Cela veut dire que pour préparer leurs missions, les pilotes doivent envoyer leur plan de vol à des centres de données américains. Ils ne décollent pas sans ça. À quoi il faut ajouter que la commande des pièces détachées et la maintenance des logiciels embarqués sont en partie automatisées à distance.
Et puis, encore, dans le spatial. L’Europe est aujourd’hui dépendante de SpaceX, la société d’Elon Musk, pour envoyer ses satellites en orbite.
Par ailleurs, 90 % des données qui permettent de faire de la surveillance spatiale, surveillance civile et militaire, sont fournies par des bases américaines.
Et je pourrais continuer la liste.
Cela ne veut pas dire que dans chacun de ces domaines, il n’y a pas des projets européens en cours et des aspirations à plus d’autonomie. Mais, pour le moment, c’est ça l’état des lieux.
On peut envisager cette dépendance sur un plan industriel, bien sûr, mais aussi sur un autre plan, celui des droits humains. Les gouvernements et entreprises américaines ont littéralement nos vies numériques entre leurs mains. On le sent de plus en plus. Par exemple, je me souviens quand Donald Trump a coupé l’accès aux services numériques de neuf magistrats de la Cour pénale internationale en réponse à un mandat d’arrêt international qui avait été émis contre Benyamin Netanyahou [4].
Tout cela s’est construit au fur et à mesure du temps, par empilement, sans qu’on se rende compte des conséquences de cette dépendance.
Mais justement, j’aimerais bien que Thomas me dise quand nous aurions vraiment dû nous réveiller.
Thomas Le Bonniec : Edward Snowden [5], 2013, ça fait 13 ans là.
Xavier de la Porte : Qu’est-ce que nous révèle Snowden qu’on a pu faire semblant d’ignorer jusque-là ?
Thomas Le Bonniec : Que l’hégémonie numérique des États-Unis sert à espionner la planète entière et c’est un instrument essentiel de leur domination politique, économique et géostratégique. Je ne sais pas comment le dire autrement.
Xavier de la Porte : On se souvient tous, évidemment, d’Edward Snowden, ce jeune ingénieur de la CIA qui a fait fuiter des documents et qui a révélé l’existence de programmes qui permettent aux Américains d’espionner un nombre incalculable de gens dans le monde entier, à commencer par les leaders des pays alliés. Ça a été un bouleversement dans le monde entier.
D’ailleurs, quand la chercheuse Francesca Musiani était venue me raconter l’histoire de l’Internet russe et la conversion du Kremlin à la souveraineté numérique [6], elle avait fait un rapide historique du rapport entre les États et Internet. Pour elle, il y avait une étape très importante.
Francesca Musiani, voix off : Et puis il y a eu Snowden, ça a changé la manière dont on voyait les États-Unis, garants des libertés civiques en tout genre, y compris sur le numérique, mais plutôt comme des gens assez sournois qui s’engageaient dans toutes sortes de liaisons dangereuses avec les grands opérateurs privés pour espionner un maximum, y compris leurs alliés. Ça a quand même été un gros changement de perception d’un État, important pour l’histoire d’Internet et de sa gouvernance. D’un autre côté, ça a aussi positionné beaucoup d’autres États de façon différente : le Brésil a créé la dynamique NetMundial Initiative [7] la Chine a réaffirmé qu’elle avait bien raison de préserver son Internet national. On n’a pas vu cela tout de suite, mais, une bonne dizaine d’années après, je pense qu’on peut dire que ça a déclenché une partie des pulsions qui ont donné lieu aux stratégies de souveraineté numérique telles qu’on les voit aujourd’hui. Ça a été un signe de « on ne peut pas faire confiance, même à ses alliés ».
Xavier de la Porte : En Europe, les discussions pour réformer les règles en matière de protection des données personnelles qui donneront lieu au RGPD, ont commencé en 2012, avant l’affaire Snowden. Mais est-ce que les choses ont vraiment changé depuis dans la stratégie américaine ? Pour Thomas, pas vraiment, voire, elles ont empiré.
Thomas Le Bonniec : Désormais, et c’est assez hallucinant, tout se passe à visage découvert. Auparavant, c’était plus ou moins implicite. Maintenant, on a par exemple Elon Musk qui utilise Twitter pour essayer d’influencer les élections législatives allemandes en 2024. Il fait une espèce de meeting avec Alice Weidel, de l’AfD für Deutschland, et il dit : « Les conservateurs classiques européens sont en train de nous mener droit dans le mur, il faut voter pour l’extrême droite ». C’est aussi une puissance d’ingérence et d’influence médiatique et politique et l’un de ces vecteurs-là, c’est le numérique.
Xavier de la Porte : Les États-Unis œuvrent désormais à visage découvert, dit Thomas, en effet, et en coordination avec certains acteurs privés du numérique qui mettent leur technologie au service d’une stratégie politique, comme le fait Musk. Mais ça ne passe pas simplement par le discours. L’ingérence peut être plus directement technique. Un exemple avec Palantir, l’entreprise d’analyse de données cofondée par Peter Thiel, le même Peter Thiel, le copain du vice-président J.D. Vance.
Palantir est notamment l’éditeur d’un logiciel qui s’appelle Gotham, qui est non seulement utilisé par une bonne partie de la communauté du renseignement américain, mais aussi par plusieurs pays européens. J’aimerais comprendre quel rapport une société privée comme Palantir entretient avec l’État fédéral américain.
Thomas Le Bonniec : Avec Palantir, c’est une relation qui va dans les deux sens.
On a, chez Palantir, l’ex-PDG qui s’appelle Peter Thiel, qui a pour idéologie la destruction de l’État. Par exemple, un de ses bons mots est repris régulièrement. Quelqu’un lui dit : « Ne trouvez-vous pas que c’est un peu paradoxal de dire qu’il faut démanteler l’État et, en même temps, vous travaillez pour la CIA ? ». Peter Thiel répond : « En fait, c’est la CIA qui travaille pour Palantir. » Je pense vraiment que c’est une assez bonne approche pour comprendre quelle est la relation de Palantir avec l’État fédéral américain à l’heure actuelle. Il y a un travail de sape, un peu comme des termites qui s’installent à la place d’un certain nombre de domaines qui relèvent du régalien et, en même temps, puisque, apparemment, ça ne pose pas de problème à l’administration actuelle, ils effectuent ce même travail dans d’autres pays.
À partir du moment où on a des contrats qui ont été signés entre la DGSI générale de la Sécurité intérieure, en France, ou le NHS au Royaume-Uni, le Service de santé publique, et Palantir, que ce soit pour des logiciels qui servent à traiter des données en grande quantité ou bien à stocker des données, eh bien, en fait, il faut présumer qu’il y a, de l’autre côté de l’Atlantique, un accès illimité de la part des services de renseignement et des grandes entreprises américaines.
Xavier de la Porte : Bon, à la limite, que l’État fédéral américain se mette dans les mains de Palantir, c’est son problème. D’ailleurs, il le fait allègrement : on a appris que Palantir avait aidé ICE States Immigration and Customs Enforcement dans sa chasse aux migrants.
Il est quand même plus étonnant que, comme le rappelle Thomas, la France ait passé, en 2016, un contrat avec Palantir pour équiper la DGSI, la Direction générale de la Sécurité intérieure. Ce contrat a d’ailleurs été renouvelé en décembre 2025 et, à cette occasion, une question a été posée au ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, par un sénateur écologiste.
Sénateur, voix off : Aujourd’hui, on sait que l’État, via la DGSI, contractualise avec une société qui s’appelle Palantir. La société Palantir est le principal sous-traitant américain en symbiose avec l’appareil de surveillance US. Comment garantir notre souveraineté sur nos fichiers, sur ceux du ministère de l’Intérieur, en faisant entrer une entité au service d’une puissance étrangère, dans nos propres services, surtout quand on connaît la situation internationale aujourd’hui ?
Laurent Nuñez, voix off : Sur l’outil Palantir, on est un peu en marge. On n’est pas loin du sujet, mais, en même temps, on est très près. J’ai été DGSI, donc je connais bien le sujet. Palantir, c’est un outil de traitement de données hétérogènes. C’est un choix de mon prédécesseur que j’ai totalement assumé. C’était le bon choix, je le redis, j’assume de le dire. Et, dans le même temps, il a été lancé, comme vous le savez, une réflexion sur un nouvel outil qui serait plus souverain, qui est en cours d’élaboration encore au moment où je vous parle. Ce qui a conduit à ce que la Direction générale de la Sécurité intérieure reconduise encore le contrat avec Palantir.
Xavier de la Porte : La réponse de Laurent Nuñez est tout à fait symptomatique : si on recourt à une entreprise américaine, c’est parce qu’on n’a pas encore de solution française ou européenne. Là, je me fais le porte-parole de Laurent Nuñez auprès de Thomas : que réponds-tu à cela ?
Thomas Le Bonniec : J’ai deux réponses.
La première : pour ce qui relève de l’écosystème européen, il y a au moins 10 ou 15 ans de retard. L’un des enjeux, justement, de la législation européenne aurait été de permettre l’émergence de champions européens. Je ne suis pas pour la surveillance, qu’elle soit américaine ou européenne.
La deuxième réponse à destination de Laurent Nuñez, qui me semble un peu plus valide : comment peut-il prétendre que ce service est plus performant que les autres alors qu’il fuite ?
Xavier de la Porte : Qu’est-ce que ça veut dire ?
Thomas Le Bonniec : Il y a une fuite ! Il y a une porte dérobée qui est Palantir. C’est dingue !
Xavier de la Porte : Bien sûr, Palantir réfute cette accusation d’utiliser ou de partager les données de ses clients. Je cite un des porte-paroles de l’entreprise : « Chaque client de Palantir opère dans un environnement sécurisé et isolé et les données ne sont jamais partagées, réutilisées ou consultées par d’autres clients sans instructions explicites. » Que veut dire « sans instructions explicites » ? Instructions de la part de qui ? Bref ! De toute façon, on peut se poser la question : est-il est vraiment raisonnable que plusieurs pays européens, dont la France, fassent dépendre une partie de leur travail de renseignement d’un outil produit par une entreprise aussi liée au gouvernement américain ? Il paraît difficile que l’évidence du problème ne saute pas aux yeux. Je demande à Thomas comment il explique cette cécité.
Thomas Le Bonniec : Pour moi, il y a deux éléments fondamentaux.
Le premier : l’idéologie de la surveillance de masse est complètement acceptée et elle est rendue complètement acceptable.
La deuxième chose, c’est l’atlantisme, le fait de continuer de penser que les États-Unis sont les alliés de l’Union européenne.
Xavier de la Porte : Là, bien sûr, on en revient à cette difficulté à changer de logiciel que Thomas évoquait dans le premier épisode.
Il faut quand même reconnaître que tout le monde n’est pas à mettre dans le même sac. Certains s’activent pour faire de la souveraineté numérique un enjeu en Europe, un enjeu à la fois industriel et politique. Ça a été le cas, on peut le dire, de Thierry Breton, pour ne citer que lui, qui, pendant son mandat de commissaire européen, a été assez actif en la matière. D’ailleurs, pour cela, il a été sanctionné par l’administration Trump qui, en décembre 2025, l’a tout simplement interdit de territoire américain.
Néanmoins, quand je dis à Thomas que les choses sont peut-être en train de changer, il a des réserves.
Thomas Le Bonniec : Ça ne garantit absolument pas que la directive Omnibus va couler pour autant. Il faudrait la couler, il faut absolument qu’elle coule !
Xavier de la Porte : Donc oui, même Thomas reconnaît que quelque chose change.
On en revient à cette directive Omnibus, cette loi européenne que la Commission compte mettre au vote cette année et dont on a discuté dans le premier épisode.
Arrivés à ce point de la conversation, il me semble que nous sommes au clair, au moins sur deux points :
un, la bataille numérique entre les États-Unis et l’Europe a commencé et il y a longtemps ;
deux, on en est peut-être à un moment charnière. Et là, les signes donnés par les leaders européens sont, pour le moins, contradictoires et même inquiétants, si on s’en tient justement à cette directive Omnibus numérique.
Mais reste une question plus personnelle : pourquoi Thomas est-il si sensible à ces questions ? Et là, j’ai quelques indices biographiques : son passé de lanceur d’alerte et sa double nationalité franco-colombienne.
Eh bien, ce sera dans le troisième épisode.
Voix off : Le code a changé.