Voix off : Libre à vous ! !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Étienne Gonnu : Bonjour à toutes, bonjour à tous, bienvenue dans Libre à vous !. C’est le moment que vous avez choisi pour vous offrir une heure trente d’informations et d’échanges sur les libertés informatiques et également de la musique libre.
Nous vous proposons aujourd’hui le parcours libriste de Thierry Noisette, journaliste au Nouvel Obs, contributeur de longue date à Wikipédia et fin observateur des actualités autour du logiciel libre et de la culture libre, depuis 15 ans, avec son blog « L’esprit libre ». Avec également au programme l’exposition Source Code Exhibition de Software Heritage et aussi « L’obsolescence de Murphy ».
Soyez les bienvenu·es pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission qui vous raconte les libertés informatiques, proposée par l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Je suis Étienne Gonnu, chargé de mission affaires publiques pour l’April.
Le site web de l’émission est libreavous.org, vous pouvez y trouver une page consacrée à l’émission du jour avec tous les liens et références utiles et également les moyens de nous contacter.
N’hésitez pas à nous faire des retours ou à nous poser toute question.
Nous sommes mardi 21 avril 2026.
Nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.
À la réalisation de l’émission, ma collègue Isabella Vanni. Salut Isa.
Isabella Vanni : Salut et bonne émission.
[Jingle]
Chronique « Pépites libres » de Jean-Christophe Becquet – L’exposition Source Code Exhibition de Software Heritage
Étienne Gonnu : « Pépites libres ». Jean-Christophe Becquet, administrateur de l’April, nous propose une ressource sous licence libre – texte, image, vidéo ou base de données – sélectionnée pour son intérêt artistique, pédagogique, insolite, utile. Les auteurs et autrices de ces pépites ont choisi de mettre l’accent sur les libertés accordées à leur public, parfois avec la complicité du chroniqueur.
Jean-Christophe, aujourd’hui, va nous proposer une pépite libre sur un projet qu’on aime beaucoup à l’April, Software Heritage, qu’on avait déjà eu le plaisir de recevoir dans Libre à vous ! à deux occasions : en 2019, plus ou moins au moment de la création de ce super projet dont Jean-Christophe va nous parler dans quelques instants, c’est l’émission 13, nous avions reçu Roberto Di Cosmo qui est à l’origine de ce projet, et en 2022 à nouveau, Morane Ottilia Gruenpeter, ingénieure en informatique et spécialiste des méta-data chez Software Heritage, c’est l’émission 134. Ce projet continue, il nous propose une exposition.
Jean-Christophe, j’ai le plaisir de te laisser la parole.
Jean-Christophe Becquet : Merci.
Je vous présente aujourd’hui l’exposition Source Code Exhibition. Cette exposition a été inaugurée au siège de l’UNESCO, pour les 10 ans de Software Heritage, en janvier 2026. Il s’agit d’une exposition consacrée aux codes source de logiciels.
Avec Software Heritage, Roberto Di Cosmo s’est donné pour mission de collecter et de préserver l’ensemble des codes source de logiciels disponibles sur la planète.
Software Heritage était le sujet principal de notre émission Libre à vous ! numéro 13, diffusée le mardi 12 février 2019. Je vous invite à écouter le podcast ou lire la transcription. Cette émission n’est d’ailleurs pas la seule occurrence du directeur de Software Heritage sur le site Libre à lire ! de l’April. Je vous ai mis le lien pour retrouver directement les transcriptions de Roberto Di Cosmo dans les références de ma chronique sur la page de l’émission, libreavous.org/274.
J’affectionne particulièrement les conférences de Roberto. J’ai sélectionné, à titre d’exemple, son intervention intitulée « Vers un pilier logiciel de la Science Ouverte », aux Open Science Days, à l’Université Grenoble-Alpes en 2022.
Mais revenons à l’exposition Source Code Exhibition.
Elle est structurée en trois parties :
- Le code source comme Témoignage historique.
- Le code source comme Miroir de la société.
- Le code source comme Artéfact culturel.
L’exposition est disponible en français et en anglais. Elle est partagée sous licence libre Creative Commons By.
Je vous propose à présent d’explorer ensemble quelques extraits de ce travail.
L’exposition montre des codes sources en forme d’ASCII Art, c’est-à-dire qu’ils utilisent la disposition des caractères pour produire un motif graphique.
J’ai aussi trouvé fascinant et très esthétique le code source en Rivulet, « un langage de programmation inspiré par la calligraphie, le dessin de labyrinthes et les alphabets imaginaires de la science-fiction. »
Une contribution de Nanako Shiraishi, une développeuse japonaise qui a ajouté une fonctionnalité au code du logiciel libre Git, illustre comment « les programmeurs écrivent des programmes non seulement pour résoudre les problèmes des autres, mais aussi pour améliorer leur propre vie ; en partageant leur travail comme logiciel libre, ils aident des millions d’autres développeurs dans la même situation. »
Rappelons au passage que Git est un logiciel de gestion de versions décentralisé très utilisé pour développer et maintenir du code à plusieurs. Et comme l’April fait bien les choses, vous avez l’émission Libre à vous ! numéro 160, du mardi 29 novembre 2022, qui vous explique les logiciels de gestion de version décentralisés et les forges logicielles.
Une autre section de l’exposition porte sur « le code source intégré dans des processus guidant des décisions vitales ». Ces programmes, qui accompagnent désormais le diagnostic du cancer, la découverte de médicaments et le dépistage, reflètent notre dépendance croissante aux machines. « Cette transformation de la biologie vers les données, de l’observation humaine vers l’analyse computationnelle, impacte notre compréhension de la pratique médicale, où des fragments de code, une fois mis à l’échelle, portent à la fois un pouvoir et une responsabilité éthique ».
Ces considérations autour de la santé me rappellent une chronique précédente sur un projet toujours d’actualité : Open Insulin – ouvrir la science pour sauver des vies.
J’ai gardé pour la fin, une citation qui rejoint très bien, selon moi, la raison d’être de l’April : « Les programmes informatiques ne sont jamais neutres, mais incarnent des visions politiques particulières. »
Étienne Gonnu : Merci Jean-Christophe. Je pense que cette citation, en tout cas si jamais elle ne l’a pas été, est d’une actualité très vive dans cette année 2026 et la période que nous vivons.
En tout cas merci pour cette nouvelle pépite et encore un grand bravo à toutes les personnes qui constituent l’équipe Software Heritage, un projet vraiment génial, remarquable c’est le terme.
Je n’ai plus qu’à te remercier, Jean-Christophe, à te souhaiter une belle suite de journée et à bientôt pour une nouvelle pépite libre.
Jean-Christophe Becquet : Bonne émission et le bonjour à Thierry. À bientôt. Au revoir.
Étienne Gonnu : C’est transmis. Salut Jean-Christophe.
Nous allons à présent faire une pause musicale.
[Virgule musicale]
Étienne Gonnu : Après la pause musicale, nous découvrirons le parcours libriste de Thierry Noisette que j’ai le plaisir d’avoir avec moi en studio.
Avant cela nous allons écouter In the Dark , par Two Bullets For The Devil. On se retrouve dans juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.
Pause musicale : In the Dark , par Two Bullets For The Devil.
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter In the Dark , par Two Bullets For The Devil, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By SA.
[Jingle]
Étienne Gonnu : Nous allons poursuivre par notre sujet principal.
[Virgule musicale]
Parcours libriste de Thierry Noisette, journaliste au Nouvel Obs, auteur du blog « L’esprit libre » à ZDNet
Étienne Gonnu : Notre sujet principal porte aujourd’hui sur le parcours libriste de Thierry Noisette, journaliste au Nouvel Obs, contributeur de longue date à Wikipédia et fin observateur des actualités autour du logiciel libre et de la culture libre depuis plus de 15 ans à travers son blog « L’esprit libre ». On commençait déjà à discuter avec Thierry, heureusement qu’Isabella veillait au grain, depuis la régie, pour me faire signe de la fin de la pause musicale.
N’hésitez pas à participer à notre conversation en nous appelant 09 66 51 59 46 ou sur le salon web dédié à l’émission sur le site causecommune.fm, bouton « chat ».
Toutes les références de l’émission seront rendues disponibles sur la page consacrée à l’émission, libreavous.org/274, ou dans les notes de l’épisode si vous écoutez un podcast.
Bonjour Thierry.
Thierry Noisette : Bonjour.
Étienne Gonnu : Merci de te joindre à nous.
Thierry, je l’ai dit, tu es journaliste Nouvel Obs, tu tiens un blog à ZDNet, bien connu, je pense, de nombreux et nombreuses libristes, qui s’appelle « L’esprit libre », tu es un contributeur à Wikipédia, on va pouvoir parler de tout cela dans l’heure à venir, bien sûr, et puis d’autres choses aussi. Pour commencer ce parcours libriste, est-ce que tu voudrais bien nous dire comment s’est construit ton rapport aux technologies de l’information, du numérique, tout cet imaginaire-là, j’ai l’impression que ce terme pourrait être pertinent ?
Thierry Noisette : Il y a deux aspects, il y a le côté fiction/imaginaire et le côté pratique.
Côté fiction/imaginaire, je suis un lecteur et un spectateur de science-fiction depuis très longtemps. Quand j’étais gamin, on m’offrait du Jules Verne, j’ai dévoré H. G. Wells, donc les vieux classiques. Je suis un enfant des années 60, j’ai donc beaucoup lu la SF des années 70, on va dire des années 50 à 70, Philip K. Dick, John Brunner, Silverberg, Ballard qui est vraiment un de mes chouchous et côté numérique surtout Asimov, évidemment, donc les robots, les trois lois fondamentales, ce sont vraiment des incontournables.
Côté pratique, j’étais au lycée Jacques-Decour à Paris et on avait une salle d’informatique, si je ne dis pas de bêtises, à peu près vers 76/77. Pour le dire aux générations d’aujourd’hui, qui ne connaissent que des ordinateurs qui tiennent dans un téléphone, il y avait deux salles de classe, une où il y avait les unités centrales, elles toutes seules, et une où il y avait les terminaux. Mon souvenir c’est qu’on pouvait faire de la programmation très simple, c’est la seule fois de ma vie où j’ai programmé, c’étaient des programmes du type « if machin then goto », etc., et j’avais fait un petit logiciel d’astrologie, c’est une confession numérique aujourd’hui, parce que c’était facile : si vous êtes né entre le 20 août et le 20 septembre, vous êtes Vierge, etc., des conditions simples à paramétrer, faciles. À l’époque, c’étaient des cartes perforées, pour dire que c’est vraiment loin. Après sont arrivées rapidement, dans les années 80, les disquettes, tous ces formats qui ont disparu. En ce moment, il y a une excellente exposition aux Arts et métiers, au Cnam, que je vous recommande, sur les flops, dedans il y a notamment des choses sur l’informatique, c’est très drôle, c’est très instructif, c’est passionnant.
Étienne Gonnu : Flops comme les floppy disks peut-être ?
Thierry Noisette : Flops comme les échecs, comme les ratages, comme les fausses bonnes idées. Il y a un truc extrêmement drôle, par exemple, c’est le préservatif qui s’applique en spray. On se dit que c’est une bonne idée, mais il faut deux/trois minutes de pause pour que ça sèche, ce qui suppose que monsieur reste dans de bonnes dispositions. Il y a des trucs de l’époque de Trump. Il y a plein de choses. C’est une incise, mais je recommande cette exposition, je crois que c’est jusqu’au mois de mai, elle est vraiment très bien. C’est drôle et instructif.
Étienne Gonnu : Je vais regarder, ça m’intéresserait d’aller la voir, je n’en avais pas entendu parler.
Thierry Noisette : Pour continuer à travers le temps. Dans les années 80 va arriver le Minitel, de mémoire je crois que mon premier ordinateur personnel ça a dû être vers 91 ou 92, mais au boulot ça a été en 89.
Étienne Gonnu : Tu étais donc déjà adulte quand tu as eu ton premier ordinateur.
Thierry Noisette : Pour mon premier ordinateur, j’étais adulte, tout à fait. J’ai découvert ça dans la bonne vingtaine. Et, après ça, est arrivé Internet qui a tout changé, en général pour tout le monde et, quand on est journaliste, je pense encore plus. Je n’ai pas fait d’école de journalisme.
Étienne Gonnu : Et tu me disais, puisqu’on a échangé, tu n’es pas non plus technicien.
Thierry Noisette : Pas du tout, clairement. Je ne sais pas si c’est encore le cas aujourd’hui, mais, pendant longtemps, il y avait un peu la scission littéraires/matheux. J’étais un littéraire, à l’époque j’ai fait un bac A, un bac de lettres avec des maths quand même, et j’ai fait une fac de droit, Assas, grande fac de gauche bien connue des Parisiens. J’ai fait une licence en droit, une maîtrise de sciences politiques, donc pas de rapport avec l’informatique, et j’ai d’abord été en presse touristique, j’ai fait pas mal d’années dans la presse touristique, un secteur qui a été assez rapidement informatisé et qui a fait la bascule sur le Net. Quand vous alliez dans une agence de voyages, elle pouvait faire des réservations pour vous sur un avion, dans un hôtel, etc. Donc d’énormes bases de données étaient accessibles en temps réel et le passage à Internet a permis de connecter ça vers le grand public.
À l’époque j’étais journaliste, une de mes spécialités c’était notamment l’hôtellerie, et j’ai commencé, dans les années 90, à écrire sur ce qu’on appelait le multimédia, donc les cédéroms, le Minitel encore. Je pense qu’aujourd’hui c’est vraiment la préhistoire, mais ça a eu beaucoup d’importance, à une époque il y avait vraiment tout un écosystème là-dessus. Vers 93 ou 94, j’ai dû faire les premiers articles dans lesquels je parlais d’Internet, j’ai eu mon premier accès à Internet comme abonné en 95, au moment de l’élection de Chirac, c’est mon point de repère.
Étienne Gonnu : C’est vraiment au tout début, le Web c’est fin 80.
Thierry Noisette : Je crois que le Web c’est 1989. Les premiers FAI, les premiers fournisseurs d’accès à Internet grand public c’est vers 94/95. J’étais abonné à un service qui s’appelait Calvanet, qui était un des tout premiers qui, comme la plupart des premiers, a disparu. Tous les premiers ont disparu, ont été rachetés, ont fait faillite, mais c’était bien, c’était vraiment un tout petit monde. Que dire d’autre ?
Étienne Gonnu : De ce que tu disais, tu as commencé ton travail de journaliste déjà avant cette démocratisation d’Internet et du Web, donc, professionnellement, tu as aussi vu cette arrivée, notamment dans le milieu qui était le tien.
Thierry Noisette : Tout à fait. Ça a été un changement incroyable. Je pense que les jeunes journalistes, les moins de 40 ans d’aujourd’hui, ne peuvent même pas imaginer dans quelles conditions on travaillait. Aujourd’hui on te donne un sujet que tu ne connais pas du tout, en deux/trois heures, moteur de recherche, Wikipédia, bases de données du monde entier, tu débroussailles le sujet, tu vois quels sont les grands acteurs, les grandes problématiques. Autrefois, tu allais à la bibliothèque, ou tu avais une bonne documentation si tu étais dans un grand journal, tu demandais des dossiers de presse qu’on t’envoyait par motard, à Paris, pour les urgences. Aujourd’hui c’est fabuleux. Internet a beaucoup de défauts à l’époque des Musk, Zuckerberg et autres, mais ça a quand même beaucoup d’avantages et, dans le cas de l’accès à l’information, c’est une catastrophe pour la presse payante, ce qui est quand même la majorité de la presse, mais c’est une révolution formidable pour l’accès à l’information.
Étienne Gonnu : Au cours de notre échange, je pense qu’on va pouvoir parler notamment des évolutions, mais c’est vrai que la promesse initiale était absolument extraordinaire en termes d’accès, de partage de l’information, de partage du savoir.
J’ai eu 40 ans cette année, je suis un peu plus jeune, mais je me souviens que quand je faisais mes études Internet était un petit peu en train de se démocratiser, c’était quand même encore un peu balbutiant, j’ai aussi fait du droit, je devais quand même aller à la bibliothèque, j’ai parcouru beaucoup la bibliothèque. J’ai fait une reprise d’études, cinq ou six ans après, je ne sais plus exactement, pour me spécialiser en droit du numérique notamment, c’était en 2013, et j’ai vu l’incroyable évolution et la facilité à laquelle je pouvais accéder à des informations. J’avais appris à naviguer dans les bibliothèques, à naviguer dans les gros recueils d’ouvrages qui étaient disponibles, et après j’ai dû apprendre à naviguer avec certains outils informatiques. La fac devait payer des accès, etc., c’étaient d’autres logiques qui se mettaient en place.
Je suis le chat. Fred, qui suit l’émission, nous précise que Calvacom était le nom de la société qui proposait Calvanet.
Thierry Noisette : Tout à fait. Le clin d’œil du nom de cette société c’est une référence à Apple. Je crois qu’ils étaient des utilisateurs d’Apple et l’idée c’est que le Calvados est fait avec des pommes : calva DOS comme disk operating system, système d’exploitation. Il y avait un gros clin d’œil geek à l’époque.
Étienne Gonnu : D’accord.
Donc tu es journaliste, tu travailles, tu t’es spécialisé dans le tourisme et, plus spécifiquement, sur le sujet de l’hôtellerie. Tu vas continuer un petit peu ton parcours, mais, comment en arrive-t-on, finalement, à journaliste avec une lecture en tant qu’observateur ? Tu as utilisé ce terme quand je t’ai proposé d’intervenir, c’est ce qui t’a fait hésiter, je trouve le terme très bien. Bref, comment en arrives-tu… ?
Thierry Noisette : Ça va certainement surprendre une partie des auditeurs et auditrices et surtout des lecteurs et des lectrices de mon blog, j’ai travaillé à Microsoft, ça peut surprendre, mais c’était en 96/97. Je venais de la presse touristique avec cette grosse inclination pour le numérique, je pense que les gens qui s’intéressaient à la fois au tourisme et à Internet nous étions trois/quatre, nous nous connaissions tous. À l’époque, Microsoft avait lancé une agence de voyages en ligne, qui existe toujours mais qui a pris son indépendance, qui s’appelait Expedia. Ils l’ont lancée aux États-Unis, en 96, et ils avaient un plan de développement en Europe dans cet ordre : Allemagne, Angleterre, France. Ils ont donc embauché du monde dans ces trois pays, en France juste un journaliste, moi en l’occurrence puisque j’avais gardé ma carte de presse. À l’époque, Microsoft était aussi fournisseur d’accès et faisait des contenus, ça s’appelait MSN, Microsoft Network. J’ai eu l’occasion de faire des articles en français et, pour le site américain, en anglais, sur des sujets variés, culture, culture/tourisme. Le projet prenant du retard, faute que l’agence de voyages soit lancée, au bout d’une petite année, comme ils ont retardé le projet en Europe, du coup ça s’est conclu par un licenciement en bonne et due forme. J’en garde un souvenir plutôt sympa, c’était un peu un esprit startup à l’intérieur de Microsoft qui, à l’époque, était aux Ullis, avec quelques gags. Je me souviens du lancement de la version d’Office, on doit être en 95 ou 96, et le responsable du service voulait que nous soyons de bons élèves, donc nous avons été les premiers à l’installer. Sauf que, pratique Microsoft merci, la première version était bourrée de bugs, on a donc beaucoup ramé. Autre gag, à un moment nos ordinateurs sautaient régulièrement et on s’est aperçu qu’il y avait beaucoup trop de bécanes branchées et que les plombs ne tenaient pas ! C’est ballot quand on est une grosse boîte techno !
Cela pendant un an. Après j’ai fait un petit passage en presse financière, après j’ai longtemps été pigiste, CDD, beaucoup de choses notamment avec ZDNet, ce qui m’a amené à la création du blog « L’esprit libre » en février 2009, ça fait donc maintenant 17 ans. À l’époque, j’avais discuté avec les responsables, j’avais proposé un blog sur les GAFAM ou un blog sur Wikipédia, j’aurais adoré.
Étienne Gonnu : On va reparler de Wikipédia, tu m’as confirmé que c’est un aspect important de ta vie. On prendra le temps d’en parler.
Thierry Noisette : C’est clairement une passion personnelle et professionnelle. Et un blog sur le logiciel libre, ce qui était cohérent parce que, quelques années avant, j’avais fait La bataille du logiciel libre – Dix clés pour comprendre, avec Perline. On a fait aussi Vote électronique – Les boîtes noires de la démocratie ; Perline c’est le nom de ma femme. Nous avons fait une fille et deux livres, dans cet ordre, je pense très réussis tous les trois, surtout la première ! J’ai donc fait ce blog sur le logiciel libre et, depuis, au rythme d’une bonne quarantaine de billets par an, aussi bien sur la vie associative, parfois un peu sur le côté économique. Comme je ne suis vraiment pas technicien, c’est plutôt le côté stratégique, social, économique, qui m’intéresse. Dans La bataille du logiciel libre, notre bouquin, c’était vraiment l’histoire de la façon dont est né le logiciel libre, donc on parlait beaucoup de Richard Stallman et de Linus Torvalds et de tout ce mouvement qui est né autour, après. Il y a un aspect économique dit open source. En général, dans mon blog, j’utilise les deux termes : quand on parle côté marketing, les gens disent plutôt open source, avec évidemment l’ambiguïté. Je pense que les gens qui écoutent cette émission connaissent la nuance et l’ambiguïté quand on dit open source ou logiciel libre. On connaît les quatre fameuses libertés du logiciel libre, 0, 1…
Étienne Gonnu : Quand on compte en informatique, on aime bien commencer par le 0, donc libre utilisation, libre étude, libre modification et libre redistribution donc libre partage.
Thierry Noisette : Par ailleurs, j’étais beaucoup pigiste, ce qui n’est pas toujours facile, et, fin 2014, j’ai été embauché par Rue89 qui est un pure player, un site d’information qui avait pris un virage d’information, pas dans tout, mais sous un angle numérique. Pure player, c’est un média qui n’existe que sur Internet, c’est vrai que ça ne se dit peut-être plus tellement.
Étienne Gonnu : J’entends souvent le terme, mais je ne sais pas s’il est familier à toutes les personnes.
Thierry Noisette : Tu as raison de demander la précision. Typiquement, je pense que Mediapart est certainement un des plus connus, par différence avec des médias, télés ou presse imprimée comme Le Nouvel Obs aujourd’hui, qui existent sur du papier ou sur l’audiovisuel et qui, par ailleurs, ont une déclinaison sur Internet.
Étienne Gonnu : Si je reprends, tu as été pigiste pendant une longue période, notamment avec ZDNet avec qui tu as lancé ce blog qui existe toujours, puis tu arrives à Rue89.
Thierry Noisette : Voilà. Rue89 avait déjà été racheté par le propriétaire de l’époque du Nouvel Obs, Claude Perdriel, qui avait vendu aux trois propriétaires du Monde – Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse. Rue89 a une relative autonomie pendant deux/trois ans avant d’être totalement absorbé et devenir quasiment la partie société du Nouvel Obs. Un an avant l’absorption totale, j’étais déjà passé au site web du Nouvel Obs où j’ai fait différentes choses. Mais, pour faire court, dans les deux dernières années je suis à Téléobs, donc je regarde beaucoup de documentaires, j’écoute des podcasts pour en faire des comptes rendus dans nos pages programmes, de temps en temps je fais des permanences web sur l’actualité générale et, parfois, je fais des choses sur la science-fiction. À Rue89, pendant un peu moins de deux ans, j’ai fait un blog science-fiction, j’ai adoré ça. Je pense qu’en pas loin de 40 ans de métier, c’est certainement le moment où je me suis le plus éclaté, la SF est quand même un de mes grands plaisirs. Et, au Nouvel Obs, j’ai fait pas mal d’articles sur Wikipédia, je suis wikipédien par ailleurs, ça aide à comprendre comment ça marche, et, comme sujet journalistique, c’est un sujet passionnant.
Étienne Gonnu : Je veux bien te croire.
Tu as parlé de ton blog sur lequel j’aimerais peut-être qu’on revienne un petit peu, tu as parlé d’un de tes ouvrages, on va aussi y revenir, et de ta passion pour Wikipédia. Du coup, je vais te laisser décider de ce dont tu aimerais parler, là tout de suite, sinon je prends l’initiative.
Thierry Noisette : Vas-y, prends l’initiative !
Étienne Gonnu : Eh bien, on va reprendre les choses un peu dans l’ordre.
Tu as parlé du blog. C’est toi qui l’avais proposé à ZDNet ou ça a été une proposition ?
Thierry Noisette : Ça s’est fait par échanges. À l’époque, ils développaient pas mal de blogs, on me l’a proposé, on m’a demandé ce que j’aimerais faire comme blog. Comme je le disais, j’avais dit les GAFAM, Wikipédia, franchement Wikipédia était mon numéro 1, ma préférence, ou le logiciel libre. On m’a dit « tu as fait un bouquin sur le logiciel libre, donc allons-y. »
Étienne Gonnu : D’accord. Donc, si on reprend dans l’ordre, on va parler de ton bouquin. Tu vas me rappeler le titre, je l’ai en tête, mais je ne suis pas sûr à 100 %. La bataille du libre – Dix clés pour comprendre.
Thierry Noisette : La bataille du logiciel libre. La bataille du Libre est un documentaire et il n’y a pas le mot « logiciel » dans le titre, si je me souviens bien.
Étienne Gonnu : J’ai oublié le mot « libre », je vais avoir des soucis avec le reste de l’équipe April si j’oublie le mot « libre » dans « logiciel libre » ! [Étienne a omis le mot « logiciel », NdT].
C’est un bouquin que tu n’as pas écrit seul, tu l’as écrit avec ta compagne Perline. On imagine que ce n’est pas une mince affaire que de se lancer dans l’écriture d’un livre. Qu’est-ce qui t’a motivé à écrire ce livre ?
Thierry Noisette : Le livre est sorti en 2004 et on a fait une deuxième édition un peu augmentée en 2006. Je me suis rendu compte qu’à l’époque, notamment en travaillant pour ZDNet, que les lobbies du logiciel propriétaire essayaient de faire entrer en Europe une législation des logiciels sur le modèle américain, c’est-à-dire des brevets logiciels. Il y a eu une énorme mobilisation de tous les acteurs libristes, mais pas que, d’un certain nombre d’acteurs associatifs, politiques et autres. Toute cette bataille s’est focalisée sur le Parlement européen et la grande chance de l’époque a été de trouver des politiques qui soient à l’écoute, notamment Michel Rocard. Rocard n’était vraiment pas un informaticien non plus, mais il était très intéressé par le côté novateur et tous les enjeux qu’il y avait derrière. Il a beaucoup discuté, beaucoup échangé. Il était président de la commission culture, donc en charge de ce dossier, et il a vraiment mené la lutte contre ce projet qui a été abandonné, c’était un projet qui venait de la Commission européenne, de la partie industrie de la Commission européenne. En fait, on comprenait que dans la commission, à l’époque, il y avait vraiment des tensions, parfois des désaccords entre les différentes parties. Ce projet a été abandonné.
Du coup, ça m’a donné l’occasion de voir les choses de près. À l’époque, j’ai eu l’occasion d’avoir pas mal de contacts, y compris avec des Allemands. Cette mobilisation européenne a été vraiment intéressante. Quelle était la formule, tout à l’heure, de Jean-Christophe, entre le numérique et le politique ?
Étienne Gonnu : Je la retrouve : « Les programmes informatiques ne sont jamais neutres mais incarnent des visions politiques particulières. »
Thierry Noisette : Voilà, c’est magnifique ! C’est exactement ça.
Avec Perline, nous nous sommes rendu compte, si je ne dis pas de bêtises, qu’il y avait un livre en français, qui était sorti quelques années plus tôt, qui, à mon avis, était peut-être un peu plus technique que ce que nous voulions faire. On avait eu l’occasion de discuter avec François Gèze, le patron des éditions La Découverte qui, hélas, est mort il y a quelques années, qui était un éditeur extraordinaire, un pur littéraire mais qui s’intéressait beaucoup à ces questions culturelles et politiques derrière ces débats faussement juste techniques. Il nous a encouragés à faire ce livre, donc on l’a fait. Ce n’est pas un très gros livre, je regarde, j’en ai apporté un exemplaire, il fait 140 pages et quelque, en dix parties, qu’on a essayé de faire très didactique. François Gèze nous a beaucoup aidés dans l’écriture, notamment dans le séquençage du bouquin et franchement, à l’époque, on avait eu pas mal d’audience, justement parce qu’il parlait de logiciel libre à des gens qui n’étaient pas dans l’informatique ou qui l’utilisaient au quotidien, comme à peu près tout le monde, et qui voulaient en savoir un peu plus sur les enjeux. On parlait évidemment du côté européen, surtout dans l’édition 2006, puisque, entre les deux, en 2005, il y a eu l’abandon du projet de brevet logiciel, et on parlait de ce qui se faisait dans d’autres pays, notamment au Brésil.
J’ai eu l’occasion, et c’est un très beau souvenir, d’aller, avec Perline, en 2005, au Forum social mondial, si je ne dis pas de bêtises, qui s’est déroulé à Porto Alegre pendant plusieurs années. Il y avait beaucoup de tables rondes sur l’informatique, notamment sur le logiciel libre, et c’était captivant. À l’époque, c’était déjà Lula, il y avait tout un mouvement pour équiper les favelas, les bidonvilles brésiliens, avec des ordinateurs sous Libre, pour former les gens, c’était passionnant. On a eu l’occasion d’en parler dans la deuxième édition de ce livre, si je ne dis pas de bêtises.
Étienne Gonnu : Est-ce que tu considères qu’il est encore pertinent si des personnes veulent avoir des clés de compréhension ?
Thierry Noisette : Oui. D’ailleurs, à ma connaissance, il est dans un certain nombre de bibliothèques. J’aimerais plus, en tout cas, quand on cherche dans les catalogues, je vois, même à Paris, qu’il est dans quelques bibliothèques. Je pense qu’il en reste encore un peu chez l’éditeur.
Étienne Gonnu : De toute façon, on va partager la référence sur le site. Je vois le livre ici. C’est un livre qui n’est pas très gros, effectivement, qui peut être mis dans les mains si vous voulez sensibiliser des personnes, les aider à comprendre le logiciel libre, et je pense que, dans cette période, il est vraiment utile d’enrichir ce savoir-là pour résister un petit peu à l’époque, je ne sais pas comment dire mieux. C’est une ressource, maintenant il en existe plus, heureusement, cette ressource est encore d’actualité. On vous partagera la référence.
Le brevet logiciel est un des grands combats de l’April, ce qu’on a identifié comme étant une des grandes menaces sur les libertés informatiques.
Une autre grande menace, que l’April a identifiée, c’est le vote électronique dans le cadre des élections institutionnelles en particulier et c’est un autre sujet sur lequel tu as également écrit un livre avec Perline.
Thierry Noisette : Tout à fait. Un sujet sur lequel il m’est arrivé d’écrire un peu, pas beaucoup, mais un peu aussi dans le blog sur ZDNet.
En France, le vote électronique a été introduit par Sarkozy quand il était ministre de l’Intérieur, principalement dans les Hauts-de-Seine parce que c’était son département fétiche. Ça a été installé dans un certain nombre de villes. À l’élection présidentielle et aux législatives de 2007, environ un million et demi de gens ont dû voter sur des ordinateurs, sans avoir le choix. Il n’y a eu aucune consultation, ça n’est pas passé par le Parlement, aucune consultation citoyenne bien entendu, ça a vraiment été décidé d’en haut.
Le vote électronique pose plein de problèmes. Pour moi le principal problème c’est l’opacité. D’abord je vais voter, je ne saurais trop encourager les auditeurs et auditrices à faire de même, même quand on n’est pas très chaud sur les candidats, il y en a toujours des moins mauvais que d’autres. Quand vous allez voter, c’est bien d’aller faire le dépouillement. N’importe qui sachant lire et compter, si possible écrire mais écrire n’est pas nécessaire, en tout cas lire et compter, peut participer à un dépouillement et peut vérifier que le vote n’est pas truqué.
En cas de vote électronique, on est face à un logiciel, un ordinateur. On nous dit que ça a été vérifié par des spécialistes, super ! Est-ce que les spécialistes sont compétents ? Est-ce qu’ils sont honnêtes ? On est devant l’inconnu total.
Par ailleurs, on rappelle dans le livre qu’il y a eu des cas de piratage, il y a eu des cas de bugs, quelques-uns célèbres dont un bug en Belgique où il y avait eu, que je ne dise pas de bêtises, 4096 voix d’écart avec la normale et 4096, pour les amateurs de chiffres, c’est 212, ce qui indiquait qu’il y avait vraiment un problème informatique, pas simplement un problème de piratage. En fait, l’explication qui a été trouvée après, c’était un rayon cosmique, un petit rayon cosmique qui passait par là et qui a déréglé la machine !
Tout cela pour dire qu’on a écrit ce petit livre, Vote électronique – Les boîtes noires de la démocratie, pour raconter les enjeux, pourquoi c’est une fausse piste, c’est une très mauvaise idée. En France, puisque c’est du ressort des villes, certaines municipalités, quelques villes sont revenues dessus. Mais on doit être encore à quelques centaines de milliers d’électeurs qui, en 2027, vont probablement être encore obligés de passer par là. Macron, au début de son premier mandat, avait des velléités de généraliser le vote électronique. Dieu merci, il ne l’a pas fait, mais il n’est pas non plus revenu sur l’existant.
Je ferai juste une petite incise là-dessus : contrairement à La bataille du logiciel libre qui n’existe qu’en format papier, on avait publié Vote électronique sous licence semi-libre, c’est-à-dire qu’en papier il était vendu chez InLibroVeritas, une petite maison d’édition qui a disparu, mais le PDF est sous licence Creative Commons, By Pas d’utilisation commerciale [CC By NC], on demande aux gens de ne pas le vendre, par contre ils peuvent le donner. Le PDF était accessible, je crois que je t’ai passé le lien, sur la Wayback Machine, je crois que vous en avez déjà parlé dans des émissions : archive.org est un site absolument fabuleux qui permet d’avoir une mémoire du Web utile.
Étienne Gonnu : Exactement. Le PDF est en lien sur le site Wayback Machine, je vous encourage à aller consulter cet ouvrage et, globalement aussi, à utiliser ce lien pour découvrir Wayback Machine si vous ne connaissez pas, c’est un outil très utile pour les journalistes, je l’imagine, très utile dès qu’on est militant ou qu’on s’intéresse à un sujet. Il y a effectivement des captures tout au long de la vie des pages internet. Ça permet de retrouver des pages qui ne sont plus là et aussi de voir leur évolution dans le temps. Vraiment un projet fabuleux, au moins aussi important, je pense, que Software Heritage, on le salue tout aussi bien.
Fred a retrouvé le lien vers cette information, cette anecdote belge que tu partageais, on le mettra sur le site de l’émission.
Et, pour finir sur le vote électronique, l’April a une position : même avec du logiciel libre, ça ne marche pas pour des raisons que tu as pu évoquer et on avait reçu une enseignante-chercheuse spécialiste du sujet, que tu connais peut-être, Chantal Enguehard, j’espère que je ne prononce pas mal son nom, désolé pour elle si c’est le cas. Un échange passionnant, elle était venue dans Libre à vous ! en avril 2022, dans l’émission 139, on partagera également le lien.
Donc deux ouvrages que tu as publiés, je crois que ce sont les deux seuls, d’ailleurs c’est déjà très bien !
On va pouvoir revenir peut-être au blog puisque tu en as parlé. C’est donc parce que tu avais publié ce livre que ça a renforcé l’intérêt pour ZDnet de faire cette association et de te faire cette proposition.
Thierry Noisette : De parler du logiciel libre, notamment sous l’angle associatif.
Étienne Gonnu : Quand on le lit, tu pourras me dire ce que tu en penses, deux sujets qui me paraissent sortir beaucoup, c’est justement tout l’aspect communautaire, notamment avec Wikipédia. Tu parles souvent de Wikipédia et des aspects communautaires du logiciel et puis de la pratique des pouvoirs publics, de la place du logiciel libre aussi dans les politiques publiques. C’est peut-être plus récent, mais j’ai l’impression que c’est un sujet qui revient quand même, que tu relaies.
Thierry Noisette : Oui, c’est un sujet que je relaie souvent. Quand il y a plus d’actualité ou moins d’actualité, quand on est journaliste ou blogueur, surtout sur ce genre de sujet, on est un peu tributaire de l’actualité en la matière.
Déjà un point, parce qu’on est à l’April, si je puis dire, depuis longtemps je suis quand même de près tout ce que fait l’April, ce que font Framasoft et Wikimédia France qui sont vraiment, dans mon domaine de prédilection, les associations les plus actives et les plus remarquables. Je suis aussi ce que fait La Quadrature du Net, je regarde ce que fait l’ADULLACT <[Association des Développeurs et Utilisateurs de Logiciels Libres pour les Administrations et les Collectivités Territoriales] et quelques autres. Je crois que c’est le point principal.
Étienne Gonnu : J’en profite pour te remercier. C’est vrai que tu relaies souvent nos communiqués sur certains sujets et, pour nous, c’est précieux d’avoir ce genre de relais dans les médias. J’en profite donc pour te remercier.
Thierry Noisette : Comme le remarquait Fred la semaine dernière, on a un côté un peu récursif, quelquefois je cite l’April qui me cite. Parfois, dans la boucle, on ne sait plus qui a commencé, c’est l’œuf et la poule, mais c’est bien, je pense que nous faisons respectivement un travail utile.
Étienne Gonnu : Je t’ai coupé dans ton élan et j’ai perdu le mien, mais ce n’est pas grave !
Donc le blog, observateur aussi de ce qui se passe au niveau des pouvoirs publics, de la place du logiciel libre. Tu suis Framasoft, l’April, La Quadrature et toutes ces associations. Tu continues, c’est un blog encore complètement en vie. As-tu des projets pour ce blog, dans le sens d’angles que tu souhaites creuser plus ?
Thierry Noisette : Non. C’est vraiment au fil de l’actu, je regarde, comme tout le monde. Il y a tellement de réseaux sociaux et de sources que ça devient difficile, mais je suis principalement sur Mastodon et sur Bluesky, après avoir abandonné Twitter l’an dernier comme beaucoup de gens parce que, à un moment, ça devenait juste insupportable.
Quand on parlait des pouvoirs publics, je regarde ce que fait le DINUM, la Direction interministérielle du numérique, c’est toujours bien de rappeler les nombreux acronymes, ses annonces récentes.
Comme ce blog a donc 17 ans, je crois que je l’avais rappelé dans un billet il n’y a pas très longtemps, en 17 ans, on voit passer et on a l’impression qu’il y a des cycles où les pouvoirs publics disent « il faut plus de logiciel libre ».
Ça a existé sous la circulaire Ayrault, en 2012, à l’époque on était sous la présidence Hollande.
Il y a eu, le plus important, la loi pour une République numérique qui était portée par Axelle Lemaire qui était ministre à l’époque, en 2016.
Il y a eu, je crois, une circulaire avec Castex.
Récemment une circulaire Lecornu, sur les achats publics.
Je serais tenté de dire que, parfois, ça a un côté limite démoralisant avec cette impression d’un éternel retour qui n’avance pas énormément. Ce qui est plus réconfortant, on va parler tout à l’heure de Wikipédia dans un autre domaine, mais je suis admiratif de ce qui est fait à l’échelle locale. Il y a d’abord des collectivités, je cite souvent, dans mon blog, Échirolles qui fait un boulot remarquable en la matière, je salue Nicolas Vivant.
Étienne Gonnu : Qu’on a déjà reçu plusieurs fois dans Libre à vous !. Ce qu’ils font à Échirolles et ce que fait Nicolas Vivant à travers différents collectifs est assez formidable.
Thierry Noisette : Tout à fait. Et ce qui est fait dans des établissements d’enseignement. J’ai dû parler en plusieurs fois dans mon blog, je pense à la démarche NIRD, pour Numérique Inclusif Responsable Durable, qui consiste à récupérer des ordinateurs, la plupart du temps sous Windows, des particuliers ou surtout des entreprises qui ont des ordinateurs un peu datés dont ils et elles veulent se séparer, qui sont complètement nettoyés, qui sont remis en état sous Linux, GNU/Linux pour les purs et durs, ou sous autre logiciel libre, et qui sont mis à disposition après. Ça peut passer par des associations type Emmaüs ou autres pour aider des gens qui en ont particulièrement besoin ou à l’intérieur des établissements selon les besoins des élèves. Ça a commencé dans les Hauts-de-France, ça commence à essaimer dans pas mal de villes. Il n’y a pas longtemps, j’ai eu l’occasion de parler notamment de Blois qui est active là-dessus et c’est vraiment passionnant.
Je parlais du côté démoralisant de suivre l’actualité côté pouvoirs publics, je trouve qu’il y a toujours une sorte de paradoxe. Typiquement, si on prend l’Éducation nationale, d’un côté on voit le contrat qui a été renouvelé avec Microsoft jusqu’en 2029, alors qu’il aurait pu s’arrêter et que c’est un énorme contrat, ça c’est côté ministères, et, à côté de ça, dans les établissements, on voit des profs qui font un super boulot avec leurs élèves. J’avais eu l’occasion de rencontrer les profs, je ne me souviens du nom du lycée des Hauts-de-France [Lycée Carnot de Bruay-la-Buissières, NdT], qui avaient été les initiateurs du mouvement. On voyait les professeurs et leurs élèves, des gens passionnés, qui étaient porteurs du projet. On voyait des élèves de 14/15 ans qui étaient à fond dessus et c’était super chouette. Ça redonnait vraiment le moral.
Quand on suit ça au long cours et si je compte depuis le début, c’est même au-delà du blog, ça fait une vingtaine d’années, je suis allé plusieurs fois aux Rencontres Mondiales du Logiciel Libre, les RMLL, on doit être dans les années 2003/2006, on se dit que ça n’avance pas vite tout en haut, mais, en même temps, on voit qu’il se passe des choses à la base et dans des collectivités. Donc, l’un dans l’autre, on se dit qu’il faut s’accrocher.
Étienne Gonnu : On avance. Ça ne va jamais assez vite parce que nous voyons bien les enjeux et une certaine urgence qui s’installe et on a besoin que ça aille plus vite, mais je pense que ça tend vers une direction. Je suis arrivé à l’April en 2016, et dans ces dix dernières années j’ai pu percevoir l’évolution dans les discours et, mine de rien, ce n’est pas complètement anodin. Maintenant, dès qu’il y a des débats parlementaires qui vont toucher au logiciel libre, on voit que c’est une évidence dans toutes les bouches, on trouve des nouvelles excuses pour ne pas faire, mais on est sorti un peu de ce rapport « le Libre ce n’est pas sérieux, le Libre ce n’est pas sécurisé. » D’ailleurs, dans la circulaire sur les achats publics qui a été publiée récemment, il est bien dit, au contraire, que la transparence du logiciel libre est un garant de sécurité plutôt que l’inverse. Il y a donc des évolutions dans cette représentation. Après, dans la manière dont c’est traduit en acte, on peut se dire qu’il serait peut-être temps d’aller un peu plus rapidement.
Autre chose sur l’Éducation nationale, très bon exemple, ce projet est super, on voit aussi ce côté main droite/main gauche et le ministère de l’Éducation est le plus gros des ministères. On sait aussi que la Direction du Numérique Éducatif, la DNE, fait aussi des choses géniales. Ils sont très engagés sur le logiciel libre sous l’impulsion d’Audran Le Baron et d’Alexis Kauffmann, un des fondateurs de Framasoft, un libriste convaincu, qui a rejoint cette DNE notamment pour la stratégie logiciel libre. Je crois qu’ils soutiennent assez fortement ce projet NIRD. Heureusement qu’on a ces choses positives !
Thierry Noisette : Tous les ans il y a des rencontres organisées [Journée du Libre Éducatif] justement par cette direction et par Alexis, j’ai eu l’occasion d’y assister, on voit plein de projets dont certains fonctionnent super bien, qui sont portés par des profs et c’est ce qui est paradoxal. On se dit que ça devrait être le ministère tout entier, ça ne devait pas être juste une direction dans le ministère pendant que d’autres défont ce que font certains, ça devrait être porté complètement parce que le travail de certains est passionnant. Ce sont des logiciels qui fonctionnent au lieu de payer des fortunes des boîtes qui… Je suis à bout de mots !
Étienne Gonnu : Je ne sais plus comment tu l’avais formulé quand on a échangé en amont de l’émission. Depuis l’élection de Trump et ce qu’il a pu mettre en lumière, on voit certaines lignes de fracture ou lignes de tension en termes de dépendance, en termes d’autonomie stratégique, c’est le terme consacré maintenant, on parlait de souveraineté numérique avant. Là il y a une commission très intéressante, qui est conduite à l’Assemblée nationale, sur les vulnérabilités systémiques, sur les enjeux de dépendance [Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France], portée par Cyrielle Chatelain et Philippe Latombe qui mènent des auditions que je trouve vraiment de bonne qualité. Ça met cela en exergue.
Tu as parlé de la DINUM qui va migrer ses postes vers du GNU/Linux, des plans ministériels vont être conduits. En Allemagne, ils font des choses très intéressantes. La question sur laquelle je voulais revenir, depuis le temps que tu suis, on a un peu parlé côté pouvoirs publics, comment perçois-tu, plus généralement, on va dire à une échelle sociale, l’évolution autour de ces enjeux ? Question courte mais très large, donc tu y réponds comme tu veux, par l’exemple que tu veux.
Je pense qu’on ne va pas faire de pause musicale pendant notre échange, on se laisse le temps de finir tranquillement.
Thierry Noisette : Heureusement qu’on n’a que de l’audio. Je pense que c’est une question tellement vaste que je me sens désarmé.
Étienne Gonnu : Je comprends. Pourquoi disais-tu qu’on peut remercier Trump, en badinant ?
Thierry Noisette : C’est vrai que j’avais dit ça. Comme le fait remarquer de sa cabine Isabella avec beaucoup de guillemets, « c’est une espèce de divine surprise maléfique ». C’est-à-dire que oui, il y a tous les aspects monstrueux, ceux qu’on appelle des technofascistes, et je pense que le mot n’est pas usurpé pour ce qui se met en place aux États-Unis, avec des résistances heureusement. Mais paradoxalement, le côté positif en Europe, y compris en France, c’est qu’on s’aperçoit effectivement de ces vulnérabilités ; tu as rappelé ce qui est fait l’Assemblée nationale avec Cyrielle Chatelain et Philippe Latombe qui est super intéressant, quand on voit le degré de dépendance qu’on a. Il y a le double aspect.
Il y a la sécurité des données. On rappelle souvent le CLOUD Act [Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act] ou le FISA [Foreign Intelligence Surveillance Act ], la possibilité que les boites informatiques américaines soient obligées de transmettre des données sans le dire aux intéressés. Il y a quelques mois, Microsoft a été auditionnée au Sénat et, à un moment, la question précise a été posée : « Pouvez-vous assurer que les données ne seront pas accessibles ? ». La réponse a été : « Je ne peux pas l’affirmer. »
Étienne Gonnu : La commission sur la commande publique qui avait beaucoup axé ses travaux sur les questions de souveraineté numérique et cette situation a effectivement été une des plus repartagées, elle est très parlante.
Thierry Noisette : Elle est impressionnante !
Après, il y a le côté dépendance dans l’utilisation, je crois que vous l’avez déjà cité dans l’émission, mais on ne le dira jamais, il y a le cas de ce juge français, Nicolas Guillou, et d’autres juges de la Cour pénale internationale qui se voient privés de plein de choses parce que tout ce qui est américain dans leur utilisation est coupé, comme s’ils étaient des terroristes ou des narcotrafiquants, parce que ça déplaît au gouvernement Trump !
Étienne Gonnu : Et ce n’est pas juste le mail, ce sont les moyens de paiement, il a des problèmes avec ses prestataires, avec ses assurances maladie. Le juge Guillou a été auditionné par la commission dont on parlait.
Thierry Noisette : Ça peut être des réservations, ça peut être du paiement. On s’aperçoit qu’une montagne d’infrastructures sont sous dépendance.
Étienne Gonnu : Oui. Tout à fait l’occasion. Peut-être est-ce l’occasion d’agir là-dessus.
J’ai peut-être une autre manière de poser la question puisque tu es amateur de SF. Je crois qu’Emmanuel Macron avait dit le contraire, mais je pense que c’était une ânerie. Pour moi, la science-fiction est éminemment politique, il me semble qu’elle parle beaucoup de ces technologies, de la place des technologies. J’imagine que tu es toujours passionné de science-fiction. Comment vois-tu l’évolution de la science-fiction un peu à l’aune de ces enjeux-là ? Quelle place, pour toi, la science-fiction a-t-elle comme objet littéraire et artistique pour interroger et comprendre ce qui nous arrive ? C’est une question difficile que je ne t’avais pas proposée avant. Je suis taquin, excuse-moi. On va revenir sur des choses plus concrètes après, on parlera de Wikipédia.
Thierry Noisette : Je vois que tu es lancé dans une série de questions difficiles. Je suis en train de réfléchir.
J’ai commencé à me passionner pour la SF dans les années 70 et j’ai continué à en lire dans les années 80/90, etc. La science-fiction, c’était un peu comme le roman policier, à l’époque, c’était un genre un peu compartimenté. Pour les trois quarts des gens, la SF c’était quand même un peu de la littérature pas très sérieuse, les films de SF avec les Martiens qui se tirent dessus, c’est n’importe quoi ! Il y a eu une évolution, je dirais notamment avec Star Wars, clairement, qui, je pense, a fait beaucoup pour que la SF devienne générale. Et aujourd’hui, quand on voit les séries qui cartonnent sur les plateformes de streaming ou les films au cinéma, la SF est devenue mainstream, je sais pas comment dire ça en français un peu plus correct.
Quand je parle de ma passion pour Internet, déjà j’en ai entendu parler avant et ensuite j’ai commencé à l’utiliser, j’ai eu l’impression que la SF était devenue la réalité ou que la réalité était entrée dans la SF. J’ai cette impression. En plus, il y a un décalage. Quand on est un lecteur de SF de longue date, autrefois je lisais des romans qui se passaient dans le futur et le futur de ces romans c’étaient les années 80 ou les années 2000, ça fait un bail. Nous sommes en 2026 et 2026 n’est plus une date de science-fiction, ça n’existe pas !
Étienne Gonnu : J’ai le même sentiment !
[Rires]
Thierry Noisette : Avec une vingtaine d’années de plus, imagine, c’est encore plus prononcé et c’est impressionnant. Souvent, mais je crois que c’est un classique, tout le monde le remarque, on a l’impression de vivre dans une dystopie, y compris côté technologique. Dans la SF, par exemple des séries comme Black Mirror sont très révélatrices. Dans les années 50, la techno et la SF étaient quelque chose de joyeux et de positif, on disait que tout irait bien.
J’ai un souvenir hors SF : 1986 est l’année de deux grandes catastrophes technologiques, d’un côté Tchernobyl, toute une région évacuée, le mensonge des autorités, y compris en France avec le fameux nuage qui s’est arrêté à la frontière, et la navette qui a explosé. Une vingtaine d’années après, il y a eu aussi une navette spatiale qui a explosé et qui a tué ses astronautes. En 1986, c’était impressionnant parce que, dans les années précédentes, je me souviens qu’on voyait les débuts de la navette à la télé, c’était fabuleux ! Une fusée qui se pose comme un avion ! Et puis la navette explose. En plus, manque de bol, il y avait des non-astronautes professionnels dedans, je me souviens qu’il y avait une institutrice, ses écoliers regardaient et ont vu l’explosion en direct. Tout ça d’un coup, en 1986, c’est le moment où on s’aperçoit que la technologie, eh bien non !
Et après, je pense que ça parle à tous les auditeurs et auditrices de cette émission, il y a tout l’aspect surveillance qui est devenu délirant, la vidéo-protection comme disent les autorités qui ne parlent surtout pas de vidéosurveillance.
Étienne Gonnu : Le choix des mots !
Thierry Noisette : En ce moment, le piratage général. On se demande tous les jours quel est le fichier de nos services publics ou d’une boîte qui va être piraté puisque, apparemment, il y en a tout le temps.
Donc la science-fiction a été pendant longtemps un peu une espèce de système d’alerte. Je suis un grand lecteur de Philip K. Dick, sur mes profils Mastodon et Bluesky, j’ai même mis une citation de Dick, une phrase qu’il avait dite lors de sa seule venue en France, il avait fait une conférence et le titre de la conférence était : « Si vous n’aimez pas ce monde, vous devriez en voir quelques autres. » J’adore cette phrase qui peut s’interpréter de plusieurs façons. Les bouquins de Dick n’étaient pas du tout de la SF hard science, c’étaient plutôt des univers de malaise, d’individus face à des dictatures essayant de s’en sortir, la SF avait un rôle un peu de vaccin ou d’avertissement, sauf qu’aujourd’hui on est dedans. J’aurais un peu de mal à définir le rôle de la SF aujourd’hui. En plus, la SF a explosé en quantité. Il y a tellement de genres de SF et tellement d’auteurs, y compris d’autres pays et qui n’étaient pas édités en France. Il y a de la SF africaine, il y a de la SF dans les pays d’Asie. Côté Asie, je pense au Problème à trois corps.
Étienne Gonnu : Je ne l’ai pas encore lu, mais il paraît que c’est vraiment une des références modernes de la SF.
Thierry Noisette : J’avoue que c’est un énorme pavé, je me suis contenté du début de la série, de ce qui est arrivé en série pour le moment. Je suis en train de perdre le fil de ma pensée.
Étienne Gonnu : Je regarde l’heure. Isabella me mentionne qu’il y a de la science-fiction positive, comme le hopepunk, je ne connais pas. Il y a le solarpunk. Je ferme vite cette parenthèse, j’ai vu récemment une vidéo très intéressante de Bolchegeek sur le solarpunk, qui est un vrai genre et, en même temps, un peu une création.
J’avance parce que je vois qu’il est presque trente. Le lien qu’a partagé Isabella est un lien Wikipédia et j’aimerais qu’on ait le temps de parler de Wikipédia parce que c’est quelque chose qui est important pour toi, qui est important pour le monde en général et peut-être pour les libristes plus particulièrement. Transition assez brutale, mais il faut qu’on parle de Wikipédia. Comment es-tu arrivé à Wikipédia ? Qu’est-ce que Wikipédia pour toi ?
Thierry Noisette : Je dirais que Wikipédia est une des rares lueurs d’espoir sur le numérique par rapport à tout ce qu’on a pu espérer il y a un quart de siècle. Dans les débuts d’Internet, 1995, début des années 2000, j’étais vraiment dans le camp des naïfs, je pensais globalement que ça allait être super, sans voir tout ce qui pouvait arriver. Je n’imaginais pas que les réseaux sociaux allaient pouvoir être utilisés comme des vecteurs de désinformation massive ou des relais de haine pour des ramassis de tarés. J’ai vu monter le e-commerce mais ça me semblait normal, je n’imaginais pas que ça allait devenir juste de la commercialisation y compris des données personnelles, tout ce qu’on voit avec les GAFAM. Je ne sais plus si je l’ai mentionné tout à l’heure, mais, dans mon itinéraire, après Microsoft, j’ai quand même bossé un moment au Journal du Net, j’étais même à la création du Journal du Net, nous étions deux ou trois et, quand je suis parti, nous étions 15 ou 20. Donc, en 1998/2000, c’était l’époque de la première bulle internet.
En 2001 arrive Wikipédia et on nous dit « c’est un site sur lequel tout le monde pourra participer. » J’avoue que j’ai haussé les épaules, comme à peu près tout le monde, je l’espère, à l’époque, en disant que ça allait être n’importe quoi, forcément !
En fait, en 2003/2004, quand, avec Perline, nous avons bossé sur notre livre sur le logiciel libre, nous avons beaucoup consulté Wikipédia, plutôt en anglais parce qu’à l’époque il y avait nettement plus de contenu en anglais que dans les autres langues, en tout cas qu’en français, c’est encore le cas mais ça progresse. En utilisant notamment Wikipédia, on se disait « c’est vachement bien, il y a beaucoup d’infos, c’est correct, en tout cas quand on a des doutes, comme c’est sourcé, on peut vérifier ». Comme, par ailleurs, j’ai fait beaucoup de relectures, je suis principalement rédacteur, mais j’ai aussi eu des périodes où j’étais surtout relecteur, je suis très maniaque sur l’orthographe ou la typographie. Je le précise parce que des gens l’ont déjà dit sur Mastodon, mais sur la typographie je ne suis pas non plus un fanatique, par exemple je zappe les espaces pour éviter les sauts de ligne avec les deux points ou les points d’interrogation qui se retrouvent à la ligne, donc je préfère les coller à l’américaine, mais je sais que typographiquement il faudrait mettre une insécable, je ne sais pas comment on fait dans Mastodon et j’ai la flemme, pardon pour cette parenthèse.
Dans Wikipédia, comme lecteur, je m’apercevais de temps en temps d’une faute d’orthographe, il y a ce petit onglet « Modifier », donc je modifie, super je peux corriger, donc, pendant un moment, j’ai fait quelques petites corrections vraiment au fil de l’eau. Et puis, à un moment, on finit par avoir envie d’en faire un peu plus et, fin 2005, j’ai créé un compte et je suis devenu contributeur. J’ai beaucoup contribué les deux/trois premières années parce que j’étais pigiste et j’avais des périodes où j’avais plus de temps. J’ai regardé tout à l’heure : en une vingtaine d’années, j’ai fait 12 000 et quelques modifications. Il faut savoir que dans Wikipédia, une modification c’est aussi bien quand tu crées un seul article qui fait dix pages, que tu fais d’un coup en copier-coller de ce que tu as préparé, ou si c’est une virgule que tu changes, c’est donc un indicateur très relatif. Je n’ai pas compté, mais j’ai créé quelques bonnes dizaines d’articles, principalement dans le cinéma, c’est vraiment une de mes passions. Si on parle cinéma et SF, évidemment encore plus, mais pas que pas que. La plupart des films pour lesquels j’ai écrit des articles dans Wikipédia ce n’était pas de la SF. Je contribue donc à Wikipédia essentiellement depuis 2005.
Ce qui en fait est marrant, quand on participe pas mal à Wikipédia, c’est qu’il y a quand même beaucoup de vie réelle autour. Il y a des groupes, ce que dans le jargon Wikipédia français on appelle les cabales, qui est une sorte de clin d’œil parce que des gens disent « il y a des complots, il y a des cabales », les groupes d’utilisateurs qui se réunissent s’appellent eux-mêmes des cabales. Il y a la cabale de l’ouest ou la cabale bretonne, elles peuvent avoir des noms plus locaux.
Étant Parisien, j’ai eu l’occasion de rencontrer pas mal de Franciliens les premières années, quelquefois on allait juste boire un verre ou se faire un dîner et papoter, on parlait beaucoup de Wikipédia et parfois pas que.
Je ne sais pas aujourd’hui, je n’ai pas regardé récemment, mais à l’époque j’avais l’impression que les utilisateurs formaient une courbe en U. Il y avait beaucoup de gens assez jeunes, beaucoup de doctorants, c’était assez typique, donc beaucoup de gens qui avaient un bon niveau, un creux au milieu, et après une remontée, beaucoup de gens pas loin de la retraite ou retraités parce que plus de loisirs pour contribuer. Je trouvais ça très intéressant. À l’époque j’étais justement dans le milieu et, depuis, je suis en train de passer à l’autre bout du spectre. Du coup, ça donne un mélange de générations, un mélange d’origines, de professions, d’angles, qui est super. C’est quelque chose que j’ai toujours apprécié, que j’apprécie encore dans Wikipédia.
Tout n’est pas parfait, mais globalement c’est un projet qui a énormément progressé depuis sa création alors que c’était difficile d’y croire, je pense que je n’étais pas le seul à être sceptique à l’époque. Un truc où tout le monde peut participer, on se dit que ça ne peut pas marcher et pourtant si, ça fonctionne. C’est vraiment le triomphe d’un projet collaboratif, d’un projet qui n’est pas commercial, qui est gratuit et qui ne repose pas sur l’exploitation des données. Google c’est gratuit, mais il bouffe vos données pour en faire tellement de choses !
Étienne Gonnu : Comment perçois-tu l’évolution de Wikipédia ? Wikipédia est quand même souvent, comment dire, dans le viseur des forces réactionnaires qui voient dans Wikipédia une certaine menace et on le comprend, c’est un projet collaboratif, partage de l’intelligence humaine, on voit comment ça peut menacer un projet fasciste, pour dire les choses encore plus directement. Comment perçois-tu tout ça ?
Thierry Noisette : C’est clair que quand on prend un des plus grands adversaires, en tout cas certainement le plus riche par définition qui est Elon Musk, Elon Musk n’avait du tout apprécié qu’il y ait des articles dans plusieurs langues sur son salut fasciste répété le jour de l’investiture de Trump l’année dernière. Un type comme Musk, et globalement les technofascistes, sont des gens qui ne croient qu’en la force et en l’argent. Vous voulez vous acheter de l’influence, vous achetez Twitter et après vous tordez ses algorithmes ! Par exemple ce qu’on a vu pour les municipales et les tweets – je crois que ça s’appelle toujours des tweets – de Sarah Knafo qui avaient une visibilité énorme, bien plus grande, par exemple, que ceux de Rachida Dati alors qu’elle avait je sais pas combien de fois moins, X fois moins d’abonnés, de followers.
Quand vous êtes face à un projet qui dépend d’une fondation, qui repose sur le don, qui repose sur le collaboratif de plein de gens, qui n’est pas sensible à l’influence ou à l’argent, qu’on ne peut pas acheter, j’imagine la frustration. Musk a proposé, je crois, un milliard de dollars si Wikipédia se rebaptisait « Dickipedia ». On connaît le sens du mot dick en anglais [con], dommage c’est aussi le nom d’un immense écrivain de science-fiction, Philip K. Dick. On imagine la frustration de Musk qui ne peut pas racheter, qui ne peut pas faire pression là-dessus, et tous ses petits camarades.
En plus, ce qui est frappant dans le cas de Wikipédia, c’est que quand même aussi un site qui est censuré, bloqué sporadiquement ou de façon continue dans des dictatures. Il l’a été parfois en Turquie, il l’est régulièrement en Russie, je crois qu’en Chine c’est totalement banni parce que, évidemment, les autorités, enfin la Chine, aimeraient bien bloquer si on parle de Tian’anmen, la Russie on n’en parle même pas.
Quelle était ta question déjà ? Sur Wikipédia, certes, mais ?
Étienne Gonnu : Le fait que Wikipédia soit la cible de personnes comme Musk, je pense que tu as répondu à la question.
Je regarde l’heure, on avait parlé de plusieurs choses. Peut-être évoquer, puisque tu m’en as parlé, je pense qu’on connaît beaucoup Wikipédia, mais ce n’est pas le seul projet qui est porté par la fondation. Il y a aussi Wikimédia Commons, c’est toujours intéressant, pas pour en parler longtemps, mais au moins évoquer ce que c’est, parce que je pense que c’est aussi un aspect très important.
Thierry Noisette : Tout à fait, surtout que je pense que c’est beaucoup moins connu, même du grand public. Wikimedia Commons c’est la médiathèque, la base d’images, de sons, de graphiques de Wikipédia.
Étienne Gonnu : Tout est sous licence libre. Si vous avez besoin d’images, je vous encourage, je l’utilise régulièrement et on peut y contribuer aussi d’ailleurs.
Thierry Noisette : On peut y contribuer, c’est une source extraordinaire, c’est d’une richesse fabuleuse. Beaucoup de musées, d’institutions culturelles, mettent maintenant dans Wikipédia leurs images notamment. Ce qui commence à se développer, y compris en France où on était un peu en retard mais on rattrape ce retard, c’est ce qu’on appelle des wikimédiens en résidence, wikimédiens ou wikipédiens, des personnes qui sont en charge, pendant plusieurs mois, de faire une sorte d’interface à la fois pour former les gens à utiliser Wikipédia et à contribuer à Wikipédia, à mettre des collections, à utiliser aussi des bases de données pour enrichir Wikipédia et c’est vraiment nécessaire.
Si on parle de Wikimédia Commons, je pense à des détails tout bêtes, en France on n’a plus 36 000 communes, je crois qu’on en est à 32, 33 000 grâce aux fusions, mais, quand on regarde, il y a beaucoup d’articles sur des villages où il n’y a pas ou très peu d’images, typiquement des photos de la mairie, de l’école, de l’église, du monument aux morts, les cimetières. Une parenthèse, je suis un passionné de cimetières.
Étienne Gonnu : La taphophilie. C’est ça ?
Thierry Noisette : Oui, taphophilie, je crois que je l’ai même mis dans ma présentation dans le Nouvel Obs, si on cherche, j’ai mis ce mot. Il y a un article sur la taphophilie dans Wikipédia, donc les gens peuvent chercher, ils trouveront. Ce sont les amateurs de tombes, les amateurs de cimetières, ce ne sont pas les morts qui nous intéressent, c’est la mémoire des morts, ils ont été vivants un jour et il faut s’en souvenir.
Je suis encore en train de perdre le fil de ma pensée, Wikimédia Commons.
Juste pour boucler avec l’actualité et sur le spatial, parce que ça va avec la science-fiction, le spatial est un sujet que j’adore. La NASA, depuis toujours, met ses images en licence libre et il y en a énormément. Quand on regarde dans Wikimédia Commons, il y en a énormément de NASA, il y en a pas mal de l’Agence spatiale européenne qui, depuis quelques années, les met aussi sous licence libre mais depuis plus récemment, et le CNES, le Centre national d’études spatiales, vient de faire, depuis le début de l’année, un partenariat avec l’association Wikimédia France, le chapitre français qui porte Wikipédia et les projets associés, donc le CNES, apparemment, s’y met aussi. En tout cas quand on regarde dans Wikimédia Commons, pour le moment il y a beaucoup moins de choses.
Dans l’actualité récente, il y a en particulier Artemis. On peut chercher sur le site de la NASA les photos d’Artemis, mais on peut les trouver aussi dans Wikimédia Commons rangées par catégories : photos du système solaire, photos de la Terre, photos de la Lune, photos d’avant, pendant après la mission, c’est waouh ! Des photos de lever de Terre sur la Lune !
Étienne Gonnu : J’adore aussi. En plus, dans Wikimédia Commons, les photos, les images sont souvent disponibles dans de nombreux formats différents en fonction des besoins.
Je vois que l’heure avance. Pour finir je t’avais proposé de réfléchir à quelque chose à partager, qui soit en lien, ou pas, avec le logiciel libre. Est-ce que tu as une référence, une série, un podcast, ce que tu veux, que tu aimerais partager avec les personnes qui nous écoutent ?
Thierry Noisette : Ça n’a pas de rapport avec le logiciel libre, par contre ça a tout à voir avec la science-fiction. Je vais énormément au ciné, j’y vais trois fois par semaine, ce n’est pas mal, mais il y a plus, donc je vois pas mal de films de science-fiction. L’un de mes deux films préférés, je l’ai vu six fois en deux mois à sa sortie, pour dire que c’est vraiment un film que j’adore, c’est Cloud Atlas, c’est adapté d’un roman britannique qui, en français, s’appelle Cartographie des nuages de David Mitchell, superbe roman, et le film, qui a gardé son titre anglais, donc Cloud Atlas, est fait par les Wachowski, qui ont fait notamment Matrix, et Tom Tykwer, donc c’est un film fait à trois. C’est un film fabuleux qui se passe dans six époques différentes, dont deux qui relèvent de la SF, ça va du 19e au 24e siècle, deux époques ce sont le 22e et le 24e siècle, ça va donc jusqu’à l’effondrement de la civilisation, le 22e siècle étant un siècle absolument horrible et le 24e on est après la catastrophe. La période la plus ancienne dans ce film c’est donc le 19e, c’est l’histoire de l’esclavage et il y a un dialogue, tout à la fin du film, entre un personnage qui est le mal incarné, qui est le beau-père d’un des héros, qui est un esclavagiste et son gendre qui veut lutter contre l’esclavage, donc, pour son beau-père une pure horreur, ça se passe dans les années 1830 aux États-Unis. Son beau-père essaye de le dissuader et lui dit : « Quoi que vous fassiez, vous ne serez jamais qu’une goutte d’eau dans l’océan ». L’autre le regarde et lui dit : « Qu’est-ce que c’est qu’un océan sinon une multitude de gouttes d’eau ? »
Étienne Gonnu : Belle citation !
Thierry Noisette : Je trouve que c’est une citation qui s’applique à beaucoup de choses et, quand on déprime, c’est une citation recommandable.
Étienne Gonnu : D’accord. Cloud Atlas. Je l’ai dans la liste des films que je voulais voir, tu m’as donné encore plus envie de le voir.
Merci beaucoup Thierry Noisette, observateur de l’évolution des technologies du logiciel libre, de la culture libre. Grand merci d’avoir pris ce temps pour échanger avec nous et bon vent à l’esprit libre et à Wikipédia. Merci Thierry.
Thierry Noisette : Merci Étienne.
Étienne Gonnu : Nous allons à présent faire une pause musicale.
[Virgule musicale]
Thierry Noisette : J’ai l’impression que je me suis tout le temps perdu dans le fil.
Étienne Gonnu : Ne t’inquiète pas, c’était très intéressant Ton micro est resté allumé. Je pense que c’est l’intérêt des parcours libristes de prendre des tangentes, d’avoir ce moment de liberté pour discuter, d’avoir le temps de le faire.
Nous allons écouter Girl From the City of Steel, par HoliznaCC0. On se retrouve jute après toujours sur Cause Commune, la voix des possibles.
Pause musicale : Girl From the City of Steel, par HoliznaCC0.
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter un extrait, malheureusement, de Girl From the City of Steel, par HoliznaCC0, disponible sous licence libre Creative Commons 0, ce qui se rapproche le plus, en France, d’un versement au domaine public.
[Jingle]
Étienne Gonnu : Passons à notre dernier sujet.
[Virgule musicale]
Chronique « Les humeurs de Gee » – « L’obsolescence de Murphy », rediffusion d’une chronique de mars 2025
Étienne Gonnu : Pour notre dernier sujet, nous vous proposons une rediffusion d’une des « Humeurs de Gee », auteur du blog-BD Grise Bouille, Des frasques des GAFAM aux modes numériques, en passant par les dernières lubies anti-Internet de notre classe politique, Gee partage ce qui l’énerve, l’interroge, le surprend ou l’enthousiasme, toujours avec humour. L’occasion peut-être, derrière les boutades, de faire un peu d’éducation populaire au numérique.
Dans sa chronique de mars 2025, Gee nous parlait de l’obsolescence de Murphy. On l’écoute et on se retrouve juste après, en direct sur radio Cause Commune, la voix des possibles.
[Virgule sonore]
Gee : Salut à toi public de Libre à vous !.
Si tu suis un peu des libristes en ligne, tu sais qu’on est souvent vent debout contre ce qu’on appelle « l’obsolescence programmée ». L’exemple classique, c’est le téléphone qui n’a pas reçu de mise à jour depuis cinq ans, et paf !, plus possible d’installer de nouvelles applications. Très vite le téléphone devient obsolète, donc inutilisable, même si, techniquement, il est toujours en bon état.
Évidemment, l’intérêt pour les constructeurs est de pousser au renouvellement du matériel et à la surconsommation pour accroître leurs profits. Ce qui n’est ni très éthique, ni très écologique, mais je vous rappelle que c’est en général dû à la même bande de salopards qui s’accommodent tranquillement du fascisme galopant et n’hésitent même plus à balancer du salut nazi, décomplexés du bras droit.
Ceci étant dit, je ne vais vous parler ni de nazis ni d’obsolescence programmée aujourd’hui, ou plutôt, je vais vous parler de ce qu’on pourrait considérer comme une certaine forme d’obsolescence programmée, mais beaucoup plus insidieuse. Je vais appeler ça « l’obsolescence de Murphy », parce que je n’ai pas trouvé de terme existant pour désigner ce dont je veux parler.
Tu t’en doutes sûrement, ça fait référence à la loi de Murphy : « Tout ce qui est susceptible d’aller mal finira probablement par aller mal à un moment donné. » Pas toujours, pas immédiatement, mais sur le long terme, ça se vérifie assez bien.
Et l’obsolescence, qu’elle soit programmée ou pas, en fait c’est exactement ça : à un moment donné, tout finit par arrêter de marcher. Même en prenant soin d’un téléphone, il finira toujours par tomber en panne ; le pont le plus solide du monde finira par s’écrouler s’il n’est jamais entretenu ; et puis, au bout d’un moment, tout le monde meurt ; à la fin, le soleil s’éteint ; à la fin de la fin, c’est la mort thermique de l’univers et tout finira dans un grand espace infini, vide, noir, glacé, immobile et mort.
Ça va, sinon, vous ? La forme ?
Revenons à notre échelle, et parlons des objets technologiques.
On va estimer la durée de vie d’un appareil en probabilités. Si on a un objet très solide et fiable, on va avoir un pourcentage très faible de panne potentielle, 0,00 – je ne sais pas combien de 0 – 1 % dans sa première année de vie, par exemple, et si on a un objet un peu pourri, on va avoir 5, 10, 15 %. Ce que j’appelle « l’obsolescence de Murphy », c’est le fait que ce pourcentage va mécaniquement augmenter quand on complexifie un objet. On pourrait résumer ça en : plus un objet est complexe, plus il a de chances de tomber en panne. Et, en fait, c’est assez intuitif.
Imaginons que j’aie un objet composé de plusieurs modules, que chaque module ait 1 % de chances de tomber en panne la première année après la fin de la garantie. Si vous avez un seul module, du coup vous avez 99 % de chances que votre objet passe la première année sans encombre. Mais plus vous ajoutez de modules, plus cette probabilité décroît !
Pour simplifier, on va supposer que les modules sont complètement indépendants et qu’une panne de l’un n’entraîne pas une panne de l’autre.
Si j’ai deux modules, j’ai 99 % de chances que le premier module ne tombe pas en panne, multiplié par 99 % de chances que le second module ne tombe pas en panne – rappelez-vous vos cours de proba –, ce qui donne à peu près 98 % de chances de n’avoir aucune panne. Ce qui fait une chance sur 50 d’en avoir une, contre une chance sur 100 avec un seul module.
Si on passe à 10 modules, on passe à 0,9910, soit 90,4 % de chances de ne pas avoir de panne, là c’est une chance sur 10 d’avoir une panne, quand même.
Et mettons qu’on ait un truc hyper-complexe avec 50 modules, alors là, je vous laisse faire le calcul, on arrive à 2 chances sur 5 d’avoir une panne lors de la première année, quand même ! C’est un peu la malédiction de la complexité : même si tu as des super modules très fiables, le fait d’en avoir un grand nombre augmente mécaniquement la probabilité d’en avoir au moins un qui ait un problème, loi de Murphy oblige. C’est pour cela, d’ailleurs, que les processeurs modernes qui ont des millions de transistors sont conçus pour pouvoir fonctionner même si un certain nombre de transistors tombent en panne.
Je parle d’« obsolescence de Murphy » parce que je vois une certaine tendance, dans le monde technologique, à proposer des objets toujours plus complexes. Un exemple : mon casque audio. J’ai acheté ce casque pour deux choses : premièrement, pour jouer de la musique, deuxièmement pour avoir l’annulation active de bruit, ce qui est pratique dans les transports en commun pour, par exemple, masquer le bruit que fait un train quand il avance. Ça fait déjà deux modules : la partie audio peut tomber en panne et la partie annulation de bruit peut tomber en panne aussi.
Mais en plus, ce casque est Bluetooth, troisième module susceptible de tomber en panne.
Il a des boutons pour régler le volume, pour changer de chanson et répondre aux appels d’un téléphone connecté ; on peut regrouper tout ça dans un quatrième module.
Et enfin, il a un détecteur d’oreille, oui, il détecte si le casque est retiré pour mettre automatiquement en pause la chanson si c’est le cas, cinquième module.
Et c’est juste un casque audio, pas un vaisseau spatial.
Autant le Bluetooth et les boutons, je n’y tenais pas plus que ça, mais OK c’est pratique ! Autant, personnellement, le module qui met la chanson en pause quand tu retires le casque, je m’en tamponne le coquillard. Je suis capable d’appuyer sur « pause » tout seul. Mais surtout, ce qui m’inquiète et m’agace d’avance c’est : qu’est-ce qu’il se passera le jour où ce module tombera en panne ? Parce qu’il finira par tomber en panne, loi de Murphy, tout ça. Si j’ai de la chance, le casque ne se mettra plus jamais en pause ; si j’en ai moins, il ne se mettra plus jamais en marche. Tout ça parce qu’on a ajouté une nouvelle couche de complexité dont je ne voulais même pas, mais qui apporte de nouvelles chances de tomber en panne.
Et puis, dans ma démonstration, j’ai pris le cas où les pannes étaient relativement indépendantes, mais ce n’est pas toujours le cas, parfois une panne peut entraîner d’autres pannes en cascade. Et quand je dis « panne », c’est au sens large, tu en as peut-être déjà fait l’expérience : c’est la fameuse imprimante-scanner qui ne peut plus numériser de documents s’il n’y a plus d’encre. Non, ça n’a rien à voir, le scanner n’a absolument pas besoin d’encre pour numériser ! Mais si l’interface est mal foutue – par incompétence ou par malveillance, les deux sont possibles – le message qui t’indique qu’il n’y a plus d’encre bloque toutes les autres fonctions.
Bref !, Je pense que tu as pigé le principe de l’« obsolescence de Murphy ». Mais alors maintenant, face à ça, qu’est-ce qu’on peut faire ?
Déjà, personnellement, j’ai toujours tendance à favoriser les objets simples et à fuir les usines à gaz qu’on nous vend comme le summum de la modernité. La cafetière connectée à commande vocale qui s’allume toute seule à 7 heures du matin et qui t’affiche tes mails sur son écran tactile, très peu pour moi. Moi j’ai une Moka italienne, la cafetière de mamie, à l’ancienne, et à part changer le joint tous les 10 ans, honnêtement il y a peu de pannes potentielles à prendre en compte.
Après, on n’a pas toujours le choix. Par exemple, moi je n’ai pas de télé, mais je sais que c’est devenu quasi mission impossible de trouver une télé qui ne soit pas une smart télé, avec tout le cortège de conneries inutiles incluses, donc son nouveau cortège de pannes potentielles.
Ce qui peut un peu nous sauver, dans ce genre de cas, c’est… roulement de tambour… c’est le… c’est le lo… c’est le logiciel… LIBRE ! Oui, bien sûr, on est à l’April ou on n’est pas à l’April !
Ce n’est pas juste pour balancer un mot clef ! Le logiciel libre ça peut vraiment aider contre pas mal de formes d’obsolescence, programmée ou de Murphy. Pourquoi ? Déjà parce qu’avec du Libre, en général on a le contrôle, en tout cas on a vachement plus de contrôle qu’avec le propriétaire.
Une fois, sur mon ordinateur, je me suis retrouvé avec une touche de clavier coincée. Enfin, la touche n’avait physiquement rien mais mon ordi recevait en boucle le signal de la touche F6, donc j’imagine qu’il y avait un truc cassé en interne. Plutôt que de racheter un clavier, comme j’utilise un système où j’ai le contrôle sur à peu près tout, GNU/Linux, eh bien j’ai assez facilement trouvé comment désactiver ou ignorer la touche F6 au niveau du système. Vu que je me sers assez peu de F6, ça ne m’a pas vraiment manqué. Donc, au lieu de jeter un clavier dont 105 touches marchaient sur 106, j’ai un peu repoussé l’obsolescence avec du logiciel libre.
J’ai aussi souvenir d’un vieil iPod qui ne fonctionnait plus, car le disque dur interne avait une partie corrompue qui, pas de chance, contenait le système d’exploitation, merci Murphy. Eh bien j’avais réussi à y installer Rockbox, un OS alternatif pour baladeur MP3, OS libre, qui avait donné une seconde vie à cet iPod. Bon !, il avait quand même fini par tomber définitivement en panne vu que le disque dur était en fin de vie, mais j’avais gagné quelques années, ce qui n’est pas rien pour un objet avec un prix d’achat et un coût écologique tous deux conséquents.
Pour mon casque, par exemple, si la détection d’oreille venait à déconner et à empêcher le casque de jouer de la musique, j’aimerais beaucoup pouvoir y installer un firmware libre pour désactiver cet élément logiciel. D’ailleurs même s’il marche, j’aimerais bien désactiver cette connerie, parce que, quand j’ai un bonnet sur la tête entre le casque et les oreilles, il a parfois tendance à ne plus détecter mes oreilles, donc à me mettre la chanson en pause de manière intempestive, ce qui est très chiant.
En fait, on revient à l’origine un peu légendaire du logiciel libre, avec la fameuse histoire de Richard Stallman qui voulait modifier le driver d’une imprimante pour réparer une panne. Eh bien 45 ans après, les imprimantes font aussi scanner, elles ont un module wifi, un autre Bluetooth, elles peuvent commander l’encre toutes seules, elles ont 50 modules qui peuvent tous tomber en panne assez régulièrement et des drivers plus verrouillés que jamais ! Du coup, Stallman, tu dirais plutôt que le logiciel libre est un échec ou que ça n’a pas marché ?
Bon, je trolle un peu, le fait est que le logiciel libre est un des rares trucs qui peuvent nous aider à reprendre le contrôle dans une industrie qui veut toujours nous vendre des trucs plus verrouillés, plus complexes, donc toujours plus fragiles, toujours plus jetables.
Bref ! Installez du Libre où vous pouvez, mais, dans la mesure du possible, prenez carrément des objets simples, durables et qui n’ont pas du tout besoin d’OS pour fonctionner. En gros, vive la cafetière Moka de mamie, et salut !
Étienne Gonnu : Merci Gee.
Cela me fait penser nos amis d’Antanak, que j’ai envie de saluer, qui sont juste à côté, qui récupèrent des anciennes machines et qui, grâce au logiciel libre, peuvent en proposer à quiconque en a besoin. Il n’est pas besoin d’être un informaticien ou une experte en informatique, plein de libristes ou d’associations sont prêtes à nous accompagner si jamais il y a besoin pour réparer notre clavier ou trouver une solution.
En tout cas merci beaucoup et je te dis au mois prochain pour une nouvelle humeur.
Gee : Au mois prochain. Salut.
[Virgule sonore]
Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter une rediffusion de l’« Humeur de Gee » de mars 2025, intitulée « L’obsolescence de Murphy ». Nous retrouverons Gee mardi 19 mai pour une nouvelle humeur.
Nous allons terminer par quelques annonces.
[Virgule musicale]
Quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l’April et le monde du Libre
Étienne Gonnu : Samedi 2 mai, de 14 heures à 18 heures, à la Cité des sciences à Paris, Electrocycle propose un événement de prise en main de smartphone avec passage en système d’exploitation alternatif.
Mercredi 6 mai, de 17 heures à 20 heures à Saint-Étienne, comme le premier mercredi de chaque mois, un Cyber-goûter est proposé pour apprendre, pour bidouiller et échanger ou remue-méninges.
Du samedi 30 mai 2026 à 10 heures au dimanche 31 mai 2026 à 18 heures auront lieu les Journées du Logiciel Libre à Lyon, un des événements majeurs du logiciel libre en France et l’association Aldil y proposera un atelier d’aide à l’installation. Un formulaire d’inscription gratuit est disponible en ligne.
Tout cela est en référence sur la page de l’émission libreavous.org/274.
Et je vous invite à consulter également l’Agenda du Libre, agendadulibre.org, pour y trouver des événements en lien avec le logiciel libre ou la culture libre près de chez vous, ainsi que les associations qui les font vivre.
Notre émission se termine.
Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission : Jean-Christophe Becquet, Thierry Noisette, Gee.
Aux manettes de la régie aujourd’hui, Isabella Vanni.
Merci également aux personnes qui s’occupent de la post-production des podcasts : Sébastien Chopin, Élodie Déniel-Girodon, Nicolas Graner, Lang 1, Julien Osman, bénévoles à l’April, et Olivier Grieco, le directeur d’antenne de la radio.
Merci aussi aux personnes qui découpent les podcasts complets des émissions en podcasts individuels par sujet : Quentin Gibeaux, Théocrite, Tunui, bénévoles à l’April, ainsi que Frédéric Couchet.
Merci également à Marie-Odile Morandi et au groupe Transcriptions qui permet d’avoir une version texte de nos émissions.
Vous retrouvez sur notre site web, libreavous.org/274, toutes les références utiles de l’émission de ce jour ainsi que sur le site de la radio, causecommune.fm.
Toutes vos remarques et questions sont les bienvenues à l’adresse bonjour chez libreavous.org.
Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission.
Si vous avez aimé cette émission, n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous et à faire connaître également la radio Cause Commune, la voix des possibles.
La prochaine émission aura lieu en direct mardi 28 avril à 15 heures 30. Notre sujet principal sera à nouveau un Parcours libriste que j’aurai le plaisir d’animer. Je recevrai Sarah Trichet-Allaire qui, entre autres casquettes, au sujet desquelles elle partagera avec nous, a été signataire du Pacte du Logiciel Libre dans le cadre des élections municipales 2026 à Saint-Nazaire.
Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve en direct mardi 28 avril et d’ici là, portez-vous bien.
Générique de fin d’émission : Wesh Tone par Realaze.