Scanner sans capter - Pourquoi avons-nous besoin de croire en l’intelligence artificielle ? Smart Tech

Delphine Sabattier : Bonjour à tous. Philosophie et intelligence artificielle sont à la une de Smart Tech aujourd’hui avec « La grande interview » de Gabrielle Halpern. Philosophe, autrice de Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu paru aux éditions Hermann tout récemment.
Mais d’abord, nous allons nous plonger dans les coulisses d’une application à succès, vous verrez qu’il y a un autre modèle que celui de l’économie de l’attention.

3 questions à... Guillaume Gigaud

Delphine Sabattier : On part dans les coulisses d’une application à succès avec Guillaume Gigaud. Bonjour.

Guillaume Gigaud : Bonjour.

Delphine Sabattier : Vous êtes le cofondateur et dirigeant de The Grizzly Labs qui développe des solutions de gestion de documents, en particulier l’application mobile Genius Scan [1], une application pour numériser ses papiers, ses documents de toute sorte, je dois dire, d’ailleurs, que je l’utilise depuis très longtemps donc merci beaucoup, elle est chouette. Quel âge cette application a-t-elle ? Elle a 16 ans ?

Guillaume Gigaud : Tout à fait. Nous avons commencé à la développer en 2010, avec mon associé, Bruno Virlet, quand nous étions étudiants à l’étranger. Comme tous les étudiants, de surcroît à l’étranger, nous avions beaucoup de documents papier encore à l’époque. Nous avons donc eu cette idée de développer une application de capture de documents papier. C’était le tout début des iPhones, des Apps Stores. Nous avons donc décidé de mettre à profit nos compétences, je faisais de la recherche en traitement d’images. Nous avons donc développé cette application qui permet de capturer, de manière un peu magique, des documents papier.

Delphine Sabattier : Très simple à utiliser, je confirme. Combien d’utilisateurs aujourd’hui ?

Guillaume Gigaud : On a un six millions d’utilisateurs actifs par mois. On estime qu’en 2025 l’application a permis de numériser plus d’un milliard de documents papier.

Delphine Sabattier : Impressionnant. Ça m’intéressait puisque c’est une application qui fonctionne bien, qui a un modèle économique un peu différent de ce qu’on trouve par ailleurs. Par exemple, il n’y a pas de publicité.

Guillaume Gigaud : Non, tout à fait.

Delphine Sabattier : Et on y reste très peu de temps, on scanne son document et on s’en va. Quel est votre modèle économique ?

Guillaume Gigaud : L’objectif c’est exactement que les utilisateurs passent le moins de temps possible dans l’application.

Delphine Sabattier : Ça paraît fou, aujourd’hui, comme modèle économique dans le monde numérique et les plateformes.

Guillaume Gigaud : Ça va un peu à contre-courant de ce qui se fait beaucoup dans le monde numérique. Il y a des années, on a décidé de faire un pari assez engagé, de ne plus dépendre de la publicité pour nos revenus. Nous voulions que les utilisateurs payent non pas pour ne plus voir de publicité, mais parce qu’ils étaient convaincus par les fonctionnalités avancées de notre application. Ça rend l’application beaucoup plus propre, en évitant d’avoir des publicités qui clignotent dans tous les sens, des vidéos qui apparaissent un peu n’importe quand pour nous vendre des choses dont on n’a pas du tout besoin et qu’on ne veut pas voir. Et surtout, je pense que ce qui est très important, c’est que la publicité désaligne l’intérêt de l’utilisateur et du développeur. Avec un modèle publicitaire, le développeur a intérêt à ce que l’utilisateur reste le plus longtemps possible dans l’application, alors que l’utilisateur veut scanner ses documents le plus vite possible. Personne aime passer du temps…

Delphine Sabattier : Oui, on veut que ce soit efficace et que l’interface soit très simple d’utilisation, qu’on ne soit pas obligé de chercher où on doit fermer les fenêtres pour aboutir à son objectif. Nous sommes absolument en phase, ça veut dire que vous êtes sur un modèle freemium.

Guillaume Gigaud : Tout à fait.

Delphine Sabattier : D’accord. Et vous vous adressez aux particuliers comme moi, mais aussi aux entreprises ? Ça fait partie du nouveau développement ou du principal business modèle ?

Guillaume Gigaud : Oui, tout à fait. On s’adresse bien sûr aux particuliers avec cette application, Genius Scan, mais on s’adresse aussi aux entreprises parce qu’il y a énormément de besoins de numérisation de documents papier dans les entreprises, surtout depuis le Covid avec l’accélération de la transition numérique.

Delphine Sabattier : Ça passe quand même par une application ? Ou est-ce un autre modèle ?

Guillaume Gigaud : Pas forcément. Pour les petites entreprises, ça passe par l’application parce qu’elles n’ont pas forcément de process en interne, d’applications internes, elles utilisent l’application mais avec des plans adaptés pour les entreprises, des fonctionnalités adaptées à la collaboration en équipe.
On vend aussi une brique logicielle aux entreprises plus grosses qui ont leur propre application soit pour l’utiliser en interne pour leur comptabilité, la remontée des notes de frais, etc., soit pour leurs propres clients pour faire de la collecte de données. Par exemple, dans le milieu médical, ça peut être des infirmières qui vont chez des patients, qui doivent scanner des documents et les faire remonter au back office ; ça peut être aussi dans le transport où il y a encore énormément de papiers avec des bons de livraison que les camionneurs, les routiers, les livreurs doivent scanner dans leur camion, dans des conditions parfois difficiles, et faire remonter, pareil, pour traitement dans les logiciels de l’entreprise. On fournit cette technologie de scan de documents aux entreprises via des licences.

Delphine Sabattier : Là, vous allez presque sur un autre marché sur lequel il y a des mastodontes de la gestion de l’archivage. Je ne sais pas si vous allez jusque-là.

Guillaume Gigaud : L’archivage non. On se contente de faire la capture de documents en local, sur le téléphone, pour avoir un document le plus lisible possible, que ce soit le plus efficace possible, avec de la reconnaissance de texte, de l’extraction de certaines données structurées. Mais c’est le client, l’entreprise cliente qui reste propriétaire des données et qui gère où ces données vont être envoyées une fois qu’elles auront été capturées.

Delphine Sabattier : D’accord vous restez vraiment sur votre savoir-faire, votre cœur de métier, la capture. J’ai vu que vous annoncez justement une fonctionnalité pour Teams Je me suis dit que là vous sortez un petit peu de votre champ, non ?

Guillaume Gigaud : Teams, c’est assez général. En fait, c’est beaucoup pour les petites entreprises, comme je disais, qui n’ont pas forcément d’application mais qui ont des besoins de numérisation, elles veulent pouvoir collaborer, faire remonter des documents, avoir une gestion centralisée des licences. C’est donc pour cela qu’on a lancé cette offre, Genius Scan for Teams, et on continue de développer encore des outils de collaboration pour pouvoir partager des dossiers, avoir des process communs entre les différentes personnes de l’équipe.

Delphine Sabattier : Et l’IA ? Comment vous en servez-vous ? De quelle façon ?

Guillaume Gigaud : Ça fait des années qu’on intègre l’IA dans notre application.

Delphine Sabattier : Pour la reconnaissance de caractères.

Guillaume Gigaud : Exactement. Pour la reconnaissance de caractères et pour la capture en elle-même. Dès 2019, dès 2020, nous avons commencé à intégrer le deep learning, donc des réseaux qui travaillent sur les images et qui permettent de détecter très rapidement où se trouve le document dans l’image. C’est cela qui permet d’avoir la capture en temps réel du document, ça nous permet aussi de choisir les bons filtres à appliquer pour que le document soit lisible, si c’est un document couleur, noir et blanc, avec des images. Ça nous permet de détecter aussi si le document est bien lisible, s’il n’y a pas du flou. Donc tout le process intègre déjà de l’IA.
Aujourd’hui, quand on parle d’IA, on pense souvent aux LLM, aux modèles de langage, qu’on a commencés intégrer bien sûr, ça apporte des vrais fonctionnalités pour l’utilisateur, notamment dans l’automatisation du process : en fonction du contenu du document, l’utilisateur va vouloir le nommer d’une manière ou d’une autre, l’exporter dans tel dossier. On utilise donc des LLM en faisant bien attention à la confidentialité des données, parce que ces LLM ne tournent pas encore en local sur le téléphone, on fait donc très attention à ça, mais bien sûr qu’on intègre ces fonctionnalités.

Delphine Sabattier : De manière raisonnée et responsable. J’ai vraiment entendu tous ces mots dans votre interview, c’est cela qui m’intéressait de mettre en avant. Nous sommes contents d’avoir un champion dans ce domaine.
Merci beaucoup, Guillaume Gigaud, d’être venu avec nous célébrer ces 16 ans de l’application Genius Scan. Je rappelle vous êtes le cofondateur et dirigeant de The Grizzly Labs.
On reste ensemble, on va parler d’intelligence artificielle, mais on va basculer dans le domaine de la philosophie avec La grande interview.

La grande ITW – Gabrielle Halpern

Delphine Sabattier : Très heureuse de recevoir, dans La grande ITW, Gabrielle Halpern, l’autrice de ce livre, [Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu] que j’ai dévoré, littéralement. Bonjour et bienvenue.

Gabrielle Halpern : Bonjour.

Delphine Sabattier : Vous êtes docteure en philosophie diplômée à l’ENS où vous vous êtes spécialisée en sciences cognitives. Vous possédez également une formation en théologie, en exégèse des textes religieux. Je parle de cela parce que le titre de votre ouvrage c’est Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu, on va donc parler un peu religion ensemble. Il est paru aux éditions Hermann tout récemment. En fait, si je devais résumer, vous posez une question qui est : essaye-t-on de créer Dieu à travers ces nouveaux outils d’intelligence artificielle générative, un dieu qui serait sur mesure vous nous dites ?

Gabrielle Halpern : Oui. On entend toujours, s’agissant de l’intelligence artificielle, que l’IA va remplacer l’être humain et je me suis demandé si c’est ça la vraie question. Est-ce que c’est vraiment la conséquence de l’intelligence artificielle ? Peut-être pas ! Honnêtement, on ne peut pas du tout mettre l’être humain et l’IA sur un pied d’égalité. Si Einstein, Léonard de Vinci et tous les autres étaient brillants, aucun n’était capable de pouvoir générer un texte en trois secondes et une image en moins d’une minute, donc on ne peut pas vraiment les comparer.

Delphine Sabattier : Ce sont quand même des génies.

Gabrielle Halpern : Oui. En revanche, en ce moment, s’il y en a un qui peut « avoir peur », entre guillemets et si j’ose dire, c’est peut-être plutôt Dieu, parce que, finalement, l’intelligence artificielle essaye plutôt d’imiter voire de surpasser Dieu. En tout cas, dans tout ce que l’on projette sur l’IA, on projette effectivement sur elle des attributs vraiment divins. C’est vraiment ce rapport presque religieux à l’IA que j’ai voulu analyser et comprendre.

Delphine Sabattier : Vous dites que tout ça est quand même parti un peu d’une boutade, qu’il faut aussi lire ce texte avec l’idée que c’est quelque chose de ludique. Au départ, ce n’est pas une idée sérieuse, mais, se poser cette question, ça vous permet quand même de dérouler un fil avec des problématiques et des enjeux hyper importants.

Gabrielle Halpern : C’est un peu l’idée : et si ChatGPT était le nouveau Dieu ? C’est vrai que ça peut paraître un peu une sorte de plaisanterie, un peu loufoque, et évidemment à prendre au millième degré. En fait l’air de rien, quand on y réfléchit bien, on fait des prières à Dieu, on n’a pas toujours des réponses. En revanche, quand on fait un prompt, à toute heure du jour et de la nuit, on a des réponses de la part de ChatGPT. En analysant tout le vocabulaire qu’on utilise pour pouvoir parler d’IA, c’est vraiment un vocabulaire qui ressort du religieux : il y a des attentes messianiques, des angoisses apocalyptiques donc, finalement, oui. En partant de cette plaisanterie, c’est un essai philosophique à la fois sérieux et, encore une fois, à prendre au troisième degré. Avec ce ton un peu décalé, c’est aussi une manière de pouvoir poser des questions un peu provocatrices, j’assume le côté provocateur, mais justement pour pouvoir faire un peu réfléchir l’être humain.

Delphine Sabattier : Dans le livre, il y a des choses qui m’ont interrogée, en particulier la question des liens. Vous dites que les plateformes numériques sont là pour créer des liens entre nous, les humains, mais, d’un autre côté, ça nous sépare.

Gabrielle Halpern : Oui. Tout à fait. En fait, ce livre répond d’abord à cette première question : pourquoi diable est-ce que l’être humain a créé l’intelligence artificielle et à quel besoin cela répond-il ? C’est vrai que pour cela on remonte un peu aux origines de l’humanité. L’être humain est un animal complètement décalé, il est complètement inadapté au monde et, non seulement il est inadapté au monde, à la nature, mais en plus il est inadapté à ses congénères, aux autres. On n’est pas fait pour vivre ensemble, on voit bien à quel point c’est difficile.

Delphine Sabattier : Nous ne sommes pas faits pour vivre seuls non plus !

Gabrielle Halpern : C’est la tragédie humaine. Donc, finalement, l’être humain a besoin d’inventer un milliard d’outils de communication, de liens, ces plateformes, pour essayer de créer le lien. Est-ce qu’il y arrive vraiment ou pas, rien n’est moins sûr ?

Delphine Sabattier : Pour autant est-ce qu’on a créé une IA à l’image de Dieu ? Est-ce que c’est cela que les types de la Silicon Valley, qui sont en train de rafler tous les marchés, sont en train de faire ? Est-ce que vous voyez derrière un projet religieux qui serait un projet caché, finalement, peut-être transhumaniste, on pourrait dire, quand on les connaît un petit peu mieux ?

Gabrielle Halpern : Je n’irais peut-être pas jusque-là et je ne sais pas, je ne pense pas que ce soit aussi conscient. En revanche, c’est inconscient et si l’IA prend un tel essor dans notre société, et là on parle bien effectivement d’IA générative, s’il y a un tel essor dans les usages, c’est que ça vient répondre à des angoisses et des besoins très enfouis chez l’être humain et ceux qui ont inventé ces outils-là savent exploiter nos failles finalement d’une certaine manière. Notamment une, et ça répond aussi à votre toute première question, la question du sur-mesure. L’être humain devant s’adapter toute la journée, à tout et à tout le monde, est un peu en train de vivre une sorte de burn-out social, il n’en peut plus de toujours s’adapter à tout et à tout le monde et là, pour une fois, un outil lui tombe du ciel, un outil sur-mesure et cet outil va s’adapter totalement à chacun d’entre nous. Quel autre être humain, dans notre entourage, pourra nous faire une telle promesse de sur-mesure et d’accessibilité totale ?

Delphine Sabattier : C’est à cette angoisse en particulier que l’IA répond ?

Gabrielle Halpern : Notamment et aussi au besoin de croire et c’est très intéressant. Ce sont les travaux d’Hannah Arendt, où elle rappelle que les êtres humains ont fondamentalement besoin de croire, de croire en quelqu’un, de croire en quelque chose et l’intelligence artificielle étant tout le temps là, elle est là à toute heure du jour et de la nuit, elle est là, elle nous répond, donc finalement, elle essaye de mériter notre foi. La question c’est que non seulement elle est en train de devenir un interlocuteur alternatif légitime, mais n’est-elle pas en train de devenir le seul interlocuteur légitime, étant justement toute la journée et toute la nuit disponible ?

Delphine Sabattier : Vous avez un chapitre « De la prière au prompt ». Pour autant vous nous expliquez que c’est quand même beaucoup plus simple d’adresser ses prières à ChatGPT qu’à Dieu, parce qu’il n’y a pas d’entrée en matière, il n’y a pas de prières, il n’y a pas de rites. L’absence de rites ne va-t-elle pas à l’encontre de cette idée que ce serait un nouveau Dieu qu’on crée ?

Gabrielle Halpern : C’est là tout le côté divin ou diabolique de l’intelligence artificielle, c’est que, justement, elle n’a pas besoin de rites pour qu’on y accède, en revanche elle se repose sur l’addiction, ce qui est beaucoup plus fort que tous les rites. C’est effectivement ce dieu sans intermédiaire, sans clergé, sans sacrifice, sans prière trois à cinq fois par jour, sans effort.

Delphine Sabattier : Tellement facile d’accès !

Gabrielle Halpern : Exactement. C’est intéressant parce que, à travers ce livre, il y a aussi une question : qu’est-ce qu’on attend les uns des autres et aussi, d’ailleurs, qu’est-ce qu’on attend de Dieu ? Une hypothèse que je dessine c’est que, finalement, le 20e siècle a été un siècle d’horreurs, l’être humain ne s’est-il pas trouvé face au silence des dieux et qu’advient-il d’une société quand elle fait face au silence des dieux ?

Delphine Sabattier : Vous nous dites « Dieu est mort » au départ.

Gabrielle Halpern : C’est Nietzsche qui le dit, c’est effectivement ça. Du coup, qu’advient-il d’une société qui fait face au silence des dieux ? Eh bien, au 21e siècle, elle invente un dieu bavard, un dieu qui parle toute la journée, qui lui répond toute la journée, qui lui donne des conseils, un dieu bavard.

Delphine Sabattier : Vous dites aussi qu’il n’y a pas de religion et de foi en Dieu sans une confiance. Aujourd’hui, la question de la confiance n’est pas réglée dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Gabrielle Halpern : Non. D’ailleurs, elle n’est pas du tout réglée non plus dans les relations humaines.

Delphine Sabattier : C’est vrai.

Gabrielle Halpern : Sur l’IA, je sais ce que l’on peut rétorquer : il y a des hallucinations, ce n’est pas fiable. Sauf que, pour moi, ce sont des faux arguments pour se rassurer, c’est « l’IA ne pourra jamais trois petits points ». D’ailleurs beaucoup de livres ont été publiés L’IA ne pourra jamais trois petits points, en gros c’est bon, rassurons-nous. Je pense que toutes ces phrases-là vont malheureusement être assez vite obsolètes et malheureusement, le progrès technique allant tellement loin, je pense que bientôt l’IA pourra tout. La question n’est plus un obstacle technique, en revanche la question qui se pose est une question philosophique, morale, politique, éthique, mais la question n’est plus vraiment technique.

Delphine Sabattier : Sur la confiance vous rappelez quand même qu’on a aujourd’hui un pourcentage important de personnes qui préfèrent se référer à une IA, en tout cas poser une question à une IA plutôt qu’à un pair.

Gabrielle Halpern : Exactement. Dans mon livre je me suis reposée sur une étude, sur un sondage qui a été réalisé [2] et c’est vrai que presque deux tiers des moins de 25 ans préfèrent poser une question à ChatGPT plutôt qu’à leurs amis, leurs collègues, leurs grands-parents, leurs parents, leurs médecins, leurs professeurs. C’est intéressant. On pourrait se dire « c’est terrible » ou alors se dire « finalement, l’IA n’est-elle pas un baromètre de la société ? ». Si ChatGPT a plus d’empathie qu’un médecin pour vous dire que vous avez une maladie, a plus de patience qu’un professeur, a plus de capacité d’écoute que vos amis, plus de tolérance que vos parents, est-ce que l’IA n’est pas un coup de projecteur jeté sur nos petites médiocrités ? Et est-ce que l’IA n’est pas justement ce dieu qui vient nous pousser à devenir meilleurs ?

Delphine Sabattier : C’est intéressant. Pendant tout le début du livre, je me suis dit que c’est quand même assez violent de penser qu’on est en train de chercher un substitut à Dieu, finalement, à travers ces intelligences artificielles, quelque chose que j’ai perçu comme assez négatif. Mais, finalement, votre histoire se termine bien parce que vous nous dites que ça transforme de manière positive, demain, potentiellement ça va créer de nouvelles relations éthiques entre les humains.

Gabrielle Halpern : Ça peut transformer ! Je suis évidemment pleine d’optimisme.
Pour moi, l’être humain est un peu à la croisée des chemins : soit il décide de déléguer son humanité à l’IA parce qu’elle est beaucoup trop lourde à porter, soit, justement, il décide de l’assumer et de l’assumer pleinement. On pourrait me dire « cet optimisme-là ! Bien sûr, l’être humain va continuer à déléguer son humanité à l’IA et puis voilà ! ». oui, mais il y a quelque chose qui me rend optimiste, c’est l’orgueil humain. Nous allons peut-être tous être un peu piqués dans notre amour-propre : si, demain, j’apprends que mon conjoint préfère poser une question à ChatGPT plutôt qu’à moi ou si mes amis, mes collègues de travail ou mes parents préfèrent interroger ChatGPT plutôt que me poser une question, mon amour-propre va quand même en prendre un sacré coup. Du coup, je vais peut-être me remettre en question et me dire « peut-être que là j’ai été assez mesquine, peut-être que là je n’ai pas été gentille, là je n’ai pas été patiente », donc si j’ai envie de continuer à être aimée, il va peut-être falloir, justement, que j’aie un peu plus d’attention pour mon entourage.

Delphine Sabattier : Et même au niveau professionnel, on peut se dire que c’est une occasion de montrer sa valeur aujourd’hui au travail face aux IA.

Gabrielle Halpern : Exactement, sa valeur humaine. C’est intéressant parce que d’un point de vue professionnel c’est aussi comment on va complètement repenser les critères de recrutement et les critères d’évaluation des travailleurs. Si ChatGPT sait tout, est-ce qu’on a encore besoin d’experts en entreprise ? Peut-être que les expertises des uns et des autres, les rapports de force des uns et des autres vont être bousculés justement au profit de valeurs plus humaines.

Delphine Sabattier : Pour revenir au sujet du parallèle avec la religion, vous dites « ce n’est pas un dieu moralisateur, il va nous pousser à être meilleurs. »

Gabrielle Halpern : Oui, finalement c’est une question d’éthique. Quand on regarde toutes les religions, monothéistes, polythéistes et autres, il y a toujours des espèces de grand commandements : tu aimeras ton prochain comme toi-même, tu feras ceci, tu feras cela, qui nous poussent à être meilleurs. Sauf que force est de constater que l’être humain n’est pas vraiment meilleur, il y a un progrès technique, scientifique, technologique extraordinaire, sauf que l’être humain est toujours un peu au point mort en termes de gentillesse. Finalement, là on a une sorte de dieu qui nous propose autre chose. Plutôt que de faire une liste de dix commandements, l’IA nous dit « si tu n’es pas meilleur, tu seras remplacé ; si tu n’es pas gentil, si tu n’es pas patient, si tu n’es pas disponible pour les gens de ton entourage… »

Delphine Sabattier : N’est-ce pas aussi le signe de la perte de morale puisque là c’est juste être meilleur, c’est-à-dire faire réagir notre orgueil, c’est le terme que vous employez ?

Gabrielle Halpern : En fait, peu importe les leviers que l’on va aller saisir chez les uns et les autres. La question c’est tout simplement être meilleur.

Delphine Sabattier : Mais meilleur, si c’est juste une compétition dans les compétences ! On est très loin de la morale. On est très loin de l’éthique. On est très loin du collectif.

Gabrielle Halpern : Nous sommes d’accord. Encore une fois, l’idée est vraiment de prendre tout ça d’un point de vue un peu métaphorique et de prendre un peu de distance par rapport à ça. Réfléchissons un peu. Plutôt que de voir l’IA comme quelque chose d’absolument terrible, elle est vraiment à considérer comme un miroir révélateur de notre société et puis, encore une fois on dit que le collectif va se déliter à l’ère de l’IA. Mais le collectif ne s’est-il pas déjà un peu discrédité ? N’est-il pas, de toute façon, déjà délité ? L’IA vient juste nous révéler à nous-mêmes : les collectifs en entreprise ont-ils encore un sens ? Est-ce que les gens croient vraiment dans la raison d’être de leur entreprise ? À cet esprit d’équipe ? Est-on fiable les uns à l’égard des autres ? Si je préfère ChatGPT à mes collègues, peut-être est-ce parce que mes collègues ne sont pas fiables, etc.
Pour moi, encore une fois, c’est un peu une sorte de petit coup de pied d’aiguillon pour nous forcer à nous remettre en question.

Delphine Sabattier : Vous dites que l’intelligence artificielle ne permet pas seulement de mieux connaître le monde mais de le recréer. C’est un peu le principe de l’IA générative, on recrée. Ce fantasme de recréer le monde ne vous fait-il pas peur ?

Gabrielle Halpern : Évidemment et c’est là où on voit qu’il y a vraiment une révolution qui est en train actuellement de se passer dans les sciences. Avant les sciences servaient à l’être humain à mieux connaître le monde, à le comprendre, éventuellement d’ailleurs à l’anticiper – des cyclones, des volcans. Sauf que là les sciences ne servent plus seulement à comprendre et à connaître, elles servent à recréer. On développe des sciences par exemple pour pouvoir développer des nuages qui vont faire tomber de la pluie ; les clones et tout le reste en termes de bioéthique. On entre dans l’ère des sciences performatives, les sciences qui vont recréer la nature, qui vont recréer peut-être l’être humain et là, effectivement, c’est sacrément dangereux. L’IA nous fait une promesse de connaissance totale et absolue qui, oui, bien sûr, est dangereuse.

Delphine Sabattier : Vous dites qu’on crée un nouveau dieu en créant l’IA, mais on crée aussi un nouvel homme qui pourrait se prendre pour Dieu. C’est ça ?

Gabrielle Halpern : Oui. C’est exactement ça. En fait, derrière cette question, c’est finalement en qui croire ? Qui mérite notre foi aujourd’hui ? Est-ce que les dieux méritent notre foi ? Est-ce que l’être humain mérite vraiment notre foi ? C’est aussi une question qui est posée à tous les croyants, se dire que, finalement, c’est très facile de croire en Dieu, mais c’est tellement plus difficile de croire en l’être humain, et quand on regarde le monde aujourd’hui il y a vraiment de quoi désespérer. L’humanité mérite-t-elle encore notre foi, ou pas ?

Delphine Sabattier : Il y a aussi la question du sacrifice, c’est important dans les rites religieux. Vous posez la question : quel don, pour ne pas dire quel sacrifice, faisons-nous à l’intelligence artificielle d’après vous ?

Gabrielle Halpern : Ce qui est très intéressant c’est que l’intelligence artificielle se base sur ce que nous lui donnons. On nourrit la machine en posant des questions, en promptant, en écrivant des choses sur Internet, finalement cette espèce d’énorme machine se nourrit de tout ce que nous lui apportons.
Dans ses travaux, Günther Anders [3], le philosophe allemand, dit que ce dont les êtres humains ont le plus peur ce n’est pas de la mort, c’est le fait de ne pas participer, le fait de ne pas en être, le fait de ne pas être impliqué. Je trouve que c’est très intéressant de se dire que l’IA se repose sur ce besoin très profond de l’être humain de participer à quelque chose. Le fait que nous participions, nous lui donnons ce que nous sommes, ça donne évidemment un pouvoir absolument énorme à l’IA et c’est ce sacrifice que nous lui faisons en échange effectivement d’une promesse de connaissance totale et absolue puis de disponibilité parfaite.

Delphine Sabattier : La quête du savoir.

Gabrielle Halpern : Une religion du savoir.

Delphine Sabattier : Une religion du savoir, c’est important dans toute l’histoire de l’humanité.
En 2020, vous avez aussi publié Tous centaures ! Éloge de l’hybridation aux éditions Le Pommier. Vous allez nous expliquer rapidement ce que veut dire cette hybridation. Ça m’a fait réagir à une autre de mes lectures récentes, de Cory Doctorow [4], qui est un blogueur, un auteur de science-fiction, qui est vraiment passionnant, excellent. Il nous dit que le problème, avec l’IA, c’est qu’on ne crée pas des centaures, c’est-à-dire avec nous, l’intelligence, et l’IA qui exécute, en nourrissant la machine, ce sont des centaures inversés que nous sommes en train de créer, le reverse centaur [The">Reverse Centaur’s Guide to Life After AI : How to Think about Artificial Intelligence—Before It’s Too Late, Cory Doctorow], on devient esclave, d’ailleurs vous en parlez un peu en disant « on se soustrait à l’intelligence artificielle. »

Gabrielle Halpern : Oui, c’est le sacrifice que nous lui faisons. Depuis 16 ans je travaille sur la question de l’hybridation, ce mariage un peu improbable, cette idée de créer des ponts entre les mondes, les métiers, les secteurs.

Delphine Sabattier : Est-ce qu’on devient un centaure ou un reverse centaur ?

Gabrielle Halpern : Quand on parle d’hybridation homme-machine, je me suis interrogée : l’usage de ce terme-là est-il pertinent ici ou pas ? En tout cas, dans la manière dont j’ai construit ce concept d’hybridation, dans la manière dont on le conçoit, en fait il n’y a pas du tout d’hybridation là-dedans. Dans l’article que vous décrivez, on serait plutôt dans une logique d’assimilation.

Delphine Sabattier : D’absorption.

Gabrielle Halpern : Exactement. De fusion, de juxtaposition, d’assimilation, mais absolument pas d’hybridation et c’est là justement la limite éthique. Pour moi, on doit réserver l’hybridation dans la relation entre les êtres humains.

Delphine Sabattier : Gabrielle Halpern, je voulais vous soumettre à notre petit jeu, un jeu de questions réponses, je pose des questions binaires, de type oui/non.

Gabrielle Halpern : Ah oui ! Ça c’est difficile. Allons-y !

Delphine Sabattier : Vrai ou faux : l’IA crée une nouvelle foi mystique ?

Gabrielle Halpern : Oui.

Delphine Sabattier : Oui ou non ? Y a-t-il un projet religieux caché derrière le déploiement des IA ?

Gabrielle Halpern : Oui, je pense, même s’il est pas explicite.

Delphine Sabattier : Rêve ou cauchemar, ce rapport entre nous et les intelligences artificielles ?

Gabrielle Halpern : Cauchemar.

Delphine Sabattier : Quand même ! Est-ce grave ou pas de prendre l’IA pour Dieu, de prompter comme on prierait un dieu omniscient, tout-puissant ?

Gabrielle Halpern : Oui c’est grave et, honnêtement, est-ce qu’un dieu pareil c’est très intéressant ? On se plaint que Dieu ne répond pas toujours à nos prières, mais honnêtement un dieu qui serait tout le temps-là, à nous répondre toute la journée, est-ce qu’on aurait encore de la considération pour lui ? Eh bien non !

Delphine Sabattier : C’est mieux ou moins bien l’émergence d’une nouvelle éthique des relations humaines, dont vous parlez, vous le décrivez très bien dans votre livre. L’émergence d’une nouvelle éthique des relations vous semble-t-elle un progrès ?

Gabrielle Halpern : Oui, tout à fait, il faut la réinventer.

Delphine Sabattier : Il faut la réinventer. J’y crois ou je n’y crois pas : nous allons devenir des centaures inversés, esclaves au service des intelligences artificielles ?

Gabrielle Halpern : Non, vraiment pas. Pour moi c’est un mésusage du terme « centaure », en tout cas dans la manière dont je le conçois. Encore une fois, au contraire, le centaure c’est le symbole de l’éthique, du lien à l’autre, de l’humilité aussi, la partie cheval c’est aussi se rappeler que nous sommes des animaux. Non, ce n’est pas du tout ce que j’entends dans mes travaux, je lui laisse cette définition-là du centaure.

Delphine Sabattier : À Cory Doctorow auquel je faisais référence .
J’aime ou je n’aime pas cette évolution de la société telle que vous la voyez là ?

Gabrielle Halpern : Je ne l’aime pas, mais elle est là, donc il faut la comprendre.

Delphine Sabattier : Exactement. C’est ce qu’aide à faire votre livre.
Merci beaucoup, Gabrielle Halpern, d’avoir été avec nous. Je rappelle que vous êtes philosophe, autrice de Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu aux éditions Hermann, 2026, une lecture excellente pour votre journée.
Je vous dis à très bientôt. Merci de nous avoir suivis, d’être toujours aussi fidèles.
Je rappelle qu’Émilie Roche a travaillé avec moi à la préparation. Je remercie également les équipes de réalisation de B-Smart.
Je vous souhaite une excellente journée et on se retrouve dès demain sur la chaîne B-Smart 4Change.