Intervention de Aurélien Farge
Bonjour à toutes et à tous.
Je vais peut-être commencer par me présenter.
Aurélien Farge, adjoint à la maire d’Échirolles dans l’agglomération grenobloise, également président du SITPI [Syndicat Intercommunal pour les Télécommunications et les Prestations Informatiques], un OPSN [Opérateur public de services numériques] qui est dans la région grenobloise et même un peu plus largement.
Ce matin nous venons vous présenter l’expérience échirolloise autour du passage au logiciel libre et j’ai tenu à faire en sorte que ça se fasse avec Nicolas Vivant. Je tiens à avoir des présentations à deux voix avec Nicolas parce que je crois que la richesse de l’expérience échirolloise est un alignement entre, d’un côté, une orientation politique et également une orientation stratégique qui est déclinée par Nicolas Vivant en tant que directeur de la stratégie numérique. Ça me permet également de lui donner un petit peu la parole parce que c’est quelqu’un qui n’est pas encore très connu dans le monde du logiciel libre, du coup, je tenais à faire en sorte qu’il puisse être connu de toutes et tous. En plus il est assez timide et il n’a pas l’habitude de venir à l’ADULLACT [1].
Un projet politique
D’abord quelques mots sur le projet politique parce que c’est quelque chose auquel je tiens.
D’abord dire que la première chose qui s’est passée à Échirolles c’est une prise de conscience des enjeux politiques autour du numérique. On doit cela à un maire qui s’appelle Renzo Sulli qui, en 2014, me demande de rejoindre son équipe municipale et me demande d’avoir une délégation au développement du numérique.
Au même moment nous signons une charte, proposée par l’April [2], qui nous engage autour du logiciel libre. C’est un engagement que j’avais personnellement, par une histoire familiale, mais je tiens quand même à dire que c’est bien parce qu’il y avait un maire qui avait cette conscience que les outils numériques ne sont pas simplement un support technique au service public, mais qu’on est bien face à des enjeux politiques, qu’il y avait un changement. Je pense que c’est parce qu’il était un peu précurseur à ce niveau-là, en 2014, que j’ai pu me lancer dans une première expérience de mandat en 2014 et en 2020.
Il faut dire qu’à l’époque la DSI [Direction des systèmes d’information] n’était pas forcément alignée sur ces orientations politiques, ça a donc donné un mandat en demi-teinte, je préfère le dire, je suis honnête, je vais vous présenter les choses en transparence. On avait bien, effectivement, une orientation politique, mais, à l’époque, l’alignement stratégique et l’alignement technique n’étaient pas là, donc on se limitait, finalement, à des changements logiciel par logiciel, on disait « tel logiciel a basculé sur du Libre », mais on n’avait pas une véritable orientation stratégique autour de ces grands enjeux.
Le mandat 2014 a tout de même un bilan positif parce que le solde entre le nombre de logiciels libres et le nombre de logiciels sous licence propriétaire est positif, néanmoins je sens qu’on peut aller plus loin, qu’on peut avoir une vraie direction stratégique sur ces enjeux. C’est la raison pour laquelle, à la fin du mandat 2014/2020, je me dis qu’il faut qu’on ait un élément structurant qui va nous permettre de fixer des orientations claires sur l’ensemble du mandat. C’est ce qu’on a ensuite appelé un schéma directeur du numérique qui a été voté en conseil municipal, à l’unanimité, au début du mandat de 2020, en 2021 [3].
Pour la construction de ce schéma directeur du numérique la première chose que j’ai faite c’est d’avoir un groupe de travail d’élus parce qu’il y a une nécessité de transversalité sur ces enjeux-là. Il fallait donc réunir l’ensemble des adjoints, des adjointes et des collègues, dans leurs différentes délégations, qui avaient un lien forcément direct avec les enjeux du numérique. C’est notamment le cas en ce qui concerne l’éducation, c’est le cas en ce qui concerne la culture, ça concernait également ma collègue en charge de l’action sociale, notamment le sujet de l’inclusion numérique, ça concernait forcément les collègues qui gèrent l’administration générale. Nous avons réuni un groupe de travail, pendant plusieurs semaines, et nous avons posé ensemble les grands enjeux que nous souhaitions porter à l’échelle du mandat sur les questions du numérique. Nous avons commencé par nous mettre d’accord pour dire qu’on ne pouvait pas simplement mettre sous le tapis les enjeux du numérique et considérer que c’étaient simplement des outils supports.
L’idée c’était aussi d’avoir une cohérence politique par rapport au programme qu’on avait porté au moment des élections municipales. Je ne vais pas le cacher, je pense que vous l’avez deviné, nous sommes dans une majorité de gauche plurielle, Échirolles est une ville avec un maire issu du PCF depuis de nombreuses années. Nous avions donc forcément porté des grands enjeux sur les questions environnementales, sur les questions de participation citoyenne, sur les questions de souveraineté, etc., et il fallait que l’ensemble de nos politiques publiques soient en cohérence avec ces grands enjeux et le numérique, les enjeux du numérique ne pouvaient pas être en dehors de ces réalités-là.
Nous avons également profité d’une étude qui a été faite au début du mandat 2020 avec tout d’abord un recensement de l’ensemble des pratiques qui existaient au sein de la ville et également une consultation auprès des citoyennes et des citoyens. Il y a eu un certain nombre de micro-trottoirs, d’entretiens avec des personnalités associatives, des rencontres pour évaluer aussi les besoins et les attentes de nos populations sur ce sujet-là. Forts de ce travail à la fois politique et de cette étude, nous avons pu construire un schéma directeur du numérique. C’est au même moment qu’intervient le recrutement du jeune qui est situé juste à ma droite suite à la création d’un poste de directeur de la stratégie numérique, pour lequel ce n’était pas notre premier choix. Non, je plaisante ! Nous avons eu la chance de recruter Nicolas Vivant. Il m’a charrié quand je suis arrivé ce matin, il avait peur que je sois en retard, donc comme il a douté de son élu, je me venge un petit peu pendant notre présentation ! En tout cas, c’est à ce moment-là que nous avons créé un poste de directeur de la stratégie et de la culture numériques, considérant qu’il était nécessaire d’aborder l’ensemble de ces sujets en transversalité, de les positionner sur un niveau de direction générale et c’est bien actuellement la position de Nicolas : c’est un interlocuteur qui a la possibilité d’aller discuter avec l’ensemble des directions de notre ville sur l’ensemble des sujets numériques et d’organiser également une action globale en transversalité, je pense notamment à nos conseillers numériques qui peuvent dépendre parfois du CCAS [Centre communal d’action sociale] parce qu’ils sont dans nos Maisons des habitants, parfois des médiathèques parce qu’ils sont sous la direction de la culture. Pour autant, nous avions besoin d’avoir une cohérence globale d’action de ces conseillers numériques et ils sont coordonnés, pour une partie d’entre eux, par la direction de la stratégie numérique, donc sous la direction de Nicolas Vivant.
C’est bien parce que nous avions compris qu’il fallait qu’on ait une cohérence globale sur l’ensemble de ces sujets que nous avons créé ce poste de directeur de la stratégie numérique autour de Nicolas Vivant.
Les grands enjeux
Nous avons fixé collectivement les enjeux politiques avec mes collègues.
Le premier c’était évidemment la question de la modernisation de notre administration. On avait aussi parlé de saisir les opportunités du numérique, c’était quelque chose d’important. Le numérique, pour nous, vient en complément du travail quotidien des agents et des agentes et il vient conforter l’action du service public au niveau local. À aucun moment nous ne concevons le numérique comme un moyen de remplacer, à un moment donné, un accueil d’habitant ou d’habitante en physique. Par contre, ça peut permettre de déployer un certain nombre de services qui viennent en plus de cet accueil, en plus de cet accompagnement, et je vous laisse imaginer, ça peut être sur les démarches d’état civil mais sur bien d’autres bien d’autres aspects – la possibilité de faire des démarches en ligne, etc. – dans un contexte, j’aime bien le rappeler, où le service public a des horaires d’ouverture pas forcément accessibles à tout le monde et, en même temps les agents et les agentes du service public ont le droit aussi à des horaires de travail fixes. Du coup, on voit bien que les enjeux et que les possibilités offertes par un certain nombre d’outils nous permettent de compléter l’offre de services publics au niveau local.
Le deuxième enjeu c’était la question de l’éducation populaire au numérique et de l’inclusion. À l’époque, nous avions fait partie d’un appel à projets auprès de l’ANCT [Agence nationale de la cohésion des territoires] pour des conseillers numériques, mais nous avions une conception peut-être un peu plus large que celle de l’ANCT. Nous nous sommes retrouvés sur un certain nombre de choses avec l’ANCT, mais nous considérions aussi que notre rôle, dans l’inclusion numérique, c’était une question d’émancipation des personnes et d’éducation populaire aux enjeux du numérique, c’est quelque chose qui nous tient à cœur. C’est-à-dire pas seulement un accompagnement à l’utilisation – quand on pense inclusion numérique on pense tout de suite aux anciens qui n’arrivent pas à faire leurs démarches, aux jeunes qui ont besoin d’un accompagnement –, mais aussi un accompagnement dans la compréhension des enjeux. C’est la raison pour laquelle, par exemple, nos conseillers numériques ont déployé un certain nombre d’actions autour de la protection des données personnelles. Ils ont travaillé un escape game de la donnée personnelle parce que l’objectif c’était aussi, finalement, de permettre à nos populations de se rendre compte de ces enjeux-là qui ne sont pas forcément toujours accessibles quand on n’est pas habitué à leur utilisation.
Cela nous a permis également, je vois que la question des sites web associatifs est citée, de déployer un certain nombre de nouveaux services de site web associatifs. C’est assez simple. La ville héberge et propose un nom de domaine à toutes les associations, donc un site internet gratuit à toutes les associations échirolloises qui le souhaitent, c’est un nom de domaine hébergé par la ville. Toute la partie hébergement, sécurisation est gérée par le service informatique de la ville, une tâche qui est souvent complexe pour des associations qui n’ont pas forcément la bonne personne ou, parfois, la bonne personne à un moment donné mais dans un second temps. Nous avons pu déployer ce service-là qui a été assez reconnu. Du coup les associations se concentrent sur la conception directe de leur site internet via WordPress, un outil assez classique, accompagnées par nos conseillers numériques, ce qui fait également que quand il y a un problème – et on sait comment ça se passe à ce niveau-là : « j’ai perdu le code, la personne qui s’en occupait est partie et n’a pas passé les codes », etc. On a quand même un background de notre service qui peut toujours assurer un certain nombre de choses pour lequel nous avons une certaine reconnaissance.
Également un numérique au service de l’innovation du service public – communication, écosystème, relation usagers.
Un travail très important pour Nicolas Vivant c’est le travail de la mise en réseau et c’est un petit peu cela qui a été ensuite le travail autour de AlpOSS [Alpes Open Source Software] [4] que vous connaissez sûrement, le rendez-vous maintenant annuel. Pour ce travail nous nous sommes dit que nous avions sur le territoire des acteurs numériques que nous ne côtoyions pas en tant que collectivité. Je m’en suis rendu compte à ma première participation à Open Source Expérience [5]. Nous avons rencontré une entreprise qui était sur Échirolles, Combodo, qui nous a dit « nous sommes échirollois, etc. » Je me suis dit que nous avions une certaine richesse d’acteurs associatifs, d’entreprises. Échirolles est le deuxième bassin d’emploi et d’activité économique de la métropole et de l’Isère. Il fallait donc qu’on mette en réseau l’ensemble de ces acteurs-là, en tout cas ceux qui étaient liés à l’open source et au logiciel libre, et ce travail de mise en réseau est une partie du travail de Nicolas Vivant.
Également de communication et là je vais dire quelque chose en transparence. Échirolles est une ville de banlieue – même si certains anciens maires d’Échirolles vous diront que c’est Grenoble qui est dans la banlieue d’Échirolles, ça dépend peut-être de là où on se situe –, toujours est-il que nous avons besoin d’en faire peut-être deux fois plus que les autres pour valoriser les actions qu’on mène au quotidien. On a malheureusement souvent des articles sur les questions de l’insécurité, du narcotrafic, des choses qui ne sont pas toujours plaisantes, pour autant cela ne résume pas nos territoires qui ont une richesse bien plus large. Nous avions l’enjeu de mettre en valeur toutes les belles choses qui sont faites également dans le cadre du numérique et ce qui est porté autour des logiciels libres et, on va dire, d’un projet numérique différent de ce qui pouvait se faire jusqu’alors.
Également la question des transitions que nous ne pouvions pas mettre de côté.
La transition environnementale, bien sûr, avec l’empreinte carbone du numérique et ces enjeux-là. Aujourd’hui on a évoqué la question de Donald Trump et je pense que la question de l’IA vient également poser très sérieusement cette question de l’empreinte environnementale du numérique. Le passage aux logiciels libres nous a effectivement permis un certain nombre de choses, j’y reviendrai, en tout cas c’est un enjeu que nous avions de ne pas écarter cette question environnementale, c’était un engagement de la majorité municipale et nous souhaitions le tenir y compris dans ce domaine-là.
La transition démocratique : faciliter la participation citoyenne. On en entend souvent parler au niveau local mais ce n’est pas si simple : réunir des habitants, faire en sorte qu’ils participent, qu’ils s’intéressent à la vie de la commune. Je vais donner un exemple, je suis également adjoint aux finances à la ville d’Échirolles. On essaye d’organiser très régulièrement des présentations du budget communal, avant son vote, par un échange avec les citoyens et les citoyennes. Force est de constater qu’on a plus de monde quand on augmente les impôts que quand on ne les augmente pas. On voit bien que faire participer au quotidien sur les enjeux n’est pas forcément quelque chose de très simple et nous nous sommes demandé comment les outils qui pouvaient être déployés pouvaient nous accompagner sur ces enjeux-là. C’est notamment à travers cela qu’on a travaillé tout autour de la retransmission en direct à la fois du conseil municipal et de beaucoup d’événements qui se déroulent à la mairie d’Échirolles pour permettre une accessibilité à distance de beaucoup d’événements de la commune.
Les logiciels libres
Une fois que j’ai résumé l’ensemble de ces sujets, c’est finalement à ce moment-là que sont arrivés les logiciels libres. Il faut comprendre un élément important de la démarche : les logiciels libres sont arrivés comme une conséquence, comme une bonne réponse à des orientations politiques qui avaient été fixées par la majorité municipale autour d’une feuille de route politique qui a été adoptée et présentée dans les différentes instances politiques. On a remarqué que sur l’ensemble de ces enjeux c’est bien le logiciel libre qui répondait sur l’empreinte environnementale, sur la nécessité démocratique, sur la modernisation de l’administration.
J’ajoute quelque chose que je n’ai pas cité, c’est également la sobriété financière. Je pense que vous êtes tous et toutes au courant des situations et des difficultés que peuvent rencontrer les collectivités territoriales sur ce domaine-là et le logiciel libre a également été une bonne réponse sur ce sujet-là. On l’a dit, on l’a inscrit dans notre bilan municipal, on a fait le calcul à l’échelle du mandat : entre 2020 et 2026 ce sont près de deux millions d’euros qui ont été économisés par la ville grâce au recours aux logiciels libres. Le calcul a été fait par Nicolas sur un tableur, un classeur a été rendu public. On a fait un calcul simplle : au lieu d’avoir des licences Office 365, on a fait un autre choix, voilà ce que ça représente en économies, et on a décliné sur tout un tas d’outils et de choses. On n’a pas forcément toujours la même vue sur ce sujet-là, je tiens à dire que ce sont deux millions d’économies, mais il y a quand même eu, à l’échelle du mandat, un investissement et des moyens mis sur les compétences en interne, au sein du service, il reviendra dessus, qui a été renforcé là-dessus et je regarde Philippe, notre DSI, sur ce sur ce sujet-là. À travers son action en tant que DSI et différents recrutements, nous avons eu une attention particulière à avoir à la fois des personnes qui sont évidemment sensibles et qui souhaitent le projet porté par Échirolles. D’ailleurs petite anecdote : avoir un beau projet c’est un moyen d’être attractif pour une collectivité quand on ne l’est pas forcément avec le salaire par rapport au secteur privé, c’est quelque chose qu’on nous dit régulièrement, les salaires sont ce qu’ils sont dans la fonction publique territoriale. On peut être attractif par la partie projet, il y a quand même eu aussi un renforcement, donc un investissement humain sur notre DSI ce qui nous a permis, parce que c’est bien ça et je le redis, cet alignement politique, stratégique, technique, opérationnel qui nous permet de présenter aujourd’hui une expérience qui n’est pas parfaite, bien évidemment, sur ce nouveau mandat on souhaite aller plus loin, en tout cas qui a quand même permis quelques belles réussites à l’échelle de ce mandat.
Un mot de conclusion pour laisser la parole à Nicolas. On a aussi eu l’appui d’un opérateur et de notre syndicat intercommunal qui s’appelle le SITPI, qui est également membre de l’ADULLACT, qui est lui aussi engagé dans le logiciel libre et qui, sur un certain nombre de grands enjeux, nous permet de mutualiser avec d’autres communes sur un certain nombre de compétences et qui, demain, pourra être un lieu d’expérimentation sur des sujets importants, je pense notamment à l’intelligence artificielle, je pense au fait que, demain, le syndicat pourra se positionner comme fournisseur d’accès à Internet pour les collectivités territoriales, donc un enjeu de souveraineté encore important, ou encore sur d’autres sujets comme celui de l’hébergement.
Je voulais quand même citer le SITPI, un petit peu parce que j’en suis le président, je fais mon travail. Cette mutualisation est un appui important pour les collectivités : Échirolles, 38 000 habitants, le SITPI plus de 100 000 habitants et 10 communes aujourd’hui, peut-être plus demain, et mutualiser nous permet de faire des choses intelligentes à plusieurs.
Voilà ce que ce que je voulais vous dire ce matin.
Intervention de Nicolas Vivant
Le site SITPI héberge l’instance Mastodon [6], colter.social, qui est ouverte à l’ensemble des agents et des élus des collectivités territoriales. Si vous avez la volonté de rejoindre le fédiverse et d’accéder à Mastodon, vous avez une instance dédiée pour cela.
Quand j’arrive à Échirolles, en 2021, le sentiment qui prédomine c’est évidemment le désespoir parce que je découvre l’élu dont j’hérite, il est là à côté de moi, vous voyez bien que ce n’est pas facile ! Au contraire ! Quelle chance, quand on rejoint une collectivité comme celle-ci, d’avoir une feuille de route politique aussi claire et aussi large finalement. J’arrive d’une DSI relativement classique, d’une commune d’une taille un tout petit peu inférieure, où j’ai travaillé effectivement le passage au logiciel libre, mais seulement ça. Et là je me retrouve à traiter des enjeux comme l’impact environnemental, comme l’inclusion numérique, des enjeux autour de la construction d’un projet cohérent sur l’ensemble des sujets autour du numérique et c’est une véritable chance tout en étant un challenge, parce que ce sont des sujets sur lesquels il faut apprendre, sur lesquels il faut travailler au quotidien. Par exemple, quand on me dit qu’il va falloir travailler à l’animation de l’écosystème, je ne sais pas du tout de quoi il s’agit et comment aborder cette problématique. À Open Source Expérience à Paris, on découvre effectivement des sociétés échirolloises. Comment faire pour les identifier ? Il n’y a pas un annuaire des sociétés autour du numérique à Échirolles.
Il a été passionnant de travailler à tout cela et je rejoins évidemment Aurélien sur cet alignement élus, direction générale et direction informatique, qui donne en fait toute sa puissance au projet.
Vous avez bien compris que l’initiative est partie de là et c’est parce qu’il y a eu une structuration et une réflexion qu’au niveau du service informatique on a pu avancer aussi bien.
Domaines impactés
Une chose à savoir. La recherche de cette cohérence-là nécessite quand même de travailler des stratégies et des méthodologies qui sont inhabituelles, que je n’avais jamais vues auparavant, et on se retrouve face à des problématiques qui sont pas forcément anticipées. Pour donner un exemple très concret, Aurélien l’a un peu abordé, il y a cette problématique : vous arrivez dans une équipe qui n’est pas du tout formée pour ça, qui n’a pas forcément une appétence pour le projet, qui n’est pas forcément convaincue que la direction soit la bonne.
Le réflexe c’est d’expliquer, déjà d’expliquer qu’il y a effectivement une volonté politique et de la direction générale d’aller dans cette direction.
Le deuxième effort c’est sur la montée en compétences de l’équipe sur les outils qui vont être les outils de demain. C’est un travail de longue haleine, c’est un travail indispensable mais ça ne suffit pas. Ça veut dire aussi modifier son recrutement pour s’assurer que les personnes qu’on recrute correspondent aussi bien en termes de compétences que d’appétence au projet qu’on veut mettre en place. Très concrètement ça veut dire revoir les fiches de poste, ça veut dire revoir les annonces des offres d’emploi : les fiches de poste pour que les gens aient bien conscience que les enjeux ont un peu changé et qu’on les attend sur des choses un peu différentes ; le recrutement pour que les bons profils postulent chez nous. Si on continue avec exactement les mêmes offres d’emploi que ce qu’on faisait deux ans auparavant, où est écrit « compétences attendues : Word, Excel, Powerpoint », ça va évidemment être compliqué de recruter des gens qui vont nous aider sur LibreOffice.
Voilà un exemple de travail qu’il a fallu faire et qui est majeur. Chaque départ de l’équipe c’est l’occasion de recruter quelqu’un qui, justement, a des compétences fortes et qui a une appétence pour ce projet-là. Mais ce n’est pas le seul impact.
Un truc un peu inattendu est lié à la visibilité sur les projets. La façon dont une DSI fonctionne habituellement, certains et certaines d’entre vous sont bien placées pour le savoir, vous avez une période de préparation budgétaire, chez nous c’était en septembre. Vous recueillez les besoins de l’ensemble des services de la collectivité, parfois il y a des demandes de logiciels, des demandes de prestations, vous chiffrez tout ça, vous obtenez une demande que vous remontez à la direction générale et aux élus, et puis il y a un arbitrage. On dit « ce projet-là, OK, on va y aller, il semble que c’est prioritaire, peut-être que pour celui-là on va attendre l’année prochaine ou on va lisser sur plusieurs années parce que les ressources de la ville ne sont pas extensibles. » On connaît tous ça, ça fonctionnait comme ça quand j’arrive, et l’issue de cette période de préparation budgétaire c’est finalement la feuille de route de l’année, c’est-à-dire que ce qui détermine les budgets sur lequel on va travailler c’est notre capacité financière à les exécuter.
Quand on travaille sur des logiciels libres, qu’on a une montée en compétences en interne et qu’on fait de l’auto-hébergement cela n’existe plus. Il n’y a plus de budget associé à la mise en œuvre d’un nouveau logiciel. Ça a d’énormes avantages :
le premier avantage c’est que le budget n’est plus le seul driver. Les besoins des services et les priorités de la direction générale deviennent majeurs dans les choix qu’on fait ;
un deuxième driver c’est évidemment la charge de travail de l’équipe : on ne peut pas tout faire, tout en même temps, tout le temps.
Mais il y a un handicap majeur, qu’on n’avait absolument pas anticipé : cette période de préparation budgétaire est aussi une période où on donne de la visibilité sur les projets à venir et aussi sur les réalisations du service informatique. En perdant cet aspect préparation budgétaire, on perd aussi sur la visibilité donnée à l’équipe, notamment sur l’augmentation de la charge de travail. Donc comment rendre compte vraiment à la fois de la valeur de ce qu’on produit mais aussi de la charge de travail que ça représente à la direction générale et aux élus ? C’est là qu’il a fallu être un petit peu créatif, donc faire évoluer aussi la façon de faire du reporting. C’est là que ce travail sur les économies a commencé. Pour chaque logiciel qu’on déployait, prenons par exemple BigBlueButton [7] pour la visioconférence, j’ai commencé à mettre en face ce que ça nous aurait coûté si nous étions partis sur une solution de type Zoom ou Teams. On va dire que c’est la valeur de ce qu’on a produit. On n’avait pas de solution de visioconférence, le budget était de zéro, il reste à zéro, pour autant on a produit l’équivalent de cette valeur-là. Dans le reporting que je fais aujourd’hui, il y a une partie économie directe qui sont les coûts de licence qu’on ne paye plus et les coûts de maintenance qu’on ne paye plus, c’est effectivement visible au niveau du budget puisqu’on dépensait 20 000 et on dépense zéro. Mais il y a aussi cette partie coûts évités qui me permet de rendre compte de l’activité de l’équipe. Ce n’est pas du tout quelque chose qui avait été anticipé.
Parmi les domaines impactés, pour rester du côté des finances, il y a un truc quand même génial dans les logiciels open source : quand vous partez sur un logiciel open source c’est un investissement. Une des grosses problématiques qu’on a aujourd’hui au niveau financier dans les équipes, c’est le fait que, de plus en plus, on est sur des licences qui sont louées, ça vient donc impacter directement nos coûts en fonctionnement et c’est justement sur ces lignes-là qu’on essaye de faire des économies. C’est une contribution de l’open source à la bonne gestion des deniers publics. C’est important.
Dernier petit truc. On s’est posé la question sur la façon de contribuer financièrement à la maintenance et au développement des outils qu’on utilise en interne. Même si on avait les compétences, en interne, pour gérer de façon autonome nos différents outils – notre messagerie, notre serveur de fichiers, notre cloud et tout ça –, le choix a été fait de prendre des contrats de maintenance parce que, pour une collectivité, c’est la façon la plus simple de contribuer financièrement à chacun des projets. On utilise par exemple SOGo [8] comme messagerie, on a un contrat de maintenance avec la société Alinto, une société lyonnaise qui est le mainteneur principal de cette solution-là.
Quelques anecdotes
Quelques anecdotes et ensuite peut-être quelques minutes pour des questions/réponses.
Notre stratégie de déploiement de Linux est très progressive et elle a commencé par un appel à volontariat. C’est-à-dire qu’il y a eu un message sur l’intranet, un message par mail, on a proposé aux gens qui le souhaitaient d’installer Linux sur leur poste client. Sur l’ensemble des demandes qu’on a eues, on en a refusé une. La réponse de l’équipe était assez croustillante, on m’a mis en copie la réponse qu’ils ont faite à l’utilisatrice. Ils ont refusé de lui installer Linux parce qu’elle était arrivée depuis six mois et, depuis six mois, elle était sous Linux. J’en ai parlé avec elle après en me marrant, en disant « c’est incroyable ! ». Elle m’a dit « quand je suis arrivée ils m’ont effectivement proposé, j’ai dit oui, mais j’avais complètement oublié. » Ce qui est intéressant c’est que c’est un agent qui venait d’une autre collectivité de l’agglo qui passe pas mal de temps à expliquer que le passage à Linux est un truc très compliqué, très difficile. Nous sommes donc particulièrement attentifs à ces profils-là et au retour qu’ils peuvent nous faire parce que c’est très significatif en termes de projet. Un employé échirollois qui est là depuis un petit moment voit une évolution, il va passer sur Firefox, puis sur LibreOffice et puis un jour Linux arrive. Là ce sont des gens qui arrivent d’un environnement full Microsoft et, du jour au lendemain, c’est Linux, LibreOffice, Firefox, Thunderbird, SOGo. Nous sommes donc particulièrement attentifs à ce type de profil. Là on s’est dit « ça va, on n’a pas trop mal travaillé. Si les gens ne s’aperçoivent pas qu’ils sont sous Linux c’est qu’on a pas mal bossé. »
On a notamment découvert que ces matériels s’appuient sur des solutions open source et je suis content parce que j’ai vu que Belledonne Communications est parmi les stands, c’est le stand Linphone [9]. Ce sont eux qui développent les logiciels open source utilisés par tous les interphones et tous les visiophones en France et même bien au-delà dans le monde. Nous avons déployé une solution qui est basée sur les outils développés par Belledonne Communications, les mêmes qui sont utilisés par les constructeurs. Donc aujourd’hui, quand vous appuyez sur le bouton d’un interphone à Échirolles, vous passez par une infra qu’on maîtrise jusqu’au smartphone et à l’application qui est réveillée.
Quand nous sommes arrivés il y avait un intranet, il était magnifique, il avait une quinzaine d’années, on aurait dû le remettre à un musée ! Dans le champ de recherche, par exemple, on ne pouvait plus taper certaines lettres, pas toutes, le « r » ne fonctionnait plus, le « q » ne fonctionnait plus, le « s ». Bref, c’était une catastrophe, mais il a rendu de fiers services à la ville, il a été l’intranet de la ville pendant une quinzaine d’années. Plutôt que de partir sur un projet avec un appel d’offres, une prestation très chère, nous avons développé un intranet en interne basé sur WordPress, avec quelques fonctionnalités un peu intelligentes du type synchronisation avec le serveur de fichiers pour des mises à jour automatiques et tout ça et le temps de développement a été de moins d’une semaine. Je ne dis pas que tout le contenu était sur l’intranet en moins d’une semaine, c’est un projet qui a duré en gros trois mois, mais, en moins d’une semaine, on est passé d’un vieil intranet à un intranet moderne.
Voilà ! Si vous avez des questions.
[Applaudissements]