Jérôme Colombain : Avant de démarrer, un petit message business. De plus en plus d’entreprises recrutent à l’international et le problème c’est que cela peut très vite se compliquer. La paie, les RH, la IT avec un tas d’outils informatiques qui ne se parlent pas entre eux, eh bien c’est exactement ce que Deel, partenaire de Monde Numérique permet d’éviter. Deel vous aide à recruter, gérer et payer vos collaborateurs partout dans le monde depuis une seule et même plateforme. Tout est pensé pour fonctionner ensemble : la conformité, la gestion des contrats, des équipements. Deel s’appuie sur plus de 2000 experts locaux dans 130 pays qui vous permettent de recruter en quelques minutes, de verser des salaires dans plus de 100 devises et de gérer une équipe globale sans vous compliquer la vie. Pour en savoir plus, rendez-vous sur deel.com/mondenum.
Voix off : Monde Numérique.
Renaud Ghia, voix off : Moi, mes concurrents, c’est Teams, c’est Cisco, c’est Google, c’est Zoom, ce sont des géants, on est donc déjà David contre Goliath et là, maintenant, on va avoir un autre concurrent qui est l’État lui-même. On trouve donc la situation un petit peu difficile.
Jérôme Colombain : Bonjour Renaud Ghia.
Renaud Ghia : Bonjour.
Jérôme Colombain : Vous êtes président de Tixeo, une société spécialisée dans les logiciels de visioconférence sécurisés pour les entreprises.
La DINUM, la Direction du Numérique [1] service de l’État, est en train de développer des logiciels pour les administrations et le fait que l’État se mette aujourd’hui à développer ses propres logiciels pour ses services vous pose un problème, à vous et à d’autres entreprises du secteur, parce que vous estimez que c’est une forme de concurrence déloyale. C’est ça ?
Renaud Ghia : Oui, c’est un petit coup de gueule dans le sens où on trouve la situation pas normale. Déjà, il faut connaître le contexte de notre marché dans le domaine la visioconférence où mes concurrents c’est Teams, c’est Cisco, c’est Google, c’est Zoom, ce sont des géants, on est donc déjà David contre Goliath et là, maintenant, on va avoir un autre concurrent qui est l’État lui-même. On trouve donc la situation un petit peu difficile.
Jérôme Colombain : C’est un coup de poignard dans le dos ?
Renaud Ghia : Coup de poignard dans le dos, en tout cas, déjà, c’est une incohérence. L’État a de bonnes actions pour stimuler l’écosystème numérique à travers France 2030 [2]. Il y a deux/trois ans, Tixeo en a bénéficié et c’est une bonne chose. En même temps, là on nous ferme, du jour au lendemain, le marché des administrations publiques et ce marché-là est important pour dynamiser l’écosystème. Comment voulez-vous qu’une entreprise progresse, s’exporte, si l’État dans lequel elle est lui coupe une partie du marché intérieur ? Ce n’est pas une bonne stratégie. Il y a vraiment une sorte d’incohérence dans la stratégie globale de l’État : d’un côté on va aider et puis, de l’autre, en fait, on coupe le marché, ce qui est dommage, d’autant plus qu’il y a des solutions réellement souveraines dans l’écosystème français, peut-être plus que ce qu’ils ont développé en interne, basées sur des briques open source, c’est le premier point.
Et puis, deuxième point, on peut s’interroger : est-ce que c’est le rôle de l’État d’être éditeur de logiciels ? Si on transpose ça de l’industrie numérique à une autre industrie, ça ferait bizarre. Imaginez : les policiers ont besoin de voitures, pourquoi l’État ne construirait-il pas des voitures pour les policiers ? Est-ce que c’est bizarre ? C’est ce qui se passe pour l’industrie du numérique.
Je ne remets pas en cause l’essence-même, c’est-à-dire gagner en souveraineté, c’est important. C’est important que les fonctionnaires n’utilisent plus des solutions américaines comme Teams, Zoom ou autres, il y a vraiment des risques derrière, en plus, ces éditeurs-là ont des contraintes légales fortes. La cause est bonne, la solution, à mon avis, n’est pas bonne. Ce n’est pas la bonne solution de se mettre en opposition avec l’écosystème.
L’État doit être le catalyseur de l’écosystème, il doit être le terreau, il doit l’entretenir, il doit le faire grandir, il ne doit pas se mettre en concurrence avec cet écosystème.
Jérôme Colombain : Cela dit, on peut voir aussi l’autre côté des choses. Ça va être une solution clé en main, gratuite en plus, et souveraine pour les fonctionnaires.
Renaud Ghia : Si on discute de souveraineté, qu’on va voir dans les détails, ça se discute. Je m’explique. En définitive, la solution de l’État, je parle pour la brique Visio [3] se base sur une solution qui s’appelle LiveKit [4] qui est une solution américaine. Ce sont deux personnes, deux Américains à San Francisco qui ont créé LiveKit. Donc la brique, le moteur Visio de LaSuite souveraine française, c’est américain.
Jérôme Colombain : Oui mais c’est de l’open source. Vous voulez dire que, malgré tout, ce ne serait pas véritablement souverain ?
Renaud Ghia : Je me pose la question : est-ce que les équipes de la DINUM ont la maîtrise technologique de cette brique américaine ? C’est une question, je n’ai pas la réponse. Ça serait une brique française, je ne me poserais pas la question. C’est une brique américaine, on peut donc se poser légitimement cette question, d’autant plus que, souvent, on confond open source et souveraineté. Ce n’est pas parce que la brique est open source que, de suite, elle est souveraine.
Jérôme Colombain : Ça permet quand même de voir un peu comment ça fonctionne.
Renaud Ghia : Oui, mais dans la pratique l’open source vit beaucoup avec les entreprises et il nous est arrivé de sponsoriser des projets open source, voire d’embaucher des contributeurs sur un projet open source pour le faire évoluer. Pourquoi les entreprises font-elles ça ? Elles font ça tout simplement parce qu’elles n’ont pas forcément la compétence en interne et quand on n’a pas la compétence en interne, on n’a pas forcément la maîtrise de la technique.
L’open source peut faciliter sa maîtrise de la technologie, mais elle ne va pas la garantir. Il ne faut pas qu’il y ait cet amalgame et confondre ces deux choses. Souvent, dans le raisonnement, on va dire « c’est open source, j’ai accès aux sources donc je peux m’accaparer la technologie. » Ce n’est pas si simple que ça ! J’ai les plans d’un moteur, ça ne veut pas dire que je saurai le faire fonctionner, le faire évoluer et le maintenir dans le temps si les ingénieurs originaux ne sont plus là. C’est important. J’ai une interrogation sur la réalité open source, la réalité souveraine de ce projet Visio de la DINUM.
Jérôme Colombain : En plus, je le disais en début d’entretien, il n’y a pas que la visio derrière, le projet c’est celui d’une suite bureautique complète, qui s’appelle LaSuite [5]. Ça veut dire que c’est tout un écosystème aujourd’hui qui se retrouve fragilisé ?
Renaud Ghia : C’est ça. Tout le pan collaboratif de l’IT [Information Technology ] en France est concerné : les e-mails, la visio, les échanges de fichiers, la gestion de projet, ce sont tous des produits qui vont être dans LaSuite et qui vont rentrer, de facto, en concurrence avec tous ceux des éditeurs de logiciels français qui proposent ce type de service depuis des années. Ce n’est pas logique, ce n’est pas normal. On est vraiment dans une situation de concurrence déloyale, tout simplement. Je comprends la mairie, la métropole qui vont choisir la suite numérique de la DINUM, c’est gratuit, elles ont donc tout intérêt de leur point de vue. Mais, d’un point de vue macro, c’est une ânerie monumentale. Je pense qu’on est arrivé là sur des mauvais postulats de raisonnement, c’est-à-dire qu’à la base on confond open source et souveraineté, ce sont souvent des patterns qui font qu’on fait ce type de raisonnement et là on croit avoir une suite souveraine, mais je ne suis pas persuadé de la souveraineté à 100 %.
Il faut toujours se poser la question de ce fameux kill switch des Américains, si un jour le kill switch est activé, qu’est-ce qui se passe ?
Jérôme Colombain : C’est-à-dire que le fait de couper à distance tous les accès.
Renaud Ghia : Tous les services numériques, de quelque manière que ce soit, c’est intéressant de se projeter dans ce scénario-là. Est-ce que nous serons résilients longtemps ? Ce sont des questions qu’il faut se poser.
Jérôme Colombain : Est-ce que, aujourd’hui, ça peut mettre économiquement en danger, vous, votre entreprise et votre secteur industriel ?
Renaud Ghia : Économiquement non, parce que le cœur de nos clients c’est vraiment le secteur de la BITD [Base industrielle et technologique de défense], donc les entreprises de la défense principalement, mais, forcément, ça nous coupe tout un pan de marché et un marché qui est important pour nous, le marché régalien, le marché de l’État et c’est vraiment dommage.
Jérôme Colombain : Que vous traitiez déjà. C’étaient déjà vos clients, ou pas ?
Renaud Ghia : Ce n’est pas le cœur de notre activité. Mais une partie des clients, je ne peux pas les citer, est partie pour LaSuite et je les comprends.
Jérôme Colombain : Vous n’avez pas vu arriver cette stratégie de la part de l’État ?
Renaud Ghia : Si, on l’a vu arriver, mais on pensait que c’était anecdotique ou sur certains services. Mais là, on voit très bien qu’ils veulent généraliser la solution à un maximum d’administrations publiques et ça devient vraiment problématique. C’est-à-dire que ça devient un sérieux concurrent et un concurrent contre lequel on ne peut pas combattre. On ne peut pas combattre contre la puissance publique. Ça serait un acteur privé, ça serait illégal, un acteur privé ne va pas donner sa solution à tel ou tel organisme. Là c’est l’État, donc ce n’est pas illégal mais c’est quand même problématique.
Jérôme Colombain : Comment cela se passe-t-il dans d’autres pays, notamment d’autres pays européens ? Est-ce qu’on sait ? Est-ce que des situations similaires se sont produites ?
Renaud Ghia : Je ne crois pas. En Allemagne, ils travaillent beaucoup avec des solutions, mais ce n’est pas l’État qui fournit la solution. À ma connaissance, ils essaient de travailler sur l’écosystème local. Ils aiment bien aussi des solutions américaines, ils ont aussi la même problématique que nous en France, c’est-à-dire qu’ils ont une forte dépendance aux solutions américaines. Il y a une prise de conscience générale pour essayer de s’en détacher, parce que, du jour au lendemain, si on n’a plus accès à ces technos, c’est vraiment tout un pan de l’économie qui est complètement bloqué, même toute la France est bloquée. Si, un jour, les Américains coupent vraiment tout, on se rendra compte que tout dépend de briques américaines dans l’écosystème français, que ce soit sur le réseau, sur l’OS, sur le matériel, les communications, les transports, tout sera impacté.
C’est difficile. Ce n’est pas parce que c’est presque impossible qu’il ne faut pas essayer de s’améliorer, c’est-à-dire essayer de quitter cette dépendance aux solutions américaines, il faut faire au mieux et il faut persévérer même si, se délier du jour au lendemain est une tâche vraiment très ardue, il faut le dire honnêtement. On ne pourra pas se délier comme cela du jour au lendemain, on a vraiment des dépendances qui sont trop fortes, en tout cas il faut faire au mieux.
Jérôme Colombain : Comment expliquer ce choix, Renaud Ghia ? C’est pour donner du travail aux ingénieurs de la DINUM ? C’est parce qu’ils n’ont pas confiance dans vos solutions, les vôtres ou celles de vos confrères, celles des autres entreprises comme la vôtre ? Ou est-ce de l’inconscience pure et simple ?
Renaud Ghia : Non. Je ne pense pas, je ne crois pas aux mauvaises intentions. Je pense simplement qu’ils ont eu comme raisonnement « tiens, on va faire en interne, on va proposer ça en interne pour faire des économies. »
Jérôme Colombain : Personne ne leur a dit « attention aux conséquences, il y a des sociétés privées qui le font déjà ».
Renaud Ghia : Exactement. Je pense qu’ils n’ont pas pensé aux conséquences sur l’écosystème privé, clairement. Je pense que la base du raisonnement est bon, c’est-à-dire avoir des solutions souveraines et faire que l’administration publique utilise moins Teams Microsoft, Zoom et Cisco, ça c’est bien. Après ils ont dû développer en interne, par économie, dans un premier temps, mais là encore ça se discute. Il y a un ou deux ans, il y avait eu un contrôle de la Cour des comptes [6] que j’avais regardé, on voyait le coût de Tchap, on voyait le coût de réalisation interne et si le met en compétition avec l’achat de licences, ça peut se discuter aussi sur les économies réalisées.
Je pense que ce n’est pas une volonté de la part la DINUM de faire mal à l’écosystème local, je pense que c’est plus une maladresse, une erreur de stratégie et surtout ce manque de vision, se dire « en fait, si je développe en interne, je coupe complètement le marché à ces éditeurs-là ».
Jérôme Colombain : Merci Renaud Ghia, président de la société Tixeo.
Renaud Ghia : Merci beaucoup.