IA et histoire des arts avec Ada Ackerman Parlez-moi d’IA - Radio Cause Commune

Voix off : Parlez-moi d’IA.

Diverses voix off : Mesdames et Messieurs, bonjour.
Je suis un superordinateur KARL, cerveau analytique de recherche et de liaison.
C’est une machine qui ressent les choses.
On nous raconte n’importe quoi sur l’IA !
Qu’est-ce que tu en dis ?
Moi, je n’en dis rien du tout.
La créativité, elle reste du côté de l’humain.

Voix off : Parlez-moi d’IA, présentée par Jean-Philippe Clément.

Jean-Philippe Clément : Bonjour à toutes et à tous. L’expo « Le monde selon l’IA », au Jeu de Paume, est désormais finie [1]. Mais la réflexion continue via des cours qui sont proposés par le Jeu de Paume, dont le thème général de l’année 2025/2026 est « De l’invention de la photographie aux images d’aujourd’hui » [2]. Notre invitée du jour assure le premier cycle de cours et elle a intitulé ce premier cycle « Images artificielles ». Vous me voyez venir. Alors accordez-vous 30 minutes pour interroger une nouvelle fois ce que provoque l’éruption de l’intelligence artificielle dans nos vies d’un point de vue culturel, éthique, mythologique un peu aujourd’hui, artistique sûrement, et, pour pourquoi pas, un petit peu anthropologique.

Voix off : Cause Commune, 93.1 FM.

Jean-Philippe Clément : Vous êtes bien sur Cause Commune, la voix des communs, la voix des possibles. Vous nous écoutez toujours sur le web, cause-commune.fm, sur notre app mobile Android ou iPhone, sur la bande FM, bien sûr, 93.1, le DAB +, et dans toute la France en podcast sur votre plateforme de podcasts préférée. Merci monsieur Grieco, notre directeur d’antenne, de nous permettre cet espace de liberté et de nous donner tant d’outils pour faire cette émission.
Chères auditeurices, nous n’avançons que grâce à vous, à votre écoute, à vos partages, vous avez donc un grand pouvoir. Si vous appréciez Parlez-moi d’IA vous pouvez nous liker, partager l’émission sur vos réseaux et, si vous avez un iPhone, prenez cinq secondes juste pour nous retrouver dans votre navigateur web, en mettant Apple Podcasts, Parlez-moi d’IA et nous mettre cinq étoiles et un petit commentaire. Tout cela nous fait connaître car ça manipule les algorithmes et c’est « cool de manipuler l’algorithme ! »

Nous n’avons pas fini d’essayer de comprendre ce que l’éruption de l’IA provoque et engendre dans nos vies. Nous l’avons déjà évoqué ici les conséquences, notamment sur la créativité, la création, la production d’images et la conscience artistique, sont profondes.
Notre invitée du jour, historienne de l’art, a un parcours original vers l’IA. Elle va nous en parler, elle va nous expliquer comment elle est arrivée jusqu’à l’IA. Elle est chargée de recherche au CNRS, au sein de l’unité de recherche THALIM [Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité]. Dans ses travaux, elle croise souvent de multiples disciplines et c’est très riche de l’écouter, tout cela pour éclairer ce phénomène et ses conséquences.
En 2017, elle a été commissaire d’une exposition sur la figure mythique du Golem, souvent invoquée quand on parle d’IA, et puis, plus récemment, elle a été co-commissaire de la belle et grande exposition « Le monde selon l’IA » au Jeu de Paume. L’expo étant désormais terminée, elle propose un cycle en plus, spécialisé, elle va nous en parler. Il est intitulé « Images artificielles ».
Bonjour Ada Ackerman.

Ada Ackerman : Bonjour !

Jean-Philippe Clément : Merci d’être avec nous, en studio, à cette heure matinale.

Ada Ackerman : Avec plaisir.

Jean-Philippe Clément : Parlez-moi d’IA, Ada, mais juste avant, c’est un peu la tradition, on essaye de comprendre ce qui vous amène jusqu’ici. Pouvez-vous nous expliquer les grandes lignes de votre parcours universitaire, de chercheuse également, ce qui vous a conduit à vous intéresser à ces fameuses IA génératives d’images ou de vidéos ?

Ada Ackerman : Je suis historienne de l’art de formation et j’ai toujours privilégié, dans mes travaux, des objets interdisciplinaires. Ce qui m’intéresse c’est la manière dont on peut opérer des passages et des circulations entre les arts, entre les cultures, entre les disciplines. C’est pour cela que j’avais accepté la proposition généreuse que m’avait faite le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme pour assurer, en 2017, le commissariat d’une exposition sur la figure du Golem, c’était l’exposition « Golem ! Avatars d’une légende d’argile ». On était en 2017, donc bien avant le tourbillon que nous avons connu avec les IA génératives type ChatGPT, mais on parlait quand même déjà beaucoup d’IA et on avait beaucoup de craintes, notamment par rapport aux robots tueurs.
Durant toute la préparation de cette exposition sur le Golem, il y avait un flot continu de parallèles entre le Golem et l’IA.
Bien entendu, une fois cette exposition terminée, j’ai continué à m’y intéresser. J’avais notamment monté un cycle de conférences, de rencontres et de projections avec un collègue avec lequel je travaillais déjà depuis plus de 20 ans, Antonio Somaini, qui était le commissaire général de l’exposition « Le monde selon l’IA ». Avec Antonio, nous avions monté tout ce cycle de conférences que nous avions présenté au BAL, un centre d’art dédié notamment à l’image photographique et à l’art contemporain. Ce cycle de conférences et de projections portait sur les rencontres, les points de croisement entre l’humain et le non-humain et nous nous étions beaucoup intéressés notamment à ce qu’on appelle la machine vision, la vision par ordinateur. Donc, tout naturellement, nous avons suivi avec beaucoup d’intérêt tout ce qui s’est passé durant ces trois dernières années autour de l’IA. Nous avons monté différents projets de recherche dont un qui s’intitule « CulturIA – Une Histoire culturelle de l’Intelligence Artificielle » [3], qui a été piloté par un de mes collègues au CNRS, Alexandre Gefen, j’ai rejoint ce projet. Antonio, lui, a monté un autre projet qui s’intitule « L’étude de l’impact de l’IA sur la culture visuelle », un projet mené grâce à l’Institut universitaire de France. Nous avons évidemment rassemblé énormément de résultats de recherches stimulantes sur ces questions et il nous semblait absolument nécessaire de les traduire sous la forme d’une exposition de manière à partager nos réflexions avec un public élargi au-delà du seul cercle des chercheurs, de nos pairs, et surtout parce que, durant ces années de recherches, nous avions rencontré beaucoup d’artistes puisque notre sujet c’était vraiment la culture visuelle, l’histoire culturelle telle qu’elle est transformée au contact des IA. Nous avions donc une matière absolument proliférante et c’était évident qu’il fallait la proposer sous cette forme-là.

Jean-Philippe Clément : Nous allons revenir sur tous les sujets que vous venez d’aborder. Peut-être on peut commencer par le Golem, justement. C’est une des figures qu’on appelle souvent en comparaison de l’IA. Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est le Golem ? Quelles sont les premières évocations culturelles et mythologiques du Golem et quelles ont été ses évolutions au fil du temps ?

Ada Ackerman : Le Golem est une créature qu’on associe spontanément à Prague, parce qu’on connaît surtout la légende du Golem de Prague, une légende qui a été inventée au 19e siècle. On sait moins qu’avant de basculer dans le domaine de la légende et de devenir une des figures les plus connues du folklore et de la culture juives, le Golem a d’abord été une créature dont on a débattu dans des cercles spirituels, ésotériques, ce qu’on appelle les cercles des kabbalistes juifs, parce qu’on prenait très au sérieux la possibilité de créer un homme artificiel et d’ailleurs, pas seulement un homme artificiel, le Golem pouvait être aussi des animaux artificiels. On a des cas, dans les textes juifs sacrés, de veaux qu’on aurait créés artificiellement, ce qui anticipe quelque peu la problématique du clonage qui avait tant fait couler d’encre il y a quelques années. L’idée c’est qu’on pourrait créer artificiellement la vie en s’inspirant des méthodes à travers lesquelles Dieu aurait créé l’univers. Dans la croyance juive, Dieu aurait créé l’univers en combinant les lettres hébraïques. C’est assez intéressant, c’est vraiment une idée fondamentale dans le judaïsme : on peut, à partir d’un concept, engendrer de la matière, vraiment la lettre d’où découle tout. D’ailleurs dans la Bible on le dit : « Au début était le verbe ». Et cela, par rapport à l’IA et à la programmation, ça n’est pas tout à fait inintéressant.
Comment anime-t-on ce Golem traditionnellement, comme est-on supposé l’animer ? On modèle un corps avec des matières qui n’ont jamais servi avant, des matières naturelles – de l’eau, de la farine, de l’argile –, et on va ensuite l’animer en combinant à notre tour des lettres et ça va être une combinatoire potentiellement infinie. On va y revenir, c’est aussi quelque chose qui peut annoncer le code informatique et puis les permutations absolument infinies auxquelles s’adonnent les IA d’aujourd’hui. Et on peut aussi, c’est aussi très intéressant et très troublant par rapport à l’IA, animer le Golem, c’est une autre variante, en lui inscrivant sur le front le mot hébreu אמת [emet] qui veut dire vérité. C’est un paradoxe qui ne cesse de me troubler : pour donner la vie artificiellement, il faut invoquer la vérité. Et à une heure, aujourd’hui, où les IA sèment la confusion entre ce qui est vrai et faux, je trouve que ce mythe résonne de façon extrêmement actuelle.

Jean-Philippe Clément : Vous connaissiez déjà toute cette matière-là sur le Golem, mais quand ces choses sont arrivées par la technologie, ça ne vous a pas surpris, finalement, de retrouver tous ces éléments-là ?

Ada Ackerman : En fait, ce qui fait précisément la force des mythes, et c’est pour cela que les mythes perdurent à travers les époques, c’est qu’ils ont une force de préfiguration de certains événements et surtout, ils contiennent des interrogations existentielles, fondamentales, qu’on retrouve à chaque bouleversement. C’est pour cela que je trouve très important de revenir régulièrement aux mythes pour éclairer le présent.
Initialement, dans la légende du Golem de Prague, son créateur est une figure qui a réellement existé, c’est important de le souligner, qui s’appelait le Maharal de Prague, un très grand sage qui a vécu au 16e siècle, qui a été l’auteur de très nombreux traités. La légende raconte que la communauté juive de Prague était accusée de tuer des enfants chrétiens pour utiliser leur sang pour confectionner le pain qu’on consomme durant la Pâque juive, le pain azyme. Face à des accusations aussi graves, la communauté juive se retrouve évidemment en proie à de fortes menaces, donc le Maharal reçoit, durant la nuit, des instructions de Dieu pour façonner un Golem pour protéger la communauté. Le Maharal exécute toutes les procédures pour animer un Golem. Le Golem va ensuite montrer que ces accusations sont montées de toutes pièces, la communauté juive retrouve sa tranquillité, mais ce serait trop beau si ça s’arrêtait sur une fin heureuse et facile ! En fait, le Golem va se détraquer, parce que l’épouse du Maharal – en tout cas, c’est une des versions parce qu’on a beaucoup de versions autour du Golem, c’est un autre point que je vais développer – se dit que le Golem, vu qu’il a une force colossale surnaturelle, serait très pratique pour l’assister dans ses travaux ménagers. Elle demande donc au Golem d’aller puiser de l’eau au puits et de lui rapporter et le Golem se détraque parce que le Golem a été conçu pour servir la communauté, pour servir la collectivité et si quelqu’un se l’accapare à des fins purement individuelles, ça le détraque. Il va donc commencer à rapporter des seaux d’eau, sans s’arrêter, jusqu’à inonder toute la ville. Ça vous rappellera probablement la fameuse scène dans Fantasia où Mickey, l’apprenti sorcier, rapporte des seaux et n’arrive plus à arrêter le processus. C’est d’ailleurs inspiré de L’Apprenti sorcier de Goethe qui a peut-être lui-même tiré son inspiration dans le Golem. Le Maharal réussit in extremis à désactiver le Golem. C’est donc déjà une méditation éthique sur la finalité à laquelle on réserve ses outils et si des outils ont été initialement imaginés pour le bien commun, il ne faut pas qu’ils tombent sous la coupe de quelqu’un qui cherche à les détourner pour son seul usage.
Je trouve que là aussi on a une réflexion très intéressante par rapport aux IA qui, en ce moment, sont conçues par une poignée d’entreprises qui fondent une sorte de nouvelle oligarchie, une oligarchie de l’IA, et qui mettent en péril le destin commun de l’humanité. Peut-être faut-il s’inspirer du Golem pour essayer de remettre ces technologies au service du commun ?

Jean-Philippe Clément : Tous ces échos que vous évoquez sont effectivement assez fous, avec une seule figure, et tous les échos des réflexions actuelles sur l’IA.
Le Golem inspire aussi beaucoup les artistes. Cette figure-là a inspiré les artistes parce que, justement, elle fait référence aussi à la création, au fait d’arriver à animer quelque chose qui est inanimé, que la matière devient autre chose que la matière. Dans votre réflexion, qu’est-ce que vous expliquez de particulier ? Quelles références peut-on avoir, qu’on peut donner aux auditeurs, sur le lien entre le Golem et les artistes ?

Ada Ackerman : Le Golem est une figure qui a inspiré énormément de créateurs, d’ailleurs pas seulement les artistes visuels mais d’abord les écrivains, les poètes, c’est ce qui rend cette figure fascinante parce qu’elle va traverser les cultures. Au début, c’est une figure de la culture juive, mais, très rapidement, elle va intéresser les cultures chrétiennes et, disons à partir du 19e siècle, ça va devenir une figure mondialement connue, donc les artistes du monde entier s’y intéressent, vous avez des déclinaisons du Golem jusqu’au Japon. Tous les champs de la création s’en sont emparés, c’est ce qui le rend si riche et qui continue à l’animer.
On trouve donc du Golem aussi bien chez les peintres que chez les sculpteurs, mais aussi chez les créateurs de bandes dessinées puisque beaucoup des super-héros, des Marvel et compagnie, sont en fait des descendants du Golem. Il faut rappeler que la plupart des créateurs de bandes dessinées, qui ont imaginé ces super-héros, étaient d’origine juive, qu’ils ont fui la Seconde Guerre mondiale et le nazisme aux États-Unis et, lorsqu’ils imaginent Superman et les autres, ils ont clairement en tête le Golem et on retrouve du Golem jusque dans les jeux vidéo. Beaucoup de personnes usagères des jeux vidéo ne savent pas forcément que le Golem qu’elles rencontrent dans Minecraft et dans bien d’autres jeux est issu de ce folklore juif.

Jean-Philippe Clément : Je crois que vous nous avez convaincus. Le Golem est une figure très forte de compréhension, d’explication et de questionnement de l’IA. On ne va pas pouvoir aller plus loin, il y a beaucoup d’autres choses à se dire, on renverra à cette conférence, que vous avez donnée, qui est disponible en ligne [4]. Encore une fois merci pour cette introduction au Golem, qui va peut-être être un peu frustrante pour les auditeurs, mais il y a beaucoup de choses à dire sur le sujet.
Je voulais aussi vous parler bien sûr de l’expo « Le monde selon l’IA », que vous nous disiez un petit peu, vous l’avez dit un peu en introduction, comment elle est arrivée, un peu comme une idée de synthèse de vos travaux sur les images, sur la production d’images et sur ses conséquences sur l’art et les artistes.

Ada Ackerman : Dans l’exposition, on a vraiment cherché à se différencier des autres expositions sur l’IA. Une des pistes c’était de sortir d’un spectre exclusivement contemporain, parce que ça traduit aussi une sorte de fascination face à un sujet qui se déploie sous nos yeux. Il nous semblait important de proposer une forme de distance, donc de sortir d’un paradigme très immersif. On a beaucoup d’expos, d’événements autour de l’IA, qui tablent sur une dimension immersive ce qui, du coup, rend le spectateur captif, dans une forme de fascination vis-à-vis d’une magie technologique, on avait vraiment envie de s’écarter de cela. Une des stratégies a consisté à embrasser une perspective historique très large. Il nous a semblé important de rappeler que certains des phénomènes qu’on associe très étroitement à l’IA sont en fait le fruit d’une histoire très longue, une histoire culturelle, artistique, technique, parfois aussi politique et sociale, et qu’il était impossible de les comprendre dans toute leur complexité sans rappeler cette profondeur historique.
L’idée c’était que parfois les phénomènes et les technologies d’IA font ressurgir des problématiques anciennes sans en avoir bien conscience. Je vous donne juste un exemple : la reconnaissance faciale automatisée, dont on parle tant, parce que, évidemment ça a des implications sociales, politiques, éthiques absolument considérables, eh bien ces technologies et ces systèmes de reconnaissance faciale peuvent être inscrits dans une histoire plus longue en les rapportant notamment à des pseudo-sciences, qu’on a discréditées comme des sciences fausses, comme la physiognomonie, pardon pour le mot un peu barbare. La physiognomonie était une pseudo-science qui prétendait pouvoir établir, d’après des caractéristiques extérieures du visage et du corps, des caractéristiques morales et psychologiques d’un sujet. On avait donc des traités qui proposaient littéralement de détecter, à partir de la forme d’une oreille, d’un nez, des yeux, les dispositions morales et intérieures d’un sujet, avec toutes les dérives qu’on peut imaginer puisqu’il s’agit de cataloguer, de ficher les gens sur un coup d’œil, et c’est exactement ce que fait la reconnaissance faciale automatisée : elle part du présupposé qu’on peut étiqueter les gens, qu’on peut les classer dans des catégories bien fixes, ce qui est déjà un présupposé très problématique, et surtout, selon des catégories parfois très douteuses. Un grand dataset qui s’appelle ImageNet [5] a été constitué avec des catégories et a été énormément utilisé pour entraîner des systèmes de reconnaissance faciale, notamment aux États-Unis. Dans ImageNet, on a des catégories comme « looser ». Qu’est-ce que ça veut dire quand on peut étiqueter des gens, du premier coup d’œil, comme des loosers. Ces technologies reconduisent toutes ces problématiques-là. Il nous a semblé important de rappeler ces liens qui sont parfois passés sous silence ou, parfois, carrément oubliés.

Jean-Philippe Clément : L’exposition est désormais terminée, mais un catalogue est toujours disponible, très complet. Cette expo était très riche, on peut vraiment y trouver beaucoup d’éléments. Je me souviens de beaucoup de réactions face au grand mur de la frise de Kate Crawford [6], on en a parlé au moment où on a préparé cette émission. C’est fou cette fascination que cet élément-là crée. Je vous laisse aller regarder ce que ça veut dire, je vous mettrai le lien dans la description. J’ai vu des gens rester, pas des heures, parce que je n’y suis pas resté non plus des heures, mais de longues minutes à essayer de s’imprégner de tout ça parce que c’était très riche. Encore une fois disponible dans un catalogue.
Désormais cette expo n’est plus disponible, mais vous assurez un cours, toujours au Jeu de Paume et là avec un dénominatif très clair, « Images artificielles », images fixes ou animées. J’imagine que c’est un petit peu conçu comme une continuité de l’expo. Quel est votre objectif avec ce cycle de cours ?

Ada Ackerman : En fait, dans une exposition, on a toujours des frustrations.

Jean-Philippe Clément : C’est pour mettre dans un cours tout ce que vous n’avez pas pu mettre dans l’exposition.

Ada Ackerman : Oui. C’est un complément idéal et puis c’est vrai aussi que l’exposition est terminée depuis un mois et, en réalité, nous avons arrêté le projet il y a bien longtemps, puisqu’il a fallu le monter ensuite. Avec un sujet comme celui de l’IA, les choses ont continué à évoluer. J’ai continué à rassembler, à trouver des œuvres passionnantes pour alimenter mon corpus.
Avec ce cycle, l’idée c’est vraiment de donner une autre vie à l’exposition, avec d’autres œuvres, et en poursuivant cette volonté d’interpréter et d’appréhender les productions réalisées à l’aide de l’IA selon un prisme historique très large.
Hier j’ai donné la première séance que j’avais axée justement sur la question des mythes que l’IA réactive, qu’elle suscite aussi, parce qu’il y a énormément de figures mythologiques qui permettent d’examiner les attentes auxquelles les IA sont supposées répondre et ça me permet de montrer comment, finalement, les IA répondent parfois à des rêves très anciens de l’humanité. Ce sont des obsessions qui, finalement, reviennent avec chaque nouvelle technologie. Ça m’a permis d’aborder des sujets aussi variés que Pygmalion et Galatée, le géant Talos ou la création, par le fameux peintre Zeuxis, de l’image d’Hélène de Troie. L’idée c’est vraiment aussi de pouvoir convoquer des œuvres qu’on n’a pas pu obtenir dans l’exposition pour des raisons parfois de prêts difficiles, je vous donne juste un exemple. Dans l’exposition, on avait toutes ces vitrines, dont je vous parlais tout à l’heure, qui étaient les capsules temporelles : on s’arrêtait sur une problématique spécifique qu’on cherchait à éclairer selon une perspective historique beaucoup plus large. Dans l’exposition, nous avions une pièce de Grégory Chatonsky, qui s’appelait La quatrième mémoire, dans laquelle, pour le dire rapidement, l’artiste essayait de mettre en place une sorte de tombeau posthume à l’heure de l’IA, avec l’idée que les IA proposent une forme de résurrection inédite dans ce qu’on appelle les espaces latents.

Jean-Philippe Clément : Via les deadbots ?

Ada Ackerman : Entre autres, exactement. Une survie au-delà de la limite du corps physique.

Jean-Philippe Clément : On met la conscience de quelqu’un vivant dans une IA pour qu’il continue de vivre, je traduis rapidement pour que tout le monde comprenne ce dont on parle.

Ada Ackerman : Peut-être pas la conscience, c’est un peu excessif, en tout cas tout ce que l’individu décédé a pu laisser comme traces écrites, visuelles, etc., qui vont pouvoir donner l’illusion qu’il continue à vivre à travers un avatar. Typiquement, dans cette salle, on aurait pu concevoir une capsule temporelle autour de ce désir de contourner la limite physique du corps et de la mort, on aurait donc pu potentiellement remonter jusqu’aux sarcophages égyptiens ou jusqu’aux portraits du Fayoum, ces portraits peints, extrêmement saisissants de réalisme, qu’on glissait sur les bandelettes du visage du défunt avec l’idée de lui assurer une permanence au-delà de la mort. C’est exactement le type de croisements et de correspondances que je développe dans ce cours.

Jean-Philippe Clément : Autre mythe dont on a parlé, je ne sais pas si l’on considère cela comme un mythe, en tout cas une autre figure dont vous m’avez parlé aussi en préparant, c’est le Turc mécanique [7]. L’avez-vous évoqué hier soir dans votre premier cours ?

Ada Ackerman : Tout à fait. Le Turc mécanique était une figure très importante pour nous dans l’exposition et, de façon générale, dans notre réflexion autour de l’IA. En fait, le Turc mécanique est une sorte de première fake news avant l’heure, puisque c’est un automate, joueur d’échecs, qui avait été inventé par un inventeur qui s’appelait von Kempelen. Nous sommes au au 18e siècle, c’était un joueur d’échecs qui fascinait les cours impériales parce qu’il gagnait très souvent, quasiment à tous les coups, cela semblait donc relever du prodige. En fait, il y avait un truc, évidemment, pas un Turc mais un truc : il y avait un compartiment dans lequel il y avait un nain, mais c’était un automate extrêmement bien conçu, c’est-à-dire qu’il y avait tout un système d’illusion optique qui faisait que quand on ouvrait les portes on ne voyait pas qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur, c’était un automate qui s’animait, qui pouvait même parler. Pendant très longtemps la supercherie a fonctionné, jusqu’à ce qu’on découvre comment elle fonctionnait. Pour nous, c’était vraiment l’allégorie parfaite de la fausse promesse de la magie technologique. D’une certaine façon, c’était déjà une boîte noire avant l’heure, les fameuses boîtes noires dont on parle tant autour des IA, et c’est un mythe qui continue à perdurer puisque quelqu’un comme Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, qu’on connaît bien pour les services de distribution en ligne, qu’on connaît moins pour un autre aspect sur lequel Amazon a été assez pionnier, c’est-à-dire le recrutement de travailleurs du clic, ces personnes qui sont sous-payées pour entraîner les IA et comment les entraînent-elles ? Elles annotent des textes, elles annotent des objets dans des images, elles modèrent parfois des contenus sur les réseaux sociaux, dans des conditions évidemment extrêmement précaires. D’ailleurs ces travailleurs du clic sont parfois soumis à des syndromes de stress post-traumatique parce qu’ils sont exposés en fait à la poubelle d’Internet, ils sont parfois exposés à des contenus très violents. Bref ! Amazon a été pionnier dans la mise en place de plateformes pour recruter des travailleurs du clic et comment s’appelle la plateforme mise en place par Amazon ? Le Amazon Mechanical Turk, c’est donc explicite !

Jean-Philippe Clément : Petit cynisme de monsieur Bezos.

Ada Ackerman : Exactement. Il faut faire passer le travail des humains pour les prouesses de la machine et, bien sûr, c’est une forme de magie technologique qui permet de rapporter beaucoup plus d’investissements que si on parlait des travailleurs du clic !

Jean-Philippe Clément : Le cycle parlera aussi, on n’a pas trop le temps de l’évoquer, des nombreuses façons de générer des images et de les exploiter, notamment pour les productions cinématographiques. Vous avez évoqué assez rapidement les conséquences des images contrefactuelles, générées, mais qui, du coup, participent un peu du brouillage entre ce qui est le vrai ou le faux maintenant pour tous les humains, avec toutes les références dont vous venez d’user déjà, cinématographiques potentiellement, artistiques et culturelles.
On se rapproche de la fin, Ada je suis désolé, cette émission va très vite, je voulais préciser les conditions d’inscription. Le cycle est déjà ouvert. Il y aura quatre cours, vous en avez déjà donné un, mais rassurez-vous, en fait ça se passe sur place et à distance, vous pouvez suivre le cours à distance en direct ou en replay et le replay dure jusqu’à fin décembre. Vous pouvez vous inscrire sur le Jeu de Paume.
Si vous deviez nous dire, finalement, ce que vous avez envie de montrer à cet auditoire qui va venir vous rejoindre dans ce cours, et puis une manière de conclure notre propos ce matin, qu’est-ce que vous avez absolument envie de partager avec ce cours ?

Ada Ackerman : Le fait de s’intéresser aux IA permet de revisiter l’histoire de l’art et surtout l’histoire des arts, je tiens à ce pluriel, d’une façon insoupçonnée. Loin de nous cantonner au strict contemporain, ça nous permet une véritable odyssée à travers les siècles et à travers les disciplines.

Jean-Philippe Clément : Merci pour cette conclusion, Ada Ackerman, et ce tour d’horizon ultra frustrant, mais tant mieux, parce que ça veut dire qu’il faut aller vous écouter dans les cours que vous donnez au Jeu de Paume. Merci beaucoup pour ce partage.

Ada Ackerman : Merci.

Jean-Philippe Clément : Et merci à vous chères auditeurices. Si cette émission vous a plu, n’hésitez pas à utiliser votre grand pouvoir. Likez, partagez, ça va stimuler l’algorithme et ça va nous laisser un peu plus de vues sur les réseaux. On reste sur 93.1 FM, sur Cause Commune, et on se dit à bientôt.