Animatrice : Merci à vous tous d’être venus aux Rencontres Primevère [1] jusque dans la salle lumière pour écouter la conférence intitulée « Humanité et Numérique » et merci à Servane Mouton d’être là.
La première chose que j’ai à vous dire c’est « mettez votre téléphone portable, s’il vous plaît, en mode avion, nous avons des personnes électrosensibles dans la salle ». C’est très important, exceptionnellement ce n’est pas juste éteindre son téléphone, c’est le mettre en mode avion et je vous remercie pour elles.
Servane Mouton est neurologue et neurophysiologiste. Elle est coauteur de l’ouvrage Humanité et numérique – Les liaisons dangereuses, aux éditions Apogée, que vous trouverez à la sortie, en vente, elle le dédicacera.
Servane Mouton est docteure en médecine et spécialiste en psychopathologie des apprentissages et elle s’intéresse particulièrement au neuro-développement et aux liens entre santé et environnement.
Je vous souhaite une bonne conférence et on se retrouve dans 45 minutes pour des questions.
Servane Mouton : Bonjour. Je suis mieux ici où vous voulez que je sois derrière le bureau ? C’est bien comme ça ? Ça me fait bizarre d’être sur une petite estrade.
Merci d’être venus un dimanche de printemps, vous enfermer dans une salle, même si elle s’appelle « lumière », elle est quand même un petit peu un petit peu sombre. Merci de m’accueillir et merci de m’avoir présentée.
Je suis en effet neurologue dans un cabinet. Je vais vous expliquer en deux mots, ce n’est pas le cœur du sujet, la façon dont j’ai été amenée à m’intéresser aux écrans et à leurs impacts, à l’usage du numérique plus globalement, sur la santé, un petit peu sur l’environnement même si c’est moins ma spécialité.
J’avais fait une formation sur les troubles des apprentissages scolaires, tout ce qui est dys, et ça correspondait aussi à un moment où je voyais autour de moi beaucoup d’enfants et d’ados passer beaucoup de temps sur leur téléphone ou sur leur tablette, etc., je me suis donc demandé ce que ça pouvait faire sur leurs cerveaux. J’ai posé plusieurs fois la question aux intervenants qu’on avait pendant notre formation et les réponses étaient très évasives, « on ne sait pas, il n’y a pas grand-chose, etc. ». Je suis quand même assez grande pour faire des recherches de mon côté. Dans nos études, on est formé à aller faire de la bibliographie et à aller regarder ce qui a été publié. En fait, je me suis rendu compte qu’il y avait énormément de publications sur le sujet depuis que la télé a diffusé dans les foyers, c’était les années 70 pour la télé et les premières études datent des années 90, en fait il y a beaucoup de publications sur le sujet. Je me suis donc lancée dans cette découverte de choses qui existaient déjà et ça m’a conduit à sortir du cerveau pour aller vers le corps plus généralement, même si je suis neurologue, je me suis quand même rendu compte que le cerveau n’était pas indépendant du reste du corps, que le côté sédentarité, vision, avait aussi une importance dans la vie quotidienne. Voilà. Pour vous dire que ça a été un petit peu le mélange de mes préoccupations professionnelles et de mon expérience dans la vie privée.
Ce qui m’a amenée en effet à coordonner ce livre – nous sommes 25 coauteurs et j’en ai coordonné la rédaction –, c’était l’idée de mettre à disposition du grand public un état des lieux des connaissances actuelles sur le plan scientifique, sur ce qui nous a semblé être des points importants en ce qui concerne l’usage du numérique. Ça balaye les sujets de santé, dont je vais vous parler aujourd’hui, langage, attention, l’exposition à des contenus inappropriés comme le porno, des choses comme ça. Également l’impact environnemental et puis, un petit peu, l’impact sur la société, notamment la place que ça peut avoir pouvoir pris dans l’éducation, dans l’enseignement. Comme je ne me sentais pas légitime de parler de tout cela, même s’il y a des choses que j’ai pu lire, j’ai demandé à 25 personnes de m’aider à parler de leur expertise dans ces différents domaines particuliers. Ça a donné ce livre.
Par la suite, j’ai été amenée à coprésider une commission, dont peut-être certains d’entre vous ont entendu parler. En début d’année dernière, notre président Emmanuel Macron, a mis en place une commission sur « Jeunes et écran ». Nous avons rendu le rapport [2] en avril de l’année dernière. Il semble qu’il y ait quelques frémissements, des choses qui bougent, mais, jusqu’à présent, c’est vrai qu’il ne s’est pas passé grand-chose, on pourra en reparler dans la discussion.
Voilà pour le brossage du tableau de ma petite personne.
Impacts sur le cerveau et le neuro-développement
Je vais commencer par parler des impacts sur le cerveau et le neuro-développement parce que c’est le sujet par lequel je suis rentrée, justement, sur cette question des écrans.
Avant de parler plus des écrans, je voudrais vous donner quelques bases de ce qui est la norme, de ce qui est l’‘idéal pour un cerveau en développement.
Vous redire ou vous dire que le cerveau se développe jusqu’à l’âge de 25 ans donc la phase de développement et de maturation cérébrale est très longue, ça ne s’arrête pas à l’adolescence, ça ne s’arrête même pas chez le jeune adulte, c’est vraiment un quart de siècle. Pendant cette phase, cette maturation s’accompagne d’une grande plasticité cérébrale, le cerveau va réagir à son environnement, les réseaux neuronaux vont se mettre en place sous l’influence et l’interaction avec l’environnement, et cette grande plasticité va de pair avec une grande vulnérabilité. C’est-à-dire que si l’environnement est adapté, répond aux besoins et n’agresse pas le cerveau, c’est l’idéal. Par contre, si l’environnement est inadapté ou apporte des stimulations ou des interactions qui sont délétères pour le cerveau, alors il va d’autant plus en payer le prix, beaucoup plus qu’un cerveau adulte qui est déjà arrivé à maturation.
L’autre notion importante c’est qu’il y a, au cours de cette phase de neurodéveloppement, ce qu’on appelle des périodes sensibles ou critiques, des périodes qui sont définies génétiquement, qui sont difficiles en fait à préciser. Je ne peux vous dire que de deux ans à quatre ans ça va être ça, de trois ans six ans c’est ça. C’est une espèce d’intrication avec des courbes en cloche, comme des courbes de Gauss, qui sont des périodes pendant lesquelles des fonctions vont devoir être acquises. Génétiquement le cerveau est préparé pour que, à ce moment-là, la fonction soit acquise au mieux et, si jamais on sort de cette fourchette temporelle, la fonction pourra encore être acquise, grâce à cette plasticité, mais les performances à terme seront probablement moins bonnes que si les conditions avaient été optimales au moment où la fonction était en train de se mettre en place.
Ces deux bases-là sont importantes : périodes sensibles et cette longue durée de maturation avec une plasticité importante et une grande vulnérabilité.
Pour bien se développer, le cerveau a besoin d’avoir des interactions, des stimulations qui soient riches, variées, qui mettent en branle tous les sens. On a toujours les cinq sens qui viennent à l’esprit et qu’on apprend à l’école – l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher et la vision –, mais il y en a d’autres qui sont aussi des sens : le sens de l’équilibre ; ne serait-ce que pour la sensibilité on a le toucher ; on a aussi la sensibilité au chaud, au froid, à la douleur ; le sens de position des membres dans l’espace ; et puis aussi les sens plus fins, le sens de l’autre, l’empathie, le fait d’interpréter les émotions, les mimiques des autres. Tout cela fait partie des apprentissages qui sont nécessaires pour qu’un petit humain devienne un grand humain, devienne un humain, tout simplement. Tout cela est particulièrement intense et dense pendant les premières années de vie et je mettrais un accent sur les six/sept premières années. Il y a la vie intra-utérine et ensuite, après la naissance, après l’accouchement, l’arrivée sur Terre. Les six/sept premières années sont particulièrement riches en apprentissages et puis, bien sûr, les années qui suivent aussi et l’adolescence, jusqu’à 18/19/20 ans, ce sont des périodes pendant lesquelles l’environnement joue un rôle déterminant, on pourra y revenir plusieurs fois.
Une fois qu’on a dit que l’environnement devait être riche, varié, mettre en place tous les sens, on peut commencer à parler des écrans en voyant tout de suite qu’ils ne répondent pas à ce besoin de variété et de stimulation multisensorielle d’un cerveau.
Un écran ce sont deux dimensions. Ce sont essentiellement des stimulations sonores et visuelles et voilà ! Il n’y a pas d’amour, il n’y a pas d’équilibre, il y a pas de texture, de goût, d’odeur, on ne met pas en bouche ou alors ça ne sert pas à grand-chose, en tout cas c’est toujours la même texture. Bref ! En fait, c’est très pauvre.
Et puis, d’un autre côté, c’est trop riche parce que les contenus qui sont délivrés par l’écran, en particulier les dessins animés ou différentes vidéos sur YouTube Kids et d’autres plateformes, vont trop vite pour le cerveau de l’enfant. La succession des images sur laquelle il n’a aucune prise en termes de rythme est beaucoup trop intense pour un cerveau en développement. Très rapidement, l’enfant arrive à être totalement saturé. Peut-être que certains d’entre vous ont observé qu’un enfant tout petit, qui est mis devant un écran, est très figé, il ne bouge pas pendant la période d’exposition et souvent, quand on l’enlève, il a une période d’incapacité à se concentrer, parfois de décharges très agressives, soit très actives ou de grosses frustrations, parce que, en fait, son cerveau a été bombardé d’informations, qu’il n’a pas la capacité de traiter tout ça, ça l’a fatigué et ensuite il gère comme il peut.
Les études viennent à l’appui de ce qu’on observe dans la vie quotidienne, ce que les pédiatres et médecins de PMI [Protection maternelle et infantile] et les orthophonistes observent en consultation. Les études sorties depuis les années 90 étaient plutôt à dire « jusqu’à l’âge de trois ans, l’exposition aux écrans a un effet délétère sur l’attention et le langage. » En fait, d’autres études ont été publiées depuis, ces cinq dernières années : dans la tranche d’enfants plus grands, quatre à six ans, elles montrent un effet délétère également sur l’attention et le langage dès de petites expositions quotidiennes, dès 30 minutes de temps d’écran par jour. En fait, ce n’est pas étonnant parce que cette fourchette des trois ans qu’on a beaucoup entendue, le « 3-6-9-12 » qui avait le mérite d’exister à un moment donné où on avait besoin de repères, ne repose pas sur des choses concrètes sur le plan du neuro-développement. Il y a bien plus un continuum sur les six/sept premières années, comme je vous disais tout à l’heure, qu’une frontière à trois ans qui n’est pas justifiée.
Donc sur l’attention, sur le langage, des petites expositions ont un effet délétère or l’attention et le langage vont être le socle de la construction intellectuelle de l’enfant pour toute sa vie. Attention et langage sont aussi ce qui va permettre la mémorisation, c’est ce qui va être le socle de tous les apprentissages à venir. Donc le message c’est : pas d’écran avant six ans, zéro en fait, et c’est le message qu’on essaye de porter. Je ne trahis pas de secret en disant qu’on est en train d’écrire un texte et que des sociétés savantes, des sociétés françaises, différentes instances que je ne citerai pas encore parce que ce n’est pas officiel, en tout cas de soignants, sont en train de rejoindre le soutien à ce texte pour faire passer ce message et faire changer les discours : pas d’écran avant six ans au lieu de pas d’écran avant trois ans.
Dans les années qui suivent, pour les plus grands, le temps d’exposition qui est choisi dans les études, en disant au-delà ça ne va pas et en deçà ça va, est souvent de deux heures. Deux heures d’écran à sept ans c’est totalement faramineux, c’est très artificiel, mais c’est pour des histoires de statistiques, d’analyse des résultats, etc. Disons que sur la tranche surtout des 10, 17/18 ans, ce qui ressort c’est que plus de deux heures d’écran par jour est associé à de moins bonnes performances attentionnelles et également à de moins bonnes performances scolaires. Deux heures, ça semble déjà pas mal, mais c’est tellement éloigné de ce que sont les pratiques aujourd’hui. Pour vous donner quelques chiffres, sachant que ces chiffres datent d’avant la pandémie Covid, donc d’avant les confinements, et qu’on sait que pendant cette pandémie les temps d’écran des enfants ont augmenté et ils n’ont pas diminué par la suite.
Avant le Covid, les enfants de deux ans/deux ans et demi passaient en moyenne, en France, une heure par jour devant un écran ; de trois ans et demi à cinq ans et demi, c’était autour de une heure et demie, sachant que d’autres études ont montré plutôt quasiment deux heures entre trois et six ans ; entre six et onze deux heures et demie, entre onze et quinze plutôt trois heures et demie et, au-delà de quinze ans, presque cinq heures. Quand on fait des enquêtes aujourd’hui, ce n’est pas très rigoureux sur le plan scientifique, on est souvent à cinq, six, voire sept heures par jour d’écran chez les adolescents, on ne parle que d’écrans récréatifs. Quand je vous dis que deux heures c’est délétère pour l’attention et les performances scolaires, on est on est bien au-delà de ça.
Les façons dont ça perturbe en particulier les capacités attentionnelles de concentration, donc aussi des apprentissages, encore une fois la mémorisation et les performances scolaires, sont multiples. Je vous ai parlé tout à l’heure de certains processus de mise en place des fonctions cérébrales, il y en a deux sur lesquels je m’appuie un petit peu, c’est l’attention et le système de récompense.
Peut-être d’abord le système de récompense parce qu’on en entend beaucoup parler et c’est vrai que c’est un peu la clé de notre fonctionnement, qui sous-tend d’ailleurs les processus de l’attention.br/>
Notre cerveau, globalement donc nous, nous sommes guidés par la recherche du plaisir, on va rechercher des stimulations, des stimuli qui vont permettre de stimuler le système de récompense, donc nous procurer une sensation de plaisir et vont faire que nous avons envie d’y revenir.
Deux circuits de récompense fonctionnent un petit peu en parallèle :
le circuit de récompense à court terme et le circuit de récompense à long terme. Typiquement les contenus qui sont apportés par les écrans, que ce soit les réseaux sociaux avec les likes, les jeux vidéo avec des stimulations très nombreuses qui se succèdent, vont stimuler le système de récompense à court terme. Il est très sensible aussi à la nouveauté. Le fait d’avoir des informations nouvelles en permanence, un contenu qui change en permanence, pour le cerveau c’est de la nouveauté, c’est hyper efficace pour capter ce système de récompense à court terme ;
le système de récompense à long terme, c’est plutôt en fin d’année il y a un examen super important, une audition super importante ou un match super important, on va donc travailler tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, toute l’année, pour aboutir à un résultat qui va nous faire très plaisir mais qui est différé.
Ces deux systèmes ont leur intérêt et vont fonctionner en parallèle, mais si on sursollicite, alors que le cerveau est en développement, le système de récompense à court terme, ça le renforce au détriment du système de récompense à long terme.
Dans les études, on manque un peu d’éléments très concrets sur des évaluations statistiques de cela chez les ados ou les jeunes adultes, mais, ce qui revient souvent dans les discussions que j’ai pu avoir notamment avec les enseignants, c’est la difficulté à motiver les élèves, avec une sorte de difficulté à trouver en eux-mêmes l’envie de faire quelque chose. Si on leur propose, si on les pousse à faire une activité, ils vont peut-être se lancer, mais il faut vraiment mobiliser beaucoup d’énergie pour les amener à faire une tâche qui demande de l’effort et c’est compréhensible. Quand je parle de l’activation du système de récompense à court terme par le biais d’un smartphone par exemple, c’est zéro effort : on est dans son lit ou sur un canapé, avec un truc dans la main, au moindre clic on a un système de récompense activé et c’est facile. Quand on l’utilise beaucoup, ça ne fait qu’entretenir cette facilité d’accès à des récompenses, encore une fois sans aucun effort, et ça rend d’autant plus difficile après la mobilisation d’un effort pour un plaisir un petit peu décalé.
Il y a cela et le deuxième truc c’est l’attention. Il y a aussi deux systèmes d’attention qui sont totalement coordonnés et nécessaires l’un et l’autre.
L’attention qu’on dit exogène ou automatique, qui est une attention qui est déclenchée, comme son nom l’indique, de façon automatique, par des stimuli de l’environnement. La nouveauté, je vous l’ai dit tout à l’heure, est extrêmement efficace pour activer ce système. Sur un écran ça va être aussi, pour un petit enfant, et c’est pour cela que ça marche bien, les mouvements rapides ou les contrastes colorés. Chez des adultes, ça va être des processus un petit peu plus raffinés, les likes en font partie, il y a plein de trucs, on pourra en parler après, il y a plein de processus qui permettent d’abord d’attirer l’attention et ensuite de la maintenir captive. C’est une attention qui est déclenchée sans aucun effort. Elle est en place assez tôt dans la vie. Dès ses premiers jours de vie, un tout petit nouveau-né, quand on claque dans les doigts ou quand on tape dans les mains à côté de lui, va essayer de tourner la tête, en tout cas de tourner le regard parce que, automatiquement, son attention va être dirigée vers ces stimuli.
L’autre type d’attention, c’est l’attention endogène ou volontaire ou dirigée, qu’on assimile finalement à la concentration, et qui demande un effort. Celle-ci n’est pas mise en place tout de suite, elle va demander du travail, la mise en route de cette fameuse plasticité neuronale qui permet que les réseaux se consolident, se structurent et fonctionnent correctement pour être efficaces. Un tout petit enfant c’est quelques secondes, après c’est quelques minutes et ça va augmenter au fur et à mesure des années quand on est dans de bonnes conditions, qu’on la sollicite régulièrement et qu’on ne sursollicite pas l’attention exogène, jusqu’à arriver peut-être à un maximum. Je pense que 55 minutes doit être le grand maximum pour un adulte qui a une bonne capacité de concentration, mais il faut quand même faire des pauses régulièrement parce qu’on sature aussi à un moment donné dans les tâches qui demandent une grande exigence de concentration.
À nouveau les écrans sont un petit peu des caricatures de la simulation de l’attention exogène. Ce sont des mouvements rapides, c’est un enchaînement d’images, des nouveautés parce que chaque image est une nouveauté et ça s’enchaîne rapidement, souvent des sons qui s’associent à ces images, des petits popups. Bref ! C’est de l’attention automatique, aucun effort. Un enfant qui est devant un écran n’est pas concentré sur un écran, c’est souvent l’illusion qu’ont certains parents qui sont simplement, en général, mal informés, ils ne sont pas systématiquement mal intentionnés, mais ils sont mal informés. Ils ont l’impression que leur enfant de deux/trois/quatre ans a des capacités de concentration hors du commun parce qu’il arrive à rester une heure, une heure et demie sur un dessin animé ou sur une vidéo quelle qu’elle soit. C’est évidemment une illusion. Il n’est pas concentré, il est happé, capturé, il ne peut pas sortir de cette captation de l’attention.
Si jamais, au moment où l’attention endogène, la concentration, est en train de se mettre en place, on bombarde le cerveau avec des stimuli qui ne sollicitent que l’attention exogène, on compromet, à terme, les capacités de concentration de l’enfant et de l’adolescent.
Concernant l’attention il y a un truc qui est, pour le coup, totalement non discuté, consensuel, c’est le multitâche, l’effet du multitâche sur les performances et les capacités attentionnelles. Le multitâche est une bombe dans la concentration. Il est assez classique de dire qu’un enfant, un ado qui fait ses devoirs sur un ordinateur, a de grandes chances ou de grands risques d’avoir en même temps ouvert un truc de jeux vidéo, un truc de chat et un truc de musique, des choses comme ça, forcément il ne peut passer que d’une tâche à l’autre puisqu’on ne peut pas faire simultanément plusieurs tâches qui demandent de la concentration. On se concentre sur une, on passe à une autre, donc on se concentre sur la deuxième, si on revient sur la première il faut se concentrer à nouveau et ce multitâche est délétère pour la concentration, du coup pour les performances. Voilà pour le multitâche.
L’autre truc par lequel les écrans ont un effet sur tout ce qui est attention, apprentissage et neuro-développement, j’y reviendrai un petit peu après, c’est via le problème de sommeil. Les écrans, je le détaillerai juste après, ont des effets délétères sur le sommeil pour plusieurs raisons, or le sommeil est un des piliers des apprentissages, en particulier concernant les capacités de concentration et les capacités attentionnelles le lendemain et aussi les capacités de mémorisation. Voilà sur l’attention.
L’autre truc que je voudrais souligner, parfois j’essaye de commencer par là, mais là je ne l’ai pas fait, il y a bien sûr l’effet que l’écran a directement sur l’enfant quand il y est exposé, mais il y a aussi quelque chose qui est vraiment en train d’émerger dans la littérature scientifique, comme on l’appelle, qui est ce qu’on appelle des technoférences, c’est-à-dire des interférences dans la relation parents/enfant induites par l’usage que fait le parent de l’écran en présence de l’enfant. L’enfant n’est pas directement opposé, mais la relation qu’il a avec son parent, ou la figure parentale, est perturbée parce que l’adulte utilise l’écran lorsqu’il est en relation avec l’enfant.
Chez les petits, chez les moins de cinq ans, on revient sur ces cinq/six premières années, ça a des effets délétères sur le langage, sur les capacités langagières, également sur les capacités de régulation des émotions et sur ce qu’on appelle les compétences socio-relationnelles, ce qui n’est pas étonnant en fait.
La technoférence la plus ancienne était le fait de laisser une télévision allumée dans la pièce dans laquelle on évolue, en particulier pendant les repas. Depuis 30 ans, on sait que laisser une télévision allumée pendant les repas a un effet délétère sur l’acquisition du langage, tout simplement parce que ça diminue les interactions verbales pendant des moments partagés et comme l’enfant, surtout quand il construit le langage, a besoin de ce bain de langage extrêmement riche, à un moment qui est clé, à un moment où il est en train d’enrichir son vocabulaire, si c’est répété ça finit par impacter ses compétences.
Les enfants plus grands, les moyens et les plus grands ados, ont encore besoin de leurs parents, ça peut être plus conflictuel, ça peut être une relation différente, mais ils ont aussi besoin de l’interaction avec leurs parents et, chez eux, les technoférences vont plutôt se manifester par un mal-être, donc plutôt sur la santé mentale, qui passe par l’altération de la relation entre le parent et l’enfant. L’enfant peut avoir l’impression, finalement, d’être moins essentiel, moins important, puisqu’il passe après l’outil numérique qui va solliciter et capter l’attention de son parent.
L’autre chose, quand on parle de l’usage que fait le parent, c’est bien sûr l’exemplarité. Un enfant qui évolue dans un environnement où, à tout moment, son parent est sur l’écran, éventuellement répond aux sollicitations ou en émet pendant les repas, à l’heure du coucher, pendant les jeux, etc., va grandir avec la notion qu’avoir un écran avec soi en permanence, c’est la norme. Ce n’est pas une histoire de juger ou ne pas juger, en tout cas ça questionne aussi la relation avec l’autre, à l’autre, la relation à l’environnement, quel est le modèle qu’on veut montrer à nos enfants. En tout cas, c’est quelque chose qu’ils vont intégrer pour leur vie future.
Ça c’est pour le côté neuro-développement, peut-être y a-t-il des choses que j’oublie de vous dire, j’y reviendrai dans la discussion. Je voulais qu’il y ait vraiment du temps d’échange parce que c’est important.
Impacts sur la santé physique
Les autres choses, en fait, concernent la santé physique. On pourra en reparler dans la discussion.
Il y a parfois des controverses, en tout cas des personnes qui remettent en cause les faits, notamment chez les moins de six ans, sur l’exposition des enfants aux écrans, en disant que les études montrent des associations et pas des relations causales. C’est l’éternel débat entre le temps de la science et le temps de la santé, ce qui a conduit à ce qu’on légifère sur le tabac dans les années 90 et non pas dans les années 60 quand on savait déjà que c’était cancérigène et addictif. Est-ce que, à un moment donné, quand on a suffisamment d’éléments, de terrain et d’études qui montrent une association négative et quelques études qui montrent quand même une relation causale, puisque ce sont des études qui font du suivi dans le temps et qui montrent un effet délétère différé, qui sont en faveur de cette causalité, quand tout va dans le même sens, j’ai envie de dire peu importe s’il y a des voix qui disent « oui, mais peut-être que ce n’est qu’associations, qu’il y a d’autres facteurs qui jouent. » Oui, il y a d’autres facteurs qui jouent, mais alors qu’on applique le principe de précaution : qu’a à perdre un enfant à ne pas être exposé à un écran avant d’âge de six/sept ans ? Probablement rien. Qu’a-t-il à gagner à ne pas être devant ? Beaucoup dans son exploration du monde et dans les interactions. En tout cas, mon message est sans équivoque : pour moi l’enfant n’a pas besoin d’écran jusqu’à six/sept ans, au contraire ça peut lui nuire, donc abritons-le de ce risque-là.
Sur la santé physique, les trois choses qui sont compromises, c’est l’activité physique, le fait que ça favorise la sédentarité, la vision et le sommeil.
Pour les cohortes de population de moins de 18 ans, le temps passé devant les écrans est le baromètre le plus souvent utilisé pour évaluer la sédentarité. La sédentarité est un facteur de risque cardiovasculaire au même titre que l’hypertension artérielle, le diabète, le cholestérol. Ça favorise les infarctus du myocarde, les AVC, les maladies des artères des jambes ; ça favorise aussi le surpoids, l’obésité et le diabète qui eux-mêmes sont des facteurs de risque cardiovasculaire.
L’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, une agence d’évaluation des risques, un truc tout à fait institutionnel, national, dans une étude qui date de 2016, avec une prolongation pour les 18 ans en 2020, concluait avec une petite phrase : « Nous alertons les pouvoirs publics – donc en 2020. Il est inhabituel que dans une étude d’évaluation des risques, telle qu’en fait l’Agence, nous aboutissions à la conclusion que près de 50 % de la population étudiée est à risque sanitaire élevé. » Cette étude concernait la sédentarité et l’inactivité physique des moins de 18 ans. C’est juste énorme ! Et depuis, les usages n’ont fait qu’augmenter.
La deuxième chose, le sommeil. J’ai presque réappris – pas presque –, j’ai réappris en travaillant sur les écrans, que le sommeil est un pilier de notre santé, que c’est un peu un des gardiens de notre bonne santé globale– mentale, physique –, et des apprentissages aussi, je m’en souvenais. La dette chronique de sommeil favorise à nouveau les maladies cardiovasculaires, le surpoids, l’obésité, ça favorise aussi certains cancers, ça favorise les infections, les accidents bien sûr, certaines maladies dégénératives comme la maladie d’Alzheimer, bref, globalement la santé. Or, les écrans agissent comme des perturbateurs du sommeil de différentes façons. D’abord en particulier lorsqu’ils sont utilisés le soir, dans l’heure qui précède l’endormissement et chez l’enfant, la période un petit peu à risque est plus longue, c’est déjà après 17 heures, c’est ce qu’on considère à peu près, les heures de fin d’après-midi. Cette exposition aux écrans, via la richesse en bleu que délivre la lumière émise par les écrans, va perturber la sécrétion d’une hormone qui s’appelle la mélatonine qui rythme nos cycles veille-sommeil. Quand on est exposé à ce type de lumière, ce pic de mélatonine va se décaler et on va s’endormir plus tard. Comme généralement, le lendemain matin le réveil sonne à la même heure, on va être, si ça se répète, en dette chronique de sommeil et ça favorise tout ce que je vous ai dit avant.
La deuxième façon dont ils agissent, c’est qu’on a tendance, quand on est sur nos écrans, à perdre la notion du temps et à passer plus de temps que ce qu’on avait prévu de passer dessus, donc à se coucher plus tard si c’est le soir, à s’endormir plus tard.
La troisième, c’est en fonction du contenu. Si ce sont des contenus excitants, des séries, des films, des jeux vidéo qui vont plutôt stimuler l’éveil, on n’est pas dans des conditions pour s’endormir facilement une fois qu’on les éteint.
Ces trois façons d’action des écrans concourent à perturber et la qualité et la quantité du sommeil.
La troisième chose, c’est la vision, avec quelques notions importantes, un peu comme pour le cerveau. Les enfants ne sont pas des petits adultes, les enfants sont des enfants dont le corps est en train de mûrir, de maturer et de grandir et qui a des caractéristiques différentes de celles des adultes. L’œil, en particulier, se développe jusqu’à l’âge de 15/16 ans, à peu près, et, pendant les six/huit premières années de vie, le cristallin, une petite lentille qui laisse passer la lumière jusqu’à la rétine, est pratiquement transparent, il laisse donc passer toute la lumière en particulier toute la lumière bleue. Or cette lumière bleue et cette richesse en bleu de la lumière émise par les écrans, par rapport au rouge, va favoriser le développement de la myopie et peut également être toxique pour les cellules de la rétine. L’œil de l’enfant, jusqu’à six/huit ans, est particulièrement vulnérable à cette toxicité de la lumière bleue et à cet effet délétère qui favorise la myopie. Après, jusqu’à l’âge de 13/14 ans, il reste vulnérable parce que la transparence est beaucoup moindre que celle d’un adulte. Au-delà de 14/15 ans, ça commence à ressembler plus à ce que ce sera à l’âge adulte, l’œil est mieux protégé et puis l’œil agrandit, donc le risque de myopie est aussi moindre. Cela conduit à revenir à la préconisation de pas d’écran avant six ans du point de vue cérébral mais aussi du point de vue visuel.
Après, théoriquement, il faudrait limiter à deux heures grand maximum, jusqu’à 13/14 ans, le temps d’exposition aux écrans, ne serait-ce que du point de vue visuel.
Au niveau épidémiologique, il y a, aujourd’hui, une épidémie de myopie dans le monde. On estime qu’en 2050 plus de la moitié de la population mondiale sera myope. Ça pose de vrais problèmes de santé publique et, à l’échelle individuelle, ça peut être plus que problématique parce que la myopie forte de l’enfant expose à des complications graves de quasi-cécité à l’âge adulte, donc de perte d’autonomie, de perte d’indépendance sur le plan professionnel, ce sont de vrais enjeux.
En France, on est « en retard », entre guillemets, par rapport aux pays asiatiques. Certains pays asiatiques sont à plus de 90 % de myopes chez les 15/19 ans aujourd’hui, par exemple, ce qui conduit à des aménagements des locaux.
Je vous ai expliqué qu’avec les écrans il y a le côté lumière bleue.
Le deuxième truc, probablement le plus important, c’est le manque d’exposition à la lumière naturelle dont l’œil a besoin pour bien se développer. Comme les activités sur écran se font majoritairement en intérieur, elles se font au détriment d’activités en extérieur, et s’il n’y a pas au minimum, et c’est un minimum, deux heures d’exposition à la lumière naturelle par jour, la myopie est favorisée.
La troisième chose, c’est que ça sursollicite la vision de près.
Voilà pour les effets sur la santé physique.
Enjeux de santé publique
On peut déjà se dire qu’il y a un vrai enjeu de santé publique à court, moyen, long terme. Sur tous les plans, la santé est vraiment mise en jeu. Je suis neurologue pour des adultes, mais je mets le paquet et je m’intéresse beaucoup à ce sujet avec, comme objectif, de faire changer les pratiques chez les plus jeunes, parce que ce sont eux qui vont payer le plus cher les conséquences d’un mésusage des écrans, parce que leur santé, leur capital santé est en train de se construire, et aussi parce que les habitudes qu’ils auront prises en étant enfants ou adolescents, ont de fortes chances ou de forts risques, c’est selon, de perdurer à l’âge adulte. Il est donc vraiment important de transmettre ces notions aux parents, parce que les enfants, jusqu’à quand même dix/onze ans, sont vraiment théoriquement sous l’autorité et la responsabilité parentale, après, ils vont petit à petit s’émanciper. Il y a quand même une vraie responsabilité des parents, mais il faut aussi qu’ils aient des bonnes informations pour agir et ajuster les pratiques.
Un petit mot sur la santé mentale.
La dette chronique de sommeil favorise aussi l’anxiété et la dépression. On parle beaucoup, dans les médias, depuis quelques mois, du rôle des réseaux sociaux sur l’altération de la santé mentale des jeunes, des plus jeunes, on voit quand même qu’elle est un peu en chute depuis 10/15 ans chez les moins de 25 ans. Les réseaux sociaux sont pointés du doigt. Il est évident que ce n’est pas la seule cause d’altération de la santé mentale, il y a plein de raisons de se trouver triste ou inquiet par rapport au travail, par rapport à l’écologie, par rapport à la sécurité, il y a beaucoup d’éléments d’anxiété, néanmoins les réseaux sociaux et les écrans en général jouent un rôle par leurs effets sur le sommeil.
Pour parler plus des réseaux sociaux, il ressort d’une littérature qui est très abondante – ce n’est pas Baudelaire, ce sont des articles scientifiques – que les réseaux sociaux sont impliqués parce qu’ils peuvent altérer la santé mentale, en particulier chez des populations qui sont vulnérables. Le problème c’est qu’on met, sous le terme de vulnérabilité, un peu tout et pas n’importe quoi. C’est-à-dire le fait d’appartenir à un niveau socio-économique défavorisé, le fait d’avoir une orientation sexuelle on va dire minoritaire, le fait d’être dans une période de vie compliquée – une rupture des parents, une rupture sentimentale, un échec scolaire –, un moment compliqué de la vie. Le réseau social et ses contenus, quand il arrive à ce moment-là, peut être le début d’une spirale descendante, puisque le principe des algorithmes n’est pas de faire du mal, ils n’en ont rien à faire, ils n’ont aucune éthique, et on peut y revenir, ni positive, ni négative, ils ont zéro éthique, mais ils vont proposer des contenus qui nous plaisent. Si on a regardé trois contenus qui parlent de la tristesse qu’on ressent quand on vient de rompre avec son copain ou sa copine, ça va nous proposer d’autres contenus. Pour une étude, Amnesty International avait créé des faux profils d’ados sur TikTok avec ce type de vécu, et, en 20 minutes, on leur proposait des moyens de se suicider en expliquant que c’était ça la libération, qu’il fallait y aller. C’était sur TikTok, mais TikTok ou un autre se fichent du bien-être, ce n’est pas la question, ils n’ont pas délibérément conçu un algorithme qui allait tirer les jeunes et les usagers vers le bas, aucune importance. Par contre, ce qui lui « plaisait » à ce moment-là, entre guillemets, ce qu’il recherchait, c’était des contenus sur ce sujet-là, donc on lui en produit et on lui en produit plein. Ça enferme dans ce qu’on appelle une bulle de filtre qui peut être morbide, délétère.
Ça ressort pour ce type de contexte, ça ressort aussi pour les troubles du comportement alimentaire, en particulier l’anorexie et la boulimie, aussi pour la dysmorphophobie, l’obsession du corps, entre guillemets, « parfait », les images sont retouchées donc ça diffuse des idéaux physiques qui sont très décalés de la réalité et souvent de la réalité de la personne. Ce côté dysmorphophobie, c’était plus chez les filles jusqu’à il y a peu de temps et maintenant, chez les garçons aussi on voit apparaître, depuis quelques années, une peu cette mode des salles de sport avec la musculation, le fait d’avoir un corps physiquement sculpté, on va dire, et, à priori, ce sont vraiment les réseaux sociaux qui sont des contributeurs de cette mode.
Et puis les scarifications, les automutilations aussi.
Après, sur le côté sentimental, il y a aussi la question du cyber-harcèlement dont il est difficile d’estimer la proportion. Dans les études, les enquêtes, ça va de 5 à 10 % d’enfants qui déclarent avoir été cyberharcelés jusqu’à, dans certaines enquêtes, 60 % d’enfants qui disent avoir au moins une fois reçu un message ou été victimes d’un comportement de type cyberharcèlement. L’estimation de la fréquence est difficile, en tout cas ça a conduit à des actions, je crois, dans tous les établissements scolaires, y compris avec des policiers qui interviennent, les pédagogues qui se mobilisent pour qu’il y ait un système d’écoute et de réaction quand il y a ces types de comportement qui sont devenus monnaie courante. Bien sûr, le harcèlement existait avant que les téléphones existent, mais le cyberharcèlement est plus grave que le harcèlement, il a des conséquences plus sévères parce qu’il fait exploser toutes les frontières : les frontières temporelles – il n’y a plus de lieu de refuge –, les frontières géographiques – ça sort de la classe, de l’établissement scolaire, parfois même de la ville – et puis, dans le temporel, il y a aussi les traces qui sont quasiment définitives. Bien sûr, on peut demander l’effacement des images qui ont été compromettantes, mais comment savoir si elles ont toutes été effacées quand elles ont circulé sur 200 smartphones à un moment donné. On le sait, psychologiquement les effets sont beaucoup plus marqués.
Voilà pour le côté sentimental.
Effets sur l’environnement
Il y a l’effet sur l’environnement qui n’est vraiment pas mon champ d’expertise, c’est certain, qui est traité dans le livre par des gens dont c’est le métier. C’est quelque chose que je n’avais pas imaginé, peut-être que je ne m’étais pas posé la question quand j’ai commencé à travailler sur « cerveau et écrans ».
Quand on ne parle que des technologies de l’information et de la communication, on estime que le numérique est responsable de 3 à 4 % des émissions de gaz à effet de serre, ce qui est à peu près l’équivalent du trafic aérien, et cela progresse de 6 % par an. Un des problèmes, c’est probablement que c’est un secteur en forte croissance, donc dont les effets et les impacts environnementaux sont en forte croissance aussi, ce qui nous ferait sortir totalement de l’accord de Paris sur le climat sur ce secteur-là. D’autres en sont sortis ! Bref ! Il y en a quelques-uns qui s’en fichent complètement. En tout cas, ça nous fait sortir des objectifs qu’on est censé avoir signés et l’arrivée de l’intelligence artificielle fait exploser encore ces prévisions. Ces prévisions-là étaient faites avec le numérique classique. Avec l’intelligence artificielle, on manque un peu d’études de prospective, il y en a qui vont sortir prochainement ; je sais que The Shift Project travaille là-dessus, ils ont rendu un rapport intermédiaire en mars, mais le rapport définitif [3] sera rendu, je crois, juste avant l’été. Un autre rapport dont j’ai oublié le nom, il me reviendra peut-être, estime que pour répondre simplement à l’alimentation électrique des centres de données qui seront mis à disposition pour l’intelligence artificielle uniquement – parce qu’il faudra d’autres centres de données, ceux qui existent aujourd’hui ne répondent pas aux besoins de l’intelligence artificielle –, ce serait l’équivalent de la consommation électrique de l’Europe aujourd’hui à l’horizon 2050. En réalité, on sait que c’est insoutenable, on le sait, mais les discours ambiants mettent ça de côté pour continuer à diffuser cette technologie lucrative, etc., mais ce sont des œillères totalement incompréhensibles. Quand on regarde les chiffres, ça n’est pas possible !
Il y a bien sûr ce clivage à nouveau Nord-Sud : nous sommes les pays usagers, riches, qui « profitons », entre guillemets, des usages du numérique, même si on voit bien que sur nos gamins ce n’est quand même pas génial. De l’autre côté, c’est dans les pays plutôt émergents qu’on va chercher les ressources, les métaux en particulier, qui permettent la fabrication de ces outils numériques dans des conditions déplorables sur le plan de la sécurité au travail on va dire. Je pense en particulier à la République démocratique du Congo d’où proviennent la plupart des métaux qui sont dans nos smartphones et différents outils numériques, un pays dans lequel les conflits armés font rage depuis une trentaine d’années, l’ONU estime à un six millions de morts, c’est une estimation. Ce sont des centaines de milliers de femmes et de fillettes violées, mutilées sexuellement, etc., c’est abominable, avec des conflits qui sont superposés aux lieux d’extraction des métaux.
L’industrie numérique n’est pas la seule à avoir besoin de métaux, c’est évident, mais comme, encore une fois, elle est ce système à très forte croissance, elle a son rôle à jouer. La République démocratique du Congo a d’ailleurs porté plainte contre Apple [4] en décembre dernier, pour complicité de crimes de guerre, blanchiment d’argent, achat de métaux provenant de zones de conflit, et un quatrième chef d’accusation que j’ai oublié, à suivre, mais pour dire que c’est une réalité. Bien sûr, des ONG s’intéressent à ce qui se passe sur le terrain. Un bouquin qui s’appelle Barbarie numérique - Une autre histoire du monde connecté, qui a été écrit par Fabien Lebrun uniquement sur ce sujet, qu’il faut lire en étant bien entouré affectivement et en allant se ressourcer régulièrement, ne peut pas laisser indifférent et vraiment regarder nos outils d’une autre façon, peut-être avec une petite pointe de culpabilité dont, en tout cas, je n’arrive pas à me défaire parce que, quoi que je dise, j’en ai dans les mains et j’ai du sang sur les mains parce que je les utilise. Aujourd’hui, notre vie est organisée autour de ça. Peut-être y a-t-il une réflexion à avoir sur comment faire autrement. Quand je dis ça, on me dit que c’est la société capitaliste dans laquelle on évolue, c’est comme ça, c’est pareil avec le textile, avec tout ça, c’est vrai. Mais mon objet de travail c’est le numérique, et vu la façon don il a le vent en poupe avec en plus l’intelligence artificielle qui arrive, je continue à penser qu’il faut vraiment sensibiliser sur ces enjeux autour du numérique, qui sont : santé pour nos enfants ici, santé pour les enfants d’où proviennent les substances qui sont nécessaires à leur construction, que c’est un tout et, pour comprendre les enjeux, il faut vraiment avoir cette vision globale, c’est ce qui donne vraiment l’envie d’agir.
Merci.
[Applaudissements]
Questions du public et réponses
Animatrice : Merci Servane pour cette conférence. Je ne vous ai pas dit que la conférence est enregistrée et que vous pourrez la retrouver sur le site du Salon Primevère dans une quinzaine de jours si tout va bien.
On va donc maintenant passer aux questions. Selon le nombre de questions, on peut éventuellement les grouper, on verra peut-être plus tard. J’attends vos premières questions.
Public : Merci beaucoup. Je pense que vous avez omis l’ouïe dans les atteintes, parce que beaucoup de gens écoutent, beaucoup de jeunes écoutent très fort, donc l’ouïe aussi est atteinte par cette utilisation des smartphones et autres.
Servane Mouton : En effet, il peut y avoir l’ouïe et ce que je n’ai pas du tout cité, ce n’est pas dans le bouquin, pourtant c’est un gros champ, c’est tout ce qui est troubles posturaux en lien avec le fait d’être assis, mal assis, beaucoup assis, beaucoup couché, avec des déformations rachidiennes, avec des douleurs, des tendinites. Les tendinites ne sont pas des choses graves, mais c’est perturbant. Tous ces troubles musculo-squelettiques en lien avec une utilisation inappropriée et aussi la diminution de l’activité physique. Il y a la sédentarité et il y a aussi le fait que ces activités sur écran viennent en compétition avec d’autres activités, puisque les journées, malgré tout, ne sont pas extensibles, notamment avec les activités physiques. On voit chez les plus jeunes – je n’ai pas les tranches d’âge en tête, je suis désolée –, mais la génération actuelle, les moins de 20 ans ont une perte des capacités cardiovasculaires, des capacités cardiaques, d’à peu près 30 % par rapport à il y a une trentaine d’années et c’est directement lié à la diminution des activités physiques de niveau modéré ou soutenu donc le sport.
Un truc dont je n’ai pas parlé mais qui me hérisse, c’est tout le foin qu’on fait autour du e-sport. On a quand même réussi à appeler sport des activités de jeux vidéo, ce qui n’a absolument rien de sportif. Je crois qu’il y a 24 joueurs professionnels en France qui, clairement, ont une hygiène de vie irréprochable. Pour être hyper concentrés sur leur truc, être performants, il faut qu’ils aient un bon sommeil, une bonne activité physique, une bonne alimentation, etc. Mais la grande majorité des joueurs de jeux vidéo dort mal, mange mal, ne bouge pas, etc. Appeler ça du sport et le pousser financièrement dans les MJC et dans les associations sportives communales, parce que c’est une réalité, c’est intégré dans les activités sportives maintenant, c’est à se taper la tête contre les murs, non, je me ferais trop mal à la tête, en tout cas à taper fort sur la table parce que c’est inadmissible.
J’ai repris la parole, je suis désolée. Vos questions maintenant.
Public : J’ai une question, juste pour savoir, par rapport à vos recherches, est-ce qu’il y a un impact du numérique – j’imagine que oui – aussi sur l’imagination et le processus créatif, notamment chez les enfants.
Servane Mouton : J’avoue que je n’ai pas de références à vous donner là-dessus, il faudrait que je cherche, c’est un sujet sur lequel j’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé de méta-analyses, des trucs qui me permettraient d’avoir un discours clair. De toute façon, si on touche au langage, à l’attention, donc à la façon de penser le monde et de le réfléchir, on assomme, on éteint quelque chose qui est de l’ordre intrinsèque de notre humanité, qui fait cette créativité. C’est probablement aussi une histoire de mesure.
Tout à l’heure, je n’ai pas dit que cette exposition excessive aux écrans est beaucoup plus importante dans les milieux socio-économiques défavorisés, c’est un nouveau facteur d’inégalité, il y avait la malbouffe, il y avait le manque de sommeil, il y avait plein de choses, les écrans en font partie. C’est sûr que sur un enfant qui est dans un environnement où, peut-être, il regarde les écrans une heure trois fois par semaine, mais qui a des parents qui lui font faire du sport, écouter de la musique, faire du dessin, avec lesquels il discute, etc., on ne verra probablement pas beaucoup d’effets. Peut-être qu’il fera des trucs moins bien, d’une certaine façon, que ce qu’il aurait fait si jamais il n’avait pas eu tous ces écrans petit, mais il y aura une telle richesse d’activités à côté que ça sera en partie compensé. Si, peut-être, 10 % de la population générale est préservée et 80/90 % subit cette exposition inappropriée, la créativité globale, sociétale, se trouve diminuée.
Quand on nous oppose que les effets des écrans sur le plan cognitif seraient faibles, c’était la communication qui avait été faite autour de la cohorte ELFE [Étude Longitudinale Française depuis l’Enfance] dont vous avez entendu parler en août l’année dernière ; ELFE est une cohorte d’enfants qui sont nés en 2011, qui sont suivis en France sur plein de paramètres dont les écrans, la cognition, etc., le développement intellectuel. La com’ que l’Inserm [nstitut national de la santé et de la recherche médicale] avait faite autour de ça m’avait franchement agacée, parce qu’on disait « il n’y a pas que le temps d’écran qui compte, ce sont aussi les conditions. », disant dans leur étude, ce qui est vrai, qu’un enfant qui a une bonne qualité de sommeil, une bonne qualité d’interaction avec ses parents, aura moins d’effets délétères de l’exposition aux écrans que celui qui dort mal et qui n’a pas d’interaction avec ses parents. C’est évident que des facteurs qui sont bons pour le développement vont compenser en partie ce qui n’est pas bon, mais ça ne rend pas l’écran bon pour autant. D’autant que lui-même altère la relation parents/enfant et altère le sommeil.
À cette échelle populationnelle, quand on parle d’épidémiologie, un petit effet va se transformer en gros effets à l’échelle collective et c’est ce que vous dites. Si un petit décalage se fait vers le haut, tout va bien ! Mais si c’est vers le bas, c’est toute la courbe de Gauss qui se décale, donc les extrêmes aussi se décalent. Les extrêmes, formidable, sont moins bons, les extrêmes, pas formidable, rentrent dans le pathologique encore plus bas et toute la courbe se déplace vers le bas. C’est donc toute une population qui est plutôt tirée vers le bas et ce n’est pas anodin !
Public : Merci.
Public : Il y a le facteur temps, je l’ai mesuré en tant qu’enseignant. On avait fait une pause à certains moments et on s’était posé la question : comment on se comporte, notamment par rapport aux smartphones ? Ils avaient admis, un certain temps, que toute cette partie qui était consacrée à regarder des jeux ou à jouer avec des copains était perdue pour l’acquisition de connaissances qui avait été vues peut-être dans le cours précédent et pour lesquelles l’enseignant avait demandé « essayez de reprendre chez vous ». C’était du temps qui n’était plus possible pour eux, il fallait manger, dormir. Quand les parents étaient intelligents, peut-être qu’ils retiraient le smartphone, mais, pour certains, il y avait aussi le smartphone avant de dormir. Le lendemain, on récupérait des gens qui n’avaient même pas besoin de prendre du cannabis !
Public : Merci. J’aurais bien sûr une question sur les ondes. Si vous venez sur le stand de Ly’Ondes [Association des électrosensibles du Rhône], vous pourrez regarder un flyer édité par POEM26 [Prévention des Ondes Électromagnétiques], qui est une association d’électro-hypersensibles de la Drôme, vous verrez l’indice de pénétration des ondes dans le cerveau des enfants par rapport au cerveau d’un adulte. On parle des écrans, de la vision, de l’ouïe, etc., mais il ne faut pas oublier aussi l’impact sur les organes internes différents et variés, notamment le cerveau. Je voulais savoir si vous aviez des informations sur ce point.
Servane Mouton : Il y a deux chapitres sur le sujet dans le livre, que je n’ai pas traités parce que c’est probablement le sujet sur lequel je suis le moins à l’aise, celui qui l’a traité c’est un monsieur qui s’appelle David Gee, un Anglais assez incroyable, il doit avoir 75 ans maintenant, qui a travaillé pendant longtemps à l’Agence européenne pour l’environnement. Il y avait notamment coordonné deux ouvrages, qui regroupent les compétences d’une centaine de scientifiques, je crois, qui retraçait l’histoire des grandes affaires de santé publique du siècle dernier, du 20e siècle, donc l’amiante, le tabac, les pesticides, les œstrogènes, simplement des substances. Son dernier travail, avant d’arrêter mais en fait il n’arrête pas vraiment, ce sont les radiations électromagnétiques [5] avec beaucoup de controverses autour de ça. Néanmoins ce qui semble ressortir, qui a quand même conduit à la classification par le Centre international de recherche contre le cancer, c’est l’effet potentiellement cancérigène : les rayonnements électromagnétiques sont reconnus comme des cancérigènes possibles et puis possiblement aussi sur la diminution de la fertilité masculine.
L’électro-hypersensibilité, ce sont beaucoup des symptômes très variés, je suis très mauvaise sur ce sujet-là. Ça fait aussi partie des choses qui sont, je crois, reconnues par l’Anses, qui avait fait un rapport sur ce sujet-là, qui a conduit à des réglementations et des ajustements notamment dans le milieu professionnel. C’est un domaine qui, même s’il est pas si ancien que ça, reste quand même un petit peu émergent et suscite toujours autant de controverses et de discussions dans le milieu scientifique entre des gens qui ont les mêmes CV et qui ne sont pas d’accord. Je ne suis pas capable de trancher là-dessus, je n’ai simplement pas les compétences scientifiques. Je ne peux que vous dire que ce qui émerge de façon reconnue c’est le côté cancérigène possible, ce qui n’est quand même pas totalement anodin, et puis le côté sur la fertilité masculine.
Dernière chose. Une étude pilote m’avait en effet plutôt inquiétée : une équipe de recherche, dans le Nord de la France, a fait des études sur les conditions d’environnement des vulnérables tout petits, notamment les grands prématurés, dans un service de néonatologie chez des grands prématurés, en étudiant la structuration du sommeil par rapport au taux d’exposition aux rayonnements électromagnétiques. Ils ont montré qu’il y avait un sommeil moins bien organisé chez les enfants qui étaient les plus exposés, que les niveaux d’exposition plus importants correspondaient à une plus grande proximité avec l’îlot central où sont les soignants avec leur téléphone et aussi avec des pics d’exposition qui correspondaient au moment où les parents, croyant bien faire, posent leur téléphone dans la couveuse de l’enfant pour lui faire écouter de la musique, des choses comme ça. C’est une étude pilote qui est étendue actuellement dans plusieurs centres de réanimation néonatale en France, mais je n’ai pas connaissance des résultats, en tout cas ils ne sont pas publiés, je crois qu’ils devraient être décortiqués ce mois-ci, ça ne devrait donc pas tarder.
On le sait, comme pour tous les sujets de santé, l’enfant est plus vulnérable, il a un corps qui n’est pas protégé autant que celui d’adulte et là aussi le principe de précaution devrait être considéré pour minimiser les impacts éventuels avant même que ceux-ci soient confirmés.
Public : Je me demandais si des pays avaient commencé à réglementer, de façon courageuse, ces usages des écrans pour les enfants, par exemple pas d’écran avant six ans, même si j’imagine bien que réglementer ce qui se passe dans la sphère privée, familiale, c’est compliqué. Est-ce qu’il y a des exemples qu’on pourrait suivre ?
Servane Mouton : Si le texte dont je vous parlais tout à l’heure, qui dit pas avant six ans, diffuse, je pense qu’on serait le pays le plus agressif sur ce sujet-là. L’OMS a une formule un peu sibylline, l’Organisation mondiale de la santé dit « pas d’écran avant deux ans ; entre deux et cinq ans, maximum une heure », ils ne disent pas « allez-y, une heure par jour », ils disent « maximum une heure mais moins c’est mieux ». Ils ne se mouillent pas trop, mais je trouve qu’ils laissent quand même entendre que ce n’est pas génial, que le moins c’est bien, mais sans fixer de seuil. Le message devrait être cette histoire de principe de précaution. Si on est capable de dire que ce n’est pas génial pour l’enfant et qu’on ne sait pas à partir de quand ce n’est pas bon, alors on dit qu’il ne faut pas.
Il y a un petit peu ces deux niveaux de communication. Évidemment, quand on en parle avec des soignants, des pédiatres, etc., ils nous disent « ce truc de pas d’écran avant six ans, on ne peut pas ! Les écrans sont partout dans la vie des parents, il faut les accompagner, il faut leur dire, au moins, de regarder avec l’enfant, d’en discuter avec lui, de choisir des contenus à haute valeur éducative, des contenus pédagogiques, que ça peut être un support de discussion, etc. ». Bien sûr qu’il faut faire avec la situation d’aujourd’hui et accompagner les gens, c’est une évidence, mais après il y a le message qu’il faut faire passer à l’échelle institutionnelle pour qu’ensuite ça ruisselle et que ça devienne un message clair : les écrans ne conviennent pas pour les enfants de moins de six ans, c’est tout ! Après, c’est au chef de l’État à communiquer là-dessus, homogénéiser les messages, etc.
De toute façon, le texte va passer, mais si ça peut, après, être assez fortement diffusé, ce serait top, nous serions les plus agressifs.
L’autre truc sur lequel, pour les plus grands, les choses pourraient bouger, c’est par rapport à l’accès au smartphone par exemple. Dans ce fameux rapport écrans, pour revenir sur les moins de six ans, on a réussi à écrire, le consensus n’a pas été simple, c’était : pas d’écran avant trois ans, on renforce cette idée-là, et entre trois et six c’est déconseillé ou alors fortement limité, accompagné par un adulte et des contenus à valeur éducative. Pour moi, c’est une façon de dire que ça ne convient pas, mais voilà, on l’a écrit comme ça. Qu’ensuite ce soit aussi un usage modéré, qui s’inscrive dans un cortège équilibré d’activités, pas forcément une utilisation quotidienne, en respectant quelques règles simples qui sont : pas d’écran avant l’école, pas d’écran pendant les repas, pas d’écran avant de se coucher, pas d’écran dans la chambre à coucher. Les remettre à leur place, en fait, d’activité récréative parmi d’autres, pas forcément quotidiennes.
Pour revenir au smartphone, il y a la difficulté de protéger les plus jeunes d’un usage excessif, avec tous les effets qu’on a vu tout à l’heure, et aussi des contenus inappropriés dont on n’a pas parlé, les contenus violents, pornographiques, la pédocriminalité en ligne, toutes ces choses-là. Aujourd’hui on ne sait pas les protéger parce qu’on n’a pas, d’une part, de contrôle d’âge efficace et pas de moyen de filtrer vraiment de façon sûre ces contenus qui ne sont pas destinés aux moins de 18 ans, parfois pas forcément aux adultes non plus, en tout cas qui peuvent heurter, être bouleversants voire traumatisants.
La question de l’accès au smartphone se pose vraiment. Des collectifs de parents s’organisent pour ne pas offrir de téléphone à leur enfant avant l’âge de 15 ans, par exemple, et c’est une façon d’agir avant qu’il y ait peut-être une réglementation plus large. On entend très bien qu’être le seul enfant d’une classe à ne pas avoir de smartphone, c’est hyper difficile. Peut-être que certains vont le vivre mieux que d’autres. J’entends régulièrement des parents qui disent « on tient là-dessus » et, quelques mois plus tard, ils disent « on n’a pas réussi parce qu’il était triste, parce qu’il se sentait tout seul, parce qu’il n’était pas informé des activités des uns et des autres. » À un moment donné, voir son gamin souffrir tous les jours et tous les soirs, ce n’est pas non plus acceptable. C’est une responsabilité de l’État de faire ruisseler ça pour que les parents puissent avoir des outils et des armes pour dire « en effet, c’est un outil qui ne convient pas pour toi parce que tu as tel âge en l’état actuel des choses » et c’est pour tous les enfants dans ce cas-là. Du coup, celui qui sortirait de la norme serait justement celui qui aurait un smartphone et non pas celui qui n’en aurait pas.
Sur les réseaux sociaux, l’Australie a légiféré, pas de réseaux sociaux avant l’âge de 16 ans, sans savoir bien comment l’appliquer, toujours cette histoire de contrôle d’âge qui n’est pas possible aujourd’hui, mais ce sont des messages forts. Légiférer, passer une loi qui dise « pas d’écran avant six ans », c’est comme la loi qui a interdit la fessée. On n’est pas derrière chaque famille pour être certain qu’il n’y a pas de violences intrafamiliales, simplement ce sont des messages forts. Ce n’est pas parce qu’on ne pourra pas l’appliquer qu’il ne faut pas en parler, prendre conscience qu’il y a un enjeu autour de ça et que ça commence à faire changer les mentalités.
Il y a probablement des choses à faire autour de ça. Il y a des projets de loi en cours, qui aboutiront, ou pas, mais autour des six ans et aussi autour de l’étiquetage des produits – après je me tais, mais il y a plein de trucs à vous dire. On nous dit qu’il ne faut pas diaboliser, culpabiliser les parents, etc. Avant tout, il faut prendre les parents pour des gens intelligents, il faut leur dire les choses qu’on sait, les choses qu’on ne sait pas, ensuite ils poseront des questions, ils feront comme ils veulent, mais ils seront informés. J’ai lu un bouquin d’un monsieur qui s’appelle Serge Hercberg, c’est monsieur Nutri-score, on en a entendu parler en ce moment parce qu’a enfin été signé le décret qui oblige l’agroalimentaire à afficher le Nutri-score sur les produits. Ce monsieur a écrit un bouquin qui retrace un peu cette histoire, c’est sur l’agroalimentaire et un petit paragraphe, c’est drôle : « Culpabiliser, diaboliser, panique morale, fléau sont des mots qui sont utilisés par tous les lobbyistes pour décrédibiliser le message de ceux qui disent qu’il y a un problème avec telle industrie. » On retrouve les mêmes dans le numérique. Ça me conforte dans l’idée qu’il faut quand même passer outre ça, dire qu’on parle d’information.
Après avoir cogité sur ces trucs-là, il y a trois semaines j’ai dit « en fait, quand je suis en train de regarder des petites boîtes de jouets pour les gamins, Playmobil ou Lego, pour citer ces trucs-là, il est marqué dessus « ne convient pas à un enfant de moins de 36 mois ». On ne culpabilise pas le parent, on ne diabolise pas le truc et ça nous semble normal : on ne l’achète pas au gamin parce qu’il risque de s’étouffer avec, ça ne lui convient pas, c’est factuel. C’est pareil. Il n’y a rien de diabolisant à dire qu’un outil ne convient pas à un enfant avant tel âge parce que c’est comme ça.
Il y a quand même aussi une histoire de courage politique à contrer l’industrie du numérique qui est quand même assez puissante.
Il y a quand même des petits trucs assez rigolos. Pendant les travaux de la commission, on a auditionné les fabricants, les syndicats, ils arrivent tous ensemble et une dame demande très naïvement « finalement, les tablettes pour les enfants de trois ans ? Parce que ça m’intéresse beaucoup, je me questionne, ça ne pose pas de problèmes. » Nous n’avons pas répondu, nous avons laissé glisser la question. Ils venaient bien sûr chercher les informations sur ce qu’on allait pouvoir passer comme message et ils ont été vent debout contre une proposition de loi de Caroline Janvier, une députée, qui voulait notamment faire passer l’étiquetage sur ces produits type écrans disant « Ne convient pas à un enfant de moins de tant ». Même si ça ne révolutionne pas l’univers, ce sont quand même des trucs qui informent.
En face on a des gens qui sont bien organisés et qui sont payés pour ça, pour ne faire que ça. Et en face on a des gens qui sont engagés, je ne parle pas que de moi, mon groupe qui travaille sur le sujet, mais nous n’avons pas toute notre énergie à consacrer à ça en réalité. Il faut donc que vous nous aidiez !
Public : Je suis, comme beaucoup d’autres, consterné par la situation. Il y a un déni général du monde politique, économique. Les opérateurs et les industriels de la téléphonie mobile sont des piliers, il ne faut pas les déranger. il ne faut pas les faire…, points de suspension. J’ai des exemples. J’ai suivi une formation de référent ondes électromagnétiques à l’Université du Mans, le CRIIREM [Centre de recherche et d’information indépendant sur les rayonnements électromagnétiques] avait monté ça, c’est une formation reconnue. Au moment où elle devait être mise en place, elle a été retardée parce que le président de l’Université du Mans a dû recevoir des coups de téléphone disant, je schématise, nous faire « chier » avec ce genre de formation.
Les opérateurs sont tranquilles parce que, si vous fouillez un petit peu dans leur documentation, si vous allez chercher sur leurs sites, il est marqué « attention au bas ventre des adolescents », on comprend ce que ça veut dire, « attention au ventre de la femme enceinte », « attention au cerveau ». C’est mis, personne ne le lit, tout le monde s’en fout. Quand je vois une femme avec un bébé qu’elle tient devant et qui téléphone à la tête du bébé, elle a le téléphone ou le truc comme ça, je lui fais des remarques et là c’est vraiment assassin de ne pas sensibiliser les femmes qui ont des bébés, qui sont enceintes aussi, à ne pas garder le téléphone sur le ventre arrondi et tout ça, on passe.
On parlait des enfants et du politique. Il y avait interdiction de faire des publicités sur la téléphonie mobile, en Belgique, avec les enfants. En France, je crois que c’était plus ou moins aussi mis dans la loi qui a été complètement tronquée par les écologistes, pendant leur temps, il y a quelques années. Or, j’ai vu récemment à la télé, dans les six derniers mois, une petite fille avec téléphone mobile, dire « arreu, arreu ». On se fout du peuple.
Vous êtes dans une commission, vous avez travaillé dans une commission, il faudrait un peu bousculer, mais je suis très pessimiste.
Enfin Noël, les grands-parents, « qu’est-ce que tu veux », on va offrir un mobile au petit. Je suis donc hyper pessimiste.
Servane Mouton : Je vous remercie de partager, mais je ne suis pas hyper pessimiste. Le déni, en tout cas le greenwashing, je ne sais pas comment on l’appelle, en tout cas c’est simplement du lobbying, de l’influence qui est là. En même temps, quand on va dans les écoles, ce sont bien sûr les parents qui sont déjà concernés qui viennent, mais il y en a quand même pas mal, c’est un sujet dont on parle. J’ai eu l’occasion, après ce travail de la commission, d’écrire un petit livre [Écrans, un désastre sanitaire – Il est encore temps d’agir] que peut-être certains d’entre vous connaissent, chez Gallimard, qui a été publié en février, il marche bien, c’est donc un sujet dont on parle. Les parents râlent parce qu’à l’école il y a des injonctions contradictoires. Je ne suis pas aussi pessimiste que vous. C’est vrai, bien sûr, qu’il y a une énorme influence, il y a beaucoup d’argent, il y a beaucoup de tout ça, il n’y a pas de courage politique qui se soit démontré, en tout cas aujourd’hui, pour contrer ça, mais il y a une masse de citoyens qui peuvent justement faire pression, c’est comme ça que ça marchera, ça ne peut marcher que comme ça. Les grands mouvements ne peuvent se faire que parce que d’en bas, de nous, vient la pression, sinon c’est l’entre-soi qui permet de maintenir un ordre établi, on le sait, j’enfonce des portes ouvertes en disant ça. Je ne suis pas aussi pessimiste que vous.
Dans le milieu soignant on s’organise, dans la recherche on s’organise. Il y a plein de choses qui bougent, vraiment. Je pense qu’on est peut-être à un moment charnière autour de ça. Peut-être que cette grogne que vous ressentez est partagée par beaucoup et quand beaucoup de grogne se rassemble, ça fait des étincelles et ça finit par s’exprimer plus fort et, comme ils ont envie de se faire élire, ils vont agir. J’y crois vraiment, sinon je ne serais pas là un dimanche de printemps !
Public : Bonjour et merci pour votre propos. Le contenu, aujourd’hui, c’était surtout sur les enfants et les adolescents jusqu’à 25 ans. Est-ce que vous savez sourcer, éventuellement, des auteurs qui auraient parlé des effets délétères pour les adultes ? Je parle d’applications mobiles et éventuellement d’applications informatiques tout court. Si vous avez des guides de lecture ça m’intéresserait. Merci.
Servane Mouton : En fait les effets que je dis là, à part le neuro-développement où bien sûr ce sont enfants, les grands ados et les jeunes adultes, et puis la myopie aussi, c’est quand même plus les plus jeunes, sinon les autres effets sont vrais aussi chez l’adulte. La sédentarité, le sommeil et les effets délétères sur la santé c’est vrai pour l’adulte ; le multitâche et la perte d’efficacité, c’est vrai pour l’adulte aussi ; le risque accidentogène, je crois qu’aujourd’hui on estime que 10 % des accidents de la route, avec dégâts corporels, sont imputables à l’usage du smartphone au volant, c’est juste énorme ! Je sais qu’il y a aussi des questionnements dans le monde du travail autour de la perte d’efficacité liée au télétravail d’une part, mais aussi le fait que l’outil numérique permet de faire plein d’autres choses, comme pour les élèves qui travaillent sur un écran, l’adulte qui travaille sur un écran. Je suis bien placée pour le savoir ! On regarde un courrier tout en ayant une messagerie qui peut être activée et puis voilà, déjà on est en double tâche, c’est déjà moins efficace. Donc oui.
Ce que je vous ai dit là chez les enfants, c’est plus fort chez les enfants et les ados, mais on le retrouve chez l’adulte.
Des ouvrages spécifiques chez l’adulte, en fait il y a beaucoup de choses, ce sont des sujets que je n’ai pas abordés, parce que je les traiterais mal. Autour de la désinformation, manipulation d’informations, il y a un excellent livre qui s’appelle L’âge du capitalisme de surveillance [6], de Shoshana Zuboff, qui explique le fonctionnement des réseaux sociaux, la façon de capter toutes les données de navigation, de les utiliser bien sûr pour les monnayer à des fins publicitaires. Des choses qui sont largement aussi scandaleuses : manipulation des élections, en Angleterre il y a l’histoire du Brexit, il y a eu le scandale de Cambridge Analytica [7], les élections américaines avec le Capitole. D’autres parleront mieux que moi de ces histoires-là, mais c’est vrai que chez l’adulte et chez l’adolescent, il y a tout cet enjeu autour de l’esprit critique, de l’accès à l’information, de l’infobésité, trop d’informations à traiter. C’est peut-être plus autour de décisions démocratiques que vont se poser les problèmes. L’âge du capitalisme de surveillance peut être un livre de chevet assez volumineux, mais excellent.
Public : Bonjour. Merci pour tout ce que vous avez dit. Je voulais préciser aussi une donnée de l’Onaps, l’Observatoire National de l’Activité Physique et de la Sédentarité, qui dit que deux tiers des jeunes sont dans une situation sanitaire préoccupante parce qu’ils cumulent deux choses, ils dépassent deux seuils : le fait de faire plus de deux heures d’écran par jour et de ne pas faire une heure de sport, d’activité physique.
Je vais venir à la question, mais une observation de maman solo d’ado. Pourtant étant dans la santé et très attentive, je pensais être préparée à l’arrivée des écrans, eh bien non ! On est vite dépassé, on n’est pas assez guidé devant ce déferlement. L’addiction à l’écran – je parle d’addiction, ce n’est peut-être pas le bon terme – vient extrêmement vite, c’est-à-dire que le temps que je comprenne comment marche un contrôle parental et que je l’installe, l’enfant, le jeune avait déjà pu explorer son portable, voir tout ce que ça amenait de génial et le retour en arrière a été dur. Je suis entrée dans une guerre contre mon enfant, qui a duré, et je n’ai pas trouvé beaucoup d’aide. Je pense qu’il n’y a pas assez de personnes qui s’engagent en disant « pas plus d’une heure de téléphone par jour ». Je n’avais pas tellement de seuil et ça a vraiment été difficile. Du coup, ma question serait : est-ce que vous avez la notion de quand vient l’addiction à l’écran, parce qu’en quelques jours, deux/trois jours, une semaine, quand ils ont fait beaucoup d’heures, c’est compliqué.
Servane Mouton : Non, je n’ai pas de réponse, au bout de combien de temps, je pense que ça dépend de l’usage, de la sensibilité, de la personne.
Pour revenir sur le mot « addiction », en effet il n’est pas aujourd’hui approprié, ce qui ne veut pas dire qu’il ne le sera pas dans quelque temps. « Addiction aux écrans », de toute façon, je pense que ça n’arrivera pas. Les deux seules addictions qui sont reconnues, en ligne, c’est, comme dans la vie réelle, l’addiction aux jeux d’argent en ligne, ce qui fait qu’ils sont interdits aux moins de 18 ans. La deuxième c’est celle aux jeux vidéo en ligne, on parle d’Internet gaming disorder, de façon assez étonnante alors que c’est un comportement de type addictif reconnu dans la classification internationale des maladies, il n’y a pas d’interdiction de ce type de produit pour les mineurs, on se demande pourquoi.
Les réseaux sociaux sont bourrés de « processus addictogènes », comme ça on ne dit pas addiction, en tout cas aujourd’hui ce n’est pas reconnu, ça prendra des années parce qu’il faut qu’il y ait un consensus, il faut que les gens se réunissent, il faut éplucher la littérature, il faut que les gens se mettent d’accord, donc on parle de processus addictogène et on parle plutôt d’usages problématiques des réseaux sociaux, on ne parle pas d’addiction. La proportion est très variable en fonction des études, parce que, comme il n’y a pas de critères de définition précis, les études n’utilisent pas les mêmes critères de définition. Généralement elles se calent sur des scores d’addiction, mais, pour ces scores, on peut dire qu’il faut que les quatre items soient remplis, d’autres disent qu’à partir de trois on considère… Bref ! En fonction des critères que choisit l’étude on va avoir des scores différents.
Une méta-analyse, donc une analyse de toutes les études sur le sujet, est apparue il y a quelques mois, qui soulignait le fait que c’était variable en fonction des études, que c’était variable en fonction des pays et du type de culture des pays, des pays plus collectifs versus plus individuels n’ont pas forcément les mêmes taux, le fait que les usages problématiques étaient aussi plus massifs dans les pays émergents que dans les pays industrialisés, que si globalement on prenait l’ensemble, c’est 25 % des usagers de réseaux sociaux, c’est énorme, c’est quasiment six milliards d’individus qui ont un usage problématique des réseaux sociaux, ce qui ne veut pas forcément dire un usage excessif en temps ; un usage problématique, c’est-à-dire cet envahissement de la vie quotidienne, peut-être la perte d’investissement dans d’autres types de relations, etc. Le côté usage problématique dépasse un petit peu la notion juste de temps. C’est l’impact que ça peut avoir en termes d’envahissement de l’esprit, comme une addiction. C’est donc, globalement, 25 % de la population avec un gradient décroissant avec l’âge : les ados c’est 35 %, les jeunes adultes, étudiants, c’est autour de 25 % et puis les grands adultes c’est plutôt autour de 15 %. Mais c’est quand même faramineux ! 35 % d’usagers problématiques chez des ados, on se dit qu’il faut vraiment que ça leur soit interdit, totalement.
Théoriquement, les réseaux sociaux sont interdits avant l’âge de 15 ans, sinon c’est 13 ans avec accord parental. Mais comme il n’y a pas de contrôle d’âge, qu’il n’y a pas de recueil du contrôle de l’accord parental, les gamins sont à 50 %, à 11/12 ans, sur les réseaux sociaux.
Il y a deux problèmes.
Le problème du contrôle parental, globalement, tu peux regarder des tutoriaux. Les contrôles parentaux sont facilement contournables, en tout cas ils trouvent assez rapidement des façons de faire autrement, parce qu’il y a plein de façons de les contourner. C’est une chose.
Deuxième truc : une loi est passée l’été dernier disant que le contrôle parental, pour les raisons que vous disiez, qui demande des compétences techniques, que c’est parfois compliqué de l’installer, est maintenant installé par défaut sur tous les produits numériques qui sortent, tablettes, téléphones, etc., sauf que ce qui s’est passé l’été est dégoûtant. L’intention de la loi était bonne, c’est justement pour éviter ce type de difficulté. Mais en pratique, les industriels, constructeurs, qui ont à cœur la protection de nos enfants, ont dit « on ne mettra aucun kopeck et aucun temps à développer un outil de contrôle parental, on va donc prendre ceux qui sont sur le marché. » Apple a son écosystème en autonomie, il a donc son truc qui dit garantir la protection des données personnelles, qu’il utilise, en tout cas qui ne sort pas, à priori, de son réseau. Bref ! Admettons, en toutcas Apple a son truc. Le reste c’est Google Family. À partir du moment où on met le contrôle parental Google, qui est installé par défaut sur tous ces outils, on livre toutes les données de navigation de son enfant à Google, qui, théoriquement, n’a pas droit d’utiliser les données de navigation des moins de 15 ans ! Sauf qu’il n’y a pas l’âge. Bref ! Il y a un vrai sujet autour de ça.
Ce truc de la protection de nos enfants par rapport à tous ces contenus inappropriés, au temps, etc., c’était vraiment un sketch. On a entendu les fabricants, les réseaux sociaux, les jeux vidéo, les fournisseurs d’accès et ils ont tous dit la même chose. On savait que ce serait quand même assez peu intéressant, finalement c’était intéressant d’une certaine façon. C’était « on produit des outils super, des petites plaquettes d’information, d’éducation au numérique, qu’ils nous montraient. Par contre, « pour le contrôle de l’accès aux contenus inappropriés, ce n’est pas nous, ce sont les autres », mais tous. C’est une autre façon de dire qu’ils s’en fichent. En fait, c’est de la responsabilité d’aucun d’entre eux, ils font tous bien parce qu’ils produisent des plaquettes et ils financent des associations. C’est le greenwashing du secteur. D’autres le font très bien, en agroalimentaire, les pétroliers, tout le monde le fait.
Je ne sais pas si j’ai répondu à votre question, je crois que j’ai un peu débordé.
Animatrice : Il reste dix minutes. Je vais donner la parole à trois personnes. On va prendre trois questions en même temps, trois personnes qui ne se sont pas encore exprimées si ça te convient.
Servane Mouton : Je finis juste de répondre. En termes de temps : avant six ans, je dirais rien et après, plutôt que de dire « temps d’écran par jour maximum », je ferais la méthode canadienne qui est de se demander de quoi a vraiment besoin l’enfant ou l’ado dans une journée idéale pour avoir fait tout ce qu’il a besoin de faire : manger, dormir, faire du sport, faire ses devoirs, être en interaction avec ses pairs, faire des jeux, faire la musique. On met tout ça et on voit ce qui reste comme temps éventuellement pour les écrans. Globalement, les jours d’école, théoriquement il ne reste pas de temps. Et puis, les jours de week-end et les vacances, ce n’est pas parce qu’il y a du temps qu’il faut faire trois heures d’écran tous les jours de vacances. Mais déjà, les jours d’école, théoriquement on a du mal à trouver le temps. Ça pourrait ne pas être quotidien, en fait, mais il faudrait qu’on soit aidés pour que, globalement, ce ne soit pas quotidien.
Public : J’ai deux questions, mais juste avant de poser les questions, je voulais revenir sur la question de la vision globale et le tableau que vous avez décrit. Simplement dire que la surexposition des enfants aux écrans est intimement liée au déferlement numérique, largement voulu et promu par les pouvoirs publics et que cette question ne fait pas consensus. Justement l’espoir est là : ça ne fait pas consensus et il y a des mobilisations par rapport à ça. Il y a eu le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle [8], et il y a eu aussi trois contre-sommets [9]. Des syndicats d’enseignants et des syndicats d’autres secteurs étaient mobilisés. Sensibiliser les parents nécessite aussi de sensibiliser les syndicats, notamment les syndicats d’enseignants qui, lors du contre-sommet, n’ont pas eu une intervention à la hauteur des enjeux. Il y a du travail à faire en tout cas en termes de sensibilisation et de prise de conscience, notamment chez les enseignants et les syndicats d’enseignants.
J’étais présente au « Contre-sommet de l’IA », organisé notamment par Eric Sadin, pour apporter un témoignage en tant qu’adulte sur l’arrivée de ChatGPT à marche forcée dans les services publics avec, en contrepartie, de réduire les effectifs. L’utilisation de ChatGPT est largement promue aussi dans l’éducation, avec des interventions d’inspecteurs du travail dans ce domaine qui incitent à l’utiliser dans les classes et puis aussi d’aborder ChatGPT. Donc la combinaison de l’exposition aux écrans plus ChatGPT, quelles conséquences cela peut avoir.
Ensuite, sur la question des mobilisations, je voulais rappeler qu’hier il y a eu une conférence, au Salon Primevère, sur le déferlement numérique [10]. Ça se mobilise du côté de Grenoble la semaine prochaine, avec trois jours de mobilisation et d’échanges sur les ravages écologiques, sur l’extractivisme lié à l’industrie du numérique. Et puis ici, sur Lyon, il y a un collectif qui appelle à la désescalade numérique, je l’ai présenté aussi hier dans le cadre de cette conférence. Vous pouvez donc récupérer les appels à la désescalade au stand de la coordination « Stop 5G ».
Donc ça se mobilise et, en tant qu’adultes, on doit faire quelque chose justement notamment pour protéger les enfants et la planète.
[Applaudissements]
Public : Je voulais savoir si les dégâts causés par les écrans sont irréversibles sur le cerveau au-delà de 25 ans ?
Servane Mouton : Grâce à cette grande plasticité, il y a une partie qui est réversible, mais on ne sait pas jusqu’à quel point. Quand on voit des enfants qui ont été vraiment surexposés, quand je parle de surexposition, ce sont parfois des enfants tout petits qui ont passé six à huit heures par jour devant les écrans depuis quasiment la naissance, les premiers mois de vie, qui arrivent avec quasiment pas de langage, des difficultés à communiquer, etc., on dit que ça va être réversible et, quand les effets sont moins sévères, c’est la même chose, ça sera réversible. Ce qu’on ne sait pas c’est si les performances que l’enfant aura à terme seront aussi bonnes que celles qu’elles auraient été s’il n’avait pas été surexposé. Ce qui est sûr, ce qui est observé de toute façon, c’est que quand on enlève cette surexposition, mais il faut l’enlever vraiment complètement parce que sinon il y a cette appétence pour l’écran qui revient – il y a quelques jours, parfois quelques semaines difficiles, plutôt quelques jours –, l’enfant reprend sa trajectoire de développement. Peut-être qu’il sera un petit peu en dessous. On dit aux parents que ça ne sert à rien de ruminer sur ce qui a été fait. Maintenant vous avez la bonne information, vous êtes accompagné, vous allez voir votre enfant venir dans la communication, s’exprimer, explorer le monde, reprendre cette trajectoire de développement qui est attendue.
Ce n’est peut-être pas totalement réversible, en tout cas, en grande partie réversible si l’environnement est à nouveau adapté.
Animatrice : Ça va être la dernière question. Je suis désolée pour ceux qui n’ont pas eu le temps de s’exprimer.
Public : Merci. Vous avez parlé tout à l’heure d’injonctions contradictoires. Je voulais avoir votre avis en particulier sur les ENT, Espaces numériques de travail. Est-ce que vous avez pu participer à des échanges à ce sujet, quand on voit que, dès la sixième, on impose aux enfants de prendre leurs devoirs et de lire leurs devoirs sur un écran ?
Servane Mouton : Ma position là-dessus.
Les échanges. Oui, dans la commission on a beaucoup parlé de l’histoire de l’Éducation nationale.
Ce sur quoi nous étions d’accord c’est aucun écran jusqu’à la fin de la maternelle pour être cohérent avec ce qu’on disait à la maison. Mais on entend tous les jours des parents qui nous disent qu’au périscolaire leur enfant est mis devant un dessin animé, que, quand il pleut, à la récré, on les met devant un dessin animé. Nous avons vraiment acté ça, ce n’est pas gagné.
La deuxième chose, par rapport aux ENT, c’était de demander à ce qu’ils soient à minima paramétrés pour qu’il n’y ait pas d’actualisation permanente, que ça n’arrive pas à toute heure du jour, de la nuit, le week-end, pendant les vacances, etc., que l’enfant n’ait pas besoin de se connecter pour vérifier que quelque chose de nouveau est arrivé.
Nous avons aussi demandé que les notes ne soient pas mises à disposition avant qu’elles aient été rendues à l’école, parce que, parfois, les parents ont accès aux notes avant l’enfant, ce qui crée des situations quand même pas très acceptables.
On était d’accord sur le fait de ne rien déployer, comme matériel pédagogique numérique, qui n’ait été évalué et validé scientifiquement, ce qui correspondrait quasiment à retirer tout aujourd’hui.
De mettre à disposition des enfants à besoins éducatifs particuliers l’outil numérique quand il est utile, dans ce cas-là accompagné de façon adaptée par le personnel médical, paramédical et pédagogique.
Et j’oublie un cinquième truc autour de la place des smartphones à l’école justement. Une loi interdit la présence des smartphones au collège, à faire appliquer. Ils ont repris ça en début d’année avec la pause numérique, l’expérimentation dans 200 collèges je crois.
Et puis, au lycée, que les gens s’approprient ce sujet puisque ce n’est pas interdit, c’est à la discrétion du personnel pédagogique de l’inscrire dans les règles de l’établissement scolaire, en disant que ça peut être un lycée sans smartphone, ça peut être des espaces de connexion, au contraire des espaces de déconnexion. Plein de choses peuvent être expérimentées, d’ailleurs certains le font déjà.
Ça c’est ce qu’on a écrit, consensuel.
Ce qu’il serait très intéressant de regarder quand même, à un moment donné, c’est : est-ce que vraiment le numérique apporte quelque chose de plus dans la pédagogie ? Je vous encourage à guetter l’actualité d’un rapport qui va sortir dans les semaines qui viennent, du Sénat, sur la place du numérique dans l’éducation [11], qui va être, je pense, critique, qui pourrait être un bon soutien pour demander à ce qu’il y en ait moins.
Une fois qu’on a dit ça, qu’on prend en considération les effets sur la santé physique, le risque de distraction quand on travaille sur l’outil numérique, mon avis c’est que l’outil numérique ne devrait pas être nécessaire pour le travail à la maison. Ça devrait être dans des salles informatiques bien équipées, éventuellement des salles mobiles, peut-être plusieurs dans un établissement pour que les enfants et les ados apprennent à se servir de l’outil numérique, c’est nécessaire aujourd’hui de s’en servir, dans leur vie professionnelle ils en auront besoin, même dans leur vie perso. Aujourd’hui la littératie numérique est très mauvaise à la sortie du lycée. Bien sûr, ils savent se servir de leur smartphone, mais se servir de tableurs, traitements de texte, présentations, etc., ils le font très mal ! En fait ils n’ont pas appris réellement à se servir de l’outil numérique.
Donc oui, apprendre à le faire à l’école, bien encadré, et puis à la maison on reprend le papier et le crayon parce que cet usage en plus à la maison, c’est de la distraction, donc difficulté d’encadrer les usages. Si Pronote n’est pas paramétré, c’est une peur ou une envie d’aller vérifier à chaque fois ce qu’il se passe dessus, et puis c’est encore accroître les inégalités avec les parents présents, formés, qui peuvent être plus derrière leurs gamins et ceux qui bossent tard, qui ont peut-être baissé les bras, quelle que soit la raison, et qui, du coup, ne pourront pas les encadrer.
L’autre truc c’est aussi que ça fait travailler dans des conditions complètement barges. Si les gens ont un ordinateur à la maison, le gamin va travailler sur l’ordinateur commun. Si c’est l’ordinateur de boulot du parent, il n’a pas forcément envie que le gamin travaille dessus, alors que va-t-il faire ? Il va donner un smartphone à son gamin, c’est peut-être moins cher et il pourra l’avoir tout le temps dans la main, donc des enfants vont faire leurs devoirs sur leur smartphone. C’est complètement farfelu !
Donc l’outil numérique, super, il reste à l’école et il est accompagné à l’école. Ce serait mon message pour l’Éducation nationale, mais je ne suis pas tout à fait certaine d’être bien entendue, mais il passera, je leur dirai.
Animatrice : Merci beaucoup. Je vous rappelle que le livre de Servane est en vente juste devant la salle et qu’elle le dédicacera, toujours là-bas devant la salle.
Merci à vous tous d’être venus.
[Applaudissements]