Émission Libre à vous ! diffusée mardi 14 avril 2026 sur radio Cause Commune Sujet principal : Au café libre


Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Frédéric Couchet : Bonjour à toutes, bonjour à tous dans Libre à vous !. C’est le moment que vous avez choisi pour vous offrir une heure trente d’informations et d’échanges sur les libertés informatiques et également de la musique libre.
Ce mardi, nous vous convions Au café libre, un débat autour de l’actualité du logiciel libre et des libertés informatiques, ce sera le sujet principal de l’émission du jour. Avec également au programme, en début d’émission, la chronique d’Antanak et, en fin d’émission, la chronique de Vincent Calame sur Le numérique est l’affaire de toutes d’Isabelle Collet.

Soyez les bienvenu·es pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission qui vous raconte les libertés informatiques, proposée par l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Je suis Frédéric Couchet, le délégué général de l’April.

Le site web de l’émission est libreavous.org. Vous pouvez y trouver une page consacrée à l’émission du jour avec tous les liens et références utiles et également les moyens de nous contacter.

Nous sommes mardi 14 avril 2026.
Nous diffusons en direct, sur radio Cause Commune, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.
Nous saluons également les personnes qui nous écoutent sur les webradios radio Cigaloun et radio Broussaille, ainsi que sur les radios FM Radios Libres en Périgord et Radio Quetsch.

À la réalisation de l’émission du jour, Julie Chaumard, membre de l’équipe de Libre à vous ! et administratrice de l’April. Bonjour Julie.

Julie Chaumard : Bonjour.

Frédéric Couchet : Comme Julie est en régie aujourd’hui, je me permets de signaler que Julie a été l’invitée de l’émission Chemins de traverse, l’émission consacrée aux parcours de vie, aux engagements, aux passions, c’était sur Cause Commune, l’émission n0 60 de Chemins de traverse. Le podcast est disponible sur le site causecommune.fm.
Mais aujourd’hui passons à Libre à vous !.
Nous vous souhaitons une excellente écoute.

[Jingle]

Chronique « Que libérer d’autre que du logiciel » de l’association Antanak - Nouvelles pratiques en matière de renouvellement des titres de séjour « vie privée et familiale »

Frédéric Couchet : « Que libérer d’autre que du logiciel », la chronique d’Antanak. Isabelle Carrère et d’autres personnes actives de l’association Antanak se proposent de partager des situations très concrètes et/ou des pensées mises en actes et en pratiques au sein du collectif : le reconditionnement, la baisse des déchets, l’entraide sur les logiciels libres, l’appropriation du numérique par toutes et tous, etc.
Bonjour Isabelle.

Isabelle Carrère : Bonjour. Merci.
Aujourd’hui, j’avais envie de vous parler d’une nouvelle qui intéresse pas la partie hard, matérielle, etc. des activités d’Antanak, mais plutôt celle qui intéresse les démarches rendues numériques pour tout le monde. Une information importante vient notamment de nous tomber dessus concernant les nouvelles pratiques en matière de renouvellement des titres de séjour « vie privée et familiale ».
C’est important d’en parler à tout le monde. Définitivement, je ne crois pas que c’est une affaire simplement de spécialistes, de personnes ou de collectifs qui seraient en charge de s’occuper des droits desdits étrangers et étrangères et des accès au droit. En fait, c’est une affaire politique qui concerne tout le monde dans la mesure où ça parle des façons dont on choisit de traiter les personnes et dans la façon dans laquelle la société prétend être sur un chemin de dématérialisation. Donc oui, tout le monde devrait pouvoir regarder ça de plus près.

Petit rappel pour les non-initiés. ANEF, je ne sais pas si ça vous dit quelque chose, ANEF, c’est pour Administration Numérique pour les Étrangers en France. Déjà ça donne envie ! C’est un téléservice qui a été créé en 2021, sur lequel doivent être effectuées certaines démarches propres aux personnes étrangères, par exemple la validation des visas long séjour, qui vaut titre de séjour, les cartes de résidents et résidentes, les demandes d’autorisation de travail, de naturalisation, les titres de voyage, etc. On a déjà parlé de ce site ici, parce que dans les permanences d’écrivain numérique public à Antanak, on constate qu’il est très souvent en panne, en dérèglement, en maintenance, bref, que ça dysfonctionne grave.
Par ailleurs une application « Démarches simplifiées », c’était pour faire rire tout le monde, existe pour des démarches toujours spécifiques aux personnes étrangères, mais uniquement celles qui ne sont pas encore intégrées dans la plateforme ANEF, par exemple pour des demandes de titres de séjour avec une mention « vie privée et familiale ». On ne peut pas rentrer comme ça et avoir un titre de séjour de manière large et globale. Non ! C’est soit « vie privée familiale », soit pour le travail, soit avec la mention « salarié », la mention « travailleur temporaire », « recherche d’emploi », « création d’entreprise », bref, il faut que vous rentriez dans des cases quand vous êtes étranger ou étrangère et que vous arrivez en France.
Ça y est, vous avez déjà mal à la tête !
Eh bien oui, il y a tout ça et derrière tous ces termes, derrière toutes ces situations, ces démarches, il y a des personnes qui galèrent et qui ont un mal de tête à force d’essayer de rentrer dans les bonnes cases pour espérer vivre là où elles voudraient ou pourraient vivre.

Donc, là, on a une nouveauté, des changements qui vont générer vraisemblablement un afflux de personnes perdues.
Qu’est-ce qui change ?
Depuis un mois, une nouvelle démarche numérique est entrée en vigueur pour tous les renouvellements des titres de séjour hors ANEF. Auparavant, les personnes prenaient rendez-vous en ligne sur le site de la préfecture, c’était déjà une galère, puis déposaient leur dossier papier, en personne, au guichet, après avoir pris ce rendez-vous et avoir réussi à l’obtenir. Toutes les pièces justificatives sont déjà elles-mêmes un casse-tête, car toutes ne sont pas acceptées de la même manière et il faut donner des preuves et des preuves de sa bonne foi, de sa réelle situation d’état civil, de vie commune ou pas, de travail, de réalité d’intégration, bref ce n’est pas une sinécure, c’est énorme comme travail de recensement.
Vous arriviez donc à la préfecture de votre domicile, avec tous ces documents, éventuellement traduits en français par un ou une interprète traductrice assermentée et là vous déposiez le tout en photocopies et en montrant que ces copies étaient bien conformes aux originaux. Très intéressant n’est-ce pas !
Désormais, l’instruction du dossier se fait entièrement via un formulaire en ligne qui s’appelle maintenant « Démarche numérique » et non plus « Démarches simplifiées », on comprend qu’elle n’est plus simplifiée, elle est complexe, sans rendez-vous de dépôt papier.
La préfecture ne convoquera les personnes qu’une ou deux fois, pas systématiquement, pour des pièces complémentaires ou ensuite la prise d’empreintes et la remise du titre.
Qu’est-ce que ça signifie ?
Cela veut dire que de nombreuses personnes, qui ont actuellement un rendez-vous à la préfecture pour déposer leur dossier de renouvellement en personne, vont voir ce rendez-vous-là, à partir du 2 mai, annulé. Les gens qui sont étrangers, qui ont actuellement un rendez-vous, qui pensent pouvoir déposer leur dossier, vont recevoir un mail, un message, quelque chose qui va leur dire « en fait c’est annulé ». Sans doute que beaucoup de personnes vont penser que le terme « annuler » veut dire que leur titre de séjour est annulé, qu’elles n’ont plus le droit d’être là, bref, ça va faire une belle panique. Elles vont vraisemblablement venir vers nous pour comprendre ce qui se passe : le rendez-vous est annulé, où en est la demande de renouvellement, devoir être accompagnées pour remplir le formulaire en ligne, etc. Ça va être tout une affaire de comprendre que cette annulation de rendez-vous ne veut pas dire un refus de renouvellement.
La préfecture demande à toutes les personnes de faire leur demande en ligne. Donc toutes les demandes de renouvellement de titres de séjour devront être saisies sur le formulaire avec toutes les preuves jointes numériquement. Ce qui est intéressant c’est que la préfecture de Paris estime elle-même que la durée de remplissage pour la démarche, elle le dit comme ça, dure 109 minutes. Cent-neuf minutes ! Actuellement à Antanak, pour accompagner les gens, on prévoit des rendez-vous à peu près d’une demi-heure pour faire les choses tranquillement, scanner les documents, faire des copies, etc. Là il faudra, simplement pour une affaire, une heure trente. Ça va vraiment être intéressant.
L’association Droits d’urgence, portée par les avocats du barreau de Paris, émet des recommandations pratiques en disant « il faudra aider à la préparation du rendez-vous, il faudra inviter les personnes à scanner leur dossier sur le mail », mais des tas de gens ne savent pas scanner un dossier et ne savent pas l’envoyer par mail.

Bref ! Pourquoi je vous parle de tout ça, vous l’avez compris depuis le temps ! Antanak s’occupe notamment de l’accès du droit aux personnes, de toute personne, qu’elle soit française ou pas, quelle que soit sa situation, son âge, sa culture, son genre, ses pratiques, sa religion, sa langue, bref ! On a créé, en 2015, ce rôle d’écrivain public numérique, ça fait donc plus de 11 ans maintenant qu’on fait ça, on a organisé des permanences d’une demi-heure, on a cinq permanences par semaine, on reçoit 2000 personnes par an. Vous imaginez que si la préfecture elle-même dit qu’il faut 109 minutes, deux heures pour une démarche ! Je ne sais pas du tout comment on va faire.

Pour finir, petite cerise sur le gâteau, vous devriez aussi, si vous avez deux minutes, aller voir les thèmes, les 40 questions qui sont posées pour une intégration républicaine. Il y a 40 questions sur cinq thèmes particuliers. Faites les tests et dites-nous si vous avez su répondre à au moins 32 questions, c’est ce que doivent faire les personnes pour avoir une carte de résident/résidente.
Salut.

Frédéric Couchet : Merci Isabelle. Tu m’enverras le lien du questionnaire, je le mettrai sur les pages de l’émission. Il sera à la fois sur le site de Cause Commune et dans les notes de l’épisode.
Occasion de rappeler aussi que vous êtes, Antanak, nos voisines, au 18 rue Bernard Dimey, Antanak avec un « k ». Et si vous voulez rencontrer Antanak, Isabelle est à chaque soirée radio ouverte de Cause Commune. La prochaine soirée radio ouverte c’est le 1er mai à partir de 19 heures 30 jusqu’à pas d’heure.

Isabelle Carrère : Le 1er mai, la fête des travailleurs et des travailleuses.

Frédéric Couchet : Pierre Beyssac voulait faire une réaction sur la chronique d’Isabelle Carrère.

Pierre Beyssac : Oui. Déjà bon bonjour tout le monde.
J’avais deux réflexions sur le fait que l’administration se numérise. C’est plutôt une bonne chose en soi, par contre, le problème c’est effectivement l’inclusion numérique et je suis choqué par le fait que l’administration ne donne plus que les canaux numériques dans certains cas. Il faut absolument conserver une voie classique pour les gens qui n’ont pas accès au numérique ou pour qui c’est trop compliqué. Ça c’est la première chose.
J’ai appris récemment une chose sur les OQTF, qui est assez peu connue, puisqu’on parle des OQTF, il y a des agressions, etc. [Prononcé avec une voix nasillarde, NdT]

Frédéric Couchet : Obligation de quitter le territoire français.

Pierre Beyssac : Exactement, merci du développement de l’acronyme.
Il faut savoir qu’il y a beaucoup d’OQTF qui concernent simplement des gens en attente de renouvellement de leur titre, parce que l’administration ne tient pas forcément les délais. On a donc plein d’OQTF qui ne devraient pas exister.

Frédéric Couchet : D’accord. Isabelle, une réaction ?

Isabelle Carrère : Je suis d’accord sur ce deuxième sujet, pas tout à fait sur le premier, mais on aura l’occasion d’en reparler, je ne suis pas pour la numérisation à tout crin de tout et de tout le monde. Mais oui, sur les OQTF, absolument. On rencontre beaucoup de gens qui ont tout bien, ils payent leurs impôts, ils payent leurs charges salariales, ça va bien, ils ont un logement et hop, quelque chose leur tombe sur la tête, parce qu’il y a un problème de délai dans la fourniture des renouvellements des titres de séjour.

Frédéric Couchet : Merci à tous les deux.
Nous allons faire une pause musicale.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : Après la pause musicale, nous aborderons notre sujet principal, une nouvelle édition d’un Café libre, un débat autour de l’actualité du logiciel libre et des libertés informatiques, avec Isabelle Carrère, Pierre Beyssac, Vincent Calame et un invité spécial aujourd’hui, que je présenterai après, même s’il n’interviendra pas forcément.

Le choix musical est de nouveau un choix de Vincent Calame. C’est un grand plaisir. Quand j’envoie aux invités « vous pouvez choisir une pause musicale », je sais que Vincent va faire un choix et là il persiste avec un groupe qui s’appelle Lopkerjo. Tu veux l’expliquer ? Laissons les gens écouter. C’est en anglais, mais le sujet est assez facile à comprendre.
Nous allons écouter Greenland Go Home Yankee par Lopkerjo. On se retrouve dans deux minutes cinquante. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Greenland Go Home Yankee par Lopkerjo.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Greenland Go Home Yankee par LopkerjoThe Sky, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution, CC By 4.0.

[Jingle]

Au café libre, débat autour des actualités du logiciel libre

Frédéric Couchet :Nous allons poursuivre avec notre sujet principal.
Nous vous donnons aujourd’hui un nouveau rendez-vous Au café libre pour discuter d’actualité autour du logiciel libre et des libertés informatiques.
Autour de la table toujours Isabelle Carrère, Vincent Calame, bonjour Vincent.

Vincent Calame :Bonjour.

Frédéric Couchet :Pierre Beyssac. Bonjour Pierre.

Pierre Beyssac :Bonjour.

Frédéric Couchet :Et nous avons un invité, Thierry Noisette, qui est blogueur à ZDNet et journaliste au Nouvel Obs. Bonjour Thierry.

Thierry Noisette :Bonjour.

Frédéric Couchet :Thierry est plus là en observateur parce qu’il sera l’invité du prochain Libre à vous pour un Parcours libriste. Il est venu repérer un peu les lieux et c’est assez particulier parce qu’on va parler d’articles qu’il a écrits. Le premier sujet concerne un article qu’il a écrit, donc sens-toi libre, Thierry, si tu veux intervenir, de demander l’accès au micro, bien entendu.
On y va. On commence par le premier sujet.

[Clochette]

« L’administration étudie un poste de travail sous Linux, une circulaire prône l’open source quand c’est pertinent »

Frédéric Couchet :« L’administration étudie un poste de travail sous Linux, une circulaire prône l’open source quand c’est pertinent ». C’est le titre d’un article de Thierry Noisette sur ZDNet en mars 2026, dans lequel ZDNet apprenait, c’est assez marrant, via un message de l’April, donc l’association qui propose cette émission, que Sébastien Lecornu, le Premier ministre de l’époque donc en 2026, si vous nous écoutez dans quelques années, a publié, le 5 février, une circulaire qui, je cite, « recommande de privilégier, lorsque c’est pertinent le recours à des produits open source. » J’ai envie de vous faire réagir sur une partie de l’article, la fin de l’article qui nous a beaucoup amusés, je cite Thierry Noisette : « Nous sommes treize ans et demi, c’est long, après la circulaire Ayrault, du nom du Premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui soulignait les avantages du logiciel libre, neuf ans après la loi pour une République numérique, d’Axelle Lemaire, dont l’article 16 dit que « les administrations encouragent l’utilisation des logiciels libres et des formats ouverts lors du développement, de l’achat, de l’utilisation de tout ou partie de ces systèmes d’information », cinq ans après la circulaire Castex, du nom du Premier ministre de l’époque, Jean Castex, qui déclarait notamment « cette ambition renouvelée implique en outre un renforcement de l’ouverture des codes sources et des algorithmes publics ainsi que de l’usage du logiciel libre et ouvert. »
Est-ce que, en février 2026, une circulaire qui recommande de privilégier, lorsque c’est pertinent – sans forcément définir le terme « pertinent », à quel moment c’est pertinent – des produits open source, dans la circulaire il n’est même pas écrit « logiciels libres » alors qu’on est en France. Qu’est-ce que vous en pensez ? Avance-t-on dans le bon sens ? Est-ce suffisant malgré les enjeux ? Qui veut réagir là-dessus ?

Isabelle Carrère : « Paroles, paroles… »

Frédéric Couchet :C’est effectivement la fin de l’article de Thierry, Isabelle Carrère, la célèbre chanson interprétée par Dalila et Alain Delon. Donc Isabelle, première réaction.

Isabelle Carrère : Pour moi, la réaction est dans le texte. Je suis complètement en phase avec ça, c’est-à-dire qu’on fait semblant de venir faire des grandes déclarations, des déclarations de principe, « mais bien sûr, ça avance, on trouve que c’est très bien, c’est très bien » et on continue, comme si de rien n’était, à tendre la main aux milliardaires de la tech. Sur ce sujet-là, comme sur beaucoup d’autres, on nous baratine et on ne fait rien, on n’agit pas.
L’élue écologiste, Cyrielle Chatelain, qui avait interrogé, en son temps, sur les impacts de la migration des serveurs publics vers Windows 11 n’a pas obtenu de réponse particulière. On est vraiment sur du baratin !

Frédéric Couchet :Je précise que dans la réponse et on y reviendra dans le second sujet, il est quand même annoncé que l’État réfléchit à une migration vers un système libre, sachant que dans l’article de Thierry il est également rappelé qu’il y a quelques années le ministère des Armées avait lancé une étude pour migrer vers un poste de travail en logiciel libre et que ça n’a jamais rien donné. L’étude n’a même pas été publiée. Pour finir, Cyrielle Chatelain est actuellement la rapporteure de la commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques, qui auditionne plein de gens en ce moment à l’Assemblée nationale, le président étant Philippe Latombe.

Isabelle Carrère : Elle fait un vrai boulot, on est d’accord, mais, dans le même temps, on vient de renouveler le contrat avec Microsoft pour l’Éducation nationale, jusqu’en 2029. De quoi parle-t-on en fait ?

Frédéric Couchet :Vincent, Pierre, qui veut réagir ? Pierre Beyssac.

Pierre Beyssac :L’Éducation nationale n’est pas franchement à la pointe des avancées informatiques en matière de logiciel libre, effectivement, ce n’est pas l’administration la plus véloce en matière de numérique, c’est un peu dommage.
Je viens de lire la circulaire en préparant l’émission. Le ton que j’en avais vu passer dans les réseaux sociaux était beaucoup plus volontariste que ce que j’ai pu lire dans la circulaire, il y a un petit encadré. On a effectivement déjà lu et relu ce genre de choses « il faudrait en mettre, si on peut, mais voilà... « j’voudrais bien, mais j’peux point ». C’est une autre chanson, La Bonne du curé, pour ceux qui ne connaissent pas, d’Annie Cordy.

Frédéric Couchet :On est très chansons aujourd’hui. Si vous arrivez à placer du Bobby Lapointe ou du Boris Vian, je suis preneur !

Pierre Beyssac :« Monsieur le président, je vous fais une lettre »…

Frédéric Couchet :Boris Vian. Bien !

Pierre Beyssac :C’est mieux !
Il y a beaucoup d’intentions, il y a quand même aussi beaucoup de lourdeurs et de frictions dans l’administration, il faut le reconnaître, toutes les administrations ne sont pas au même niveau. Par exemple la DINUM est quand même beaucoup plus avancée sur ces sujets.

Frédéric Couchet :La Direction interministérielle du numérique, on va en parler juste après.

Pierre Beyssac :La DINUM est aussi un petit peu la boîte, la division, la direction qui essaye de faire un peu bouger, de mutualiser des moyens numériques un peu plus modernes et pertinents au sein de l’État.
J’ai quand même l’impression, vu le contexte géopolitique avec un président étasunien, Donald Trump, qui n’a pas de limites en fait, dont on peut penser qu’il va faire pression, par tous les moyens, en nous enlevant des moyens numériques type Microsoft ou autres, s’il le décide sur un coup de tête du jour au lendemain, qu’il y a un changement d’attitude côté administration européenne, en essayant de se dire qu’il est peut-être temps qu’on se bouge un peu les fesses pour avancer réellement. Ça ne va pas vite, c’est clair. Faute de grives, on mange des merles, comme je disais tout à l’heure en préparant l’émission.

Frédéric Couchet :Avant de laisser Vincent réagir sur cet article et qu’on passe à la DINUM, je vais préciser, puisque tu parles du président américain, des sanctions, etc. Dans la commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques, je vous encourage à écouter l’édition de Nicolas Guillou, le juge de la CPI [Cour pénale internationale] qui vit sous sanctions depuis plusieurs mois et qui montre combien c’est effrayant, quand on est sous sanctions américaines, avec des méthodes qui normalement ont été utilisées au départ pour des terroristes. Il est juge à la CPI et, depuis plusieurs mois, il vit sous sanctions américaines. L’audition est en ligne sur le site de l’Assemblée nationale. C’est donc Nicolas Guillou, juge de la CPI, qui vit sous sanctions. C’est pour cela que j’ai failli t’appeler Nicolas, Vincent, parce que j’avais en tête Nicolas Guillou.
Vincent Calame, une réaction là-dessus avant qu’on passe à la DINUM.

Vincent Calame :Je ne suis pas encore sous sanctions.

Frédéric Couchet :Tu es franco-suisse, ta partie suisse te protégera peut-être.

Vincent Calame :Peut-être !
Je vais quand même voir le verre à moitié plein, on va dire.
D’une part, il n’a pas publié ça sur X et Facebook, c’est déjà une bonne chose, parce que, dans d’autres cas, il ne fait même plus de circulaire, il publie ses consignes sur X et Facebook.
Ensuite, je crois qu’il y a aussi un effet cliquet. On voit que ça progresse, c’est lent, c’est très lent, mais, d’un autre côté, les changements sociaux sont aussi très lents, dix ans c’est à la fois long, mais pas tant que ça finalement. En tout cas, on peut espérer que ça soutienne toutes celles et ceux qui, à l’intérieur de l’administration, se battent depuis des années. On peut déjà espérer qu’une circulaire en plus les aidera à défendre leur cause.

Frédéric Couchet :Rappelons que l’April défend une priorité effective aux logiciels libres, notamment via, par exemple, un projet de loi et une mise en œuvre via un décret qui préciserait effectivement cette notion de priorité. Là on est juste à un simple encouragement « lorsque c’est pertinent » ! Quand est-ce que c’est pertinent, tout est dans les détails ?
On ne va pas tellement changer de sujet parce qu’on va parler de la suite logique. Comme j’adore ma petite clochette, je vais quand même l’utiliser.

[Clochette]

Annonces de la DINUM, la Direction interministérielle du numérique

Frédéric Couchet : La circulaire dont on vient de parler date de février 2026. Sébastien Lecornu, dans la réponse à une question écrite de Cyrielle Chatelain, annonçait cette circulaire. Il annonce également que la DINUM a lancé, en 2025, une réflexion sur le développement d’un poste de travail sous système libre mais sans préciser exactement et là, nous sommes en avril 2026.
Récemment, un séminaire a été organisé par la DINUM, à l’initiative du Premier ministre Sébastien Lecornu, du ministre de l’Action et des Comptes publics, David Amiel, de la ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, Anne Le Hénaff. Je vais rappeler, juste pour préciser, que Cyrielle Chatelain suit ces dossiers et qu’en 2023, Anne le Hénanff avait été corapporteure d’une mission flash sur « sur les défis de la cybersécurité » [dans le rapport elle parlait du « piège Microsoft », NdT]. C’est quand même quelqu’un qui est sensibilisé à ces questions-là.
Il y a un certain nombre d’annonces dans le communiqué de la DINUM.
On va commencer par la première annonce, peut-être celle qui a fait « le plus parler », entre guillemets, même dans des articles américains qui se sont un petit peu enflammés.
Je vous lis la première partie de l’annonce : « S’agissant de l’évolution du poste de travail, la DINUM – la Direction interministérielle du numérique – annonce sa sortie de Windows au profit de poste sous système d’exploitation libre. » Ce sont à peu près 250 postes. Il y a des articles français, qu’on ne va pas citer parce qu’on est charitable, qui ont titré que l’État français migre vers du système libre. Non ! Pour l’instant ce sont 250 postes, mais ça pourrait être une préfiguration d’un système pour l’ensemble de l’État français et des services publics.
On va commencer par le verre à moitié plein, parce que là le verre se remplit encore plus. Finalement la DINUM passe à l’étape supplémentaire. Après, je vous poserai une petite question sur la partie technique, le choix de la distribution, mais déjà sur l’annonce. Vincent Calame.

Vincent Calame : Oui, même chose. C’est aussi une bonne chose. On est au Café libre mais, comme disait Pierre, on ne peut pas ignorer le fracas du monde actuel et je crois que maintenant les gens sentent vraiment la pression géopolitique très forte. Il y a donc une prise de conscience générale.
Ce qui est bien c’est que le logiciel libre est prêt depuis quelques années, il est prêt à répondre à toutes ces demandes, le panel de possibilités offertes par le Libre est énorme. Le seul souci qu’on pourrait avoir, dans toutes ces migrations, comme avec Mastodon et la première migration de gens qui quittaient Twitter quand ça a été racheté, c’est un changement brutal d’échelle qui ferait que le logiciel libre n’arriverait pas à suivre. Rares, de plus en plus rares sont les cas, actuellement, où il n’existe pas un pas un logiciel libre qui peut remplacer, voire en mieux, un logiciel propriétaire. Je pense qu’on a un niveau de maturité du logiciel libre et là c’est l’occasion, l’esprit du temps est à ça.
J’ajoute une dernière chose, j’ai l’impression que l’idéologie a changé de camp, c’est-à-dire qu’avant les gens du Libre étaient des idéologues, maintenant les gens du Libre sont des pragmatiques et ceux qui défendent encore le propriétaire sont, de mon point de vue, des idéologues.

Frédéric Couchet : Comme le disait Pierre, est-ce que c’est vraiment lié à une crainte suite à la réélection de Donald Trump et à ses premiers mois de présidence avec tout ce qu’il a fait ? On le sent effectivement, depuis quelque temps. Ces premières annonces ne sont pas les seules, on parlera tout à l’heure de l’Allemagne, est-ce un effet finalement anti-Trump ou anti-contrôle par les USA ?

Pierre Beyssac : Anti-Trump, je ne sais pas. On voit que nous sommes quand même très dépendants, notamment en matière de numérique, des solutions étasuniennes. J’ai quand même l’impression, dans les discours publics, au niveau de Bruxelles ça ne se sent pas trop, mais dans les discours des différents pays, notamment Allemagne et France, qu’il y a une prise de conscience du fait que nous sommes un petit peu contraints, qu’on a intérêt à desserrer l’étau avant qu’il ne soit trop tard, d’ailleurs il est peut-être déjà trop tard, je ne sais pas.

Frédéric Couchet : Si je me souviens bien, l’an dernier, un des ministres a aussi demandé à l’ensemble des administrations de répondre à des questions par rapport à leur dépendance à l’ensemble des solutions américaines et autres, d’ailleurs on en parlera tout à heure, juste après, parce que les ministères sont aussi engagés à fournir un plan d’action.
On reste sur la migration de la DINUM. Isabelle.

Isabelle Carrère : Juste de la DINUM ? Je n’ai pas grand-chose à dire de plus, je suis d’accord, oui, c’est bien, c’est un tout petit pas, il est tout petit, c’est déjà bien. Par contre, je ne sais pas, je n’ai pas trouvé, peut-être que j’ai mal cherché, quelle est la distribution.

Frédéric Couchet : Justement, c’est ma deuxième question, j’allais enchaîner. Effectivement, dans le communiqué de la DINUM, le choix n’est pas précisé. Il a été annoncé récemment, dans une réunion à laquelle on participait, que le choix de la distribution s’est porté sur NixOS. Ce n’est pas la distribution GNU/Linux la plus connue. Je regarde les yeux ici autour de moi. En fait, c’est une distribution qui, visiblement, est hautement reproductible. J’ai bien compris que l’intérêt c’est de pouvoir la déployer sur de très nombreux postes et c’est surtout, apparemment, pour profiter du projet qu’ils ont déjà mené sur un système qu’ils appellent Sécurix, basé sur NixOS, donc une distribution, entre guillemets, « sécurisée », travaillée aussi avec l’ANSSI [Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information] qui a sa propre distribution par ailleurs et la version de bureau qui s’appelle Bureaurix. Ce sont sans doute des fans d’UIderzo et de Goscinny. À priori ce serait basé là-dessus. On va juste rappeler le principe. Est-ce que l’un ou l’une de vous peut rappeler ce qu’est une distribution libre ? Les gens qui connaissent Windows et Mac n’ont peut-être pas cet environnement-là en tête, les explications. Est-ce que quelqu’un se sent d’expliquer facilement ? Pierre Beyssac.

Pierre Beyssac : J’essaye.
Il faut savoir que dans le Libre il y a énormément de logiciels très divers, il y a toujours plusieurs solutions au même problème pour les outils courants.
Ce qu’on appelle une distribution Linux c’est un assemblage d’un certain nombre de logiciels, intégrés de manière facile à installer, qui fait différents choix sur les outils standards, notamment sur les outils de fenêtrage, l’environnement qui permet d’utiliser la souris, d’utiliser des fenêtres, et puis quelques petits ajouts qui sont en général propres à la distribution sur la façon de gérer les utilisateurs, d’avoir de l’aide, etc., et de récupérer les mises à jour. Sachant qu’en général c’est très croisé, c’est-à-dire que si on installe telle distribution et qu’on préfère autre chose que le gestionnaire de fenêtres installé par défaut, on peut installer celui de la distribution d’à côté, en général c’est très souple. Le problème, vu la multitude de choix qui existent, c’est d’en choisir une adaptée. Les distributions seront plus ou moins ciblées sur un type de public – une personne qui ne veut pas se casser la tête, qui veut quelque chose de simple à installer pour faire de la bureautique et du Web –, ou bien les distributions seront plus ciblées sur la sécurité, comme tu le disais, ou sur la gestion de parc. Il y a une sorte de ligne éditoriale de chaque distribution, ce qui permet de choisir celle qui correspond le mieux à ce qu’on recherche.

Frédéric Couchet : Si des gens nous écoutent et se disent « tiens, j’ai envie de migrer vers un système libre sur mon poste de travail », je précise que le mieux c’est d’aller voir des groupes d’utilisatrices et d’utilisateurs ou des structures comme Antanak qui les accompagneront sur le choix de la distribution, il y en a effectivement plusieurs, et sur les premiers pas. Par exemple, si vous avez des enfants, il y a une distribution française qui s’appelle PrimTux qui est vraiment très orientée enfants, donc n’hésitez pas.
La Gendarmerie nationale, de son côté, était partie il y a très longtemps, il y a 20 ans sur une base Ubuntu. Visiblement des collectivités choisissent une autre distribution, notamment Échirolles.
Donc la DINUM, visiblement, se baserait sur NixOS et je vais juste citer un article, pour changer un peu de journaliste, du site InformatiqueNews. Loïc Duval, je ne connaissais pas du tout ce journaliste, dit : « C’est un OS de base sécurisé pour poste d’administration, reposant sur NixOS, avec un noyau Linux personnalisé et un durcissement aligné sur les recommandations de l’ANSSI, l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information. Authentification par clés matérielles, chiffrement, durcissement du noyau selon le référentiel de l’ANSSI. Et un second dépôt bureautique – celui dont je parlais – montre comment dériver Sécurix pour bâtir des postes bureautiques. Autrement dit la base technique visible aujourd’hui, de cette future distribution, pour la DINUM est bien Sécurix comme socle de sécurité et Bureautix comme exemple de poste de travail. ». Cela me fait penser à une question parce que, dans son article, Loïc Duval pose une question : « Ne fallait-il pas commencer par essayer d’avoir une distribution européenne unifiée ? ». Le mythe, la légende d’avoir une seule distribution qui serait unifiée partout en France ou en Europe. Avez-vous un avis sur la question ?

Pierre Beyssac : Qu’est-ce que ça voudrait dire ? Pourquoi pas. On peut imaginer une distribution orientée pour les administrations, je ne sais pas.

Frédéric Couchet : Je sais pas si ça a du sens. Il pose la question dans son article.

Pierre Beyssac : Je ne suis pas sûr il faudrait voir. Je verrais plutôt quelque chose qui vient du bas, c’est-à-dire les utilisateurs qui se disent « on a des besoins communs, ça vaudrait le coup de mettre en commun nos ressources », donc plutôt avoir des distributions locales qui fusionnent parce qu’elles ont les mêmes intentions et les mêmes usages.

Frédéric Couchet : D’accord. Vincent Calame.

Vincent Calame : Je vais citer Tolkien. C’est une distribution unique « pour les gouverner tous dans les ténèbres et dans les ténèbres les lier », je pensais à ça. [Le Seigneur des anneaux, NdT]

Pierre Beyssac : Merci pour la citation.

Frédéric Couchet : Je crois que Vincent a plié le game. J’enverrai cette citation, tu me la ressortiras.

Vincent Calame : C’est le poème sur l’Anneau unique.

Frédéric Couchet : Tu as plié le game. Est-ce que tu veux réagir là-dessus Isabelle ?

Isabelle Carrère : Je ne dirais pas que c’est une bonne idée, c’est-à-dire que toute idée qui, pour moi, viendrait à nouveau enrichir le fantasme de la centralisation, une seule chose unique au même endroit, je dis non. À Antanak, on apprécie et on voit bien l’intérêt qu’il y ait plusieurs interfaces, plusieurs façons d’accéder à ceci ou cela et plusieurs façons de traiter les choses, du moment qu’on reconnaît les applications logicielles qui sont dessus, qu’on peut les retrouver – je ne vais pas les citer – d’une distribution à une autre.

Frédéric Couchet : Maintenant, je vais aussi vous citer le communiqué d’une excellente association qui s’appelle l’April. Dans le communiqué de la DINUM, l’April a souligné un point que pas grand monde a vu, c’est l’absence totale des mots « logiciel libre » ou open source. Le seul mot lié au logiciel libre qui apparaît, c’est Linux, le noyau Linux. Mais, finalement, il n’y a pas d’annonce autour du choix du logiciel libre.
Je vais citer le communiqué de l’April et je vais vous demander de réagir : « L’April souligne qu’aucune politique de réduction des dépendances ou d’autonomie stratégique en matière numérique ne peut se faire sans logiciel libre. Et le logiciel libre ce n’est pas juste du code et des produits, c’est aussi une éthique de l’émancipation et un engagement envers plus d’interopérabilité qui devrait être au cœur des services publics. Souhaitons que l’absence de la mention « logiciel libre » dans le communiqué de la DINUM ne préfigure pas un tel angle mort dans les travaux à venir. » Parce que la DINUM parle simplement de réduire ses dépendances extra-européennes. Peut-être que pour réduire la dépendance extra-européenne, l’autre option n’est pas le logiciel libre, mais une solution franco-française bien privatrice.
Est-ce que l’absence des mots « logiciel libre » vous inquiète, comme l’April, ou finalement non, vous trouvez qu’à l’April ils vont un peu trop loin ? Isabelle.

Isabelle Carrère : Je suis d’accord que c’est une possibilité. En général, les gens qui font des communiqués cherchent bien leurs mots, ils savent de quoi ils parlent et si ça n’est pas inscrit en clair c’est qu’il y a anguille sous roche, c’est sûr, ou baleine sous gravillon, je ne sais plus comment on dit.

Pierre Beyssac : Je crois qu’on dit baleine sous gravillon [baleine sous gravier, NdT]. C’est bien ça. Je suis assez d’accord. Je pense que c’est une volonté de ne pas trop mettre les pieds dans le plat. C’est effectivement dommage que l’occasion d’expliquer, d’exprimer les valeurs du logiciel libre ne soit pas un peu plus saisie. On peut imaginer qu’il y a eu des tensions internes ou politiques pour ne pas trop fâcher, je ne sais pas.

Frédéric Couchet : Si le communiqué de l’April le mentionne, c’est sans soute qu’il y a eu des tensions ou des signes, notamment avec l’utilisation du terme « communs numériques » qui est un fourre-tout monstrueux dans lequel on sait plus trop ce qu’on y met. Quand on écoute les auditions de la commission sur les vulnérabilités numériques, on aimerait bien, parfois, que les gens nous disent ce qu’ils entendent par « solution souveraine » : est-ce que la solution souveraine c’est une solution purement française, purement européenne ? Est-ce qu’il y a du logiciel libre ou pas ?
Autre point intéressant dans le communiqué de la DINUM, parce qu’il y avait eu des critiques, notamment d’entreprises, qui disaient que la DINUM fait un peu des choses toute seule avec un certain nombre de ses projets. Il va y avoir des rencontres, les premières même, rencontres industrielles du numérique – je cite – « qui seront organisées par la DINUM en juin 2026, qui constitueront l’occasion de concrétiser des coalitions ministérielles public-privé avec notamment la formalisation d’une alliance public-privé pour la souveraineté européenne. » Vous noterez par rapport à ma question précédente que c’est « alliance public-privé » pour la souveraineté européenne, pas pour le logiciel libre ! Est-ce que c’est une bonne chose ? Est-ce que qu’il y a des angles morts, des choses sur lesquelles s’inquiéter par rapport à cette alliance public-privé pour la souveraineté européenne ? Ça fait rire autour de la table ! Isabelle.

Isabelle Carrère : Oui, ça fait rire. D’une part, j’aimerais bien savoir qui sont les industriels qui vont être invités et sont-ce bien effectivement uniquement des entreprises européennes, strictement, dans lesquelles il n’y a pas du tout un petit financier d’ailleurs ? J’aimerais bien savoir cela, ça m’intéresserait bien. Je vais vous laisser parler, mais j’aimerais bien, après, qu’on revienne sur cette notion de souveraineté numérique, je voudrais dire une chose.

Frédéric Couchet : Pierre, Vincent, là-dessus.

Pierre Beyssac : Je n’avais pas lu le communiqué, j’entends ce que tu dis, ça a effectivement l’air d’être un fourre-tout de mots-clés. Isabelle disait, laissait entendre qu’il y a des précédents en la matière, au niveau européen, sur des machins, des clouds souverains, etc. Je crois que le truc en question c’était Gaia-X. En fait, ça s’est fini noyauté par du marketing des GAFAM, et le truc a été vidé de son sens.

Frédéric Couchet : Gaia-X est effectivement une initiative au niveau européen.

Pierre Beyssac : Il y a un truc comme ça qui a été noyauté par le marketing. En gros, les critères d’adhésion étaient tellement bas de plancher, qu’il suffisait d’avoir trois ou quatre étiquettes sur son offre pour y adhérer, donc les géants étasuniens du cloud ont pu y entrer et se retrouver avec le « label de confiance » entre guillemets.
On a aussi en France déjà deux initiatives de rebranding, de marques blanches, sur des trucs GAFAM, d’un côté Azure, de l’autre Google Cloud, qui sont rebrandées par des marques françaises, Bleu et S3NS. L’une est faite par Thales [S3NS], l’autre est faite par Orange et Capgemini [Bleu], il y a plusieurs partenaires, tous les suspects habituels, comme on dit, des grands groupes français. En fait, c’est de l’offre américaine un peu blanchie au niveau juridique pour être moins dépendante des contrats d’origine.

Isabelle Carrère : Tu as dit « blanchie ».

Pierre Beyssac : Oui, c’est du blanchiment de souveraineté, sovereignty washing, je ne suis pas le seul à employer le terme ! Il y a une installation locale des moyens fournis par les grands groupes étasuniens et c’est censé protéger un petit peu les usagers de l’offre, qui vont souvent être des entreprises de défense, etc., mais, en fait, c’est très insuffisant. Si jamais, ne serait-ce que notre fameux président étasunien décidait un jour de couper les mises à jour, on se retrouverait avec un logiciel obsolète en trois mois. La dépendance reste quand même assez forte. Si c’est pour faire ce genre de chose, en fait juste rassurer les juristes en ayant des contrats qui, de toute façon, sont préemptés par le CLOUD Act ou la législation américaine qui permet à l’État étasunien d’aller mettre son nez dans nos données, ce n’est pas forcément un gain, pour le dire de manière euphémistique.

Frédéric Couchet : Vincent, tu veux réagir là-dessus ?

Vincent Calame : On va payer pour voir, il faudra être très vigilant, parce que, pour l’instant, ce sont effectivement des mots et il faut regarder les actes.
Si je peux juste revenir un peu en arrière, tu as posé la question « y a-t-il un effet Trump ? », je pense que oui. Avant, on avait l’idée qu’il y avait des géants de la tech, qui étaient des multinationales, des États et ainsi de suite. Après son élection et l’alignement, Trump les a mis au pas quand même. Quand on voit qu’ils ont participé à sa cérémonie d’intronisation, ils sont tous alignés et on voit que les géants sont des colosses aux pieds d’argile. Ça a quand même montré que si le président des États-Unis dit ça, aucun ne résiste, quelle que soit sa charte, son intention. Ils ont changé totalement d’orientation sur plein de questions, ils étaient accusés d’être wokes, leur virage rapide est impressionnant. Je crois donc que l’effet Trump a montré que détenir la violence, pour un État, ça reste très puissant, même si on est un géant de la tech.

Frédéric Couchet : Isabelle, je te laisserai réagir après sur la souveraineté européenne.
La question du financement des logiciels libres se pose, notamment pour certains logiciels qui sont surtout financés par des entreprises. Ne faudrait-il pas réfléchir à quelque chose comme ce qu’a fait Mediapart dans la presse ? Thierry me corrigera, je ne sais pas si c’est une fondation ou une structure à part [fondation, NdT], en tout cas le financement a été sécurisé pour l’indépendance par rapport au fondateur. N’y a-t-il pas cette crainte-là même dans le logiciel libre ? Si on a des logiciels libres qui sont développés principalement par des entreprises, n’y a-t-il une possibilité, à un moment, si le propriétaire change, que la licence puisse changer, notamment si tous les droits appartiennent à l’entreprise qui développe le logiciel libre ? Quelque part, n’y a-t-il pas des questions de financement qui peuvent se poser et de choix pour les logiciels, qui seraient pérennes indépendamment de la structure qui les développe ?

[Court silence]

Pierre Beyssac : Oui, sans aucun doute ! En parlant de ça, je n’ai pas révisé le sujet, donc je parle de mémoire. Au FOSDEM [Free and Open Source Software Developers’ European Meeting ], j’ai vu une conférence sur le montage d’un fonds européen pour financer le logiciel libre, je le dis parce que j’étais au FOSDEM fin janvier, monté notamment par un ancien pirate Félix Reda et par d’autres personnes qui essayent de monter de genre de fonds pour avoir du développement indépendant des majors, y compris en Libre.

Frédéric Couchet : Ancien pirate, ancien du Parti pirate, on précise.

Pierre Beyssac : Ancien du Parti pirate, excuse-moi, oui.

Frédéric Couchet : Ça pourrait être un vrai pirate !

Pierre Beyssac : Ancien élu au Parlement européen, élu du Parti pirate allemand.

Frédéric Couchet : Je dis ça, d’autant plus que tu portes le t-shirt du Parti pirate !
Isabelle, tu voulais revenir sur l’expression, en tout cas sur la thématique « souveraineté européenne » qu’il y a dans le communiqué de la DINUM.

Isabelle Carrère : Absolument. Est-ce que je peux lire les propos d’Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargé de l’Intelligence artificielle et du Numérique, parce que je trouve ça assez fou. Elle dit : « La souveraineté numérique n’est pas une option, c’est une nécessité stratégique. L’Europe doit se doter des moyens de ses ambitions. La France montre l’exemple en accélérant la bascule vers des solutions souveraines interopérables et durables. En réduisant nos dépenses à des solutions extra-européennes, l’État envoie un message clair, celui d’une puissance publique qui reprend la main sur ses choix technologiques au service de sa souveraineté numérique. » Je trouve que ce sont des phrases complètement hallucinantes, ça ne dit rien. Je pense que la souveraineté numérique est le meilleur fantasme qui ait été envoyé par Macron et par d’autres, ces derniers temps, sur le sujet du numérique et de l’informatique.
De quoi parle-t-on en fait ? On ne maîtrise strictement rien !
De quelle souveraineté parle-t-on ?
Que ça soit sur la question des logiciels et tu posais la question du financement, c’est vrai qu’on ne t’a pas répondu parce que c’est compliqué de répondre à ça comme ça, de trouver des solutions. Mais si on regarde la question du matériel ! Je prends un petit exemple, celui de la construction des datacenters : qui finance ? Qui organise, construit, exploite ensuite les datacenters en France ? Des investisseurs qataris ou arabes, des sociétés américaines, et on n’a absolument aucune souveraineté dans rien là-dessus, à part que c’est venu nous prendre des terres agricoles, donc des hectares agricoles qui disparaissent au profit de datacenters, mais on n’est pas du tout sur une souveraineté.
La souveraineté logicielle, on ne la connaît pas, on ne la voit pas bien et on ne voit pas effectivement quels financements, qui ne viendraient pas d’ailleurs, qui viendraient vraiment de la France ou de l’Europe, viendraient soutenir ça, on ne voit pas bien ! D’ailleurs, on ne voit pas comment quelque chose qui serait strictement privé, sans aucune mise en commun de ces développements-là, pourrait se faire tranquillement, sans mettre en risque GNU/Linux, je ne vois pas bien.
Ensuite, sur le matériel, c’est juste une catastrophe ! Que ça soit les machines elles-mêmes – d’ailleurs on ne sait toujours pas ce qu’a fait la Police de ses 22 000 postes, on avait parlé de ça, bref, je n’ai pas regardé ce que c’est devenu –, et les constructions de tous ces datacenters qui sont une catastrophe de ce point de vue-là.
Pour moi c’est niet. « Souveraineté numérique » ça ne veut rien dire, c’est du baratin, c’est un mythe, un fantasme.

Frédéric Couchet : Est-ce que c’est le choix du terme ? Par exemple, si on parle d’autonomie stratégique. c’est mieux ou ça dépend ?

Isabelle Carrère : Non. C’est vraiment l’idée, le concept. Nous sommes dans une structure qui s’est mondialisée et soudainement la France viendrait dire « je suis tout à fait capable d’être en autonomie particulière et je ne vais plus rien demander à personne, je vais faire les choses moi-même » ! On voit bien que non ! On ne maîtrise rien ! Et si on veut continuer à centraliser, comme on disait tout à l’heure, des tas de choses, on va rester sur la même logique capitaliste : si ce n’est plus aux Américains, on va donner le pouvoir aux Chinois, aux Russes ou que sais-je, mais je ne vois pas comment ça va être autrement !

Frédéric Couchet : D’accord. Je crois que Pierre voulait réagir sur les datacenters.

Pierre Beyssac : En fait à plusieurs titres.
Déjà, derrière la notion de souveraineté, il y a souvent l’idée de puissance de l’État et d’indépendance de l’État, des idées gaulliennes, « il nous faut un porte-avion », c’est un peu le même genre de chose. Ça ne défend pas forcément les droits fondamentaux des citoyens, ce n’est pas forcément directement à notre avantage en tant que citoyens, même si ça peut nous isoler en partie des pressions extérieures.
Sur les datacenters, il y a quand même énormément de datacenters qui sont gérés par des gros acteurs français. On a des gros hébergeurs français, on a des gros fournisseurs d’accès, il y a des datacenters privés, largement détenus par des capitaux français. Il y a aussi des datacenters étasuniens, les datacenters qu’on appelle de colocation, qui sont détenus par un acteur unique mais où n’importe qui peut aller installer ses moyens.

Isabelle Carrère : Pas tout à fait n’importe qui !

Pierre Beyssac : Si. Il faut avoir un petit peu d’argent, mais ce n’est pas très cher, on peut louer des racks à partir de quelques centaines d’euros par mois, c’est relativement accessible, on va dire, si on veut des moyens à soi. C’est un peu comme quand on nous loue un mètre carré de cave pour stocker des trucs parce qu’on n’a pas de place chez soi. Ça c’est une chose.
Concernant les gros investissements actuels pour l’IA, pour des constructions à grande échelle aujourd’hui, Isabelle a raison, ça va souvent être financé plutôt par des gros investisseurs étrangers.
Concernant le matériel, il y a quand même une différence entre le matériel et les services en ligne. Effectivement, on ne sait pas fabriquer des processeurs ou des ordinateurs complets en France aujourd’hui, on est dépendant des Chinois, des États-Unis, de différents fournisseurs extérieurs sur les circuits à haute intégration, mais, une fois qu’on a son ordinateur, à priori personne ne va venir nous l’enlever. Il n’y a pas de kill switch, comme on dit, d’interrupteur pour l’arrêter à distance.

Isabelle Carrère : Sauf l’obsolescence programmée !

Pierre Beyssac : Il y a ça, oui, mais si tu te débrouilles bien, ce n’est quand même pas évident !

Isabelle Carrère : Et après, une fois qu’il ne fonctionne plus ! Quand il fonctionne plus, qu’est-ce qu’on fait ?

Pierre Beyssac : Quand il tombe en panne ? On en prend un autre du même modèle à côté.

Isabelle Carrère : Et celui qu’on avait, où le met-on ? On est là-dessus ! Quand elle dit « solution souveraine, interopérable et durable », n’est-ce pas se moquer du monde ! « Durable ». Où l’informatique est-elle durable ! C’est comme le nucléaire qui ne serait pas fossile ! C’est la même idée.

Pierre Beyssac : Le logiciel libre aide là-dessus, justement. Si ça veut dire que l’État utilise le logiciel libre pour exploiter du matériel un peu ancien parce qu’il a encore les pilotes.

Isabelle Carrère : On est d’accord, mais elle ne l’a pas dit !

Pierre Beyssac : En théorie, c’est un bon moyen de caser...

Isabelle Carrère : Mais elle ne l’a pas dit ! Elle n’a pas mis le mot ! Elle n’a parlé ni de Libre ni d’open source ni de rien du tout ! Elle dit « solution souveraine, interopérable et durable ».

Pierre Beyssac : Elle défend ses objectifs !

Isabelle Carrère : Elle défend son poste.

Pierre Beyssac : Peut-être son poste, je ne sais pas. Après, sur les moyens, on peut arriver pour dire justement que pour répondre à ces objectifs on a le logiciel libre.

Frédéric Couchet : Je pense aussi que c’est le sens de la remarque dans le communiqué de l’April : on peut se questionner de l’absence du terme « logiciel libre » ou d’autres choses dans une communication. Le seul mot qu’on peut rapprocher au logiciel libre c’est « noyau Linux », sinon tout le reste n’apparaît pas. Quand on écoute les auditions de la commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques, on se demande ce que les gens mettent derrière les termes « souveraineté », « autonomie », etc., quelle est la place du logiciel là-dedans et quel logiciel libre. On peut espérer que ça évolue positivement et que, peut-être, certains ont cette option-là en tête.
Ce qui serait intéressant, et on va finir là-dessus, sur ce sujet-là, parce que le temps avance et on passera à un truc encore plus ambitieux qui est en Allemagne. Je vais quand même juste préciser que, dans les annonces de la DINUM, il y a aussi des annonces qui ont fait parler : la Caisse nationale de l’assurance maladie a annoncé la migration de 80Caisse nationale de l’assurance maladie000 postes de ses agentes et de ses agents vers des outils du socle numérique dit interministériel, c’est-à-dire un outil de messagerie, un outil de visio et un outil de transfert de documents, c’est effectivement pas mal, et surtout que la DINUM va coordonner un plan interministériel de réduction des dépenses extra-européennes, je lis « chaque ministère sera tenu de formaliser son propre plan d’ici l’automne portant sur les axes suivants : poste de travail, outils collaboratifs, antivirus, intelligence artificielle, base données, virtualisation, équipements réseau. » Donc à l’automne, on verra peut-être quelle place sera donnée notamment à la partie logiciels libres, interopérabilité aussi, formats ouverts, dans les plans de chacun des ministères, on verra ce qu’il y aura dedans.
Isabelle, tu voulais réagir.

Isabelle Carrère : J’avais une question. Sûrement que vous savez : quand on parle de logiciel libre, GNU/Linux, open source, etc., en Europe est-ce qu’on peut complètement dire qu’on est complètement souverain – ah, ah –, autonome sur la création, le développement de ces outils ?

Frédéric Couchet : Si on ne prend que le noyau Linux, c’est une fondation américaine qui finance principalement.

Isabelle Carrère : Voilà !

Frédéric Couchet : La notion « souveraineté européenne » a-t-elle un sens ?

Isabelle Carrère : On est d’accord ! Donc même s’agissant de logiciels libres.

Pierre Beyssac : Quand on le voit du point de vue maintenance et évolution. Mais le code étant libre, si on estime que la fondation américaine ne fait pas bien son travail, on peut toujours créer des moyens.

Isabelle Carrère : Dans l’absolu on peut, mais est-ce que c’est prévu là, est-ce que quelqu’un en parle, est-ce qu’on est là-dessus ?

Pierre Beyssac : Est-ce que c’est une nécessité aujourd’hui ?

Isabelle Carrère : Je pose la question : qu’est-ce que vous en pensez ? Comment l’April réagirait-elle à ça ?

Frédéric Couchet : En fait, comme dit Pierre, je pense que c’est quand il y a une nécessité. Un exemple me vient en tête : quand OpenOffice a commencé à avoir différents soucis, des gens se sont mobilisés, en Allemagne, pour créer une structure, pour financer une alternative libre basée sur OpenOffice qui s’appelle aujourd’hui LibreOffice.

Isabelle Carrère : Tu es trop fort ! Ne fais-tu pas de la radio pour faire le lien, comme ça, entre les sujets !

Frédéric Couchet : J’allais rajouter juste un truc. Tout à l’heure, Pierre parlait de branding, de marques. À l’école, aujourd’hui, le mot qui reste encore c’est OpenOffice, alors que de plus en plus LibreOffice l’a remplacé. Aujourd’hui par exemple, quand on est à l’école, normalement, si les élèves travaillent sur des documents, on peut leur donner un document dans un format ouvert, OpenDocument, dont on va parler juste après. Par sécurité, les parents qui font ça, et je sais bien de quoi je parle parce que je suis parent, mettent souvent aussi le fichier au format Microsoft au cas où. En tout cas, en termes de nommage, c’est le terme OpenOffice qui reste dans les écoles.

Pierre Beyssac : Et pas que dans les écoles. Tous les gens qui sont un petit peu loin de l’actualité du Libre parlent d’OpenOffice.

Frédéric Couchet : On va avancer. Julie, on ne va pas faire de pause musicale, on va continuer et comme il y a une logique dans cette préparation de l’émission, c’est incroyable, on va changer de sujet mais pas totalement. J’allais oublier l’article sur les moutons noirs [« La France et l’open source : qui sont les moutons noirs et pourquoi ça traîne encore ? », un article de Guillaume Belfiore sur clubic.com] qui est encore en attente. Vincent, si on a le temps, on le traitera après, parce que c’est toi qui avais cité cet article, on en a un petit peu parlé juste avant sur les questions de financement. Par contre, je veux qu’on n’oublie pas de traiter l’Allemagne, le format ODF et bien plus, donc on change de sujet.

[Clochette]

Allemagne – ODF , OpenDocument Format

Frédéric Couchet : On vient de parler d’annonces côté français, mais en Allemagne, je ne sais pas s’ils vont encore plus loin ou pas, c’est à discuter, je vais vous demander, en tout cas il y a un article de Thierry Noisette, toujours lui, sur ZDNet, il nous a quittés, donc il ne pourra pas réagir ou commenter, je vous rappelle qu’il sera l’invité de Libre à vous ! la semaine prochaine. Dans cet article il annonce que le format ODF, OpenDocument Format qui est un format ouvert, utilisé notamment par la suite bureautique LibreOffice, devient obligatoire dans l’administration. C’est un article qui date du 21 mars, que je vais lire : « La Document Foundation — donc la fondation allemande dont je viens de parler — qui gère LibreOffice, salue la décision du ministère allemand du numérique qui impose le format ODF dans l’administration fédérale, refusant ainsi le contesté OOXML qui est le format de Microsoft », c’est le fameux fléché, peu importe le nom, en tout cas c’est le format de Microsoft. « C’est une victoire pour les formats ouverts, annonce la Document Foundation, l’organisation à but non lucratif responsable de la suite bureautique LibreOffice : l’intégration d’OpenDocument Format comme format standard obligatoire dans le Deutschland-Stack, le cadre d’infrastructure numérique souveraine du gouvernement fédéral allemand pour l’ensemble des administrations publiques. » Et il est précisé que ce n’est pas une simple recommandation. En France, on a le Référentiel général d’interopérabilité dans lequel il y a ce format, mais le format de Microsoft y est aussi présent. Le directeur exécutif de la fondation précise, souligne « il ne s’agit pas d’une recommandation ni d’une préférence, c’est impératif ».
Je vais déjà vous demander de réagir là-dessus et après on passera au fait qu’il y a d’autres choses dans cette annonce concernant le Deutschland-Stack, le cadre allemand d’infrastructure numérique. Déjà sur cette annonce qui n’est donc pas une recommandation mais une obligation de passer à OpenDocument Format. Est-ce que c’est une bonne nouvelle ? Est-ce que c’est de nature à faire changer les choses, une évolution des pratiques, des outils ? Qui veut se lancer ? Pierre.

Pierre Beyssac : Je pense que oui. Je suis utilisateur de LibreOffice, je sais ce que c’est que récupérer un document Word un peu compliqué. Le format OXML, normalement c’est le .docx sur les extensions, si je ne fais pas d’erreur. Il faut savoir que Microsoft a lancé ce format en réponse au format OpenOffice, LibreOffice, parce qu’ils ont eu peur de se faire justement phagocyter par un format libre. Ils ont fait une sorte de format pseudo-libre qui était fondé sur le format XML, et c’est du typique Microsoft, c’est-à-dire que le truc est très mal spécifié, on n’a pas beaucoup de documentation dessus. En fait, ceux qui veulent lire ce format se retrouvent à faire ça à la petite semaine et c’est très compliqué de le gérer correctement sur des documents complexes. On a tous récupéré des documents faits avec Word qui sont à moitié bousillés lorsqu’on les importe dans LibreOffice.
En édictant le format plus ouvert de LibreOffice comme référence, en fait, ça inverse le sujet. Ça sera à Microsoft de faire des outils corrects ou aux utilisateurs de produits Microsoft de se débrouiller pour que leur truc fonctionne correctement lorsqu’ils récupèrent un document LibreOffice. Ça enlève donc un poids de compatibilité sur les éditeurs, les contributeurs de LibreOffice qui, d’ailleurs, fonctionne de mieux en mieux. La version 26 vient de sortir. Jusque-là on pouvait importer des PDF, ce n’était pas toujours joyeux, et l’importation de PDF marche beaucoup mieux qu’avant quand on veut modifier un PDF. Bref, désolé pour l’incise.
Je trouve que mettre le focus, je ne sais pas comment dire en français, insister sur la prééminence d’un standard ouvert et libre me semble effectivement essentiel pour faciliter l’interopérabilité, même pas juste la diffusion de logiciels libres, donc tout le monde y gagne.

Frédéric Couchet : D’ailleurs, si je me souviens bien, je crois que ce qu’a fait la Gendarmerie sur sa distribution, le recours à ce format-là, pour des questions d’interopérabilité, a été important, je ne me souviens plus des détails techniques, je m’avancerais pas plus.
Sur cette annonce, Vincent.

Vincent Calame : Pour faire avancer, il y a la carotte ou le bâton, parfois ce n’est pas mal d’utiliser le bâton. Quand c’est le gouvernement qui le fait, c’est un gros bâton. Oui, je pense que c’est une bonne chose.
En tant que codeur, je me suis plongé dans le format ODF pour générer des fichiers sans passer par LibreOffice, je précise que c’est quand même lisible, on peut même écrire un fichier ODF à la main en XML direct. Je ne fais pas ça tous les jours mais c’est faisable.

Frédéric Couchet : Ta remarque est intéressante. Si je me souviens bien, quand il y a eu des débats justement sur la normalisation des différents formats, l’une des choses qui était en faveur du format OpenDocument, c’était le fait que la documentation soit relativement courte, lisible par rapport au format de Microsoft, Office Open XML, puisque « OO » c’est « Office Open ». En plus, c’était vicieux, ils avaient mis « Office Open » au lieu de « Open Office ». En tout cas, pour le format de Microsoft, par contre, c’étaient des milliers de pages de spécification, donc une mise en œuvre très compliquée, que seul Microsoft, finalement, peut maîtriser complètement. La lisibilité des spécifications d’OpenDocument Format est une chose importante.
Isabelle.

Isabelle Carrère : On ne peut pas ne pas trouver que c’est une bonne chose, c’est sûr que c’est une très bonne chose.
On parlait tout à l’heure de la faiblesse, du côté un peu mollasson du gouvernement français qui dit « il faudrait mieux, peut-être, si vous le pouvez, si c’est pertinent, quand vous pourrez, si vous avez le temps, ne vous en faites pas ! » Là on a un gouvernement qui dit « j’ai pris une décision, maintenant ça va être ça ». Du coup, ça permet aussi d’envoyer un signal également à Microsoft. Ce n’est plus lui qui va commander tout le temps et décider « j’ai décidé que je ne vais plus maintenir ma version 10 et que tout le monde devra passer à la 11 », eh bien non ! Là c’est lui qui va devoir s’adapter à la norme et c’est plutôt plaisant, on est content.

Frédéric Couchet : Dans l’article de Thierry et dans les autres articles, les journalistes se sont beaucoup focalisés sur le format OpenDocument, ce qui est évidemment une des choses importantes, mais en fait ce Deutschland-Stack, ce cadre d’infrastructure technique du gouvernement fédéral, se présente, et ce coup-ci je lis le communiqué de l’April, « comme un système cohérent de référentiels basés sur des standards ouverts et qui s’imposent à l’ensemble des administrations publiques – fédérales, étatiques et locales. Il couvre un spectre très large des usages informatiques : formats bureautiques, stockage, messagerie, authentification, etc. Il propose également un catalogue d’outils de développement et d’exploitation. La mise en place de ce socle technologique s’inscrit dans un objectif de création – une phrase qu’Isabelle ne va pas apprécier – d’une infrastructure numérique souveraine. Son implémentation complète est fixée à horizon 2028 et son application sera rendue obligatoire pour tout nouveau projet. » C’est clairement l’interopérabilité, donc la capacité de pouvoir interagir des systèmes en utilisant notamment des standards ouverts, c’est-à-dire des spécifications techniques publiques, libres et maintenues grâce à un processus de décision ouverte, comme l’est The OpenDocument Format. C’est vraiment une grosse mise en avant.
Le texte est en allemand. On a donc lancé une demande de traduction pour avoir une version française, pour avoir les détails.
En tout cas, visiblement, ce système cohérent de référentiels va beaucoup plus loin encore que ce que fait la France, ça va être à suivre. On peut espérer que le célèbre couple franco-allemand va se reformer à nouveau de ce côté-là pour que la DINUM et les ministères, notamment dans le cadre des plans qu’ils doivent rendre d’ici octobre, puissent intégrer des choses qui iront encore plus loin que ce qui est prévu pour l’instant et surtout que la partie formats ouverts, standards ouverts et logiciels libres prenne toute sa place. Est-ce qu’on peut être optimiste ou pas ? Isabelle.

Isabelle Carrère : On peut ! Je n’ai pas de bougie, je ne sais pas, je n’en sais rien, je ne sais pas ce qu’ils sont capables de faire. Dans l’article en question, j’aime bien la phrase : « Les deux formats ne sont pas des options équivalentes parmi d’autres, mais des solutions radicalement différentes, l’une est tournée vers un avenir d’ouverture, d’interopérabilité, de souveraineté numérique – d’accord –, quand l’autre est restée sur un passé où l’on défendait la position dominante d’une entreprise via un verrouillage numérique. » Je trouve que c’est beau. Après, sauront-ils suivre ça ici en France, je n’en sais rien. Peut-être, déjà, que d’autres pays d’Europe vont le faire avant la France en suivant l’Allemagne, j’espère ! Qu’est-ce qu’on peut faire ? Toucher du bois.

Frédéric Couchet : Vincent.

Vincent Calame : Ce qui est très positif c’est que, pour tout cela, d’énormes besoins de formation vont apparaître, d’énormes besoins de développement, ce qui va aider à enrichir un écosystème libre de prestataires, de gens capables de maîtriser les choses.
Je reviens juste sur le concept d’autonomie et de souveraineté, je rebondis sur Pierre, ce sont des logiciels libres.
En fait, notre autonomie et notre souveraineté européenne c’est si on a des universités où on fait du Libre, si on a le vivier de compétences capables de reprendre le code de Linux tel quel. Si on n’a pas ce vivier de compétences, si on n’a pas un écosystème d’entreprises du Libre, on n’a aucune autonomie ni souveraineté. Je pense vraiment que c’est dans le capital intellectuel de l’Europe que se jouent autonomie et souveraineté.

Frédéric Couchet : Avant que vous ayez quelque chose à ajouter, je vais me permettre d’enchaîner sur le dernier sujet parce que le temps passe et on va changer d’ordre.

[Clochette]

Sciences non faites en informatique

Frédéric Couchet : On ne va pas parler de Microsoft qui a bloqué le compte de développeurs et de développeuses, je préférais qu’on parle d’un autre sujet. Vincent a proposé ce sujet, je ne m’y attendais pas trop. Je trouve que ce sujet très intéressant et je pense qu’il va parler aussi à Isabelle. C’est une conférence qui a eu lieu récemment au Luxembourg. Il s’agit d’un article de David Larousserie dans Le Monde, dans le supplément Science. Je lis le chapô de l’article : « Quand des scientifiques « phosphorent » pour faire de l’informatique autrement. Lors d’une conférence à l’université du Luxembourg, une cinquantaine de chercheurs se sont réunis pendant trois jours, en mars, pour réfléchir à une trentaine d’exemples concrets de « sciences non faites. » Je connaissais pas du tout le terme, maintenant j’ai compris ce que c’est parce que j’ai lu l’article. Vincent, je vais te laisser nous expliquer. Pourquoi as-tu proposé cet article et qu’est-ce que sont « des sciences non faites » ?

Vincent Calame : Je l’ai proposé déjà parce que Mastodon est cité dedans, donc, automatiquement je me suis dit qu’il fallait en parler, c’est quand même grand journal.
Les sciences non faites sont toutes celles qui ne sont pas faites notamment parce qu’il n’y a pas les financements, non pas parce qu’elles sont ignorées. Je vais quand même lire une citation qui définit mieux « ce sont les domaines de recherche qui ne bénéficient d’aucun financement, qui restent inachevés ou sont généralement ignorés, mais que les mouvements sociaux ou les organisations de la société civile considèrent souvent comme méritant d’être approfondis » C’est un concept. Il s’agit de montrer que la science se fait, on essaye d’avoir de la liberté académique, on ne l’a pas toujours, il y a plein de problèmes de financement, il y a donc des choses qui ne sont pas traitées par la science actuelle. D’ailleurs il y avait eu une réflexion, dans les années 2000, sur le concept de Boutique des Sciences, l’idée d’avoir des lieux où notamment la société civile pourrait solliciter des chercheurs. C’est très long à se mettre en place. Là c’était spécifiquement sur les sciences non faites dans l’informatique, donc se poser la question : qu’est-ce qu’on ne regarde pas, qu’est-ce qu’on ne fait pas parce qu’on est orienté, parce qu’on a des sous de telle institution et pas de telle autre ?
En fait, ça rejoint ma remarque préalable sur le fait qu’en Europe on a besoin d’avoir un capital intellectuel. Je trouve très intéressant d’avoir aussi un aperçu de la recherche scientifique dans le domaine de l’informatique, avec en plus, dans le cas de cette conférence, des liens avec les sciences humaines, ce qui me semble aussi très important : se mettre en relation, lier cela à d’autres enjeux que seulement l’informatique.

Frédéric Couchet : Je vais préciser que l’article du Monde sera sur la page des références, mais aussi les vidéos, principalement en anglais de ce que j’ai cru voir. En tout cas vous pouvez voir un certain nombre de vidéos. Je vais juste citer deux exemples d’intitulés, le premier « En finir avec la suprématie blanche », le deuxième « Construire une démocratie multiethnique à l’âge de l’IA ». Et deuxième citation rapide avant de laisser réagir Isabelle et Pierre : « Ces exposés montraient souvent la face sombre de la recherche en informatique, considérée comme trop étroite, trop masculine, trop guidée par les intérêts des grandes entreprises et l’innovation, trop peu ouverte aux sciences sociales ou aux pays du Sud ».
Isabelle, je ne sais pas si tu as regardé l’article.

Isabelle Carrère : Très honnêtement, je n’ai pas eu le temps complètement. Il est évident que ce sujet m’intéresse. Après je me méfie, j’y vais très doucement et avec beaucoup de prudence. Déjà, la chose qui m’a fait plaisir, c’est que ça ne soit pas l’IA qui soit affichée en première instance, qu’on puisse enfin parler d’informatique sans parler des IA, des intelligences dites artificielles ou des artifices dit intelligents. Je me demande juste si on va pouvoir y échapper. Tu as cité deux intitulés, un qui parle d’IA, le deuxième que tu as cité, du coup je trouve ça dommage.

Frédéric Couchet : Je peux juste préciser : je suppose que le deuxième présuppose qu’on ne pourra pas faire sans IA, en fait que l’IA sera présente. Je suppose, je ne sais pas.

Isabelle Carrère : C’est ce que j’ai entendu aussi, c’est ce qui m’embêterait un peu. En tout cas oui, dans le premier thème que tu as cité et tel que l’a présenté Vincent, c’est vrai que c’est super intéressant. On voit bien les biais qui sont déjà ceux de l’informatique, d’ailleurs aussi de toutes les données qui sont triturées dans tous les sens. On sait, par exemple, que des tas de choses sont faites sur les questions de surveillance et de contrôle, sont faites dans tel et tel endroit, que ce sont les mêmes visages qu’on va voir partout. On pourrait citer 12 millions d’exemples de choses qui ont des biais comme cela.
Je ne sais pas, donc à suivre, mais c’est intéressant comme thématique.

Frédéric Couchet : Le lien avec le logiciel libre, il y en a plusieurs, bien entendu, puis je laisserai Pierre réagir. En tout cas, il y avait beaucoup d’autocollants mentionnant des systèmes libres sur les laptops des personnes, notamment une présentation de Bradley Kühn, un Américain spécialiste des licences libres, ancien directeur exécutif de la Fondation pour le logiciel libre, qui appelle à l’aide, « cherchant des collaborations académiques pour des études économiques ou juridiques sur les licences libres non respectées par bon nombre de fabricants de matériel électronique. » Il faut savoir que dans bon nombre de matériels électroniques, par exemple vos box internet, vos téléphones, etc., il y a des logiciels libres, il y a le noyau Linux, il y en a d’autres, il y en a un certain nombre. L’usage de ces logiciels est autorisé, mais il y a des conditions pour certaines de ces licences qu’on appelle des licences à réciprocité. Bradley Kühn a passé une bonne partie de sa vie à essayer de lutter pour le respect de ces licences. Là il a fait une présentation que je n’ai pas encore vue, en tout cas elle est en ligne et c’est l’un des sujets qui étaient évoqués.
Pierre, as-tu une réaction là-dessus ? As-tu regardé un petit peu ?

Pierre Beyssac : Oui, j’ai regardé en diagonale. Je trouve cette initiative intéressante, elle sort un peu des sentiers battus et du buzz, c’est donc vachement intéressant de voir un peu des chemins de recherche complètement différents. Pour moi, la science c’est un continuum, la science c’est autant les trucs qui buzzent que les trucs qui font du pognon et dont on parle en ce moment, qui est autre chose que ce dont on parlait il y a dix ans.
Ce qui est marrant c’est que dans les technologies qui font le buzz aujourd’hui, qui sont prédominantes, il y a eu des traversées du désert. Yann Le Cun, un des gourous français de l’IA, a fait 20 ans, 30 ans de traversée du désert à faire marcher ses réseaux de neurones avec des gens autour de lui qui disaient « tes conneries ne servent à rien ! ». Il y a eu un peu la même chose avec les réseaux numériques. Au début, Internet était un truc très confidentiel, c’était même de la contre-culture à beaucoup d’égards. Il y a eu l’histoire des Cyclades avec Louis Pouzin qui a établi certaines briques d’Internet et personne n’y croyait. Il y a plein de choses, comme cela, qui étaient de la contre-culture et qui sont devenues des choses ultra-courantes aujourd’hui, au point qu’on a un peu envie de les détester parce que c’est devenu tellement dominant que ça donne envie de se dresser contre. C’est intéressant, je trouve ça super intéressant.
Sur le côté licence libre, il faut peut-être un petit peu que les gens qui utilisent du Libre parce que ça leur permet d’économiser des moyens, de mutualiser des ressources, remettent au pot pour ceux qui en abusent, surtout des boîtes qui font pas mal d’argent avec, ça paraît un peu la moindre des choses. C’est bien aussi qu’on essaye de remettre un peu les pendules à l’heure de ce côté.

Mission Artemis

Frédéric Couchet : Il nous reste deux, trois minutes. Tu avais proposé Artemis, le voyage, VLC.

Pierre Beyssac : C’est juste un petit un petit plaisir au sujet des astronautes. Un pot de crème à tartiner est passé, ça a fait beaucoup de buzz, mais il y a eu aussi un ordinateur portable, avec l’icône de VLC, qui est passé dans le champ de la caméra. Les gens de VLC étaient contents de voir leur logiciel utilisé dans la mission.

Frédéric Couchet : On va rappeler que VLC est sans doute l’un des logiciels libres les plus utilisés dans le monde, mais dont on ignore souvent que c’est un logiciel libre. Beaucoup de gens l’utilisent. Aux gens qui nous écoutent, c’est le fameux cône de chantier. Beaucoup gens ignorent que c’est un logiciel libre, en plus en grande partie développé par des personnes françaises.
Je crois aussi qu’Artmis a eu un bug avec Outlook.

Pierre Beyssac : oui, en parallèle, avec le logiciel non libre. Ils ont été coincés parce que leur deux Outlook étaient plantés, l’un comme l’autre, ils ont dû faire appel à l’assistance, je ne sais pas si c’était celle de Microsoft ou de la NASA, mais ils ont dû faire un appel à l’aide pour remettre en route Outlook !

Vincent Calame : Une ligne d’assistance en Inde, sous-traitée !

Pierre Beyssac : Avez-vous votre numéro de carte bancaire, messieurs ?

Frédéric Couchet : Selon les articles que j’ai lus, c’est quand même la NASA qui est effectivement intervenue à distance. C’est vrai que c’était assez marrant.
Je vous remercie, sauf si vous avez quelque chose à rajouter en 30 secondes.
On reviendra la prochaine fois sur le FOSDEM, cet événement européen, parce que tu voulais nous faire un retour, on n’a pas eu le temps aujourd’hui, on y reviendra la prochaine fois.
Merci à vous. Merci à Isabelle Carrère, Vincent Calame, Pierre Beyssac. Vincent reste bien sûr avec nous parce qu’il va enchaîner avec sa chronique.
En attendant nous allons faire une pause musicale.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : Après la pause musicale, nous entendrons la chronique de Vincent Calame concernant l’ouvrage Le numérique est l’affaire de toutes d’Isabelle Collet.
En entendant, nous allons écouter Le chariot de Malik, par Löhstana. On se retrouve dans deux minutes. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Le chariot de Malik, par Löhstana.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Le chariot de Malik, par Löhstana, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By 2.0

[Jingle]

Frédéric Couchet : Nous allons passer au sujet suivant.

[Virgule musicale]

Chronique de Vincent Calame - Le numérique est l’affaire de toutes d’Isabelle Collet

Frédéric Couchet : Vincent Calame, informaticien libriste et bénévole à l’April, nous propose une chronique « Lectures buissonnières » ou comment parler du Libre par des chemins détournés en partageant la lecture d’ouvrages divers et variés.
Le chapitre d’aujourd’hui concerne l’ouvrage Le numérique est l’affaire de toutes d’Isabelle Collet.
Rebonjour Vincent.

Vincent Calame : Rebonjour.
Aujourd’hui, je vais vous parler du livre Le numérique est l’affaire de toutes d’Isabelle Collet, paru en 2025, aux éditions Le Bord de l’eau.
Avant d’aborder le cœur de cet ouvrage, un petit mot sur l’autrice, Isabelle Collet, qui n’est pas inconnue à cette antenne puisqu’elle a participé à l’émission n<small<0 147 du 14 juin 2022 qui avait pour sujet « La diversité de genre dans le logiciel libre », émission que vous pouvez retrouver sur le site de Libre à vous !.

Comme l’indique sa présentation sur le site de l’Université de Genève, où elle est professeure associée, Isabelle Collet est sociologue, professeure des Sciences de l’éducation où elle dirige l’équipe G-RIRE : Genre – Rapports intersectionnels, Relation éducative. Point particulier qui a son importance dans la suite de son œuvre, elle est informaticienne de formation. Comme elle le raconte dans l’émission n<small<0 147, à son arrivée sur le marché de l’emploi en 1991, l’informatique traversait une mauvaise passe et le fait d’être une jeune femme fut clairement un frein à l’embauche. Certes, elle ne regrette pas sa reconversion dans la sociologie par la suite, mais cette expérience primordiale va influencer ses sujets d’étude puisque sa thèse portait sur la masculinisation des études d’informatique, sujet qu’elle n’a cessé d’approfondir jusqu’à l’ouvrage dont je vais maintenant vous parler.

Disons les mots tout de suite, pour moi, Le numérique est l’affaire de toutes est un ouvrage de référence dont je vous conseille absolument la lecture, même si, voire peut-être surtout si, les questions de genre ou de diversité ne sont pas votre tasse de thé. Tout d’abord parce qu’il est bien écrit et de lecture agréable, ce qui ne gâche rien. Quand on n’est pas familier des sciences humaines, on peut toujours craindre d’un ouvrage de sociologie qu’il soit d’un abord ardu et manie des concepts compliqués, bref, qu’il fasse « chiantifique » pour mieux s’imposer auprès de ses pairs.
Ce n’est pas le cas ici. Isabelle Collet a évidemment du métier et s’appuie sur des références solides, mais elle ne nous noie pas dedans – vous ne verrez pas de notes qui prennent plus la moitié de la page ! J’ai particulièrement apprécié la façon dont elle commente les études qu’elle a sélectionnées. Autre détail, chaque chapitre commence par une anecdote personnelle, ce n’est peut-être pas très académique, mais cela rend la lecture vivante.

Venons-en maintenant au contenu, l’ouvrage, qui, au passage, fait 166 pages, ce n’est pas non plus un pavé, se décompose en cinq chapitres dont les intitulés sont les suivants :

  • Chapitre I : La biologie ne décide pas de notre destin
  • Chapitre II : Les mères de l’ordinateur
  • Chapitre III : La masculinisation de l’informatique
  • Chapitre IV : En finir avec le prétexte de l’autocensure des femmes
  • Chapitre V : Changer le monde

En fait, et cela peut paraître paradoxal au premier abord, l’ouvrage ne parle pas tant que ça du numérique, ce sont surtout les chapitres II et III qui lui sont consacrés.

Le premier chapitre, « La biologie ne décide pas de notre destin », est une introduction au concept de genre tel que le manipule Isabelle Collet, qui se définit elle-même comme une « sociologue matérialiste » ce qui, je cite, « signifie qu’[elle] étudie l’existence sociale des groupes humains à partir des conditions matérielles de leur existence et des pratiques sociales qui en découlent, et non à partir d’abstractions telles que des conceptions morales ou des identités. » Les précisions apportées dans ce chapitre sont importantes, on sait combien le terme « genre » est brandi de nos jours dans tous les sens aussi bien comme étendard que comme épouvantail.

Le deuxième chapitre, « Les mères de l’ordinateur », rappelle la place oubliée et minorée des femmes au début de l’informatique, notamment dans la programmation. Malheureusement, je ne vais pas pouvoir entrer dans le détail de ces parcours historiques, je vous laisse le plaisir de la lecture. Je citerai simplement la façon dont Isabelle Collet conclut avec humour ce chapitre, je cite : « La programmation a été une activité presque strictement féminine tant qu’elle était marginale, et qu’elle n’apportait ni prestige, ni carrière, ni subvention, ni même diplôme. […] Après ce retour historique, il est difficile d’avancer que le cerveau des hommes est naturellement plus apte à faire de l’informatique que celui des femmes… Acquérir cette capacité en moins de quarante ans tiendrait du miracle génétique. »

Le troisième chapitre, « La masculinisation de l’informatique », est celui qui est le plus au cœur de notre sujet, je vous propose d’y revenir plus longuement dans ma prochaine chronique.

Le quatrième chapitre, « En finir avec le prétexte de l’autocensure des femmes », rappelle qu’Isabelle Collet est aussi une spécialiste des sciences de l’éducation. Elle parle moins du numérique que de l’enseignement des sciences et des techniques en général, ce qui est assez logique : lorsque l’enseignement des mathématiques en primaire ou au collège rencontre déjà un problème de genre, on ne peut pas s’attendre à ce que l’enseignement de l’informatique à l’université corrige le tir.

Enfin, le dernier chapitre, « Changer le monde », passe aux propositions. Isabelle Collet y aborde de manière approfondie la question des stéréotypes et fait un plaidoyer plutôt convaincant pour une politique de quotas.
Voilà pour aujourd’hui, comme dit précédemment, je vous donne rendez-vous le mois prochain pour la suite où je vous parlerai de la Malaisie et où je me permettrai quelques digressions personnelles.

Frédéric Couchet : Merci viencent.
Je pensais avoir lu ce livre, en fait je me rends compte que j’ai lu le livre précédent d’Isabelle Collet, Les oubliées du numérique de 2019. Quand j’ai entendu ta chronique je me suis dit « je l’ai déjà lu » mais non, c’est le dernier et je ne l’ai pas encore lu.
Je viens de penser qu’il ne serait pas mal qu’on se commande un exemplaire de chacun des livres que tu as cités dans tes chroniques pour qu’on en laisse un exemplaire au studio de la radio et un autre au bureau de l’April pour que les gens qui voudraient les emprunter et les lire puissent le faire. Je pense qu’on va faire ça.

Vincent Calame : Je conseillerais même parfois, si possible, de les laisser traîner sur un stand. Il y a plusieurs livres, comme ceux-là, qui mériteraient de traîner sur des stands, jusqu’à ce qu’ils soient piqués, mais s’ils sont piqués, c’est leur vie.

Frédéric Couchet : C’est la vie ! En tout cas, je pense qu’on fera ça : un exemplaire au studio de la radio, un exemplaire au local de l’April, ce qui permettra en plus d’enrichir la bibliographie des ouvrages sur les logiciels libres sur le futur site de l’April ou sur le site actuel que tu es en train d’enrichir.
En tout cas merci Vincent. Rendez-vous le mois prochain pour la suite de cette lecture buissonnière sur le livre d’Isabelle Collet.

Nous allons terminer par quelques annonces.

[Virgule musicale]

Quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l’April et le monde du Libre

Frédéric Couchet : Je vous rappelle que les liens utiles concernant les annonces de fin sont sur la page consacrée à l’émission du jour, sur libreavous.org/273, dans les notes de l’épisode si vous nous écoutez en podcast ou encore sur le site causecommune.fm.

Quelques annonces d’événements.
Rencontres des libertés numériques à Dunkerque le vendredi 17 avril de 17 heures à 19 heures. Ce sont des rencontres de découverte du logiciel libre, si vous voulez découvrir le logiciel libre et vous faire aider à installer un système libre sur votre ordinateur, voire sur votre téléphone.

Là c’est un peu différent : Atelier auto-hébergement session 1, à Paris, samedi 18 avril, de 14 heures à 16 heures. Là c’est peut-être pour héberger vos adresses de courriels ou peut-être un petit site web, etc.

Du côté de Lyon, le prochain Jeudi du Libre sera consacré au thème de la vidéo en liberté, c’est le jeudi 23 avril de 19 heures à 21 heures.

À Quimperlé, un point d’info GNU/Linux, samedi 25 avril de 14 heures à 17 heures 30.

Il y a évidemment beaucoup plus d’événements que ça que vous pouvez retrouver sur le site de l’Agenda du Libre, agendadulibre.org. Vous pouvez trouver des événements en lien avec les logiciels libres et la culture libre près de chez vous et plein d’organisations.

Du côté de la radio, Cause Commune vous propose un rendez-vous convivial chaque premier vendredi du mois à partir de 19 heures 30 dans les locaux de la radio, à Paris, au 22 rue Bernard Dimey dans le 18e arrondissement. Venez rencontrer les personnes qui font vivre la radio. Vous pourrez découvrir le studio, vous pourrez éventuellement jouer, si vous voulez, ou vous familiariser avec les outils. À 20 heures il y a aussi une émission participative, si vous voulez y participer. Sinon, vous pouvez partager simplement un petit peu de temps avec nous. La prochaine soirée radio ouverte aura lieu le 1ermai 2026, à partir de 19 heures 30, au 22 rue Bernard Dimey.

Notre émission se termine.

Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission du jour : Isabelle Carrère, Vincent Calame, Pierre Beyssac et également le passage de Thierry Noisette.
Aux manettes de la régie aujourd’hui, Julie Chaumard. Je vous encourage vraiment à écouter l’émission Chemins de traverse avec Julie, c’est l’émission 60, sur le site causecommune.fm.

Merci également aux personnes qui s’occupent de la post-production des podcasts : Sébastien Chopin, Élodie Déniel-Girodon, Nicolas Graner, Lang 1, Julien Osman, bénévoles à l’April, et Olivier Grieco, le directeur d’antenne de la radio.
Merci également aux personnes qui découpent les podcasts complets des émissions en podcasts individuels par sujet : Quentin Gibeaux, Théocrite et Tunui, bénévoles à l’April.
Merci également à Marie-Odile Morandi et au groupe Transcriptions qui permettent d’avoir une version texte de nos émissions.

Vous retrouvez sur notre site web, libreavous.org/273, toutes les références utiles de l’émission de ce jour ainsi que sur le site de la radio, causecommune.fm, ou dans les notes de l’épisode si vous écoutez en podcast.

N’hésitez pas à nous faire des retours pour nous indiquer ce qui vous a plu mais aussi des points d’amélioration.

Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission.
Si vous avez aimé cette émission, n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous et à faire connaître également la radio Cause Commune, la voix des possibles.

La prochaine émission aura lieu en direct mardi 21 avril à 15 heures 30. Notre sujet principal sera un Parcours libriste avec Thierry Noisette que j’ai le plaisir de connaître depuis plus de 20 ans. C’est mon collègue Étienne Gonnu qui animera l’échange, l’occasion d’en savoir plus sur ce journaliste qui couvre notamment les sujets concernant l’informatique et les logiciels libres depuis de nombreuses années.

Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve en direct mardi 21 avril et d’ici là, portez-vous bien.

Générique de fin d’émission : Wesh Tone par Realaze.

Média d’origine

Titre :

Émission Libre à vous ! diffusée mardi 14 avril 2026 sur radio Cause Commune

Personne⋅s :
- Frédéric Couchet - Isabelle Carrère - Pierre Beyssac - Vincent Calame
Source :

Podcast

Lieu :

Radio Cause Commune

Date :
Durée :

1 h 30 min

Autres liens :

Page de présentation de l’émission

Licence :
Verbatim
Crédits des visuels :

Bannière de l’émission Libre à vous ! de Antoine Bardelli, disponible selon les termes de, au moins, une des licences suivantes : licence CC BY-SA 2.0 FR ou supérieure ; licence Art Libre 1.3 ou supérieure et General Free Documentation License V1.3 ou supérieure.
Logo de la radio Cause Commune utilisé avec l’aimable autorisation d’Olivier Grieco, directeur d’antenne de la radio.

Avertissement : Transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant⋅e⋅s mais rendant le discours fluide. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.