Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Frédéric Couchet : Bonjour à toutes, bonjour à tous dans Libre à vous !. C’est le moment que vous avez choisi pour vous offrir une heure trente d’informations et d’échanges sur les libertés informatiques et également de la musique libre.
Le parcours Libriste de Julie Rymer, c’est l’interview d’une seule personne pour parler de son parcours personnel et professionnel. Julie est développeuse, cofondatrice de BIRU, une Scop qui développe des applications métiers sous licence libre, ce sera le sujet principal de l’émission du jour. Avec également, en début d’émission, la chronique « Que libérer d’autre que du logiciel » avec Antanak, et, en fin d’émission, la chronique « « Numérique, libertés et droits humains » de Maryse Artiguelong.
Soyez les bienvenu·es pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission qui vous raconte les libertés informatiques, proposée par l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Je suis Frédéric Couchet, le délégué général de l’April.
Le site web de l’émission est libreavous.org.
Nous sommes mardi 13 octobre 2026.
Nous diffusons en direct sur radio Cause Commune mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast. Nous saluons également les personnes qui nous écoutent sur les webradios radio Cigaloun et radio Broussaille, ainsi que sur les radios FM Radios Libres en Périgord et Radio Quetsch.
À la réalisation de l’émission Boris. Bonjour Boris.
Boris : Bonjour.
Frédéric Couchet : Nous vous souhaitons une excellente écoute.
[Jingle]
Chronique « Que libérer d’autre que du logiciel », avec Antanak - « Jeunes et autodéfense numérique »
Frédéric Couchet : « Que libérer d’autre que du logiciel » la chronique d’Antanak. Isabelle Carrère et d’autres personnes actives de l’association Antanak se proposent de partager des situations très concrètes et/ou des pensées mises en acte et en pratique au sein du collectif : le reconditionnement, la baisse des déchets, l’entraide sur les logiciels libres, l’appropriation du numérique par toutes et tous.
Exceptionnellement Isabelle n’est pas avec nous au studio, elle est à distance.
Bonjour Isabelle.
Isabelle Carrère : Bonjour.
Frédéric Couchet : Quel est le thème de ta chronique du jour ?
Isabelle Carrère : Aujourd’hui, ce n’est pas original parce que tout le monde en parle mais tant pis, je le fais quand même, je voulais parler des jeunes lycéens/lycéennes, des étudiants et des étudiantes. Et pourquoi je veux parler de cela ? Parce que, à Antanak, d’une part on avait un stagiaire, ces derniers temps, qui a hésité tous les matins, c’est intéressant, entre venir à Antanak ou participer au blocage. En fait il avait peur d’être en garde à vue ou d’être blessé parce qu’il a vu toutes les images. Du coup, nous avons vraiment été amenés à discuter avec lui et avec d’autres jeunes autour de la Porte de Saint-Ouen. C’est important et intéressant de les écouter indépendamment de la question des violences de part et d’autre parce que c’est vraiment une catastrophe. Je dis « indépendamment » parce que, à un moment, il faut aussi se poser deux minutes pour pouvoir réfléchir à ce qui est en train de se vivre, de se passer. Tous les jeunes, toutes les jeunes que nous avons rencontrées sont des personnes qui revendiquent leur droit à être, comme disait je ne sais plus qui, j’ai lu un article, revendiquent leur existence, juste leur vie. Et qu’est-ce qu’on est en train de leur donner, de leur montrer ? Pas des choses obligatoirement très géniales.
Dans les écoles, ils décrivent un manque hallucinant de matériel adéquat, manque d’outils, manque de profs, manque de salles. Manque de, manque de, manque d’avenir, manque de confiance, etc. Par contre, quand ils se mêlent de venir dire quelque chose, on est capable de les attaquer, on les terrorise, on les met en garde à vue. Je ne sais pas si vous avez vu les chiffres concernant les gardes à vue, en trois semaines, il y en a eu autant que pendant tout le mouvement des Gilets jaunes en 2018.
Je voulais donc, à cette occasion-là, parler de la question de l’autodéfense, puisque beaucoup d’entre eux sont venus nous voir sur des questions très basiques, j’allais dire, d’autodéfense numérique. Je voulais donc porter à la connaissance de ceux qui ne l’auraient pas encore un petit fascicule qui a été fait par, je ne sais pas si c’est une association ou un collectif, qui s’appelle « On est là », en référence, vous savez, à la chanson On est là !, « et même si untel ne le veut pas, nous on est là », donc onestla.tech.
On s’est basé, dans nos discussions avec les jeunes à Antanak, sur un petit guide d’autodéfense numérique qui a été fait par un collectif ou une association, je ne sais pas, qui s’appelle onestla.tech, je ne sais pas si vous le connaissez.
Ils ont écrit des choses intéressantes sur ce qu’est un téléphone portable, comment ça marche, ils disent « un mouchard dans la poche ». Ils expliquent de manière très pédagogique ce que font les opérateurs, ce qu’ils sont obligés de faire si la police leur demande quelque chose, ce qui se passe même si on a un très vieux téléphone, sans GPS, qui peut être localisé aussi par le réseau, etc. Ils donnent des choses précises pour se protéger et protéger les autres autour de soi pendant les manifestations. Protéger les échanges aussi, ils expliquent comment utiliser Signal plutôt que WhatsApp par exemple. Ils expliquent également toute une série de choses à faire ou à ne pas faire, puisque des jeunes nous posaient des questions sur les gardes à vue. Que faut-il faire ? Que faut-il dire ? Nous ne sommes pas des juristes, du coup nous nous sommes basé là-dessus pour répondre à leurs questions : a minima, numériquement, ce qu’on peut préconiser. C’était assez intéressant.
Après nous avons parlé des caméras, parce que ce sont également des outils numériques qui servent pas mal à surveiller tout le monde. On leur a expliqué comment on peut limiter l’identification, mais pas complètement l’empêcher, évidemment, et comment on peut s’organiser pour, en tout cas ensemble, faire attention les uns aux autres, bien sûr d’abord à soi-même mais pas simplement, également aux autres.
On sait que le 17 octobre va être un peu compliqué, le samedi qui vient. C’est pour cela qu’on s’est dit qu’on avait vraiment intérêt à tous, toutes, nous adultes autour d’eux, de les protéger, sans doute, et de veiller à ce qu’ils fassent attention à eux et à ne pas subir ce qu’on voit, des violences policières assez énormes en face d’eux.
Je vais faire une chronique très courte aujourd’hui je suis un peu malade, peut-être que ça s’entend à ma voix, sauf s’il y a des coupures.
C’est ce que je voulais dire aujourd’hui sur la question des libertés d’expression et des libertés numériques qu’on tente de faire vivre.
Frédéric Couchet : D’accord. Est-ce que d’autres ateliers ou rencontres sont prévues à Antanak ou ailleurs, parce que le mouvement ne va pas forcément s’arrêter ?
Isabelle Carrère : Ça ne va pas s’arrêter. J’imagine que d’autres choses plus spontanées vont se faire avec des gamins du quartier ou d’un peu plus loin. On suit un peu les lycées. On a aussi pas mal d’adultes qui viennent poser des questions sur comment faire avec leurs jeunes, comme ils disent.
Frédéric Couchet : Et je suppose aussi des adultes inquiets pour leurs jeunes qui vont en manif, qui font des blocages.
Isabelle Carrère : C’est ça, tout à fait.
Frédéric Couchet : OK. C’est une belle chronique. Nous apportons évidemment tous notre soutien aux personnes qui vont notamment se mobiliser aujourd’hui, parce que ce mardi 13 octobre 2026 est une journée de mobilisation. Comme tu l’as dit, il y a aussi la manifestation, j’appellerais ça convergence des luttes, je ne sais pas, avec les Gilets jaunes, les lycées, etc., samedi 17 octobre.
Isabelle Carrère : C’est un clin d’œil au 17 novembre 2018, les Gilets jaunes. On ne sait pas comment ça va prendre, tous les gens qui analysent et qui regardent ça se posent des questions. Il n’y a pas encore tellement de manifestations ou de choses qui ont été déclarées, des demandes d’autorisation sur Paris, c’est rigolo. Bon, ils sont à trois jours, donc ils peuvent encore le faire demain, mais après c’est tout.
Frédéric Couchet : D’accord, pour l’instant il n’y a rien. Je pensais qu’il y avait déjà un parcours et tout.
Isabelle Carrère : C’est ça qui va être intéressant. Sans doute que ça va être plutôt des blocages avec, comme ont fait les Gilets jaunes en 2018, des choses un peu par surprise à tel endroit. Eux parlent de la question de la vie chère, luttent contre la misère, contre la pauvreté, on se dit qu’il va y avoir des blocages en plus de ceux des lycées, il va y avoir d’autres choses ailleurs.
Frédéric Couchet : D’accord.
On espère te retrouver au studio et en grande forme le mois prochain, en novembre pour ta prochaine chronique. Je vais rappeler que vous êtes nos voisines, au 18 Bernard Dimey dans le 18e arrondissement de Paris. Le site d’Antanak c’est antanak.com, Antanak avec un« k ». N’hésitez pas à aller sur le site, passez les voir ou venez rencontrer Isabelle par exemple lors de la prochaine soirée radio ouverte de Cause Commune qui aura lieu le vendredi 6 novembre 2026 à partir de 19 heures 30 comme chaque premier vendredi du mois.
Isabelle Carrère : Avec plaisir. Merci.
Frédéric Couchet : Merci Isabelle, à bientôt.
Isabelle Carrère : À bientôt. Au revoir.
Frédéric Couchet : On va faire une pause musicale.
[Virgule musicale]
Frédéric Couchet : Après la pause musicale, nous découvrirons le Parcours libriste de Julie Rymer. C’est d’ailleurs Julie qui a choisi les trois choix musicaux du jour. Je ne sais pas si je vais pouvoir les expliquer.
Pour l’instant nous allons écouter Dark Creatures par Myuu. On se retrouve dans environ trois minutes. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.
Pause musicale : Dark Creatures, par Myuu.
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Dark Creatures, par Myuu, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution, CC By 3.0.
C’est l’occasion pour moi de rappeler que toutes nos pauses musicales sont sous des licences libres qui permettent de les partager librement avec vos proches, de les télécharger parfaitement légalement, de les remixer y compris pour des usages commerciaux. Ce sont des licences de type Creative Commons Attribution, Creative Commons Partage dans les mêmes conditions ou encore Licence Art Libre.
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Frédéric Couchet : Nous allons passer au sujet principal.
Parcours libriste de Julie Rymer
Frédéric Couchet : Nous allons poursuivre par notre sujet principal qui est un Parcours libriste. Un Parcours libriste c’est l’interview d’une seule personne pour parler de son parcours personnel et professionnel, l’occasion, évidemment, de passer quelques messages.
Bonjour Julie.
Julie Rymer : Bonjour Fred.
Frédéric Couchet : Julie Rymer, tu es développeuse, cofondatrice de BIRU, c’est ça la prononciation ?
Julie Rymer : « Biru », Birou », on n’a pas de règles.
Frédéric Couchet : Quelle est la bonne ?
Julie Rymer : Nous disons plutôt « Biru ».
Frédéric Couchet : Eh bien nous allons dire « Biru », tu nous expliqueras après ce que c’est, une Scop qui développe des applications métiers sous licence libre.
Si vous le souhaitez, n’hésitez pas à participer à notre conversation au 09 72 51 55 46 ou sur le salon web dédié à l’émission, vous allez sur le site causecommune.fm, tout en bas, dans le lecteur audio, vous cliquez sur l’émission et vous avez accès au chat, ou alors sur le site de Libre à vous !, donc libreavous.org.
Nous nous sommes rencontrés récemment, on parlera tout à l’heure du contexte, dans une réunion de quelque chose qui s’appelle LaSuite.coop, on expliquera un petit peu ce que c’est. Nous avons discuté à table, tu m’as un peu raconté ton parcours et je me suis dit « ça tombe bien, c’est un bon parcours libriste », c’est pour cela que je t’ai invitée. Le Parcours libriste c’est l’occasion de faire un peu de linéaire depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui.
J’ai envie de te demander, en première question, pour situer un petit peu les choses pour les gens qui nous écoutent au-delà de la voix, de quelle génération es-tu ? Où es-tu née ? Où as-tu vécu au début de la vie, dans l’enfance ?
Julie Rymer : Je suis née en 93, j’ai 33 ans. Je suis née dans le 15e arrondissement de Paris dans lequel j’ai vécu pendant un peu plus d’une vingtaine d’années. Actuellement je suis toujours à Paris, mais j’ai traversé la Seine, je suis dans le 12e. Parisienne depuis toujours.
Frédéric Couchet : D’accord. Comment te décrirais-tu quand tu étais petite fille ou ado ? Est-ce que tu étais quelqu’un d’extraverti ? Plutôt timide ? Est-ce que tu étais plutôt intéressée par des activités sportives, artistiques ou autres ? Comment te décrirais-tu ?
Julie Rymer : Quand j’étais petite, les gens me décrivaient principalement comme garçon manqué, je ne comprenais pas trop pourquoi il y avait soi-disant des trucs pour fille, des trucs pour garçon, je faisais les choses qui me plaisaient, apparemment ça s’appelait comme ça. J’étais plutôt connue comme étant une intello, la personne qui a des très bonnes notes, qui veut bien faire à l’école, ça n’a pas forcément duré jusqu’au bout, mais, quand j’étais petite, c’était un peu ce portrait-là.
Frédéric Couchet : Que faisais-tu comme activités de « garçon manqué » entre guillemets ?
Julie Rymer : J’osais jouer au foot, faire du basket, se taper dessus.
Frédéric Couchet : Y compris à l’école ?
Julie Rymer : oui, surtout à l’école !
Frédéric Couchet : Surtout à l’école, parce que, historiquement, notamment dans les cours de récré, les garçons jouent au foot d’un côté, les filles sont autour, exclues.
Julie Rymer : Exactement. Elles jouent à l’élastique, à la maison, à la popote, ce genre de chose. Eh bien non, moi je jouais au Power Rangers et au foot.
Frédéric Couchet : OK ! Et tu étais bien accueillie ?
Julie Rymer : Sans problème. Je faisais partie « des garçons de la bande », entre guillemets, à cet âge-là ça ne pose pas trop de problèmes.
Frédéric Couchet : D’accord. Faisais-tu aussi d’autres sports en dehors ?
Julie Rymer : J’ai fait pas mal d’activités quand j’étais petite, je n’ai jamais vraiment accroché à quelque chose, j’ai testé l’escrime, le tennis, le théâtre, la guitare, le piano, différentes choses.
Frédéric Couchet : Tu étais une touche-à-tout ? Tu aimais découvrir les choses ?
Julie Rymer : C’est surtout que je n’ai jamais trouvé quelque chose qui m’accroche vraiment. Mon père poussait beaucoup pour que je fasse des choses, donc je testais des nouvelles choses un peu différentes chaque année, une fois que j’en avais marre de la chose d’avant.
Frédéric Couchet : Donc tes parents t’encourageaient en te disant « tu testes, si ça te plaît tu continues, si ça ne te plaît pas tu arrêtes, tu changes », c’est ça ?
Julie Rymer : Si ça ne me plaît pas, je finis l’année quand même et je changerai l’année prochaine. Tout à fait.
Frédéric Couchet : D’accord. Donc à l’école tu disais grosse tête.
Julie Rymer : Intello.
Frédéric Couchet : Intello, excuse-moi. Donc tu avais des bonnes notes, mais y avait-il des matières que tu préférais ? Comment ça se passait à l’école quand tu étais en primaire ou en secondaire ?
Julie Rymer : En primaire ça se passait bien, j’aimais tout, je travaillais correctement, j’étais très scolaire. À partir du collège ça a commencé à être un petit peu plus compliqué. On nous faisait faire des choses dont je ne voyais pas forcément trop l’intérêt. C’est surtout au lycée, ensuite, où j’ai un petit peu plus décroché.
Frédéric Couchet : As-tu un exemple ? Te souviens-tu de choses qu’on te demandait de faire dont tu ne voyais pas trop l’intérêt ?
Julie Rymer : Par exemple apprendre les démonstrations de mathématiques par cœur au lieu de nous expliquer que c’était pour fabriquer l’esprit de raisonnement, que le but n’était pas de l’apprendre par cœur mais de comprendre comment on arrivait à un résultat. J’ai eu des profs qui m’ont dit « c’est au bac, il faut l’apprendre par cœur, c’est tout. » À l’époque j’étais très butée, je ne voyais pas l’intérêt, je n’apprenais pas par cœur, donc les notes ont très rapidement dégringolé.
Frédéric Couchet : OK. Quand tu dis que tu étais très butée à l’époque, c’est que ça que ça a changé ou pas ?
Julie Rymer : Non, pas particulièrement !
Frédéric Couchet : OK. Ce n’est pas forcément une critique, d’ailleurs, d’essayer de comprendre pourquoi on nous demande d’apprendre des choses. Est-ce que tu avais déjà des idées de ce que tu voudrais faire par rapport aux études ou, finalement, tu as avancé ? Parce qu’on demande souvent aux enfants de se positionner assez rapidement, finalement, et, en fait, ils n’en savent pas forcément grand-chose ? Est-ce que, à un moment, tu t’es dit « j’aimerais bien m’orienter dans telle discipline ou dans tel champ d’activité » ?
Julie Rymer : Pas du tout. Une grosse difficulté dans mon parcours a été que n’ai jamais vraiment su ce que je voulais faire à part quand j’étais toute petite, on rêve tous à les métiers, on veut faire pompier ou astronaute, mais, une fois passé cet âge-là, je ne savais vraiment pas ce que je voulais faire. J’ai fait un parcours scientifique parce que j’avais des notes suffisamment bonnes et que c’était, entre guillemets, « le parcours qui ouvrait le plus de portes », mais j’ai vraiment été très longtemps dans le flou par rapport à ça, même quand je suis partie à l’université, je ne savais pas ce que je voulais faire.
Frédéric Couchet : On va venir juste après à l’université.
On va parler d’informatique à un moment puisque tu as développeuse aujourd’hui. Est-ce que tu fais partie de cette génération de jeunes qui ont découvert l’informatique très tôt, ou pas ?
Julie Rymer : Pas du tout ! J’avais un ordinateur chez moi, j’avais cette chance, je jouais à des jeux vidéo, mais, avant d’aller dans des études d’informatique, je n’avais jamais ouvert un terminal, je ne savais pas ce qu’était Linux, je n’avais jamais tapé des lignes de code. Je n’ai pas du tout eu un ordi dans les mains à cinq ans. Jouer avec une calculatrice, ce n’était pas moi !
Frédéric Couchet : Mais tu avais un ordinateur. Tu es née en 93, donc quand tu as eu une dizaine d’années, une douzaine d’années, c’était la démocratisation d’Internet, pas forcément le développement mais l’accès à des pages perso de gens qui partagent des passions, des moteurs de recherche pour chercher des trucs sur Internet. Est-ce que tu avais accès à Internet quand tu étais jeune, ado ? Qu’est-ce que tu en faisais si c’est le cas ?
Julie Rymer : J’ai eu accès à Internet assez tôt. Ce que j’en faisais ? Principalement les chats, j’aimais beaucoup les chats, discuter avec des gens. Je me souviens qu’on disait « ASVSTP » ce qui voulait dire « âge sexe ville s’il te plaît », c’étaient les abréviations de l’époque. Des gens m’ont appris à dire « oki », il y avait vraiment toute une façon d’écrire à cette époque-là. Ça et des jeux en ligne, je faisais beaucoup de jeux en ligne où on élevait des créatures, on collaborait pour construire des villes, des choses comme ça. J’ai découvert cela assez tôt, je pense que j’avais une douzaine d’années, ce qui m’a permis de connaître beaucoup de gens un peu partout dans le monde parce que j’étais plutôt une couche-tard déjà à l’époque, je jouais beaucoup avec des Canadiens, par exemple, qui se couchaient en même temps que moi.
Frédéric Couchet : Donc plutôt des francophones.
Julie Rymer : Oui plutôt des francophones, à cette époque je ne parlais pas du tout anglais.
Frédéric Couchet : Ça aurait pu être une motivation, en tout cas une habitude.
Julie Rymer : L’apprentissage de l’anglais est arrivé plus tard.
Frédéric Couchet : On en parlera donc tout à l’heure.
Par rapport à tes études, comment tes parents se positionnaient-ils ? Est-ce qu’ils te poussaient sur une voie ? Est-ce qu’ils te laissaient faire ? Comment ça se passait, parce qu’il y a des parents qui sont plus ou moins dirigistes par rapport à ça ? Au moment où tu avais ces réflexions-là en troisième et après au niveau du bac, etc., comment ta famille se comportait-elle ?
Julie Rymer : J’ai eu la chance d’avoir un père qui m’a beaucoup soutenue, qui était énormément à l’écoute. Il m’a quand même encouragée à aller dans la voie scientifique parce qu’il me disait « c’est celle qui ouvre le plus d’options, tu ne sais pas encore quoi faire, donc garde toutes les possibilités. »
Frédéric Couchet : Était-il scientifique ou pas ?
Julie Rymer : Oui, il était très scientifique, mais il ne me mettait pas de pression. Je lui aurais dit que j’aimais la littérature et que je voulais faire L, il ne m’aurait absolument pas découragée du tout. En plus, il était autant perdu que moi donc il essayait de faire au mieux. Au lycée, quand j’ai eu des difficultés, autour de lui tout le monde lui disait « force-la à aller au lycée, il ne faut pas laisser les enfants faire ce qu’ils veulent », il m’a écoutée, il a compris que j’étais en difficulté et c’est lui qui m’a permis d’arrêter d’aller au lycée, de passer le baccalauréat quand même, il a négocié avec mes profs à l’époque.
Frédéric Couchet : Tu as arrêté le lycée pour suivre des cours à la maison ?
Julie Rymer : J’ai arrêté d’aller en cours en terminale uniquement et j’ai passé le bac quand même. J’étais toujours inscrite, il a réussi à négocier ça : j’étais donc inscrite au lycée mais je n’y allais pas.
Frédéric Couchet : C’est quand même fort d’arriver à négocier ça !
Julie Rymer : Mon père était très convaincant quand il voulait.
Frédéric Couchet : Tu étais donc en terminale scientifique, donc S, tu as fait un bac S. Ça s’appelait S à l’époque, c’est ça ?
Julie Rymer : À l’époque ça s’appelait S.
Frédéric Couchet : OK. Donc bac scientifique qui t’ouvre plein de portes. Comment, finalement, choisis-tu la porte que tu vas ouvrir ? Est-ce que c’est une thématique ? Est-ce que c’est un endroit ? Comment ça se passe ?
Julie Rymer : Comme j’étais beaucoup sur des communautés en ligne, que je faisais aussi du jeu de rôle sur forums, j’avais oublié ça, à l’époque j’en faisais pas mal et, dans ce cadre-là, j’avais commencé à faire un petit peu de graphisme sur Photoshop pour modifier des images, pour faire des montages, des choses comme ça. Je m’étais dit « pourquoi pas le graphisme, ça peut être chouette ! ». Du coup je me suis renseignée sur les licences qui existaient à l’époque, j’avais hésité entre une licence informatique et une licence arts plastiques, parce que l’informatique m’intéressait aussi, de loin, je me suis dit pourquoi pas. Le problème c’est que, pour la grande majorité, la licence informatique c’est un tronc commun maths – physique – informatique et, pour moi, il était absolument inenvisageable de retourner dans des cours de maths dont je ne voyais pas l’intérêt, des cours de physique, des choses comme ça, qui ne faisaient pas partie de la voie que j’avais choisie, donc je suis partie en arts plastiques.
Frédéric Couchet : Avant de continuer sur les arts plastiques, j’ai une petite question. Tu as parlé de l’université, c’est donc un choix d’aller à l’université.
Julie Rymer : Complètement un choix.
Frédéric Couchet : Quand on a préparé l’émission tu m’as envoyé des éléments et il était marqué que c’était un choix de ne pas aller dans une école d’ingé ou autre, mais plutôt à l’université. Pourquoi ce choix de l’université ?
Julie Rymer : Justement parce que je sortais d’une période difficile au lycée où vraiment le cadre scolaire ne me convenait pas du tout, le côté très rigide qui ne permet aucune liberté, on te donne vraiment une route à suivre sans explications, ce qui ne me convenait vraiment pas du tout. En plus j’étais dans un lycée qui disait « l’école c’est tout ce qui existe, la fac c’est pour, entre guillemets, « les ratés » ». Mon petit esprit de contradiction m’a dit « finalement la fac ça a l’air cool, pouvoir faire ce qu’on veut, comme on veut, travailler sur les choses de la manière dont on a envie de le faire parce qu’on y voit un intérêt », ça me plaisait plus.
Frédéric Couchet : Quand tu dis « la fac c’est pour les ratés », tu as choisi la fac pour les pires des ratés quelque part ! Je précise que ce qui m’intéressait aussi dans le parcours de Julie c’est que nous avons étudié à la même fac à plus de 20 ans d’écart, l’université Paris 8 de Saint-Denis qui, pour beaucoup de gens qui ne connaissent pas, a une réputation et Saint-Denis, globalement, a une réputation. J’invite vraiment les gens qui ne connaissent pas à venir découvrir la ville et l’université. Ce n’est pas université qui avait une bonne réputation, alors je me suis posé la question : comment as-tu choisi cette université Paris 8 ? L’as-tu choisie en particulier ou c’est juste un hasard par rapport à ce que tu cherchais suite à ton choix des arts plastiques.
Julie Rymer : Il n’y a pas grand-chose à Paris en licence arts plastiques, le choix était très restreint, il y avait Sorbonne et il y avait Saint-Denis. J’ai regardé le parcours proposé à Sorbonne, c’était très linéaire, histoire de l’art très théorique. J’ai regardé Saint-Denis, j’ai vu qu’il y avait plein de cours pratiques divers et variées, on piochait dedans. Je me suis dit « c’est génial », on peut vraiment faire son parcours à la carte et mettre les mains dedans dès le début. Ça m’a beaucoup plu, je suis partie là-bas et l’université m’a beaucoup plu aussi.
Frédéric Couchet : L’intérêt c’était aussi la liberté : faire ce qu’on avait envie de faire, choisir son parcours, choisir là où tu allais pouvoir faire quelque chose. Quand on parlera tout à l’heure de tes activités libristes c’est aussi, quelque part, un peu la même chose dans le Libre, on peut contribuer là où on veut, sans forcément de cadre formel. Il peut y avoir des cadres formels de travail ou pour des projets, on en parlera. Il y avait cette liberté d’action à Paris 8 qui était aussi très connue pour ça. C’était l’université de Vincennes, une fac expérimentale. Il y avait encore, à ton époque, des profs qui venaient de Vincennes, je ne sais pas si c’est encore le cas aujourd’hui en 2026.
Tu rentres donc en licence d’arts plastiques à Paris 8, à Saint-Denis. Combien de temps vas-tu y passer ? Trois ans, c’est ça ?
Julie Rymer : Je vais faire la licence, les trois ans de licence.
Frédéric Couchet : Est-ce que ça correspondait finalement à tes attentes ? Par rapport à ton imaginaire justement de cette liberté, est-ce que ces trois ans ont correspondu à ton attente ?
Julie Rymer : La formation en elle-même, oui, je pense que ça correspondait vraiment. Il y avait des cours en plus qu’on n’avait pas forcément envie de suivre, c’est normal, mais globalement j’ai pu vraiment orienter mes choix plutôt sur ce qui me plaisait, notamment je me dirigeais plutôt vers le graphisme informatique et j’ai pu prendre des cours qui allaient par là, même si ce n’était pas forcément évident. Là-bas, pour les cours les plus populaires, il fallait un petit peu se battre pour réussir à avoir une place. On s’est déjà retrouvé à 90 dans une salle pour 30, assis par terre, les uns sur les autres, en se demandant « dans 15 jours combien serons-nous encore ? », c’était assez folklo, mais oui, ça répondait à mes attentes.
Frédéric Couchet : D’accord. L’ambiance de Paris 8, qui est un super mélange, peut surprendre au début, surtout pour quelqu’un qui vient de Paris, et puis il n’y a pas trop de contraintes. Il y a deux questions. Déjà concernant l’ambiance à Paris 8 ? Est-ce que ça t’a correspondu ? Qu’en as-tu pensé en fait ?
Julie Rymer : Ça m’a fait du bien, ça m’a fait beaucoup de bien ! À l’origine, dans le 15e, j’étais plutôt dans un coin assez populaire, très mélangé, et mon lycée c’était Duruy dans le 7e arrondissement, ce n’est pas très mélangé, donc la mixité sociale qu’on retrouve à Saint-Denis m’a fait beaucoup de bien. Je me sentais beaucoup plus appartenir là que dans mon lycée, ça c’est sûr.
Frédéric Couchet : J’ai eu le même sentiment et on va aussi rappeler que Saint-Denis accueillait des gens qui n’avaient pas forcément de diplômes, c’était un accueil très large, des gens qui venaient de plein d’endroits différents du monde.
Este-ce que le côté fac, « si tu ne bosses pas, dans aucune fac personne ne va te pousser, en tout cas à Paris 8 » t’a correspondu alors que dans des écoles on est un peu plus suivi ? Par exemple, je sais que j’ai eu du mal, les premiers mois, à me motiver à bosser quand j’ai rejoint Paris 8. Est-ce que ça t’a correspondu ? Tu n’as pas eu de soucis ? Ou, au contraire, est-ce que tu as dû te motiver un peu justement pour bosser ?
Julie Rymer : Ce n’est pas pour tout le monde, mais c’est vrai que le côté « tu travailles pour toi, personne ne va te mettre des coups de fouet derrière » au contraire, je pense que je travaillais beaucoup plus là qu’au lycée. C’était vraiment « tu le fais pour toi, donc fais-le ! »
Frédéric Couchet : Donc tu fais les trois ans de licence, normalement tu vas continuer en graphisme.
Julie Rymer : Normalement !
Frédéric Couchet : Et pourtant tu ne continues pas en graphisme, parce qu’aujourd’hui on n’est pas dans une émission qui s’appelle « libre graphisme » ou je ne sais quoi. Tu ne continues pas en graphisme, tu as bifurqué sur la licence d’informatique au même endroit, un étage au-dessus, tout simplement, si je me souviens bien arts plastiques et informatique sont dans le même bâtiment. Pourquoi, tout d’un coup, abandonnes-tu les arts plastiques pour te réorienter vers l’informatique, tout en sachant, comme tu l’ai dit tout à l’heure, que tu ne voulais pas forcément faire d’informatique parce qu’il y a un très fort tronc commun avec maths partout ? Donc pourquoi cette bifurcation ?
Julie Rymer : La bifurcation est venue du métier de graphisme en lui-même. En fait, en deuxième année de licence on avait la possibilité de faire un stage professionnel, du coup j’ai eu ma première expérience de ce qu’est le métier de graphiste. Autant j’aimais beaucoup faire ça pour moi, perso, autant le côté exigence, commande, clientèle ne m’a pas du tout plu. La réalité du métier m’a frappée et ne m’a pas plu. Du coup j’étais très perdue à ce moment-là parce que je me retrouvais comme en sortie de bac, à ne pas trop savoir ce que j’allais faire de ma vie mais avec deux ans de plus et au milieu d’une formation. J’ai eu la chance, toujours grâce à cette formation qui permettait de piocher les matières qu’on voulait, qu’en troisième année il y ait un cours de programmation graphique où on tapait des lignes de code pour faire bouger des ronds sur l’écran, dessiner des carrés, ce genre de petites choses, ça s’appelait du processing à l’époque, un petit environ pour pouvoir jouer et ça a été le coup de foudre. Je me suis dit « j’adore faire ça, donc cherchons quelque chose qui me permette de continuer à faire ça ».
Vu que j’étais dans la fac, que je savais qu’il y avait une licence informatique à Paris 8, que je n’avais pas regardée à l’époque parce qu’il y avait déjà plein de licences informatique sur Paris, donc je n’étais pas allée aussi loin, je suis allée discuter avec les professeurs de là-bas qui m’ont un petit peu raconté la formation, comment ils faisaient les choses. Ils m’ont rassurée tout de suite en me disant « si tu ne veux pas faire de maths, tu n’en feras pas. Il y en a un tout petit peu au début mais ce n’est pas du tout le cœur de la formation. Si tu veux taper des lignes de code, tu vas taper des lignes de code jour un. »
Frédéric Couchet : Donc là tu te dis « c’est bon pour moi ».
Julie Rymer : Exactement. Donc recommençons, c’est parti.
Frédéric Couchet : Je ne sais pas à ton époque quels étaient les cursus. À mon époque, il y avait trois choix possibles : informatique et maths, informatique et linguistique, informatique et littérature. À ton époque comment ça se passait ?
Julie Rymer : On avait des EC libres [Éléments constitutifs d’une unité d’enseignement], en gros des cours libres qu’on doit suivre ailleurs, n’importe où dans l’université. À l’époque, en tout cas, ils étaient très compliqués à avoir. Toutes les formations étant pleines, ils ne font pas forcément de place aux élèves des autres licences. Mais moi j’avais déjà les EC libres puisque je sortais d’une licence arts plastiques.
Frédéric Couchet : D’accord. Donc tu rejoins le département informatique, tu montes d’un étage à Paris 8. À l’époque, avais-tu déjà entendu parler de logiciel libre, avant de rentrer dans ce département informatique qui est très logiciel libre ?
Julie Rymer : Pas que je sache. Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu connaissance de cette notion avant d’entrer dans cette licence.
Frédéric Couchet : D’accord. Comment se sont passés les premiers temps ? En fait même question que tout à l’heure, est-ce que ça correspondait à tes attentes ? Est-ce que tu t’es dit « je vais m’éclater, faire les choses que je veux avec du code » ou est-ce que tu étais un peu perdue au début ?
Julie Rymer : En fait, ma formation a commencé par ce qu’on appelait à l’époque des intensifs. Pendant deux semaines, je crois, on suivait un cours, tous les jours, avec un prof qui nous apprenait un peu les bases dont on aurait besoin pour le reste du cursus, notamment ouvrir un terminal, écrire ses premières lignes de code, utiliser un Linux, ce genre de chose. Nous avons vraiment été mis dedans un jour un. Au début j’étais effectivement un petit peu perdue, mais vu que c’était vraiment toute la journée, que ça, avec plein de gens à qui poser des questions, on s’en sort et, au bout des deux semaines, on est armé pour continuer le parcours.
Frédéric Couchet : Est-ce que tu peux dire quelques mots de ce qu’on appelle le Bocal à Paris 8, la salle informatique réservée aux étudiantes et étudiants d’informatique, salle ouverte 24 heures sur 24 et 365 jours par an, d’ailleurs je ne sais pas si c’est encore le cas.
Julie Rymer : Malheureusement ce n’est plus le cas. On a perdu cette guerre-là, mais à mon époque ça l’était.
Frédéric Couchet : À mon époque aussi et c’était quand même quelque chose !
Est-ce que tu veux dire quelques mots sur ce Bocal et l’impact que ça sur l’apprentissage, en fait, de l’informatique.
Julie Rymer : Le Bocal c’est effectivement une salle qui est mise à disposition des étudiants en permanence, en tout cas à mon époque en permanence, qui nous donnait accès à des ordinateurs sous environnement Linux avec tout ce qu’il faut pour pouvoir justement développer et faire ce dont on a besoin pour nos cours. Ça m’a énormément servie parce que, à l’époque, je n’avais pas d’ordinateur personnel, je travaillais donc exclusivement là-dessus. Tout le monde se retrouvait là-bas, on travaillait ensemble, on coopérait, quand on avait des questions on pouvait demander aux voisins de sa table, c’était vraiment un lieu d’entraide et d’apprentissage qui a été très important pour moi, qui a vraiment participé au fait que cette licence soit assez remarquable.
Frédéric Couchet : Avec des postes qui étaient déjà pré-installés en logiciels libres.
Julie Rymer : Exactement.
Frédéric Couchet : D’accord.
Je te propose qu’on fasse une petite pause musicale avant d’aborder la suite de ton parcours. Tu as choisi la pause musicale. Nous allons écouter Balloon girl, par Hungry Lucy. On se retrouve dans trois minutes. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.
Pause musicale : Balloon girl, par Hungry Lucy.
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Balloon girl, par Hungry Lucy, un choix de Julie, ce choix musical est sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By SA 3.0.
Frédéric Couchet : Juste avant la pause musicale, nous parlions de l’université Paris 8, du fameux Bocal, nous en parlions encore pendant la pause musicale, Julie me disait qu’elle pensait, je suis d’accord avec elle, que sans ce bocal accessible à l’époque 24 heures sur 24, certaines personnes n’auraient sans doute pas réussi leurs études, n’auraient pas continué, et je pense en avoir fait partie vu que j’ai fréquenté la même fac 20 ans avant elle. Je précise aussi que si vous voulez en savoir plus sur le département informatique, il y a l’émission 93 de Libre à vous !, du 9 février 2021, avec Anna Pappa, maîtresse de conférences en informatique, et Pablo Rauzy, maître de conférence en informatique et également coresponsable de licence actuellement informatiques et vidéoludisme à l’université Paris 8. C’est l’émission 93 du 9 février 2021 pour en savoir plus sur cette extraordinaire fac.
Julie Rymer : J’ai eu les deux comme professeurs Anna Pappa et Pablo Rauzy.
Frédéric Couchet : Moi j’ai eu Anna Pappa comme camarade d’études, nous sommes de la même génération.
Tu obtiens donc la licence d’informatique à Paris 8. Poursuis-tu en maîtrise ou en master, je ne sais plus comment ça s’appelle maintenant ?
Julie Rymer : Master. J’ai continué en master. J’ai fait un petit tour des écoles privées histoire de voir ce qu’elles faisaient. Elles faisaient presque toutes signer une clause qui disait, en gros, que ce qui était développé lors de nos études était à elles, donc je suis restée à la fac, c’était bien.
Frédéric Couchet : Donc tu as fait master. Ensuite as-tu continué ?
Julie Rymer : Non, j’ai fait juste un master, par contre je l’ai fait en alternance puisque je voulais quand même, mine de rien, commencer un petit peu à rentrer dans la vie professionnelle.
Frédéric Couchet : Comment ce choix de première entrée dans la vie professionnelle s’est-il fait ? Où était-ce ?
Julie Rymer : Ma première expérience c’était dès la licence en réalité, en fin de deuxième année. On avait un stage optionnel que j’ai fait à l’Institut d’enseignement à distance à Paris 8 aussi, la licence informatique pour les gens qui ne viennent pas sur place, qui suivent les cours par correspondance. Comme ça s’est bien passé, j’ai continué à travailler là-bas pendant ma troisième année de licence, ça s’appelait « en vacation », c’est le terme, j’ai fait des heures toute l’année. Ensuite je suis partie en alternance, faire mes deux années de master en alternance dans une boîte de gens que j’avais rencontrés par connaissance commune, qui avaient une entreprise qui faisait du développement logiciel divers et varié.
Frédéric Couchet : D’accord. Qu’est-ce qui t’intéresse dans l’informatique ? As-tu des domaines particuliers qui te plaisent plus que d’autres, le développement, l’administration système, le développement web, le développement bas niveau, plus près de la machine ? Qu’est-ce qui t’intéresse particulièrement si c’est le cas ?
Julie Rymer : Ça a été très dur de choisir. Aujourd’hui je suis plus dans le Web un peu par la force de mon parcours qui m’a un peu poussée là-dedans via les expériences que j’ai eues, mais j’ai beaucoup hésité à faire de la sécurité informatique, à faire du bas niveau, à faire différentes choses. L’administration système ce n’est pas trop mon truc, mais écrire des lignes de code, me poser des problèmes et voir le résultat, c’est vraiment ce qui me plaît et qui me plaît toujours aujourd’hui. Donc pas de domaine de prédilection particulier tant que je peux m’amuser à faire ça.
Frédéric Couchet : Et tout de suite en donnant un axe logiciel libre, vu que tu avais appris à Paris 8 beaucoup avec des logiciels libres, ou ça ne fait pas forcément partie des priorités ?
Julie Rymer : Dès le début j’ai été dans ces environnements. Ma première expérience à l’Institut d’enseignement à distance ce n’était que du logiciel libre, ensuite, ma deuxième expérience ce n’était pas du tout ça, on faisait des commandes propriétaires, on ne travaillait pas du tout sur des choses où on pouvait utiliser du logiciel libre, mais ça a toujours été une préférence. Dans le Web c’est assez facile, de toute façon on ne fait que du logiciel libre quand on fait du Web, donc ça se mariait bien, il n’y avait pas de sujet.
Frédéric Couchet : On utilise beaucoup de logiciels libres quand on fait du Web, on n’en fait pas forcément, on en parlera juste après, sur ce que tu fais actuellement. Beaucoup de technos sont effectivement libres, mais les produits qui en sortent le sont moins, en tout cas ne le sont pas toujours.
Julie Rymer : Mais sans logiciel libre, il n’y a pas de Web, ça c’est sûr !
Frédéric Couchet : Et il n’y a pas d’Internet, les gens l’oublient souvent et les GAFAM, pour le meilleur et pour le pire, utilisent aussi beaucoup de logiciels libres, ceci dit c’est un autre sujet.
Ce qui te plaît dans l’informatique c’est plutôt le développement, donc construire quelque chose avec une interface pour des personnes utilisatrices, c’est plutôt ça en fait.
Julie Rymer : C’est créer et résoudre des problèmes, les interfaces c’est secondaire.
Frédéric Couchet : Quand tu utilises le terme « créer », est-ce que tu y mets un côté artistique par rapport à tes premières études ou pas du tout ?
Julie Rymer : Non, pas particulièrement.
Frédéric Couchet : OK. Donc ta première expérience c’est l’enseignement à distance côté Paris 8. En préparant l’émission, tu m’as parlé d’une quasi-startup, si je me souviens bien. Peux-tu expliquer ce petit passage puisque, visiblement, ça a quand même un peu marqué ton parcours ?
Julie Rymer : Très brièvement. J’ai travaillé à l’Institut d’enseignement à distance, ensuite j’ai fait une petite boîte on va dire familiale où on produisait différentes choses, ensuite je suis partie sur du Web dans différentes structures et j’ai fini dans une boîte qui est effectivement une quasi-startup. Je dis « quasi » parce qu’ils n’avaient pas la problématique de lever des fonds parce que c’était une filiale d’un grand groupe qui n’avait pas la problématique financière. Mais, au niveau du fonctionnement, c’était quand même créer un produit de toutes pièces, essayer de rentrer sur un marché, les mêmes problématiques de création. Ça ne s’est pas très bien passé, ça m’a un peu fâchée avec les entreprises capitalistes classiques parce que j’étais cofondatrice mais je me suis rendu compte, au bout de trois ans, que je n’étais pas du tout cofondatrice, que j’étais salariée, que le but c’était d’exploiter mon travail un maximum en me promettant des choses que je n’aurais jamais jusqu’à ce que je sois suffisamment pas contente pour partir et qu’on me remplace derrière.
Frédéric Couchet : Ça a donc été le début d’une motivation pour créer une entreprise après.
Julie Rymer : Pour créer mon entreprise. Je me suis dit « tant qu’à ce qu’il y ait un connard au-dessus autant que ce soit moi et surtout qu’on puisse éjecter si ça devient ça ». L’objectif de créer une entreprise c’était de pouvoir créer une entreprise avec des règles qui donneraient un cadre qui empêcherait les abus. C’est comme cela que j’ai découvert le statut juridique Scop, Société coopérative ouvrière de production, qui donne un cadre légal : il y a une obligation que tous les salariés puissent devenir associés et d’avoir un droit de décision aussi important que n’importe qui d’autre, que les bénéfices soient redistribués équitablement, qu’il y ait une transparence dans les informations, tout un cadre juridique qui m’a semblé donner de bonnes garanties par rapport au projet que j’avais en tête.
Frédéric Couchet : On va y revenir, mais, tout à l’heure, j’ai oublié de te poser concernant la répartition de genre à Paris 8. Quand j’ai fait mes études à Paris 8, nous étions peut-être 95 % de garçons. À ton époque, donc 20 ans plus tard, quelle était la répartition ? Est-ce que tu t’en souviens ?
Julie Rymer : C’était encore assez faible, je pense que ça devait être à peu près 5 % de filles. Nous n’étions vraiment pas très nombreuses, par contre j’ai observé que d’année en année il y en avait de plus en plus. Je suis toujours en contact avec mes anciens professeurs et aujourd’hui je pense qu’il y en a beaucoup plus. Je ne voudrais pas donner de faux chiffres, mais, à vue de nez, je dirais 20 % aujourd’hui.
Frédéric Couchet : D’accord. Et ces personnes-là continuent-elles encore ? Parce que j’avais vu je ne sais plus quelle statistique qui disait que de plus en plus de femmes commencent dans l’informatique, mais aussi que beaucoup partent au fur et à mesure quand, à un certain moment, elles se rendent compte que, finalement, elles sont moins payées que leurs collègues masculins ou qu’elles font face à de la violence sexiste ou sexuelle.
Julie Rymer : La théorie du seau d’eau qui fuit, le leaking bucket en anglais.
Frédéric Couchet : Je ne connaissais pas ce terme. C’est quoi ?
Julie Rymer : Au fur à mesure il y en a effectivement de moins en moins, les femmes s’en vont du métier. Je ne saurais pas dire puisque c’est vrai que j’ai toujours été dans un environnement plutôt masculin, je n’ai pas forcément gardé contact avec les autres femmes de ma formation. J’en connais bien une, je sais qu’elle est toujours dans le milieu, en administration système d’ailleurs, ce qui est encore moins féminin que le milieu des développeurs, sinon je ne saurais pas dire.
Frédéric Couchet : Et toi, en tant que femme développeuse, est-ce que tu as dû faire face à des difficultés plus ou moins compliquées ?
Julie Rymer : Pas par rapport à ça. Après j’ai mon petit caractère aussi, ça ne se serait pas forcément bien passé !
Frédéric Couchet : Tu l’as dit tout à l’heure ! C’est important d’avoir du caractère, surtout quand on est une femme dans ces milieux !
Je vais d’ailleurs en profiter pour rappeler qu’aujourd’hui c’est le Ada Lovelace Day, une initiative qui existe depuis de nombreuses années pour mettre en avant des femmes dans le domaine scientifique. Il y a un certain nombre d’initiatives, vous les cherchez sur Internet. Nous avons publié une actualité en mettant en avant les quatre Parcours libristes que nous avons faits depuis le dernier Ada Lovelace Day, quatre femmes avec des profils très différents, il y a ma collègue Isabella Vanni, il y a des développeuses. Donc n’hésitez pas allez sur le site de l’April, april.org, pour les découvrir et surtout pour regarder un petit peu ce qui se passe autour de cette initiative Ada Lovelace Day.
Avant cette question sur le genre, sur laquelle je suis revenu, nous parlions de cette mini startup, de cette quasi-startup dans laquelle tu t’es rendu compte que c’était pas pour toi. Est-ce que c’est immédiatement après que tu t’es dit « je vais créer une structure » ? Ou est-ce que tu as continué un petit peu avant de créer BIRU ?
Julie Rymer : Ça n’a pas été tout de suite après. J’ai surtout fait une pause après cette expérience-là qui m’a beaucoup marquée. J’ai eu besoin de faire une pause, j’ai fait un burn-out, je n’étais pas en super forme. Au bout de quelques mois, quand ça a commencé à aller mieux, je me suis demandé « maintenant qu’est-ce que je fais ? Je ne me vois pas retenter une expérience pareille. » C’est donc là que l’idée de l’entreprise a germé avec mon cofondateur qui avait vécu la même chose que moi, qui avait eu le même passage par la même entreprise. Malheureusement je l’avais débauché, il m’avait rejoint, bien mal lui en a pris.
Frédéric Couchet : Donc tous les deux vous dites « nous allons créer une entreprise, modèle Scop, dans le logiciel libre », c’est ça ?
Julie Rymer : C’est ça. Tout à fait.
Frédéric Couchet : Aviez-vous conscience que quand on crée une entreprise il y a des aspects qui ne sont pas forcément que du développement. Il y a l’aspect vente, il faut arriver à convaincre des gens d’acheter soit nos services soit nos produits qui sont d’ailleurs en logiciel libre ? Aviez-vous conscience de cela ou pas du tout ?
Julie Rymer : Nous avions tout à fait conscience de cela, nous savions que, du coup, il y aurait à se former, surtout qu’avoir un commercial, travailler avec un commercial ce n’est pas forcément hyper compatible avec le modèle Scop, il faut trouver le profil, donc que ça allait être à nous de le faire. Ça a fait partie des réflexions, tout à fait.
Frédéric Couchet : Pourrais-tu rappeler rapidement les principaux points du modèle Scop par rapport au modèle d’entreprise quelconque, tel que la plupart des gens le connaissent ?
Julie Rymer : Il y a évidemment de tout dans les coopératives, il y a des coopératives très pyramidales, mais nous voulions faire une coopérative dans laquelle vraiment tout le monde s’investisse dans le projet. Il fallait que tous les salariés soient entrepreneurs de leur entreprise, c’est aussi leur entreprise, et le mérite de l’entreprise est réparti entre tout le monde, c’est normal, tout le monde y met du sien. Donc embaucher un commercial qui est payé à la prime, c’est plus compliqué.
Frédéric Couchet : Ça ne marche pas. Donc l’entreprise s’appelle BIRU, le site web c’est biru.sh. Qu’est-ce que c’est « sh » ?
Julie Rymer : Sh c’est Sainte-Hélène et c’est une référence au shell.
Frédéric Couchet : D’accord. On va dire que le shell c’est la ligne de commande, je n’avais pas fait le lien. OK. Et « biru », ça veut dire quelque chose ?
Julie Rymer : Je ne vais pas forcément le prononcer correctement, mais le vrai nom c’est bīru, bière en japonais.
Frédéric Couchet : OK ! Parce que vous consommez de la bière !
Julie Rymer : Parce que mon cofondateur aime la bière et moi j’aime le Japon. Nous avons passé un quart d’heure à réfléchir à un nom et finalement on s’est dit que ce n’était quand même pas très important, donc voilà.
Frédéric Couchet : D’accord. Et quand vous créez BIRU, quel est l’objectif ? C’est de créer une sorte d’agence web en logiciels libres ou autre chose, arce que BIRU est un peu différente aujourd’hui ? Quel est l’objectif, l’idée ?
Julie Rymer : L’idée de base c’était de faire une ESN, une entreprise de services numériques, où on ferait du développement à la demande, donc du très classique. La petite particularité serait qu’on mettrait beaucoup d’efforts dans l’aspect gestion et conception du projet pour essayer d’éviter d’échouer, encore aujourd’hui je crois que plus de 80 % des projets informatiques échouent. On s’est donc dit qu’on allait un petit peu apporter notre pierre à l’édifice en essayant de conseiller correctement les demandeurs et que s’il ne fallait pas développer quelque chose, on serait là pour leur dire « il ne faut pas le faire, ne travaillez pas avec nous ». C’était un petit peu l’originalité. En fait dès le début, dès que nous avions du temps, que nous n’étions pas en train de répondre à une commande, l’objectif était de bosser sur des logiciels libres. Que dès que nous aurions des bénéfices, il y aurait de la rétribution aux logiciels libres et, tant qu’à faire, nous essaierions de créer des logiciels libres nouveaux si on identifiait un besoin et, à terme, si on y arrivait, ne pouvoir faire que ça et arrêter l’activité de développement à la demande.
Frédéric Couchet : Vous créez BIRU à deux ou avec d’autres personnes ?
Julie Rymer : On l’a créée à deux et très vite quelques personnes nous ont rejoints, dans l’idée de faire une entreprise de services il faut avoir un petit peu de personnes pour pouvoir vendre ses services. Nous sommes montés à six à la fin de la première année je crois.
Frédéric Couchet : Ça veut donc dire que là vous avez réduit.
Julie Rymer : Oui.
Frédéric Couchet : On va y revenir même si le temps avance vite. La première fois que tu m’as parlé de BIRU c’était pour me parler d’autre chose, pour me parler de Tenzu. On dit « tenzu », on ne dit pas « tenzou » ?
Julie Rymer : On dit « tenzou », moi je dis « tenzou ».
Frédéric Couchet : Tu dis « tenzou ». C’est quand même une évolution dans votre fonctionnement parce que, en l’occurrence, Tenzu est un logiciel libre. Peux-tu expliquer succinctement ce que c’est et cette histoire ? Comment, tout d’un coup, vous en êtes arrivé à proposer un logiciel libre de gestion de projet. C’est ça ?
Julie Rymer : De gestion de projet. En fait, dans l’idée de faire cette entreprise de services, nous avons commencé à nous former à la vente, à créer un réseau de clients potentiels, des choses comme ça. Nous nous sommes rendu compte que nous n’aimions pas du tout ça, que nous n’avions pas envie de devenir bons là-dedans parce que c’était un petit peu du jeu, de la politique, de la manipulation, des choses qui, avec mon cofondateur, ne nous correspondaient vraiment pas.
En même temps, vu qu’au début on n’avait pas encore beaucoup de missions, nous avons commencé à travailler sur un logiciel libre qui s’appelle Taiga, qui n’évolue plus techniquement depuis fort longtemps maintenant, qui a été créé en 2014. On s’est dit que nous allions réécrire le front-end, la partie interface utilisateur de ce logiciel pour le rendre un peu plus moderne. On fait donc cela et, comme on commence à avoir un truc un peu sympa, on se dit qu’on va contacter les gens qui ont fait Taiga et leur demander si ça ne les dérange pas qu’on fasse des publications sur ce qu’on a fait. C’est du logiciel libre, évidemment qu’on avait le droit, mais, par politesse, il nous a semblè quand même normal de prendre contact. On prend donc contact et là ils nous répondent qu’ils avaient commencé une réécriture qui s’appelle TaigaNext, de zéro justement, parce que Taiga était très vieillissant, dont on avait entendu parler, mais on avait vu que ça n’avançait plus, ça avait l’air d’être un projet abandonné. Ils nous ont dit qu’ils étaient activement en train de chercher des repreneurs pour ce projet-là. Eux sont aussi développeurs de Penpot, une alternative libre à Figma, super chouette et qui marche très bien, ils ne pouvaient pas faire les deux, c’est donc pour cela que le projet avait été arrêté.
Face au fait que nous n’avions pas envie de vendre, que nous avions cette opportunité de reprendre un projet sur lequel il y avait déjà une communauté, déjà un besoin, déjà une base de travail, et qu’on s’était dit que, de toute façon, le but à terme de l’entreprise c’est devenir éditeur de logiciels open source, il y a un raccourci, prenons-le !
Frédéric Couchet : D’accord. C’est finalement comme cela que vous changez votre axe économique pour devenir, comme tu le dis, éditeur de logiciels libres.
Autant les gens peuvent comprendre assez facilement, quand on vend du service, entre guillemets « le temps de travail », passer huit heures plus la préparation avant les huit heures, mais quel est le modèle économique d’une entreprise qui fait de l’édition de logiciels libres comme Tenzu. En tout cas quel est le modèle économique de BIRU ?
Julie Rymer : Notre modèle économique s’est construit justement face à pas mal de contraintes. Quand on fait du logiciel libre on vend souvent du service autour ou on vend des licences commerciales en plus de la licence libre qui existe, en parallèle. Il y a le modèle open core sur lequel une partie du logiciel est propriétaire et qu’on vend. On ne voulait absolument rien de tout cela. Nous voulions rester petits, nous voulions continuer exclusivement à développer notre produit, à ne faire que ça et ne pas se perdre dans des activités commerciales diverses et variées, donc comment faire ? Aujourd’hui nous avons mis en place, et l’avenir nous dira si c’est viable ou pas, deux choses : un SaaS [Sofware as a Service], une plateforme en ligne qui permet d’utiliser Tenzu, sur laquelle une contribution libre est mise en place, c’est-à-dire que les gens peuvent payer absolument ce qu’ils veulent et il n’y a pas de différence dans les fonctionnalités auxquelles ils ont accès, peu importe ce qu’ils mettent même s’ils choisissent de mettre zéro.
Frédéric Couchet : Vous avez donc fait le choix de la contribution libre.
Julie Rymer : Oui, tout à fait, pour l’instant nous avions choisi ça parce que nous pensons que c’est un bon modèle qui permet à tout le monde, même ceux qui n’ont pas les moyens, d’utiliser le logiciel et à ceux qui ont plus de moyens de donner plus. Pour nous c’est une juste répartition si tout le monde joue le jeu. On verra si les gens jouent le jeu ou pas.
Et, deuxième chose, nous avons protégé la marque Tenzu. Le but c’est de créer un réseau de partenaires qui eux peuvent proposer du service, donc de l’hébergement, du support, des formations, des choses comme ça. Nous avons déjà quelques premiers partenaires, des gens de boîtes très bien avec qui nous avons plaisir à travailler. Du coup, il y a un contrat de partenariat avec une rétribution parce que leur objectif c’est aussi que le logiciel qu’ils vendent continue évidemment de vivre et d’évoluer.
Frédéric Couchet : Exactement. On en reparlera sans doute dans quelques années, peut-être qu’on fera bientôt un focus sur les logiciels libres de gestion de projet.
La création de BIRU c’est 2024, c’est ça ?
Julie Rymer : la création c’est janvier 2024.
Frédéric Couchet : Nous sommes en octobre 2026, c’est donc encore récent. Aujourd’hui, combien êtes-vous dans BIRU ?
Julie Rymer : Nous sommes trois. Quand nous avons fait cette transition-là, le modèle économique de la boîte est devenu beaucoup plus risqué parce que, forcément, nous n’aurions pas des revenus tout de suite et, en plus, il faudrait s’investir dans le projet d’une autre manière, on ne pourrait pas juste exécuter des contrats, le but c’était de construire quelque chose ensemble, il y avait vraiment cette posture d’entrepreneur qui ressortait d’autant plus dans l’activité même de la boîte et pas que dans sa structure. Cela a fait que ça n’a pas convenu à beaucoup de gens, nous étions six, ce n’était pas non plus une foule ! Nous sommes redescendus à deux, puis très vite remontés à trois et aujourd’hui nous sommes toujours les trois mêmes personnes qui avons lancé Tenzu au début.
Frédéric Couchet : D’accord. As-tu appris une chose de l’expérience, pour le moment, par rapport à ce à quoi tu t’attendais soit sur ton métier de développeuse soit sur l’activité d’entrepreneuse ? Est-ce que quelque chose t’a surprise par rapport à toi aussi ? Par exemple est-ce que tu as dû sortir de ta zone de confort ?
Julie Rymer : Ouf ! Beaucoup !
Frédéric Couchet : Beaucoup ! Je pose la question, j’ai à peu près une idée de la réponse.
Julie Rymer : Beaucoup, beaucoup ! Déjà j’ai appris que la vente ce n’était pas pour moi, qu’il ne faut pas hésiter à se donner des contraintes par rapport aux choses qui nous plaisent et que, finalement, c’est ce qui peut faire émerger des idées. Au début on ne savait pas du tout ce qu’allait être le modèle économique de Tenzu et c’est en se disant « on veut rester petit, on veut…, qu’est-ce qui pourrait faire en sorte qu’on garde tout ça ? » Il y a des solutions.
La chose qui me fait le plus sortir de ma zone de confort c’est par exemple être ici aujourd’hui, c’est faire des conférences, c’est s’exposer un petit peu sur Internet parce qu’on a une entreprise qui vend un logiciel, il faut le faire connaître, il faut bien des gens pour le faire connaître et nous ne sommes que trois donc ça limite les choix !
Frédéric Couchet : C’est toi qui m’as parlé la première de l’outil avant même que je t’invite pour un Parcours libriste. J’ai bien conscience que parler d’un outil ce n’est pas du tout la même chose que parler de soi. C’est bien plus compliqué de parler de soi, mais c’était plus simple de commencer par là.
Le temps passe vite, nos sommes bientôt à la fin.
Comme on parle d’événements, on va en parler tout de suite pour ne pas oublier : à la fin du mois, du 29 octobre au 1er novembre, à Biarritz, il y a la PyConFR, une conférence autour de Python qui est un langage de programmation, et je crois que tu fais partie de l’organisation de cet évènement, c’est ça ?
Julie Rymer : C’est ça. Depuis deux ans maintenant je fais partie du comité d’organisation au sein de l’AFPy, l’Association francophone Python. Tous les ans nous organisons la PyConFR, qui est la conférence francophone Python, chaque année dans une ville différente ce qui complexifie l’organisation mais qui permet à des gens de différentes régions de pouvoir se déplacer et venir parce que de temps en temps ce n’est pas loin de chez eux et c’est gratuit.
Frédéric Couchet : Qui sont les publics ? Ce sont des gens qui développent en Python, des gens qui utilisent ? Quels sont les publics cibles ?
Julie Rymer : Il y a un peu de tout. On essaie justement d’attirer différents types de publics. Il va donc y avoir des conférences avec différents niveaux : il y a des conférences grand public, il y a des conférences spécialisées, il y a également une track entièrement en anglais pour un public international. On essaie vraiment de faire en sorte que tout le monde puisse y trouver son compte.
Frédéric Couchet : D’accord. En lien avec ça, récemment l’Association francophone de PHP, autre langage de programmation, a publié une lettre ouverte sur les difficultés que rencontrent les évènements techniques. Je sais que l’AFPy, l’Association francophone Python, l’a signée, indiquant qu’il y avait de plus en plus de difficultés économiques à monter et à faire vivre ces événements. Est-ce que tu peux juste nous résumer la problématique ?
Julie Rymer : Oui, tout à fait, on a remarqué ça d’année en année. Comme l’entrée à la PyConFR est gratuite, c’est exclusivement grâce au sponsoring des entreprises qu’on peut faire cette conférence et c’est vraiment de plus en plus difficile, chaque année, d’obtenir des sponsorings d’entreprises. On l’a faite en week-end pour qu’il n’y ait pas ce blocage de gens qui veulent venir et dont l’entreprise ne laisse pas prendre leur journée, mais on sait que pour d’autres conférences c’est aussi un sujet. Il y a de moins en moins d’entreprises qui encouragent et qui permettent aux employés de pouvoir assister à des conférences techniques qui, pourtant, sont très précieuses pour leur apprentissage du métier.
Frédéric Couchet : Et pour les rencontres. Au-delà des aspects économiques que tout le monde connaît, le raisonnement de beaucoup d’entreprises c’est qu’avec le développement de l’IA il ne serait plus nécessaire d’avoir ces événements, en gros. Si j’ai bien compris, c’est un peu l’argument de beaucoup d’entreprises.
Julie Rymer : C’est leur argument !
Frédéric Couchet : Je dis que c’est leur argument, je ne dis que pas c’est le mien !
Julie Rymer : Bien sûr ! Oui, tout à fait et je trouve ça absolument aberrant. À la PyConFR j’ai toujours vu se faire énormément de réseautage, de recrutements, de choses très précieuses pour tout l’écosystème et, si ça se perd, les entreprises vont être les premières pénalisées en fait.
Frédéric Couchet : Dernier sujet avant la dernière question. Je précise à Boris que nous ne ferons pas de pause musicale, je le précise aussi à Maryse.
Nous nous sommes rencontrés à un endroit précis, mais surtout dans un cadre précis qui est LaSuite.coop. En une minute ou deux, peux-tu nous expliquer ce qu’est LaSuite.coop et pourquoi vous participez ?
Julie Rymer : LaSuite.coop est un autre projet dans lequel nous nous sommes investis. C’est le projet de proposer une alternative à Microsoft 365 et Google Workspace, avec une suite bureautique libre, des outils modernes, faciles à utiliser, peu consommateurs, et proposer cela avec une qualité professionnelle. La particularité c’est que LaSuite.coop est une coopérative de coopératives, c’est-à-dire que n’importe qui peut prendre des ports et devenir décisionnaire, il y a différents collèges de décision. C’est une autre structure qui s’appelle une Scic [Société coopérative d’intérêt collectif]. C’est une structure qui permet à tout un chacun d’avoir voix au chapitre autant que n’importe qui d’autre. L’objectif était de créer une structure comme cela pour empêcher que l’entreprise dérive et que l’objectif premier ne soit plus de faire un bien commun mais de s’enrichir. En tout cas, ce modèle peut permettre d’apporter des garanties assez solides pour empêcher cela. BIRU fait partie des premiers associés à ce projet et du comité de direction.
Frédéric Couchet : On abordera sans doute le sujet un jour dans l’émission. Il y a effectivement parfois des projets libres qui, quand ils sont développés uniquement par une entreprise, peuvent être mis en difficulté voire disparaître pour des raisons économiques ou autres.
Julie Rymer : On a vu beaucoup d’exemples et c’est aussi l’une des choses qu’on dit beaucoup concernant Tenzu : nous sommes une coopérative, on ne peut pas se faire racheter, donc on ne va pas changer de licence demain.
Frédéric Couchet : Tout à fait.
Julie Rymer : Il faudrait qu’on change beaucoup !
Frédéric Couchet : Avant-dernière question : qu’est-ce que t’apporte le fait de travailler dans le monde du logiciel libre au point de vue humain, au point de vue personnel ? Si ça t’apporte quelque chose de particulier, je ne sais pas, au-delà de faire de l’informatique ? Des rencontres ? Les communs ?
Julie Rymer : C’est principalement les rencontres. C’est vraiment la communauté qu’il y a derrière. Chaque fois que je vais à des conférences, dans des lieux, à tous les événements où j’ai pu faire un petit peu de réseautage, ce sont des gens avec qui j’ai plaisir à parler, j’ai plaisir à discuter. C’est très loin des premières expériences que j’ai eues quand je me suis mise dans la vente pour mon entreprise. C’était clairement des gens, une fois la porte fermée, que je n’avais pas envie de revoir !
Frédéric Couchet : Alors que là, une fois la porte fermée tu as encore envie de les revoir, voire de passer plusieurs jours avec ces personnes.
Julie Rymer : Je suis là aujourd’hui !
Frédéric Couchet : Tu es là aujourd’hui, exactement. Je te remercie aussi de faire cet effort d’intervenir parce que je sais que ce n’est pas du tout évident d’être derrière un micro, surtout pour parler de soi, je te remercie pour cet effort.
Dernière question traditionnelle qu’on pose généralement dans les émissions. On demande à la personne d’essayer de résumer, en moins de deux minutes, les points essentiels, les messages qu’elle voulait faire passer. Tu peux faire ça, tu peux aussi, si tu as envie, rajouter quelque chose. Tu as carte blanche pendant deux minutes, ou moins, comme tu veux.
Julie Rymer : Pour moi, il y aurait deux choses importantes.
La première c’est que des entreprises bien existent. Nous sommes très loin d’être la seule coopérative à avoir un fonctionnement horizontal, il y en a un certain nombre en France, il faut donc en profiter.
Trois choses. Allez manifester samedi !
Troisième chose, ça serait que le logiciel libre n’est pas gratuit. On en a beaucoup associé cette idée et il me semble important d’arrêter cette équivalence parce qu’il y a forcément quelqu’un qui paye. La différence avec les logiciels propriétaires classiques c’est que ce n’est pas forcément l’utilisateur final qui paye en argent sonnant et trébuchant, mais il faut quand même le financer. C’est quelque chose auquel on fait beaucoup attention au niveau de la communication : non ce n’est pas gratuit, c’est juste qu’on propose d’autres modèles de financement qui sont peut-être plus justes, ou pas, ça dépend à qui on demande. Il faut quelqu’un qui paye, donc participez aux logiciels libres si vous en avez les moyens, c’est important et c’est grâce à ça qu’ils existent.
Frédéric Couchet : C’est une belle conclusion.
C’était le Parcours libriste actuel, parce que tu es encore jeune, de Julie Rymer de la Scop BIRU.
Julie, je te remercie d’avoir accepté de partager ces quelques moments sur ton parcours. Quand nous avons discuté autour de la table, que tu m’as parlé de Paris 8, ça m’a fait très plaisir de voir que cette fac est encore sur la partie logiciel libre, est encore présente et d’avoir d’avoir des choses communes à 20 ans de différence, finalement ce que j’ai fait il y a longtemps et toi 20 ans plus tard. Ça m’a fait très plaisir. Si vous voulez en savoir plus sur l’université Paris 8, je vous rappelle que c’est l’émission 93 de février 2021 avec Anna Pappa et Pablo Rauzy.
Avant que j’oublie, comme l’April fête ses 30 ans en fin d’année, le vendredi 18 décembre après-midi, il y aura un événement à Paris 8 autour des 30 ans de l’April, le programme sera annoncé d’ici quelques semaines.
Merci Julie, bonne fin de journée.
Julie Rymer : Merci Fred.
Frédéric Couchet : Nous n’allons pas faire de pause musicale cher Boris et chère Maryse pour être sûrs de tenir le temps.
[Virgule musicale]
Chronique « Numérique, libertés et droits humains », de Maryse Artiguelong, intitulée « Ados et médias sociaux, l’interdiction ? »
Frédéric Couchet : Nous allons poursuivre avec la chronique « Numérique, libertés et droits humains », proposée par Maryse Artiguelong, coresponsable du groupe de travail « Libertés et technologies de l’information et de la communication » pour la Ligue des droits humains. Maryse a rejoint l’équipe cette année, c’est donc sa deuxième chronique. Le thème du jour : « Ados et médias sociaux, l’interdiction ? »
Bonjour Maryse.
Maryse Artiguelong : Bonjour et merci de me donner la parole.
J’avais parlé ici, en septembre, de la censure par le Conseil constitutionnel de la loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Je vais y revenir parce qu’il y a eu une annonce importante de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le 16 septembre, d’un projet de « Règlement relatif à un environnement numérique responsable et digne de confiance dans l’UE pour les enfants », dénommé KIDS Act. Ce nom fait évidemment référence aux enfants mais est en réalité l’acronyme de Keeping Internet Digital Spaces Accountable and Trustworthy, soit « Garantir la responsabilité et la fiabilité des espaces numériques sur Internet ». Un règlement signifie qu’il est directement applicable de la même façon dans chaque pays de l’Union européenne.
Ce qui est généralement retenu de ce texte c’est :
- une interdiction des réseaux sociaux aux moins de 13 ans, entre 13 et 15 ans un compte « limité » créé avec le tuteur et, à partir de 15 ans, le mineur pourra créer son compte seul
- des dispositions pour le contrôle de l’âge
- les fournisseurs devront garantir la sécurité de leurs systèmes.
En réalité, c’est plus nuancé et beaucoup plus complexe.
Notons que le KIDS Act prend en compte les problèmes rencontrés par les mineurs. L’exposé des motifs rappelle que « les risques auxquels sont exposés les mineurs en ligne sont réels et appellent une réponse urgente, parce qu’ils impactent leur santé, leur développement et leur bien-être, entraînant des symptômes dépressifs et anxieux, des effets négatifs sur le développement cognitif, des troubles alimentaires et des comportements addictifs. Les mineurs sont également exposés en ligne à des risques de cyberharcèlement, d’abus sexuels et de pédopiégeage. » En effet, les mineurs accèdent de plus en plus jeunes à des services conçus pour capter leur attention, analyser leur comportement et prolonger leur temps de connexion. Ils y sont exposés à des contenus inadaptés, à des contacts non sollicités, à des systèmes de recommandation dont ils comprennent difficilement le fonctionnement et les enjeux. Les compagnons IA et les agents conversationnels rendent les services encore plus personnalisés, simulant une relation pouvant créer une dépendance et des manipulations. Ceci a été détaillé dans l’avis de la CNCDH, Commission nationale consultative des droits de l’homme, de juin 2026.
C’est pour ces raisons que le KIDS Act ne cible pas uniquement les réseaux sociaux mais s’applique à tous les services numériques et cela quel que soit le pays d’établissement des entreprises à partir du moment où elles proposent ces services à des résidents de l’UE.
Le règlement propose donc des accès différents en fonction de trois tranches d’âge qui ne prennent pas compte le degré de maturité des enfants :
- avant 13 ans l’accès aux services en ligne se fera à titre exceptionnel via le compte du tuteur. Le réseau social sera alors soumis à des obligations spécifiques telles qu’ajuster l’accès aux contenus en fonction de l’âge ou désactiver toutes les options de personnalisation et recherche de contenus. Notons que ces accès sont déjà interdits par le Règlement général sur la protection des données, mais que ça ne marche pas puisque, selon les études, en France entre 44 et 73 % des moins de 13 ans ont accès aux réseaux sociaux !
- entre 13 et 15 ans le mineur pourra créer un compte avec l’autorisation de son tuteur. Les comptes auront des options limitées : les outils de contrôle parental seront toujours activés, le tuteur pourra fixer une durée maximale d’une heure par jour et accepter de nouveaux contacts potentiels tout en limitant leur nombre ;
- à partir de 15 ans le mineur pourra créer un compte seul sur des services qui devront être sûrs pour lui.
Les fournisseurs concernés sont les réseaux sociaux en ligne, les plateformes de partage de vidéos, les magasins d’applications logicielles, les jeux en ligne, les systèmes d’exploitation, les compagnons IA et les agents conversationnels généralistes. Par contre ces mesures ne s’appliquent pas aux encyclopédies en ligne, aux répertoires éducatifs et scientifiques, aux services conçus à des fins éducatives et aux plateformes de développement et de partage de logiciels libres. Pronote est donc libre d’accès pour tous les élèves !
Les obligations des fournisseurs :
- ils devront vérifier l’âge des utilisateurs et les magasins d’applications auront la charge de classer celles-ci en fonction de l’âge ;
- par ailleurs, les fournisseurs de services devront « garantir un niveau élevé de protection de la vie privée, de sûreté et de sécurité », sauf si l’utilisateur est un adulte ;
- la sécurité devra intervenir dès la conception ce qui fera reposer la protection des mineurs sur les fournisseurs de services et non sur les parents et les enfants.
Pour les services accessibles aux mineurs, les fournisseurs doivent :
- éviter toute conception addictive et exploitation des vulnérabilités
- désactiver par défaut certains paramètres intrusifs ou dangereux comme la géolocalisation ou l’accès à la caméra
- limiter les contacts et les interactions
- ne pas exposer les mineurs à des dépenses impulsives ou excessives.
Concernant les compagnons IA et les agents conversationnels, ils ne doivent pas simuler des relations interpersonnelles susceptibles de créer des dépendances ni être activés automatiquement ni affichés de manière très visible.
Concernant les jeux en ligne, ils ne doivent pas encourager l’utilisation compulsive ou excessive du jeu et les contacts entre mineurs et autres destinataires du jeu doivent être soumis à un niveau élevé de protection de la vie privée.
La vérification de l’âge est certainement la partie la plus controversée du KIDS Act. En effet, pour empêcher un enfant de moins de 15 ans d’accéder à un service, il faut en réalité contrôler l’âge de tous ceux qui souhaitent y accéder.
Un processus permettra donc d’établir si l’utilisateur d’un service a atteint un âge donné sur la base d’informations tirées de pièces d’identité ou d’autres sources d’identification fiables et vérifiées. Mais il n’incombera pas à chaque fournisseur de vérifier l’âge des utilisateurs, cela passera par un tiers de confiance qui fournira une attestation d’âge, qui ne permettra pas d’identifier les utilisateurs. Le principe repose sur ce que l’on appelle une « preuve à divulgation nulle de connaissance ». Néanmoins, le tiers de confiance, pour déterminer en ligne l’âge d’une personne, devra vérifier un document d’identité et une preuve par scan du visage ou selfie. Les informations collectées seront limitées à ce qui est strictement nécessaire pour évaluer l’âge de la personne et ne permettront pas de la localiser ou de la profiler.
Il y a toutefois des risques de discrimination, puisque ce système exclura les personnes n’ayant pas de pièce d’identité et/ou de smartphone adéquat.
Et il comporte des risques pour la sécurité quand on constate le nombre de fuites récentes de données qui montre que même de grandes organisations ou des États ne sont pas à l’abri de cyberattaques.
Il y a aussi des risques pour la vie privée. Même si les tiers de confiance ne connaissent pas les sites auxquels accèdent les personnes ayant demandé une attestation, il est toujours possible de retracer ces accès.
En conclusion, on peut donc noter avec une légère satisfaction que, pour la première fois, l’Union européenne s’attaque, du moins dans le texte, à la responsabilité des fournisseurs de services numériques qui, en vertu du principe d’inversion de la charge de la preuve, devront démontrer que leurs services sont sûrs pour les mineurs.
Toutefois on peut déplorer que bon nombre des mesures proposées par le KIDS Act concernent des préjudices qui peuvent toucher tous les utilisateurs et devaient donc être traitées dans le cadre du futur règlement sur l’équité numérique, qui doit s’attaquer aux conceptions créant une dépendance pour tous les consommateurs.
Il aurait été préférable d’interdire aux fournisseurs de services numériques toutes les fonctions considérées dans le KIDS Act comme préjudiciables aux enfants, car elles le sont aussi pour les adultes, aux risques, évidemment, de préjudices pour le bon fonctionnement du marché unique, car il ne faut pas s’attaquer pas trop brutalement aux Big Tech !
À noter que la Commission européenne a mis à disposition un site sur lequel les citoyens peuvent donner un avis sur le KIDS Act. On peut constater qu’une majorité de ceux qui s’expriment critique le contrôle de l’âge et l’assimile à un fichage de la population. Beaucoup critiquent les obligations concernant les jeux en ligne et certains considèrent que certaines dispositions comportent des attaques contre les logiciels libres. C’est un point qui reste à étudier de près, ce que je n’ai pas eu le temps de faire.
Merci
Frédéric Couchet : Merci Maryse. Je découvre cet aspect-là avec la dernière phrase. Je pense que nous allons aussi nous pencher dessus. Quand tu parlais des cartes d’identité qu’on demande, ça m’a fait penser, je l’ai noté, qu’il y a un site gouvernemental, je crois, qui permet de rajouter des filigranes quand on nous demande des papiers d’identité, ce qui permet un petit peu de tracer la réutilisation, mais parfois on n’a pas « le choix », entre guillemets, il y en a de plus en plus.
Merci, Maryse.
C’était la chronique de Maryse Artiguelong, qui est coresponsable « Libertés et technologies de l’information et de la communication » à la Ligue des droits humains. C’est un grand plaisir d’accueillir cette nouvelle chronique depuis la rentrée de septembre 2026.
Maryse Artiguelong : Merci beaucoup.
Frédéric Couchet : Nous approchons de la fin de l’émission. Nous allons terminer par quelques annonces.
[Virgule musicale]
Quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l’April et le monde du Libre
Frédéric Couchet : Les liens utiles concernant les annonces de fin sont sur la page consacrée à l’émission du jour, sur libreavous.org/288 car c’est la 288e émission, ou dans les notes de l’épisode si vous nous écoutez en podcast.
Je vous en ai déjà parlé. Ce mardi 13 octobre 2026 c’est le Ada Lovelace Day, une initiative lancée en 2009, qui vise à présenter les réussites de femmes actives dans les domaines technologiques ou scientifiques afin d’augmenter la visibilité de modèles féminins positifs. À l’occasion de cette journée, nous avons choisi de faire découvrir ou redécouvrir les quatre Parcours libristes de femmes diffusés dans Libre à vous ! depuis le dernier Ada Lovelace Day. L’occasion de mettre en lumière des parcours auxquels il est possible de s’identifier et se dire « si c’est possible pour cette personne, c’est aussi accessible pour moi ». C’est la raison pour laquelle ma collègue Isabella Vanni, salariée de l’April, en charge notamment des projets de sensibilisation, a accepté d’enregistrer un Parcours libriste dans le cadre de l’émission. Je la cite : « À l’April, on cherche à avoir plus de diversité dans les communautés libristes. On a mis en place de nombreuses actions à ce sujet. Ça me paraît normal, ça me paraît important que les femmes libristes fassent entendre leur voix pour montrer qu’elles existent, pour montrer l’exemple, peut-être pour donner envie à d’autres personnes de participer. »
Dans notre sujet principal de l’émission de la semaine dernière, le 6 octobre 2026, de plusieurs événements organisés dans le cadre des Journées Nationales de la Réparation qui ont lieu du 15 au 18 octobre 2026, qui proposent des ateliers d’aide à l’installation de systèmes d’exploitation libres. Je prends deux exemples :
l’apéro libre organisé par CercLL, qui est un groupe d’utilisateurs et d’utilisatrices du logiciel libre de Marseille, le vendredi 16 octobre 2026 au foyer du Peuple à Marseille. À cette occasion, la présidente de l’April, Bookynette, donnera la conférence « Boycott !! - Le meilleur moyen de lutter contre les GAFAM c’est de ne pas utiliser leurs produits »
deuxième exemple, le repair café organisé par Générations Solidaires Val-d’Oise, samedi 17 octobre 2026, à l’Hôtel d’agglomération à Cergy. À cette occasion, l’April tiendra un stand de sensibilisation aux logiciels libres. Je remercie le bénévole qui va tenir ce stand, il s’appelle Kevin. Si vous écoutez les émissions du premier vendredi soir sur Cause Commune, vous avez déjà entendu parler Kevin deux fois dans deux émissions. Il tiendra donc ce stand.
Justement, ces soirées sont les soirées radio ouverte mensuelles, chaque premier vendredi du mois à partir de 19 heures 30, dans les locaux du studio à Paris, au 22 rue Bernard Dimey dans le 18e arrondissement. Une réunion ouverte au public avec apéro participatif à la clé, l’occasion de découvrir le studio, de rencontrer les personnes qui animent les émissions. La prochaine soirée radio ouverte aura lieu vendredi 6 novembre 2026. Je serai présent, je pense que Julie Chaumard sera également présente et sans doute Kevin aussi. Et il y a une émission en direct à 21 heures.
Je vous invite à consulter le site de l’Agenda du Libre, agendadulibre.org, pour trouver des événements en lien avec les logiciels libres ou la culture libre près de chez vous.
Et dernière actualité qui concerne la musique et Cause Commune. Hier soir, donc lundi de 23 heures à minuit, une nouvelle émission est arrivée, c’est du rap, ça s’appelle Sous les pavés, les rimes, on pourrait aussi dire « Sous les pavés, la rage », parce que ça a vraiment envoyé une belle énergie. C’est chaque lundi de 23 heures à minuit sur radio Cause Commune.
Notre émission se termine.
Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission du jour : Isabelle Carrère, Lucie Rymer, Maryse Artiguelong.
Aux manettes de la régie aujourd’hui Boris.
Merci également aux personnes qui s’occupent de la post-production des podcasts : Sébastien Chopin, Élodie Déniel-Girodon, Nicolas Graner, Lang 1, Julie Osman, bénévoles à l’April, et Olivier Grieco, le directeur d’antenne de la radio.
Merci aussi aux personnes qui découpent les podcasts complets des émissions en podcasts individuels par sujet : Quentin Gibeaux, Théocrite et Tunui, bénévoles à l’April.
Un grand merci également à Marie-Odile Morandi et au groupe Transcriptions qui permet d’avoir une version texte de nos émissions.
Vous retrouverez sur notre site web, libreavous.org/288, toutes les références utiles de l’émission du jour, ainsi que sur le site de la radio, causecommune.fm, ou dans les notes de l’épisode si vous nous écoutez en podcast.
Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission.
Si vous avez aimé cette émission, n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous et à faire connaître également la radio Cause Commune, la voix des possibles.
La prochaine émission aura lieu en direct mardi 20 octobre à 15 heures 30. Notre sujet principal sera Au café libre, un débat autour de l’actualité du logiciel libre.
Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve en direct mardi 20 octobre et d’ici là, portez-vous bien et soutien à tous ceux et toutes celles qui luttent.
Générique de fin d’émission : Wesh Tone par Realaze.