Jacques Priol, voix off : On limite la capacité que pourraient avoir justement des supports de communication produits par intelligence artificielle de manipuler les électeurs de façon massive. Il va y avoir des manipulations de grande échelle, non pas orchestrées par le candidat rival local et c’est là qu’interviennent les risques d’ingérence, y compris les ingérences d’un pays étranger. On va passer de l’altération de la sincérité du scrutin à la question de la sincérité du candidat.
Diverses voix off, extrait du film La Zizanie : Mesdemoiselles, acceptez-vous de prendre ces messieurs pour époux et de voter pour moi ?
— Oui.
— Oui.
— Oui.
— Je vous déclare unis par le mariage.
Voix off : Trench Tech – Esprits critiques pour Tech Éthique.
Mick Levy : Lets’go, Trench Tech. C’est Mick Levy avec Cyrille Chaudoit.
Cyrille Chaudoit : Salut. Salut Mick. Salut à tous.
Mick Levy : Cyrille, les petites manœuvres de Louis de Funès, truculent maire dans La Zizanie pour grappiller quelques voix, sont assez grossières, mais qu’aurait-il fait s’il avait disposé de la puissance des IA pour les élections municipales de 2026 ? Peut-être serait-il parvenu à ce qu’on se marie ensemble, qui sait ?
Cyrille Chaudoit : Je ne sais pas. En tout cas, on peut toujours demander à une IA de reproduire Louis de Funès, c’est facile.
Mick Levy : C’est intéressant comme idée parce que se profilent les premières grandes élections nationales depuis l’avènement des IA générative et, avec elles son lot de craintes de manipulations de masse, d’hyper-trucages ou encore d’usages plus ou moins honnêtes de ces IA pour influencer votre vote. Le spectre du scandale Cambridge Analytica [1] plane encore au-dessus de toutes les urnes du monde. Ces élections ont donc de quoi inquiéter. Il fallait qu’on fasse un point complet sur la situation alors que le premier tour est dans à peine plus d’un mois et demi de notre enregistrement du jour et que la campagne s’intensifie sérieusement. Pour cela, nous avons un invité de choix, avec nous, dans le studio, Jacques Priol. Salut Jacques.
Jacques Priol : Salut.
Cyrille Chaudoit : Salut Jacques, bienvenue.
Mick Levy : Comment vas-tu Jacques ?
Jacques Priol : En pleine forme.
Mick Levy : Génial ! Je fais rapidement les présentations. Jacques, tu es président et fondateur du cabinet CIVITEO [2] qui travaille avec des collectivités locales, notamment des municipalités, sur leur stratégie et leurs usages de la data et de l’IA. Tu es aussi intervenu auprès du Partenariat mondial sur l’intelligence artificielle [3], le fameux PMIA, et tu enseignes à l’Institut national des études territoriales, une sorte d’ENA, on pourrait dire, du service public pour les collectivités locales. Tu as aussi largement fréquenté le sérail politique en ayant organisé et dirigé de nombreuses campagnes électorales tant aux échelons nationaux que locaux d’ailleurs, et tu restes un observateur avisé de la manière dont la data et maintenant l’IA sont utilisées par les élus en campagne. Tu es donc l’homme de la situation pour cet épisode. J’ai tout juste ?
Jacques Priol : C’est tout à fait exact.
Mick Levy : Génial ! Tu as une autre qualité en plus de bien aimer déguster des crêpes avec nous avant, dans le studio, tu étais déjà venu nous rendre visite dans Trench Tech pour un passionnant épisode, c’était sur la Smart City [4], on vous remettra lien, un épisode historique puisque c’était le quatrième épisode ever de Trench Tech.
Cyrille Chaudoit : Première saison et premier invité qui revient dans Trench Tech.
Mick Levy : Ça fait vraiment plaisir de te retrouver.
Jacques Priol : Quel honneur !
Mick Levy : Ce n’est pas mal. Depuis, vous le savez, de l’eau a coulé sous les ponts comme on dit, on en est à plus de 80 invités et si vous n’avez pas écouté le premier épisode de Jacques, courez l’écouter, on vous met le lien dans les commentaires. Dites-nous aussi si vous aimez la façon dont Trench Tech a évolué puisque nous en sommes à notre cinquième saison, quatre saisons se sont écoulées depuis le passage de Jacques. On verra si lui voit des différences.
Cyrille Chaudoit : En tout cas, pour lui, aucune différence ! Il n’a pas pris une ride. C’est incroyable. Ça, ce sont les Bretons.
Mick Levy : Pas une ride, c’est assez fort. On annonce le programme.
On va tout d’abord voir comment les données et l’IA sont utilisées dans les campagnes des candidats, avant d’interroger l’engagement et la sincérité politique de nos candidats à l’ère des IA. On retrouvera aussi la chronique, parce qu’il faut bien rigoler quand on parle de politique, « Un moment d’égarement » de Laurent Guérin.
C’est parti pour le grand entretien : ChatGPT, c’est mon nouveau directeur de campagne.
Voix off : Trench Tech – Esprits critiques pour Tech Éthique.
ChatGPT est mon nouveau directeur de campagne
Cyrille Chaudoit : L’IA n’est pas encore arrivée à manipuler et à truquer les votes dans les urnes, enfin je pense, en tout cas, elle s’est déjà invitée dans la conception, la production, évidemment la diffusion, on s’en doute un petit peu, des discours politiques : contribution à la rédaction d’un programme, ciblage des électeurs, storytelling évidemment, et puis production de visuels en tous genres, en gros ce qu’on pourrait appeler le marketing politique, la ComPol. Du coup, est-ce que faute de militants, de ressources, voire d’idées suffisamment structurées, les IA devenaient les nouveaux assistants de campagne ? Jacques, toi qui es au cœur du système, au cœur de l’étude de ce phénomène, de tous ces phénomènes d’ailleurs, est-ce qu’on peut commencer par des exemples concrets, visibles, c’est-à-dire réels, de ce qui est en train de se tramer à l’aube des municipales de 2026 ?
Jacques Priol : Oui, on commence évidemment à voir des choses. On parle surtout de l’IA générative, on verra qu’on peut utiliser aussi quelques autres modèles en période électorale, mais l’IA générative a fait irruption massivement dans notre société et le champ de la politique n’y échappe pas. Effectivement, nous sommes maintenant en campagne électorale dans toute la France depuis quelques jours, quelques semaines pour ceux qui ont démarré les premiers pour les élections municipales.
Mick Levy : Rappelons que nous enregistrons le 23 janvier. Nous sommes effectivement à un gros mois et demi du début du scrutin.
Jacques Priol : Les choses ont démarré et on a, d’ores et déjà, quelques exemples : ici, un candidat utilise de l’IA générative pour fabriquer des illustrations, plus ou moins bienveillantes par exemple à l’égard de l’équipe sortante. Je pense à ce qui s’est passé à Strasbourg, il y a quelques jours, où la tête de liste d’opposition a publié des photos de la ville de Strasbourg, des rues dans lesquelles l’IA avait été utilisée pour rajouter des ordures, des saletés, pour pouvoir dénoncer l’état de propreté de la ville.
Cyrille Chaudoit : On attaque dans le vif du sujet, on est déjà dans le deep fake.
Jacques Priol : Je ne sais pas si c’est du deep fake, on va y revenir, ça fera partie de notre discussion, en tout cas on peut utiliser l’IA générative pour faire de l’image.
On a également une liste qui est actuellement en cours de campagne à Paris, qui a également utilisé de l’IA générative pour produire une série d’images avant/après sur tout un tas de sujets, pour montrer comment est la ville aujourd’hui et ce qu’elle serait demain si cette liste pouvait emporter le scrutin.
Dans d’autres cas, on utilise de l’IA générative sur du texte. Vous avez, aujourd’hui, une liste à Grenoble qui a mis sur son site internet un chatbot relativement sophistiqué, bien entraîné, du RAG [Retrieval-Augmented Generation], des choses tout à fait classiques que nous connaissons dans d’autres univers professionnels, qui peut répondre à tout un tas de questions sur le programme du candidat, les avantages, les inconvénients, des comparaisons, etc.
Par ailleurs on a aussi des outils qui, vous le savez, je crois que ce n’est pas le cas de Trench Tech, peuvent produire directement des podcasts par intelligence artificielle. Je certifie que vous êtes bien là.
Mick Levy : Nous sommes bien là pour de vrai, on ne donne pas là-dedans.
Jacques Priol : À Chantilly par exemple, en région île-de-France, vous avez aujourd’hui une liste qui produit régulièrement des podcasts, faits par IA, à partir de l’enregistrement de chaque réunion publique pour donner la possibilité, aux gens qui ne sont pas présents, de pouvoir les écouter. Voilà des exemples d’utilisation de l’IA générative, que l’on connaît dans la vie courante aujourd’hui, qui ont fait leur arrivée dans le monde de la campagne.
Mick Levy : Avec des choses discutables mais, finalement, quelques bonnes choses aussi dans le lot. Rendre accessibles les comptes-rendus des assemblées, etc., d’une manière un peu plus digérable, c’est OK. Mais rajouter des ordures !
Cyrille Chaudoit : Après on sait que ça marche bien, sur un plan marketing, cognitivement les gens aiment bien, c’est facile pour se projeter, c’est un parti qui a des couleurs un peu clinquantes, rose fluo et jaune fluo, ou pas du tout, qui a utilisé cette technique ? Ce n’est pas le nouveau parti qui se lance à Paris ?
Jacques Priol : C’est un parti qui a plutôt du bleu, du blanc et du rouge.
Mick Levy : On ne va pas rentrer dans ces batailles politiques dans Trench Tech.
Cyrille Chaudoit : C’est intéressant de savoir ! Il y a du bleu, du blanc et du rouge dans Trench Tech, ça ne veut pas forcément dire !
Jacques Priol : Ça dérape !
Mick Levy : J’approuve. Finalement, Jacques, ce n’est pas non plus nouveau que de l’IA et des données soient utilisées dans les campagnes, c’est la première campagne avec IA générative, on l’a dit, mais auparavant il y avait déjà beaucoup d’usages avec l’IA et aussi de ciblage à partir de données. Est-ce que tu peux nous retracer un petit peu l’histoire des usages de la data et de l’IA par les partis politiques ?
Jacques Priol : Tout à fait. Ce qui est nouveau, c’est que c’est la première fois qu’il y a une grande campagne nationale alors que les outils d’IA générative sont disponibles. C’est vraiment l’innovation qui fait qu’on se retrouve aujourd’hui. La manière dont le monde politique utilise la data d’abord et ensuite des outils de plus en plus sophistiqués, des algorithmes de modélisation et puis maintenant de l’IA, eh bien ça vient d’assez loin. La première campagne électorale dans laquelle on a vraiment utilisé le numérique, tout le monde l’a oublié, c’est 2002, la campagne présidentielle. Certains se rappellent du 21 avril 2002.
Mick Levy : Avec la défaite surprise de Jospin, du PS, dès le premier tour, qui avait été extrêmement marquante, parce que c’est à ce moment-là que le Front national commençait à vraiment monter.
Cyrille Chaudoit : Tu rappelles ça pour les plus jeunes de nos auditeurs ?
Mick Levy : Je rappelle ça pour tout le monde !
Jacques Priol : Jean-Marie Le Pen au second tour avait été un cataclysme dans le paysage politique français, chose à laquelle on est un petit peu habitué aujourd’hui.
Eh bien Lionel Jospin, à l’époque, avait été le premier candidat à une campagne nationale à avoir un vrai site internet, ça ne ressemble pas du tout aux sites internet qu’on connaît aujourd’hui. Figurez-vous qu’il avait notamment fait un chat, après une réunion publique, et il avait battu le record de nombre de connexions dans un chat en France à l’époque, il y avait eu 70 000 connexions, c’était un live chat, c’était retransmis sur le site internet des journaux Le Monde, El Mundo en Espagne et Die Welt en Allemagne et il y avait eu 70 000 connexions. Il avait battu un record qui avait été installé juste avant, un live chat de Loana qui sortait du Loft.
Cyrille Chaudoit : Il faut raconter non pas Loana, il faut raconter pour ceux qui n’auraient pas connu cette époque-là, c’est-à-dire qu’avant d’avoir des chatbots on pouvait faire des live chats. En gros, c’est un peu comme quand vous regardez Twitch aujourd’hui, c’est comme si vous faisiez venir Jospin dans une émission Twitch, il est en live, il répond aux questions et c’est parti. C’était déjà une grosse innovation à l’époque.
Jacques Priol : C’était révolutionnaire à l’époque.
Mick Levy : Malheureusement, ça ne l’avait pas fait gagner.
Jacques Priol : En 2007, ça n’a pas fait gagner non plus. En 2007, il y a une autre innovation importante : Ségolène Royal était candidate et certains se rappellent peut-être du nom, ça s’appelait Désirs d’avenir. Désirs d’avenir était un réseau, sur Internet, qui permettait, d’une certaine manière, de préfigurer ce qu’allaient devenir les réseaux sociaux dans la vie politique.
Cyrille Chaudoit : Attends ! Tu es en train de nous dire que Ségolène Royal a inventé les réseaux sociaux ?
Jacques Priol : Je n’ai pas dit ça ! Désirs d’avenir était une manière communautaire, tout à fait inédite, de créer de la dynamique et de la politique avec du numérique.
J’enchaîne : 2012, François Hollande cette fois-ci – vous ne me ferez pas faire de blague Ségolène Royal/François Hollande – est le premier candidat en France à commencer à utiliser véritablement de la data pour faire du ciblage, notamment pour organiser du porte-à-porte, pour savoir à quelles portes aller frapper en fonction d’un ciblage par bureau de vote, par sociologie, en utilisant des données qui sont des données publiques. Ce n’étaient pas des données personnelles des électeurs, et ces méthodologies étaient directement inspirées de la première campagne de Barack Obama.
Cyrille Chaudoit : Comme les Américains.
Mick Levy : Tu es en train de nous montrer que c’est la gauche qui s’est le plus appliquée à utiliser ces techniques-là autour de la data, de l’IA.
Jacques Priol : Pas toujours avec succès. En 2017, en l’occurrence, celui qui a le mieux utilisé toutes ces technologies de la data, c’est Emmanuel Macron, c’est en mars.
Cyrille Chaudoit : Mais la droite a quand même fait des choses. Les campagnes de Sarkozy.
Jacques Priol : Tout à fait. Sarkozy, y compris dans la primaire, avait utilisé un certain nombre d’outils, la CNIL l’avait d’ailleurs rappelé à l’ordre sur un certain nombre d’usages de données qui étaient très ciblées, avec probablement trop de données personnelles. À l’époque, c’est aussi l’arrivée de NationBuilder [5], en France et en Europe, un outil qui permettait, avec une stratégie qu’on appelle la stratégie de la boule de neige, d’agréger des contacts qui vont eux-mêmes apporter des contacts pour créer des phénomènes d’entraînement en utilisant notamment les réseaux sociaux. Mick, tu l’as évoqué dans l’introduction tout à l’heure, à l’époque NationBuilder avait un petit peu servi de cheval de Troie, pas en France heureusement, à Cambridge Analytica, ces fameuses applications qui exploitaient des données personnelles et qui avaient fait scandale.
Mick Levy : On va revenir aussi sur Cambridge Analytica. L’effet boule de neige des réseaux sociaux est vraiment utilisé par les partis politiques pour amplifier leur communication et amplifier leurs idées. C’est cela qui est derrière.
Jacques Priol : Les réseaux sociaux d’une part et, en même temps, les outils les plus traditionnels de la communication politique, ce qu’on appelle d’ailleurs très officiellement « la propagande électorale » puisque c’est comme cela que ça s’appelle dans nos documents juridiques, pour pouvoir aussi bien aller faire du porte-à-porte, aller démarcher un certain nombre de personnes, les unes par e-mail, les autres par SMS ou par appels téléphoniques. Vous vous rappelez qu’on a eu pas mal de campagnes avec aussi des appels téléphoniques, en 2017, en 2023.
Cyrille Chaudoit : Tu es arrivé à 2017 dans ta chronologie. En 2017, qui tient le haut de la rampe sur l’utilisation du numérique à ce moment-là ?
Jacques Priol : Très clairement La République en marche, puisque, d’ailleurs, elle l’emporte ; un petit peu dans la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron et de façon tout à fait massive et assez discrète dans les législatives qui ont suivi, avec énormément de données rassemblées sur les caractéristiques de chacun des bureaux de vote, la sociologie des électeurs bureau de vote par bureau de vote pour pouvoir cibler un certain nombre de messages de façon très précise, ne pas se disperser. Après tout, la politique et la campagne électorale, ça ne reste qu’un exercice de marketing et de ciblage tout à fait classique.
Cyrille Chaudoit : Un ciblage extrêmement fin, effectivement.
Mick Levy : Avec ses règles particulières parce qu’il y a quand même un certain nombre de garde-fous à prendre en compte.
Cyrille Chaudoit : On va explorer l’aspect juridique, parce que ça bouge beaucoup, notamment ces temps-ci, tu nous as un petit peu briefés.
Ce n’est pas forcément très clair pour moi, je ne sais pas pour toi Mick et pour vous, chers auditeurs et auditrices. Si on repositionne l’IA dans le processus électoral, comment ça se passe et à quel moment l’IA peut-elle rentrer, en tout cas aujourd’hui en France, et où reste-t-elle à la porte ?
Jacques Priol : Imaginons que vous décidiez, l’un et l’autre, de vous présenter dans une ville, prenons l’idée d’un parachutage dans un beau village qui vous plaît à l’autre bout de la France.
Mick Levy : Je sens que ça va nous donner des idées !
Jacques Priol : Comment fait-on pour organiser une campagne ?
D’abord, il faut connaître le territoire, savoir ce qui s’y passe, quels sont les enjeux, etc., et il est clair qu’aujourd’hui un certain nombre d’IA génératives notamment, y compris des grands modèles très généralistes, peuvent permettre de récupérer de l’information, de mettre à niveau un certain nombre de connaissances pour choisir des sujets qui ont fait l’actualité dans les années écoulées, ça peut être utile. On peut aussi utiliser l’IA non plus générative mais faire un petit peu d’analyse sur les résultats électoraux des années précédentes. On le faisait précédemment avec beaucoup de data et sans IA. Aujourd’hui, on peut le faire avec de l’IA, on peut aller plus vite, de façon plus interactive, plus intuitive.
Ensuite, il y a la question d’élaborer un programme électoral et là c’est assez intéressant parce que, dans une étape d’élaboration d’un programme électoral, quand on habite un territoire souvent on le connaît bien, on connaît les enjeux, on a ses propres convictions politiques qui font qu’on va choisir un certain nombre de mesures que l’on va vouloir défendre. Mais on peut aussi avoir envie de chercher d’autres idées qui peuvent venir d’ailleurs, d’autres territoires similaires où des choses chouettes ont été faites dans les années écoulées par tel ou tel exécutif local, ce qu’on appelle un benchmark en entreprise. Donc toutes ces étapes d’idéation dans lesquelles objectivement, on le sait aujourd’hui, les IA génératives peuvent être tout à fait bluffantes.
Je me suis livré à l’exercice avec des journalistes, pour une grande ville française, pour voir un petit peu ce que les grands modèles de langage avaient dans le ventre par rapport à cela. Quand on leur demande « quelles sont les 100 meilleures idées pour convaincre les électeurs de voter pour moi dans une ville de 500 000 habitants, qui a plutôt telle et telle caractéristique ? » Eh bien on sait que la grande force de ces outils c’est de pouvoir effectivement nous balancer 100 idées qui vont être très bien rédigées, dedans il y en a 50 qui sont, après tout, tout à fait banales et que j’avais déjà eues sans consulter l’IA générative, il y en a 25 qui sont un peu déconnantes, on va les dégager, et il y en a 25 pour lesquelles on se dit « tiens, on n’y avait pas pensé ! ». Dans une étape d’idéation, l’IA générative peut venir remplacer peut-être ce que certains vont faire en faisant des réunions préparatoires avec leurs militants – il y a de moins en moins de militants dans les formations politiques tous bords politiques confondus –, en faisant des réunions de quartier, etc. Dans cette étape d’idéation, l’IA générative peut être utile. Est-ce que cela veut dire qu’il faut prendre ce que nous propose l’IA ? C’est un autre sujet.
Cyrille Chaudoit : Juste avant ça, toi qui l’as fait, ce sont vraiment de « nouvelles idées », entre guillemets, ou c’est un angle différent d’une idée que tu as déjà plus ou moins en tête ? Comme ça se nourrit du passé – encore faut-il savoir, d’ailleurs, sur quel dataset, s’il est relativement représentatif du local ou pas – en quoi ça peut être de nouvelles idées ?
Jacques Priol : Ce sont souvent des nouvelles d’idées locales, c’est-à-dire des idées qui existent mais qui ont été déployées ailleurs. Dans les politiques publiques locales, on passe son temps – là je ne parle plus des élections, je parle de la vie de tous les jours –, entre deux élections, à regarder les bonnes idées qui ont été mises en place chez les uns, chez les autres, ailleurs en France, mais aussi ailleurs en Europe et, pourquoi pas, dans le monde. Ces modèles ont une capacité, dans cette phase un peu créative, à nous sortir plein de choses assez étonnantes.
Cyrille Chaudoit : On est sur les datas d’un LLM [Large Language Model] classique, grand public ? Ou est-on sur un LLM qui a été un peu fine-tuné sur des datas que vous avez collectées, une espèce de petit RAG – désolé pour tous ces acronymes –, en fait un corpus de données sur lequel vous avez entraîné, en tout cas vous avez dépassé le pré-entraînement de votre chatbot pour qu’il puisse raisonner uniquement sur ces données-là ? Là, tu nous dis que non, que c’est sur un outil grand public. Ça marche avec les 20 dollars par mois de ChatGPT ou du chat de Mistral.
Jacques Priol : Oui, tout à fait, ça marche dans cette étape préalable. Ça remplace des batailles de Post-it.
Mick Levy : Donc ça c’est la première étape, celle que tu as appelée l’étape de l’idéation, donc générer des idées pour nourrir son programme, générer peut-être aussi des idées d’action de campagne, etc. Quelle est la suite et est-ce qu’on peut continuer d’avoir ChatGPT ou Mistral en directeur de campagne ?
Jacques Priol : La deuxième étape. Une fois qu’on a un programme avec les 50 mesures qu’on va défendre pendant trois mois devant les électeurs, il y a toutes les étapes de communication. Traditionnellement dans une campagne électorale, à partir d’une certaine taille de ville, ville moyenne, grande ou très grande, on va décliner ce programme pour cibler, je reviens sur le marketing : on va le décliner par quartiers, on va le décliner par types d’électeur, une version avec un document qui va être distribué sur le marché, ça va être la saison, pour les plus jeunes, pour les plus anciens, pour les demandeurs d’emploi, etc. Et, dans les machines qui préparent les campagnes électorales, faire ces déclinaisons ça prend un temps fou : il faut trouver des gens qui savent le faire, il faut savoir bien écrire, il faut savoir décliner les choses, avoir du sens politique, avoir la maîtrise, eh bien l’IA générative fait ça hyper vite.
Cyrille Chaudoit : Elle sait écrire. Mais la machine a-t-elle du sens politique ?
Jacques Priol : Elle a du sens politique si on sait bien prompter, si on sait lui donner les bonnes consignes, les bons documents. Quand on lui donne un document de huit pages, qu’on lui demande de faire 25 versions de 25 lignes, elle le fait de façon beaucoup plus rapide. Il faut bien relire, il y a un vrai risque, elle peut faire des erreurs.
Mick Levy : C’est finalement un usage hyper classique, comme dans les entreprises. Il y a la stratégie au fait que ce soit sur une campagne électorale. C’est un truc hyper classique : rédiger des choses qui sont assez facilement automatisables en termes de rédaction, les décliner sur plusieurs trucs. L’idéation c’est aussi, finalement, un grand classique. Ensuite qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’on va arriver sur le sel de l’IA générative pour la campagne électorale ?
Jacques Priol : On va parler un petit peu d’images, c’est important, et puis on va commencer par le côté positif des images.
Mick Levy : Les ordures de Strasbourg !
Jacques Priol : On va commencer par le côté positif. Quand on fabrique une profession de foi, un tract, etc., tous ces documents, il faut des images. Je vais vous dire comment ça se passe dans une formation politique aujourd’hui. On a une hantise : utiliser une image qui ne soit pas la bonne. J’ai en tête une grande ville, pas très loin d’ici…
Mick Levy : Rappelons que nous sommes à Nantes. À tous les coups, c’est Rennes !
Cyrille Chaudoit : Tu es vraiment un salaud !
Jacques Priol : Une candidate lance sa campagne, son équipe cherche sur Internet une photo libre de droit [sous licence libre, NdT] pour le lancement de sa campagne et la photo qui est dessus, pas de bol, ce n’est pas la bonne ville, c’est une autre ville, ça a été immédiatement détecté, bashing sur les réseaux sociaux, la une dans la presse.
L’IA générative permet d’avoir des photos qui sont simples, qui peuvent être un peu léchées, un peu chouettes, sans que ça pose de problème.
Un autre exemple peut-être encore plus touchy et qui est vraiment intéressant. Tu as des propositions sur l’enfance et la petite enfance, les places en crèche. Comment fait-on, dans un document électoral, pour mettre une photo avec des enfants dans une crèche ? Il faut l’accord des parents, etc., on ne trouve jamais comment ça se passe en vrai. En vrai, on va prendre les photos des enfants d’un militant de sa formation politique ou même ses propres enfants. Donc, avec de l’IA générative, on génère des choses qui ne posent pas de problème de droit, qui ne posent pas de problèmes de confidentialité.
Mick Levy : Je connais une marque de fringues pour enfants qui a arrêté totalement de prendre des studios et de prendre des enfants en photo, c’était hyper compliqué à trouver, il y a des problèmes de droit et puis tu mettais des plombes à prendre un bébé de la bonne manière, tu ne peux pas les prendre n’importe quand, etc. Elle a arrêté. Maintenant toutes les images publicitaires de leur catalogue et autres sont totalement faites pas IA générative. Ils ont piqué ton idée là aussi
Jacques Priol : Une fois qu’on a dit tout ça, en fait c’est le constat que ces outils peuvent aider à faire une campagne électorale.
Mick Levy : Aider une fois appliqués à une campagne électorale, tout à fait.
Jacques Priol : Mais ça pose malgré tout un certain nombre de questions.
Qu’est-ce que ça veut d’avoir des idées qui ont été produites par un LLM américain, chinois ou même français ?
Qu’est-ce que ça veut dire, quand on se présente devant les électeurs, d’aller défendre des idées dont l’origine est celle d’une intelligence artificielle ?
Qu’est-ce que ça veut dire de présenter des photos qui ne traduisent pas complètement la réalité, surtout si, par ailleurs, on essaye de les manipuler un petit peu pour induire des réactions soit d’adhésion, d’empathie, soit de rejet de la part des électeurs ?
Mick Levy : Justement. Quelles peuvent être un peu les dérives possibles ? D’abord, est-ce qu’on en constate déjà ? L’histoire des poubelles est un premier exemple, je ne sais pas s’il est si grave que ça, on pourrait en débattre. Quelles sont les dérives qu’on pourrait anticiper si ça continuait à généraliser et que ça allait forcément de plus en plus loin ?
Jacques Priol : Avant de te répondre, Mick, et de savoir quelles sont les dérives possibles, il faut qu’on se mette d’accord sur ce que veut dire une dérive en période électorale ?
Cyrille Chaudoit : Par exemple, j’ai le robocall de Biden [6] ou les appels de Trump qui republie des deep fakes de Taylor Swift qui, soi-disant, appelle à voter pour lui. On le sait à l’échelle nationale, notamment aux États-Unis, mais qu’est-ce que serait une dérive à l’échelle locale ?
Mick Levy : Rappelle-nous juste le robocall de Biden que tu cites. Qu’est-ce qui s’est passé, parce que c’est un très joli cas ?
Cyrille Chaudoit : Très simplement, dans une logique de démarchage, on parlait tout à l’heure de porte-à-porte après un ciblage extrêmement fin des électeurs, là ce n’est pas du porte-à-porte mais ce sont des coups de téléphone, tu l’évoquais aussi tout à l’heure. Là on est aux US, on avait la voix de Biden qui appelait à ne pas voter.
Mick Levy : Il appelait à ne pas voter, à garder son vote pour les élections présidentielles. En fait, si le nombre de personnes qui allaient voter, si le taux de participation des électeurs baissait, ça allait profiter aux adversaires.
Cyrille Chaudoit : C’était un deep fake absolu.
Mick Levy : Cent mille appels avaient été passés pour quelques centimes. C’est effectivement un premier exemple.
Jacques Priol : On va parler de deep fake et on va parler des outils, mais avant, la question qu’il faut qu’on se pose c’est : qu’est-ce qui pose problème, ou pas, au regard du sujet qui nous préoccupe, les élections municipales. Je vous ai apporté un truc important, le Code électoral, version 2026, il vient d’être actualisé. Il y a déjà une première chose importante à savoir : dans le Code électoral il n’est écrit nulle part « intelligence artificielle ».
Mick Levy : Jacques s’est lui aussi couché à trois heures du matin, mais il n’a pas eu la même activité que moi manifestement !
Jacques Priol : Par contre, dans ce Code électoral, on vise à garantir pour les électeurs, les citoyens que nous sommes, que le scrutin se déroule normalement. Il y a une phrase qui est un petit peu juridique, je m’en excuse, mais qui est importante ; un juge qui a ce code sous les yeux, parce qu’il y aurait une plainte déposée dans une campagne, va vérifier une chose : est-ce qu’il y a eu altération de la sincérité du scrutin ? Dit autrement, pour une élection qui se joue à quelques dizaines de voix près, est-ce qu’il y a eu des manœuvres électorales, peut-être avec de l’IA, on va en reparler évidemment de façon approfondie, qui ont été susceptibles de déplacer le vote des électeurs, donc de changer le résultat de l’élection ?
Cyrille Chaudoit : Altération de la sincérité du scrutin.
Mick Levy : C’est tellement joli !
Cyrille Chaudoit : Au-delà d’être joli, on porte l’objet sur le scrutin, sur l’organisation du vote, dit autrement. Comment prouve-t-on qu’il y a eu altération de la sincérité du scrutin ? Ce n’est pas parce que Trump, par exemple, publie une photo de Taylor Swift qui, soi-disant, appelle à voter pour lui, qu’on peut considérer qu’il va avoir effectivement plus 5 % de votes dans les urnes. Comment le prouve-t-on ?
Jacques Priol : Exactement. C’est ce que le juge de l’élection – en France, pour les élections municipales, c’est le tribunal administratif, après qu’il y ait eu appel – qui va mesurer. C’est pour cela, en général, que ces questions judiciaires se jouent uniquement lorsque le score est très serré, pas quand il y a un écart important de voix, même s’il y a eu des manœuvres un peu tordues, et les manœuvres tordues existent depuis longtemps en campagne électorale. On va aussi se dire cela entre nous, c’est important : les tracts diffamatoires, dans une campagne électorale, ça existe depuis toujours, des injures publiques, dans une campagne électorale, ça existe depuis toujours et c’est sanctionné par la loi. Si, à la dernière minute, on sort une information litigieuse qui peut faire basculer le vote, c’est sanctionné par la loi depuis toujours. Qu’est-ce que change l’arrivée de l’IA ? C’est que cette information litigieuse, le cas échéant mensongère, peut avoir une apparence de crédibilité extrêmement forte et puis elle peut être réitérée maintes et maintes fois avec beaucoup de rapidité grâce à l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle, par nature, ne favorise pas la manœuvre électorale de nature à altérer la sincérité du vote, mais elle rend facile, pour des petits malins ou pour des gros méchants, la possibilité de produire des documents qui vont biaiser le jugement des électeurs et modifier leur vote. C’est cela le sujet et c’est de cela dont il faut qu’on parle à travers des exemples tels que celui que tu as cité et quelques autres qui pourraient survenir, malheureusement.
Mick Levy : Tu dis que sur le Code électoral le mot IA, ou plutôt intelligence artificielle, n’est présent nulle part, je pense que c’est cela qu’on pourrait s’attendre à retrouver, c’est bien ou ce n’est pas bien ? Le code est à la rue encore, il a une technologie de retard ou est-ce une bonne chose ?
Jacques Priol : Je pense qu’on n’en a pas besoin en vrai. Mon analyse c’est que le code sanctionne tout ce qui va être diffamatoire, il sanctionne les injures publiques, il sanctionne les manœuvres qui vont participer de fausses informations qui vont induire un comportement, modifier le vote des électeurs, que ce soit fait par IA ou pas, ce n’est pas le sujet. D’ailleurs, au passage, je me permets de vous montrer une petite image faite par IA qui avait fait couler pas mal d’encre à l’époque. Ce n’était pas tout à fait une élection comme l’élection municipale.
Cyrille Chaudoit : Pour celles et ceux qui nous écoutent, rendez-vous sur YouTube pour regarder l’image et puis, au passage, abonnez-vous pour nous suivre la prochaine fois en vidéo. C’est Donald Trump en pape, qui lève le doigt, de façon très docte, avec le sourire qu’on lui connaît.
Jacques Priol : Avec l’idée qu’il aurait pu être élu pape à la place du pape.
Cyrille Chaudoit : Il en aurait rêvé, bien sûr.
Jacques Priol : Que l’IA générative permette de produire ce genre d’image, nous le savons tous, là on se doute bien que c’est une image produite par IA et ce n’est pas un problème, en vérité, que ce type d’image soit rendu possible. La vraie question c’est pourquoi des personnes, dont les intentions m’échappent un petit peu, ont cru utile de mettre cette image sur le site officiel de la Maison-Blanche, c’est quelque chose que je trouve particulièrement choquant. Si, demain, des images qui, en elles-mêmes ne constituent pas des manœuvres – à part peut-être une blague, le soir, avec trois prompts – se retrouvent à être diffusées dans le débat public, à circuler massivement sur les réseaux sociaux et à induire des choses négatives vis-à-vis d’un certain nombre de candidats, ou très positives pour d’autres, c’est là qu’on va commencer à parler de manœuvre et que va vérifier le juge ? Il va vérifier si l’audience de ces fake news a été importante ; si elle a été importante trois mois avant l’élection ce n’est pas la même chose que si c’est la veille au soir de l’élection. Tout un tas de facteurs que les juristes spécialistes du droit électoral ont l’habitude de mesurer, intelligence artificielle ou pas intelligence artificielle.
Cyrille Chaudoit : En ce qui concerne la photo de Trump, en tout cas le photomontage, on peut leur accorder le bénéfice du doute et considérer que c’est un fail.
On va rejoindre un autre moment de fail avec « Le moment d’égarement » de Laurent Guérin qui va nous parler d’un site, d’un service qu’on a on a bien connu avant l’arrivée des plateformes de podcast.
Un moment d’égarement – Le fail de Myspace
Grégoire : Aujourd’hui, Laurent, tu nous parles de l’ancêtre des réseaux sociaux, une plateforme, que dis-je, un espace créé bien avant Facebook, Linkedin et Twitter qui n’a pourtant pas survécu.
Laurent Guérin : Tout au fond des archives de l’Internet, une fois qu’on a passé les cartons pleins de poussière de Google Plus, du Zoom, du métavers ou encore du Wap, juste après les toilettes et les toiles d’araignées du PDA et de l’oreille du Bluetooth, il y a un dernier bureau qui fleure bon l’école primaire, en bois, avec des prénoms gravés au compas ou à l’équerre, au mur il y a un tableau avec des écritures, et là il y a un mec assis, légèrement voûté, avec un sourire ultra-white, un t-shirt blanc immaculé, on dirait un élève d’un BEP soudure, c’est Tom de Myspace [7].
Grégoire : Ah ! Ce bon vieux Tom ! C’est presque devenu un mème du web. Il était ton premier ami quand tu ouvrais ta page Myspace.
Laurent Guérin : Eh oui, créé en 2003 par Tom, donc Anderson, de son nom ainsi que Chris DeWolfe, pas le chanteur ni le footballeur, et John Hart, pas le mari de Jennifer Hart, Myspace séduisit, séduisa, conquisit, conquisat, bref, il y avait des millions d’utilisateurs qui en firent le site web le plus visité aux US en 2006 devant Google. Mieux ! En 2008, le site générait 800 millions de dollars de chiffre d’affaires, 800 patates, avec une base d’utilisateurs de 115 millions.
Mais la première étape du fail était déjà enclenchée, Tom et ses amis ayant cédé Myspace à News Corp en échange de 580 millions en 2005. Eh oui, qu’est-ce qui intéressait Tom et sa nana ? C’est le pognon ! Et Newss Corp c’est qui ? Eh bien c’est Rupert Murdoch et qu’est-ce qui intéresse Rupert ? Le pognon, c’est sûr, mais surtout c’est de savoir c’est qui qu’a la plus grosse, la plus grosse stratégie d’acquisition. Car cinq ans auparavant, en l’an 2000 pile, le plus gros concurrent de News Corp, Time Warner, avait rebattu les cartes des fusions-acquisitions en s’adossant à AOL, dans la plus grosse opération média de tous les temps, un deal à 350 milliards et un fail historique, détenant toujours des records de loose aujourd’hui. Grâce à Myspace, Rupert Murdoch allait faire mieux et permettre à un géant des médias de rester dans le coup. Sauf que non !
Grégoire : Laisse-moi deviner ! News Corp n’a pas su innover, a manqué de vision stratégique et a planté Myspace.
Laurent Guérin : Eh oui. Dans l’univers impitoyable et encore balbutiant du World Wide Web, il faut apprendre à pivoter en un battement de cils et les entreprises du 20e siècle vont vite apprendre que le 21e siècle ne se pilote pas à la rame. Un petit Padawan vient tout juste de créer un nouveau réseau social, bleu, comme Myspace, mais beaucoup plus joli et carré. Il propose ses beaux designs à Myspace en échange de 75 millions. Trop cher ! Douze mois plus tard, notre Jedi Zuckerberg propose ses jolis designs à News Corp, cette fois-ci pour la somme de 750 millions, il apprend vite le con ! Trop cher lui dit-on again. Sauf que Myspace, avec son design initial médiocre, sa customisation en HTML, sa lenteur et ses espaces publicitaires invasifs, semble tout d’un coup sorti tout droit du bug de l’an 2000 et perd des utilisateurs au profit de Facebook, un peu, beaucoup, passionnément, jusqu’à l’infini et au-delà. Le game est définitivement plié en 2012 : non seulement Facebook a siphonné tous les amis de Tom, mais il a aussi conquis la planète et un milliard d’utilisateurs.
Aujourd’hui Murdoch a 95 ans, d’ailleurs je donne mon billet qu’il ne passera pas l’année, Facebook vaut 1500 milliards et Tom de Myspace vit sa best life à Hawaï après avoir pris sa retraite à 40 ans en 2011. Comme quoi, et comme d’habitude, l’argent n’achète pas la jeunesse éternelle ni l’agilité stratégique.
La prochaine fois que tu croiseras le bureau poussiéreux d’un fail de l’innovation, souviens-toi : quelqu’un quelque part, un ancien ami, a sans doute pris sa retraite anticipée grâce à un faux-pas historique.
Allez, santé Tom et merci Rupert d’avoir financé un BEP soudure à Hawaï.
Voix off : Trench Tech – Esprits critiques pour Tech Éthique.
Votez pour moi ! Sincérité ou calcul algorithmique ?
Mick Levy : Laurent, j’adore, franchement, je ne me lasse pas d’entendre tes chroniques, Laurent, envoie-nous-en encore, c’est très cool.
Jacques, retour à nos moutons, on a vu l’ampleur des usages qui étaient possibles.
Jacques Priol : Les moutons ce ne sont pas les électeurs.
Cyrille Chaudoit : Tu as des trucs à nous dire.
Mick Levy : Peut-être ceux qui se présentent, finalement, quand on voit comment ils utilisent l’IA !
On a vu l’ampleur des usages et puis commencé aussi à voir les dérives qui étaient possibles ou les craquages quand ça va un petit peu trop loin. Il y a quand même une question sous-jacente qui va, maintenant, être vraiment au cœur de toutes nos discussions : quelle est la sincérité quand on utilise de l’IA dans la politique ? Est-ce qu’on peut encore parler de sincérité politique ou est-ce que, finalement, c’est en train d’échapper un petit peu à tout le monde ? Commençons déjà par fixer le cadre et le cadre c’est celui du droit. Tout à l’heure tu as agité, le code que tu as carrément apporté dans le studio. Que dit le droit ? Qu’est-ce qui est encadré et quelles sont un peu les zones grises qui peuvent peut-être rester vis-à-vis de l’usage de l’IA ?
Jacques Priol : La première chose, je me répète un tout petit peu, IA ou pas IA, il y a tout un tas de manœuvres qui ne sont pas légales en période électorale : on n’a pas le droit de mentir, on n’a pas le droit de diffuser de fausses informations et c’est quelque chose qui est bien connu depuis très longtemps.
Une deuxième chose est importante. Ces outils et en particulier ceux qui permettent de décliner, de cibler, d’aller très vite, et l’IA est un formidable outil pour ça, les collègues qui travaillent dans le marketing le savent très bien, se heurtent en matière électorale à un certain nombre de limites qui, pour le coup, sont très françaises, qui nous distinguent d’autres pays européens, qui nous distinguent carrément de ce qui peut se passer aux États-Unis parce qu’on pense tout de suite aux États-Unis.br/>
La première chose c’est que, en période électorale en France, quel que soit le scrutin – la petite élection municipale ou la campagne présidentielle– , on n’a pas le droit d’acheter de publicité. La publicité politique, en France, en période électorale, est interdite.
Mick Levy : Même sur les réseaux sociaux.
Jacques Priol : Même sur les réseaux sociaux. On ne peut pas acheter des pages, du push et du ciblage. Ça limite donc, de toute façon, l’impact possible de tous ces éléments et c’est sans doute tant mieux, pas par rapport aux contenus qui circulent sur les réseaux sociaux, c’est tant mieux pour d’autres raisons– ça mériterait presque une autre émission– –qui est le coût des campagnes électorales. En France, les campagnes électorales sont financées sur fonds publics, il y a des plafonds de dépenses et il y a un certain nombre de dépenses dont la nature est interdite pour que tout cela reste raisonnable. Rappelons, pour ceux qui ne connaissent pas cette époque, qu’il y a 20 ans on pouvait financer des campagnes électorales par de l’argent des entreprises, c’était un peu no limits, et toutes les grandes formations politiques françaises ont connu des mésaventures assez graves en la matière.
Cyrille Chaudoit : Et on connaît les scandales qui ont émaillé tout ça. Juste deux secondes, on reste sur l’interdiction de faire de la publicité, ça ouvre quand même un autre champ, parce qu’il faut combler cette absence, la nature ayant horreur du vide, ça donne lieu aussi des phénomènes comme celui dit d’astroturfingAstroturfing,technique de désinformation recourant à de fausses organisations citoyennes]], c’est-à-dire s’appuyer sur la base pour propager plus massivement des messages. Est-ce que tu peux nous en toucher deux mots ? Est-ce que tu penses qu’avec l’IA il y a un facteur d’accélération de ces phénomènes d’astroturfing ?
Jacques Priol : Très certainement, parce que l’astroturfing c’est l’idée qu’on mette dans le débat, par des sources un peu identifiées, qui nous sont proches, nos cercles militants on va dire, un certain nombre d’idées et d’essayer de faire en sorte que cette mousse prenne et devienne assez envahissante, virale, parce que c’est une thématique qui va dans le sens de ce qu’on veut promouvoir ou, au contraire, va venir contrer ce que proposent nos adversaires. On voit, aujourd’hui, ce genre de choses se développer, on parlait tout à l’heure de sujets comme la propreté. Sur des sujets comme l’insécurité, des sujets autour de l’environnement, des sujets qui peuvent mobiliser des communautés sur les réseaux sociaux, on va évidemment avoir des initiatives de ce type-là. Qu’est-ce que l’intelligence artificielle change, parce que ça existe depuis longtemps ? Ce que l’intelligence artificielle change, c’est qu’on va avoir des documents, du texte évidemment, aussi de la photo, évidemment, et même maintenant de la vidéo qui va être de plus en plus crédible, vraisemblable, parfois amusante, on peut jouer sur différents ressorts, on peut jouer sur la colère, sur l’humour, pour développer tout cela. Évidemment que l’intelligence artificielle rend plus accessible tout cela à des équipes de campagne qui n’avaient ni les moyens ni les équipes, les talents, l’argent pour développer tout cela et aujourd’hui, en quelques clics, on peut produire des choses qui peuvent servir à engager des campagnes de ce type-là.
Il y a un autre point important. Si la publicité n’est pas autorisée en termes d’achat d’espaces publicitaires, et c’est un point très important, et s’il y a des candidats qui nous écoutent ils vont peut-être apprendre là quelque chose, jusqu’à une période récente il était malgré tout possible de louer des bases de données, chez des data brokers, pour pouvoir envoyer sa communication électorale. Data brokers est un métier qui a tout à fait pignon sur rue dans les pays anglo-saxons et qui est un petit peu une profession honteuse en France, il faut le dire. Ce sont toutes ces entreprises qui louent des bases de données dans lesquelles on va avoir nos e-mails, nos 06, etc., et c’est à cause d’elles, ou grâce à elles, que nous recevons toutes ces publicités au sujet desquelles on se demande tout le temps « mais pourquoi je la reçois, je n’ai jamais cliqué OK », même si, probablement, on a cliqué OK quelque part.
Mick Levy : Ce sont des vendeurs de données qui, en plus, n’ont pas capté eux-mêmes directement ces données, ils ne les ont pas acquises directement auprès des personnes concernées.
Cyrille Chaudoit : Ils les ont achetées parfois sur des sources un peu litigieuses.
Mick Levy : On vous renvoie d’ailleurs au bel épisode qu’on avait fait sur l’OSINT [Open Source INTelligence] [8], qui montrait comment des données se retrouvaient effectivement sur le dark web, parfois récupérées par des data brokers et parfois réutilisées pour des usages très douteux, il y a de sacrées choses autour de ce métier-là.
Jacques Priol : Pourtant, on avait le droit d’en acheter et certains data brokers, je prends quand même un tout petit peu leur défense, avaient pris le soin de constituer des fichiers avec le fameux opt-in, « je donne mon accord, mon consentement », qui fait qu’on pouvait, de temps en temps, recevoir de la communication de nature politique.
Il se trouve que depuis le mois d’octobre 2025, c’est donc tout récent et c’est la première fois qu’on a une campagne électorale dans ce cadre-là, l’Union européenne a adopté un règlement sur la transparence de la publicité politique qui fait qu’il n’est plus autorisé, aujourd’hui, d’acheter ou de louer de la data pour de la propagande politique. C’est interdit en Europe, c’est la CNIL qui le dit. Pour préparer cette émission, j’ai pris le soin d’appeler un certain nombre de data brokers pour savoir si cette nouvelle réglementation était connue et se mettait en place. Plusieurs d’entre eux m’ont dit qu’ils avaient retiré de leur catalogue la possibilité d’utiliser des données qui servent à nous vendre des baskets, du savon, du shampoing ou des voitures, qu’ils avaient retiré de leur catalogue la possibilité de s’en servir pour la campagne des élections municipales qui est en cours.
Cyrille Chaudoit : Bonne ou mauvaise chose selon toi ?
Jacques Priol : J’ai tendance à dire plutôt bonne chose pour deux raisons.
La première, c’est que si le législateur européen a fait ça, ce n’est pas pour s’amuser, c’est qu’on considère que la question de la communication politique touche à des choses qui sont intimes, qui sont importantes, qui trahissent, d’une certaine manière, un pré-supposé de ce que sont nos opinions politiques et nos opinions politiques ça nous regarde, ce sont des données sensibles. Ce n’est pas la même chose de savoir que j’ai envie d’acheter une paire de baskets que de savoir que j’ai envie de voter pour untel.
La deuxième chose, qui est sans doute importante, c’est qu’en faisant cela on limite les effets boule de neige dont je parlais tout à l’heure et la capacité de manipuler les électeurs de façon massive que pourraient avoir, justement, des supports de communication produits par intelligence artificielle. Et c’est là qu’intervient un autre élément qui peut être important, on en a tous entendu parler aussi, qui est de savoir si, sur des campagnes électorales de ce type-là, il va y avoir des manipulations de grande échelle, non pas orchestrées par le candidat rival local, sans doute pas non plus, encore que, on aura peut-être de mauvaises surprises, orchestrées par une formation politique à l’échelle nationale. C’est là qu’interviennent les risques d’ingérence, y compris les ingérences extérieures, y compris les ingérences qui, dans le contexte géopolitique actuel, sont absolument massives et d’origines variées. D’ailleurs VIGINUM [9], dont c’est le job aujourd’hui au niveau gouvernemental, a lancé une véritable alerte à l’attention des candidats aux élections municipales en leur disant « attention, pendant la campagne électorale dans votre commune, il est possible qu’il y ait de la désinformation en provenance d’un pays étranger. »
Mick Levy : Les candidats prennent-ils cette menace-là au sérieux ? Le candidat à la mairie de Vesoul, par exemple, que pense-t-il du risque d’ingérence ?
Cyrille Chaudoit : Chaque fois qu’on cherche un bled paumé, c’est Vesoul qui sort. Désolé.
Mick Levy : Ça pourrait être un autre, Fay-de-Bretagne par exemple, hier soir je parlais de Fay-de-Bretagne. Est-ce que lui se sent concerné par ce risque d’ingérence provenant d’une lointaine nation, peut-être la Russie ou la Chine ?
Jacques Priol : C’est très intéressant comme question. Pour avoir échangé avec un certain nombre d’entre eux, on se rend compte que, aujourd’hui, tout le monde est conscient qu’il y a des risques de déstabilisation, mais c’est plus un risque global de déstabilisation démocratique d’un pays à travers, effectivement, des centaines de faux comptes, de faux médias locaux que l’on voit se déployer, VIGINUM attire l’attention là-dessus, à travers effectivement de la viralité.
Mais ce qu’on n’a pas vu pour l’instant, et j’espère qu’on ne le verra pas trop, c’est une capacité de ces actions d’ingérence étrangère à cibler des sujets très locaux, qui pourraient justement être de nature, et j’y reviens, à altérer la sincérité du scrutin localement. Par contre, ça peut installer, dans le paysage global, des thématiques, des polémiques, des tensions.
Mick Levy : De la déstabilisation globale qui va s’appliquer partout, y compris à Fay-de-Bretagne, à Vesoul ou dans d’autres communes.
Cyrille Chaudoit : Peut-être, pour le dire de façon moins large, plus précise, tu es en train de nous dire que, typiquement, les Russes ne connaîtront jamais les petits problèmes locaux d’un bled, en France, pour pouvoir jouer dessus. En revanche, ils peuvent souffler sur les braises des tensions sociales que l’on connaît en France, avec les sujets que tu as déjà évoqués, que ça soit la sécurité, la propreté, on connaît les sujets, ceux qui sont un peu des irritants. C’est cela le risque en fait. Donc, potentiellement, ils peuvent avoir un intérêt à avoir un maillage très fin à l’échelle locale.
Dans ce podcast, on parle souvent de la confiance qui s’est érodée partout sauf, en termes de politique, sur les politiques locaux. Du coup, si tu veux saper la cohésion d’un pays, d’une nation et d’une démocratie, tu vas aller essayer de te rapprocher du local. Est-ce que tu crois à cela ?
Jacques Priol : Il y a deux choses. D’abord je vais nuancer un tout petit peu ce que j’ai dit : il n’est pas exclu qu’un certain nombre de forces malveillantes étrangères puissent essayer de déstabiliser le scrutin dans quelques grandes villes, parce que, à l’échelle d’un électorat important, ça peut avoir du sens et j’espère qu’on n’aura pas à en subir les conséquences. Par ailleurs, on a aussi certainement, à travers ces municipales, un galop d’essai pour l’année prochaine. Je rappelle qu’en 2027 on a présidentielle et législatives et là c’est autre chose.
Cyrille Chaudoit : Ça peut être un laboratoire.
Jacques Priol : De la même manière d’ailleurs, que ça peut être un laboratoire pour l’utilisation de l’IA pour des formations politiques.
Je reviens au scrutin local en tant que tel, il est possible qu’il y ait, à un moment donné, des choses qui entrent en résonance avec des débats locaux et que ça puisse effectivement générer un déplacement du comportement des électeurs, en énerver un peu plus certains, en mobiliser ou en démobiliser un peu plus d’autres. Et là, il y a une chose très importante : la manière dont les élus locaux vont se sentir déstabilisés par tout ça ou challengés, concurrencés par tout ça, vont pouvoir ou vont devoir réagir. VIGINUM donne un conseil qui va être compliqué à suivre, il dit qu’il ne faut pas réagir : si c’est de la désinformation, si vous réagissez, vous allez amplifier la désinformation.
Cyrille Chaudoit : Souffler sur les braises.
Jacques Priol : Tu as raison de rappeler que le maire est une figure politique locale très appréciée des Français. Les politiques, en France, sont assez peu appréciés pour plein de raisons, bonnes ou mauvaises, mais le maire est une figure très appréciée des Français. Le problème, quand on est un élu local et qu’on se fait attaquer, on se défend, quand il y a des fausses informations on se défend et ce n’est pas lié à l’IA. Aujourd’hui beaucoup de comptes Facebook, par exemple, fleurissent pour critiquer les politiques publiques locales, on voit que les maires se rebiffent, certains ont d’ailleurs déposé plainte, ce n’est pas un sujet d’IA, c’est plus un sujet de polémique que de politique.
Cyrille Chaudoit : C’est compliqué. Quand tu es élu local, que ça touche directement à ton image, c’est difficile de se prémunir de cela et surtout de ne pas répondre.
Mais Jacques c’est l’heure de la question bonus.
Lionel Cadrot, voix off : Bonjour Jacques. Pensez-vous que ce type d’outil pourrait désormais être adopté par des listes non partisanes pour des élections municipales sur des communes intermédiaires ? Si oui comment ? Sur quel usage ? Merci.
Cyrille Chaudoit : Voilà la question de Lionel sur l’asymétrie que ça pourrait créer entre des grands partis, ceux qui sont avec une étiquette, et les plus petits partis, surtout dans les communes de taille intermédiaire. Est-ce que c’est plutôt un outil qui va favoriser, justement, ces petits partis ou, au contraire, ça va créer une asymétrie parce que ce sont encore les plus gros qui vont savoir mieux s’en servir que les autres ?
Jacques Priol : Je pense très clairement que ma réponse va être contre-intuitive. Je pense que ces outils sont de formidables outils, à condition de bien s’en servir, de ne pas tout faire avec, pour des petites listes, pour des candidatures citoyennes, pour des équipes qui étaient dans l’opposition, qui n’avaient pas accès à l’information, là où les grandes formations politiques vont être beaucoup plus réticentes à les utiliser, vont s’appuyer sur des fonctionnements plus traditionnels, s’appuyer sur des équipes en place. Et, surtout, ce qui est intéressant avec l’IA générative, c’est la capacité qu’on va avoir à monter en qualité dans l’expression, la formulation, la production des choses, donc donner la possibilité, d’une certaine manière, d’égaliser un certain nombre de forces aussi bien dans l’accès à l’information, l’accès à la donnée, l’analyse de la donnée et la production documentation.
Il y a un vrai risque, derrière tout ça, qui est de produire des choses complètement factices, vides et qui auront l’apparence.
Cyrille Chaudoit : En 2026, risque-t-on de gagner une élection sans avoir jamais écrit une ligne soi-même de son programme ? Et peut-être, nous, voter pour des idées que personne n’a jamais eues parce que, en fait, elles sortent de l’IA générative ?
Jacques Priol : Je vais vous dire une chose, ça ne serait pas la première fois.
Cyrille Chaudoit : Des noms ? On veut des noms !
Jacques Priol : Sur un certain nombre d’élections nationales, je pense notamment à des élections législatives après la victoire d’un candidat à l’élection présidentielle, il faut présenter 577 candidats. Certains n’ont jamais fait de campagne électorale, n’y connaissent rien, ne connaissent pas le territoire, n’ont pas réfléchi à un programme, on leur donne un dispositif clé en main qui n’a peut-être pas, à l’époque, était préparé par une intelligence artificielle et ils se font élire sur une étiquette, sur un nom et sur une image. Je pense aussi à toutes ces campagnes, et on va encore en avoir pour les élections municipales, où on va avoir un candidat parfaitement inconnu avec, sur l’affiche, une figure nationale à côté de lui, ou d’elle, pour le faire gagner.
Cyrille Chaudoit : Jacques, excuse-moi, là pas écrit effectivement pas une IA, mais par une éminence grise, donc ça vient porter, quand même, les valeurs ou les idées d’un parti, d’une idéologie, d’une école de pensée pour le dire autrement. Là c’est un peu foutraque, c’est un peu un melting pot de toutes les données avec lesquelles l’IA a été entraînée. N’est-ce pas tout à fait pareil.
Jacques Priol : Je ne suis pas sûr. Quand on se présente, on va écrire le document qui fait référence, la fameuse profession de foi. Propagande électorale, profession de foi, ça peut paraître un peu suranné comme manière d’appréhender les choses, mais, pour le coup, c’est très défini juridiquement.
Mick Levy : Un mot que j’adore, le mot suranné, je trouve que c’est un mot qui a un charme magnifique.
Cyrille Chaudoit : C’est satisfaisant à dire comme dirait ma fille, c’est comme baobab.
Mick Levy : Un baobab suranné. Merci Jacques pour ce petit moment de poésie ! Que fait-on de ces professions de foi surannées ?
Jacques Priol : Eh bien, si on décide de les écrire avec des prompts, ce qui n’est pas interdit par le fameux code électoral, ce n’est pas prévu, si on écrit sa profession de soi, sa profession de foi, il vaut mieux que ça vienne de soi, on va quand même donner des orientations, on va faire le tri.
Tout à l’heure, je vous disais que j’avais fait l’exercice avec un journaliste pour essayer de voir comment on pouvait construire le programme électoral d’une équipe municipale dans une grande ville. Après, nous nous sommes livrés à un deuxième exercice. Une fois qu’on avait assez affiné les choses, trouvé, fait le tri, on s’est dit « finalement, si je suis l’adversaire, que je me qualifie plutôt d’une autre obédience politique, plutôt de telle et telle manière d’appréhender les choses, est-ce que tu peux me redonner les 50 mêmes mesures mais présentées autrement, priorisées autrement, classées autrement ? ». On a la possibilité, malgré tout, d’utiliser ses idées pour injecter ses convictions, parce que, après tout, c’est de cela dont on a besoin : on cherche des têtes de liste, des listes, des élus qui vont défendre une vision de ce qu’ils veulent de notre ville. L’IA peut aider à la formuler mais ne peut certainement pas la construire toute seule.
Mick Levy : On est vraiment au cœur du débat qu’on voulait avoir autour de la sincérité et de la sincérité du scrutin. Est-ce qu’on peut dire que si j’ai fait ma profession de foi, mon programme, aidé, assisté, voire que j’ai beaucoup délégué à une IA, je suis pour autant moins sincère ou alors mes idées politiques vont être moins bonnes ou je mérite moins le vote de ceux qui auront voté pour moi ?
Jacques Priol : En fait, on va passer de l’altération de la sincérité du scrutin à la question de la sincérité du candidat. Ce n’est pas écrit dans le Code électoral, c’est la relation aux électeurs qui va permettre d’en juger.
Je pense qu’il y a deux conditions à remplir pour pouvoir se dire assez sereinement « OK j’ai utilisé l’IA, ça m’a fait gagner du temps, mais malgré tout ma candidature est crédible, elle est sérieuse. »
La première condition, c’est de bosser. S’il y a des idées assez géniales qui ont été bien habillées par des outils de ce type-là, des images chouettes qui ont été faites, peu importe, eh bien il faut être capable de les travailler pour voir à quoi ça correspond sur le territoire : est-ce que c’est jouable, est-ce que c’est crédible ? Le fameux truc : est-ce que votre programme a été chiffré ? Savoir combien ça coûte, si c’est possible. Si on bosse les idées et qu’on se les approprie, peut-être qu’on a utilisé de l’IA, à un moment donné, dans le processus de fabrication du parcours dans la relation à l’électeur, mais, à ce moment-là, ce n’est plus une idée de l’IA, c’est une idée qu’on a eue.
La deuxième condition que je vois dans tout cela, et c’est presque une recommandation que je fais, même s’il n’y a pas encore, peut-être que ça viendra un jour, d’obligation légale en la matière, c’est d’assumer le fait que parmi les outils qu’on a utilisés pour construire l’offre que l’on pose sur la table, devant les électeurs, on a utilisé de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, c’est un sujet qui est assez intéressant. Pas mal de candidats nous interrogent : « Si j’utilise de l’IA, faut-il le dire ou pas ? ». Oui, plutôt oui. D’ailleurs, il y a des métiers dans lesquels c’est obligatoire, dans la pub, si on fait une image retouchée par IA…
Cyrille Chaudoit : Il s’agit de transparence. C’est un vrai sujet.
Mick Levy : Si tu fais juste des prompts pour trouver des nouvelles idées de campagne assez originales ou une nouvelle formulation de tes idées de campagne, tu ne vas pas écrire sur tous tes tracts « j’ai utilisé l’IA pour faire ces idées de campagnes » ! Je demande à Jacques. Qu’en pensons-nous ?
Cyrille Chaudoit : Jacques, est-ce que prompter c’est tromper ?
Mick Levy : Mais quelle question !
Cyrille Chaudoit : C’est une question à la Ardisson : est-ce que prompter c’est tromper ?
Jacques Priol : C’est une question très politique puisqu’elle avait été posée à Michel Rocard à l’époque.
Mick Levy : Ce n’était pas sur le prompt à mon avis. C’était quoi ? Tu t’en souviens ? Dis-nous !
Jacques Priol : Je m’en souviens très bien, oui, mais vous allez être stoppés sur les diffuseurs.
Pour moi non, à condition de le faire aux bons endroits aux bons moments
Mick Levy : Là ça dérive dans Trench Tech, attention ! Merci de nous suivre !
Jacques Priol : En revanche, ce qui me paraît très important c’est d’être honnête vis-à-vis des électeurs et je ne trouve pas du tout répréhensible, gênant d’un point de vue électoral, de dire « dans certaines étapes on a utilisé l’intelligence artificielle », d’ailleurs certains vont même l’afficher. Je citais tout à l’heure une liste dans une grande ville du sud de la France où il y a un chatbot sur le site internet. Je pense que ce chatbot est utile à la fois pour les électeurs qui l’utilisent et, en même temps, il montre qu’on a affaire à un candidat, une tête de liste, qui maîtrise ce que sont ces nouveaux outils d’IA et qui probablement, s’il est élu, utilisera demain ces outils pour la gestion du service public, ce qui n’est pas tout à fait anodin.
Cyrille Chaudoit : J’ai une dernière question Jacques. À ton avis, c’est pour quand ? C’est en mars, juin ou octobre que sortira, dans Mediapart, l’info selon laquelle un candidat à une élection municipale aura utilisé l’IA pour manipuler le scrutin ?
Jacques Priol : Mediapart est actuellement victime d’une attaque extrêmement forte montée par IA. Il y a des deep fakes qui concernent Mediapart.
Cyrille Chaudoit : Ce n’est pas ma question Monsieur Priol, répondez à ma question Monsieur Priol. De façon un peu prospective, est-ce qu’on peut avoir une espèce de Cambridge Analytica, pas pour les mêmes raisons, mais un scandale de cet ordre-là ? Est-ce que ça peut exploser suite à ces municipales qui vont servir, on le redit, je reprends tes mots, de laboratoire, en quelque sorte ?
Jacques Priol : Je pense que le cadre juridique dans lequel se déroulent les élections : pas beaucoup d’argent, la publicité interdite, tous ces systèmes qui encadrent aujourd’hui la communication politique font que, IA ou pas IA, on ne peut pas imaginer qu’il y ait un dispositif qui biaise massivement le résultat d’une élection au niveau local parce qu’on utiliserait de l’intelligence artificielle.
Mick Levy : En tout cas en France. Tu nous as montré que notre code nous protège énormément et toutes ces règles-là ne sont pas très présentes notamment aux USA.
Jacques Priol : En France aujourd’hui, et à l’échelle d’une élection municipale ; je ne dirais pas la même chose pour l’élection nationale.
Mick Levy : Tu reviendras quand on parlera de l’élection présidentielle ? On remettra à jour.
Jacques Priol : Avec plaisir. En revanche, ce qui va probablement se passer, qui a un tout petit peu commencé, c’est que, dans les six semaines qui viennent, on va avoir ici ou là des usages abusifs, agressifs, manipulatoires de l’IA qui vont être dénoncés, des créations d’images mettant en scène des personnes publiques à leur insu, tout un tas de choses que permet aujourd’hui l’IA. Mais je pense que ce n’est pas dans six mois qu’on s’en rendra compte, c’est dans la future campagne électorale et on aura des polémiques dans la campagne. Je pense que ceux qui se livraient, pour le coup, à ces manœuvres, le feront à leurs dépens parce que ça sera rapidement dénoncé.
Cyrille Chaudoit : Et ça ira très vite.
On pense beaucoup aux femmes qui sont dans ces élections. Récemment, en Irlande, une candidate a été victime d’un deep fake très suggestif. Il faut malheureusement s’attendre à ce genre de choses, c’est ton avis.
Jacques Priol : Peut-être pas de la part des candidats qui se présentent au suffrage, mais ça peut être des gens mal intentionnés dans leur entourage, et là je ne parle pas de l’ingérence d’un État qui voudrait déstabiliser la démocratie, mais on n’est pas à l’abri de coups tordus d’origine non contrôlée. Charge aux candidats qui en seraient indirectement les bénéficiaires de les dénoncer, je crois qu’il est important ne pas laisser ce genre de chose s’installer.
Cyrille Chaudoit : Le message est passé.
Mick Levy : Une belle éthique électorale.
Jacques, un grand merci pour cette analyse qu’on fait quelques semaines avant ces grandes élections à venir. Écoutez bien cet épisode, partagez-le autour de vous, repensez à nous au moment de voter et demandez-vous si votre jugement aurait pu être altéré par un quelconque usage de l’IA.
Jacques, merci beaucoup d’être venu avec nous dans ce studio.
Cyrille Chaudoit : Merci Jacques. À bientôt.
Jacques Priol : Merci. On ne votera pas pour des IA, on veut des hommes et des femmes !
Mick Levy : Des hommes et des femmes avec de fortes convictions et qui les tiennent une fois au pouvoir !
Voix off : Trench Tech – Esprits critiques pour Tech Éthique.
Le Debrief
Cyrille Chaudoit : On ovule. C’est quoi ? Le moment où tu savonnes ! Tout à l’heure, je n’ai rien dit devant Jacques. Franchement ! « On ovule, non on a vu. » Il faut que tu arrêtes de sortir les veilles d’enregistrement. Mick.
Mick Levy : Je ne sais pas si ça s’est vu, j’étais claqué sur cet épisode. Bref, ce n’est pas du tout le sujet. Qu’est-ce que tu as retenu Cyrille ?
Cyrille Chaudoit : Justement, en parlant d’ovulation : on est en forme de gestation d’une nouvelle forme de démocratie pour laquelle on va pouvoir s’appuyer sur l’IA pour écrire un programme, le valoriser, etc. Forcément, quand on le dit comme ça, sous l’angle de la démocratie, ça fait un petit peu peur. Déjà quand on l’envisage pour le privé, pour le marketing, etc., on voit assez rapidement les limites. Là, dans le cadre politique on se dit… Mais Jacques nous rassure en nous disant qu’il y a un cadre qui nous protège et que, IA ou pas IA, de toute façon on n’a pas le droit de faire de la publicité. Un certain nombre de choses émergent. Il faudra rester vigilants, comme le dit VIGINUM dans son rapport envoyé aux candidats [10]. En termes de timing, je trouve un peu étonnant, un peu tardif, je ne sais pas quel est ton avis, peut-être que c’est voulu. Qu’en penses-tu ?
Mick Levy : Mieux vaut tard que jamais. La campagne se lance, on va voir.
Je suis d’accord avec toi, je trouve hyper rassurant de me dire qu’il y a quand même une armada législative, globalement, des lois et autres qui viennent bien encadrer la chose. Il y a peu de chances qu’on voit un Cambridge Analytica se passer en France. D’ailleurs, en France, aucune élection n’a été impactée, à l’époque, par Cambridge Analytica.
Ce que j’ai vraiment kiffé, au cœur du sujet, c’est la sincérité, évidemment éminemment importante en politique, d’ailleurs je pense qu’on peut tous se poser la question quand on utilise de l’IA. Ce n’est un secret pour personne j’en profite, je suis en train de terminer mon deuxième livre, pour le mois de mai, qui s’appellera IA Mania, c’est une révélation, j’en profite. Je me suis énormément posé la question : comment j’utilise l’IA, comment je ne l’utilise pas, d’ailleurs j’ai mis moi-même des limites : ne pas faire écrire une seule ligne à l’IA, je veux pleinement maîtriser le truc. Je m’en suis aussi servi effectivement pour l’idéation, pour challenger mes idées, etc. Est-ce que ça rend le propos moins sincère ? Telle que je l’ai utilisée, je suis convaincu que non. En politique, on voit qu’il y a un risque qui peut être assez fort et qu’on ne saura pas puisqu’on ne sait pas, ce n’est pas écrit dans la profession de foi s’ils ont utilisé l’IA ou pas. C’était vraiment une réflexion intéressante.
Cyrille Chaudoit : Jacques nous le dit : prompter n’est pas tromper, en revanche Mediapart…
Mick Levy : La question piège que tu lui as tendue !
Cyrille Chaudoit : Il s’est bien marré en tout cas. En revanche, ce qui est certain c’est que dans l’exemple, et j’ai un peu rippé quand j’ai repris cet exemple pour lui poser une question, il ne s’agissait pas de Strasbourg mais de Paris, l’utilisation de l’IA pour contrer, entre guillemets, « un adversaire », le fameux parti aux couleurs flashy, rose et jaune, on va être exposé à cela à mon avis. On va être exposé à des images qui vont être un petit peu truquées, à des productions de contenus qui vont aller basher, je suis à peu près certain qu’on va être exposé à cela, je dis « on va y être exposé » parce que, tu l’as dit tout à l’heure, on est le 23 janvier, probablement qu’il y a déjà eu des exemples au moment où vous écoutez cet épisode. À mon avis, il va en sortir.
Mick Levy : Il nous en a donné quelques-uns, on en aura certainement plus. On en a vu énormément dans les élections américaines. Je me rappelle très bien de cette image de Kamala Harris qui descendait d’un avion, ils avaient fait grossir la foule qui était soi-disant présente pour faire genre « énormément de monde attendait Kamala Harris à la descente de l’avion ». On va certainement en avoir beaucoup comme ça.
La conclusion c’est que je me dis qu’il va falloir qu’on soit vigilants, tous, de plus en plus vigilants, en tant qu’électeurs au moment de faire notre vote et réfléchir aussi au poids qu’a pu avoir l’IA dans tout le développement de la campagne et dans tout le programme, la construction du programme même qu’aura amené un candidat.
Voix off : Trench Tech.
Mick Levy : Et voilà, plus ou moins 60 minutes viennent de s’écouler, 60 minutes dans lesquelles on a compris les enjeux de l’IA pour les élections bouillantes à venir. On espère que cet épisode vous a plu et qu’il a, une nouvelle fois, permis d’exercer votre esprit critique pour une tech éthique. Si c’est le cas, une chose à faire : un avis cinq étoiles sur Apple Podcasts ou sur Spotify. Levez un pouce sur YouTube, partagez cet épisode partout autour de vous, car, comme le dit Georges Clemenceau : « On ne ment jamais autant qu’avant les élections, pendant la guerre et après la chasse ! »
Voix off : Trench Tech – Esprits critiques pour Tech Éthique.