Timothée Gosselin, voix off : Donc là, en fait, nous donnons tout notre argent public à des entreprises américaines.
Jean Massiet, voix off : Pour faire tourner les PC de nos fonctionnaires.
Timothée Gosselin, voix off : C’est ça.
Jean Massiet : Nous avons créé une cagnotte Ulule dédiée, spécifiquement destinée à financer des émissions pour la fin de la saison. En fonction de ce que nous récolterons, nous ferons une, deux, trois, quatre émissions. Tout est envisageable, ça dépendra de votre soutien. C’est grâce à vous qu’on fait Backseat, je vous le rappelle, et on a besoin de vous.
Il y a un sujet hyper important sur Internet, je m’adresse à toi qui me regardes en direct sur Twitch ou qui me regardes en replay sur YouTube, ce sont les outils qu’on utilise dans notre vie numérique. Aujourd’hui nous utilisons tous Google Drive, Gmail, Zoom, Twitch, Excel, nous bossons avec ces outils, nous échangeons avec eux, nous produisons du contenu avec eux et, qu’on le veuille ou non, nous sommes devenus dépendants. Mais, une question se pose rarement : à force de tout confier à quelques géants du numérique, n’avons-nous pas abandonné une partie de notre autonomie ? Et surtout, est-ce que cela peut avoir des conséquences bien plus concrètes qu’on ne l’imagine d’un point de vue politique, économique et démocratique ? C’est de ce sujet que nous allons aborder ensemble avec nos invités. Un tonnerre d’applaudissements pour Bertille et Timothée.
[Applaudissements]
Jean Massiet : Bertille Mazari, tu es la directrice générale de LaSuite.coop [1]. Salut. Merci d’être là.
Bertille Mazari : Salut. Merci de m’avoir invitée.
Jean Massiet : Très content que tu sois présente dans ce Before fort.
À côté de toi, Timothée Gosselin, tu es le président de LaSuite.coop.
Timothée Gosselin : C’est ça.
Jean Massiet : Rapidement, Bertille, peux-tu nous dire, en quelques mots, de quoi on parle ? LaSuite.coop, c’est quoi ?
Bertille Mazari : Je suis effectivement Bertille, fraîchement directrice générale, on vient de déposer les statuts la semaine dernière.
Jean Massiet : Ah oui, c’est récent.
Bertille Mazari : C’est récent, officiellement en tant que coopérative Scic [Société coopérative d’intérêt collectif], mais cela fait un an que nous avons a lancé la marque LaSuite.coop, que nous déployons les outils auprès d’organisations ou de collectivités.
LaSuite.coop est une suite d’outils collaboratifs qui sont des alternatives, qui se présentent comme des alternatives à Google et Microsoft dans le digital workspace. On va avoir une offre complète qui propose de la visio, du chat, du mail, de l’écriture collaborative de documents, en fait tout ce qu’on connaît sur Google ou Microsoft Teams, qui va permettre à des entreprises, des collectivités, mais aussi à des citoyens et des citoyennes, de pouvoir collaborer, communiquer avec un numérique plus éthique, parce que open source et libre et aussi hébergé en Europe, sur le territoire européen, par des hébergeurs européens.
Jean Massiet : OK. Waouh ! Nous allons prendre le temps de développer, évidemment, c’est dense et c’est surtout impressionnant.
Timothée, à toi de te présenter. Peux-tu nous dire comment ce projet est né ?
Timothée Gosselin : Donc Timothée. Je fais partie d’une autre coopérative IndieHosters [2]. LaSuite.coop est un peu un regroupement de différentes entreprises, qui sont rassemblées pour proposer ensemble ces services.
Je travaille dans ce milieu depuis un peu plus de dix ans. On propose déjà, depuis dix ans, des outils de collaboration en ligne à des collectifs, des organisations, ça va de la petite association à Météo France par exemple.
LaSuite.coop est née un peu d’une frustration qu’on avait. Je suis plutôt hébergeur, donc administrateur système, je gère des serveurs, en gros, on installe dessus des logiciels pour les rendre accessibles à tout le monde et nous étions un peu frustrés de ne pas forcément avoir toutes les compétences pour développer et contribuer aux logiciels qui sont des logiciels libres. Pour préciser, un logiciel libre repose sur quatre libertés
- la liberté de l’utiliser
- la liberté d’étudier le code
- la liberté de le modifier
- la liberté de le partager, de le redistribuer.
On peut vraiment prendre le logiciel, l’installer, le revendre, par opposition à un logiciel propriétaire.
Jean Massiet : Avec lequel tu ne peux rien faire de tout ça.
Timothée Gosselin : C’est ça, propriétaire, on peut dire aussi privateur, parce qu’il te prive de toutes ces libertés.
Donc nous proposons ces logiciels. Comme je disais, nous étions un peu frustrés de pas avoir toutes les compétences, nous aurions aimé pouvoir contribuer aux logiciels, nous aurions aimé pouvoir accompagner au mieux nos utilisateurs et utilisatrices, ce qui est tout l’enjeu dans le numérique, l’accompagnement au changement, qu’ils puissent les prendre en main, etc. Du coup, au fil des années, nous nous sommes associés avec d’autres coopératives, une coopérative de développeurs, à Bordeaux qui s’appelle Yaal [3] ; nous bossons avec une autre entreprise qui fait du mail, Galae [4], une entreprise qui fait des noms de domaine, LeBureau.coop [5]. À nous tous, nous essayons de proposer un service le plus complet possible afin de pouvoir répondre à tous les besoins, et, plutôt que créer une méga-structure, se fédérer entre nous pour proposer ces services.
Jean Massiet : Si on résume, le projet essaye de promouvoir ce qu’on appelle la souveraineté numérique. Qu’est-ce que cela veut dire, Bertille ?
Bertille Mazari : C’est un vaste sujet. « Souveraineté numérique » est un terme très utilisé en ce moment, depuis deux ans, depuis que Trump a été réélu. En fait, ça consiste à donner à l’utilisateur final, donc les citoyens et citoyennes, les collectivités ou les entreprises, la liberté de choisir l’outil qu’ils vont pouvoir utiliser au quotidien. En fait, la souveraineté c’est le pouvoir de décision et le fait d’être libre, aussi de pouvoir changer d’outil, de ne pas être enfermé dans une politique tarifaire, dans une politique de CGU, de conditions générales d’utilisation, et aussi, ce qui est important, de re-territorialiser les enjeux du numérique, donc se dire « OK, ce n’est pas parce que je suis une entreprise française, hébergée en France mais par une entreprise américaine, que je suis souveraine. Il faut re-territorialiser toute la chaîne et toute la continuité du numérique : qui est-ce qui héberge ? Qui est-ce qui déploie les outils ? Quels outils utilise-t-on ? Est-ce qu’ils sont ouverts, donc libres ou open source ? C’est reprendre le pouvoir sur nos usages.
Jean Massiet : Timothée, est-ce que tout cela ce sont des sujets de geek ? J’ai l’impression que ça concerne beaucoup les devs qui sont passionnés.
Bertille Mazari : Je ne suis pas du tout geek.
Jean Massiet : Tu n’es pas geek ? Tu es directrice générale de LaSuite.coop !
Bertille Mazari : Mais je ne suis pas geek !
Timothée Gosselin : Clairement, aujourd’hui ça nous touche tous, d’autant plus quand on est sur des émissions sur Twitch. J’ai envie de te poser la question : tu as une émission politique, plutôt progressiste.
Jean Massiet : On essaye !
Timothée Gosselin : Tu promeus des sujets qui vont un peu à l’encontre de la plateforme qui t’héberge, Amazon. Quand tu prépares tes émissions, je suppose que tu le fais sur Google Docs.
Jean Massiet : Là j’ai un Google Docs sous les yeux !
Timothée Gosselin : Tu es sûrement sur WhatsApp, etc. Est-ce que tu te poses la question de ce que ça a comme impact sur tes données, sur ta prod ?
Jean Massiet : Non ! En toute transparence, je reconnais que je ne me pose pas trop la question.
Timothée Gosselin : Ce n’est pas pour juger ni pour shamer. Aujourd’hui nous sommes tous dans cette situation, nous sommes un peu résignés face à ça. On a arrêté de se poser la question, en fait, on a fait ce choix collectif de se résigner. C’est un peu un choix dramatique, d’une certaine façon. Aujourd’hui nous sommes quand même dans une situation où ces gens-là, ces plateformes, ont un projet politique et, en fait, nous contribuons à ce projet politique. On a souvent entendu cette phrase « si c’est gratuit, c’est toi le produit » et là je vais citer, paraphraser Jean Cattan [6], qui, d’ailleurs, te passe le bonjour.
Jean Massiet : Je l’embrasse. Que disait-il alors ?
Timothée Gosselin : Il dit qu’on n’est même plus dans cette situation. En fait, aujourd’hui nous sommes des ingrédients qui nourrissons un peu ce projet de société qu’ils ont pour nous. Aujourd’hui on parle de technofascisme, on a bien vu Elon Musk faisant un petit coucou à la foule. C’est assumé, aujourd’hui, ils ont un projet politique pour nous, un projet dans lequel ils veulent transformer l’État en entreprise, un projet sécessionniste, néo-réactionnaire, qui est porté par des personnages comme Elon Musk, un autre personnage qui est moins connu du public, Peter Thiel, qui est très influent dans la Silicon Valley. C’est public, lui a clairement assumé tout ce projet, son idéologie d’impérialisme sur notre société. On voit Trump et ses nouveaux copains, Mark Zuckerberg et Peter Thiel, qui l’ont amené au pouvoir dans une version 2.
Jean Massiet : Il y a 15 jours nous avions reçu sur ce plateau, dans un Before, des avocats du Conseil national des barreaux qui nous ont dit que nous étions protégés sur Internet, notamment avec le fameux RGPD [7]. Sommes-nous protégés, Bertille ?
Bertille Mazari : Oui et non, dans le sens où de la réglementation européenne existe, nous connaissons tous et toutes le RGPD qui consiste à pouvoir consentir à des conditions générales d’utilisation d’un logiciel, donc pouvoir être averti de ce qu’il implique, du coup, comment nos données vont potentiellement être traitées, c’est le consentement.
Par contre, et ça rejoint un peu ce que ce que je disais tout à l’heure, ce sont les enjeux de contrôler en fait toute la chaîne alimentaire du numérique. Je crois que quelqu’un, dans le chat, parlait du quid de l’hébergement surtout de toutes nos données de santé, je crois qu’il faisait référence à Doctolib. En fait, on se pose la question : OK, on travaille avec une entreprise française. Je suis citoyenne, je vais sur Doctolib, génial, je prends mon rendez-vous, mon médecin m’envoie mon compte-rendu sur Doctolib, super. C’est effectivement hébergé en France, sur le territoire français, mais par une entreprise américaine.
Jean Massiet : Qui a donc des droits sur les documents.
Bertille Mazari : C’est ça. Une loi qui s’appelle le CLOUD Act [8], qui date de 2018, une loi extraterritoriale américaine qui permet, en fait, d’outrepasser la réglementation européenne parce qu’elle donne le droit de venir consulter toutes les données des entreprises qui sont américaines.
Jean Massiet : Y compris mes ordonnances sur Doctolib.
Bertille Mazari : Je ne sais pas ce qu’elle va faire de tes ordonnances pour Doliprane, mais elle y permet l’accès. Potentiellement, un ordre de l’administration américaine peut dire « on a besoin d’aller regarder ce que cette entreprise fait », sans que l’entreprise ou l’État français soit au courant, les citoyens encore moins, ça on oublie. En fait, on n’a pas l’information à savoir si l’administration américaine est venue venir consulter ces données-là.
Jean Massiet : D’un point de vue individuel, on en a parlé un petit peu sur nos usages quotidiens, qu’est-ce qu’il en est des administrations publiques ? Nos fonctionnaires, notre police, nos hôpitaux, notre Éducation nationale, qu’utilisent-ils ?
Timothée Gosselin : Majoritairement les outils de Microsoft. Des choses se passent dans l’Éducation nationale. Pour le coup, la Gendarmerie travaille beaucoup sur le Libre.
Jean Massiet : Je ne l’aurais pas dit, mais OK.
Timothée Gosselin : Ça fait 20 ans que les gendarmes utilisent du Linux sur leurs postes [9].
Jean Massiet : Il y a peut-être un côté militaire, on fait hyper gaffe à ce qu’on utilise. Je connais mal la Gendarmerie, en tout cas ce que tu dis est intéressant.
Timothée Gosselin : Mais majoritairement, la plupart des collectivités sont sur du Microsoft Teams.
Dans l’Éducation nationale, beaucoup de directives poussent à aller vers le Libre et finalement les contrats avec Microsoft sont toujours renouvelés et on reste coincé. Il se passe des choses, peut-être qu’on pourra en parler un peu plus juste après, mais aujourd’hui le public reste encore majoritairement sur du Microsoft.
Jean Massiet : Quels sont les trois piliers sur lesquels repose la souveraineté numérique ? En tout cas ceux que vous mettez en avant.
Bertille Mazari : C’est avoir une continuité selon trois axes :
- que les outils qu’on utilise soient open source et libres pour garantir l’ouverture du code et pouvoir l’améliorer et contribuer
- un deuxième, c’est qu’il y ait une gouvernance partagée et démocratique, pour que tous et toute soyons copropriétaires et puissions prendre part à la direction de l’entreprise
- un troisième axe c’est le modèle économique. Nous avons décidé d’être en coopérative aussi pour pouvoir conserver nos droits et notre indépendance sur l’avenir de notre entreprise, ne pas dépendre de la volonté d’actionnaires ou autres qui vont capter notre richesse et notre force de travail.
Selon nous, si un de ces trois piliers n’est pas respecté, on peut tomber dans du « souveraineté washing ».
Timothée Gosselin : On en entend beaucoup parler en ce moment. Pour nous, ces trois piliers sont essentiels.
Jean Massiet : OK. Soyons concrets. Cela veut dire que si je veux arrêter d’utiliser WhatsApp, si je veux arrêter d’utiliser Google Docs, si je veux arrêter d’utiliser la suite office, vous me proposez des alternatives qui fonctionnent aussi bien.
Timothée Gosselin : Tout à fait. Nous proposons différents outils, comme disait Bertille juste avant,
- un outil de chat, de messagerie instantanée
- un outil pour partager des fichiers
- un outil pour faire de l’édition collaborative sur des documents, type office
- un outil pour les mails
- et bien sûr la visio qui est un outil qui marche super bien
un outil pour les mots de passe
Ce sont des outils modernes qui ont été développés récemment justement par la DINUM [Direction interministérielle du Numérique], dans le chat, j’ai vu la question concernant l’apport de la DINUM, on pourra détailler.
Jean Massiet : On en parlera après.
Timothée Gosselin : Du coup, là tu as toute une suite complète pour ta digital workspace et on aimerait bien aller plus loin. Aujourd’hui on commence par ça.
Jean Massiet : Quels sont les prochains projets ?
Timothée Gosselin : Aujourd’hui, nous sommes surtout orientés sur les organisations et collectifs, etc. On aimerait bien ouvrir au grand public, aux individuels et, pourquoi pas, s’attaquer aussi aux réseaux sociaux qui est un sujet majeur. On aimerait bien sortir tous les éléments numériques qui concernent la vie privée et la vie professionnelle, s’y attaquer. Aujourd’hui on commence avec ça.
Jean Massiet : Bertille.
Bertille Mazari : Pour nous, quelque chose est important : ces outils sont matures, sont prêts. Une chose importante dans ces outils-là, c’est le mail qui est un petit peu notre identité numérique et qui, pour nous, est la première chose à migrer, à changer dans les comportements et dans les usages des personnes, des citoyens et citoyennes et des entreprises.
Jean Massiet : J’allais te le demander. Tu conseilles de commencer par le mail ?
Bertille Mazari : Potentiellement oui. On y réfléchit depuis quelques mois. Pour nous c’est ton identité, en fait c’est ta CNI ; ta carte nationale d’identité c’est ton mail.
Jean Massiet : C’est vrai qu’on s’en sert pour se connecter sur tous les sites du monde.
Bertille Mazari : Sur tout ! On se dit que LaSuite.coop est un projet plus global, un mouvement de mobilisation pour la dégafamisation de son numérique. LaSuite.coop, donc la bureautique, c’est la première brique. On a fait plusieurs ateliers avec différents acteurs et actrices du Libre, des influenceurs et influenceuses mais aussi des chercheurs et chercheuses qui travaillent sur ce sujet. David Chavalarias avait commencé avec HelloQuitteX [10] l’avait initié au CNRS. OK, il y a cette première brique du digital workspace, mais comment aller plus loin. Les réseaux sociaux sont embarqués, mais il y a aussi tous les moyens de paiement et tout ça sur lesquels on pourra aussi avoir quelques exemples.
Jean Massiet : Timothée, as-tu des exemples concrets des risques que pose la dépendance numérique ?
Timothée Gosselin : Clairement. Ce qu’on raconte fait souvent un peu science-fiction, « ça ne va pas nous arriver ». Du coup, en 2026, il s’est passé des choses très concrètes, déjà avec Trump.
Jean Massiet : Ça résume pas mal de choses, c’est très concret.
Timothée Gosselin : Il peut appuyer sur le bouton. Il l’a fait pour Nicolas Guillou, le juge de la Cour pénale internationale [11].
Jean Massiet : Que s’est-il passé ?
Timothée Gosselin : Après avoir émis un mandat d’arrêt international contre Netanyahou, tous ses services numériques, en fait tous ses services américains lui ont été coupés.
Jean Massiet : Donc un juge français qui n’a plus accès à rien d’américain sur décision des États-Unis.
Timothée Gosselin : Il n’a plus accès à rien, Visa, Mastercard, il ne peut plus travailler avec aucune entreprise américaine, il ne peut pas se faire livrer par DPD, il ne peut pas acheter sur Amazon, une bonne chose en soi, il n’a plus accès à aucun service.
Jean Massiet : C’est ouf !
Bertille Mazari : Lui-même le dit, il est revenu dans les années 90 et sa famille aussi, ça touche aussi ses proches. Plusieurs juges de la CPI ont subi des pressions, la CPI en elle-même. Lui-même témoigne beaucoup, il y a pas mal d’articles depuis janvier/février. Sa famille aussi est impactée.
Jean Massiet : On parle de lui parce qu’il est français et ça nous a marqués, mais, effectivement, plusieurs juges de la Cour pénale internationale ont été visés par ces sanctions, parce qu’il faut bien utiliser ce mot-là.
Une question sur le logiciel libre. On est d’accord que ça existe déjà, on connaît Linux, on connaît Wikipédia. Comment se fait-il qu’on ait l’impression que c’est marginal et que Google et Microsoft ont gagné la bataille ?
Bertille Mazari : En deux mots, parce que ça peut être long.
Jean Massiet : Tu peux prendre du temps si tu veux. Explique-nous.
Bertille Mazari : On a l’impression. En fait, c’est vrai et pas vrai que les logiciels propriétaires et les GAFAM ont gagné la bataille. Si on remonte au début du numérique, au début de l’Internet, par défaut les logiciels étaient libres, c’est-à-dire qu’il y avait énormément de collaboration entre les chercheurs et chercheuses, les programmeurs, le logiciel, de fait, était libre. Dans les années 70, à peu près, le capitalisme est arrivé dans le numérique et on a essayé de capter la richesse, capter la propriété des logiciels, la matière grise qui est mise dans la production de logiciels, donc les enfermer et en faire des logiciels propriétaires. On est tombé dans la logique propriétaire qui, économiquement, a permis de faire grossir des entreprises, des mastodontes tels qu’on les connaît aujourd’hui.
Ce qui est intéressant et qu’il faut savoir, je ne suis plus sûre du chiffre, mais je crois qu’environ 90 % des logiciels qui sont développés dans le monde reposent sur des briques open source. Il faut se dire que dans un logiciel, qu’il soit propriétaire ou open source, il y a plein de petites couches, c’est un mille-feuille qui reprend différentes briques de logiciels, ce qui va te permettre de faire ta maison. En fait, 90 % des logiciels, même propriétaires, même de Google et de Microsoft, reposent sur des micro-couches open source. En fait Google et Microsoft captent toute la richesse, toute la valeur du logiciel, et pas qu’eux, tous les logiciels propriétaires, tous ceux qu’on utilise au quotidien, mais ils ne reversent pas au commun, aux logiciels libres.
Il faut aussi savoir que ces logiciels open source sont souvent maintenus par très peu de personnes, ça peut être une ou deux personnes qui maintiennent des briques de ce mille-feuille. Maintenir ça veut dire entretenir, ça veut dire mettre à jour, continuer à le faire évoluer et qu’il n’y ait pas de failles de sécurité ou autre. Parfois, une brique essentielle d’un logiciel, que tout le monde utilise au quotidien, peut être maintenue par un mec ou une meuf, on va dire un mec, on sait comment est le staff, c’est très courant, tout seul au fin fond de sa maison dans un bled je ne sais où. Ça ne repose que sur lui, mais il n’est pas rétribué, c’est du bénévolat qu’il fait le week-end et pourtant il y a une manne financière.
Jean Massiet : Il y a des entreprises qui profitent de son taf, qui font du fric.
Bertille Mazari : Complètement. On veut sortir de ce modèle-là, on en parlera peut-être tout à l’heure. On sait que ces communs existent, on sait que ces personnes-là existent. Il faut rétribuer ces communs et sortir de cette dépendance, de cette inactivité économique pour pouvoir financer ces logiciels libres.
Jean Massiet : Vous dites que votre but c’est de faire collaborer des mondes qui coexistent mais qui fonctionnent en silos. Qu’est-ce que cela signifie ?
Timothée Gosselin : À ce sujet, j’ai une petite anecdote marquante. J’avais vu une conférence gesticulée de Laurent Marseault qui parlait de la tragédie du LSD [Libre Solidaire et Durable] [12]. Il racontait qu’il y a les libristes, les solidaristes, les durabilistes qui sont tous des acteurs de la transition, qui essayent de faire bouger les choses, qui fonctionnent un peu dans leurs propres communautés, en silos, ils ne se parlent pas alors qu’ils ont tous besoin les uns des autres, les libristes ont besoin des solidaristes, etc. Mais voilà, on ne communique pas ensemble, on ne mène pas des projets communs. Et justement, autour d’un projet de coopérative d’intérêt collectif – on pourra préciser les détails de l’intérêt collectif –, on essaie de rassembler un peu ces différents mondes, qu’on puisse se retrouver ensemble autour de ce commun et collaborer.
L’idée c’est aussi de sortir un peu de ce monde où il n’y a que des techs, que des mecs cisgenres, la trentaine, essayer d’avoir aussi une diversité de genre, une diversité de parcours.
Tout notre enjeu, comme je le disais aussi au début, c’est d’avoir tous les éléments de la chaîne du logiciel libre, aussi les gens qui vont accompagner, on a besoin d’humains dans le numérique, surtout quand on veut pousser les gens à changer d’outil, il faut les accompagner. C’est aussi pour cela qu’on essaye de créer tout un réseau d’ambassadeurs et d’ambassadrices pour pouvoir organiser des ateliers sur notre territoire, dans notre association du coin, pour changer ensemble son mail parce que ce n’est très fun. On essaie de faire collectivement cet effort.
Jean Massiet : Il y a un truc intéressant qui est que vous n’êtes pas les seuls à en venir à ces conclusions, il y a aussi l’État temps français. Il a lui-même construit sa suite numérique souveraine, via la Direction interministérielle du Numérique, qui s’appelle la DINUM, son petit non c’est DINUM. On va parler de DINUM à partir de maintenant. Qu’est-ce que la DINUM, Bertille ?
Bertille Mazari : La DINUM est un service qui dépend du Premier ministre, qui fait plein de choses, mais là on va se concentrer sur ce qu’il fait avec LaSuite [13].
En fait, ça a commencé il y a trois ans et quelques, il y a eu une énergie, une volonté des différents agents publics et, du coup, aussi un portage politique, pour arrêter cette dépendance aux outils de Microsoft et/ou de Google qui sont utilisés dans l’administration française, les ministères principalement. Quand on parle de DINUM, ça s’adresse vraiment aux agents publics de l’État, ministères principalement. Il y avait cette volonté de dégafamiser, en quelque sorte, l’administration française. Ils se sont rendu compte de leur dépendance et ils ont pratiquement développé tous les outils open source et libres, ça dépend, pour les mettre à disposition des ministères. Ce projet est sorti il y a deux ans, il est composé de tous les outils que nous proposons également, parce que, étant donné qu’ils sont open source, on peut, nous, n’importe qui dans le monde peut les réutiliser s’il a les compétences pour faire leur installation. Ils ont proposé cela, ça marche, il y a des dizaines et des centaines de milliers d’utilisateurs chaque mois.
Ce qui est aussi intéressant c’est que ça a fait un petit peu son trou au sein de la DINUM et des circulaires sont passées, en janvier, non plus pour inciter mais obliger les différents agents et ministères de l’État à utiliser, par exemple, le logiciel Visio [14]. Maintenant, le logiciel Visio est utilisé par l’ensemble des ministères par défaut.
Jean Massiet : Donc les fonctionnaires, dans les ministères, qui veulent se faire une petite réunion en visio doivent passer par un logiciel libre qui s’appelle Visio.
Bertille Mazari : Oui, et qui est aussi disponible chez nous du coup.
Jean Massiet : Justement, on parlait de petites briques tout à l’heure. La DINUM, donc l’État, a développé des outils et vous vous êtes basés dessus. C’est ça ?
Timothée Gosselin : On reprend les mêmes outils pour les proposer à tous ceux qui ne sont pas agents publics. Vu que c’est du logiciel libre, qu’il y a vraiment cette volonté politique d’en faire des communs, que ce soit réutilisé par des acteurs privés, n’importe quels types d’acteurs, on peut les proposer à tous.
Bertille Mazari : En gros, il faut se dire que c’est comme si la DINUM avait sorti une super méga recette de gâteau au chocolat, que c’est trop cool parce qu’elle a mis en accès libre tout le détail de la recette, par contre elle a des cuisiniers seulement pour ses ministères. Du coup, il faut trouver d’autres cuisiniers pour pouvoir proposer la recette à d’autres personnes, donc nous sommes d’autres cuisiniers, une autre brigade.
Timothée Gosselin : Après, l’enjeu c’est qu’on veut aussi pouvoir aussi contribuer nous-mêmes à LaSuite et montrer que ça dépasse l’État.
Jean Massiet : Ce que vous dites sur cette DINUM peut paraître surprenant pour ceux qui ne connaissent pas. On a l’impression que le sujet est pris très au sérieux à très haut niveau. C’est le cas ?
Bertille Mazari : Oui ! Et c’est cool.
Jean Massiet : C’est très bien.
Timothée Gosselin : Il y a un réel enjeu politique de sortir de la dépendance des entreprises américaines, comme on l’a dit. Il y a un enjeu aussi économique. Les prix augmentent chaque année chez Microsoft et compagnie, ça coûte des milliards.
Jean Massiet : Combien l’État claque-t-il en suite Office. Le chiffre doit exister quelque part.
Timothée Gosselin : Il y a un article de Framasoft, que je vous conseille de lire, qui parle de LaSuite et qui présente un peu tout l’historique du numérique au niveau de l’État [15]. De mémoire, je crois que c’est autour de deux milliards. En tout cas, en Europe, ce sont 280 milliards par an dont 264 milliards qui finissent chez les entreprises américaines. En fait, nous donnons tout notre argent public à des entreprises américaines.
Jean Massiet : Pour faire tourner les PC de nos fonctionnaires.
Timothée Gosselin : C’est ça. Il y avait aussi une volonté d’avoir des outils plus performants, qui fonctionnent et qui répondent aux besoins des agents publics. C’est aussi pour cela qu’ils ont décidé de redévelopper eux-mêmes des outils, il y a un peu cette stratégie de make by. Ce qui s’est passé au niveau de l’État français c’est vraiment un changement de paradigme énorme, en plus avec cette volonté d’en faire un commun pour que ce soit réutilisé au-delà des agents publics.
Jean Massiet : Ça date de la loi pour une République numérique [16] ?
Timothée Gosselin : C’est un peu la continuité de toutes ces réflexions.
Jean Massiet : Peu importe. OK.
Bertille Mazari : Puis-je me permettre de juste réagir ?
Jean Massiet : Vas-y. Dans le chat quelqu’un a dit un truc et tu veux réagir.
Bertille Mazari : Il demande si on utilise les logiciels qui ont été développés par la DINUM sans payer, si on empoche l’argent.
Jean Massiet : Vous êtes aussi des GAFAM !
Bertille Mazari : En fait non, ce n’est vraiment le cas. Oui, c’est vrai qu’on réutilise les logiciels qui ont été développés par la DINUM, nous sommes très contents, merci la DINUM. En fait, il y a deux choses.
La première c’est qu’on ne sait pas ce que la DINUM va devenir dans quelques années, en 2027. En fait, ces logiciels sont super et nous avons la volonté de les pérenniser, du coup de construire un modèle pour ces communs-là. On parle de communs numériques quand il y a une communauté et qu’il y a une pérennisation de ces logiciels. Nous sommes donc un acteur économique, la DINUM est un acteur politique, étatique. Nous sommes en train de réfléchir et de construire une association qui va accueillir le commun, qui va pouvoir embaucher des développeurs et développeuses, qui va se financer à la fois par de l’argent public avec des subventions.
Notre deuxième volonté c’est de contribuer directement au commun de deux manières :
en développant. On a parlé de l’entreprise de développeurs, Yaal [3], qui est basée à Bordeaux, qui va contribuer au logiciel ;
mais il y a aussi le fait de reverser financièrement au commun avec l’objectif qu’une partie de notre chiffre d’affaires soit directement redistribuée aux développeurs, à l’association qui maintiendra le logiciel LaSuite.
Jean Massiet : OK, je comprends mieux. Il y a un côté sauvegarde du travail de la DINUM, quoiqu’elle devienne, au moins ces outils ne vont pas mourir. Ils vont vivre, tout simplement.
Bertille Mazari : C’est la pérennisation. Et évoluer, grandir et être utilisés par vous tous et toutes.
Timothée Gosselin : C’est tout l’enjeu. C’est pour cela qu’il faut vraiment, aujourd’hui, qu’on arrive à se mobiliser autour de ce projet pour le rendre essentiel, indispensable et le pérenniser dans le temps.
Jean Massiet : Avec tout ça, vous voulez concurrencer Microsoft et Google ?
Timothée Gosselin : Non ! Ce n’est clairement pas le projet. On se présente comme une alternative, mais c’est différent. L’idée n’est pas de tout centraliser à nouveau chez nous. On n’a pas cette volonté de créer une méga-structure, mais plutôt de faire travailler plein d’acteurs ensemble, de porter une marque commune. L’idée n’est pas de tout centraliser à nouveau. Je vois, dans le chat, que Framasoft [17] est mentionnée. C’est une sorte de partenaire, nous nous connaissons depuis des années, qui propose aussi des outils à destination d’associations ou du grand public, qui réfléchit aussi à proposer les outils de LaSuite. L’idée c’est vraiment de fonctionner avec un écosystème, de ne pas tout centraliser à nouveau chez nous.
Aujourd’hui il y a quand même cette urgence d’agir et de porter un mouvement plus global.
Jean Massiet : C’est aussi en ça que vous n’êtes pas une alternative aux GAFAM pour faire un autre GAFAM à la place, vous êtes plutôt un archipel.
Timothée Gosselin : Clairement pas. C’est clairement cette idée d’archipellisation d’acteurs.
À l’échelle européenne aussi il y a beaucoup de discussions et tout le risque c’est de vouloir créer un champion européen. L’idée c’est plutôt de soutenir des petites communautés, des petits acteurs, des équipes agiles et faire plein de petits champions.
Jean Massiet : Concrètement, si demain une association, un média, une entreprise veut tester Lasuite.coop ou même les gens qui nous écoutent dans le chat d’ailleurs, que faut-il faire ?
Bertille Mazari : Plusieurs choses.
La première. Vous pouvez aller sur lasuite.coop, c’est notre site, il s’appelle comme nous, il y a une instance de démo tout en haut, vous pouvez cliquer, vous pouvez vous y rendre. Ensuite, une fois que vous avez trop kiffé les outils parce qu’ils sont vraiment chouettes, vous nous contactez sur contact chez lasuite.coop.
Si vous êtes des particuliers, on peut vous ouvrir des comptes, c’est une offre qui sera vraiment consolidée d’ici la fin de l’année.
Si vous êtes des collectifs, associations, entreprises, collectivités, vous toquez à notre porte et on vous fait un espace.
Surtout, si vous kiffez ces outils-là, vous pouvez aussi venir contribuer à ces outils et contribuer à la coopérative en devenant sociétaire.
Jean Massiet : Vas-y, explique, parce que vous êtes une coopérative, ce qui fait qu’on peut vous soutenir, on peut vous rejoindre, on peut adhérer, on peut quoi ?
Bertille Mazari : On peut devenir copropriétaire.
Jean Massiet : Ça s’appelle sociétaire.
Bertille Mazari : Sociétaire. Exactement. Nous sommes une coopérative d’intérêt collectif, différents collèges composent notre coopérative. Rapidement, les opérateurs de services composent un collège, les clients, les partenaires de l’écosystème, les personnes lambda qui veulent contribuer et être sociétaires et le cinquième ?
Timothée Gosselin : Les bénéficiaires organisations individuelles et les contributeurs et contributrices qui sont tous ceux qui veulent nous soutenir. L’idée c’est de partager le pouvoir entre tous. La façon dont on a pensé les collèges est que ce sont surtout ceux qui utilisent les services et ceux qui produisent les services qui détiennent principalement le pouvoir. L’idée c’est vraiment qu’on redevienne maître de ses usages, qu’on puisse se les réapproprier, les coconstruire ensemble et en faire un vrai projet collectif.
Jean Massiet : Est-ce que vous êtes présents sur les réseaux sociaux des GAFAM ?
Bertille Mazari : Oui. On a eu une grosse discussion.
Jean Massiet : Vous avez hésité ?
Bertille Mazari : On a hésité parce qu’on s’est dit « on défend un autre modèle et on y va ! ». C’est ce qu’on se disait tout à l’heure, hors antenne : les gens, pour l’instant, sont encore sur les GAFAM et on veut toucher les gens.
Pour l’instant, nous sommes sur LinkedIn, on devient des influenceurs et influenceuses LinkedIn, Timothée a fait un post la semaine dernière. Sur Instagram avec Lasuite.coop et sur Mastodon [@LaSuiteCoop chez mastodon.indie.host] aussi, ça c’est cool.
Nous sommes en train de lancer une campagne d’appel à sociétariat. Nous avons déposé, comme on le disait au début, les statuts pour ouvrir notre coopérative et d’ici une petite dizaine de jours on va ouvrir une grande campagne, grand public, pour inciter à nous rejoindre, à être copropriétaire et coconstruire cette aventure entrepreneuriale et commune. Si vous êtes intéressé, si vous avez envie de plus d’infos, n’hésitez pas à vous rendre sur notre site et vous pouvez aller directement sur societariat.lasuite.coop et vous pré-inscrire pour recevoir toutes les informations. Vous allez sûrement voir bientôt, sur les différents réseaux sociaux, une super vidéo qu’on a tournée hier, qui est très chouette, donc n’hésitez pas.
Jean Massiet : C’est très bien, trop bien. À retrouver évidemment sur lasuite.coop.
Merci beaucoup Bertille et Timothée d’être venus sur le plateau de Backseat.
[Applaudissements]