Delphine Sabattier : Bonjour à tous. Bienvenue dans Smart Tech. Vous nous regardez sur la chaîne B-Smart tous les jours.
Aujourd’hui c’est le jour d’ Indépendance tech, notre série qui prouve que oui, on a le choix, on peut choisir des solutions dites souveraines, en tout cas françaises. Nous allons parler aujourd’hui de LaSuite.coop [1] et de Clever Cloud [2].
Nous continuons notre série Indépendance tech. Et si c’était le moment de basculer vers une solution française parce que, oui, il y a des alternatives, on le prouve régulièrement dans cette émission.
Aujourd’hui, autour de la table, nous avons Quentin Adam qui est avec nous. Bonjour Quentin.
Quentin Adam : Bonjour.
Delphine Sabattier : Le cofondateur, président-directeur général de Clever Cloud, et Bertille Mazari, bonjour.
Bertille Mazari : Bonjour.
Delphine Sabattier : Cofondatrice et directrice générale de LaSuite.coop.
LaSuite.coop est une coopérative, comme « .coop » l’indique, qui met en avant une suite numérique alternative à ce que font les géants américains et qui repose, dites-moi si je me trompe, sur LaSuite [3] développée par la Direction du numérique de l’État.
Bertille Mazari : Exactement. En fait, il y a trois/quatre ans la DINUM, la Direction interministérielle du numérique, a développé une suite à destination des agents publics. Cette suite est en open source, elle repose sur des briques entièrement open source. Ces logiciels ont été développés avec de l’argent public pour les agents publics, nous avons vu l’opportunité de reprendre le code public et de pouvoir le proposer, l’adresser à toutes les entités, organisations et personnes qui ne peuvent pas en bénéficier directement par l’administration publique donc par l’État.
Delphine Sabattier : Qu’est-ce qui vous a motivé au départ ? Pourquoi avoir choisi LaSuite ? Il y avait plein d’initiatives, il y avait plein d’autres suites numériques alternatives.
Bertille Mazari : Il y en a déjà plein, mais ce qui nous a intéressés c’est déjà le fait que les outils soient esthétiquement jolis et très fonctionnels. On est dans un numérique open source qui donne envie. L’UX [User Experience, Expérience utilisateur] et les fonctionnalités pour les utilisateurs finaux sont accessibles, agréables et désirables. Pour nous c’était important.
Un deuxième élément c’était aussi le fait que chacune des briques puisse être interopérable et puisse être modulaire, c’est-à-dire qu’on puisse intégrer différentes briques dans cette suite et la composer selon ce que nous souhaitions faire.
Et aussi, potentiellement, avec un enjeu européen parce qu’il y a aussi une collaboration européenne qui se fait entre l’État et d’autres États dont l’Allemagne et les Pays-Bas par exemple. En fait, avoir cette dimension européenne de collaboration et de construction d’un commun numérique nous intéressait aussi.
Delphine Sabattier : Qui y a-t-il derrière cette coopérative à part vous Bertille ? Et quels types de profil ?
Bertille Mazari : Il y a pas que moi, heureusement. Je ne suis pas technique. Il y a beaucoup de personnes au niveau technique. En fait, la coopérative est construite sur plusieurs coopératives qui fournissent des services, qui sont opératrices de services.
On a, par exemple, une coopérative qui s’appelle IndieHosters [4], qui est composée de personnes très techs, donc de développeurs et de développeuses mais aussi d’hébergeurs infogérants, qui s’occupe de la maintenance, du support, des montées de version des logiciels.
On a aussi une coopérative qui s’appelle Yaal [5], ce sont des développeurs et des développeuses qui s’occupent du développement.
On a aussi tout un archipel d’autres coopératives et entreprises, pas seulement et exclusivement des coopératives, qui proposent des prestations de services d’accompagnement et de facilitation au change management, à l’adoption et à la formation. Au sein de LaSuite.coop on sait que l’outil ne fait pas tout. Pour qu’une organisation puisse changer d’outil et effectivement engager une migration et faciliter son adoption, il faut que l’humain – nous sommes humains et nous sommes les utilisateurs finaux des outils – puisse être embarqué facilement dans cette nouvelle transformation des usages. Du coup, nous proposons de l’accompagnement dès la conception de la stratégie de migration, aussi pour l’adoption, c’est-à-dire dans quels services on va d’abord faire la migration, quels outils on va d’abord mettre en avant au sein des équipes, comment on rend les équipes fières de changer d’outil, de se réapproprier des usages numériques qui ne sont pas GAFAM.
Delphine Sabattier : J’imagine que vous monétisez tous ces services.
Bertille Mazari : On les monétise, oui.
L’ensemble de nos services, de nos produits, est open source. L’ensemble des services que nous proposons sont aussi en open source, c’est-à-dire que toute notre méthodologie va être, au fur et à mesure, documentée et rendue accessible. Par contre les prestations humaines sont monétisées parce qu’on travaille, on fait un travail d’infogérance, un travail de développement, un travail d’accompagnement qui sont effectivement marchands.
Delphine Sabattier : Quentin, que pensez-vous de cette initiative ? Vous êtes très impliqué sur les sujets de souveraineté et d’indépendance numérique. Comment voyez-vous ça ?
Quentin Adam : Nous sommes des hébergeurs de LaSuite depuis le début. Nous essayons de collaborer. J’ai un rapport avec ce projet-là, je trouve positif que cela existe, je pense qu’il est important que l’État soit un acteur de l’open. Après, je pense qu’on a un problème qui est le lien qu’on fait avec les éditeurs, surtout les gros éditeurs capables de rivaliser. Une boîte comme Google est une boîte 140 000 personnes je crois. On ne peut pas rivaliser en disant « la nuit les mecs vont faire des commits open source et le jour ils vont faire de la formation. » Le numérique américain prend 147 milliards tous les ans aux Européens, je pense qu’on pourrait mettre des budgets suffisants pour permettre de faire des logiciels de bonne qualité, surtout avec l’accélération de l’intelligence artificielle, sans que ce soit des budgets réellement impactants, ça permettrait de combler les vides fonctionnels qu’il y a. Aujourd’hui, je trouve que c’est un peu compliqué d’avoir une approche qui est de dire « l’État va tout faire tout seul », ce qui a été longtemps l’approche de la DINUM. Stéphanie Schaer [Directrice de la DINUM] est partie.
Delphine Sabattier : Il y a un changement.
Quentin Adam : Aujourd’hui il y a une vraie discussion possible entre le secteur privé et le secteur public, mais je pense que les ponts de collaboration ont encore besoin de se monter parce qu’il y a besoin de changer de braquet là-dessus et surtout ce serait bien qu’on mette les vrais besoins.
Delphine Sabattier : Pour faire réagir Bertille, il n’y a pas du tout de lien, aujourd’hui, entre La DINUM et LaSuite.coop. C’est une manière, finalement, d’optimiser ce travail qui a été réalisé par la Direction interministérielle du numérique.
Bertille Mazari : Exactement. En fait le privé rencontre le public et, pour nous, c’est une manière de construire un acteur tiers qui est le commun. Le public a dépensé, a investi de l’argent depuis quatre ans, nous en investissons et il n’y a pas que nous, il y a aussi d’autres acteurs, au sein de l’Union européenne, qui déploient aussi cette suite, qui contribuent aussi à cette suite.
Pour rebondir sur cette expression « on va former la journée et développer en open source la nuit », il y a effectivement le développement avec de l’intelligence artificielle, mais il y a aussi un autre paradigme que nous défendons : dans l’open source, le fait qu’on ouvre le code et qu’on ouvre la contribution à une multitude d’acteurs permet l’innovation. C’est-à-dire qu’on n’est pas dans une entreprise unilatérale qui va décider l’innovation et comment on va faire évoluer nos usages au quotidien. En fait c’est une forme de réappropriation de notre numérique. Si on a plusieurs cerveaux, une multiplicité, une multitude de personnalités qui contribuent directement, ça peut aussi engager une multitude d’innovations, une autre forme d’innovation qui n’est pas unilatérale.
Delphine Sabattier : Il y a quand même, aujourd’hui, cette confrontation avec l’écosystème aussi open source existant, avec des éditeurs français, européens, et cette concurrence qui s’installe entre des outils qu’on appelle des communs et des outils qui sont managés par des éditeurs. Quentin.
Quentin Adam : Pour moi il y a surtout un enjeu de business modèle et de vision. Le problème est que si on veut voir les meilleurs, aujourd’hui les meilleurs coûtent cher. Par exemple, chez Clever Cloud, nous réécrivons nos propres systèmes de base de données pour matcher des offres d’un Google Spanner, d’un Amazon Athena, etc., donc des choses assez lourdes. La personne qui, chez nous, dirige cette équipe-là, s’est vue offrir, il y a quelques années, le poste de direction d’Oracle, la DB Oracle, petite DB dont personne n’a jamais entendu parler ; cette personne est restée chez nous parce que c’était un engagement. Vous imaginez bien que ça allait avec un très gros salaire que cette personne n’a pas pris, elle a préféré rester en France.
Delphine Sabattier : Qu’est-ce que vous lui avez donné en face alors ? Que lui avez-vous proposé ?
Quentin Adam : Je lui ai proposé qu’on fasse le numérique humaniste, pertinent, lié aux valeurs européennes. C’est difficile pour nous de vivre dans un dossier où, de l’autre côté, on va nous dire « on utilisera vos logiciels s’ils sont complètement ouverts et gratuits ». Le « et gratuits » me dérange parfois dans l’attitude étatique. À un moment, il faut payer les bons développeurs. La discussion que j’ai souvent c’est « on ne pourra pas vous acheter le logiciel, par contre on peut vous mettre des contributeurs ». C’est génial mec ! Va me chercher deux freelances et fais-les bosser, ça n’a rien à voir avec les gens que je recrute, qui sont des experts mondiaux, internationaux, reconnus, qui font un travail. Je demande parfois à l’écosystème, aux pouvoirs publics ou aux entreprises d’admettre les choses. Quand vous êtes capable de dépenser 40 millions par an chez Microsoft, le budget pour faire LaSuite ne doit pas être de 150 000 euros. À un moment il faut être rationnel. Vous voulez qu’on puisse reprendre de la souveraineté technologique, il faut y accorder les budgets et il faut permettre à des gens talentueux de travailler dans ces contextes-là.
Delphine Sabattier : Il y a un business modèle dans la coop.
Quentin Adam : Oui. Je vais le dire autrement : as-tu les moyens de tes ambitions ? [S’adressant à Bertille, NdT].
Bertille Mazari : On les trouve !
Quentin Adam : Non. As-tu les moyens de tes ambitions ? Combien de développeurs vous manque-t-il pour être capables de faire la version full native en Android de LaSuite ?
Bertille Mazari : On ne parle pas juste de la coopérative LaSuite.coop, pour moi c’est l’écosystème.
Quentin Adam : Tu vois ce que je veux dire. J’entends que tu n’aies pas envie de le dire en étant polie.
Bertille Mazari : Ce n’est pas que je n’aie pas envie de le dire. Ce n’est pas un projet qui est unique à LaSuite.coop. En fait, une communauté est en train de se construire.
Quentin Adam : Si tu avais 40 développeurs de plus ! Budget que tu n’as pas, que personne n’a pour le faire, c’est un problème.
Delphine Sabattier : Quentin, le budget c’est un autre sujet parce qu’il faudrait évaluer combien a coûté le développement de LaSuite au sein de la DINUM. Vous récupérez, [S’adressant à Bertille, NdT] quelque chose qui a déjà profité d’un budget, j’aimerais bien le connaître, il devait être conséquent. Le sujet est là en vrai.
Quentin Adam : Et c’est tout l’enjeu. Quand la DINUM dit « on a réglé le problème de la visioconférence par rapport à Zoom parce qu’on a développé Visio ». Oui ! Visio repose sur la LiveKit et la LiveKit ce sont 120 millions d’investissement par OpenAI.
Delphine Sabattier : Ce n’est pas le sujet de Bertille aujourd’hui.
Bertille Mazari : Je voudrais juste rebondir sur ta question, Delphine, sur le fait qu’il y avait effectivement d’autres intégrateurs et d’autres éditeurs de logiciels et est-ce qu’on est en concurrence ou pas ? En fait, pour moi ce n’est pas franchement de la concurrence déjà parce qu’il y a de la coopération qui se fait pour pouvoir favoriser l’interopérabilité entre les outils, que nos outils open source puissent communiquer, qu’il y ait une réversibilité des données et une communication entre eux.
Il y a aussi une autre dimension : on parle de souveraineté. La souveraineté c’est aussi avoir le choix. Avoir une seule brique, une seule solution alternative, c’est déjà super, mais une seule ce n’est pas avoir le choix. Le choix en tant que cliente, en tant qu’organisation, c’est pouvoir se dire « OK, j’ai le choix entre les mastodontes du numérique, mais j’ai aussi le choix entre cette suite, cette suite et cette suite ; comment vais-je faire le meilleur choix, de la manière la plus éclairée, qui va correspondre à mes valeurs ? »
Quentin Adam : Je ne suis pas en train de dire que ce n’est pas du boulot.
Delphine Sabattier : On arrive à la fin de l’émission. Quentin, nous n’avons pas parlé de Clever Cloud, ce n’est pas possible ! On a le même sujet sur le cloud. Aujourd’hui on commence à avoir du choix sur les fournisseurs de cloud. en France, c’est bien !
Quentin Adam : On commence à avoir du choix. Après on a encore à combler un périmètre fonctionnel. Sur l’ensemble des outils, que ce soit sur de la collaboration ou du cloud, j’explique en permanence que le problème des grosses structures : elles vont prendre un prestataire américain et ensuite nous dire « vous n’êtes pas capable de couvrir tous mes usages. » C’est une erreur de direction industrielle de faire cela. Aujourd’hui il faut varier et avoir plusieurs fournisseurs, pouvoir jouer avec ces fournisseurs, en avoir des locaux, en avoir des internationaux et, comme cela, on est capable, petit à petit, de monter en courbe.
Cette année on a sorti beaucoup de nouveaux produits chez Clever parce des clients nous les demandaient, nous mettaient en face les produits d’Amazon en disant « est-ce que vous pouvez faire celui-là ? Pas les 600 services, celui-là, du coup on vous finance celui-là. » C’est quelque chose qui va permettre de faire croître l’écosystème et on commence à avoir effectivement un vrai choix, parce qu’en fait il y a enfin de la diversification des modèles d’achat.
Delphine Sabattier : Merci beaucoup à tous les deux, c’est passé très vite, on s’est emballé !
Merci Quentin Adam, CEO de Clever Cloud, merci aussi Bertille Mazari, cofondatrice et DG de LaSuite.coop.
Merci à tous de nous suivre sur B-Smart et je vous dis à demain.