10 ans de politiques numériques sous Emmanuel Macron Politiques Numériques

Cette année, Vivatech célébrait ses 10 ans. Un événement qui porte l’empreinte d’Emmanuel Macron, pour qui c’était la dernière édition en tant que président de la République. J’ai tendu mon micro, dans ce temple de la tech, à plusieurs personnalités qui ont incarné également ces 10 années de politiques numériques.

Delphine Sabattier, voix off : Madame la ministre, dix ans de Vivatech, dix ans aussi de politiques publiques du numérique portées par Emmanuel Macron. Qu’est-ce que vous retenez ces dix années ?

Anne Le Hénanff, voix off : Déjà ce que je vois ici aujourd’hui, l’ambiance. En fait, c’est un anniversaire, donc je vois beaucoup de sourires, beaucoup d’énergie. J’ai beaucoup échangé avec Karsten Wildberger, mon homologue allemand, puisque l’Allemagne est le pays invité d’honneur de cette dixième édition. Ici nous sommes, en fait, dans le plus grand salon européen de la tech, ça se voit, ça s’entend, ça bouillonne.

Delphine Sabattier : Bienvenue dans Politiques Numériques, alias POL/N. Je suis Delphine Sabattier, observatrice depuis de longues années aux avant-postes de l’innovation dans des médias spécialisés. J’ai décidé de lancer la première émission politique sur le numérique parce que derrière chaque choix d’un décideur public, d’un élu, d’un conseiller, de contraindre ou de porter une technologie, se dessine un projet de société. Mais sait-on bien ce qui se passe dans la tech des politiques ? Qui décide quoi, pose quoi et avec quelles conséquences ? Cet épisode est tourné à Vivatech [1], épicentre de la Start-up Nation rêvée par Emmanuel Macron, qui vient faire ici le show pour la dernière fois en tant que président de la République. Cette année ce sont donc les dix ans de Vivatech et autant d’années, finalement, de politique d’Emmanuel Macron sur le numérique, mais avec quel bilan, c’est ce qu’on va voir, et quel héritage pour 2027 ?

Entretien avec Madame Catherine Morin-Desailly, sénatrice, et Monsieur Philippe Latombe, député

Delphine Sabattier : En studio avec moi Madame Catherine Morin-Desailly, sénatrice de la Seine-Maritime. Bonjour.

Catherine Morin-Desailly : Bonjour.

Delphine Sabattier : Membre du groupe Union centriste. Et, à côté de vous, monsieur Philippe Latombe. Bonjour Philippe.

Philippe Latombe : Bonjour.

Delphine Sabattier : Député de la première circonscription de Vendée, membre du groupe Les Démocrates.
J’ai envie de poser une première question. L’écosystème tech, c’est vrai, a applaudi beaucoup Emmanuel Macron, ici à Vivatech, depuis ces dix dernières années, est-ce qu’il vous semble, pour autant, que c’est une histoire d’amour avec le président de la République ? Je n’en suis pas si sûre, mais ça m’intéresse d’avoir votre point de vue là-dessus.

Catherine Morin-Desailly : Vous avez dit que Vivatech est le salon de la Start-up Nation. Je voudrais dire que si ce n’est pas tant ça une histoire d’amour c’est parce que ça n’a pas su être le salon de l’Infrastructure Nation. Pour Emmanuel Macron, le slogan a toujours été Start-up Nation [2], la French Tech [3]. Or, pour moi, nous ne nous sommes pas posé les bonnes questions, depuis dix ans, au niveau politique de ce gouvernement, mais je pourrais dire la même chose en fait de l’Union européenne dont dépend la régulation de cette nouvelle société de l’information et du marché numérique. En réalité, quel est le phénomène en présence ? On bascule dans un monde avec ces nouvelles technologies jusqu’à l’IA dont on va beaucoup parler ces jours-ci à Vivatech. En réalité tout est question d’infrastructures, comme si l’intelligence artificielle était le nouveau carburant de nos économies, de nos démocraties, de nos sociétés. Donc se poser la question de qui va dominer ces infrastructures, qui est aussi dominer l’économie dans le monde et on voit bien, aujourd’hui, que c’est un enjeu géopolitique, c’est un enjeu éminemment stratégique. La Start-up Nation d’Emmanuel Macron c’est bien, mais c’est largement insuffisant.

Delphine Sabattier : Il y a la question des infrastructures, il y a la question du logiciel, il y a la question du matériel, là-dessus, pour l’instant, on rame derrière les puissances numériques.

Philippe Latombe : Votre question était : est-ce que c’était une histoire d’amour, est-ce que c’est toujours une histoire d’amour ? Il y a eu une lune de miel au départ, parce que, effectivement, Vivatech est un vrai succès, ça permet de mettre la tech française au centre du monde pendant quelque temps, ça a donc donné un éclairage à des entreprises françaises en création, pendant relativement longtemps, avec, en plus, une politique économique accommodante.

Delphine Sabattier : Mais ça n’a pas plu à tout le monde quand même, y compris au sein de l’écosystème.

Philippe Latombe : Oui. Au sein de l’écosystème il y a eu effectivement quelques réticences qui se font de plus en plus jour depuis quelque temps, depuis que la politique est moins accommodante au niveau de l’État, parce qu’il n’y a pas les financements, qu’il n’y a plus la capacité budgétaire pour et puis parce que mettre le visuel, la lumière sur un écosystème, ce n’est pas suffisant. On se rend compte, aujourd’hui, qu’il fallait aussi, derrière, un modèle économique. On a quand même des start-ups qui ont périclité ou qui sont en grande difficulté, on a donc une sorte d’inquiétude de la part de l’écosystème sur l’avenir. Et effectivement, comme l’a dit Catherine, ce n’est pas suffisant de simplement pointer des jeunes pousses, il faut aussi aller chercher des infrastructures, ce qui avait été un peu oublié il y a dix ans. À l’époque, souvenez-vous, Cédric O [Secrétaire d’État chargé du Numérique puis secrétaire d’État chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques] nous disait que le cloud c’était perdu, qu’on n’avait plus besoin d’y aller. Nous étions plusieurs à dire que ce n’était pas une bonne idée. Ça revient aujourd’hui, on le voit avec tout ce qui se passe sur l’IA, avec la volonté de créer des clouds, créer des datacenters, créer de la puissance de calcul.

Delphine Sabattier : Étiez-vous là en 2016, tous les deux, pour le premier Vivatech ?

Catherine Morin-Desailly : J’étais déjà élue, j’étais sénatrice.

Delphine Sabattier : Vous étiez sur Vivatech ?

Catherine Morin-Desailly : Oui. C’est précisément le moment où je publie un second rapport [4] qui s’interroge sur la façon dont l’Europe peut participer à la gouvernance mondiale de l’Internet – on est en plein dans le sujet aujourd’hui – quelle politique industrielle elle doit mener. C’est la question qu’il aurait fallu se poser dans le cadre de cet objectif de souveraineté numérique, dont on a plein la bouche aujourd’hui, mais à l’époque, il faut se souvenir, « ça allait brider l’innovation, que ça allait brider le développement du marché numérique ». Or aujourd’hui on s’aperçoit que c’est la vraie question à se poser. La géopolitique nous a appris, ces derniers temps, qu’on n’est plus dans le monde des Bisounours, l’Internet est vraiment un terrain d’affrontement mondial pour la domination du monde, il faut donc aussi se poser la question de nos dépendances technologiques devenues dangereuses, l’affaire Anthropic de ces derniers jours l’a complètement démontré [5]. Nous nous posions la question en 2016, en tout cas au Sénat, il y a donc dix ans, date anniversaire de Vivatech, et je voudrais insister sur le fait que ces dix années ont été quelque peu perdues. On rattrape aujourd’hui, de nouvelles décisions sont prises par le gouvernement.

Delphine Sabattier : D’accélérer.

Catherine Morin-Desailly : Au niveau européen on a enfin décillé les yeux parce que, aujourd’hui, c’est soit le sursaut soit l’agonie, ce n’est pas plus compliqué que ça, d’ailleurs le rapport Draghi [6] nous donne un certain nombre de leçons à cet égard, si l’Europe ne se ressaisit pas pour reprendre en main son destin numérique, c’est l’agonie. D’abord nos meilleurs amis, ou nos meilleurs ennemis, cherchent bien la désintégration de l’Europe, on le voit aujourd’hui. Nos dépendances technologiques ne seront pas résolues du jour au lendemain, mais il faut qu’on commence à constituer des briques de souveraineté. C’est une politique globale et offensive qu’il aurait convenu à l’époque de mettre en œuvre, c’est donc maintenant ou jamais ! Vous ne pouvez pas faire que des déclarations « je vais mettre tant d’argent dans l’IA, etc. », il faut un plan de bataille.

Delphine Sabattier : J’ai regardé un peu parce qu’on oublie, ça passe super vite, les sujets qu’on traitait en 2016. C’était la réalité virtuelle, nous étions super contents d’utiliser les outils des Big Tech américaines, au contraire, nous étions même heureux d’accueillir Mark Zuckerberg. À l’époque Emmanuel Macron était ministre de l’Économie, il avait déjà fait le déplacement, c’est vraiment son dixième Vivatech et l’objectif ensuite, en tant que président, c’était d’avoir des licornes. Pourquoi ça ne marche pas, ça n’a pas de succès, en fait, ce genre d’objectif ?

Philippe Latombe : Parce que, justement, je pense que nous nous sommes trompés d’objectif.
Il y a d’abord eu la question : comment met-on en lumière la tech française ? On fait venir des Américains, on va montrer ce qu’on sait faire des jeunes pousses et ensuite on va montrer que ces jeunes pousses peuvent devenir des licornes un peu comme aux États-Unis. On a fait une politique de décompte des licornes, il y avait un objectif, comme pour les entreprises, « je veux tant de licornes à la fin de l’année ». Sauf que, a contrario de ce qu’ont fait les Américains ou de ce qu’ont fait les Israéliens, on a eu des licornes en B to C, c’est-à-dire qu’on prenait de la tech américaine, on la transformait de façon marketing pour correspondre à un besoin pensé pour les consommateurs. On s’est rendu compte que ce modèle-là n’avait pas forcément d’avenir, d’abord à cause de la rémunération. Faire payer le consommateur c’est toujours un peu compliqué, et, en plus, il n’y avait pas de révolution technique, donc, en fait, elles ne drainaient pas d’argent, c’était la fameuse théorie du ruissellement, il n’y avait pas tant de ruissellement que ça sur d’autres start-ups qui avaient des technologies et qui voulaient développer des technologies. On a donc abandonné l’infrastructure pour faire du marketing. C’est pour cela que la plupart des licornes d’il y a dix ans, qui étaient des pousses en train de devenir des licornes, ne sont plus là. Elles étaient très marquées sur des segments très particuliers de besoins marketing. Je pense par exemple à une société connue, qui était là il y a dix ans, qui voulait faire les cartes Panini dématérialisées de l’avenir, on en a même fait un bout de loi entier.

Delphine Sabattier : C’était la mode des NFT [Non-fungible token].

Philippe Latombe : C’est ça, pour ne pas la nommer. Cette boîte-là est en grande difficulté parce qu’elle n’a pas trouvé ses consommateurs et le public dont elle a besoin. En contrepartie on a lâché des infrastructures, comme l’a dit Catherine, on a lâché le cloud, on a lâché un certain nombre de choses qui, aujourd’hui, sont nécessaires, donc on a perdu du temps. En fait, on n’a pas eu de politique industrielle, on a eu une politique d’entreprise.

Delphine Sabattier : Pourtant vous êtes sur ces sujets, depuis plus de dix ans vous travaillez sérieusement sur ces sujets, il y a des conseillers. Au niveau décisionnaire, au niveau des gouvernements, ils n’écoutent pas ?

Catherine Morin-Desailly : À vrai dire, on a été dans la mondialisation heureuse en pensant que les Américains étaient nos alliés, que c’était très bien de leur confier nos données, on leur a confié nos données.
Pour rebondir sur ce que dit très justement Philippe c’est que, comme il n’y a pas eu d’énonciation d’une doctrine, d’une stratégie globale et offensive assortie d’une personne qui, au cœur du gouvernement aurait été un Chief Technical Officer, un peu à l’américaine, qui aurait conçu la politique dans son ensemble.
Prenons le cas de la commande publique. La commande publique aurait dû servir, comme ça a été le cas aux États-Unis et en Chine, à prioritairement être orientée – ça aurait dû être aussi un des critères de choix des entreprises qui répondent aux appels d’offres –, aurait dû faire partie d’une stratégie pour confier des marchés à nos propres entreprises qui en auraient profité, justement, pour se développer, pour grandir, se nourrir des nouvelles applications, etc., au fur et à mesure. On a fait le contraire. On a intégré, dans une forme d’autodénigrement permanent, que nous ne savions pas faire. En 2016, quand on interroge le ministre du Numérique de l’époque, Cédric O, sur les raisons pour lesquelles il a fait appel à Microsoft, sans appel d’offres, pour confier le Health Data hub, la Plateforme des données de santé, à Microsoft, la seule réponse est « personne ne sait faire en France ou en Europe », ce qui n’était pas tout à fait exact.
On voit bien qu’au niveau stratégique, au niveau de la conceptualisation d’une doctrine, on n’a pas été au rendez-vous. Chacun a fait ce qu’il voulait dans son coin, on a confié les marchés de données aux entreprises américaines parce qu’elles savaient mieux faire et, pendant ce temps-là, on n’a pas aidé nos entreprises à grandir en réalité.

Delphine Sabattier : Qu’est-ce qu’on a bien fait ? Si je regarde la manière dont ce sujet du numérique a été traité sur ces dix dernières années au niveau gouvernemental, plus ça va moins les responsables, au sein du gouvernement sur ces sujets du numérique, avaient de responsabilités. Secrétaire d’État OK, ensuite ministre délégué et ensuite on est sorti de Bercy, là on rentre dans Bercy mais un peu par la petite porte. Pourtant avec l’affaire d’Anthropic qui coupe l’accès à Claude Fable 5, son modèle le plus avancé, d’un seul coup, on entend toutes les voix politiques nous dire « attention, ce n’est pas normal, il faut qu’on reprenne la main sur l’intelligence artificielle ». Tous les partis, tous les extrêmes, toute la palette politique se mobilise sur ce sujet, mais on n’a pas encore l’impression que ce soit vraiment pris au sérieux dans les politiques au gouvernement, au sein de l’exécutif.

Philippe Latombe : Il y a deux choses.
La première. Je pense qu’on a raté la transformation numérique de l’État, d’ailleurs on le voit en ce moment avec les fuites de données qu’on a partout. On a raté cette transformation numérique, on n’a pas été en capacité de monter techniquement les niveaux de l’État, or, on a besoin de numérisation, ce n’est pas beau comme terme, on a besoin d’un état beaucoup plus numérique parce qu’on n’a pas la capacité de fonctionner.

Delphine Sabattier : On a quand même transformé les services publics.

Philippe Latombe : Oui mais mal. On n’a pas mis d’authentification multi-facteur partout, on est encore, parfois, sur des vieux systèmes. On a connecté un peu n’importe comment sans se poser de questions, donc on n’a pas cette cartographie complète et on n’a pas eu un ministre chargé de la transformation numérique de l’État à 100 %. Le ministre délégué avait plein de casquettes en même temps. Il s’occupait un peu de cyber, un peu et surtout des réseaux sociaux et des mineurs sur les réseaux sociaux, il s’occupait un tout petit peu de la promotion de la tech, un tout petit peu d’IA, mais un tout petit peu de tout ne fait pas une globalité. En fait, on a perdu cette capacité à avoir, de façon globale, une stratégie numérique de l’État pour l’État mais aussi pour le pays. Et en plus on a délégué à l’Europe beaucoup de choses. Donc le ministre délégué au Numérique est systématiquement à Bruxelles pour défendre la position singulière de la France vis-à-vis l’Union européenne pour des textes que nous avions nous-mêmes initiés, je pense en particulier au DSA [Digital Services Act] et au DMA [Digital Markets Act]. Aujourd’hui, alors qu’on avait poussé pour avoir NIS 2 [7], DORA [Digital Operational Resilience Act], REC [Résilience des Entités Critiques], la partie résilience cyber, on n’a pas transposé, on est en retard et on va se faire rattraper par la patrouille puisque la Commission européenne nous envoie devant la CJUE [Cour de justice de l’Union européenne]. On a perdu du temps, on a dû s’expliquer en Europe avec une perte de confiance de l’Union européenne vis-à-vis de la France sur la partie numérique. Nous avons vraiment raté quelques batailles. L’identité numérique est une de celles qu’on a gagnées, nous étions très présents mais, pour le reste, nous sommes passés un peu en retrait.

Delphine Sabattier : Thierry Breton a fait plus pour le numérique qu’Emmanuel Macron en France ?

Philippe Latombe : En tout cas, il a été vu aux États-Unis comme étant celui qui incarnait le numérique européen.

Catherine Morin-Desailly : La journaliste yéménite Tawakkol Karman [8], qui a obtenu le prix Nobel de la paix, disait « on a gagné la course des tortues » en légiférant enfin, en régulant enfin l’espace informationnel du numérique. Mais c’est déjà mieux que rien parce qu’on commence à être un peu un étalon d’or mondial, assorti en plus du RGPD [Règlement général sur la protection des données], ce sont des références importantes comme le règlement sur l’intelligence artificielle [9]. Il faut s’y tenir parce que c’est ce qui permet aussi de mettre un peu de conditions loyales dans un marché qui continue, sinon, à être très largement dominé par les extra-Européens, mais ça ne suffit pas il faut une politique industrielle extrêmement puissante, encore une fois c’est le sursaut ou l’agonie.
Ce que dit Philippe aussi c’est qu’au niveau européen on n’a pas su développer des stratégies, ça c’est sûr. Même défaut que nos gouvernements successifs : on n’a pas mesuré la puissance transformatrice de ces nouvelles technologies avec un phénomène d’accélération, le défi des États-nations, les menaces faites à nos démocraties et à nos systèmes politiques, en tout cas occidentaux. On voit les choses, mais c’est un peu tard parce qu’il a fallu des événements comme le Covid, la guerre en Ukraine, l’élection de Donald Trump pour mesurer quel était l’enjeu à prendre maintenant sérieusement en compte. Il faut se mettre en ordre de marche et de bataille, y compris au niveau européen, parce que c’est à ce niveau-là qu’on va pouvoir peser, être une masse critique suffisante, d’abord pour développer les marchés pour nos entreprises, mais aussi pour construire ce qu’est l’Europe de la défense, tout simplement.

Delphine Sabattier : Peut-être n’arrive-t-on pas à convaincre au niveau européen parce qu’on ne prend pas le sujet par le bon bout. Mettre énormément de contraintes, d’interdictions ! Ce que j’entends aujourd’hui, par exemple sur les réseaux sociaux, la protection des mineurs, ce qui, d’ailleurs, n’est pas tellement en phase avec vos recommandations Catherine Morin-Desailly, c’est vraiment « tout interdire, on doit bannir ». C’est normal que la France ne soit pas tout à fait écoutée parce que, en Europe, on a une vision peut-être un peu moins législative, peut-être un peu moins contraignante pour le numérique.

Catherine Morin-Desailly : Je pense qu’il faut de la régulation.

Delphine Sabattier : Mais la régulation ce n’est pas forcément de l’interdiction.

Catherine Morin-Desailly : Il ne peut pas y avoir d’innovation sans régulation, d’accord ! Maintenant la régulation ce n’est pas forcément tout interdire, c’est peut-être autoriser à bon escient, c’est assortir ses autorisations ou ses interdictions d’une stratégie et d’une vision.
Prenons le cas des réseaux sociaux que vous évoquez, je ne pense pas que ce soit une bonne solution de tout interdire aux jeunes et, d’un coup d’un seul, tout autoriser, c’est plutôt, d’abord, les acculturer dans le monde dans lequel ils sont de toute façon. En revanche, il faut certainement interdire avec force les modèles algorithmiques extrêmement toxiques et dangereux, parce que, finalement, ça concerne toute notre société, et on les connaît tous. Ce sont les fameux réseaux sociaux, TikTok, Instagram, Meta, etc., qui ont des stratégies qui sont d’ailleurs connues depuis que Frances Haugen [10] est venue lancer l’alerte à Bruxelles il y a quand même maintenant quatre ans, dire qu’ils privilégieront toujours le profit à la sécurité. C’est donc se dire pour nous-mêmes aussi, nous adultes, qu’il y a un principe de safety by design qu’il faudrait instaurer quoi qu’il arrive au niveau européen, pousser beaucoup plus loin dans le DSA qu’il n’est aujourd’hui, responsabiliser définitivement les plateformes, un safety by design pour protéger la société et lui donner les moyens de son développement. Ce n’est pas forcément tout interdire, c’est ne pas autoriser ce qui est toxique et dangereux pour la société.

Philippe Latombe : Pour compléter, les nouvelles technologies nécessitent de penser la régulation et penser le droit différemment. On ne peut pas régler les problèmes de nouvelles technologies qu’on a aujourd’hui avec du droit et une façon de réfléchir ancienne.
Par exemple la question du contrôle de l’âge. C’est très bien de mettre du contrôle l’âge, mais il faut aussi se dire que les VPN [Virtual Private Network] existent et que ça permet de le contourner. Comment arriver à l’intégrer ? Comment arriver à avoir la capacité à contrôler un algorithme qui va changer de façon drastique, jour après jour, au fur et à mesure des mises à jour ? Ça nécessite de penser le droit non pas comme un droit codifié mais comme un droit souple, avec des valeurs, avec des autorités administratives indépendantes ou avec des juges. Pour cela il y a une question démocratique derrière, il faut qu’on arrive à mettre de la démocratie dans les autorités administratives indépendantes puisque ce sont elles qui pourraient prendre des décisions d’interdiction ou pas, on le voit avec le débat qu’il y a sur les réseaux sociaux en ce moment, l’Arcom [Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique] avec CNews [11]. Ça nécessite donc de penser autrement le droit. Or, pendant dix ans, on a fonctionné quasiment à droit constant et, en plus, on a délégué à Bruxelles un certain nombre de choses en oubliant qu’il y avait un principe de primauté du droit européen sur le droit national. On a fait des allers-retours en permanence, par exemple sur SREN [Loi visant à sécuriser et réguler l’espace numérique], pour savoir si ce qu’on mettait dans la loi SREN en France était compatible de droit européen. Les ministres successifs nous disaient « oui, oui » et à chaque fois la commission « non, ça ne marche pas comme ça ». Cette itération est mortifère parce qu’on a perdu du temps, on n’a pas avancé et on a raté d’autres sujets.
Je reviens sur la cybersécurité. On a raté la cybersécurité et pourtant on avait une bonne intuition au départ. On a raté le développement de la gestion. Par exemple, en France, on a eu l’idée de VIGINUM [Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères], c’est une très bonne idée, mais on a raté la promotion de VIGINUM à l’extérieur de la France, en Europe. Nous aurions dû être moteur sur le sujet. Parce qu’on était en itération sur les réseaux sociaux, sur l’interdiction du porno pour les mineurs sur Internet, nous avons raté un certain nombre de sujets. C’est aussi cela le bilan des dix ans. Il y a des vrais succès, VIGINUM en est un, mais il ne devrait pas être que franco-français, or, encore une fois, nous sommes restés franco-français.

Delphine Sabattier : Sur cette question du droit et de l’interdiction, la vision française vous semble-t-elle différente de la vision américaine ? Y a-t-il des choses que nous devrions changer en France ?

Philippe Latombe : Très clairement, la vision de la liberté d’expression n’est pas du tout la même entre la France et les États-Unis, entre l’Europe et les États-Unis, ce n’est même pas simplement la France, c’est l’Europe en général.
Oui, nous allons devoir changer les choses. Il ne faut pas qu’on change nos valeurs, il faut qu’on change la capacité que nous avons à nous opposer à des choses qui ne sont pas conformes à nos valeurs. Cela veut dire qu’il faut qu’on se réinvente, je le redis encore sur la question de l’équité en politique. L’Arcom a pris une décision, la vraie question qui est posée sur les réseaux sociaux c’est « l’Arcom est-elle légitime pour faire cela ? » et en fait, aux yeux de nos concitoyens, pas vraiment. Est-ce qu’un juge serait plus légitime dans le contexte actuel ? Je ne suis pas sûr non plus. Il va donc falloir qu’on pense différemment la régulation et si cette régulation est confiée uniquement à l’Europe, il y aura aussi un problème de légitimité européenne parce qu’on voit que la commission est très critiquée sur sa capacité à écouter et le Parlement européen et les nations.

Delphine Sabattier : Qu’est-ce que cela veut dire ? Il faudrait aussi revoir la façon dont on fait de la politique et la représentation nationale ?

Philippe Latombe : Oui, il faut qu’on change la façon de faire la loi, il faut qu’on change la façon de réguler, donc, forcément, ça veut dire qu’il faut qu’on change le processus démocratique. Ça ne veut pas dire qu’il faut tout jeter, il faut simplement adapter.

Catherine Morin-Desailly : Je ne suis pas forcément du même avis sur le fait qu’il faut changer notre façon de réguler. Il faut peut-être poser comme cadre clair de qui dépend cette compétence et revendiquer qu’elle soit davantage partagée entre l’Union européenne, qu’on respecte le principe de subsidiarité et les pays membres. L’application de la régulation, de toute de façon, est partagée entre la Commission européenne et nos autorités de régulation. On a cité l’Arcom, on peut citer aussi la CNIL qui va avoir son rôle à jouer dans le cadre de la régulation de l’intelligence artificielle. Il y a de la régulation, mais je crois que le vrai sujet c’est que ça ne suffit pas tant qu’on n’a pas une politique industrielle qui soit conforme à ce que l’on veut mettre en place comme modèle de société. Je martèle, je m’époumone à dire cela depuis des années. Si on continue à dépendre toujours de technologies extra-européennes, de modèles que nous jugeons dangereux, on peut toujours réguler, on sera toujours sur la défensive dans une stratégie de régulation. Il faut maintenant passer à l’offensive, c’est ça le sujet : qu’est-ce qu’on mène ? C’est un triptyque : c’est la régulation, la politique industrielle et la formation à l’information. Je pense que tous les concitoyens ne sont pas si bien cyber formés et si bien cyber informés, c’est aussi un combat qu’on doit mener ensemble : exiger que la montée en compétences numériques de tous soit grande cause nationale. Aujourd’hui, on voit bien que des gestes simples de la vie, au sein des entreprises, ne sont pas forcément toujours au rendez-vous et peuvent permettre de commettre l’irréparable que sont les cyberattaques. Ce ne sont pas forcément toujours des attaques venues de l’extérieur, ce sont aussi des faiblesses que nous engendrons nous-mêmes.
Comment se prémunit-on aussi par rapport à tout ça ?
Être cyber formé, cyber informé c’est aussi être cyber résilient et je pense qu’on a un vrai sujet au cœur de nos administrations, au cœur de nos collectivités territoriales, on l’a redit lors du débat à la faveur la transposition de la directive NIS 2, cette directive qui va fixer un cadre harmonisé.

Delphine Sabattier : Qu’on attend !

Philippe Latombe : Qu’on espère !

Catherine Morin-Desailly : Qu’on attend, qu’on réclame l’un et l’autre depuis des semaines, voire des mois. Il va y avoir un NIS 2 bis qui est déjà en cours de préparation au niveau européen, c’est dire le retard que nous allons accuser !

Philippe Latombe : C’est là où on a une difficulté, c’est cela le problème des dix ans. Nous avions des bonnes intuitions et parce que nous avons été focalisés sur un certain nombre de sujets, et pas forcément les bons que nous avons perdu du temps sur les sujets de fond. On n’a pas transposé NIS 2, aujourd’hui on n’est pas en capacité de peser dans la négociation de NIS 3 qui est la suite de NIS 2.

Delphine Sabattier : Tout cela pourquoi ? À cause de l’histoire du chiffrement ?

Philippe Latombe : Oui, clairement. C’est l’article 16 bis qui pose problème [12] c’est le rapport de qualité sur le chiffrement, confié à Florent Boudié, qui n’est pas sorti, parce qu’il n’arrive pas, objectivement, à trouver une solution de compromis parce que, finalement, c’est assez binaire, c’est oui ou c’est non. En fait, on n’a pas de position de compromis quand c’est oui ou c’est non. Donc, comme il n’arrive pas à remettre une position de compromis, il a reporté la remise du rapport, donc on reporte en septembre le texte résilience avec un vrai problème. Comme c’est une commission spéciale au Sénat et à l’Assemblée, que le Sénat est en renouvellement en septembre, si l’Assemblée l’adopte, il va falloir qu’on recompose une commission au Sénat, qu’on fasse une commission mixte paritaire avec des sénateurs qui, peut-être, ne seront pas les mêmes que ceux qui l’ont voté auparavant. Ça montre une façon de fonctionner qui n’est pas normale.

Delphine Sabattier : C’est un dysfonctionnement.

Philippe Latombe : Sauf que c’est assumé et volontaire, il faut qu’on dise les choses. Le gouvernement avait la possibilité de poser le texte dans la session extraordinaire de juillet, même avant, d’autres textes ont été poussés, sont passés devant parce que c’était peut-être plus politique, plus consensuel. C’est vrai que l’Assemblée nationale – ce n’est pas le cas du Sénat –, c’est une cour de récré dans laquelle chaque fois qu’on met un sujet un peu inflammable, il y a un incendie complet. Gros avantage, c’est un avantage ou un inconvénient, c’est que résilience n’était pas politiquement inflammable, ça n’intéresse quasiment personne dans l’hémicycle à part les 15 ou 20 d’entre nous qui étions en commission spéciale. On voit bien. Lors de l’audition d’Arthur Mensch [Cofondateur et directeur général de l’entreprise Mistral A] par de la commission spéciale [Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France] nous étions quatre, ça a fait beaucoup jaser et pourtant c’est vraiment l’avenir. Ça donne une image déplorable de la politique.

Delphine Sabattier : C’est parce que c’est un sujet technique donc finalement c’est compliqué. Ça peut sembler facile mais finalement ça ne l’est pas.

Catherine Morin-Desailly : C’est pour cela aussi que c’est parfois difficile à appréhender par nos propres concitoyens. Il y a une double difficulté.
Il y a d’abord la difficulté technique, c’est quand même un monde en soi, il faut pouvoir s’y immerger. Pour ma part, je ne suis pas du tout mathématicienne ou informaticienne, c’est un effort intellectuel et, en plus, c’est conjugué à la complexité du droit européen articulé avec le droit des États membres, ce n’est donc pas facile.

Delphine Sabattier : Comment vous formez-vous justement ? Comment allez-vous chercher l’information pour réussir à faire émerger des propositions ?

Philippe Latombe : En mettant les mains dedans, en lisant, en posant des questions, en s’intéressant, en allant sur les salons pas simplement pour faire une photo devant le panneau Vivatech, mais en allant voir des boîtes pour leur demander « quel est l’avenir chez vous ? À quoi réfléchissez-vous ? Quelles sont les nouvelles technologies ? Comment y pensez-vous ? », et puis c’est du droit.

Catherine Morin-Desailly : Nous avons surtout des outils de travail extrêmement importants dans nos assemblées. Nous avons des missions d’information, des commissions d’enquête que nous activons avec des administrateurs de très grande qualité qui nous accompagnent dans des auditions. Nous auditionnons méticuleusement toutes les parties prenantes, tous ceux qui peuvent nous éclairer, parce que nous ne disposons pas d’expertise à priori, donc nous nous enrichissons et nous faisons la synthèse de tout ce que nous entendons. C’est comme cela que nous pouvons produire nos rapports, nos propositions, en savoir toujours un peu plus et tenter d’apporter notre contribution au débat public. C’est très important.

Delphine Sabattier : Ce que vous faites est compliqué. Quand vous menez des commissions d’enquête, je passe aux travaux sur l’IA et le droit d’auteur. On se dit que, finalement, il y a plutôt un accord pour dire que par défaut on pourrait s’entendre, en fait il y a une présomption de contrefaçon, comme cela si j’estime que mon œuvre a été pillée, mes démarches seront plus simples. Sauf qu’on se rend compte que ce n’est pasa applicable. Comment en arrive-t-on, finalement, à sortir des textes, des propositions, qui ne seront pas applicables ?

Philippe Latombe : Pour revenir sur une partie de la question, ça va faire le lien avec ce que vous avez dit, une vraie difficulté c’est qu’il faut aussi qu’on aille sur le terrain. Quand on fait ce genre de chose, on ne peut pas simplement être dans sa circonscription ou dans son département, ça nécessite d’aller voir un peu plus largement l’ensemble du territoire, même à Bruxelles, même dans les pays voisins pour comprendre ce qui se passe et cela nous est un peu reproché en tant que personnage politique. On nous dit « vous n’êtes pas sur le terrain, en Vendée, en train de nous demander ce qui se passe exactement, comment ça doit fonctionner ». Oui, mais on essaie de travailler un peu différemment. C’est justement cela qu’il faut qu’on arrive aussi à insuffler : on travaille peut-être trop en vase clos au sein de nos assemblées, on ne va pas assez voir ce qui se passe vraiment sur le terrain pour voir concrètement comment ça peut se matérialiser. Parfois on a des réponses d’administrations, et je peux les comprendre, qui pensent que ça va s’appliquer parce qu’elles l’ont pensé comme ça. Sauf que quand on pose la question aux organisations patronales, aux gens sur les territoires, on leur demande comment le décliner et on nous répond que ce n’est pas déclinable en l’état. Il va falloir beaucoup d’autres étapes et puis, en pratique, ça ne peut pas fonctionner comme ça parce que de nouveaux outils sont en train d’arriver qui font que nous ne savons pas si, effectivement, il y a une présomption qui doit être prise parce que le petit bout de l’œuvre qui est dedans c’est peut-être un reste des modèles d’entraînement ou c’est peut-être simplement quelqu’un qui avait mis une question avant vous dans le modèle. La vraie question c’est comment on arrive à l’estampiller comme étant de la contrefaçon, pour répondre à votre question.
Aujourd’hui, l’idée de mettre une présomption de contrefaçon, pourquoi pas, mais en déclinaison technique comment fait-on ? Et c’est en allant à Vivatech, en voyant des entreprises.

Delphine Sabattier : Il faut s’y coller !

Catherine Morin-Desailly : C’est pour cela qu’avant l’application de la loi il faut peut-être davantage privilégier l’expérimentation. C’est très important surtout dans le domaine qui nous occupe aujourd’hui, les choses vont tellement vite. Se donner du temps aussi pour l’expérimentation me semble être une impérieuse nécessité aujourd’hui.

Philippe Latombe : Et accepter qu’on ait pu faire des erreurs, et c’est aujourd’hui un mal français. Nous n’acceptons pas que nous ayons pu faillir, nous n’acceptons pas que ce que nous avons voté n’est pas exigible, n’est pas possible, n’est pas effectif sur le terrain et on n’arrive pas à se dire « on arrête parce qu’on a raté ». On se trouve toujours une excuse « ça n’a pas marché parce que, ce n’est pas de notre faute, il va falloir qu’on modifie un peu. » Non ! On arrête. Si c’est une expérimentation c’est assez simple, on n’a qu’à dire qu’on arrête, on peut même anticiper l’arrêt et se dire que la vraie solution est autrement. Mais c’est compliqué dans l’esprit politique !

Delphine Sabattier : Je fais un raccourci, vous êtes tous les deux centristes. Est-ce que ça veut dire quelque chose sur les questions du numérique ? Est-ce que ça vous positionne politiquement différemment des autres groupes ?

Philippe Latombe : Ça me permet de pouvoir discuter avec tout le monde. Ce que je trouve bien, c’est que, là, on commence à avoir un vrai noyau de parlementaires, au Sénat et à l’Assemblée, ce qui n’est pas fréquent sur tous les textes. Sur NIS 2, les deux commissions et les deux présidents sont très en lien ensemble et on est sur quelque chose de transpartisan, parce que ce n’est pas radioactif dans le sens inflammable.
Par contre il y a quelques sujets – la liberté d’expression sur les réseaux sociaux – sur lesquels c’est beaucoup plus compliqué. Mais sur la question technique, technologique, comment on fait de la cyber, comment on met en place de l’interopérabilité dans la loi SREN, il n’y a pas de sujet particulier.

Catherine Morin-Desailly : J’ai envie de dire que le centrisme est un humanisme. Bien entendu nous sommes fascinés, comme tout à chacun, par le progrès, par la science, mais ça doit être au service d’un projet de société, ça doit être pour faire du mieux. Je pense que la particularité de notre sensibilité politique c’est sans doute de se poser ces questions, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait le poète. Quelque part, c’est encourager les technologies, l’innovation, le développement de nos sociétés, et en même temps revenir aux valeurs fondamentales que nous défendons en Europe. L’Europe a une position à part sur ces sujets du devenir du monde. C’est se poser la bonne question : quel est le devenir de notre société ? C’est quoi demain ?

Delphine Sabattier : Est-ce que vous vous sentez héritier quand même de ces dix années de la politique d’Emmanuel Macron sur le numérique ? Vous étiez là !

Philippe Latombe : Oui forcément. Nous étions là. Nous avons participé aux débats et aux sujets. Le numérique a pris une importance particulière. On est là au dixième anniversaire, un moment où jamais le numérique n’aura été aussi présent dans les discussions, pas simplement à cause d’Anthropic et de ce qu’il se passe, mais parce qu’on voit bien que, dans la vie de tous les jours de nos concitoyens, le numérique a pris de la place. Il n’y a pas une journée sans une attaque cyber, il y n’y a pas un moment sans que nos concitoyens ne commencent à nous dire « ça ne va pas, il faut qu’on réfléchisse autrement ». Donc, forcément, nous sommes dedans et nous sommes en partie responsables. Nous aurions aimé être encore plus responsables de ce qui se serait passé si on nous avait un peu plus écoutés sur un certain nombre d’autres sujets.

Catherine Morin-Desailly : Je ne me sens pas du tout redevable ou héritière, je le dis comme je pense. J’ai été élue un petit peu plus tôt que Philippe et j’ai eu à batailler avec Emmanuel Macron qui était, à l’époque, ministre de l’Économie sur ces questions de gouvernance de l’Internet et de politique industrielle, je m’en souviens très précisément. Il avait le numérique en charge, il défendait déjà ses concepts, il s’opposait à des tentatives de régulation et de propositions qui auraient été bienvenues et qu’on a complètement intégrées aujourd’hui, il disait, à l’époque, que c’était anticonstitutionnel. Je trouve donc qu’on a perdu beaucoup de temps. Certes, ça a été rattrapé par la prise de conscience qu’il fallait pousser la régulation, c’est déjà quelque chose, mais ce sont quand même les crises successives de ces trois/quatre dernières années qui ont précipité le changement et maintenant on parle enfin de souveraineté numérique, mais ce n’est pas avec un tweet ou avec un grand discours qu’on va régler le problème de la souveraineté numérique.

Delphine Sabattier : On en parle aujourd’hui à travers les datacenters.

Catherine Morin-Desailly : C’est une stratégie, c’est une doctrine qu’il aurait fallu énoncer et avoir en vision dès le démarrage. Or, ce n’était pas la vision. En 2017, la vision d’Emmanuel Macron c’est la mondialisation heureuse et on ouvre les portes en grand, on fait avec les extra-Européens, on ne pense pas les bouleversements géopolitiques d’aujourd’hui.

Delphine Sabattier : Aujourd’hui, sur les datacenters on dit « maintenant on a compris, on a des infras, on va mettre des datacenters. » N’en fait-on pas un peu trop sur les datacenters ?

Philippe Latombe : Si. Pour moi, on est en train de faire exactement la même bêtise que celle qu’on a faite avant. On va ouvrir des infrastructures en donnant accès à l’énergie décarbonée, pas chère, qu’on arrive à produire et en donnant du foncier à des entreprises qui vont l’utiliser pour faire de la puissance de calcul et on ne sait pas pour qui. En fait, il faut qu’on se pose les bonnes questions : il faut qu’on ait des datacenters, il faut qu’on ait de la puissance de calcul, mais à qui cela va-t-il profiter ? Si c’est pour les ouvrir et permettre ensuite uniquement aux GAFAM de les utiliser pour que ça verdisse leur bilan RSE [Responsabilité Sociétale des Entreprises], je ne suis pas d’accord. C’est à nous qu’il faut que ça profite. On le voit bien avec ce qui s’est passé avec Anthropic, même si c’est un peu plus compliqué que simplement un kill switch, il y a quand même des questions indirectes d’armement de ce qu’est Mythos 5. Il n’empêche qu’il faut qu’on ait cette capacité à produire ces systèmes-là parce que, si d’autres pays l’ont, alors nous sommes en risque cyber parce que c’est fait justement pour découvrir des failles cyber.
Il faut donc qu’on ait la capacité à avoir l’exact opposé, c’est-à-dire un même produit mais qui permette de réparer ces failles et, pour cela, on a besoin des datacenters. Mais on ne peut pas avoir des datacenters uniquement pour des GAFAM ou pour des pays étrangers. On voit le bien, pourquoi les pays du Moyen-Orient aiment-ils investir en France ? Parce que c’est plus loin du théâtre d’opérations, de ce qui se passe avec l’Iran qui a commencé à tirer des missiles sur quoi ? Sur des datacenters. Pour eux, la capacité à produire des datacenters en Europe c’est un peu s’abstraire des difficultés locales. Oui, mais nous ne sommes pas là que pour cela et ce n’est pas que de l’argent. Il faut aussi se dire qu’un datacenter c’est de la brique et du mortier, un peu comme on avait des banques à l’époque, et que, à l’intérieur, les serveurs peuvent être très vite obsolètes, partir et, en matière d’emploi, ce n’est pas ça qui va réindustrialiser notre France rurale, bien au contraire, ce ne sont pas beaucoup d’emplois. Il faut qu’on ait la capacité d’avoir la possibilité de laisser des serveurs à jour dedans qui nous appartiendront.

Catherine Morin-Desailly : Je pense qu’il y a une question corollaire, le défi de qui maîtrisera l’infrastructure de l’IA ? On voit que l’IA, aujourd’hui, est au cœur du moteur, mais c’est aussi réfléchir à notre politique énergie. Politique énergie, politique environnementale, parce que tout cela dépend aussi de notre autonomie stratégique en matière d’énergie. Ça consomme beaucoup d’énergie, beaucoup d’eau. Si on ne se pose pas la question de manière corollaire, on n’est pas vraiment dans la réflexion.

Delphine Sabattier : Concernant l’eau, j’ai reçu monsieur France Datacenter, Michaël Reffay, qui était d’ailleurs un des conseillers.

Philippe Latombe : Ça consomme moins que prévu ! Mais l’énergie est là.

Delphine Sabattier : Voilà. Il explique que le problème de l’eau c’est aux États-Unis. En France on refroidit autrement, OK. Mais on a un problème énergétique et de devenir aussi peut-être après la Start-up Nation la Datacenter Nation !

Philippe Latombe : Si c’est simplement être une coquille vide, c’est-à-dire être un pays où on a des datacenters partout mais qui ne nous appartiennent pas et dont on ne profite pas, ça ne sert à rien.

Catherine Morin-Desailly : Et où la valeur ajoutée part ailleurs.

Philippe Latombe : Nous sommes héritiers, il faut quand même le dire, et c’est aussi notre famille politique, d’une politique industrielle énergétique de la France, nous en sommes responsables et nous devons la transmettre à nos enfants et à nos petits-enfants. On doit donc réfléchir à cette politique. On doit pouvoir se dire que le nucléaire nous a aidés, nous aide aujourd’hui à décarboner et est excédentaire. On ne va pas gâcher cette énergie pas chère et décarbonée en l’offrant à des pays qui n’ont pas fait le même choix et qui veulent simplement en profiter.

Catherine Morin-Desailly : Vous dites la Datacenter Nation, en fait c’est l’« infrastructure Nation » puisque, de toute façon, les datacenters font partie de l’infrastructure, c’est un des maillons de l’infrastructure, mais ce n’est pas le seul.

Delphine Sabattier : Merci beaucoup à tous les deux.

Philippe Latombe : Merci à vous.

Delphine Sabattier : POL/N édition spéciale sur Vivatech pour ses dix années, dix années de politique d’Emmanuel Macron dans la tech et le numérique, ça continue, restez connectés, nous allons rencontrer d’autres personnalités pour tirer le bilan.

Entretien avec Jean-Baptiste Kempf – VideoLAN, VLC, Kyber

Delphine Sabattier : Jean-Baptiste Kempf est avec moi pour ce Vivatech un peu particulier puisque ce sont les di ans de Vivatech, en fait ce sont les dix ans d’une politique d’Emmanuel Macron vis-à-vis de la tech.
Que penses-tu de ces dernières années ? Étais-tu là en 2016 ?

Jean-Baptiste Kempf : J’étais là en 2016.
Surtout plus que juste Vivatech, c’est toute l’idée de la French Tech, qui a quand même maintenant dix ans, qui a été autour de Macron, c’est sûr, mais surtout avant de Fleur Pellerin [13], quand même, de Xavier Niel, avec tout le travail qui a été fait autour de Station F [14]. En fait, ce qui est rigolo c’est de réfléchir à ce qu’il y avait avant. Avant c’était le sentier numérique, le Silicon Sentier [Quartier d’affaires, lieu de concentration d’activités commerciales], le Camping au palais Brongniart [Accélérateur de startups], évidemment un peu ce qui a tourné autour de The Family [Incubateur d’entreprises], finalement pas très bien fini, le café Saint Marc où il y avait des meet-ups à chaque fois. C’est vrai qu’en 2008/2009/2010 il n’y avait vraiment pas beaucoup de startups et on n’en parlait vraiment pas.
Et puis, en 2012/2013, il y a vraiment l’impulsion autour de Fleur Pellerin, je ne sais pas exactement les dates, mais avant la French Tech et puis il y a eu notamment des changements légaux qui ont été assez importants. Avant, jusqu’à il n’y a pas très longtemps, quand tu plantais une boîte, tu faisais faillite, tu étais inscrit à la Banque de France et c’était un vrai problème culturel. C’est vrai qu’autour de Xavier Niel, Station F, et évidemment de Fleur Pellerin arrive pour moi le tremplin et le tremplin est ensuite confirmé par Macron quand il passe à la présidence, qu’il parle de Start-up Nation et que là tout le monde s’engouffre dans ce qu’on a appelé la French Tech.

Delphine Sabattier : La Start-up Nation, te plaît ? T’a plu ?

Jean-Baptiste Kempf : Ce que j’aime beaucoup c’est le changement de culture. Je suis sorti de l’école, Centrale, en 2006 et, en 2006, et c’était vrai dans toutes les écoles d’ingénieurs et pas mal d’écoles de commerce, grosso modo 40 % des gens partaient faire du conseil en stratégie, du conseil en orga et 20 % partaient faire des pricers de subprimes, et, dans la filière entrepreneuriat, il y avait 5 % des gens par an. Aujourd’hui, dans les grandes écoles, commerce, Sciences Po, écoles d’ingé, 70 % des gens disent « je veux créer ma start-up » ou « je veux rejoindre une start-up ». Il y a donc un changement de mentalité et, pour moi, le vrai sujet c’est le changement de culture, c’est surtout ça. Avant on avait peur de l’échec et c’était assez rigolo. J’ai vécu aux États-Unis et, aux États-Unis, les investisseurs disent « on aime bien les startupeurs qui ont raté une fois, parce que, normalement, s’ils ont bien analysé leur erreur, ils ne la referont pas. » Alors qu’en France à l’époque, quand tu plantais une boîte, tu étais blacklisté, tu étais vraiment un nul, etc.
Donc, pour moi, c’est très bien, il y a eu un vrai changement de culture qui n’existe pas en France sans appuis politiques, que ce soit tout ce qui est autour de la French Tech, du SGPI [Secrétariat général pour l’investissement], de Bpifrance [Banque publique d’investissement]. Avant il y avait beaucoup de choses, des trucs d’export, la Coface [Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur], le machin, c’était très compliqué à naviguer. Il y avait beaucoup moins de subventions, il n’y en a toujours pas beaucoup, mais au moins elles sont centralisées, on a toujours les mêmes interlocuteurs.
Il y a donc eu un vrai changement, mentalement on n’est plus là où on était il y a dix ans ou il y a quinze ans et c’est très bien. Ce qui est important c’est que, il y a dix ans, les start-ups en Europe étaient à Berlin et Londres, aujourd’hui les start-ups sont à Paris et à Londres et c’est un vrai changement, il y a eu une vraie envie de faire des start-ups à Paris.

Delphine Sabattier : Mais toi tu n’as pas attendu toutes ces politiques pour faire VLC [15], pour avoir un succès français. Est-ce que ça a changé vraiment concrètement quelque chose parce que je n’ai pas vu non plus émerger des super stories dans le numérique. Aujourd’hui on a l’impression que les politiques se réveillent avec la question de l’autonomie stratégique, la souveraineté, tout ça. C’était quand même portes ouvertes aux techs américaines encore jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs.

Jean-Baptiste Kempf : Tout à l’heure, à Vivatech, grand truc « Jeff Bezos ». Pour moi c’est un anachronisme total, je veux pas dire une faute de goût, mais on est quand même au niveau de la faute de goût et tu as raison. Quand on regarde la plupart des licornes françaises, quand on regarde leur stack technique, il y en a quand même beaucoup qui sont chez AWS [Amazon Web Services], qui sont chez GCP [Google Cloud Platform], mais j’ai envie de dire que ce n’est pas si grave que ça tant qu’on sait où on va. Tu peux commencer en disant « là j’ai besoin de construire quelque chose ». On a créé plein de sociétés autour de la French Tech, des licornes, des trucs très bien, des trucs moins bien. Les gens disent « tu te rends compte, cette start-up est tombée ! » C’est normal ! Le destin de 95 % des start-ups c’est de mourir, ça fait partie du jeu et surtout ça fait partie de l’écosystème parce que c’est en apprenant qu’on fait quelques champions.
Malgré tout, c’est vrai que beaucoup de boîtes n’étaient pas très techs, c’étaient de très belles boîtes mais qui étaient sur un vertical : de l’assurance, de la banque, de la vente de chaussures, etc. Ce sont des gens qui prennent un vertical, qui enlèvent les intermédiaires, qui rendent les trucs vachement plus agréables pour l’utilisateur, qui simplifient la chaîne de valeur, très bien, mais ce n’est quand même pas de la grosse tech, si je peux me permettre, pour ne pas dire le mot deeptech, des trucs qui sont quand même très techniques. Quand tu fais une app d’assurance, c’est une question de produit, mais tu n’as pas de sujet technique.
On voit quand même, post-Covid, qu’il y a une v.2 de la French Tech, ça dépend si on compte v.0 puis v.1. La v.2 ce sont des vraies boîtes tech qui vont avec l’IA que ce soit Mistral, ZEDMAIL, AMI Labs, Huma, en pharmaceutique Biolevate par exemple, pas mal de sociétés qui prennent non pas la relève maisqui sont très françaises, alors que des boîtes de ce style-là, d’avant, j’en connais bien deux, Datadog et Dataiku, ce sont des Français et ils sont partis. D’ailleurs, il n’y a pas très longtemps, un des fondateurs de Datadog a dit « aujourd’hui je referais Datadog et je resterais en France. »
Ce qu’on voit, qu’on l’appelle deeptech ou semi-deeptech en fonction de ce qu’on fait, il y a un vrai nouvel élan qui va aller remplacer les briques fondamentales de la tech, justement aller se dire qu’on n’a pas forcément besoin des Américains pour le faire.
Géopolitiquement c’est le bon moment parce qu’on a un vrai changement et, deuxièmement, il y a un truc qui s’appelle l’IA, qui fait qu’on va pouvoir itérer beaucoup plus vite et notamment faire des produits qui nous coûtaient beaucoup plus cher avant. Donc le logiciel coûte moins cher à faire, on a donc opportunité assez forte.

Delphine Sabattier : Je t’ai entendu dire que l’IA c’était absolument génial, qu’on gagne du temps sur le développement. Est-ce un outil que tu utilises maintenant tout le temps, au quotidien, pour travailler ?

Jean-Baptiste Kempf : Je pense qu’il y a pas un jour où je n’utilise pas de l’IA. Le problème c’est que ce sont des outils et ça doit rester des outils. C’est quelque chose qui doit t’aider à accélérer, ce n’est pas quelque chose qui doit faire ton travail pour toi et la limite est assez difficile pour les gens, « je fais un vibe code, je fais un truc » et c’est gênant parce que, à moyen terme, c’est très difficile à maintenir. Mais si tu es un vieux comme moi, des gens qui font du produit depuis 15/20 ans sur un sujet, des designers qui sont là depuis longtemps, en fait ils savent là où ils vont, ils savent ce qu’est du produit et là ils vont aller plus vite. Ils savent comment faire pour ne pas permettre à l’IA de faire tout et n’importe quoi mais de bien cadrer. Je ne suis pas très gentil avec me assistants de code, mais c’est normal, ils sont là à mon service, je ne suis pas à leur service. Je pense qu’il va y avoir un petit retour de bâton un moment, mais si tu sais faire tu gagnes 10, 20, 30, 40 % de productivité personnelle.

Delphine Sabattier : Et ça ne te pose pas des questions de cybersécurité quand on embauche des jeunes développeurs et que tu ne sais pas trop comment ils vont gérer ça ?

Jean-Baptiste Kempf : Le problème de la cybersécurité est un non-problème pour moi. On peut utiliser les assistants de code pour trouver plein de failles de sécurité. On sait donc que là, pendant deux ans, il va y avoir plein de failles de sécurité trouvées, mais, au bout de deux ans globalement, on aura augmenté le niveau de sécurité de tout le monde. OK, c’est un peu difficile mais ça va bien se passer pour tout le monde.
La question la plus gênante c’est effectivement la question des juniors. Pour devenir senior, il faut avoir été junior, il faut avoir appris. Si, dès que tu commences, on te fait faire tout par IA, comment crées-tu les seniors de demain qui comprennent vraiment ? Comme écrire du code va être de plus en plus simple, maintenant il va falloir comprendre ce qui se passe. Il va falloir être architecte, comprendre ce qui se passe dans les couches basses. C’est un métier beaucoup plus technique qui demande beaucoup de temps pour se former.

Delphine Sabattier : En termes de cybersécurité, je pensais aux juniors qui arrivent dans les boîtes, qui vont utiliser les IA, qui vont envoyer les données de l’entreprise ou des bouts de code. Tu ne peux plus avoir la main là-dessus, tu ne peux pas contrôler.

Jean-Baptiste Kempf : Un, ce ne sont pas forcément les juniors qui me font peur pour envoyer des données, c’est le problème de tout le monde.
Il y a une grosse différence avec l’IA. Quand tu faisais un SaaS [Software as a Service], c’était, si je peux me permettre, à la périphérie ton SI d’information, désolé pour le gros mot, mais c’était un petit peu ça. Le département marketing avait besoin de trucs, le département financier avait besoin de trucs, il fallait trouver un SaaS qui aide et c’était en bordure du SI.
L’IA, normalement, est au cœur des process. Pour changer, pour faire ta transformation, c’est dans ton CRM [Customer Relationship Management], dans ta gestion clients, dans tes process de création et cela veut dire que le plus cœur de ta boîte va passer par tes modèles. C’est donc un vrai problème qui n’est pas vraiment un problème de sécurité mais un problème de confidentialité, sécurité au sens de confidentialité des données, et là, effectivement, il y a un vrai sujet surtout si tu n’utilises que des plateformes américaines ou chinoises pour faire ça.

Delphine Sabattier : C’est ça. Donc on en revient au sujet de la souveraineté, l’autonomie stratégique et tout cela.
Qu’est-ce que tu attends des politiques, demain, pour que, justement, on puisse évoluer dans un numérique à la fois profitable pour les techs françaises mais aussi de confiance, qu’on ne perde pas la confiance, l’espoir aussi dans le numérique ?

Jean-Baptiste Kempf : Ce qui serait bien c’est que les hommes politiques et femmes politiques se renseignent sur le sujet, c’est la première chose que j’attends. Arthur Mensch [Cofondateur et directeur général de l’entreprise Mistral AI] est passé en commission [Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France], il n’y avait personne, c’est absolument !

Delphine Sabattier : On a dit que les députés télétravaillaient beaucoup ce jour-là !

Jean-Baptiste Kempf : Whatever !. Sur Vivatech, je fais justement des tours à des politiques cette semaine, je ne dirai pas qui, mais je vais faire plusieurs tours à des hommes et des femmes politiques. Je ne dis pas les noms, des députés, des sénateurs, des députés européens à peu près, pour leur dire qu’il est important de comprendre parce que c’est un changement fondamental et, surtout, ce changement est rapide. L’informatisation des entreprises s’est faite entre les années 80 et 2010, à peu près, sur 25 ans, ça a bougé, c’est une génération et c’est une demi-génération de carrière, sur 40 ans de carrière c’est la moitié du temps. Là, le changement arrive en trois ans ou en cinq ans, le donc changement est important.
Une fois qu’ils auront à peu près compris, je ne leur demande pas d’aller comprendre ce qu’est le routage IPv6, mais, au moins, juste d’avoir des petites idées et d’aider à avoir une consommation de technologies européennes. En fait, il y a 280 milliards ou 300 milliards de dollars de dépenses européennes sur les clouds américains par an. Prenez déjà 10 % de ça et envoyez-les chez Mistral, chez un concurrent de Mistral, chez Scaleway, sur Kyber, pour aller remettre de l’argent dans l’écosystème, parce que c’est cet argent qui va faire créer des sociétés parce qu’on a besoin de scaling. On a plein de cloud providers mais ils ne sont pas assez gros. Donc on a besoin de plus d’argent qui soit redirigé pour faire un vrai écosystème.

Delphine Sabattier : Juste là-dessus, officiellement ils sont tous d’accord, pas un politique ne va dire « on ne devrait pas acheter nos techs en France », tout le monde est OK là-dessus, pourtant c’est très lent et ça bloque parce que les administrations ont peur d’avoir un outil qui soit moins performant, parce que, déjà, faire sa transformation numérique c’est compliqué mais changer, transformer son outil, c’est un challenge, ce n’est pas simple non plus. Ne sommes-nous pas finalement facilement dans l’incantation, mais après, à titre perso ou à titre d’entreprise, c’est quand même compliqué à faire ?

Jean-Baptiste Kempf : Non, ce n’est pas compliqué.
Déjà, la dépense de l’État est vraiment catastrophique, il y a plein de raisons, l’État sait faire du CAPEX [Dépenses en capital], ne sait pas faire de l’OPEX [Dépenses opérationnelles]. En fait, l’État achète assez peu de cloud, achète peu de solutions tierces, on a donc un petit souci là-dessus.
L’État français, au sens large, ce sont 1700 milliards d’euros, la dépense sur le cloud ce sont 70 millions, ce n’est même pas une sous-partie d’une sous-partie. Je pense qu’il y a une responsabilité sociale aussi bien des gouvernements et de toutes les boîtes du CAC 40 de dire « OK, j’ai une partie critique, c’est sûr, je ne veux pas la bouger, c’est trop dangereux », comme dans toutes les sociétés. J’ai été dans pas mal de sociétés, j’ai été chez Ventes Privées, j’ai été chez Scaleway, j’ai été chez Shadow, il y a toujours plein d’outils en interne qui ne sont pas les outils critiques, un outil de gestion de factures, etc. En fait, dans un SI la plupart des trucs c’est pour l’interne, tu n’as pas besoin d’avoir 99,9 de réponse partout dans le monde comme pour ton front-end de e-commerce. Donc, à un moment, commence, vas-y. C’est la première remarque.
La deuxième remarque c’est qu’il faut utiliser l’argent public pour développer, pour aider à des développements open source parce qu’il y a un vrai sujet qui n’est pas vraiment de la souveraineté mais qui est de l’autonomie numérique et on n’aura de l’autonomie numérique qu’avec des bases open source qui vont donner de l’open data, pour ne pas se retrouver enfermé à nouveau chez un autre éditeur, certes européen, mais ce n’est pas le but, il ne faut pas retomber sur le même travers.

Delphine Sabattier : Où est-ce que tu te situes dans la bagarre entre open source et commun numérique ? Je ne sais pas si, aujourd’hui, le politique fait tellement la différence, mais c’est quand même un gros sujet, à moins que tu leur poses la question.
Quand j’entends l’écosystème open source, ils sont vent debout face aux communs numériques parce que, pour eux, c’est l’idée que cette open source serait faite uniquement par des bénévoles, qu’il n’y aurait pas d’entreprises derrière. Alors que dans l’open source, dans le logiciel libre et le matériel libre aussi, il y a des PME, il y a des vraies entreprises qui sont des éditeurs de logiciels open source. Les communs ne sont pas des éditeurs, en tout cas dans la vision qui est promue aujourd’hui, que ce soit en France ou même au niveau européen, les communs numériques c’est quelque chose de partagé, qu’on va manager à plusieurs. C’est une communauté, ce ne sont pas des entreprises. D’ailleurs il y a cette volonté, quand même, au niveau de l’État, par exemple de la DINUM [Direction interministérielle du Numérique], de dire « nous voulons être indépendants des entreprises privées, y compris de l’open source en France ».

Jean-Baptiste Kempf : En fait c’est un long débat. C’est vraiment de la guéguerre de chapelles qui n’a aucun sens. Tu prends VLC, c’était le truc le plus communautaire qui soit dans le spectre et pourtant j’ai réussi à faire des business autour de ça, c’est VidéoLAN qui édite le logiciel, je fais du service autour de ça, ça s’appelle VideoLabs, ça marche très bien. J’ai participé à plein de projets open source qui sont un peu plus business, je vais de lever des fonds pour une boîte, Kyber [16], qui fait principalement de l’open source. Tu peux tout faire, c’est un continuum.
Le fond de l’affaire c’est que tu peux faire un logiciel, à un moment il faut bien que quelqu’un le maintienne et, ce qui coûte cher dans le coût du logiciel, aujourd’hui c’est le support, c’est l’intégration, c’est le hosting, etc., d’autant plus qu’arrive l’IA qui rend la fabrication des logiciels encore plus facile.
C’est très bien d’avoir des communs numériques, mais, après, il faut quand même les faire vivre. En fait, ce sont des modèles de fondations, de groupements d’intérêt, mais malgré tout, à un moment, il faut quand même avoir des sociétés qui le font.
C’est un non-débat, un micro-débat entre trois personnes et le débat sur LaSuite [17] c’était un peu « l’État nous fait concurrence », mais, en vrai, de quoi parle-t-on ? LaSuite numérique, aujourd’hui, c’est très bien, mais on parle de quelques dizaines de millions d’euros par an face à des éditeurs dont je fais partie, et je viens de dire que l’État ce sont 1700 milliards. Les bisbilles n’ont pas de sens ! Il faut aller beaucoup plus loin. En fait, des milliards, voire des dizaines de milliards devraient aller là-dessus.
Je fais souvent une conférence sur tout ce qui est vraiment la souveraineté numérique et la souveraineté de l’IA et quelles sont toutes les briques. Au niveau hardware, qui fait le datacenter, qui fait le cooling du datacenter, qui fabrique les puces, etc. ? On se rend compte qu’avant d’arriver à Mistral, il y a quand même beaucoup de couches d’infrastructure, de fabrication de puces, de fabrication de design de puces, de fabrication d’ordinateurs, et, après, on arrive sur les couches logicielles et, sur le logiciel, il y a quelques grandes briques, par exemple un mail, un chat, une suite numérique, une brique de paiement, une brique d’authentification. Quand on regarde un petit peu tout ça, on a à peu près une dizaine de briques logicielles et une dizaine de briques non logicielles, ça donne un peu l’ordre de grandeur, et sur les briques logicielles l’ordre de grandeur si on compte vraiment large sur cinq ans, c’est un milliard pour chacune des briques. Si on regarde pour dix briques, sur cinq ans on parle de dix milliards, deux milliards par an. Au niveau de l’Europe c’est une blague !
Il faut mettre les ordres de grandeur, mais il faut parler au niveau de l’Europe. L’investissement dans le numérique, notamment dans le numérique open source qui va permettre d’avoir des vraies sociétés qui font du service, qui vendent le hosting et qui opèrent l’open source pour toi, devrait être de l’ordre de milliards, on n’y est pas !

Delphine Sabattier : Quand tu regardes les annonces gouvernementales, ça te fait sourire ?

Jean-Baptiste Kempf : C’est hyper cool ! Au moins l’État se dit « il y a un truc qui s’appelle l’open source, je vais racheter du Microsoft ! ». Je rappelle quand même que, il y a quelques années, nous nous étions battus contre le contrat Open Bar Microsoft avec les Armées [18], le truc complètement hallucinant ! Ou l’Éducation nationale avec ses licences Microsoft illimitées, en fait, grosso modo, on formait les étudiants à acheter du Microsoft, ça allait quand même dans le n’importe quoi ! Là il y a un changement, je suis ravi. Tout ça va dans la bonne direction. La DINUM fait des trucs et ils sont dans le droit. Je trouve que la DINUM a tout à fait raison. Toute société va faire ce qu’on appelle du make or buy, est-ce que tu achètes sur étagère ou est-ce que tu fabriques ? Soit c’est stratégique, soit ce qui est sur étagère est trop cher ou ne te convient pas, tu le fabriques. On ne va jamais reprocher à une entreprise de le faire, pourquoi le reprocherait-on à l’État !
Ce qui m’embête plus…

Delphine Sabattier : La commande publique !

Jean-Baptiste Kempf : Ce n’est pas ça ! Je rappelle qu’il y a quand même eu l’histoire de Louvois [Logiciel unique à vocation interarmées de la solde], le fameux Louvois qui a coûté 200 millions/300 millions qui a été arrêté. Il y a pas longtemps on a parlé de SIRHEN [Système d’information de gestion des ressources humaines et des moyens à l’Éducation nationale], la même erreur dix ans plus tard, exactement la même à l’Éducation nationale, 300 millions d’euros minimum ont été dépensés pour rien ; avec 300 millions je l’aurais faite ta suite numérique ! On a le problème CASSIOPEE [Chaîne Applicative Supportant le Système d’Information Orienté Procédure pénale Et Enfants] avec le ministère de la Justice, de l’argent dépensé sur des progiciels pendant 10 ans, 15 ans qui ne sortent pas et là, en fait, les ordres de grandeur des chiffres sont un ordre de grandeur ou deux ordres de grandeur de plus que la dépense de la DINUM pour faire une suite numérique.
À un moment, je préfère que l’argent de l’État serve à faire des trucs open source genre Visio de LaSuite, que ça fasse réagir l’écosystème et que ça fasse avancer l’écosystème, qu’on continue à dépenser des fortunes dans des logiciels mal gérés qui coûtent des centaines de millions.

Delphine Sabattier : Es-tu pour quelque chose dans la récupération par Scaleway de ce qu’on n’appelle plus le Health Data Hub, la Plateforme des données de santé ?

Jean-Baptiste Kempf : Tout à fait. C’est, en fait, un des premiers. Quand je suis arrivé chez Scaleway, quand j’ai commencé il y a trois ans maintenant, il manquait énormément de briques, Scaleway n’était vraiment pas au niveau parce qu’il manquait beaucoup de choses. On a très vite rencontré le Health Data Hub, j’étais au premier rendez-vous pour le Health Data Hub dans le 15e, ils nous ont montré tout ce qu’il fallait et effectivement il manquait plein de briques. Je suis donc allé voir Adrienne [Jan], la CTO [Chief Technical Officer] de Scaleway, qui est hyper forte. Nous avons regardé toutes les briques et nous avons dit « ça, ça arrive à ce moment-là » et, pendant un an, un travail consistait à vérifier qu’on avançait bien par rapport à la roadmap de Scaleway.

Delphine Sabattier : Avec l’objectif de répondre à un appel d’offres pour Health Data hub.

Jean-Baptiste Kempf : Exactement. On avait pris quelques grosses sociétés ou quelques gros sujets parce que ça donne un cap : sommes-nous capables de répondre ? Que faut-il faire pour être capables de répondre ? Il y a pas mal d’autres gros capitaines d’industrie, il y aura des annonces dans les prochains jours à Vivatech pour Scaleway. On nous a dit « Scaleway on vous connaît, on vous a vus il y a quatre ans, vous n’étiez pas au niveau et maintenant vous arrivez, vous avez une offre. Certes ce n’est pas le niveau de qualité d’AWS qui fait ça depuis 15 ans à des échelles incroyables », mais ça veut dire que là OK, on peut répondre, on est à un niveau.
L’histoire de la Plateforme des données de santé me touche encore plus pour plein de raisons. Pas mal de gens, dans ma famille, sont dans la santé et dans la recherche en santé. Pour répondre correctement à la demande du Health Data Hub qui, maintenant, s’appelle la Plate-forme des données de santé, ils ont besoin de streaming, de bureaux virtualisés, donc en plus pour moi c’est Kyber. J’ai envie de répondre chez Scaleway en offrant, en plus, du Kyber au-dessus. C’est important parce que ce sont les données de santé des gens qui sont peut-être les choses les plus personnelles que l’on ait. Pour moi, c’est un problème principal : avoir les Américains qui connaissent ce qui se passe dans ta vie de santé, ce qui nous arrive quasiment tous les jours aujourd’hui, c’est un vrai problème.

Delphine Sabattier : On parlait de trésor français au sujet de ce que détient aujourd’hui Microsoft. Comment va se passer la migration ? Peux-tu donner des informations là-dessus ?

Jean-Baptiste Kempf : Non, je ne peux pas donner trop d’informations parce que je ne sais pas trop, c’est en train d’être discuté. C’est compliqué parce que ce sont quand même des plateformes pas simples, il y a des intégrateurs chez Scaleway, il y a des intégrateurs à côté, des gens qui font de l’accompagnement. L’important c’est d’arriver et d’être sûrs d’avoir le même niveau fonctionnel pour les chercheurs et j’ai l’impression que c’est même assez bien. Je connais quelques personnes dans le monde de la recherche autour de la santé qui ont dit « on va y aller parce que, maintenant, on sait que c’est Scaleway, on le sent mieux » donc en plus, si ça se trouve, ça va même faire augmenter tout ça, c’est donc plutôt bien. Ce sont des projets compliqués.

Delphine Sabattier : Allez, on termine avec la question 2027. Fais un pari sur ce dont on parlera en 2027 ici à Vivatech ?

Jean-Baptiste Kempf : La même chose. En octobre, à peu près, on va avoir marre de la souveraineté parce qu’on ne va parler que de ça. On sait qu’il y aura d’autres événements géopolitiques d’ici 2027 et, à mon avis, des plus gros. On va avoir un vrai sujet qui va être un peu plus concret que « la souveraineté, la souveraineté ». On va rentrer dans un peu plus de définitions de qui travaille avec qui, quelles sont les alliances en Europe, qu’est-ce qu’on développe en France, qu’est-ce qu’on développe avec les Allemands, avec les Italiens, etc. Je pense que ce sont pas mal ces sujets qu’on va voir.
Et, le deuxième truc qu’on va beaucoup avoir, à mon avis c’est toute la partie robotique, j’y crois beaucoup, là on a quelques petits robots ici. Ça va être un sujet important parce que c’est vraiment la suite de l’IA, c’est physical AI, c’est l’IA qui rentre dans le quotidien. Je pense qu’on va beaucoup en entendre parler.

Delphine Sabattier : Merci beaucoup Jean-Baptiste.
On continue avec les interviews sur ce Vivatech, dix années, c’est un peu la rétro des années Emmanuel Macron ici la Vivatech, de toutes ces politiques publiques françaises et européennes qui ont été menées avec plus ou moins de bonheur. On continue.

Entretien avec Monsieur Éric Bothorel, député

Delphine Sabattier : Monsieur le député est avec nous, Éric Bothorel de passage sur Vivatech, bien sûr. Étiez-vous déjà là en 2016 ?

Éric Bothorel : Presque. Je n’étais pas véritablement là en 2016, j’ai pratiqué d’autres salons avant celui-ci. Je n’étais pas là en 2016, mais j’ai fait toutes les éditions depuis.

Delphine Sabattier : OK. L’idée c’est quand même de revenir sur ces dix années. Ça va être le dernier Vivatech d’Emmanuel Macron, il était là, pour le coup, en tant que ministre de l’Économie sur la première édition. L’écosystème tech applaudit à chaque fois ses passages. Pour autant, est-ce que c’est vraiment une histoire d’amour entre la tech française et Emmanuel Macron, on se posait la question tout à l’heure ? Il y a quand même quelques réserves, tout n’est pas parfait. Comment voyez-vous vous le bilan de ces dix années de politiques numériques françaises sous la présidence d’Emmanuel Macron ?

Éric Bothorel : Je pense qu’il y a une vraie proximité entre la tech et le président de la République. Il a toujours eu à cœur de porter un projet, pour notre pays, qui tenait compte de cette mutation. Aujourd’hui c’est quasiment l’heure du bilan, souvent, à l’heure du bilan, on retient les choses les plus malheureuses. Il faudra rappeler les choses formidables qui ont été engagées, qu’il a toujours porté ce souffle ici et que, parfois, des choses sont nées ici et ont été amplifiées en Europe.
Il existe une intimité entre le président de la République et des acteurs qui, d’année en année, reconduisent leur présence ici et pas uniquement parce qu’ils sont issus du monde de la tech, je pense à l’Oréal, à LVMH et à d’autres, tous ces gens-là ont compris qu’il y avait des enjeux particuliers qui pouvaient naître de la technologie et être des bienfaits à la fois pour leur entreprise et la société.

Delphine Sabattier : Par exemple, qu’est-ce que vous retenez ? Qu’est-ce que vous mettez au crédit de cette présidence en matière de tech, de politiques publiques vis-à-vis du numérique ?

Éric Bothorel : On peut dire qu’il y a eu un certain nombre de choses sur la partie formation. Je pense qu’aujourd’hui on appréhende mieux ces sujets parce qu’on a fait des modifications, au lycée on apprend des choses qu’on n’apprenait pas il y a dix ans. Je pense qu’on a mis dans le débat public un certain nombre de ces enjeux. Bien évidemment, il y a des choses qui, aujourd’hui, poussent ici qui n’auraient pas pu pousser.
On a fait des choses sur les chercheurs, les enseignants-chercheurs, je me souviens des débats qu’on a eus. À une époque il était impossible, pour certains, de mener de front leur métier et, en même temps d’être, des chercheurs, nous avons fait les modifications législatives qui vont bien.
Souvenez-vous de la loi PACTE [Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises], sur la blockchain et sur un certain nombre de choses, les IPO [Initial Public Offering, processus par lequel une entreprise met pour la première fois ses actions à disposition du public sur un marché financier], ce n’est pas super grand public, mais ce sont des choses qui ont permis à la Fintech, par exemple, de pousser, d’émerger ici plutôt que dans le canton de Zouk ou en Arabie saoudite.
Si on fait l’inventaire d’un certain nombre de success stories à la française, Mistral n’est pas un greffon, ce n’est pas quelque chose qui vient de nulle part, ce sont aussi des gens qui ont bénéficié d’un écosystème qui était très favorable à la recherche, à l’épanouissement de la recherche.
Le bilan est plutôt très positif là-dessus, bien sûr.

Delphine Sabattier : Et pourtant, quand je vous suis à l’Assemblée nationale, les prises de position que vous prenez, à chaque fois vous êtes quand même en train d’expliquer qu’il y a des points techniques qui n’ont pas été pris en compte, qu’aujourd’hui le politique s’emballe avec des grands discours mais que, si on revient à la réalité finalement telle et telle décision ne sont pas appliquées. Je vous vois beaucoup mécontent, finalement, sur les textes qu’on vous propose.

Éric Bothorel : Parce qu’il est extrêmement difficile de légiférer sur la tech. D’abord la tech va plus vite que l’écriture du droit. Parfois, quand on se saisit d’un sujet pour tenter de le régler, le temps de la réflexion, de l’écriture finit par passer et les choses ont évolué.
Je râle aussi parce que cette maison est devenue une caisse de résonance de beaucoup de choses qui n’ont pas grand-chose à voir avec la rationalité, qui sont parfois les émotions. Elles nous touchent tous, nous sommes des êtres humains, ce n’est donc pas illogique que l’on soit parfois emporté.
Le sujet de la tech ce ne sont pas simplement les cas d’usage qui, parfois sont des cas d’usage malheureux, des cas d’usages détournés, des cas d’usage comme on en connaît dans la vraie vie. J’essaye de retenir les côtés positifs.
Par exemple, le débat qu’on a sur l’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs, il y a des mineurs qui vont s’informer, qui vont se former sur des plateformes. J’entends qu’il y a un mouvement auquel on ne peut pas résister parce que, aujourd’hui, beaucoup de pays poussent. Le président de la République pousse ce sujet-là et, probablement, il sera entériné, mais je ne suis pas sûr qu’on règle tous les sujets.

Delphine Sabattier : Entériné sur la vérification de l’âge, l’interdiction aux mineurs de moins de 15 ans ?

Éric Bothorel : Ce sujet a été éclairé par les travaux d’un certain nombre de scientifiques qui mettent en évidence d’abord qu’on a une recrudescence de la myopie chez les jeunes, c’est lié à une forme de sédentarisation de leur vie, d’une exposition aux écrans et pas uniquement aux réseaux sociaux. Il y a un sujet autour des réseaux sociaux parce qu’on voit bien qu’à certains endroits certains faits dramatiques se sont noués autour de ces communautés-là, mais les réseaux sociaux ce n’est pas uniquement ça. Je suis totalement inaudible quand je dis ça. Quand vous dites ça au moment où un gamin s’est suicidé parce que c’est le challenge sur TikTok, je vous assure que vous pouvez avancer tous les arguments du monde, vous ne pouvez pas avoir un argument qui porte face à des drames qui se jouent de cette façon et c’est ce qui finit par l’emporter sur la nécessité de réguler. C’est vrai du numérique comme du reste.
Un jour, il faudra peut-être qu’on fasse l’inventaire, j’allais dire le Nutri-score des textes qu’on aura votés sur le numérique et on sera peut-être surpris de voir qu’un certain nombre d’entre eux ont eu des effets positifs peut-être parce que, intentionnellement parlant, les acteurs se sont mobilisés et voulaient porter leur empreinte sur ces sujets. Et c’est moins l’application du droit que la création du droit qui, finalement, a modifié un certain nombre de comportements.

Delphine Sabattier : Quand vous dites « je ne suis pas audible », au niveau européen, il y a quand même une prise de conscience qu’il y a une responsabilité qui doit peser sur les plateformes avant de la faire peser sur les citoyens, avant de passer au mode interdiction, vérification générale de l’âge pour tout le monde, avec des problèmes d’application, de sécurité aussi de ces dispositifs. On sait, avec le DSA [Digital Servicse Act], qu’on doit faire porter davantage la responsabilité aux plateformes sur leur impact systémique, comme on l’appelle, pour autant on ne voit pas la mise en œuvre. Est-ce que ce sont des sujets qui peuvent être dans une feuille de route présidentielle 2027 ?

Éric Bothorel : En tout cas dans la feuille de route de celui qui doit peser sur la Commission européenne pour lui expliquer qu’elle a des pouvoirs qu’on lui a donnés, parce que les droits nationaux, quand il s’agit de directives, ont pris leurs responsabilités en faisant la transposition de textes d’initiative européenne. Je suis le premier à avoir râlé après la Commission européenne pour dire « qu’est-ce que vous foutez » quand on a un certain nombre d’articles et un arsenal qui permet de lutter contre la prolifération de contenus qui sont des contenus manifestement illicites que ce soit sur le champ de la violence, de la criminalité, de la pédo, etc. Ce n’est pas l’échec des parlements nationaux, ce n’est pas l’échec de l’exécutif national, c’est l’échec de l’Europe qui, face à une administration américaine qui a désormais choisi que tout se réglait sous forme de rapports de force, considère qu’il vaut mieux ne pas sur-amplifier ce qu’est aujourd’hui la doctrine américaine, sauf qu’ils n’ont pas compris que les Américains, notamment Donald Trump, s’essuient les pieds sur les plus faibles. Ce que vous dites est un vrai sujet. Et, demain, il faudra de nouveau légiférer au rang européen parce que c’est la bonne échelle, pertinente pour régler ces choses-là, mais aussi s’assurer qu’une fois qu’on a légiféré on se donne les moyens de faire appliquer ce droit-là. C’est essentiel.

Delphine Sabattier : Que pensez-vous des annonces de Sébastien Lecornu sur l’investissement dans l’intelligence artificielle, sur le développement de chatbots d’IA pour les administrations. Vous dites « super, excellente prise de conscience » ?

Éric Bothorel : Prise de conscience, non. Je pense d’abord que ce sont des choses qui étaient déjà dans la feuille de route d’un certain nombre de gouvernements qui se sont succédé. Il y a très longtemps j’ai remis un rapport sur l’open data à Jean Castex [19] et la plupart des réunions interministérielles ont commencé par ce sujet, la façon dont on libère de la donnée. D’ailleurs cette libération de la donnée participe, par des externalités positives, au soutien d’un certain nombre d’infrastructures qui se développent et de cas d’usage qui se développent. Je ne crois pas que ce soit un fait totalement nouveau. Il est d’autant plus essentiel dans le moment qu’on vient de rappeler, un moment de tension avec deux grands acteurs, un acteur américain et une administration qui, finalement encore une fois, choisit le rapport de force, et puis, plus discrètement mais avec une relative efficacité, les Chinois qui cherchent aussi à conquérir le marché avec d’autres règles.
La troisième voie du numérique, qui ne va pas être le Big Brother chinois ni le Far West américain, n’existe que si, en Européens, nous sommes capables de porter des choses.
Les annonces de Sébastien Lecornu viennent remettre un peu de clarté sur des choses. Je pense notamment à ChapsVision [20] et Palantir. C’est quand même pas mal que des services régaliens, et pas les moins sensibles, bénéficient finalement d’infrastructures et de technologies qui ont des qualités pas uniquement parce qu’elles sont françaises, mais parce qu’elles sont aussi opérationnelles et avec certainement des caractéristiques, sans que je puisse aller dans les détails, qui leur permettent de rivaliser avec ce que font les Américains en la matière.

Delphine Sabattier : Et là, la réaction généralisée de tous les politiques français, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, sur la coupure de l’accès au modèle Fable 5 d’Anthropic, son modèle d’IA le plus avancé, parce que l’administration de Donald Trump lui a demandé de ne pas donner accès à ce modèle aux étrangers, y compris d’ailleurs aux étrangers aux États-Unis, c’est un truc improbable, mais bref, vous a-t-elle surpris ?

Éric Bothorel : Non, parce que certains avaient déjà brandi le risque d’un kill switch, pour reprendre la terminologie de cette action qui n’est pas tout à fait surprenante. Les gens brandissent des menaces et, à un moment donné, les mettent à exécution. Souvenez-vous, Elon Musk l’a déjà pratiqué en disant « je coupe Starlink parce que votre tête ne me revient pas. » On est donc face à des gens qui sont des fous furieux, qui ont la capacité d’avoir une empreinte très forte sur vos besoins et qui sont capables, du jour au lendemain, parce que vous n’allez pas dans leur sens, de couper le service. Encore une fois, j’allais dire À l’ouest rien de nouveau parce que Trump, finalement, met en application ce qu’il avait décidé lui-même.

Delphine Sabattier : Ici, chez nous, vous êtes quand même un peu seul à l’Assemblée nationale à défendre ces sujets du numérique, à parler de l’importance de développer cette filière française et tout ça. Là, d’un seul coup, tout le monde, tous les politiques en France s’intéressent à ce sujet, disent « c’est important, il faut investir, on a besoin d’intelligence artificielle. » C’est quand même une surprise ! Vous étiez seul jusqu’ici.

Éric Bothorel : Non, je n’étais pas tout seul. Souvenez-vous, le président la République a lancé France 2030 [21] qu’on célèbre aussi de nouveau ici dans cette enceinte. C’était cette nécessité d’aller investir sur des sujets d’innovation de rupture : les deeptech, le quantique, etc. Parcourez le salon, et vous l’avez fait, le salon, aujourd’hui, parle beaucoup d’intelligence artificielle, parle aussi beaucoup de quantique. Sur le stand, sur l’espace de l’administration française, il y a quelques grands acteurs du quantique et ce n’est pas juste une vue de l’esprit, c’est aussi de l’argent concret qui a été mis à disposition avec des investisseurs privés qui ont porté ces idées.
Je ne crois pas que j’étais le seul à porter ce sujet de la souveraineté, peut-être que je le porte manière un peu différente de ceux qui, par radicalité, iraient jusqu’à dire qu’on serait mieux si on ne discutait plus ni avec les Chinois ni avec les Américains. Je suis un peu plus réservé d’abord parce que l’histoire, y compris contemporaine, nous enseigne que les vraies guerres, celles où on ne balance pas des 0 et des 1 mais des vrais missiles, commencent toujours par des bombardements sur les datacenters, c’est vrai en Ukraine, c’est vrai au Bahreïn, c’est vrai aux Émirats arabes unis. Je mets au défi quiconque de penser que nous serons plus résilients demain si nos datacenters sont totalement étanches du reste du monde, parce que, demain, il y aura bien un fou furieux qui cherchera à nous nuire et pas uniquement, encore une fois, avec des octets et probablement que là on aura intérêt à avoir un peu de backup à certains endroits du monde, bien évidemment en Europe mais aussi ailleurs.
Je n’ai pas une vision de la souveraineté qui confine à une forme de souverainisme et j’apprécie que le président de République reprenne souvent le terme « autonomie stratégique » plutôt que « souveraineté. Je pense que ça dit plus de choses que la souveraineté qui, quelquefois, confine au souverainisme où on imagine qu’une ligne Maginot réglerait le problème. Elle n’a pas réglé problème au début du siècle dernier sur des sujets particuliers, je ne vois pas comment elle pourrait le régler aujourd’hui.
Ensuite, il y a des sujets d’échelle de valeur. Quand des entreprises américaines qui, en capitalisation, dépassent le CAC 40, je pense par exemple à Apple, que ces capitalisations investissent sur des sujets comme le cloud ou d’autres choses encore, avec des milliards. Peut-on raisonnablement penser qu’en dépensant quelques millions d’un pays qui a 3500 milliards de dettes on va rattraper le retard ? Je pense qu’on a justement fait le pari, avec les gouvernements successifs, y compris celui de Sébastien Lecornu, de considérer qu’il valait mieux concentrer nos moyens sur les batailles de demain, celles qui ne sont pas encore perdues, que d’essayer de rattraper du retard à des endroits où, par ailleurs, on a des choses qui se chiffrent en dizaines pour ne pas dire centaines de milliards de retard.

Delphine Sabattier : Ça promet encore de beaux débats y compris, on l’espère, sur les campagnes de 2027, de la part des candidats sur ces sujets.
Merci beaucoup Éric Bothorel.
Nous contenons notre tour de Vivatech, spécial dix ans de politique d’Emmanuel Macron, ici à Paris.

Entretien avec Monsieur Philippe Notton, CEO et fondateur de SiPearl

Delphine Sabattier : Nous sommes dans les allées. Il y a évidemment des pépites françaises ici à Vivatech. Philippe Notton fait partie des cofondateurs de ces pépites.
Dans le programme, j’ai vu qu’il y avait énormément de ministres, ambassadrices qui passent ici. J’imagine que c’est une grande satisfaction.

Philippe Notton : Surtout que c’est le très bon timing pour nous avec le produit qui a commencé à marcher, donc oui, il y a un très beau défilé.

Delphine Sabattier : Est-ce que ça sert à quelque chose d’avoir des politiques qui viennent sur le stand ?

Philippe Notton : Les marchés publics sont importants. Que ce type de techno soit utilisé en France surtout sur les marchés publics dans les ministères, etc., c’est très important, la souveraineté va démarrer par là.

Delphine Sabattier : Donc faire connaître sa solution c’est une manière de rentrer dans la commande publique, c’est ça ?

Philippe Notton : Tout à fait. C’est de l’influence. Qu’ils nous connaissent, qu’ils comprennent qu’il n’y a pas que des solutions américaines, qu’il y a a énormément de boîtes en Europe qui se déploient pour tous les éléments de la stack, c’est-à-dire du très haut, type Mistral, d’autres pour fabriquer les serveurs, les super calculateurs type Bull, et d’autres solutions, comme nous, pour faire du semi-conducteur sur la base de ces puces.

Delphine Sabattier : Ce qu’on voit derrière c’est Rhea 1 [22] ?

Philippe Notton : J’en ai un.

Delphine Sabattier : OK. Vous êtes fabless, vous ne fabriquez pas, mais vous êtes dans la technologie des microprocesseurs pour le super calcul à basse consommation, pour les datacenters, pour pour l’intelligence artificielle, c’est donc hyper stratégique. Quand les politiques viennent ici, ont-ils conscience qu’on a une pièce stratégique aujourd’hui dans ce domaine ?

Philippe Notton : Ça commence à prendre. On se rend compte que nous cochons la case CPU/microprocesseur. En plus, avec ce qui s’est passé samedi avec Anthropic, c’est très bon, je dirais qu’il faut qu’on limite les dépendances et mettre en valeur ce type de composant.

Delphine Sabattier : Je suis un peu une récap des dix–années de Vivatech, des dix–années de politiques pour la tech sous la présidence d’Emmanuel Macron, est-ce que vous avez le sentiment que ça a progressé, qu’il s’est passé des choses ? Qu’est-ce que vous retenez de ces dix–années ?

Philippe Notton : Il y a un côté entrepreneurs et start-ups, en France, qu’il n’y avait pas avant, je pense que c’est un des grands bénéfices du mandat du président, même quand il a démarré ministre des Finances, ça fait des envieux. J’étais encore à Berlin il y a un mois, ils aimeraient bien copier ce modèle French Tech, auto-entrepreneurs, et ça fait partie de la solution. Maintenant il faudrait beaucoup plus de capitaux, ce qui est un autre sujet, mais l’esprit est là.

Delphine Sabattier : Des capitaux et, en matière de politiques publiques, est-ce que vous attendez quelque chose ou est-ce que vous pouvez faire sans ?

Philippe Notton : Non. Il y a clairement besoin que les commandes publiques soient maintenant dirigées vers les technologies européennes, que ce soit les logiciels, que ce soit le hardware. On dépense 260–milliards par an en Europe sur des technologies issues des GAFAM et ce sont deux–millions d’emplois. Il faut vraiment ramener ça vers l’Europe parce qu’une partie de la solution est là également.

Delphine Sabattier : Au-delà de la commande publique, un sujet émerge aussi beaucoup au niveau de la Commission européenne, porté par la France et les ministres français, je pense notamment à Benjamin Haddad, Le 28e régime [23]. Est-ce intéressant pour une boîte comme SiPearl ou pas du tout ? Vous n’êtes pas dans la cible.

Philippe Notton : 28e régime Inc.Nous avons été inclus dans toutes les discussions dès le départ. On a un retour d’expérience sur du montage de filiales qui est très important. C’est super compliqué de monter des filiales quand la corp est française, ça a été compliqué pour l’Espagne, ça a été très compliqué pour l’Italie. Nous avons des grosses problématiques de répartition de stock options, de BSCP [Bonus de performance à court terme, dispositif de rémunération variable] dans le groupe BPCE [Banque populaire Caisses d’épargne] parce que les régimes fiscaux ne sont pas les mêmes, il y a énormément à faire et, à terme, faudra-t-il convertir SiPearl SAS en une EU Inc. [Type européen de société par actions]. On attend que le texte final soit sorti.

Delphine Sabattier : D’accord. Ça fait partie des sujets qui, pour vous, pourraient être un truc important à défendre dans la campagne 2027.

Philippe Notton : Tout à fait, il faut aller vers ça. Je dirais qu’il faut sortir du microcosme français et, clairement, penser surtout européen sinon on ne s’en sortira pas.

Delphine Sabattier : L’ambassadrice de Taïwan était là juste avant que j’arrive, donc on pense aussi écosystème international quand on est une startup française/européenne parce que ce sujet de la souveraineté est compliqué. Qu’est-ce qui doit être souverain, jusqu’où ?

Philippe Notton : Surtout la souveraineté dans le domaine des semi-conducteurs, toutes les toutes les zones géographiques sont complètement interdépendantes. En France on Air Liquide, les Hollandais ont ASML [Advanced Semiconductor Materials Lithography] qui fait les machines-outils. Nous sommes obligés de produire à Taïwan ce type de techno. Les terres rares viennent d’Afrique et d’un peu partout. Ça doit faire une cinquantaine d’années que les Chinois avaient en tête d’être le plus indépendants possible, le Chips Act chinois a été fait il y a 20 ans, 150 milliards à l’époque. En France, enfin en Europe, on démarre, on est sur la version 2, ça arrive avec du retard. Les Chinois sont les premiers indépendants. Ça risque d’être difficile que les Européens soient complètement indépendants, en tout cas il faut quand même aller dans ce sens-là.

Delphine Sabattier : Comment faites-vous pour acculturer nos politiques sur ces sujets, à votre niveau ?

Philippe Notton : Un tiers de mon temps c’est sur les affaires publiques, justement faire de l’éducation. On a démarré il y a cinq ans. Ça prend parce que le marché va dans notre sens, la politique va dans notre sens, mais c’est un marché qui, pour eux, est très difficile à appréhender. Ils comprennent très bien Mistral parce qu’ils sont utilisateurs, mais il faut comprendre qu’en dessous de Mistral il y a toute la chaîne qui va jusqu’aux semi-conducteurs.
Ça évolue et c’est, entre autres, un des intérêts de Vivatech, de leur parler, de leur montrer physiquement que la puce est là, qu’il faut de l’argent pour continuer les générations suivantes, qu’il faut des commandes, etc.

Delphine Sabattier : Merci beaucoup Philippe.
Nous continuons à faire notre petit tour de bilan des dix années de cette politique tech française ici à Vivatech.

Entretien avec Jean Cattan, ex CNNum, FOTI’s Counsel

Delphine Sabattier : Jean Cattan, merci beaucoup d’être au micro de POL/N, Politiques Numériques. Je fais cette rétrospective des dix ans de Vivatech sous le prisme des politiques publiques, dix années de politique d’Emmanuel Macron tourné vers la tech qu’il célèbre quand même ici à chaque fois, chaque année. Quel est ton regard sur ces dix années ?

Jean Cattan : C’est un regard à la fois de l’ancien agent public, du citoyen. Ce sont dix années au cours desquelles il s’est passé énormément de choses, je pense que tout le monde doit le dire.
Ces dix années ont commencé pour moi, en réalité, un petit peu avant les dix années, quand Emmanuel Macron prend la parole dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne pour l’anniversaire de l’Arcep [Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse] et qui invite cette autorité, très chère à mon cœur, à être audacieuse et je crois que c’est un pari qui a été honoré par cette autorité.

Delphine Sabattier : Quel était le projet audacieux pour l’autorité des télécoms ?

Jean Cattan : Par exemple, c’était d’avoir une régulation pro-investissement mais qui, quand même, veille au bien-être du consommateur. Ça a été la régulation par la donnée portée par Sébastien Soriano, des stimulus quand même très importants sur un secteur qui est très occupé, comme on le sait, par des entreprises très importantes.
Ça a été le fait de mobiliser la donnée des consommateurs pour, justement, faire pression sur ces entreprises et les forcer à couvrir le territoire.
Ça a été New Deal Mobile, si on parle de bilan, le New Deal Mobile est quand même quelque chose de très audacieux. pour le coup qui est innovant, qui est unique en son genre, et qui a permis de finaliser la couverture du territoire en 4G.
C’est l’amorce de ce qu’on a aujourd’hui au niveau européen, on va en reparler, mais c’est quand même l’ouverture des terminaux, se dire que nos téléphones portables sont des outils sur lesquels on doit avoir une capacité à agir.
Ce sont des idées qui ont été portées depuis une autorité, qui s’inscrivaient dans un cadre

Delphine Sabattier : Là tu fais référence au DMA, au Digital Markets Act qui est né, pour toi, au sein de l’Arcep.

Jean Cattan : Il n’est pas né au sein de l’Arcep, ce n’est pas ça du tout ce que j’ai dit. Par contre, chronologiquement, si on prend la chronologie et j’assume totalement le fait de voir midi à ma porte, c’est clair, c’est vrai que c’est l’Arcep qui met sur la table le sujet du contrôle des OS sur les App Stores et sur les applications qu’on installe dès 2016 en disant qu’il n’y a pas de raison qu’eux aient une capacité à discriminer là où on interdit aux opérateurs télécoms de discriminer les contenus qu’ils véhiculent sur leurs réseaux. Donc dès 2016 on pose cette idée.
En 2018 un rapport est publié, unique en son genre, il circule partout dans le monde entier.
En 2019 on a des échanges assez prononcés avec la Commission européenne. Vestager [Commissaire européenne à la Concurrence] sait très bien qu’elle doit se départir de la politique de concurrence seule. D’ailleurs c’est très intéressant parce qu’il y a un moment où on se croise à South by Southwest en mars 2019, nous sommes dans deux salles différentes, Sébastien Soriano intervient dans une, Margrethe Vestager intervient dans l’autre, l’Europe est vraiment sur la ligne de front de la régulation des Big Tech, elle est attendue aussi par les Américains, et Vestager porte le DMA [Digital">Markets Act] avec Thierry Breton. Donc non, ce n’est pas une idée de l’Arcep, mais il y a une chronologie qui est intéressante.
Nous avons aussi porté des arguments à l’attention de Margrethe Vestager à l’époque, le fait qu’on ait atteint un tipping point dans l’innovation. Il n’y a plus d’innovation sur le marché numérique ni à l’intérieur des boîtes parce que ces marchés sont trustés par des mastodontes qui empêchent toute forme d’innovation. Ce sont des arguments que nous avons portés.
On ne va pas répéter ce que tout le monde sait, mais ces textes ont quand même été beaucoup portés par la France, ils ont été adoptés sous la présidence française. La régulation européenne est évidemment un chantier énorme qui a été porté au cours des dix dernières années.

Delphine Sabattier : Ce qu’on reproche aussi beaucoup c’est « attention, finalement nous avons pris le numérique que par le prisme de la régulation. »

Jean Cattan : Non, je pense que ce serait faux de dire ça. Ça a été un prisme très important et je pense que la France a aussi apporté une capacité d’invention très importante au niveau européen, on pense à la mission Facebook. En 2018, Emmanuel Macron annonce à l’Unesco, au forum de la gouvernance de l’Internet qui se passe à Paris, que des fonctionnaires français, dont l’ancien PDG de l’Arcep, dont un membre du collège de l’Arcep, dont un rapporteur de l’Arcep, vont aller chez Facebook pour voir comment se passe la modération et on va ensuite proposer quelque chose pour le DSA [Digital Services Act]. Il ne faut vraiment pas oublier tout ça.
Je veux bien voir midi à ma porte pour le coup, mais je pense qu’il y a aussi des faits qui, historiquement, s’inscrivent dans un contexte global, c’est sûr, qui ont mis la France sur le radar de la régulation. Dire qu’on a fait que de la régulation ce n’est absolument pas vrai.
Il y a déjà toutes les initiatives qui ont été portées avant, dès le mandat Hollande, qui ont fait la French Tech et compagnie. On peut apprécier ce genre de dynamique ou pas mais vraiment, pour le coup, on est dans la création, c’est vraiment par définition même, on est à Vivatech, et je pense aussi que les deux mondes se croisent. Par exemple, la première fois que j’ai entendu parler d’une régulation des risques systémiques des grands acteurs du numérique c’est à Vivatech, en 2018, dans un bureau puisque certains cabinets ont leurs bureaux en permanence à Vivatech pour recevoir des gens. C’était donc à ce moment-là, dans un rendez-vous de cet ordre-là.

Delphine Sabattier : Qui y avait-il autour de la table ?

Jean Cattan : Le gouvernement numérique de l’époque, on pourra faire le calendrier, mais dès 2018 on me parle de régulation systémique, inspirée du secteur bancaire, et c’est ce qui s’est passé en réalité sur le DSA.

Delphine Sabattier : Tu as évoqué la partie French Tech et tout ça. Pour toi, Vivatech n’est-il pas un peu le show off de la Start-up Nation ?

Jean Cattan : Je pense que ce n’est pas que la Start-up Nation, d’ailleurs on peut aussi le déplorer. Je me disais, en rentrant, « c’est marrant, les seuls stands que je vois c’est Meta et compagnie. » On a aussi ouvert l’espace à la conquête par les plus gros et c’est aussi ce qui est reproché aujourd’hui, par exemple sur les datacenters. On le voit en rentrant dans le hall. Donc non, en fait ce n’est pas du tout le show off de la Start-up Nation, c’est aussi, peut-être, le show off, malgré nous, de nos errances. On a peut-être ouvert un peu trop grand la porte sans faire attention – je ne suis pas du tout attaché aux questions de drapeau, ce n’est vraiment pas ce qui me mobilise –, par contre sans faire attention aux modèles qu’on avait en face. Je trouve que c’est une des très grosses lacunes qu’on a portées collectivement parce que voilà on a voulu avancer, on a donc aussi fait des concessions et j’utilise « on ». On n’a pas assez porté attention aux modèles économiques. J’ai eu cette discussion au cours de ces dix dernières années.

Delphine Sabattier : Le modèle économique des États-Unis.

Jean Cattan : Des États-Unis, mais aussi au modèle économique, par exemple, d’une entreprise de cloud. Pour moi une entreprise de cloud reste est une entreprise qui va centraliser énormément de données, à qui on va déléguer énormément de pouvoir d’agir et je ne sais pas si, finalement, c’est quelque chose qu’on doit absolument espérer, promouvoir. Peut-être que les solutions à notre liberté, etc., sont ailleurs. Je suis toujours vu un petit peu comme un extrémiste sur ces questions-là, mais je pense que c’est important d’apporter cette voie-là. C’est la théorie du crapaud fou. Il faut toujours cette personne qui va prendre le chemin de traverse au cas où on se planterait si on prenait le chemin dominant.

Delphine Sabattier : C’est drôle parce que nous ne sommes pas rentrés par la même porte. Quand je suis arrivée, j’ai vu OVH Cloud, Scaleway, donc des Français.

Jean Cattan : C’est super !

Delphine Sabattier : En ce moment, on a l’impression que le sujet c’est à nouveau le cloud, parce que c’est l’IA, et les datacenters, tu en as parlé. Est-ce qu’on risque de tomber dans un travers, on l’a évoqué tout à l’heure avec le député Latombe et la sénatrice Morin-Desailly, de financer finalement des datacenters sans se préoccuper de où va aller la valeur ?

Jean Cattan : Exactement. Encore pas plus tard que lundi, dans ce type de réunion où tous les acteurs se retrouvent, je suis encore un petit peu l’énergumène qui va porter, cette fois-ci, la voix de la conditionnalité. Au lieu de brader notre énergie et dire « venez, branchez-vous », c’est non. Notre énergie est une chance pour toi, donc je vais m’en servir pour avoir un effet de levier sur toi, me servir de ta puissance dans une prise de judo. Mon énergie c’est ce qui va me permettre de conditionner ton accès non seulement à mon marché, à mon territoire, mais aussi à mes utilisateurs. Donc dire « tu viens, très bien, mais je ne vais rien brader de ma régulation environnementale, je ne vais rien brader de ma régulation urbanistique. Je vais te demander de contribuer aussi à l’essor de mon économie en donnant des capacités d’accès, pourquoi pas. Je vais te demander aussi de promouvoir une diversité de modèles. Je vais te demander de promouvoir une diversité d’initiatives » et on sait le faire. C’est là où je regrette, si je peux juste prolonger un petit peu là-dessus, de voir une autorité publique qui a voulu pousser des initiatives, et c’est très salutaire, et c’est très bien et ça donne une énergie, une force de vie, c’est vraiment super, mais qui ne s’est pas portée en architecte du pouvoir que ces plateformes et ces acteurs du numérique exercent.

Delphine Sabattier : C’est un complexe d’infériorité ?

Jean Cattan : Non. Je crois que ce sont des priorités. Le président a dit dès 2018 – nous étions à Choose France à Versailles – « ma priorité c’est l’investissement ». Si ma priorité c’est l’investissement, du coup je ne regarde pas d’où viennent et où les billets qui viennent sur mon territoire. C’est juste un établissement d’ordres priorité. Je vais peut-être avoir une lecture disons plus qualitative et non pas quantitative, mais, si ça se trouve, je me serais planté, si ça trouve la France n’aurait attiré aucun acteur et aucune source d’investissement.

Delphine Sabattier : Jean Cattan, te présentes-tu en 2027 ?

Jean Cattan : Non, pas en 2027.

Delphine Sabattier : Ah ! Plus tard, projection ultérieure !
Quand tu parles de quantitatif, je trouve que c’est aussi un marqueur des dix années de la politique sous la présidence d’Emmanuel Macron qui était « on veut tant de licornes, on veut tant d’investissement ». C’était vraiment des marqueurs importants.

Jean Cattan : Exactement. On a eu ces conversations : est-ce que c’est ça qui compte ? Est-ce que c’est vraiment ça qui compte ? Ne nous faut-il pas contester le modèle dominant aujourd’hui ? N’est pas là, finalement, que va se trouver notre proposition de valeur, notre facteur différenciant ? C’est très important, en économie, la capacité à se différencier des autres. L’entreprise est telle que non, très clairement ça n’a pas été la solution retenue. Pour autant je pense qu’il faut noter, et l’actualité même de cette année le montre encore, qu’il y a eu une marge d’action pour l’autorité publique dans le développement de logiciels alternatifs. LaSuite numérique, que tout le monde doit évoquer à ton micro aussi, est un très bon exemple de cette capacité des agents publics à faire, à innover dans des start-ups d’État et à dire « non, notre modèle ne va pas du tout être celui des Big Tech. Ça va être un modèle contributif par des agents publics, sur la base de logiciels libres. On va discuter des développements logiciels dans la messagerie interne à la fonction publique, avec les utilisateurs » et c’était quelque chose de totalement différent. Ça a été un rapport de force, il ne faut pas le nier, tout est rapport de force, c’est normal quand on parle de l’action publique, c’est normal, ça a donc été un rapport de force, l’Élysée lui-même était contre ça. L’Élysée avait promu Olvid [24], nous étions sur Tchap depuis 2010.

Delphine Sabattier : Il faut quand même rappeler qu’Olvid, j’ai eu ce débat juste avant, est une start-up française, donc on va contre notre écosystème ?

Jean Cattan : Non, ce n’est pas ça. À un moment, dans une démocratie, il est très intéressant d’avoir des autorités qui ont des contre points de vue et, finalement, c’est peut-être là que se trouve le marché des idées, le marché des propositions, même si ce n’est pas du tout un marché, qu’il s’agit vraiment de démocratie et d’action publique, mais se dire qu’à la fin on va voir et on va laisser le champ libre à différentes initiatives. Le président de la République a poussé une solution, les agents publics en ont poussé une autre.

Delphine Sabattier : Ce qui est intéressant c’est que la solution qui a été poussée est une solution française. La solution en interne, OK.

Jean Cattan : Ça veut dire qu’on a un écosystème vivant, je trouve que c’est quand même assez remarquable d’observer ça. Peut-être que là aussi il y a des errements, peut-être qu’on perd du temps, mais on ne sait pas ce qui va marcher. Quelqu’un de la French Tech Grand Paris me rappelait, très justement d’ailleurs, « aujourd’hui tu soutiens LaSuite numérique parce que ça a marché, mais, si ça se trouve, ça n’aurait pas marché. » C’est pour cela qu’il faut une pluralité. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, avait cette phrase, il disait, en gros, « la multiplication institutionnelle aura un coût, mais il sera toujours moindre que le coût de l’erreur. » En gros, ça veut dire qu’on a toujours un intérêt à multiplier les initiatives et les voix discordantes, les faire interagir, plutôt que se dire « OK, ça va être ça notre seule et unique voix » et là on se plante.
On a souvent dit du président qu’il était darwinien. Une autre manière de le dire c’est aussi dire que, finalement, on a eu une capacité d’action qui n’a pas été facilitée, ça c’est sûr, qui a été difficile, je pense qu’il faut aussi dire que ces dix années ont quand même été assez difficiles pour tout le monde, il ne faut vraiment pas le nier.

Delphine Sabattier : Rappeler le Covid.

Jean Cattan : Rappeler toutes ces circonstances, mais rappeler, justement, le fait qu’on a payé aussi au sein de l’État ce qu’on a pu appeler une forme de management darwinien. C’est quand même très difficile à vivre, à un certains moments, de perdre le cap.

Delphine Sabattier : Dissolution par exemple.

Jean Cattan : J’étais rapporteur de la revue Stratégie nationale pour la lutte contre les manipulations de l’information [25], c’est un exercice qui a pu être poursuivi parce que l’État est quelque chose de très robuste, très solide, que le SGDSN [Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale] est une machine très forte, très intéressante et vraiment heureusement qu’ils sont là, mais on a quand même eu quatre Premiers ministres sur toute cette période, il faut donc vraiment être solide pour pouvoir tenir son objectif. Quand on a toujours vécu dans ce système, comme toi ou moi, quand on a le numérique chevillé au corps, etc., on sait pourquoi on se lève le matin, mais on ne peut pas l’exiger de tout le monde, donc, parfois, c’est très difficile. Il faut forcer la solidarité parce que ça a pu être très dur.

Delphine Sabattier : Qu’est-ce que tu penses du discours autour de l’intelligence artificielle, de ces grands mots, « aujourd’hui il faut investir », on a parlé des datacenters de manière générale, Mistral et tout ça. Finalement, on n’entend pas beaucoup le politique sur tout ce mouvement anti-IA, tous ceux qui ont peur, demain, de perdre leur emploi. N’est-on pas un peu hors-sol du côté des décideurs publics sur cette question de l’intelligence artificielle ? Je dis ça à l’ancien porte-parole du Conseil national du numérique [26], donc des Cafés IA [27] et porteur de la stratégie « Osez l’IA » [28].

Jean Cattan : C’est aussi quelque chose qu’on a pu faire avec le soutien de l’Élysée, verbalement, expressément. Le but du président de la République c’était notamment qu’on ne passe pas à côté d’une forme d’opportunité aussi dans la technologie. C’est vrai que j’ai pu en faire aussi sous le couvert de Gilles Babinet et, là aussi, il y a des rapports dialectiques qui s’instaurent, mais, pour moi, c’est plus un outil de mise en démocratie de la question technique, une démocratie de proximité comme beaucoup de sociologues ou de chercheurs nous y invitent justement en disant « attention ». Pour reprendre le titre d’un ouvrage que je cite très souvent, de Yaël Benayoun et Irénée Régnauld, Technologies partout, démocratie nulle part. Plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous, je me suis dit que les Cafés IA c’est aussi l’opportunité de dire « démocratie partout et technologie, en fait on va laisser la population un peu choisir ». On a pu le faire, c’est aujourd’hui une mission installée au ministère de l’Économie, c’est quand même quelque chose, je crois que c’est unique en son genre.

Delphine Sabattier : N’est-ce pas bizarre que ce soit au ministère de l’Économie ?

Jean Cattan : Non parce que c’est là qu’est le numérique et l’intelligence artificielle.

Delphine Sabattier : Pour l’instant.

Jean Cattan : Je pense que c’est très important que la parole citoyenne soit aussi portée dans une enceinte où les décisions, justement économiques, se prennent.
Hier on a eu un événement qui s’appelait Notre IA. Le ministre Amiel a rappelé qu’il faut initier un dialogue social dans la fonction publique sur la question de l’IA, ce qui est quelque chose que nous avons toujours présenté au Conseil national numérique, puis à Café IA, comme quelque chose d’essentiel dans le déploiement des technologies et nous avons souvent présenté les Cafés IA comme devant donner naissance à ce dialogue social. C’est vraiment quelque chose auquel nous tenons énormément.
La vindicte populaire qui pourrait s’exprimer est à prendre vraiment au sérieux. Je dis très souvent que du rond-point des Gilets jaunes aux datacenters il y a vraiment juste une rue à traverser, généralement et géographiquement, il faut l’avoir en tête. J’étais conseiller de Sébastien Soriano quand on a attribué les fréquences 5G, c’est quand même quelque chose, il y avait les pylônes qui brûlaient, etc., et, en fait, ça a renforcé la démocratie d’une certaine manière. À l’époque, Sébastien Soriano a vu la question environnementale qui était portée par les équipes de l’Arcep comme moment d’aborder cette question. Il faut entendre cette voix et grâce à ça, grâce à l’initiative de Patrick Chaize [sénateur] au Parlement, nous avons la loi Réduction de l’Empreinte Environnementale du Numérique et nous sommes le seul pays au monde – l’Arcep me dit que non, il y a un autre pays, j’oublie à chaque fois lequel – et, plus nouveau, qui a la capacité de collecter des données environnementales chez les acteurs du numérique, c’est-à-dire d’envoyer un questionnaire à Apple pour demander « combien y a-t-il de minéraux dans vos terminaux ? Quelle quantité d’eau est-elle consommée pour tel acteur des datacenters ? Combien de CO2 est-il émis ? »
Il faut prendre conscience de tout ce qu’on a aussi réussi à faire pour réinstaurer un nouveau rapport de force et déployer toute la palette d’outils que nous avons à notre disposition.

Delphine Sabattier : Pour terminer, qu’est-ce que tu attends de la part des candidats, pendant cette campagne 2027, sur les sujets du numérique ? Sur quoi les attends-tu ?

Jean Cattan : Malheureusement je les vois surgir sur une question qui est aval à la question sur laquelle je les attends. Eux voient Fable 5 qui nous est retiré juste après que ça ait été conclu, je ne sais même pas si ça a été mis en accès quelques instants, je n’arrive même pas à savoir.

Delphine Sabattier : Ce n’est pas nous qui étions visés, quand même !

Jean Cattan : Non et puis on voit tout le monde dire « ce n’est pas normal, on devrait avoir accès à ça, on n’y a pas eu accès jusque-là, mais on devrait y avoir accès. Si vous y avez accès, on devrait y avoir accès », sans même se poser la question de savoir si c’est vraiment ce qu’on veut en réalité. C’est assez intéressant. En fait, c’est un réflexe pavlovien qu’on voit tout le spectre politique. Tout le monde dit « moi aussi, IA, IA », en fait que voulez-vous ?

Delphine Sabattier : Ça m’a surprise de la part de certains politiques.

Jean Cattan : C’est complètement dingue. Il y a une sorte de cri unanime, « on nous a dépossédé de quelque chose auquel on avait droit », mais est-ce que tu t’es juste posé la question de ce que revêtent ces technologies, de ce qu’elles impliquent même sans parler de la question environnementale, sans parler de la question sociale, juste en termes de répartition de valeur. Pense juste à ça ! Qu’est-ce que ça implique ? Quel est ton projet pour financer la culture de demain à partir de places centralisées qui vont capter énormément d’argent et de données ? Quel est ton projet pour la culture demain en gros ? Eh bien non, ça n’apparaît pas, c’est-à-dire que tout est siloté et on n’arrive pas à voir le lien entre les choses. Ça mériterait de s’interroger sur quelle technologie on veut, non seulement une technologie qui nous offre des usages, mais aussi une technologie comme relation et architecture de pouvoir dans notre démocratie, parce que c’est un ferment de l’architecture du pouvoir dans notre démocratie. Si on ne s’interroge pas là-dessus on manque tout et, du coup, on a des personnes qui aboient quand on nous retire Fable 5.

Delphine Sabattier : Ça va être compliqué dans les discours de campagne, parce que ça peut porter sur le numérique qu’on veut. C’est une question très complexe et je ne suis pas sûre que tout le monde soit capable d’y répondre, même ici à Vivatech

Jean Cattan : Qu’ils prennent aussi leurs responsabilités, à un moment, pour porter les questions.
Ce qui est hyper intéressant, par exemple, et, pour moi, les Cafés IA ont toujours été vraiment une source, un élan d’optimisme énorme. En fait, quand tu écoutes les personnes réellement concernées, tu vois les voies se tracer d’office.
Hier il y avait cet événement sur l’IA au service public. On peut avoir tous les discours politiques qu’on veut, à la fin quant l’agent public dit « nous avons développé cet outil, ça nous permet de faire ça et de mieux rendre le service aux citoyens. On ne va pas gagner de temps, par contre le service rendu aux citoyens sera meilleur », il s’agissait de l’agent qui permet de simplifier le langage utilisé dans la relation aux citoyens. « Je dois repasser, ça me prend du temps, il n’y a pas de gain de temps, par contre je travaille mieux comme ça. » OK, en fait on a notre discours sur la technologie, il est donné. « Oui, on est capables de s’impliquer dans le développement technologique, oui on est capables d’y voir l’intérêt, par contre on aime faire notre travail, donc tu es gentil, tu nous laisses faire notre travail. »

Delphine Sabattier : Merci Jean Cattan. Super intéressant.

Jean Cattan : Merci.

Delphine Sabattier : Nous continuons à faire notre tour de Vivatech et à reposer ces questions sur ces dix années de politique d’Emmanuel Macron en matière de tech et de numérique.

Discours de Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique

Bonjour à toutes et à tous.
Si je me mets à développer tout ce que nous sommes en train de faire, ce qui a été fait depuis quelques mois et ce qui a été fait par ma prédécesseure avant, je pense que ça va être un petit peu long.
J’ai plus envie de parler de vous et je suis très honorée avec Benjamin Haddad, mon collègue ministre qui est là, de vivre cette fête, parce que c’est une belle victoire et la coopération que vous signez, que vous engagez, va bien au-delà de la souveraineté numérique. En fait, c’est la situation que je considère idéale parce que c’est la souveraineté avec deux acteurs français et, en plus, sécurisés, parce qu’il n’y a pas de souveraineté s’il n’y a pas de sécurité et vous incarnez ces deux critères, fondamentaux pour moi, grâce à Scaleway [29], qui est notamment SecNumCloud qui permet notamment à ChapsVision, en toute confiance, de pouvoir envisager l’avenir. Je dirais que ce partenariat est ce qu’on fait de mieux en France et qu’on souhaite effectivement porter au niveau européen.
Nous venons d’annoncer, avec Karsten Wildberger [Ministre fédéral allemand de la Transformation numérique et de la modernisation du gouvernement], il y a quelques minutes, notre vision commune de ce qu’est la souveraineté. Ça n’a pas été simple, j’imagine que vos discussions ont duré des nuits et des jours, eh bien nous c’était à peu près pareil, sauf qu’on a atterri sur une définition commune de ce qu’est la souveraineté numérique en franco-allemand et ça donne énormément d’espoir évidemment sur ce que vont pouvoir porter nos gouvernements au niveau de l’Europe, avec tous nos autres amis européens, au niveau de la Commission européenne, mais nous ne devons pas le faire seuls. Nous allons le faire avec les entreprises, comme vous, que nous allons apporter dans notre besace au niveau européen et aussi avec les centres de recherche, avec les centres de formation, pour créer cet écosystème.
Je voulais tout simplement vous féliciter.
Scaleway héberge dorénavant les données de santé des Français, est certifiée HDS [Certification Hébergeur de Données de Santé], et puis vous [ChapsVision] vous venez de gagner la migration vers la DGSI [Direction générale de la Sécurité intérieure]. Je vous dirais « continuez surtout comme ça, ne vous arrêtez pas ! »

[Applaudissements]

Discours de Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères

Bonjour à toutes et à tous.
Déjà vraiment un grand bravo pour ce partenariat [Scaleway-Chapsvisio] qui est un succès de plus dans la construction de solutions souveraines dans le domaine de la protection des données, dans le domaine du cloud.
Bravo aussi à ChapsVision pour l’annonce d’hier, la coopération avec l’État, bien sûr, la DGSI [Direction générale de la Sécurité intérieure].
Je voudrais vraiment continuer sur ce qu’a dit Anne. Déjà vous dire que vous pouvez compter sur nous et qu’on est là pour porter cette voie de la souveraineté par le soutien à nos écosystèmes d’innovation, à nos entreprises au niveau national bien sûr et au niveau européen. On y œuvre énormément au niveau franco-allemand avec nos partenaires. J’étais tout à l’heure avec la vice-présidente de la Commission, Henna Virkkunen, pour lui présenter quelques-unes de nos pépites dans tous les domaines, qui sont vraiment au cœur de la souveraineté.
On a bien compris aujourd’hui que quand on parle de compétition géopolitique, quand on parle d’instrumentalisation des dépendances par la Chine ou les États-Unis, fondamentalement on parle de tech. Soutenir nos entrepreneurs, nos pépites, nos start-ups dans l’innovation, ce n’est pas juste une question de croissance, de job, d’accélérateur industriel, c’est avant tout, aujourd’hui, une question d’autonomie stratégique et de sécurité.
Je voudrais vous dire autant que vous pouvez compter sur nous, autant nous avons besoin de vous, parce qu’on a des rendez-vous fondamentaux dans l’année qui s’ouvre, notamment dans les négociations européennes. Vous devez faire entendre votre voix. Vous l’avez dit dans votre introduction aujourd’hui : en France et dans le reste de l’Union européenne, l’immense majorité des acteurs, que ce soit le gouvernement ou des acteurs privés, se tournent vers des solutions extra-européennes, notamment américaines par exemple pour l’hébergement des données. Nous avons besoin de faire entendre votre voix sur l’investissement, sur la préférence européenne sur la nécessité de la commande publique par l’État et par les acteurs européens.
Nous sommes en train de négocier le prochain cadre financier pluriannuel dans lequel on aura un fonds de compétitivité qui viendra investir massivement dans l’intelligence artificielle, dans le quantique, dans la défense, dans le spatial, dans les technologies vertes, le cloud souverain, etc. Dans ces débats, votre voix est non seulement légitime, mais elle est absolument primordiale.
Anne disait que nous allons vous emmener dans notre besace, dans tous les marchés européens à conquérir et puis bien sûr dans les débats à Bruxelles. Vous pouvez compter sur nous et vraiment, encore une fois, un grand bravo pour tous ces succès. Merci beaucoup.

Entretien avec Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique

Delphine Sabattier : Madame la ministre, dix ans de Vivatech, dix ans aussi de politiques publiques du numérique portée par Emmanuel Macron. Qu’est-ce que vous retenez ces dix années ?

Anne Le Hénanff : Déjà ce que je vois ici aujourd’hui, l’ambiance. En fait, c’est un anniversaire, donc je vois beaucoup de sourires beaucoup d’énergie. J’ai beaucoup échangé avec Karsten Wildberger, mon homologue allemand, puisque l’Allemagne est le pays invité d’honneur de cette dixième édition. Ici nous sommes, en fait, dans le plus grand salon européen de la tech, ça se voit, ça s’entend, ça bouillonne. Il y a effectivement l’écosystème français que nous portons depuis dix ans à travers ce salon mais bien avant avec la politique impulsée par le président de la République Emmanuel Macron, mais aussi beaucoup de start-ups étrangères, européennes.
Grâce à un salon comme celui-là, je retiendrais finalement, pour répondre à votre question, les partenariats qui se nouent entre partenaires européens SAP [Société allemande de logiciels de gestion et de maintenance]/Mistral par exemple le SGPI [Secrétariat général pour l’investissement] avec son homologue allemand BMBF, mais aussi des partenariats entre groupes ou entre écosystèmes français. Je viens de le faire avec le groupe Orange et le CEA [Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives] sur de la recherche liée à un sujet extrêmement sensible pour notre autonomie stratégique, les communications du futur.

Delphine Sabattier : Selon vous, l’année prochaine à Vivatech de quoi parlera-t-on ? 2027 sera une année d’élection présidentielle, une nouvelle impulsion sera donnée. Que faudra-t-il absolument traiter comme sujets autour du numérique en France ?

Anne Le Hénanff : Je pense que le sujet, et je souhaite que ce soit le cas, sera encore l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle c’est vraiment une révolution sociétale, on peut le dire, technologique certes mais aussi sociétale, et je pense qu’on va rentrer en Européens mais avec d’autres partenaires ailleurs dans le monde comme l’inde, comme le Canada, comme le Maghreb également sur quelle IA voulons-nous. Je pense qu’on va peut-être plus, et c’est ce que j’aimerais l’année prochaine, rentrer sur les valeurs qu’il faut que nous portions, nous, gouvernements qui sommes attachés à laisser l’humain au cœur de l’IA. Je pense qu’on parlera peut-être davantage d’environnement, de transparence, d’éthique, pour faire en sorte que notre modèle, celui qu’on défend, soit celui qui soit prédominant dans le monde.

Delphine Sabattier : C’est-à-dire que le politique s’empare aussi du sujet du numérique de manière positive.

Anne Le Hénanff : Oui, bien sûr. Pour moi l’intelligence artificielle est avant tout une opportunité, mais peut-être que l’année prochaine on parlera aussi de l’impact de l’IA sur le travail. Beaucoup de choses sont dites. À ce jour, je n’ai pas eu entre les mains une étude scientifique qui prouve que l’IA va remplacer l’humain, qu’on va perdre des emplois. Des métiers vont disparaître, c’est vrai, mais les métiers vont être remplacés par d’autres, donc la responsabilité est globale en fait, elle est gouvernementale bien entendu, mais c’est aussi celle des chefs d’entreprise, des centres de recherche, des centres de formation, des écoles d’ingénieurs, de techniciens. En fait, il faut intégrer l’IA, faire avec de telle sorte, justement, que l’humain ne soit pas la première victime de cette technologie.

Delphine Sabattier : Ça nous ramène juste pour terminer à la question de la confiance, la confiance que les Français ont dans le numérique et l’intelligence artificielle et au sujet de la sécurité, de la cybersécurité. Ici on n’en parle pas tellement, c’est vrai. Est-ce que c’est un peu notre faille, un peu l’angle mort, finalement, de notre politique numérique ou de la manière dont l’écosystème grandit ?

Anne Le Hénanff : Il faut effectivement toujours avancer de manière équilibrée, sur deux pieds. On ne pourra pas être souverain, on ne pourra pas protéger notre autonomie stratégique, même dans le secteur de l’intelligence artificielle, si elle n’est pas sécurisée. C’est une priorité de mon ministère, on y travaille tous les jours, et il y a des entreprises en France, en Europe, , ainsi que des centres de recherche qui travaillent sur la sécurité de l’intelligence artificielle. C’est probablement un sujet qu’il faudra peut-être mettre plus en avant surtout au regard de ce qu’on voit avec les décisions américaines ou bien avec des applications, des modèles qui viennent de chez Anthropic qui laissent sous-entendre que leurs techniques peuvent craquer des systèmes d’IA, donc de la sécurité. Il faut vraiment qu’on en parle, que ce soit également une priorité. Ce sera, j’espère, aussi un autre sujet pour l’année prochaine

Delphine Sabattier : Merci Anne Le Hénanff. Merci beaucoup.

C’était Politique Numériques, alias POL/N, votre podcast, votre émission politique sur le numérique.
Laissez-moi en commentaires ce que vous avez pensé de tous ces éclairages sur ces dix années de politiques numériques portée par la présidence d’Emmanuel Macron qui était là pour sa dernière séquence, son dernier show.
On se retrouve évidemment sur l’ensemble des plateformes de podcast, votre préférée, et aussi sur ma chaîne YouTube, Delphine Sabattier, je vous y retrouverai avec grand plaisir.