Bonjour MIXiT. Merci beaucoup de m’accueillir. Merci à tous les bénévoles, à toutes les personnes qui permettent qu’un tel événement soit organisé. C’est la première fois pour moi, j’avoue que je découvre cette belle conférence et j’ai hâte d’écouter les autres speakers dans la journée, d’en découvrir plus sur cette communauté MIXiT. Donc un grand merci et je suis aussi, évidemment, très heureux d’être là pour célébrer, avec vous, les 25 ans de l’encyclopédie Wikipédia.
Comme ça a été dit, je viens effectivement de l’association Wikimédia France [1], association qui a été créée en 2005 afin de soutenir le développement de Wikipédia, des autres projets Wikimédia aussi, dont je parlerai un peu moins aujourd’hui, je vais quand même les mentionner rapidement :
Wikidata [2]
le Wiktionnaire [3], on a d’ailleurs une grosse communauté Wiktionnaire à Lyon
Wikisource [4]
et d’autres projets comme cela.
Le but de l’association c’est de réunir les bénévoles, travailler avec eux, partager nos projets, nos expériences, nos idées. Là, c’était notamment le dernier Wikicamp [5] qu’on a organisé à Strasbourg en 2025, notre petit événement de début de l’été avec les membres de la communauté wikipédienne.
25 years of knowledge at its best
Aujourd’hui je suis là pour vous parler de 25 ans d’histoire de Wikipédia, mais on va aussi, évidemment, se projeter vers l’avenir et je vais un peu vous partager les enjeux auxquels font face les contributeurs, auxquels fait face le mouvement Wikimédia de manière globale en 2026.
Là vous avez une évolution du logo entre le tout premier logo en 2001 et le logo qu’on connaît toutes et tous aujourd’hui.
Rapidement, dans la salle, qui a consulté Wikipédia on va dire cette semaine ? Ouais on est bien !
Dans le mois ? Quasiment la majorité, super !
Qui a déjà fait une modification sur Wikipédia ? Qui contribue ? Ah, on est bien quand même, franchement on est bien, bravo !
Ça reflète à peu près ce qu’on sait. Cette année, l’association a commandé une étude nationale pour les 25 ans de Wikipédia [6] pour essayer de comprendre un peu quels usages les Français ont de l’encyclopédie et on est effectivement sur ces chiffres-là, à savoir
- 85 % des Français déclarent consulter Wikipédia en général dans le mois, à peu près ;
- 75 % déclarent faire confiance à l’encyclopédie. Si on se souvient des débuts de l’encyclopédie ce n’était quand même pas gagné. On a un chiffre qui est plus important que les réseaux sociaux, évidemment que les IA génératives encore aujourd’hui, ou que les grands moteurs de recherche ;
- 73 % utilisent aujourd’hui Wikipédia pour fact-checker, vérifier une information qu’ils ont trouvée ailleurs sur le Web, on va voir sur Wikipédia si c’est vrai ou faux ;
- mais on n’est qu’à 10 % qui ont déjà fait une modification sur Wikipédia. On voit donc un peu l’enjeu entre l’usage et le fait de devenir soi-même contributeur ou acteur de l’encyclopédie
- et je ne vous parle pas des chiffres sur « est-ce que vous connaissez les règles de contribution », là est encore en dessous.
Nous sommes donc assez fiers aujourd’hui de dire qu’en France, en février, nous sommes à 29
millions de visiteurs uniques sur Wikipédia, juste en France, ce sont les chiffres de Médiamétrie en février, et on est le dixième site web le plus consulté en France, évidemment le premier à but non commercial, il n’y en a pas d’autre dans les 50 sites vraiment non commerciaux, devant nous il y a tous les géants qu’on connaît tous.
Je fais un petit retour, d’où vient cette histoire ? Comment est née Wikipédia en 2001 ? On peut peut-être aller encore un peu plus en avant que 2001. En fait c’est au croisement de trois initiatives :
- l’idée du premier projet d’encyclopédie en ligne date de 1993 avec un projet qui s’appelait Interpédia, qui n’a jamais existé, il y avait plein de discussions autour de « ce serait bien qu’on ait un truc comme ça » et ce n’est jamais apparu
- la création du premier wiki en 1995, par Ward Cunningham [7] qui développe cette application logicielle d’édition et de modification de pages en ligne, directement
- et le troisième, c’est Nupedia [8], qui est, en fait, le premier projet réellement encyclopédique, lancé par Jimmy Wales et Larry Sanger. L’idée est toute simple : on va créer une encyclopédie classique, on va demander à des experts, dans leur domaine, de venir nous rédiger des articles, les faire relire par un comité de relecture, et puis, une fois que ça a été validé, on va pouvoir, ensuite, les publier, les mettre en ligne. Mais ça a du mal à décoller, le projet est très lent.
Avec la création du wiki en 1995, l’idée a été de se dire « et si on créait, en parallèle de Nupedia, un brouillon, un espace pour le grand public, pour lui permettre de venir commencer à faire des ébauches d’articles que les experts pourraient reprendre, pour accélérer leur travail, avant d’arriver sur Nupedia. » C’est donc comme cela que le 15 janvier 2001 est effectivement créée Wikipédia seulement comme un brouillon de Nupedia qui n’a jamais été censé devenir réellement le projet phare. En fait, très rapidement, on est passé à des créations avec des versions en allemand, en catalan et en français, qui sont les trois premières autres versions linguistiques qui ont été créées.
Dès 2002, on a cette logique de Jimmy Wales qui est de dire « ce projet prend vite de l’ampleur et à aucun moment, dans notre idée, on ne veut en faire un projet commercial. » Il y a donc symboliquement le passage du .com au .org à ce moment-là. Ensuite, dès août, 40 000 articles. On crée la Fondation Wikimédia en 2003, à but non lucratif, pour héberger tout le projet et poursuivre la dynamique et, en septembre, on se dit « seulement 27 articles ont été écrits sur Nupedia, 74 développements, on arrête, on le range » et, comme cela, Wikipédia prend son essor dans la suite.
Après sont créées d’autres organisations nationales, comme Wikimédia France, en 2004. C’est comme cela que le projet a démarré.
On parle de trois phases de développement de Wikipédia.
On a une première grosse dizaine d’années qui est vraiment une phase de croissance, pour essayer de gagner en légitimité.
En France, le premier gros partenaire qui vient voir Wikimédia France pour dire « on veut travailler avec Wikipédia », ce sont les musées et archives de la ville de Toulouse, en 2012. Ce sont les premiers à dire « on a plein de collections patrimoniales qu’on souhaite partager librement, travaillons avec Wikipédia. » Juste après, on a eu les Archives nationales, en 2013. Il a fallu quand même près de dix ans pour que, petit à petit, Wikipédia commence à intéresser son public, avec des partenaires qui se disent « on a intérêt à collaborer avec cette plateforme », quasiment plus de dix ans.
Ensuite on a eu, pendant dix ans, une phase de stabilisation et de renforcement. La pandémie de Covid 19 a notamment démontré, quelque part, à des grandes institutions, que Wikipédia était très résistante, notamment à des informations. L’OMS annonce, en 2020, qu’ils vont collaborer avec Wikipédia, que c’est là qu’ils vont mettre toutes les informations les plus sensibles, les informations sur l’évolution de la pandémie parce que Wikipédia faisait un peu figure d’îlot de stabilité, de rationalité, dans un moment où il y avait des informations autour de la pandémie absolument partout, c’était très difficile de faire la part des choses.
Il y a donc eu ces dix années-là et la pandémie a été, je vais le dire comme ça, un peu bénéfique à Wikipédia. Tout le monde était confiné chez soi, du coup on a eu un pic de contributeurs, un pic de lecteurs, tout le monde allait sur Wikipédia pour contribuer pendant cette période.
Et là, nous sommes entrés un peu dans une nouvelle phase avec de nouveaux enjeux, de nouveaux défis dont je vais vous parler tout de suite.
En tout cas voilà, pendant ces 25 ans de développement, comment ça s’est un petit peu structuré.
Aujourd’hui, où en est-on ?
Dans le monde, on est à 200 millions de pages sur Wikipédia, là je cumule toutes les versions linguistiques, on en a près de 300, et on a des grands écarts. On va de la Wikipédia en anglais qui on a plus de 6 millions à des petits Wikipédia qui ont 500, 600, 1000 articles. Chaque version linguistique se développe à son rythme, en fonction de sa communauté, des ressources qu’elle a à disposition, du nombre de sources écrites qu’elle peut utiliser, etc.
Voilà donc à peu près les chiffes à l’échelle mondiale.
Aujourd’hui qu’est-ce que ça donne ? C’est un peu la vie que vous allez trouver sur Wikipédia. Ça c’est une petite capture d’un site qui s’appelle Listen to Wikipedia [9]. En fonction du nombre d’octets ajoutés à Wikipédia, ça crée un son. Donc on peut, comme cela, cumuler plein de versions de Wikipédia et avoir une petite symphonie de contributions sur Wikipédia. La taille des bulles c’est la taille, en fait le nombre d’octets ajoutés. Je l’ai enregistré mercredi vers 13 heures, pas forcément le moment le plus actif sur l’encyclopédie et c’est la Wikipédia en anglais, français, espagnol et italien, je n’en ai cumulé que quatre parce que, sinon, on ne voit absolument plus rien. Ça montre un petit peu la dynamique, les sujets de contribution, la taille des ajouts, des modifications. On voit un peu la dynamique Wikipédia à l’œuvre. Là c’est plus centré sur la Wikipédia en français, c’est beaucoup plus simple pour tout le monde de voir ça.
Quand on va sur Wikipédia, je ne sais pas si vous avez déjà fait le test, on a, à gauche, un onglet qui s’appelle « Communauté – Modifications récentes ». Et là on peut voir les contributions sur la Wikipédia en français, tout ce qui s’y passe, n’importe qui peut le voir, n’importe qui peut venir contribuer, modérer.
Ce qui est assez intéressant c’est de voir comment, pendant ces 25 ans, la communauté s’est organisée. Ni Wikimédia France, ni la fondation, n’intervenons sur le fond de l’encyclopédie, nous n’avons pas de rôle éditorial. Pour ceci, c’est effectivement la communauté qui s’organise, il y a des élections en interne, on élit des administrateurs, ils sont près de 130 pour la Wikimédia en français. Il faut montrer que tu as bien fait du boulot sur l’encyclopédie, que tu es sérieux, que tu veux protéger l’encyclopédie. Du coup, tu es élu par tes pairs et ça te donne quelques droits supplémentaires comme celui de protéger des pages en écriture. Lorsqu’il y a du vandalisme ou des manipulations de contenu, on peut intervenir pour empêcher les éditions, on peut, évidemment aussi, bloquer des personnes qui viendraient avec de mauvaises intentions, leur empêcher de venir modifier Wikipédia. On peut donc voir, comme cela, quel l’article a été modifié, combien d’octets ont été ajoutés. On peut cliquer pour voir la différence entre les deux articles et annuler si une modification parait ne pas correspondre aux règles de l’encyclopédie.
Donc voilà un peu la dynamique.
Et puis ça a créé, évidemment, tout un tas d’articles. Voilà l’article le plus long, actuellement, sur la Wikipédia en français [« Guerre civile syrienne »]. Il a détrôné, il n’y a pas si longtemps, « Histoire du communisme », qui était déjà un très long article, celui-là est maintenant le plus long : si vous l’imprimez sur des feuilles format A4, il vous faut 150 pages, c’est un peu long à lire. C’est celui-là le plus long, actuellement, sur la Wikipédia en français. Quand sera-t-il détrôné ? On verra bien.
On a aussi plein d’autres articles plus fun sur Wikipédia. Je ne sais pas si vous connaissez la « Fusée postale », c’est un projet, l’idée c’était de livrer directement le courrier chez vous par une fusée. Je me demande pourquoi ils ont arrêté, c’était une bonne idée.
On a aussi celui-là, je ne sais pas si vous connaissez, [« Plymouth (Montserrat) »], c’est la seule capitale au monde qui a zéro habitant, c’est une ville fantôme en fait, mais c’est resté la capitale d’une petite île dans les Antilles. Il y a, comme cela, plein d’articles assez fun sur Wikipédia.
Je sais pas si vous connaissez ce fait-là : « Inondation de bière de Londres ». On parle d’une vague de bière qui a détruit quand même deux maisons, des cuves de bière ont explosé, 1 400 000 litres de bière se déversent dans les rues de Londres, ça a dû être assez particulier, il y a quand même eu huit morts dans cette histoire.
Et là-dessus, je ne sais pas si vous avez un une opinion à donner, il y a quand même un gros débat [« Controverse sur la composition des pantoufles de Cendrillon »]. On a plein de débats comme celui-là sur Wikipédia. Un des plus célèbres, évidemment, c’est chicon ou endive, gros débat pour renommer la page, c’est un débat toujours en cours et on ne sait pas qui va gagner.
Je ne sais pas si vous connaissez celui-là [« Volcano Island »], c’est un fait géographique assez rare, c’est un lac dans une île qui est dans un lac dans une île. Au milieu, il y a un rocher dans un lac dans une île dans un lac dans une île. Bref !
Il y a plein de faits comme cela sur Wikipédia, il y a même une liste d’articles, sans vous parler, évidemment, de toutes les perles qu’on peut trouver : des contributeurs qui passent par là et qui ont l’impression d’avoir eu l’idée du siècle. J’ai vu récemment que le football a été inventé en Wallonie, je ne sais pas pourquoi quelqu’un est venu mettre cette information-là sur Wikipédia.
Le dernier rempart : Wikipédia pourra-t-elle survivre au futur ?
Avec tout ça, où en est-on en 2026 et, un peu quels sont nos futurs défis ? Je n’en ai pris que trois, on ne va quand même pas, non plus, y passer la journée !
IA générative
Je pense que vous devez parler beaucoup, ici, du premier, c’est évidemment celui de l’IA générative. Pour Wikipédia ce défi est de plusieurs ordres.
Premièrement, la communauté n’est pas anti-IA ou anti-tech de base. Il y a déjà de l’IA sur Wikipédia, pas sur Wikipédia directement, plutôt sur Wikisource. C’est un système d’océrisation, de la reconnaissance de texte, de l’extraction de texte pour, après, faire des corrections. Il y a donc déjà de l’IA sur les projets Wikipédia depuis des années.
Là où l’IA générative change quand même beaucoup de choses, c’est qu’il y a un phénomène d’invisibilisation de Wikipédia. On a constaté, depuis deux/trois ans, une baisse de 8 à 10 % de lecteurs sur Wikipédia. Les contenus sont évidemment avalés par tous les grands modèles d’IA, recrachent du contenu issu de Wikipédia mais, évidemment, sans mentionner que ça vient de Wikipédia et sans mettre de références ou de liens qui mènent vers l’encyclopédie.
Aujourd’hui, ce n’est pas encore trop problématique, on n’est qu’au début de cette vague, mais, à terme le scénario du pire que l’on voit évidemment c’est baisse du lectorat = baisse du contributorat – si les gens vont moins sur Wikipédia, ils vont moins aller contribuer –, baisse aussi des dons, le mouvement repose évidemment sur les dons, si Wikipédia est moins visible comment va-t-on attirer des donateurs pour continuer à soutenir le travail des bénévoles ? C’est évidemment un premier aspect.
Pour cela, la fondation Wikimédia tente un peu de négocier avec les grands producteurs d’IA, notamment l’accès à l’API gratuite de Wikipédia a été limité pour limiter le nombre de requêtes, pour contraindre un peu ces entreprises à aller signer des accords commerciaux avec la fondation via une filiale, Wikimedia Enterprise, pour qu’elle leur vende des accès spécialisés. Ça marche un peu, Mistral a signé cette année, etc., mais c’est du gros pansement et un pansement ne règle pas le problème de fond.
Il y a effectivement cet enjeu de visibilité des contenus de l’encyclopédie et, du fait, du coup, qu’elle soit moins visible et moins utilisée.
L’autre aspect c’est évidemment tout l’usage des IA génératives dans la contribution même à Wikipédia. Il y a effectivement beaucoup de débats sur Wikipédia. Quand on voit quelqu’un qui arrive et qui pond un texte de trois pages pour argumenter en 30 secondes, on se dit bien qu’il y a un souci, la personne n’est aussi rapide à écrire !
Ça va être aussi venir créer des articles de toutes pièces avec une IA. Le problème, parfois, c’est que les références en bas sont un peu inventées, donc ça nous crée aussi des problèmes de détection de ces contenus, de modération, il faut venir les supprimer. La Wikipédia en anglais a pris la décision d’interdire complètement tout usage d’IA générative sur Wikipédia. La communauté, en France, est un peu plus modérée là-dessus. En fait, elle ne veut pas de création complète d’articles sur Wikipédia avec une IA, elle tolère l’usage pour la correction, la vérification, la mise en page, c’est un peu toléré.
On a donc des contributeurs qui, du coup, se mettent aujourd’hui à traquer les contenus générés par IA avec des formulations types, des formulations dont on sait, en gros, que les IA aiment bien, pour essayer de les retirer à la mano, c’est quand même un travail assez long.
Désinformation et lutte informationnelle
Et puis, enfin, il y a un autre enjeu et ça fait le pont avec le deuxième point, c’est l’IA comme outil de désinformation.
Wikipédia, aujourd’hui, est un VLOP [Very Large Online Platform]. Dans le cadre du DSA [Digital Services Act], nous sommes soumis aux mêmes obligations que Meta, Google, X et compagnie, nous sommes donc directement supervisés par la Commission européenne et, dans ce cadre-là, il y a évidemment un enjeu de sécurité de l’information : comment Wikipédia fait-elle attention dans le cas des processus électoraux ? J’étais à l’Arcom [Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique], lundi, pour débattre de ce qui s’est passé au moment des élections municipales et préparer la présidentielle de 2027. Donc, comment agissons-nous face à cela ?
Du fait que Wikipédia est quand même transparente, qu’on peut traquer toutes les contributions et venir supprimer, en un clic, une modification qui a été faite, on est évidemment bien mieux que les autres là-dessus. Mais l’IA nous pose de gros défis. Par exemple la création de fausses sources d’information, qui est notamment, typiquement, une méthode russe. On va donc avoir des faux sites générés qui ressemblent, comme deux gouttes d’eau, à de la presse locale et qui, ensuite, vont être ajoutés comme source sur Wikipédia pour venir influencer le contenu. C’est très complexe à voir et, en fait, il faut qu’on forme toute notre communauté de contributeurs à détecter ce type de manipulation qui maintenant. Ce genre de faux sites est maintenant créé par IA et ça va très vite. C’est donc un enjeu.
On a d’autres enjeux autour de la désinformation.
On a, par exemple, des phénomènes d’agents dormant depuis des années sur Wikipédia, ce sont plutôt les Chinois qui font ça, c’est-à-dire qu’on a des comptes, des contributeurs qui sont là, qui contribuent de temps en temps sur des sujets totalement anodins, avec de bonnes intentions, et qui, d’un seul coup, vont être activés par un État, par une agence commerciale, pour venir essayer de manipuler du contenu. Là-dessus, on travaille beaucoup avec VIGINUM [Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères] qui va nous aider à comprendre ces méthodes de désinformation pour, ensuite, alerter la communauté et aller retirer les contenus qui ont pu être ajoutés. Pareil, ça fait partie des tentatives de manipulation qui existent effectivement sur la Wikipédia en anglais, un peu en français, et évidemment sur la Wikipédia en russe, en mandarin, je ne vous raconte pas, c’est encore une autre histoire !
On a donc ces enjeux-là.
Un troisième cas, ça va plutôt être la captation d’un projet, complètement. Plus on a de contributeurs actifs sur un projet encyclopédique, plus c’est simple d’empêcher la captation du projet, le nombre de contributeurs rend cela plus difficile. Le cas le plus récent concerne la Wikipédia en croate qui avait une petite communauté qui, en fait, petit à petit, s’est fait noyauter par un groupe néo-nazi, disons-le comme ça, qui a fait fuir toute la communauté des contributeurs par du harcèlement, de la pression, etc., pour arriver à prendre le contrôle complet du contenu et à faire du révisionnisme le plus dégueulasse possible. Il a donc fallu que la fondation Wikimédia intervienne, débranche complètement la Wikipédia en croate, chasse ce groupe de pseudo-contributeurs pour repartir de zéro, avec une nouvelle communauté, pour relancer la dynamique.
La captation du projet, comme je vous disais, dépend vraiment de la taille de la communauté, de son dynamisme. C’est pour cela que la Wikipédia en français, pour le moment, est à peu près à l’abri parce qu’on a quand même 40 000 contributeurs sur Wikipédia en français par mois dont quasiment 6 000 contributeurs très actifs. C’est donc compliqué de venir prendre complètement le contrôle. Mais avec cette dynamique dont je parlais, à savoir la baisse de visibilité, donc, potentiellement, la baisse de contributorat à terme, c’est un danger, un défi qui n’est pas dans les dix ans à venir, qui n’est pas forcément si éloigné. Ça fait partie un peu de tous ces différents enjeux.
Renouvellement du contributorat
Ça m’amène à ce troisième défi qui est le renouvellement du contributorat.
Je vous disais qu’on a des chiffres, sur la Wikipédia en français, qui ne sont quand même pas trop mal, mais le graphique parle un peu de lui-même. On voit effectivement que, depuis 2015/2016 et aujourd’hui – les pics ce sont les vacances, on est en vacances, plus personne ne contribue sur Wikipédia – la dynamique globale montre un fléchissement de la communauté. On a moins de contributeurs qu’avant, notamment moins de contributeurs sporadiques qui passent par là, qui corrigent vite fait une faute d’orthographe, qui rajoutent une source et qui repartent. Mais, en fait, ces contributeurs sont hyper importants parce que, quelque part, ils enlèvent une charge de travail à la communauté très active qui est là et qui va plutôt s’occuper de faire de la modération intense.
On a effectivement un peu ce phénomène de fléchissement de la communauté qui entraîne une charge de travail pour la communauté très active.
Là, par contre, on voit que la communauté très active est encore à peu près stable sur les dernières années.
On a donc ce phénomène-là. On le voit aussi sur le nombre d’administrateurs. Nous étions à 170 administrateurs en 2016, nous en sommes à 130 aujourd’hui. Pourquoi ? On pense que c’est aussi parce que c’est devenu très complexe, on trouve que, sur Wikipédia, on entre vite dans des débats de société touchy, politiques, on se prend des coups de pression. En France, on met à disposition un soutien juridique et psychologique pour nos contributeurs parce que, il y a à peine deux ans, un journaliste est venu menacer un contributeur de révéler son identité s’il ne corrigeait pas l’article Wikipédia qui ne lui convenait pas ; on a des maires de communes qui, parfois, ne sont pas très contents de voir leur biographie sur Wikipédia ou n’aiment pas trop qu’on rappelle certaines affaires judiciaires dans lesquelles ils ont été mouillés qui, du coup, vont retrouver le contributeur et vont aller directement chez lui le menacer ; on a des huissiers de justice qui débarquent sur les lieux de travail de contributeurs à Wikipédia, pareil, pour les menacer. On a donc ce phénomène-là et je rappelle que je parle de la France, mais, dans le monde, des contributeurs sont en prison. On a des contributeurs de Wikipédia en Biélorussie, en Arabie saoudite qui sont en prison pour le fait d’avoir contribué à Wikipédia, tout simplement. En Biélorussie, il avait renommé l’article « Opération spéciale en Ukraine » en « Invasion de l’Ukraine par la Russie », ce qui n’a pas trop plu à la Biélorussie, du coup il a été arrêté.
Cette pression sur la communauté des contributeurs existe même en France et, pour avoir parlé avec des contributeurs, ça engendre effectivement une crainte à trop s’engager sur l’encyclopédie parce qu’on s’expose, qu’on le veuille ou non.
On a donc tout un travail d’accompagnement pour rassurer la communauté, la protéger, mais on a aussi l’enjeu d’aller trouver de nouveaux contributeurs. Or, les usages du numérique ont beaucoup changé entre 2001, même 2015 et aujourd’hui. On parle d’IA générative. Je crois que le rapport de l’Arcep [Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse] [10] de février disait que 68 % des 18/25 ans utilisent l’IA générative comme un moteur de recherche ; 48 % de la population, globalement je crois, passe maintenant uniquement par l’IA générative pour faire ses recherches sur le Web. [Pages 12 et 13 du rapport, on lit : « Pour la recherche d’informations, en revanche, c’est toujours un moteur de recherche qui est utilisé en priorité (55 % vs 26 % pour l’IA générative). Aucune catégorie d’usagers de l’IA générative, pour la recherche d’informations, ne donne la faveur à l’IA par rapport à un moteur de recherche. On note seulement que l’écart est mince pour les usagers de 18-24 ans qui sont 40 % à citer en priorité un moteur de recherche, soit à peine plus que la proportion qui privilégie l’IA (36 %). », NdT]
Les usages ont changé et la question qu’on va se poser, qu’on doit se poser en tant que mouvement, c’est comment faire évoluer Wikipédia, et jusqu’où, tout en préservant ce que l’on est, l’idée de faire une encyclopédie transparente, collaborative. Comment faire en sorte que nos contenus soient toujours visibles et comment faire pour attirer une nouvelle génération de contributeurs sur Wikipédia ? Est-ce qu’on doit repenser les formes de contribution ? Est-ce qu’on peut contribuer différemment ?
Des projets existent dans le mouvement. En France, on a un projet, qui s’appelle Lingua Libre [11], qui consiste à contribuer à l’oral sur Wikipédia. On enregistre des mots, des expressions, notamment pour les langues régionales et minoritaires pour contribuer.
Différentes pistes peuvent être explorées sur ce sujet-là, mais ça reste un défi, pour nous, d’imaginer un peu à quoi ressemblera la communauté de demain, à quoi ressembleront nos projets demain, à quoi ressemblera Wikipédia dans dix ans.
Je ne veux pas vous déprimer. La communauté va bien, on a une communauté toujours très active et très motivée. Cette année on organise La Wikimania à Paris [12], c’est le grand événement international du mouvement Wikimédia, tout le monde sera à Paris pour fêter les 25 ans, on a fait sold out en 24 heures, on a battu Céline Dion – je ne crois pas, quand même ! En tout cas, on voit que le mouvement est présent, reconnu, et on bénéficie peut-être aussi, quelque part paradoxalement, de la situation géopolitique internationale. Je m’explique. La volonté de l’État français, de l’Union européenne, d’aller vers plus d’autonomie numérique, de quitter les plateformes propriétaires américaines, de se tourner vers les communs numériques, etc., il y a peut-être, là aussi, une voie de passage à trouver pour tout notre écosystème du Libre et des communs numériques, pour un Web différent demain, on l’espère. En tout cas, on voit que les projets Wikimédia et d’autres comme OpenStreetmap [13], Open Food Facts [14] et tous les autres projets collaboratifs intéressent toujours les politiques publiques. Actuellement, une loi sur la majorité numérique en ligne est en débat au Parlement, Wikipédia et les autres projets libres ont été exemptés de cette loi, il y a donc une volonté de bien différencier les plateformes communs numériques, libres, des grands réseaux sociaux, donc ça progresse. Il y a quand même aussi des signaux positifs à voir de notre côté. Tout n’est pas perdu, loin de là.
Là, c’est pour montrer le mouvement Wikimédia, c’était l’année dernière, à Nairobi, pour la Wikimania, vous voyez tout le mouvement Wikimédia réuni pour discuter, débattre de nos enjeux, partager nos expériences.
Merci pour votre attention
Je vous remercie beaucoup pour votre attention. J’espère avoir pu brosser un portrait assez large de l’histoire de Wikipédia et où on en est aujourd’hui.
N’hésitez surtout pas à devenir contributeur, à rejoindre le mouvement, à faire des dons. Comme je disais, il y a une grosse communauté lyonnaise, donc n’hésitez pas, les Lyonnais, à aller la voir. En général, il y a des groupes locaux de Wikimédiens un peu partout en France, donc, si vous êtes intéressés, venez nous soutenir. On recherche aussi beaucoup de développeurs, je passe le message, nos projets tech sont un peu en déshérence pour certains, donc si certains ont un peu de temps et ont envie de venir filer un coup de main, on vous accueille avec grand plaisir. D’ailleurs cet été, pour la Wikimania, on prévoit 200 à 300 places pour le hackathon, on a encore des places, donc, franchement, vous êtes toutes et tous bienvenus.
En tout cas, je vous remercie beaucoup pour votre attention.