Reconnaissance faciale algorithmique, comment ça marche ?
Concrètement, pour bien comprendre, la reconnaissance faciale existe déjà en France. Elle peut être utilisée par la police à travers le fichier de Traitement d’antécédents judiciaires [1], qu’on appelle souvent le TAJ, et depuis longtemps. Depuis 2012, le décret qui encadre le TAJ évoque la reconnaissance faciale. Il y a donc aujourd’hui un logiciel étatique, qui est à disposition de la police et de la Gendarmerie, qui permet de retrouver des personnes à partir d’une photo et de voir si elles sont dans le TAJ, mais ce logiciel ne peut être utilisé que dans le cadre d’enquêtes. Cela veut dire concrètement que, dans le cadre d’une manifestation, s’il y a ouverture d’une enquête pour retrouver quelqu’un alors l’image de cette personne dans la rue pourra être comparée aux images que contient la base de données du TAJ, qui contient des millions de photos, parce que le TAJ c’est le fichier par lequel on passe quand on a affaire à la police. En gros, quand on est arrêté, qu’on est mis en cause dans une affaire, c’est le terme juridique, par exemple arrêté, poursuivi, mais après relâché ou relaxé, on reste dans le TAJ. Donc si vous subissez une garde à vue ou même si vous passez par un commissariat et qu’à un moment on vous a pris en photo, vous avez une fiche dans le TAJ et, à priori, il y aurait dix millions de fiches dans le TAJ.
Donc aujourd’hui, quand le gouvernement, en tout cas quand la police fait de la reconnaissance faciale, c’est pour faire des comparaisons à cette base de données et elle ne le fait pas de manière isolée. Les derniers chiffres qu’on a, suite à une enquête de Disclose [2] de cette année, donnent un million d’utilisations par an, c’est donc énorme, ce sont plusieurs milliers par jour. Donc, clairement, aujourd’hui la reconnaissance faciale est présente en France, ce n’est pas quelque chose de nouveau, ce n’est pas quelque chose de lointain. Avec les annonces de Gérald Darmanin, on pourrait imaginer que c’est nouveau, qu’il le met en place, mais c’est très probablement plutôt un coup de com’ ou un effet d’annonce pour montrer qu’il agit. Par contre, il est possible que, du coup, il y ait une instruction systématique pour regarder, en tout cas pour que les enquêteurs utilisent ce logiciel-là, avec la limite que si la personne n’est pas dans le fichier de Traitement des antécédents judiciaires, il n’y aura pas de résultat. Comme on entend quand même pas mal que beaucoup de personnes sont sans casier, en tout cas sans passé judiciaire, il est possible que cette reconnaissance faciale à travers le fichier TAJ ne puisse pas identifier tout le monde.
La vidéosurveillance algorithmique
Comme autre moyen, il y a la vidéosurveillance algorithmique qui peut être utilisée aussi dans le cadre d’une enquête, donc a posteriori, qui permet d’analyser un corps humain et de le retrouver selon ses caractéristiques, pas le visage mais d’autres caractéristiques physiques identifiantes, le plus souvent ce sont les vêtements. Aujourd’hui la police et la Gendarmerie ont des logiciels qui sont un peu comme un moteur de recherche sur des images : je veux retrouver une femme avec un pull rouge et un chapeau, et l’algorithme peut retrouver cela. Ça fait longtemps que la police l’utilise et, au début, on savait qu’elle utilisait principalement un logiciel qui s’appelle BriefCam [3], d’une société israélienne qui a été rachetée par Canon, qui était un peu leader là-dessus en France, des centaines de polices locales s’étaient dotées de cet outil. Il y a quelques années il y a eu un scandale parce que, dans ce logiciel, il y avait aussi une option de reconnaissance faciale qui était juste une case à cocher et apparemment elle aurait été cochée. Il y a eu les révélations de Disclose puis un rapport l’IGPN [Inspection générale de la Police nationale], l’IGGN [Inspection générale de la Gendarmerie nationale], etc. Grâce à ces rapports on s’est rendu compte que BriefCam était massivement utilisé, donc aussi pour faire de la reconnaissance d’attributs physiques. Pareil, dans le cadre d’enquêtes, on peut retrouver une personne sur plusieurs images. Cela permet surtout de faire du suivi et du tracking d’une personne dans une ville, plus que de l’associer à une identité civile ; ces logiciels le permettent.
Aujourd’hui une nouvelle boîte française, qui s’appelle Orasio [start-up européenne fondée en 2025 et spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée à la vidéo], se place sur ce marché. Elle a fait un partenariat avec la police et la Gendarmerie nationale et qui sur son LinkedIn, il y a quelques jours, a fièrement dit qu’elle se mettait à disposition de la police pour retrouver les personnes notamment à travers leurs vêtements et leurs accessoires. Cela veut dire que si en manifestation il y a un signe assez distinctif, suffisamment distinctif, pour que la police repère la personne et veuille ensuite la retrouver sur d’autres images, des outils d’analyse suffisamment puissants permettent de le faire. Mais après, à nouveau, à priori légalement ce serait dans le cadre d’une enquête ouverte après des faits commis.
Publications et vidéos sur les réseaux sociaux
La police peut effectivement aller regarder ce qui se passe sur les réseaux sociaux si le compte est public. Il y a un exemple : à Sainte-Soline, une personne s’est fait identifier comme cela parce que son compte Instagram était public, on l’a reconnue sur des vidéos de Sainte-Soline et sur la photo de son Instagram. À nouveau, si on est dans un cadre légal c’est ce qu’on appelle de l’OSINT [Open Source INTelligence], de la recherche d’informations en sources ouvertes. Cela veut dire que la police peut aller regarder tout ce qui se passe sur Internet si c’est public, mais il n’y a pas de cadre sur ce qu’elle peut en faire après, quelles sont les limites, etc. Aujourd’hui elle ne se prive pas, quand elle commence une enquête, d’aller d’abord chercher les comptes sur les réseaux sociaux des personnes et avec les milliers, les millions de vidéos qu’il y a en ce moment sur Instagram, Snapchat et TikTok, il est très probable qu’elle s’en serve ensuite pour comparer et essayer de retrouver des personnes.
Faut-il prendre son téléphone en manifestation ?
Il n’y a pas de situation idéale. Parfois on est obligé d’avoir son téléphone et c’est OK, mais, dans ce cas-là, il faut partir du principe qu’on peut se faire arrêter et que la police peut prendre son téléphone. Il faut donc analyser les risques, nettoyer son téléphone avant si on le prend. Mais concrètement, si on se fait arrêter avec son téléphone, la police peut le prendre et peut faire deux choses.
Demander votre code de téléphone et vous menacer si vous ne le donnez pas. C’est effectivement une infraction de ne pas donner son code mais qui est liée à d’autres conditions. À nouveau, ce ne sont pas des conseils absolus, mais souvent les legal teams et les groupes de conseil conseillent de ne pas donner son code de téléphone malgré les pressions, parce que, après c’est quelque chose qui peut être annulé, qu’on peut faire tomber selon certaines conditions.
Si vous donnez votre code, la police pourra avoir accès à tout ce qu’il y a dans votre téléphone, notamment les vidéos que vous avez prises avant la manif, pendant la manif, ça peut donc servir à incriminer vous ou d’autres personnes.
Ensuite, si vous ne donnez pas votre code, aujourd’hui la police a des outils, qu’on appelle des aspirateurs à données, qui permettent d’accéder au contenu de votre téléphone même sans code. Il y a différents outils, de différentes entreprises, qui fonctionnent plus ou moins en fonction des modèles de téléphone, c’est donc pour cela qu’il y a pas de réponse absolue, mais plus le temps passe plus ces logiciels progressent et ils permettent quand même d’accéder au contenu de pas mal de modèles de téléphones, donc concrètement, sur son ordinateur, la police va pouvoir récupérer vos messages, vos photos, etc. C’est à nouveau de la matière pour incriminer sur ça ou sur d’autres choses d’ailleurs, ça peut faire ouvrir d’autres enquêtes s’il y a des preuves d’autres choses.
Il faut vraiment avoir bien ça en tête avant de prendre son téléphone, avoir conscience des risques, donc plutôt décider de ne pas le prendre pour ne pas se mettre en danger et mettre en danger d’autres personnes, parce que dans les conversations de groupes il peut y avoir des informations sur d’autres personnes.
L’identification algorithmique en temps réel est-elle possible ?
Aujourd’hui la police ne peut pas mettre en place un logiciel de reconnaissance faciale en temps réel, un peu comme ce qu’on voit dans les films, ce qu’on imagine qui peut être fait en Chine. Si vous vous baladez dans la rue, simplement, il ne va pas y avoir une alerte qui bipe parce qu’on vous cherche. Aujourd’hui ce n’est pas faisable parce que ce n’est pas légal.
Par contre, vu que la police a des bases de données avec des photos et des identités et la technologie, techniquement ce ne serait pas impossible. D’ailleurs plusieurs politiques l’appellent de leurs vœux, je pense notamment à Darmanin, toujours lui, qui, il y a deux ans, après la victoire du PSG en Ligue des champions où il y avait eu un peu la fête dans Paris, on va dire, s’était servi de cet événement pour dire « il faudrait de la reconnaissance faciale ». En fait, les entreprises qui en fournissent pestent contre le droit qui est trop restrictif.
La reconnaissance faciale en temps réel n’existe pas, mais pourrait advenir dans le futur.
Par exemple, en Italie un décret [4] vient de passer qui autorise la reconnaissance faciale aussi bien dans le cadre d’enquêtes qu’en temps réel, s’appuyant sur un texte européen sur l’intelligence artificielle, le règlement sur l’IA [5], qui, en fait, l’autorise plus ou moins. Il interdit la reconnaissance faciale en temps réel sauf pour pas mal d’exceptions et ne l’interdit pas pour les enquêtes. L’Italie s’est un peu appuyée là-dessus pour faire passer ce décret, il est donc possible que ça arrive chez nous et dans un temps relativement proche en fonction des décisions politiques, sachant que c’est un objectif de longue date. En fait depuis le premier quinquennat Macron, le ministre du Numérique parlait de faire de la reconnaissance faciale « à la française ». C’est quelque chose qui a été annoncé, c’est une stratégie d’y aller petit à petit parce que la reconnaissance faciale fait peur, du coup on fait plutôt des tests avec autres technologie pour y aller à petit pas. En tout cas aujourd’hui cette technologie fonctionne et il y a des entreprises qui, je pense, seraient très contentes de proposer leurs services à la police française.