Magali Garnero : Déjà, merci d’être là. Ça fait plaisir de voir des gens qui s’intéressent encore aux livres.
Gee : Et qui se lèvent à une heure si matinale, 11 heures et demie, un dimanche ! Waouh !
Bienvenue pour cette table ronde sans table, où on va parler de livres libres. David et moi sommes toujours un peu embêtés parce que, quand on nous parle de livres libres, nous pensons beaucoup art libre. C’est ce qu’on disait hier, on pense beaucoup au contenu et finalement pas trop au contenant.
Magali Garnero : C’est pour cela que je suis là. Comme c’est moi qui vends des livres habituellement, vu que je suis libraire, je vais pouvoir tirer le sujet vers le vrai sujet. S’ils partent vers l’art libre, je serai obligée de les fouetter !
Gee : Tu vends des livres ? Parce que moi j’ai du mal ! J’essaye.
David Revoy : C’est vrai que quand on utilise le mot « livre », c’est aussi bien le contenu que l’objet. Quand on conseille à quelqu’un un bon livre ce n’est pas parce que c’est du bon papier et une belle couverture en carton, c’est le contenu qui va surtout primer. C’est vrai que Gee et moi, comme tu l’as dit, nous sommes plus des créateurs de contenus libres qui vont se retrouver en papier, mais, par rapport à la chaîne industrielle…
Gee : Je me rends compte que nous ne nous sommes pas présentés.
Magali Garnero : C’est moche ! Nous sommes partis du principe que tout le monde nous connaît, c’est hyper prétentieux de notre part !
David Revoy : C’est vrai que nous nous connaissons entre nous.
Magali Garnero : Je suis Bookynette. Il paraît que maintenant il faut que je me présente comme Magali Garnero, présidente de l’April. Je suis aussi membre de Framasoft [1] et je suis libraire, je vends des livres format papier, pas format numérique. À ma droite, j’ai Gee.
Gee : Je suis principalement auteur de BD, de plein d’autres trucs aussi, vous me connaissez peut-être pour les BD Grise Bouille et, anciennement, le Geektionnerd et d’autres trucs comme Superflu [2]. Si vous ne savez pas ce que c’est, venez sur mon stand et achetez-moi des bouquins !
Magali Garnero : C’est bien, tu y as pensé cette fois !
David Revoy : Je m’appelle David Revoy [3]. Je suis aussi auteur de bande dessinée, la bande dessinée Pepper&Carrot. Je suis très corporate en ce moment [en référence à son t-shirt, NdT]. On voit souvent mes dessins, mais on ne voit pas ce à quoi je ressemble ! C’est une BD libre, bien sûr, un webcomic donc lisible en ligne. Je fais aussi une petite série hebdomadaire en quatre cases et une BD plus longue en fond, cette BD plus longue en fond va avoir des éditions papier pas seulement en France mais aussi en Allemagne, au Portugal, en Norvège ; Pepper&Carrot a essaimé.
Gee : D’ailleurs, le fait qu’on publie d’abord sur un blog sur Internet et qu’ensuite ce soit mis sur papier, c’est peut-être un peu une des spécificités, peut-être pas forcément des livres libres parce qu’il y a des gens qui font de l’art pas libre et qui font la même chose. Il y a des questions de format et des choses comme ça qui ne sont pas forcément évidentes ; toi tu as immédiatement fait Pepper&Carrot sur un format qui ressemble à du A4.
David Revoy : Non, pas du tout ! J’ai fait au format colonne. Pour le contexte, quand Pepper&Carrot sort, c’est le moment où les iPad commencent à arriver avec cette manie que les personnes vont avoir de scroller sur ordinateur avec la roulette de la souris, ça remonte à peu près à 14 ans en arrière, et un ami me dit : « Le futur de la BD va être ça. » Je fais donc une grande colonne avec toutes les cases les unes en dessous des autres. Ce n’est que vers l’épisode 6 que je commence à voir que la communauté essaye de bricoler pour faire des impressions maison, parfois des recueils de photocopies dans des événements libres, que mes strips commencent à casser les pieds à tout le monde et là je vais faire un refactoring, c’est-à-dire reprendre toutes les pages, parfois rajouter des cases quand ça ne collait pas bien. Par exemple maintenant, de l’épisode 1 à l’épisode 6, il y a des pages qui sont formatées, avec parfois des cases rajoutées par rapport à l’original de la première publication.
Magali Garnero : Toi aussi, Gee, tu as commencé à faire de la BD sur un blog et sur au format papier.
Gee : Oui, effectivement. En fait, la première BD que j’ai vraiment faite pour le format papier, c’était les GKND, l’intégrale, une série d’aventures sur des étudiants en informatique. Je l’avais pensée pour du A4. Avec le recul, le format n’était vraiment pas bien. Je l’ai ressortie en intégrale, je l’ai retravaillée pour que ce soit sur du A5 et que ce soit mieux mis en page. C’était ma première, je n’étais pas hyper au point.
Pour Grise Bouille, mon blog actuel, c’est vraiment prévu pour le blog. Au début, c’était même juste une longue image, qui faisait parfois 10 000 pixels de haut, et j’ai fini par splitter en termes d’image quand j’ai voulu rendre le blog accessible, je pourrais vous en parler à une autre occasion parce que ça mériterait une conférence, ce qui fait que maintenant c’est plein de petites images, donc, pour l’impression, c’est plus facile au sens où si tu veux imprimer toi-même, tu copies et normalement même le navigateur, si tu fais « impression », est capable de couper au bon endroit, j’imagine. Du coup, la première fois qu’on a sorti les recueils de Grise Bouille en livre, il y a eu un travail de réorganisation des BD. Je travaille sur Inskape, un logiciel libre. J’ai donc pris mes très grosses BD qui étaient très longues, j’ai mis une grille, parce qu’on peut mettre des grilles, qui faisait la taille des pages. Après, si des trucs tombaient au milieu, à l’intersection de deux pages, je décalais puis je réorganisais tout et, de proche en proche, j’arrivais à organiser la BD sur un certain nombre de pages. Parfois ça tombait mal quand il y avait un gros dessin et un petit peu de texte, je ne pouvais pas en mettre deux sur la même page, il y a donc des pages où il n’y a pas grand-chose, c’est un peu espacé, mais je m’en suis sorti comme ça.
Magali Garnero : Du coup, pourquoi passez-vous du format blog au format papier ? Qu’est-ce que ça vous a apporté ?
David Revoy : Dans mon cas, c’était vraiment par rapport à ces contributions d’impression on va dire un peu plus sauvages, au début. Je n’avais pas les prétentions éditoriales d’avoir des éditeurs qui arriveraient pour pouvoir éditer en papier Pepper&Carrot, je me disais simplement que ça allait faciliter le travail de la communauté. C’est vrai que j’ai aussi cette tendance, quand je commence un projet, de commencer en mode foufou, je ne me fais pas des standards, tout explose au niveau créatif et après je préfère réécrire, standardiser selon là où j’ai des motifs qui réapparaissent, des formats. Le projet Pepper&Carrot est jonché de réécritures, de reprises pour standardiser parce que, par exemple, la toute première n’avait même pas de cases blanches tout autour, c’était des cases vertes tout autour, c’étaient des décorations différentes, une police d’écriture différente, il y a eu tout ça. Au début, je crois que c’était simplement à un LinuxFest, en Allemagne, qui voulait faire des recueils de photocopies de Pepper&Carrot pour les distribuer comme un petit bonus, une petite donation aux visiteurs qui faisaient des petites contributions. Je me suis dit que ça allait être un des usages et j’avais envie de faciliter ça. Ça a été un des premiers pas pour qu’un éditeur regarde et dise « ce blog est transférable sur le papier. »
Gee : Moi je ne sais pas trop pourquoi j’ai fait des bouquins, avec le recul, maintenant que tu poses la question. En vrai, il y a quand même un petit peu un aspect économique qui va être spécifique à l’art libre. Libre ne veut pas dire gratuit, on est bien d’accord, c’est un truc qu’on dit souvent dans le logiciel libre, mais ça implique quand même pas mal de gratuité au sens où même si je faisais payer mes versions numériques, à partir du moment où elles sont libres, vous auriez le droit de les partager gratuitement, ce qui fait que, quelque part, ça serait gratuit quoi qu’il arrive. Le fait de faire une version papier, le papier coûte forcément quelque chose, donc c’est plus simple de gagner un peu d’argent sur le papier : à partir du moment où tu vas le vendre, tu vas le vendre au moins au prix de fabrication et forcément tu vas mettre un peu plus pour avoir une marge pour toi. D’un point de vue économique, le bouquin c’est un des trucs sur lesquels tu vas « forcément », entre guillemets, gagner de l’argent en faisant de l’art libre, ce qui est moins évident avec le numérique même si, évidemment, il y a des modèles économiques qui sont différents. Moi le premier je fais du crowdfunding, toi c’est pareil, tu as des trucs sur Tipeee, Patreon, tout ça. Il y a donc aussi ce truc-là quelque part : le numérique implique un peu une certaine gratuité de plein de choses, en tout cas, comme ça réduit les frais de copie au maximum, ça ne coûte quasiment rien d’héberger un Epub, tu peux donc le donner sans que ça te coûte quoi que ce soit. Comme sur des produits physiques il reste un coût, il y a cet effet économique que tu peux gagner des sous dessus. En pratique, on ne gagne pas grand-chose.
Magali Garnero : Du coup, si tu gagnes des sous, tu es riche ! Vous êtes riche tous les deux ! Vous êtes milliardaires, non ?
David Revoy : Totalement ! Non pas du tout. Pour donner un ordre d’idée, je gagne moins que le Smic de façon mensuelle, en recoupant tout, et bien moins, en plus sans les avantages et avec des week-ends de travail et compagnie.
Gee : Tu travailles pour la passion !
David Revoy : C’est vrai, c’est un choix de vie.
Gee : Effectivement, on ne gagne pas grand-chose. Je suis un peu dans le même cas que David, je gagne moins qu’un Smic, plutôt beaucoup moins qu’un Smic. Ce qui est intéressant, si je regarde dans tout ce que je gagne, les ventes de bouquins c’est très peu. En fait, la majorité de l’argent que je gagne, et toi ça doit être pareil, c’est le financement participatif.
David Revoy : Complètement.
Gee : Je dis souvent, quand on parle comme ça de livres, « faites du libre, mais vous n’en vivrez pas. ». Il faut savoir que, de manière générale, les artistes ne vivent pas de leur art. Je n’ai plus les chiffres exacts, je ne les ai pas notés. L’AGESSA [Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs], qui est la sécu des auteurs et autrices, avait fait un rapport et je crois que 85 % des affiliés gagnent moins d’un Smic et il faut déjà être affilié. Si vous faites de l’auto-édition, plein de gens qui balancent un peu des trucs sur Internet ne sont pas affiliés du tout et gagnent clairement moins qu’un Smic, donc l’immense majorité n’en vit pas. La plupart des gens qui écrivent ont souvent un boulot à côté, soit un boulot alimentaire parce qu’ils préfèrent vraiment faire de l’art, soit l’écriture c’est juste un hobby à côté. En fait, on a une vision très déformée parce que quelques personnes, comme Amélie Nothomb, vont être effectivement millionnaires, mais ce sont vraiment des exceptions.
David Revoy : C’est un petit pourcentage, même dans le milieu de la bande dessinée, je le sais. J’ai un rapport avec la bande dessinée papier Pepper&Carrot qui un peu comme un produit dérivé. C’est-à-dire que mon produit principal c’est toujours le webcomic, c’est toujours une BD qui doit se regarder sur écran. On va dire que la version papier c’est plutôt un objet de fans ou un objet comme une figurine pour l’avoir sur son étagère, pour pouvoir avoir un vrai bout dans le réel. J’ai ce rapport-là de me dire que ce n’est pas le support premier, alors que je vois par exemple que pour les bibliothèques ou pour les librairies…
Magali Garnero : Ou pour les gens qui veulent se faire dédicacer ton livre.
David Revoy : En France, par rapport aux bibliothèques, on a encore le côté où quand un éditeur, surtout un grand éditeur avec une chaîne de distribution – j’ai la chance d’être édité chez Glénat [4] qui a une grande distribution en France dans beaucoup de magasins –, c’est comme une intronisation, ça met tout de suite une aura de « c’est important à lire », alors que, quelque part, pas du tout. C’est un choix éditorial de leur part, qui pourrait être motivé par des métriques internet et peut-être pas par des motivations artistiques, je ne sais pas. Il y a encore beaucoup le côté de l’éditeur qui donne de la crédibilité à une série. Je trouve ça triste parce qu’il y a beaucoup de très bons webcomics qui valent le coup mais qui n’ont pas cette chance-là, c’est aussi avoir beaucoup de chance.
Gee : Tu as aussi pas mal de bouquins, moi le premier, qui sont auto-édités. En fait, il y a un objet papier, mais il n’y a pas l’aura d’une maison d’édition derrière, il n’y a pas,non plus, les canaux de distribution, ce qui est le plus compliqué lorsque tu t’auto-édites : vous ne pouvez pas trouver mes livres que sur Internet ou chez Bookynette [5]. Je ne suis pas distribué dans les canaux de distribution classiques, vous ne pouvez pas entrer dans une librairie et dire « je voudrais commander le dernier Grise Bouille ou un truc comme ça.
Magali Garnero : Si. Tu peux rentrer dans une librairie et tu peux demander au libraire et c’est là où on voit si le libraire est efficace ou pas, s’il va faire l’effort d’aller chercher le livre. On peut commander tes livres, en tant que libraire, si on le veut.
Gee : Oui !
David Revoy : Par rapport à ta vitrine, les livres indépendants comme ça, qui ne sont pas chez des grands éditeurs, ça représente quel pourcentage ?
Magali Garnero : Je suis un mauvais exemple de libraire, j’ai plein de petits éditeurs pas connus que j’ai envie de soutenir. Tu as dit que tu fais de l’auto-édition, mais tu ne fais pas que de l’auto-édition puisque ton dernier livre, Sortilèges & Syndicats, est sorti chez PVH Éditions [6].
Gee : C’est vrai. Du coup la question de la licence libre est importante. J’étais toujours parti du principe que faire de l’art libre était incompatible avec le fait d’être édité par une maison d’édition classique. Ça va être vrai dans pas mal de cas, on va avoir deux exceptions dont on peut parler avec David : son exception avec Glénat et mon exception avec PVH Éditions. Il y avait une autre exception, Framasoft avec sa maison d’édition Framabook [7], mais ce n’était pas une maison d’édition au sens classique du terme au sens où il n’y avait pas non plus de canaux de distribution et ce n’était pas non plus distribué dans les librairies, ce n’était pas de l’auto-édition mais ça s’en rapprochait presque.
Magali Garnero : Je te laisse finir et après je parle de ce livre-là parce que c’est une quatrième maison d’édition qui fait du libre.
Gee : Je m’étais toujours dit que ça ne sert même à rien de contacter des maisons d’édition pour essayer d’être publié parce que je pense qu’on va me dire « si on publie, exclusivité et hors de question que le truc soit distribué gratuitement sur Internet. »
J’ai effectivement été contacté par PVH Éditions, une maison d’édition suisse, je remercie Ploum [Lionel Dricot], que vous connaissez peut-être. C’est lui qui avait pris mon bouquin, qui avait acheté mon bouquin Working Class Heroic Fantasy que j’auto-éditais à ce moment-là, qui l’a filé à son éditeur, Lionel Jeannerat que je salue au passage, le directeur de publication, je sais pas comment on dit, le gérant de PVH Éditions, qui a bien aimé et qui, du coup, a proposé d’en faire une nouvelle édition dans sa maison d’édition, donc avec une vraie distribution en librairie. On a changé le titre c’est devenu Sortilèges & Syndicats parce qu’on m’a dit que ce n’était pas bien de faire un titre anglais pour un bouquin en français, ça veut dire que je ne suis pas très bon en com’. Il a fait le pari de passer toute sa collection sous licence libre, il a donc fallu discuter avec des auteurs et autrices qui n’étaient pas sous licence libre et il a réussi à convaincre tout le monde, félicitations à lui. Je pense que ce n’est pas simple, pour des gens qui ne sont pas habitués à ça, d’entendre « maintenant tout le monde va pouvoir copier vos écrits, éventuellement les modifier s’ils n’aiment pas la fin et tout ». Il y a des gens qui sont peut-être un petit peu attachés à leurs œuvres, moi je n’ai pas ce souci. C’est une super expérience et, ce qui est très intéressant, c’est que Lionel nous dit régulièrement que le fait d’être passés sous licence libre n’a eu aucun impact négatif sur les ventes, comme quoi ce n’est pas du tout antinomique !
Magali Garnero : Je voulais expliquer la chaîne du livre pour qu’on comprenne davantage.
Quand un auteur écrit un livre, il va passer par un éditeur, l’éditeur, pour publier, va faire appel à un imprimeur, ensuite il va faire appel à un représentant qui va aller dans plusieurs librairies, qui va essayer à tout prix de placer ses bouquins, si possible ceux qui sont sûrs d’être vendus. Le libraire, au contraire, va vouloir en prendre le moins possible parce qu’il ne veut pas surstocker, il va donc prendre ce qu’il est sûr de vendre ou ce qu’il aime ou ce qu’il a envie de soutenir. Le livre va être vendu, je pars du principe que le livre est vendu. Ensuite, le libraire va faire le choix de recommander le livre et là il ne passe plus par le représentant, il va passer par la logistique, ce qu’on appelle les gros distributeurs. Si vous voulez savoir qui gagne de la thune dans le monde du livre ce sont les distributeurs, ce ne sont pas tous les autres que j’ai cités avant, et le distributeur qui a beaucoup d’argent parce qu’il fait payer les transports, il fait payer le stockage, va renvoyer le livre au libraire. Ça, c’est quand ça se passe bien.
Quand on est auto-édité, on n’a pas le représentant, on n’a pas l’éditeur qui va faire le travail de mise en page, de correction, on n’a pas la logistique, on va passer par la poste, on va se taper des délais, on va se taper des frais de transport, bref, l’auto-édition c’est compliqué, je suis en admiration devant les gens qui se lancent là-dedans. Passer par Glénat ou passer par PVH fait que toute la logistique va s’installer et on va pouvoir trouver des livres facilement en librairie, en tout cas on va pouvoir les commander sans que le libraire râle parce que ça va lui prendre du temps de chercher où commander.
Avec Glénat, comment ça s’est passé ?
David Revoy : C’est difficile parce que je n’étais pas à la réunion où ils ont décidé, donc ce sont des suppositions, beaucoup. Il y a eu une époque, entre 2010 et 2014, de recherche de jeunes talents du Net ou de choses qui fonctionnent sur le Net, de vouloir faire une sorte de laboratoire expérimental, mettre des choses en vitrine qui viennent un peu de la scène indépendante. Ils ont vu Pepper&Carrot et, un jour, je reçois un e-mail « est-ce que tu peux nous mettre quelques pages dans un PDF, on fait une réunion ». Je vois @glenat.com, je réponds « oui, oui ». En deux secondes j’ouvre LibreOffice, Draw, je mets les pages, j’envoie, hop. On me recontacte : « Est-ce que tu aurais un numéro de téléphone ? Nous venons de faire une réunion et nous sommes intéressés. » Au téléphone, je leur explique un peu tout le délire, c’est-à-dire que la bande dessinée est faite uniquement avec des logiciels libres sous un système GNU/Linux, avec une licence Creative Commons, donc aussi de la culture libre. Le directeur de collection dit « c’est un délire, je ne connais pas tout ça, tu as vraiment un univers, tu as réussi avec une niche que je ne connais pas du tout, des personnes, une communauté, j’aimerais bien qu’on reste dans cette édition-là, qu’on respecte tout ça, tu vas nous dire un peu ce qu’on devrait faire. » La première chose qu’ils m’ont demandée c’est si on pouvait faire un contrat d’édition. J’ai dit non, j’aimerais qu’on signe simplement qu’on est d’accord qu’on va respecter vraiment la Creative Commons, je ne veux pas de contrat d’édition, je ne veux pas non plus de royalties. Il faut savoir que sur tous les albums de Pepper&Carrot vendus, je ne touche rien directement en proportion des ventes. J’ai simplement Glénat parmi mes mécènes, sur le site Patreon et, à chaque fois que je sors un épisode, Glénat donne une certaine somme, c’est mon plus gros mécène. J’ai préféré travailler comme ça.
Gee : J’ai vu que tu as reçu pas mal de shitstorm, on pourrait presque dire, au moment où il y a eu ça. Je pense que des gens avaient l’impression que Glénat faisait ça pour t’entuber alors qu’en fait c’est toi qui as demandé cela pour rester indépendant.
David Revoy : Oui. Avant Pepper&Carrot, j’ai eu une expérience dans le livre, je faisais des couvertures de livres pour pas mal de séries, j’en ai fait des dizaines et des dizaines, je connaissais donc déjà les problèmes de courir après les royalties, c’est-à-dire de courir après cette petite somme en fonction des ventes. Il faut savoir qu’il n’y a que récemment que des structures commencent à être indépendantes entre les éditeurs et les auteurs pour pouvoir faire un peu l’arbitre sur le nombre de ventes. Avant c’était l’auteur qui devait demander à l’éditeur combien il en avait vendu pour avoir le pourcentage. Dans ce cas-là, c’est vrai que l’éditeur était arbitre pour dire « non ça ne s’est pas trop bien vendu, il ne faut pas réclamer beaucoup. » Par exemple, dans mon cas, c’était caché que mes livres étaient republiés dans d’autres pays. Mon contrat disait que je gagnais un pourcentage nouveau à chaque republication et c’était moi qui les découvrais sur Internet, qui leur disais et à chaque fois c’était le même discours « on était débordés, on n’a pas vu ! » C’était récurrent et c’est une des choses qui m’a usé quand j’étais freelance dans ce milieu-là. Donc, quand j’ai fait Pepper&Carrot, je me suis dit « si je gagne un pourcentage sur des ventes, je vais vite fait me transformer moi-même en commercial du produit Glénat quelque part », parce que c’est une incitation à en parler tout le temps sur mon blog ou sur quelque chose. Je voulais être détaché de ça et me dire qu’il s’en vende 1000 ou 5, ça ne me touche pas.
Magali Garnero : Je vais mettre un bémol sur le travail des éditeurs. Ce ne sont pas forcément des escrocs, même si certains…
David Revoy : Je ne voulais pas donner cette impression.
Magali Garnero : Il faut savoir que quand un éditeur arrive à placer des livres en librairie, le libraire a un an pour vendre ses livres et après c’est ce qu’on appelle le compte ferme, c’est-à-dire qu’il est obligé de les garder, mais, avant un an, il peut faire ce qu’on appelle des retours : il va renvoyer à l’éditeur les invendus. Au départ, l’éditeur a l’impression d’en avoir placé 1000 dans plusieurs librairies et puis, au bout de neuf mois, il en récupère 650, ce qui peut faire très mal dans ces cas-là. Donc, s’il commence à payer régulièrement les auteurs par rapport à ce qu’il croit avoir vendu, à un moment donné il devra leur dire « attendez, j’ai eu des retours, donc vous allez me rendre de l’argent. » Ils ont donc tendance à étaler le plus possible le temps où ils vont payer leurs auteurs, ce qui est moche, mais ce qui est compréhensible, pour être sûrs qu’au bout d’un an il n’y aura plus de retours, donc là ils pourront dire « on a vendu tant de livres », ils ne se seront pas trompés, ils ne seront pas obligés de rembourser. Donc un petit bémol éditeur, qui est important. Ils attendent toujours au moins un an après la parution pour pouvoir sortir des vrais chiffres, en tout cas des chiffres qui ne vont pas les pénaliser.
David Revoy : Je ne voulais pas dire du mal de ce travail qui est un travail de sélection, de correction. J’ai travaillé avec des très bons éditeurs qui sont devenus des amis. Je ne voulais pas dire du mal, côté escroquerie, mais on est sur des boîtes qui sont assez grosses, qui ont des départements légaux, des départements financiers et parfois, en tant que petit auteur en face de ça, on peut se retrouver dans une machination qui fait que oui, on a l’impression d’être pas grand-chose.
Gee : Du coup, Booky, tu voulais nous montrer ce bouquin.
Magali Garnero : Je vais juste faire un sondage dans la salle, comme ça je vous fais participer, ça va réveiller ceux qui dorment : qui est sur Mastodon [8] ? OK. Ceux qui sont sur Mastodon, est-ce que vous connaissez Annyo, le mouton à 5 pattes [9] ? OK. Je l’ai découvert sur Mastodon et j’ai appris hier, en rencontrant un des scénaristes, qu’on ne le trouve que sur Mastodon, c’est un choix qu’ils ont fait, nous sommes en fait des veinards, et là un livre vient de sortir, c’est assez récent. Ils sont passés par un éditeur qui s’appelle Éditions des trois canards, que je ne connaissais pas, parce que c’est un tout petit éditeur qui se diffuse lui-même. En tant que libraire, j’ai réussi à avoir le livre en moins d’une semaine, ce qui est quand même assez remarquable, c’est assez rare pour les petites maisons d’édition, et j’ai découvert que ce livre est sous licence libre, CC By SA, ce qui est très rare, ce qui est logique puisqu’on retrouve toutes les bandes dessinées sur Mastodon, mais ils ont quand même fait le choix de faire un livre. Je ne sais pas si le scénariste est là. Non. Je l’aime quand même. En tout cas, je sais que le dessinateur n’est pas là. Si vous ne connaissez pas Annyo, c’est un petit mouton à cinq pattes, de couleur verte qui se retrouve dans un cheptel de moutons dans une ferme. Il est entouré par un berger qui a réussi à le persuader que pour manger de l’herbe il faut qu’il donne sa laine. Un chien de berger est là pour les surveiller, bien sûr il y a un loup qui est un peu la menace. En fait, c’est une critique extraordinaire de notre société puisqu’elle est faite sous la forme de l’humour, elle ne dénonce personne mais quand on lit, on comprend, il n’y a pas à dire. Je vais continuer la pub, c’est 16 euros et vous le trouvez dans toutes les bonnes librairies. Si vous êtes sur Paris, venez me voir et si vous préférez le lire, vous allez sur Mastodon, vous cliquez sur le profil de [10] ou Annyo et vous pouvez passer à peu près quatre ou cinq heures de déconne. Ça fait du bien au moral après certaines dissolutions de l’assemblée ou élections municipales.
Gee : Quand tu suis en direct, ce qui est bien c’est que parfois ils postent une BD et tu sens que c’est en rapport avec un événement assez récent, un premier ministre qui a duré deux minutes ou des trucs comme ça.
Magali Garnero : Effectivement. C’est sous licence libre donc vous pouvez vraiment y accéder facilement sans acheter le format papier. Vous pouvez acheter le format papier pour soutenir les auteurs, ça ne fait pas de mal, vous pouvez aussi leur faire des dons. J’aime bien ce choix d’auteur parce qu’il n’y a pas beaucoup de livres sous licence libre. Tout est plutôt fermé avec un droit d’auteur complexe, avec des auteurs qui sont payés ou pas payés et ainsi de suite. C’est compliqué. Je pense que c’est bien de soutenir tous les livres qui sont sous licence libre parce qu’on vous ne les trouverez pas forcément facilement et ils ont besoin d’être soutenus.
David Revoy : Ce que j’aime beaucoup avec les livres en tant que contenu, dans le Libre, c’est que tout d’un coup ça fait un bac à sable commun. Par exemple, avec Gee, on va pouvoir faire des bandes dessinées avec des questions/réponses en mélangeant nos personnages, parce que la licence est compatible et je sais que Gee ne m’attaquera pas si je reprends un de ces personnages. Même s’il voulait aller au tribunal, comme il y a la licence je suis également protégé, protégé de penser dans son univers, chose que je ne peux pas faire par exemple sur Star Wars, Dragonball ou Zelda. Là je sais que j’aurai Nitendo directement sur le dos.
Gee : Tout dépend ! J’ai fait un jeu vidéo qui s’appelle Sales Gosses ! et, dedans, il y a une parodie des cartes Pokémon qui s’appelle les cartes Sillymon, il y a plein de trucs débiles dedans et il y a des références à d’autres trucs. Il y a une carte en référence à Pepper&Carrot, évidemment, il y a un petit Mickey dessiné, parce que le tout premier Mickey est dans le domaine public depuis quelques années, j’ai fait gaffe à dessiner vraiment le premier, sinon Disney… J’aime bien parler de ça parce qu’il y a les trois exemples de ce qu’on peut un peu utiliser :
toi c’est grâce à la licence libre,
Mickey c’est le domaine public,
et il y a des parodies de Yoda, des choses comme ça, c’est le droit de parodie qu’on peut utiliser. Ça peut être casse-gueule mais normalement, en France, on a cette exception au droit d’auteur : si tu fais une parodie d’une œuvre connue, tu n’as pas besoin de demander l’autorisation et tu n’as pas forcément de droits à payer au truc de base. C’est une exception qui est très française. Du coup, je ne sais pas trop comment ça se passe s’il y a des trucs internationaux.
David Revoy : International, bien souvent ça va être le droit américain parce que, maintenant, les grosses plateformes de diffusion sont toutes plutôt basées sur le droit américain, il va donc y avoir la règle du fair use. D’après ce que je me rappelle, elle est en quatre points et, sans aller sur les points spécifiques, en gros, si on se fait attaquer, un tribunal va voir dans quel cadre on utilise le personnage. Déjà, si on l’utilise de façon économique, c’est-à-dire pour un truc commercial, aux États-Unis c’est mort, c’est le truc immonde, « vous faites de l’argent avec ma propriété », c’est horrible ! Par exemple, si je faisais un personnage, dans ma BD, avec un petit chapeau vert comme Link dans Zelda, le jury devrait statuer si la ressemblance est là pour me faire mousser et pour que ma BD gagne plus avec cette référence ou si c’est simplement un caméo qui est là pour pouvoir faire un clin d’œil à ce personnage. Ça va être une zone grise, des jurés sont là pour regarder.
Gee : C’est le mot fair use, fair c’est raisonnable. Du coup, ils doivent statuer si c’est un usage qui est raisonnable ou pas, ce qui est flou quand même.
Magali Garnero : C’est donc du cas par cas et il n’y a rien de vraiment légiféré avec des principes, règles et compagnie.
David Revoy : Oui. Et on estime qu’à partir du moment où on se fait attaquer, rien qu’en frais de justice tu as déjà perdu ! Rien qu’en temps que tu vas mettre, parce que, une fois qu’on a fait ce premier procès, on peut attaquer à nouveau pour dire « truc abusif », pour essayer d’avoir gain de cause pour rembourser ses propres frais de justice. C’est sans fin. Pour moi, le but c’est de ne pas toucher à cette zone grise, absolument pas, parce qu’il y a trop à perdre par rapport à ce qu’il y a à gagner.
Je me souviens qu’une fois j’ai fait un petit dessin, une nana, un petit design de coiffure un peu spécifique que je croyais avoir inventé, je la poste et puis, dans les commentaires, tout le monde dit « tiens, un fanart de tel personnage », parce qu’il y a tellement de personnages manga avec tellement de designs différents qu’il y a beaucoup de propriété intellectuelle, c’est très dur de faire quelque chose qui soit original. Déjà en faisant des boucles, faire quelque chose d’original, non, c’est quelque chose qui était déjà utilisé, très caractéristique d’un personnage que je ne connaissais pas. On peut donc aussi se faire attaquer malgré soi.
Gee : Le plagiat involontaire c’est un truc qui arrive, même sur des blagues. On te dit « tu as piqué cette blague-là à tel truc » et je dis « je ne connais pas », mais on a eu la même idée.
David Revoy : En faisant mes petites BD en quatre cases, on me dit souvent « la blague a déjà été faite dans telle série et tout. – Ah ! »
Gee : Quand je fais une blague qui a déjà été faite, que je le sais, je le dis, je dis que j’ai piqué la blague. J’ai déjà fait des références à The IT Crowd, je l’ai dit. Je ne vois pas l’intérêt de faire semblant, tu sais que les gens vont le découvrir.
Magali Garnero : Et puis il y a le plagiat volontaire, les gens espèrent que personne ne va s’en rendre compte. Je vous laisse ouvrir Soumission de Houellebecq qui est un copié-collé de Wikipédia, donc ça arrive aussi.
Gee : Ou Gad Elmaleh.
Magali Garnero : On ne s’est pas rendu compte qu’il n’avait que traduit. C’est ça ?
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Gee : De quoi n’a-t-on pas parlé dans le livre libre ?
Public : Inaudible.
Magali Garnero : Je peux te répondre : un petit point sur le futur du livre format papier. J’ai ouvert ma librairie il y a 20 ans, mais j’ai commencé il y a 25 ans en librairie, ça ne me rajeunit pas, mais quand on fait un métier qu’on aime on ne vieillit pas, c’est bien connu, on m’a dit « dans dix ans, la librairie c’est mort, parce que le livre numérique existe. » C’est vrai que dans certains pays d’Europe, le livre papier a vraiment disparu, en tout cas la diversité, la richesse qu’on peut avoir en France est moindre. En France, les éditeurs ont fait un truc extraordinaire : pour combattre Amazon, ils se sont alliés à Apple pour faire des formats numériques hors de prix, vraiment hors de prix. Il y a très peu de livres numériques PDF ou EPUB en dessous de dix euros, justement pour ne pas tuer le format papier. C’est formidable parce que je suis toujours libraire alors que logiquement j’aurais dû disparaître. C’est dommage parce que quand tu veux lire du numérique, mieux vaut le lire en anglais, ça te coûtera beaucoup moins cher que de le lire en français. Le format numérique français se limite à 11 % des ventes et n’augmente pas parce que beaucoup trop cher. Qui va aller payer 15 euros un format numérique alors que dans 18 mois le format poche va sortir à six ou sept euros ? Personne ou pas grand monde.
On me dit souvent que le métier de libraire va disparaître, que le papier va disparaître. Autant il y a 25 ans j’y croyais, maintenant j’y crois encore mais pour d’autres raisons. Sur quoi avez-vous appris à lire ? Qui a appris à lire sur du format papier ? OK. Qui a appris à lire sur du format numérique ? On a encore de la chance. Il faut savoir que maintenant, dans certaines écoles, en primaire, les livres sont remplacés par des tablettes numériques. Je pense que quand on a appris à lire sur des tablettes numériques, que le numérique est le standard pour soi, on va continuer en numérique et pas forcément en format papier. Je ne ferai aucun pronostic, mais si, pendant encore 20 ans, on pouvait vendre du livre jusqu’à ce que j’arrive à la retraite, ça m’arrangerait et après vous faites ce que vous voulez ! Je pense que le format papier est de plus en plus menacé, mais pas forcément, en fait.
David Revoy : Je voudrais poser la question : qui ici a une liseuse ? C’est majoritaire quand même. C’est votre format pour consommer, ou c’est simplement que vous l’avez et vous préférez les livres. C’est dur de voter parce que ce n’est pas une vraie question.
Public : Inaudible.
Magali Garnero : Je répète la réponse. Alice lit sur sa tablette numérique et non pas sur liseuse les livres qu’elle n’arrive pas à trouver autrement. Il y en a d’autres qui lisent sur numérique. Je vois un doigt.
Public : Bonjour. Je m’appelle Patrick. Je lis sur tablette depuis un certain temps maintenant. Je suis un gros lecteur, je suis enseignant-chercheur, mon métier c’est de lire. Tout ce que je ne trouve pas en numérique, je continue à l’acheter en papier, mais mon premier choix c’est d’acheter du livre numérique pour la simple et bonne raison que ma tablette c’est maintenant ma bibliothèque, je dois avoir 800 livres sur ma tablette et j’ai aussi ma bibliothèque papier chez moi. Quand je me balade, je ne me pose plus la question de savoir quels livres j’emporte, quels livres je n’emporte pas, je prends ma tablette et j’ai tous les livres récents sous la main.
Magali Garnero : J’ai un chiffre à donner : tu ne pourras pas lire plus de 8000 livres dans toute ta vie, c’est vraiment ton maximum, même si tu passes toutes tes journées à lire !
Moi, j’ai une tablette et je lis beaucoup plus en numérique qu’en format papier, ce qui est assez amusant pour une libraire qui vend du livre. Il faut savoir que je reçois les livres en format numérique deux à trois mois avant qu’ils sortent en format papier. C’est un moyen qu’ont trouvé les éditeurs pour nous faire lire leurs livres. Forcément, je n’aurai pas Amélie Nothomb puisqu’ils savent que ça va se vendre, ça va plutôt être des petits éditeurs ou des petits auteurs. Du coup, c’est cool parce qu’on a l’impression de découvrir des choses dont les médias ne parleront pas. Je lis vraiment à 80 % sous format numérique. Y a-t-il d’autres gens qui préfèrent le numérique au papier ? Je vois deux mains, une ici, une ici.
Gee : Moi aussi je lis énormément sur numérique, c’est vrai que le côté la bibliothèque dans la poche ! J’ai pas mal déménagé depuis que j’ai été étudiant et c’est quand même bien de ne pas avoir 15 cartons à porter. Il y a des trucs tout bêtes, je suis un peu bigleux et le fait de pouvoir mettre des énormes caractères quand je lis, je n’ai pas besoin d’avoir mes lunettes quand je suis dans mon lit et c’est très agréable. Il y a plein de choses comme ça.
Magali Garnero : Tu n’as besoin d’avoir la lumière allumée quand tu lis au lit et que la personne à côté de toi dort.
David Revoy : Pour moi c’est un peu pareil. J’ai acheté la liseuse premièrement parce qu’on m’envoyait des manuscrits et je devais faire des couvertures de livres, les manuscrits n’étaient pas encore sur format papier et les lire en PDF sur un écran d’ordinateur droit devant le clavier, c’était insupportable pour moi, il fallait que je sois dans un canapé ou au lit, par exemple, pour les lire. La liseuse me permettait de transporter ce manuscrit, de pouvoir le lire pour avoir une idée de ce que j’allais faire comme couverture.
Magali Garnero : Du coup, si je résume bien, en fait on lit sur numérique des livres qu’on ne trouve pas en format papier.
David Revoy : Oui, c’est vrai.
Gee : Après, pour contrebalancer, comme tu le disais, ça ne va peut-être pas être le cas des nouvelles générations, mais je sais que des gens sont extrêmement attachés au format papier, sont vraiment allergiques à l’idée du numérique.
Public : J’ai découvert une fonctionnalité exceptionnelle sur les liseuses, c’est la traduction, le dictionnaire intégré qui permet de lire des œuvres en anglais. Avoir le dictionnaire à portée de main, c’est juste merveilleux.
David Revoy : C’est vrai.
Magali Garnero : Il y avait une autre main là-haut, à l’opposé. Toi aussi tu avais levé la main.
Public : Merci pour cette table ronde. J’ai trois choses à dire, ce que j’ai fait remarquer hier pendant plusieurs conférences et aussi pour les livres. J’ai une liseuse, je suis arabophone, je lis en arabe. Beaucoup trop des livres n’existent pas en arabe. Je suis Syrien, on a fait des collectifs, on a traduit des livres en arabe. On parle de 300 millions de personnes qui sont plus ou moins privées de connaissances, même dans le numérique. C’est un sujet, peut-être avez-vous des réponses : on trouve des livres en arabe, traduits par des gens qui ne sont pas des libraires, qui ne sont pas des maisons d’édition, qu’on ne trouve pas sur format papier. C’est pour cela en fait.
Gee : Pepper&Carrot est traduit en arabe ?
David Revoy : Oui. L’écriture c’est de droite à gauche. On a quelques langues comme ça et ça demande une attention assez particulière au niveau logiciel, c’est une traduction qui est chouchoutée, qui est bien regardée parce qu’elle est très efficace au niveau du test pour le logiciel.
Gee : Pour rebondir sur le côté libre, ce qui est pratique pour la traduction c’est qu’avec des œuvres sous licence libre, vous avez le droit de prendre une œuvre, de la traduire sans nous demander notre avis. À partir du moment où ça reste avec la même licence, dans mon cas parce que c’est une CC By SA, ce n’est pas forcément le cas, pour toi ce n’est pas le cas, c’est en CC By.
David Revoy : Les comic strips sont en CC By SA.
Gee : C’est quelque chose qui fait partie des idéaux de la culture libre comme, je pense, des idéaux du logiciel libre, le fait justement de supprimer des freins à la diffusion de la culture, à la diffusion des œuvres. En l’occurrence, je serais hyper content d’avoir des traductions de certaines de mes œuvres dans d’autres langues.
Magali Garnero : Message subliminal ! Vas-y, répète !
Gee : Je crois que je ne l’ai jamais dit en public : une personne m’a contacté et m’a proposé de traduire en persan mon dernier jeu vidéo Sales Gosses ! Ce n’est pas la première langue que j’aurais imaginée comme traduction, mais si la personne est motivée ça sera cool, je n’ai pas encore eu de nouvelles depuis que je lui ai envoyé le fichier, elle s’est peut-être démotivée, ce qui ne serait pas impossible. Ça posera des questions parce que ça se lit aussi de droite à gauche et, pour le jeu vidéo. C’est sur Godot, c’est du logiciel libre, normalement ça marche bien.
Magali Garnero : Ce qui est intéressant justement dans cette culture du Libre c’est que si on veut améliorer, je dis améliorer, ou transformer une œuvre, on peut le faire. Ça me rappelle un peu Le Lama déchaîné numéro 2 [11] dans lequel tu disais que parfois tu tombais sur des œuvres, sur des textes, sur des blagues...
David Revoy : Sur Mastodon, un mot clé circule qui s’appelle #microfiction, que j’aime beaucoup lire, je suis même abonné à ce mot clé parce qu’on peut s’abonner à ces mots clés. En gros, ce sont des personnes qui vont faire une petite histoire sous la limite de caractères. Mon fil est donc parsemé de personnes qui font des petites histoires, mais c’est vrai que parfois je ne connais pas la licence de ces petites histoires et ces petites histoires se prêtent à des petites bandes dessinées. Comme j’en publie de façon hebdomadaire, j’ai souvent cette friction d’aller demander aux personnes la licence : « Ta petite micro-fiction est chouette, est-ce que je pourrais la mettre en bande dessinée sous cette licence-là ? ». Il faut savoir que faire cette démarche-là, le fait de l’indiquer, je m’imagine déjà la BD et ça va être très frustrant quand la personne me dit « non, je ne le fais pas » et c’est arrivé plein de fois qu’on me dise « je n’ai pas envie, j’ai envie de garder les droits si je fais un recueil, je ne sais pas ce que ça va faire avec toi et compagnie. » Ça abîme parce que je me suis déjà projeté en tant que créateur, je vois toutes les cases, je vois comment ça pourrait être génial et, quand je vais laisser ce commentaire-là, je ne suis même pas assuré d’avoir une réponse dans la journée, ça peut être aussi une semaine après. Donc je ne peux même pas planifier pour la semaine prochaine, pour dans deux semaines. Alors que quand des auteurs ou des autrices vont marquer ce CC By ou CC By SA, je sais qu’il n’y a pas besoin de demander, ça réduit toutes les frictions, tout d’un coup je sais que le bac à sable est ouvert, je peux même lui faire la surprise, c’est-à-dire reprendre, faire mon truc, et comme ça, si jamais sur mon écran ça ne passe pas... Quand on demande, quelque part il y a un engagement. Si je demande à la personne, je ne vais pas lui dire « je vais expérimenter et si ça ne donne rien sur mon écran, je ne ferai rien », il y a une sorte d’engagement à ce moment-là. Beaucoup de personnes pensent « je mets par défaut, sans marquer de licence, et puis les gens me demanderont », demander c’est énormément d’efforts, de frustration. Pour les personnes qui connaissent la licence libre, ça fluidifie énormément ce genre de rapport, surtout avec des créateurs qui sont un peu plus introvertis, c’est de l’or.
Magali Garnero : C’est pour cela qu’à l’April on a tout un flyer qui conseille « Diffusez vos documents sous licence libre » [12]. Imaginez votre petite histoire dans votre coin qui devient une BD de David Revoy, je kiffe rien que d’imaginer ça, je vais commencer à écrire !
Il y a une question tout en haut, il y a une question devant. C’est bon.
Public : Pierre-Louis. J’ai une question : est-ce que c’est nécessaire de convaincre davantage de libraires et d’artistes à se diriger vers la promotion du Libre ?
Gee : Pour les artistes, un de nos camarades qui s’appelle Pouhiou, que vous connaissez peut-être parce qu’il est du coin, faisait une conférence qui s’appelait, je crois, Les droits d’auteuroliques anonymes [13] , où justement il essayait de débunker un peu toutes les croyances et tout le mythe qu’il y a autour du droit d’auteur. Du coup, c’est une conférence qui n’était pas forcément dédiée aux gens qui sont déjà des artistes établis, en général, ces gens-là sont déjà hyper convaincus par le droit d’auteur, même s’ils n’en vivent pas, même si, en fait, le droit d’auteur les maltraite sans qu’ils s’en rendent compte. C’est rigolo ce que tu disais sur la micro-fiction, « si j’en fais un recueil et tout ». Pouhiou disait « c’est la peur d’être un génie ». On se dit « si mon truc c’est le prochain Star Wars, que je l’ai mis sous licence libre, je vais avoir raté ma vie ! » Alors qu’en fait non. De toute façon, si jamais tu fais un truc qui est vraiment fabuleux, il va devenir hyper connu et même si tu ne vas pas toucher, comme David le disait, des royalties sur chaque vente de trucs, en fait si tu deviens hyper connu, tu peux monétiser ça d’une manière ou d’une autre. Du point de vue des artistes, s’ils sont déjà dans le système ça peut être compliqué, mais pour les gens qui n’y sont pas encore, je pense que s’ils avaient vraiment conscience de ce qu’est le droit d’auteur, de ce que ça implique, du peu de gens qui en vivent et, par contre, de ce que peut impliquer la licence libre, je pense que l’on n’aurait pas tant de difficultés que ça à les convaincre.
Pour les libraires et compagnie c’est plus compliqué parce que, justement, ce sont des gens qui se placent sur la chaîne économique et qui en vivent. Beaucoup de libraires n’en vivent pas et beaucoup de librairies ferment, mais ça semble logique à tout le monde que quelqu’un qui bosse dans une librairie vive de son travail.
Pour les auteurs, pas mal de gens vont considérer que si tu n’en vis pas ce n’est pas grave, c’est une passion et c’est déjà quand même cool de vivre de sa passion, ce qui est vrai par ailleurs.
Les libraires peuvent faire grève contre Amazon parce que les frais de port sont gratuits sur Amazon, c’est de la concurrence déloyale. En fait, les auteurs font rarement grève. Je pense que les gens n’ont pas conscience du fait que les auteurs sont souvent ceux qui gagnent le moins sur un bouquin qui est vendu, paradoxalement.
Pour toutes ces raisons je pense que c’est plus facile de convaincre des artistes que des libraires sur l’art libre. Du coup, tu peux peut-être répondre sur le côté librairie.
Magali Garnero : Des éditeurs ont fait grève.
Des auteurs en jeunesse ont dit qu’ils en avaient marre d’aller faire des ateliers dans des librairies sans être payés, il y a donc eu tout un syndicat, à un moment donné, et maintenant les auteurs peuvent se faire payer des prestations en librairie. Ça leur arrive quand même de faire la grève, mais je pense que c’était surtout un certain nombre d’auteurs déjà très connus chez un éditeur déjà très connu, je vous en parlerai sur le stand de l’April si vous voulez plus de détails. Ça leur arrive quand même, mais c’est rare. Heureusement que ça leur arrive quand même puisque le droit de grève, en France, est accessible à tout le monde, il faut en profiter.
Ensuite, les libraires se foutent de la licence, totalement ! Ils ne savent même pas ce qu’est la licence, c’est méchant mais c’est vrai. Le but du libraire c’est de pouvoir commander le livre facilement, de le recevoir dans des délais normaux pour pouvoir le fournir aux clients. La licence lui passe au-dessus. Parfois on apprend qu’un éditeur ne paye pas ses auteurs et donc on décide de boycotter l’éditeur. Oui, mais ça va durer trois/quatre mois et après ça va être oublié. En ce moment, les libraires sont en train de lutter contre Bolloré qui a racheté un des plus gros distributeurs, le distributeur Hachette. Les libraires sont tous en train de méditer pour faire du boycott, pour mettre en avant d’autres choses que Hachette. Mais la licence ! Je ne pense pas qu’ils en aient conscience. Quand je parle licence avec des libraires, je leur parle chinois. Quand je leur parle de petits éditeurs, je leur parle chinois. Quand je leur parle d’auto-édition, ils disent « c’est compliqué, on n’en fait pas. » Quand je leur parle dépôt de bouquins, parce qu’à un moment donné j’ai voulu mettre des framabooks dans d’autres librairies que la mienne, ils disaient « on ne connaît pas, il n’y a pas d’ISBN. » Vous voyez les codes-barres à l’arrière des livres, on appelle ça code-barre, en librairie ça s’appelle ISBN, c’est quelque chose qui est composé de trois chiffres. « Il n’y a pas d’ISBN sur le livre, donc c’est compliqué pour le référencer sur notre ordinateur et le vendre. » La licence c’est une goutte d’eau dans le monde des libraires.
David Revoy : Pour rebondir sur l’avantage que des artistes peuvent avoir à faire du Libre et l’incitation, déjà à partir du moment où c’est libre et que tout le monde peut réutiliser, ça veut dire que l’auteur lui-même peut réutiliser, c’est-à-dire que l’éditeur n’a pas la mainmise sur la propriété intellectuelle. Par exemple, je peux proposer Pepper&Carrot à d’autres éditeurs, même en France, et il pourrait sortir chez deux éditeurs différents. Ça m’a permis de pouvoir le sortir en Norvège sans problème, sans que l’éditeur norvégien rachète par exemple à Glénat les droits, tout le monde peut coexister. Ça m’a permis, en tant qu’auteur, de voir qu’il y a eu ce genre de réunion aussi aux États-Unis pour pouvoir avoir des éditeurs qui le publient et ça ne s’est pas fait parce que, pour eux, la licence libre c’est quelque chose qui brûle. Je me suis dit que j’allais faire de l’auto-édition, je vais faire du livre à la demande pour la version américaine et Glénat me laisse faire. Je fais un artbook de Pepper&Carrot, pareil, je vais pouvoir le faire. C’est une liberté personnelle et une tranquillité d’esprit.
Après, le syndrome Star Wars, c’est-à-dire si ça marche beaucoup, à tout moment il y a aussi le syndrome de l’auteur de la série canon qui fait que l’on peut toujours faire des produits comme des figurines, comme des livres ou des choses et justement en profiter. Si Pepper&Carrot était connu comme Star Wars j’en serais peut-être le premier bénéficiaire.
Magali Garnero : Un truc me choque dans le droit d’auteur. Parfois l’auteur va signer un contrat avec l’éditeur, le livre va exister pendant un an, ce que je vous ai expliqué tout à l’heure, tout va être vendu ou ça va être détruit, le livre va être considéré comme épuisé et l’auteur ne pourra pas réimprimer son livre chez un autre éditeur parce que les droits appartiennent à l’éditeur number one. Je trouve cela terrible pour l’auteur et ça arrive souvent, ça arrive très souvent. Dans ces cas-là, l’auteur doit racheter des droits à l’éditeur alors que c’est son livre ! Je ne dis pas que l’éditeur n’a rien fait, on peut parler de mise en page, de relecture et ainsi de suite, mais c’est son livre, il est déclaré épuisé par un éditeur et il ne peut rien faire !
Gee : C’est-à-dire que vous avez vraiment des bouquins qui sont virtuellement morts, des bouquins qui ne sont plus trouvables, qui ne sont plus imprimés et l’auteur ne peut rien faire. Il peut peut-être racheter des trucs, je ne sais pas comment ça se passe.
David Revoy : J’entends souvent aux festivals bande dessinée « celui-là n’était plus imprimé, l’éditeur ne voulait plus », « on a dépassé certaines années sur le contrat » ou « j’ai racheté les droits, donc je vais pouvoir le démarcher à nouveau quelque part ailleurs, refaire un recueil pour faire vivre la série ou quelque chose ». Si ce n’est pas un avantage de faire du Libre et d’avoir cette liberté-là !
Si vous faites de Gee ou de moi des millionnaires ou quelque chose comme ça, tout de suite on aura une flopée d’auteurs et d’autrices qui vont suivre le même modèle économique.
Gee : Si vous voulez commencer, j’ai un stand, n’hésitez pas.
David Revoy : C’est du cynisme, mais je pense que c’est très réel par rapport au comportement de groupe.
Magali Garnero : Par rapport au stand de Gee, il faut savoir qu’il est en train, qu’il rentre sur Paris et qu’il faudra qu’il rapporte tout ce qu’il n’aura pas vendu. Je ne dis pas ça pour attirer votre pitié, je pense juste à ses vertèbres. Soyez sympas, venez nous voir. Je vois une main.
David Revoy : Pensez à son dos.
Public : Bonjour. Une petite question un peu décalée, je me dis qu’on a encore une minute. Je suis enseignant-chercheur, du coup, pour moi, les livres sont souvent des livres d’enseignement ou de technique. Quand j’écris des choses, je suis déjà payé par mon université, donc je n’ai pas ce problème de ne pas gagner le Smic. Malgré tout, on voit très peu de livres vraiment sous licence libre dans le milieu universitaire. Je voulais savoir si vous aviez des commentaires à faire là-dessus, sur la façon dont on pourrait encourager ça, qu’est-ce qui pourrait être dit ?
Gee : Je suis peut-être un peu extrémiste sur le truc, mais je considère que tout ce qui a bénéficié d’argent public devrait être libre. Je pense même que les films qui sont financés par le CNC devraient être libres. C’est une socialisation du financement et après une privatisation des profits ! Vraiment ! Pour les bouquins de science, OK, on ne gagne pas des millions dessus, ce n’est pas un problème monétaire, on est bien d’accord. Je ne pensais pas qu’il y en avait peu. J’ai été doctorant, j’ai été un peu dans la recherche et mon expérience c’était plutôt que justement ça fait partie des milieux où les licences libres sont quand même un peu connues. Tous les chercheurs, toutes les chercheuses ne les utilisent pas, mais j’avais l’impression que c’était plus répandu qu’ailleurs.
Public : Inaudible.
Gee : La réponse c’est qu’il est courant qu’il n’y ait pas de licence du tout, c’est vrai que, souvent, les gens ne se posent pas du tout la question.
Comment faire, comment développer, faire plus ? Je ne sais pas trop à part faire de la vulgarisation, faire un peu ce qu’on essaye de faire dans ce genre d’événement, même si c’est vrai qu’on est un peu entre nous, après la vidéo peut tourner.
Public : J’ai repris le contenu et en changeant vraiment. Quelqu’un avait trouvé qu’il y avait trop de phrases dans mon livre, avait fait une version avec juste des listes avec des points extrêmement résumés et ça fait bizarre. Je me suis dit « mince, est-ce que c’était vraiment une bonne idée cette histoire de licence libre ? » Je ne regrette pas, mais je pense que pour les universitaires il y a toujours aussi un peu cette peur de se retrouver avec des versions modifiées comme les contributions sur Wikipédia, on sait bien que les universitaires contribuent moins à Wikipédia que ce qu’on pourrait imaginer avec cette peur de ne pas maîtriser son œuvre.
Gee : Il va falloir qu’on conclue.
Magali Garnero : Je veux juste terminer : tout document, tout code, tout livre financé par nos impôts doit être libre. On ne se pose pas de questions, c’est libre !
Gee : Je suis d’accord. Merci pour votre attention.
[Applaudissements]