Je vais lancer la petite intro et le webinaire pour qu’on ne prenne pas trop de retard.
Merci beaucoup d’être là, d’avoir répondu nombreuses et nombreux à cette invitation pour avoir un temps d’échange sur ce que, pour ma part, j’appelle « Le défi d’éduquer à un numérique acceptable ».
À l’origine, c’est une conférence que j’ai donnée à Ludovia [1], un événement autour du numérique éducatif en Belgique. Ça faisait très longtemps que j’avais envie de le faire en format webinaire parce qu’il y a deux intérêts.
Le premier, c’est d’avoir une audience, un public plus large, au-delà des gens qui pouvaient se rendre à Ludovia, en Belgique.
L’autre intérêt pour moi, si vous me connaissez, c’est de garder trace et de pouvoir partager le webinaire sous forme vidéo, audio et peut-être aussi transcrite pour qu’on ait un commun sous licence libre.
Il y a eu pas loin de 300 inscrites et inscrits, ça montre donc bien que nous sommes nombreux et nombreux à se partager ce défi et à avoir envie d’en parler, donc à voir, dans les échanges, et peut-être ensuite ce qu’on en fera.
Et enfin, avant de me lancer sur ma petite conférence introductive, merci beaucoup à Manon Léger de Latitudes [2], Lilian Ricaud des Métacartes [3] et Madeline Montigny de l’Inria [Institut national de recherche en informatique et en automatique], d’avoir accepté de m’accompagner sur ce temps.
Au départ, c’était une réflexion, ça aurait pu être juste une conférence, mais c’était sympa d’intégrer des personnes qui ont aussi des ressources concrètes à présenter. Pour moi, c’est un exercice encore plus dur puisque je dois tenir en 30 minutes au lieu de 45 minutes ou une heure ou deux heures, mais c’est aussi intéressant.
Et pour rappeler, même si je sais que nous sommes entre personnes intelligentes et bienveillantes, que les propos de ma conférence introductive n’engagent pas mes coparticipantes et participants. Ils auront l’occasion de dire, ou pas, quand ils présenteront leurs ressources, quelle est leur sensibilité par rapport à ce « défi », entre guillemets, encore une fois.
Ceci étant dit, c’est parti. Rappel du programme : 30 minutes de conférence, 30 minutes de présentation de ressources et ensuite notre temps d’échange.
« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». Je pense que, ici, nous sommes nombreuses et nombreux à connaître cette phrase d’Arthur Clark, auteur de science-fiction et futurologue américain. C’est vrai que cette citation m’a beaucoup marqué, parmi d’autres, parce qu’elle matérialise vraiment ce qu’est devenu le numérique aujourd’hui, cette chose indiscernable de la magie. Donc, par définition, on n’a pas vraiment besoin de comprendre ce qui est magique, on n’a pas vraiment besoin d’en discuter, on a encore moins besoin de débattre de ses enjeux. Ce qui est magique sort un peu du champ politique, c’était donc vraiment toucher du doigt ce qui me mettait mal à l’aise, depuis le départ, dans le monde numérique : cette technologie avait vraiment réussi, petit à petit, à se rendre invisible et ensuite totalement magique.
Qui suis-je ?
Je suis Louis Derrac.Depuis 15 ans j’évolue dans les écosystèmes de l’éducation et du numérique, souvent les deux ensemble.
Je suis un acteur indépendant et engagé de l’éducation au numérique, donc, justement, autour de cet enjeu de rendre les technologies numériques plus compréhensibles et qu’on puisse en débattre.
Je me présente aussi comme un artisan d’un numérique acceptable, je vais revenir sur ce que c’est plus tard dans la conférence.
Et, pour information, je profite quand même de vous avoir pour faire une micro auto-promo, je suis en recherche de mission en ce moment. Donc n’hésitez pas. Sur mon site, vous avez une page « Travailler avec moi » qui détaille ce que je propose.
À l’origine, un article
À l’origine de cette conférence, c’est un premier article qui est sorti en novembre 2021, donc ça date un peu, qui s’intitulait « Éduquer au numérique, d’accord, mais pas n’importe lequel et pas n’importe comment » [4], il y a des liens. J’avais écrit cet article à l’occasion de l’annonce, en tout cas je crois, du dispositif Conseiller numérique [5]. Je sais qu’il y a beaucoup de conseillers et conseillères numériques aujourd’hui. On voit que la fin du dispositif, en tout cas les difficultés que vit le dispositif Conseiller numérique sont une preuve de plus qu’on a quand même une difficulté à faire vivre l’éducation au numérique dans notre pays sur le long terme, c’est l’occasion de le redire.
En tout cas en 2021, le propos de mon article, c’était de dire que nous étions de nombreux acteurs à faire de l’éducation au numérique et je m’interrogeais sur les finalités. Se dire, OK, mais on éduque à quel numérique ? Est-ce qu’éduquer aux GAFAM ou à des plateformes sociales toxiques, c’est acceptable ? Est-ce qu’il suffit de savoir comment utiliser un réseau social toxique pour qu’il le soit moins ? C’était ce genre de raisonnement. Le « pas n’importe comment », c’était aussi de quelle manière il fallait former les gens. Je vous invite à relire l’article si vous voulez creuser, de toute façon, je vais faire une conférence courte, je vais devoir donc aller vite. Je concluais ainsi : « Éduquer au numérique, d’accord, mais pas n’importe lequel, pas n’importe comment et pas pour n’importe quoi. Certainement pas pour une société tout numérique qui n’aura pas fait l’objet d’un vrai processus démocratique. L’éducation au numérique – c’était un peu mon angoisse – ne doit pas être le facilitateur accommodant d’une numérisation totale de la société, pas plus que le blanc-seing d’une logique techno-solutionniste qui consiste à vouloir traiter chaque problème politique ou social avec une solution technologique. » Je résume à grands traits cet article.
Chemin faisant, entre 2021 et 2026, il s’est passé quand même pas mal de choses. Une poignée de plateformes numériques a continué de concentrer les usages et d’exercer une domination économique, technique, culturelle et politique. Pour résumer, on parle souvent des GAFAM, des Big Tech, des multinationales du numérique.
Ces mêmes plateformes déploient des interfaces et des algorithmes qui sont de plus en plus aliénants, voire toxiques. On le voit beaucoup en ce moment avec les discussions qu’on a autour des réseaux sociaux et des très nombreux procès qu’il y a à ce sujet, des très nombreuses alertes qu’on a à ce sujet, mais pas que.
D’un autre côté, on a la réponse de l’Union européenne – le RGPD [Règlement sur la protection générale des données], le Digital Services Act, le Digital Markets Act, qui est certes louable, mais timide, dans son contre-projet pour un autre numérique, et surtout contestée, déjà contestée de base et encore plus contestée aujourd’hui à une époque où la géopolitique rappelle ses droits. On voit, pour celles et ceux qui suivent ce sujet, qu’il y a un projet d’Omnibus numérique [6] qui viserait à détricoter, déjà, ces régulations, qui sont certes des lois, mais insuffisantes.
On a une infrastructure et des imaginaires numériques, poussés depuis 2022 par l’IA générative, qui prennent une direction insoutenable. À ce sujet, je vous renvoie vers les scénarios de l’ADEME [Agence de la transition écologique] [7].
Et on est sur un monde avec des polycrises en cours ce qui relance des tonnes de questions sur la souveraineté, la robustesse, l’indépendance stratégique, les limites planétaires, la santé mentale, les tensions sociales, etc. En écho avec ce que je disais sur le dispositif Conseiller numérique, mais pas que, j’ai un peu cette impression – ça m’intéresserait de la confronter avec vous dans le chat, que je n’ai pas le temps de lire tout de suite, que je lirai après, et dans les échanges –, que l’éducation au numérique, et particulièrement l’éducation critique, ne font toujours pas l’objet de politiques publiques ambitieuses et de long terme.
Donc, sur ce cheminement, finalement, ce « pas n’importe quel numérique » est devenu « il faut éduquer à un numérique acceptable » et ce « pas n’importe comment » « il faut une éducation techno-critique, politique, émancipatrice, populaire, tout au long de la vie ». Plein d’adjectifs qui se recoupent en partie, qui sont quand même importants, et je pense qu’on les partage.
Numérique acceptable
Le numérique acceptable pour éduquer à quoi ?
Je reviens un peu sur ce concept de numérique acceptable que j’ai proposé. C’est un modèle que j’ai proposé en réaction au numérique responsable qui, dans les années 2022 à peu près, était sorti un peu à toutes les sauces. C’est vrai que j’avais un malaise avec ce terme, que je ne savais pas exactement comment formuler au départ. Au final, j’ai réalisé que ce qui me posait problème, c’était, d’une part, que le terme en lui-même avait un peu un caractère d’oxymore. C’est-à-dire que quand on comprend vraiment l’impact du numérique sur toute sa chaîne de vie, il paraît difficile de parler de quelque chose de responsable. En revanche, parler de quelque chose d’acceptable dans une sémantique, un terme plus basé sur un rapport coûts-bénéfices me paraissait plus juste, c’est aussi plus radical. Ça invite vraiment à se poser la question d’une infrastructure matérielle qui pose notamment énormément d’enjeux sociaux et écologiques.
Ce qui me gênait aussi dans « numérique responsable », c’était ce très gros angle mort ou ce très gros impensé autour du fait que le numérique devait non seulement être soutenable, socialement et écologiquement, mais aussi émancipateur et non aliénant, et, enfin, choisi et non subi, parce qu’on pourrait très bien avoir un numérique soutenable socialement et écologiquement ou un numérique tout à fait émancipateur, c’est le numérique libre, le logiciel libre par exemple, mais qui soit toujours largement subi. Et cela n’était pas non plus tout à fait acceptable.
Pour information, je le mentionne ici, je pourrai redonner le lien plus tard et vous pourrez le retrouver sur mon site, je viens de passer un peu de temps à essayer de consolider un Référentiel du numérique acceptable [8] pour qu’on puisse évaluer des outils numériques sur trois axes :
choisi et non subi,
émancipateur et non aliénant,
soutenable écologiquement et socialement.
C’est un outil pédagogique et un outil de discussion, je le repartagerai et ça m’intéresse d’avoir vos retours.
Et enfin, sur le numérique acceptable, je trouve qu’il y a deux niveaux de réflexion et d’approches qui sont complémentaires et ça joue beaucoup dans nos réflexions éducatives : quelle place donner au numérique dans l’éducation.
Il y a un premier niveau de réflexion qui est d’avoir un numérique pensé ou plutôt impensé hors des limites écologiques et sociales. Et là, on a une approche philosophique et éthique, et c’est vraiment l’approche qui est prédominante aujourd’hui. On se pose des questions et je trouve que c’est vraiment le cas sur l’IA générative grand public : « Est-ce que l’IA générative grand public, dans l’éducation, c’est bien ? Est-ce que ça apporte des intérêts pédagogiques ? Est-ce que ça nous permet de développer des nouvelles choses, etc. ? ». Ce sont des débats passionnants et j’adorerais qu’on ait le luxe de pouvoir être sur ce niveau de débat. « Est-ce que juger avec de l’intelligence artificielle c’est bien, est-ce que c’est utile ? » Il y a plein de niveaux où on peut penser la juste place des technologies dans nos vies. C’est cette approche philosophique.
On a aussi un niveau, pour moi c’est le numérique acceptable, qui est de penser le numérique aussi avec les limites écologiques et sociales qu’on a. Là La discussion prend un autre cap qui est l’approche politique. Dans les limites planétaires que nous avons, les limites en ressources, les limites en eau, les limites sociales, les limites écologiques, il faut choisir, on ne peut pas tout faire, c’est le principe du politique, il faut prioriser. Et, s’il faut prioriser et choisir, que met-on en place pour faire ces choix ? C’est là que revient la question éducative, puisque, pour choisir, il faut comprendre tous ces enjeux. C’est là que la boucle est bouclée avec notre enjeu d’éduquer.
Éducation technocritique au numérique
Cela nous amène sur le deuxième volet, l’éducation technocritique au numérique. Elle repose d’abord sur quelques grands principes qui, pour moi, devraient être martelés.
Le premier principe, c’est que la technologie n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. Il est insupportable de continuer à lire, tout le temps, que tout dépend de ce que vous faites d’un outil, il peut être bon ou mauvais. En fait, si vous utilisez bien Facebook, c’est très bien, pareil pour l’IA, tout dépend de la façon dont on l’utilise, on peut bien l’utiliser, il y a des bons usages, d’ailleurs, regardez, c’est comme un couteau : avec un couteau on peut étaler du beurre sur sa tartine ou on peut tuer des gens. Pour rigoler, j’ai fait ce petit schéma, à gauche on voit un couteau à beurre et à droite un couteau de chasse, pour jouer sur ce mythe de la neutralité de la technique avec un objet que les gens utilisent très souvent. Il est aisé de comprendre, ici, que ces deux couteaux n’ont pas été conçus avec la même intention et en réalité, si je veux tuer des gens, je vais prendre plutôt le couteau de droite et si je veux vraiment tartiner de beurre ma tartine, je vais plutôt prendre le couteau de gauche.
Je n’insiste pas parce qu’on n’a pas de temps : premier grand principe cette non neutralité de la technique.
Ensuite que le progrès technique n’est pas linéaire. C’est un gros problème éducatif que de dire qu’on serait, de toute façon, dans une sorte d’historicité technologique où les technologies avancent et c’est comme ça. On nous dit souvent que c’est le sens du progrès, ce genre de poncif qui est partout dans la société. « C’est le sens du progrès », le sens ça veut dire qu’on avance, on est sur une flèche vers l’avant ! C’est faux. L’histoire des techniques nous a bien montré qu’énormément de techniques avaient été délaissées parce qu’elles occasionnaient trop de problèmes sociaux ou de limites économiques, écologiques. Il n’y a pas de linéarité, c’est plutôt quelque chose qui est bringuebalant, qui monte, qui descend, si on veut reprendre l’idée d’une courbe.
Le progrès technique n’est pas déterminé, ce n’est pas la technique qui s’impose. L’IA n’est pas apparue comme un génie qui sort d’une lampe. Ce sont des choix politiques, des choix sociaux, des choix culturels qui sont à l’origine des progrès techniques. Si on prend l’exemple de l’IA parce qu’il est récent, ses financements ne sont pas neutres depuis des dizaines d’années, ils sont orientés eux-mêmes. Tout cela montre très bien que le progrès technique est quelque chose qui s’alimente, les innovations ne surgissent pas comme des fatalités.
Et enfin, il n’y a rien du tout d’automatique entre le fait qu’un progrès technique soit un progrès social, je pense que ça paraît évident.
Cela veut dire, d’un point de vue éducatif, qu’on peut, qu’on devrait qu’on doit critiquer le numérique dans le sens critique constructive, positive/négative, et on devrait pouvoir critiquer le statu quo. On devrait partir du principe que ce qui est peut ne pas être ou être différent, être radicalement différent. En réalité, on a un gros problème d’imaginaire, on a un gros problème d’imagination, d’ailleurs pas que pour le numérique. C’est vrai pour des modèles sociaux, des modèles économiques, En fait, on doit pouvoir être beaucoup plus critique dans notre vision du numérique actuel. D’autant que quand on sort du numérique mainstream, entre guillemets, dominant, on a déjà des alternatives numériques qui, pour certaines, sont très différentes en termes de modèles, de conception, quand on cherche.
Donc on peut et on doit pouvoir transformer le numérique, voire le refuser. Je vois bien les impensées qu’on a dans certains milieux de l’éducation au sens large, qui sont « de toute façon, c’est là », ce côté totalement fataliste « c’est là, donc on ne peut rien faire. » Non ! On a le droit, dans une société démocratique, de dire qu’on refuse certaines technologies.
Pour simplifier cette éducation technocritique, j’aime bien reprendre le triptyque de Bernard Stiegler [9] : comprendre le numérique pour pouvoir le critiquer et le transformer :
- le comprendre. Il s’agit de cette culture numérique dont on a cruellement besoin et qui, à mon sens, manque, dans le sens où la culture numérique, pour moi, est un petit peu à côté des compétences numériques, surtout si on parle de compétences numériques manipulatoires. La culture numérique ce sont des connaissances techniques, mais aussi des humanités, c’est l’histoire, c’est l’économie, c’est la politique, etc.
- critiquer, c’est faire preuve d’esprit critique
- transformer, c’est la culture citoyenne, le fait d’apprendre. Ce sont tous les moyens qu’on a de s’engager, c’est donner du pouvoir d’agir aux gens qu’on a avec nous. Quand on dit transformer, c’est ce qu’on peut faire : est-ce qu’on peut s’engager dans des associations ? Est-ce qu’on peut écrire à nos députés ? Quels sont les leviers d’action si on veut transformer le numérique ? Et pareil, ce sont aussi des imaginaires, parce qu’on peut aussi inventer d’autres numériques. Là, je parle d’un point de vue développement, développer, concevoir d’autres formes de numérique.
Et en pratique ?
On va avoir trois présentations d’outils pratiques et, sur le temps d’échanges, j’imagine que certains et certaines d’entre vous ont aussi des mises en pratique. Je ne vais pas rentrer dans des trucs très précis, mais je voulais finir sur des exemples de changement de posture que je propose parce que j’ai parlé de plein de trucs un peu théoriques et j’ai bien conscience que ça peut être un peu abstrait.
Par exemple, j’ai utilisé à chaque fois des petits mèmes de Framamèmes [10] : « Enseigner l’utilisation de Google » ou « Comprendre, critiquer, transformer les moteurs de recherche ». Vous voyez le changement, le déplacement de posture : aller d’un usage aliénant, le terme est un peu fort, mais enseigner l’utilisation de Google, c’est-à-dire apprendre à faire de la recherche sans qu’on apprenne à comprendre le fonctionnement d’un moteur de recherche, comprendre les limites de l’info-médiation, donc l’intermédiation de l’information des moteurs de recherche, peut-être critiquer les modèles économiques basés sur la publicité des moteurs de recherche dominants, etc, c’est un usage qui peut être aliénant puisqu’on est vraiment dans ce côté où on utilise des outils dont on n’a pas la compréhension, on n’a pas la capacité d’en comprendre le sens, d’en comprendre les tenants et les aboutissants. C’est une première inflexion qui est de se dire qu’on va aller au cœur de cette technique, cet outil, cet ensemble de techniques qui est le moteur de recherche, mais aussi découvrir des alternatives, toujours pour rester sur cette critique, comprendre, critiquer, transformer. Des alternatives peuvent être d’autres moteurs de recherche avec d’autres modèles, mais aussi d’autres choses que des moteurs de recherche, ça peut être la sérendipité, ça peut être Wikipédia qui permet de glisser de lien en lien, etc. Encore une fois, on peut être imaginatif.
Un deuxième exemple, et ça je l’ai vu, je l’ai beaucoup vu, des cours qui invitent à installer des bloqueurs de pub. Je suis 100 % pour l’installation de bloqueurs de pub, c’est d’intérêt public, donc j’incite à le faire, mais il faut, quand c’est possible, absolument accompagner cette mesure d’écogeste d’une critique du capitalisme de surveillance. Encore une fois, on peut critiquer de manière constructive, pas que dans le négatif, parce que la publicité en ligne se comprend d’un point de vue économique. En revanche, le capitalisme de surveillance, c’est-à-dire cette prédation maximaliste de nos données personnelles, elle, se questionne, se critique et elle devrait, je pense, être considérée comme insupportable.
Il y a des publicités ciblées, on se fait pomper nos données sur le Web, se limiter à dire qu’on va traiter le problème en enseignant aux gens d’installer des bloqueurs de pubs sans les faire réfléchir sur le modèle qu’il y a derrière, je pense que c’est vraiment très limité. Et là, il y a des tonnes de choses à faire : des débats entre élèves, j’ai mis élèves, mais c’est entre personnes avec, pourquoi pas, des rôles – l’annonceur, l’éditeur de contenu qui a besoin d’un modèle économique pour son contenu. Encore une fois, les débats ne sont pas binaires, mais il faut que ces débats aient lieu et après, il est intéressant d’imaginer et de concevoir des alternatives.
Pareil, en termes de régulation, on pourrait, avec les gens qui suivent nos accompagnements, imaginer des régulations qui iraient dans le sens de ce qu’on cherche, par exemple, pourquoi pas, mettre fin à la publicité ciblée : si on garde la publicité, mais pas de publicité ciblée, qu’est-ce que ça veut dire ? Et on va au bout de ce raisonnement.
Dernier exemple. Pareil, j’ai un très gros regret personnel en tant que militant du Web participatif, en tant que militant de ce qu’on appelle l’IndieWeb, tout ce que vous voulez, le Web personnel, le Web du partage, le « Web des débuts », entre guillemets, qui est que la massification du Web n’a pas du tout entraîné une massification de la contribution, au contraire, qu’il se soit transformé en un Web supermarché comme tout autre espace culturel. Aujourd’hui le Web, y compris le Web social, est devenu un espace de consommation. On voit, dans les études récentes, que même les réseaux sociaux sont de plus en plus considérés comme des médias asociaux dans le sens où on ne suit plus du tout ses amis, on suit des influenceurs, on scrolle et presque plus personne ne contribue. C’est vraiment un appel fort à faire contribuer le public. Il y a des tonnes de manières de contribuer au Web : Wikipédia, les communs, le logiciel libre, lancer des Webradios, des blogs, des Web journaux, participer à des communautés en ligne – il y en a plein –, créer et partager des mèmes, comme je l’ai fait dans ce webinaire. Je suis sûr qu’il y a, là encore, des tonnes choses à se partager, même entre nous, des choses qu’on fait avec nos publics.
Je trouve que ce serait très puissant que, dans tout collège ou lycée, on ait un projet de création d’un petit bout de son Web et que l’école accompagne à cela. Qu’on contribue sur un projet construit, au moins à l’école, et que ce soit une évidence que le Web n’est pas qu’un espace de consommation.
Conclusion
Et en conclusion, franchement, je tiens les délais, je suis désolé que ce soit assez intense et rapide, mais le temps l’impose.
J’aime beaucoup cette formule de Benjamin Bayart [11], militant aussi des libertés numériques et cofondateur, notamment, de La Quadrature du Net [12] : « L’imprimerie a permis au peuple de lire et Internet va lui permettre d’écrire. » Cette promesse est très belle, mais on voit bien qu’elle est galvaudée puisque la réalité c’est que les gens n’écrivent pas, ils continuent de lire et de consommer le Web. C’était l’utopie des débuts, on a tous et toutes cru, en tout cas ceux de cette génération, que le Web deviendrait cette immense porte ouverte vers le savoir et le numérique, etc., et il faut qu’on revienne de cette utopie. Réaliser que tout ce qu’on nous a vendu comme mythes, comme storytelling de la Silicon Valley, ces super entrepreneurs très cool dans leur garage, c’est aussi l’exercice de la technocritique, démonter ces mythes. On a tout ce qu’il faut, on a des sciences sociales, on a des historiens et des historiennes, on a des contre-histoires, on a tout ce qu’il faut pour muscler notre éducation. C’est important.
La sociologue Dominique Pasquier [13] rappelle, c’est ce que je disais, que la démocratisation d’Internet s’est opérée sous des formes ségrégatives. Elle travaille beaucoup avec les milieux populaires et ruraux et elle voyait bien, depuis longtemps, qu’il y a des très grosses différences, que c’est très sociologiquement situé entre ceux qui contribuent et ceux qui consomment, entre celles et ceux qui ont des pratiques émancipatrices du numérique et celles et ceux qui ont des usages aliénants et largement subis. C’est un clin d’œil, évidemment, au monde de la médiation numérique qui sait bien reconnaître des gens qui subissent le numérique pour des démarches administratives qu’on leur a imposées, voire un pénible accès au droit, versus des gens qui ont des pratiques émancipatrices très chouettes et c’est évidemment cela qu’on a envie d’encourager.
Donc le défi de l’éducation au numérique acceptable n’est pas qu’une question de compétences et d’employabilité, c’est quand même malheureusement ce sur quoi on est aujourd’hui.
C’est aussi de la culture, de l’esprit critique, de l’esprit de citoyenneté.
C’est la recherche d’un numérique que j’appelle acceptable parce que l’éducation au numérique, pour moi, doit aussi pouvoir se dire qu’on refuse le numérique tel qu’il est. Et, en réalité, je vois énormément de signaux faibles de gens, de générations plus ou moins jeunes, qui commencent à faire ces refus, qui voient bien les contradictions d’un monde, ce que j’ai évoqué en introduction, en polycrise, avec des limites planétaires, et ce qu’on leur « vend », entre guillemets.
En conclusion, nous avons un rôle éminemment important à jouer, nous, les acteurs et actrices de l’éducation au numérique.
Merci beaucoup.
On va enchaîner avec Manon. Je vais mettre ta présentation pour que tu présentes ce que fait Latitudes.
Latitudes – Nos ateliers d’éducation critique au numérique – Manon Léger
Manon Léger : Merci, Louis. Bonjour tout le monde. Bonjour à toutes et à tous.
J’ai reconnu quelques personnes dans le chat. Il y en a sûrement certaines, avec juste le prénom, que je n’ai pas reconnues, que je sui ravie de retrouver ici.
Merci Louis pour l’invitation aujourd’hui pour parler rapidement de Latitudes [2] avant de parler des ressources que je voulais vous présenter.
Je dirais que nos visions du numérique se rejoignent beaucoup et ce n’est pas totalement un hasard puisque Louis a fait un petit passage chez Latitudes et qu’une partie de ses idées a pu infuser dans notre équipe. Je l’en remercie.
Chez Latitudes, nous proposons des programmes d’éducation critique au numérique avec vraiment cette idée d’aller creuser sous la surface du numérique pour, à la fois, comprendre ce qui s’y trame et pouvoir aussi choisir en conscience la place qu’on veut donner au numérique dans nos vies. C’est vrai que sur ce mot « choix », on se retrouve beaucoup. Je voyais les commentaires dans le chat sur la fracture numérique et toutes les personnes qui peuvent subir la transformation numérique. C’est vrai que c’est exactement ce sur quoi nous essayons d’agir chez Latitudes.
Je suis ingénieure en informatique de formation et initialement, quand je parlais de numérique et du métier d’ingénieur, en général, c’était créer des choses. Comme Alexandre, j’ai adoré quand j’ai fait mon premier site au collège, j’adorais créer et proposer des choses en me disant que ça allait contribuer à la société. Je pensais que le métier d’ingénieur, c’était ça. Force est de constater, pendant nos études d’ingénieur, qu’en fait on n’est pas du tout formé aux impacts que peut avoir le numérique sur notre société.
Aujourd’hui, chez Latitudes, on considère que la transformation numérique est plus subie que choisie dans la société, avec une trajectoire écologique qui n’est pas du tout soutenable, des temps passés derrière les écrans qui font vraiment partie de ce qu’on peut appeler de la surexposition aux écrans et aux technologies, et des impacts assez importants sur notre démocratie, notre esprit critique et notre capacité à discerner, avec lucidité, ce qu’on nous propose en ligne. On constate face à ça, pour plein de raisons, un manque d’éducation à ces impacts.
On essaye de proposer aux citoyens et aux citoyennes des moyens pour reprendre le contrôle, de développer leur esprit critique sur le numérique et aussi de s’engager par des actions concrètes pour défendre un autre modèle numérique.
On va donc parler de plein de thématiques qui vont de la sobriété à la diversité dans les équipes tech jusqu’à l’accessibilité, j’ai vu, dans le chat, que c’est aussi un sujet important.
On fait ça avec des programmes qui s’étendent à tous les âges de la vie, parce que je pense qu’il y a vraiment besoin de faire ça à tous les âges et pour toutes les générations. On commence plutôt au collège, à l’âge du collège et ensuite à tous les autres âges de la vie. On aimerait beaucoup commencer plus jeune, c’est juste une question de temps.
Aujourd’hui, j’avais prévu de vous parler plutôt des programmes pour la jeunesse, mais comme je vois qu’il y a beaucoup de conseillers et conseillères numériques dans les participants et participantes, je glisserai un petit mot sur nos programmes pour les adultes.
Les Ateliers Futurs Numériques
Dans nos programmes plutôt pour les jeunes, nous avons développé des ateliers qui s’appellent Futurs Numériques, qui sont une suite d’ateliers qui permettent d’abord d’explorer les métiers du numérique. Ensuite, on a fait des déclinaisons sur les métiers de l’IA et de la cybersécurité.
L’angle des métiers est un peu une astuce pour se positionner aussi sur une question hyper-clé de la compréhension du numérique de façon non stéréotypée. Aujourd’hui beaucoup de personnes ne se dirigent pas vers ces filières numériques parce qu’elles pensent que ce n’est pas forcément fait pour elles. Du coup, c’est aussi une façon, pour nous, de dire que tout le monde peut s’approprier le numérique, que s’il y avait plus de diversité parmi les concepteurs et conceptrices du numérique, on aurait probablement un peu plus d’expressions critiques aussi dans la façon dont on conçoit les technologies.
Évidemment, on profite de cet angle pour, ensuite, prendre du recul plus largement sur les impacts sociaux et environnementaux du numérique et donner envie de s’engager.
Une pédagogie active, délibérative et émancipatrice
Le choix qu’on a fait dans les dispositifs qu’on propose et qui, pour le coup, s’applique à tous nos dispositifs, c’est de miser sur une pédagogie qui est active, délibérative, c’est-à-dire qu’il n’y a jamais une bonne ou une mauvaise réponse. L’enjeu, c’est avant tout de pouvoir s’écouter, de cultiver un peu l’art du débat et l’esprit critique et de se poser ensemble des questions.
Ça fonctionne à tous les âges. L’important, pour nous, ce n’est pas qu’à la fin on trouve la solution, mais plutôt qu’on se soit questionné, qu’on ait débattu et qu’on ait soi-même évolué dans sa compréhension des enjeux.
Future of Tech : 7 mini-jeux pour simuler la conception d’une application mobile
Un de nos jeux, pour vous le présenter, c’est un jeu de cartes qui est volontairement fait de façon débranchée pour prendre un petit peu le contre-pied de tout ce qu’on nous propose parfois en termes d’éducation au numérique où la solution ultime serait de mettre des ordinateurs dans toutes les classes et ça résoudrait tous les problèmes d’éducation au numérique. On pense que ce n’est pas forcément le cas et qu’on peut parler de plein de choses dans le numérique de façon plus sensible et plus manuelle.
On a donc choisi de faire un format jeu de cartes et d’autres formats qui sont plutôt des formats enquêtes, mais toujours avec du papier et très peu de formats en ligne.
Dans Future of Tech, les élèves, plutôt des élèves de collège et de lycée – on le fait aussi hors temps scolaire dans des associations, des médiathèques, les MJC, etc. –, les jeunes rentrent dans la peau d’une équipe numérique afin de simuler ici la création d’une application mobile. L’intérêt c’est qu’en rentrant dans ce jeu-là, ils et elles vont pouvoir découvrir toutes les questions qu’il faut se poser au moment de la création d’une appli, donc découvrir que rien n’est neutre, qu’une appli n’est pas sortie de terre, comme ça, qu’à chaque étape des choix ont été faits, notamment la raison pour laquelle on crée cette application. Ou si on crée une application qui a pour but de faire se lancer des défis entre jeunes, peut-être que ça peut mener à des impacts sur la relation entre les jeunes, donc pas forcément être la meilleure raison pour laquelle on veut créer une application.
Ensuite, on crée son équipe, donc, là, on découvre aussi tous les impacts que ça peut avoir de créer une équipe qui, parfois, n’est pas diversifiée. Là, il est écrit « Les femmes dans la tech », mais en réalité, on parle de tous les aspects de la diversité et on essaye de comprendre ensemble pourquoi ça pose un problème de ne pas avoir de diversité dans les équipes tech.
Ensuite on va faire des choix : quelles fonctionnalités on met dans son application, quelle maquette on choisit pour comprendre aussi les enjeux d’accessibilité et quelle façon de faire fonctionner l’application on utilise pour être le plus sobre possible dans les algorithmes qu’on choisit de mettre ou pas, par exemple.
Tout à la fin, on va communiquer sur l’application donc découvrir aussi les enjeux de la communication en ligne, de la désinformation et des biais cognitifs qui peuvent être associés.
C’est un des jeux de cartes qu’on propose. Il se réalise en deux heures, donc en classe ou hors temps scolaire. À chaque étape, il y a évidemment des débats et des possibilités d’aller un peu plus loin pour creuser tous ces questionnements.
Un autre jeu qu’on propose plutôt aux adultes, va, cette fois, se concentrer vraiment sur la partie débat et questionnement critique, sans le côté simulation d’un vrai projet, c’est la bataille de l’IA. Il y a une version bataille de la tech et une version bataille de l’IA. J’ai quelques cartes à côté, je ne les ai pas mises sur les slides. Ce sont des cartes qui vont venir créer des débats entre les participantes et les participants. Par exemple, une carte qui demande : « Est-ce que vous préféreriez être recruté par un humain ou par un algorithme ? ». Sur cette carte, un débat va s’engager entre les participants. Au verso, on retrouve un certain nombre d’histoires, d’anecdotes, de vécus et aussi des études et des chiffres pour venir tempérer un peu le débat ou nourrir un peu le débat. Sachez qu’il y a des vrais débats sur la question, est-ce que vous préféreriez être recruté par un humain ou par un algorithme ? Parfois, des personnes sont convaincues que ça va être beaucoup plus neutre par un algorithme, ce qui, du coup, permet d’aller creuser vachement pourquoi on a l’impression qu’un algorithme va être plus neutre qu’un humain. C’est super intéressant.
Et là, à nouveau, c’est totalement débranché et ça remet vraiment du lien et du dialogue sur des questions qui peuvent mener à débat.
Je passe rapidement sur les autres jeux pour les jeunes, simplement pour vous dire et pour finir que s’il y a d’autres dispositifs de Latitudes qui vous intéressent, je serais ravie de vous en parler un petit peu plus dans le temps de questions/réponses.
Nos partenaires
Notre démarche dans tout ça, c’est là où je voulais en venir, s’appuie vraiment sur l’humain et, en particulier, ce n’est pas du tout nous tout seuls qui animons tous ces formats.
Notre stratégie et notre façon de faire, c’est de former des personnes qui, ensuite, vont pouvoir utiliser les ressources librement auprès de leurs publics. Donc toutes les ressources sont diffusées sous licence libre, majoritairement CC By SA, en tout cas sous Creative Commons.
Elles sont toujours conçues avec des partenaires spécialistes des sujets scientifiques ou acteurs clés d’un domaine. Et ensuite, on les diffuse également auprès de partenaires qui, eux, vont pouvoir les utiliser auprès de leurs publics. Par exemple, le dispositif Bataille de l’IA est très utilisable, notamment dans les métiers de conseiller numérique, conseillère numérique, médiateur et médiatrice aussi. Futurs Numériques, donc l’atelier pour les jeunes que je présentais, se déploie à la fois dans l’Éducation nationale et dans les associations d’éducation populaire ou d’accompagnement jeunesse.
Si ça vous intéresse d’en bénéficier, les ressources sont libres et accessibles sur notre site. On peut aussi vous former à les utiliser, remixer, recombiner, en faire totalement autre chose si vous avez envie de partir vers autre chose. En tout cas, c’est une base sur laquelle travailler et qui permet de diffuser un certain nombre de critiques sur les impacts et les enjeux du numérique.
Louis Derrac : Merci beaucoup, Manon. On va enchaîner, pour continuer de tenir notre timing, avec Madeline. Manon, n’hésite pas à mettre le lien vers Future of Tech sur le chat pour que les gens puissent l’avoir.
Manon Léger : Je n’ai pas du tout regardé le chat, je vais aller lire les commentaires ou les choses.
Louis Derrac : Madeline, c’est à toi.
PhoneImpact – Madeline Montigny
Madeline Montigny : Bonjour à toutes et à tous. Merci Louis pour l’invitation.
Je suis Madeline Montigny, je suis ingénieure pédagogique à l’INRIA dans l’équipe de Inria Learning Lab [14].
Mon rôle c’est de concevoir, mais aussi de produire des parcours de formation autour du numérique. Ça peut prendre plusieurs formes, d’abord sous forme de MOOC [Massive Open Online Course]. On fait aussi des formations qui sont plus courtes, qui sont accessibles sur mobile, qu’on appelle ePoc [electronic Pocket open course], et aussi, plus récemment, des jeux sérieux. C’est toujours en collaboration avec des expertes et des experts scientifiques. Et nous nous sommes récemment formés, avec We Media, à produire des podcasts.
Présentation générale
PhoneImpact [15] est un jeu sérieux, que je vais vous présenter maintenant, sur les impacts environnementaux et sociaux du smartphone, notamment liés aux métaux et à leur extraction.
C’est un jeu de plateau pour trois à cinq joueurs, qui est accessible dès 14 ans, mais la cible c’est plutôt les lycéens et les adultes en général.
Une partie dure environ 40 minutes, mais, avec le briefing et le débriefing, il faut plutôt compter 1 heure 30.
L’idée du jeu, c’est de se mettre dans la peau d’une fabricante ou d’un fabricant de smartphone dans la ville fictive qui s’appelle Tech City. Le but va être de trouver, en tout cas tenter de trouver un certain équilibre entre profit économique et impact environnemental.
Aujourd’hui je me fais porte-parole du projet, mais, évidemment, c’est un projet collectif, il y a un vrai travail d’équipe. Beaucoup de personnes sont citées et ont participé à différentes étapes du projet.
Il faut noter que le jeu a été coconçu avec une chercheuse et un ingénieur de recherche INRIA, qui sont experts du domaine et tous les deux étaient présents dès le début du projet. C’était très précieux de travailler avec eux. Donc tous les contenus sont scientifiquement sourcés et accompagnés d’une bibliographie.
Règles du jeu
Le but du jeu.
Concrètement, chaque joueur doit construire un smartphone. Pour cela, il va devoir aller collecter des ressources auprès de différents fournisseurs, il y a trois fournisseurs au total, avec des niveaux d’impact variables. Selon le fournisseur choisi, qui est plus ou moins pollueur ou qui fait du recyclage, le joueur va devoir tirer des cartes de pollution, qu’on appelle les cartes malus. Ce sont des cartes qui représentent la jauge de pollution qui est donc commune à tous les joueurs. Ces cartes malus sont lues à voix haute. Elles sont très importantes parce qu’elles apportent une information sur la production des métaux, en particulier sur son fonctionnement, par exemple le traitement des minerais. Ça peut être aussi le recyclage des métaux, etc., ses impacts environnementaux – il peut y avoir des malus de type pollution, de type catastrophe – et aussi sur les impacts sociaux, donc des malus de type tension ou de type conflit.
Il y a aussi des événements, d’autres cartes qui surviennent à chaque tour de jeu et qui permettent d’aborder et d’expérimenter les conséquences de nos actes et celles des actions extérieures. Ça peut être les lois, ça peut être les taxes, etc.
Voilà pour le contexte. Je ne rentre pas plus dans les détails. J’espère que ça vous a donné envie de tester le jeu.
Le jeu s’inscrit dans un parcours pédagogique
PhoneImpact s’inscrit aussi dans un ensemble de ressources sur l’impact environnemental du numérique. Donc, lors du débriefing, on renvoie systématiquement les participantes et les participants vers le MOOC « Impact Environnemental du Numérique », qui a été lancé en 2021, qui est accessible sur Fun MOOC. C’est un MOOC qui a eu beaucoup de succès, qui a réuni plus de 40 000 participants et participants. Actuellement, une refonte est en cours pour 2027.
On propose aussi, je vous en parlais tout à l’heure dans l’introduction, un ePoc, donc une formation accessible sur mobile, qui est plus courte puisqu’elle dure une heure, qui s’appelle « Le smartphone et la planète ».
L’idée avec ces différentes ressources, c’est vraiment d’offrir plusieurs portes d’entrée qui sont complémentaires :
le MOOC pour approfondir,
l’ePoc qui permet de s’initier,
et puis PhoneImpact pour expérimenter, interagir et aussi apprendre en jouant.
Un portail de ressources
Le jeu est libre et gratuit sous licence CC By SA.
Tout est accessible via le portail qui est en ligne, phoneImpact.inria.fr.
sur le portail, vous pourrez retrouver toutes les règles, le matériel à imprimer, tous les supports pédagogiques avec, je le disais tout à l’heure, les sources, la bibliographie. Il y a aussi des versions boîtes qui sont en vente.
Il peut vraiment être utilisé directement en atelier, en formation et aussi en médiation.
Les collaborations
Concernant les collaborations, nous avons collaboré avec le ministère de la Culture qui a prépayé 1000 boîtes et les a distribuées dans des bibliothèques municipales et universitaires et aussi dans des médiathèques et des CDI partout en France.
On nous a aussi proposé une traduction espagnole du jeu qui est en cours en ce moment, qu’on a mise en accès libre en version print and play sur le portail.
C’est un appel. N’hésitez pas, vous aussi, à vous approprier le jeu, à bien nous citer, bien sûr. En tout cas à l’adapter pour un autre public et ensuite qu’on puisse le repartager sur notre portail que ce soit profitable à un plus grand nombre de personnes. L’intérêt de PhoneImpact c’est vraiment de faire vivre concrètement ces dilemmes-là qui sont liés à la production des smartphones et aussi d’aborder ces notions qui peuvent paraître complexes, en tout cas pouvoir en parler et pouvoir débattre de manière plus active.
Ça prend vraiment tout son sens lors du briefing et du débriefing.
Vous pouvez nous écrire
Nous sommes aussi preneurs de retour pour continuer à améliorer le jeu et mieux accompagner sa diffusion. Vous pouvez donc nous contacter à pjonempact chez inria.fr et nous répondrons à vos questions ou, si besoin, à des précisions pour utiliser le jeu.
Merci pour votre écoute et je prendrai aussi les questions à la fin du webinaire. Je vais essayer de rattraper les questions dans le chat.
Merci.
Louis Derrac : Merci beaucoup Madeline. Lilian, je charge ta présentation et je te laisse enchaîner.
Métacartes Numérique Éthique – Lilian Ricaud
Lilian Ricaud : Bonjour à toutes et à tous. Merci Louis pour l’invitation.
Je vais vous présenter encore des cartes qu’on appelle les Métacartes Numérique Éthique [3].
Notre promesse, c’est un peu de faire 60 cartes pour se réapproprier le numérique.
C’est un outil qui est sorti en 2021. Je vais essayer de vous montrer un petit peu tout ce qu’il y a derrière cette petite boîte.
Un outil convivial pour concevoir des ateliers participatifs ludiques et structurés
Pour faire très court, on a essayé de faire un outil convivial qui augmente notre pouvoir d’agir et qui nous facilite la vie pour concevoir des ateliers participatifs qui soient ludiques et structurés.
Peut-être une différence par rapport aux autres sets de cartes qu’il y avait précédemment, c’est que, comme eux, on est là pour sensibiliser et former aux enjeux du numérique, avec l’idée de développer l’esprit critique. Mais il y avait l’idée d’aller plus loin avec le côté d’organiser, de structurer des situations d’échanges sur les outils et les usages numériques, à la fois au niveau individuel et collectif.
Par exemple, dans une formation, il y a peut-être des participants qui ont différents enjeux. Ce qui nous intéressait aussi, une fois qu’on sait qu’il y a des problèmes, c’est comment, collectivement, on arrive à basculer, que ce soit avec nos collègues, nos voisins, nos amis.
Il y a cette complexité au niveau collectif, le fait de pouvoir échanger, qui nous a beaucoup intéressés et c’est cela qu’on a essayé aussi d’adresser.
Il y a un côté accompagnement de la transformation numérique des organisations.
Métacartes, ce sont deux personnes, Mélanie Lacayrouze et Lilian Ricaud.
Nous sommes dans une Scop [Société coopérative et participative] CAE [Coopérative d’Activité et d’emploi], pour ceux qui connaissent.
Mélanie a plutôt un profil ingénieur pédagogique, moi plutôt chercheur indépendant et geek, les deux geeks, d’ailleurs, et Mélanie, facilitatrice graphique.
Ce qui nous relie aussi, c’est le côté animation participative, comment on fait travailler des collectifs ensemble en coconstruction, en participation, tout ce qui est un peu alternatif au descendant et c’est ce qu’on a mis dans Numérique Éthique.
Numérique Éthique est le petit frère d’un autre set qui s’appelle Faire Ensemble [16], qui était consacré aux méthodes d’animation participative, qui est sorti en 2019 et Numérique Éthique en 2021.
Pour l’occasion, on a eu un soutien, un gros soutien de Framasoft [17] à plusieurs niveaux, pour la com’, pour des préachats et aussi d’un écosystème autour du monde du Libre, des geeks, mais aussi des pédagogues. Nous avons donc coconstruit les Métacartes pendant presque deux ans avec plein de gens, notamment parce que c’était le confinement, qu’on n’a pu faire que deux ateliers en présentiel, mais ça nous a donné une opportunité d’aller beaucoup plus loin en termes de pédagogie.
Dans les Métacartes, en fait, il y a plusieurs portes d’entrée. Je vais vous le faire très sommairement.
Il y a une porte d’entrée par des notions, des aspects plutôt théoriques. On a donc une vingtaine de cartes sur des notions essentielles pour comprendre les enjeux du numérique qui servent un peu à l’acculturation et éventuellement, plus tard, à évaluer nos dispositifs.
Puis une entrée plutôt usages avec, pour ceux qui connaissent, un aspect un peu comme Dégooglisons Internet [18], c’est-à-dire que derrière chaque carte, il y a une ressource en ligne avec des propositions d’usage.
Avec ces deux portes d’entrée – par notion qui est plus abstrait ou par usage qui est plus concret –, on peut avoir des stratégies différentes.
Chaque carte a une structure assez particulière avec une formulation, au verso, qui contient un principe et des questions à se poser. Et puis, si vous le voyez sur la diapo, un lien, un QR Code qui renvoie vers une ressource en ligne qui est actualisée. On pourra en reparler dans les questions.
Ce sont donc des cartes qui servent un peu de support de discussion et qui permettent à des enseignants, des formateurs, de construire des séquences pédagogiques. Mais, pour aller plus loin, dans ce kit, on a rajouté des méthodes d’animation participative qu’on appelle des RECETTES. Ce sont les cartes que vous voyez là, qui proposent différents niveaux de complexité et différents objectifs.
Pour nous, sensibiliser, c’est le premier niveau, mais derrière ça, on a des cartes pour faire le point sur ses besoins, sur ses valeurs, sur ses outils, ses usages, définir son cadre de référence pour passer à l’action, pour changer d’outil, identifier des alternatives. On a, comme cela, cinq objectifs, je vous les préciserai s’il y en a que ça intéresse. Dedans il y a des spécificités, un peu comme pour les autres sets de cartes. On est sur des pédagogies actives et participatives. On met des infos sur des cartes, on les met en discussion. Il y a donc un côté apprentissage par les pairs. Notre principe n’est pas de dire aux gens ce qu’est l’éthique du numérique, mais plutôt de mettre des questions au centre pour les faire échanger, pour qu’eux amènent leurs propres solutions. Les cartes sont un médium idéal pour cela, on pourra en reparler.
Donc, beaucoup de questions. Sur chaque carte ingrédient, il y en a 40, il y a au moins trois questions, ça fait un sacré paquet de questions pour s’interroger soit sur des usages numériques soit sur des notions, avec l’idée que ces questions-là aident les personnes à être outillées sur les points de vigilance et les aspects clés à ne pas manquer.
C’est un outil pour parler numérique sans écran, là aussi, comme les autres sets, c’est ce qui est intéressant. On re-focalise l’attention autour de la table, autour des cartes, autour des discussions pour mieux prendre du recul.
Pour autant, on apprécie le numérique et on aimerait qu’il soit plus acceptable donc, on a quand même mis des supports derrière. Avec ce lien ou ce QR Code, on renvoie vers des ressources en ligne qui sont actualisables et actualisées, qui permettent donc d’aller chercher plus loin d’autres informations. L’idée, c’est aussi de relier vers d’autres ressources, notamment quand sont aussi en CC By SA.
C’est modulaire, puisqu’en fait, ce n’est pas un jeu au sens strict, dans le sens où on a une règle du jeu avec un début et une fin. On est plutôt sur une boîte à outils, où on peut piocher des cartes selon son besoin et, dans la plupart des cas, une à deux cartes suffisent. On peut les assembler pour concevoir des séquences pédagogiques. Là-dessus, vous voyez une fresque qui représente une journée de formation avec quelques-unes des méthodes du set.
Un autre intérêt des cartes, c’est qu’on peut concevoir les séquences pédagogiques à plusieurs. On peut dessiner, on peut écrire autour sur des paperboards ou autre. Cette préparation collective est intéressante aussi pour nous.
Et enfin, ça se veut un commun pédagogique, puisque, autour de ce commun-là, on encourage, depuis le début, le fait d’avoir des retours d’usages, des propositions. Aujourd’hui on a plusieurs retours d’usage, dans différents contextes, qui vont de la formation, l’enseignement, à l’éco-conception ou le design, des choses comme ça. Tout cela est en CC By SA aussi.
Pour finir.
En bref, si vous ne deviez retenir qu’une chose, après on pourra rediscuter, j’ai essayé d’aller vite juste pour susciter votre curiosité : on n’est pas sur un jeu de cartes avec les Métacartes, on est plutôt sur une boîte à outils. On pourrait dire aussi que c’est une ludothèque. J’étais dernièrement à un séminaire sur les Serious Games. En fait, pour ceux qui connaissent, le Serious Game, ça peut être entre le game ou le play ; le play étant le côté plus ludique, alors que le game est plus sur la règle. Nous sommes plutôt sur le game. Pour autant, certains des formats sont ludiques et des personnes pourraient les utiliser de manière plus ludique que nous le faisons.
Nous sommes plutôt sur un côté d’amener des méthodos, c’est pour cela que je parle de ludothèque portable, pour les formateurs et pour les accompagnateurs de transformation numérique.
Je vous remercie.
C’était Métacartes Numériques Éthiques. J’aurais pu mettre un petit lien pour retrouver plus d’infos, c’est metacartes.cc, je vous le mettrai dans le chat.
Merci à vous.
Louis Derrac : Merci Lilian, merci Manon, merci Madeline. Il est 18 heures. Franchement, j’ai bien envie de nous envoyer quelques petites fleurs pour ce respect impeccable du timing. Vous êtes encore 84 participantes et participants. Restez si vous voulez maintenant passer au temps d’échanges.