La galère de l’étranger·ère qui doit renouveler ses papiers - Dématérialisation, algorithmes, IA : comment ils durcissent notre rapport à l’État. Le code a changé

La plateforme Administration Numérique pour les Étrangers en France fait l’objet de critiques croissantes. L’avocat Joël Werba illustre, à travers son expérience, les obstacles rencontrés par les étrangers dans leurs démarches administratives.

Xavier de la Porte : Quand j’ai dû me coltiner Parcoursup [Plateforme d’accès à l’enseignement supérieur], à chaque fois que je dois remplir ma déclaration des revenus ou que je galère sur le site de la Caf [Caisse d’allocations familiales], je me pose la même question : est-ce que c’est mieux qu’avant, quand on envoyait les dossiers par la poste, qu’on faisait d’interminables queues à des guichets ou qu’on passait des heures au téléphone à écouter du Vivaldi en attendant qu’un humain décroche ? Eh bien, j’avoue que je n’ai pas de réponse ferme. Il y a des moments où je trouve merveilleux de faire une démarche en trois clics, sans paperasse et sans interaction avec un ou une agente. Et puis, à d’autres moments, quand je me suis trompé et que je n’arrive pas à revenir en arrière, quand je n’arrive pas à envoyer le formulaire parce qu’il est soi-disant incomplet et que je ne vois pas ce qui manque, ou alors quand je ne trouve pas de numéro téléphone pour qu’un humain m’aide à démêler ça, eh bien ça devient l’enfer et j’ai envie d’envoyer au bagne tous ceux qui ont baigné, d’une manière ou d’une autre, dans ce processus qu’on nous a imposé sans jamais le discuter : la dématérialisation des démarches administratives.

Voix off : Le code a changé – Xavier de la Porte.

Xavier de la Porte : J’en étais là de mes réflexions, donc pas hyper loin, quand j’ai été contacté par un monsieur du nom de Joël Werba. Il m’a écrit « je suis avocat en droit des étrangers, j’aimerais bien vous raconter ce que donne la dématérialisation dans mon métier. » Nous avons pris rendez-vous, Joël est venu avec son ordinateur, et là j’ai halluciné. J’ai halluciné de la complexité des arborescences, des processus complètement contre-intuitifs et tout cela pour des étrangers qui veulent juste être en règle. Comme on s’est bien entendu, j’ai proposé à Joël de venir, un jour, raconter ça à la Maison de la Radio. Il avait l’air assez content, il s’est même fait accompagner de sa fille. Et, pendant qu’on tournait en rond, dans les couloirs de la Maison de la Radio il m’a précisé quelques éléments.
Les gens qui viennent le voir à son cabinet ont comme problème commun d’être des étrangers qui veulent vivre en France en règle. Soit ils veulent y venir, soit ils y sont déjà et veulent y rester, soit ils veulent changer de statut, c’est-à-dire passer d’étudiant à salarié, être naturalisés ou autre. S’ils viennent voir Joël, c’est parce que leur cas est compliqué ou qu’ils ont rencontré un problème dans le processus, or ce processus, aujourd’hui, est largement dématérialisé.
Une fois installés dans notre studio, nous avons pu entrer dans le vif du sujet qui m’intéresse : cette dématérialisation des démarches qu’a-t-elle changé ? C’était quoi la vie d’un avocat en droit des étrangers, il y a 30 ans, quand Joël a commencé le métier ?

Joël Werba : Nous étions au cabinet pour préparer les dossiers et, quand le dossier était prêt, on le prenait sous le bras et on fixait un rendez-vous avec le client pour se rendre en préfecture. Il fallait être prêt à patienter ou faire des rendez-vous avec le client en lui disant « vous arrivez à quatre heures du matin, j’arrive à neuf heures ». On n’était pas certain d’obtenir un rendez-vous, mais on pouvait y arriver.
Plus la dématérialisation a été mise en place, plus le rapport à l’obtention du rendez-vous s’est traduit par une fragmentation des expériences. C’est-à-dire que d’un vécu commun d’une foule de gens qui, pour x raisons, attendent de rentrer dans la préfecture pour expliquer leur situation, on est arrivé à une multitude d’expériences individuelles, chacune chez elle ou au taxiphone ou dans un point d’accueil numérique d’une mairie. On a la solitude de l’expérience, parfois le désespoir d’en être à la 20e</sup< tentative de connexion avec un message d’erreur et pas d’interlocuteur pour savoir s’il faut continuer. Il faut tout arrêter, il faut essayer de se déplacer pour obtenir la validation que l’erreur n’aura pas de conséquences trop négatives sur le retard dans le dépôt de la demande de renouvellement. Chacun se retrouve isolé dans l’interprétation, la compréhension de la raison pour laquelle ça ne marche pas.
Si ça marche, il n’y a pas de problème, c’est quand ça ne marche pas que ça devient très compliqué.

Xavier de la Porte : La plateforme dont parle Joël s’appelle ANEF, Administration Numérique pour les Étrangers en France. Elle a été déployée en 2020, après le plan « préfectures nouvelle génération », lui-même mis en œuvre en 2016, dans le cadre d’une vaste entreprise de numérisation des services publics français, qu’on a tous pu constater, étrangers ou non.
Je trouve très intéressant que Joël note tout d’abord la fragmentation des expériences qu’induit cette dématérialisation. Quand tout marche bien, on s’en fout un peu que l’expérience soit individualisée, on gagne du temps, on gagne en confort, on ne voit pas le problème. Mais, quand ça ne marche pas, on s’aperçoit qu’on est tout seul. Moi, j’y vois une parabole civilisationnelle. Là, j’ai une question, annexe mais pas complètement ! Les files devant les préfectures rendaient visibles les étrangers qui s’y rendaient pour régulariser leur situation, rendaient visible la galère que c’est, en quelque sorte. La dématérialisation n’a-t-elle pas pour effet, aussi, une invisibilisation de ces galères ?

Joël Werba : Devant les sous-préfectures, en Seine-Saint-Denis par exemple, il y a beaucoup de gens. Ce sont des gens qui brandissent les copies d’écran de leur insuccès à obtenir des rendez-vous pour essayer de savoir ce qu’il faut faire en disant « regardez, je suis en règle » ou « regardez, mon patron m’a fait une lettre pour dire qu’il a besoin de moi au travail et je ne peux pas travailler si je n’ai pas le renouvellement du titre. »

Xavier de la Porte : Donc, l’invisibilisation des difficultés administratives subies par les étrangers résidant en France n’est pas totale. C’est juste la nature des difficultés qui, en partie, a changé. Si ce n’était pas absurde, ce serait presque beau ces files de gens qui brandissent des impressions de messages d’erreur devant les sous-préfectures, autre parabole civilisationnelle, si je peux me permettre. Quand je dis cela à Joël, il enchaîne pour parfaire la parabole.

Joël Werba : À la sous-préfecture de Saint-Denis, on leur dit « mettez votre impression d’écran dans la boîte aux lettres, ça sera traité par le service qui vous adressera, en retour, l’autorisation de séjour que vous demandez ». On revient au papier et à la boîte aux lettres pour contourner le fait que la dématérialisation ne donne pas les résultats qui étaient annoncés.

Xavier de la Porte : OK. J’imagine qu’il y a eu d’autres changements quand même !

Joël Werba : La connaissance du juridique s’est déplacée de la préfecture vers l’usager.
Un cas qui se produit fréquemment : un étudiant veut changer de statut, d’étudiant il veut devenir salarié. Il a besoin de demander une autorisation de travail par le biais de l’entreprise qui va l’employer. Sur la plateforme qui délivre les autorisations de travail, il va devoir répondre à une série de questions : « je suis une entreprise » ou « je suis étudiant ». Évidemment il est étudiant. Eh bien, s’il clique sur « je suis étudiant », il est dirigé vers les autorisations de travail, notamment pour les étudiants qui veulent travailler plus longtemps que le quota d’heures qui leur est réservé ou pour les étudiants algériens qui sont soumis à une autorisation spécifique. Alors que s’il voulait une autorisation de travail pour le compte de l’entreprise qui l’emploie, il devait cliquer sur « je suis une entreprise » et indiquer qu’il est résident en France. Il n’y a pas d’indication, il n’y a pas d’avertissement, il n’y a pas de bulle disant « attention ». Donc il clique sur « je suis étudiant », à ce moment-là c’est la cata parce que sa demande est déposée et s’il apprend, deux jours plus tard, que ce n’était pas cette catégorie, « je suis étudiant », mais « je suis une entreprise » qu’il devait cocher, on lui répond qu’une demande est déjà en cours, il va peut-être rater le délai pour faire la demande de changement de statut et il va rentrer dans une autre série de complications s’il est en retard sur le traitement de son dossier. Il va alors faire des courriers pour expliquer « détruisez mon dossier en cours parce que je veux redéposer ma demande. » Avant, cet étudiant aurait attendu à quatre heures du matin, il serait rentré en préfecture et il serait ressorti avec peut-être un petit formulaire pré-imprimé, en tout cas il aurait posé des questions à une personne qui lui aurait dit « vous devez faire ça, ça, ça et ça. » Aujourd’hui, la responsabilité de la connaissance s’est déplacée.

Xavier de la Porte : Très intéressant : la responsabilité de la connaissance s’est déplacée.
En écoutant cela, je me dis qu’il y a peut-être, dans cette dématérialisation de l’administration, un dévoiement de l’utopie numérique, avec cette belle idée que, en bout de ligne, c’est l’usager qui sait. Mais, si on suppose que c’est lui qui sait et qu’il connaît, par exemple, les subtilités du droit des étrangers, ça devient un problème, parce que le droit des étrangers est hyper compliqué, surtout si, comme Joël a l’air de dire, l’accompagnement est minimal. Selon lui, c’est le deuxième grand changement. Mais est-ce qu’il y en a d’autres ?

Joël Werba : C’est peut-être aussi une certaine forme de brutalité dans les échanges avec l’administration. Il n’y a personne à qui vraiment parler et on n’a pas le nom de l’instructeur qui s’occupe du dossier. Par exemple, la préfecture va répondre « votre demande ne peut aboutir, car vous avez fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire par la préfecture des Hauts-de-Seine » et c’est signé de deux initiales et c’est tout ; il n’est pas écrit « vous pouvez faire un recours ». On n’est ni vraiment dans le juridique avec la notification d’une décision qui porte grief, qui permet d’exercer des voies de recours, de savoir en considération de quoi ça a été pris et on ne peut pas répondre parce qu’il est marqué « ce message ne permet pas de réponse ».

Xavier de la Porte : Je n’avais jamais réfléchi à la violence que peut contenir cette mention « ne pas répondre », une mention qu’on trouve souvent, en effet, dans les messages provenant d’administrations, mais pas seulement. Une violence surtout quand le message fait état d’une décision très importante pour la personne qui le reçoit.
Mais justement, n’y a-t-il pas aussi une violence dans la forme même de certains de ces messages ? Pas seulement dans le fait qu’ils ne sont adressés par personne, mais dans la manière dont ils sont rédigés.

Joël Werba : Les messages de classement sans suite, par exemple par leur brièveté, sont hyperviolents, c’est : « Votre demande a été classée sans suite ». Là, pour le coup, il n’y a pas de médiation. On est en train de regarder son smartphone à la terrasse d’un café ou dans les transports, on l’apprend, on ne reçoit pas un courrier recommandé pour lequel on se prépare un petit peu en se disant « un recommandé, qu’est-ce qu’il y a, on ouvre l’enveloppe » ; on n’ouvre pas un courrier recommandé en sirotant une bière si on pense que c’est quelque chose d’important. Là, le numérique supprime toutes les frontières, c’est à tout moment : ça peut être à deux heures du matin, ça peut être au milieu de l’après-midi, ça peut-être pendant les vacances et cela n’est pas pensé.

Xavier de la Porte : En effet, c’est une chose dont m’avait déjà parlé la chercheuse Marie Alauzen quand nous avions fait ensemble un épisode sur la plateformisation de l’État [1]. Elle avait raconté comment la numérisation de l’État s’inscrit dans une histoire qui précède le numérique.

Marie Alauzen : Le mode d’étatisation de la société a changé, mais il a changé au fil de l’histoire, dès lors, par exemple, qu’il y a eu des relations téléphoniques avec l’administration. Je suis en train de lire le livre de Frédéric Graber, L’Affichage administratif au XIXe siècle. Former le consentement, et c’est passionnant, parce qu’il y a un moment où l’État s’affiche dans les bars en disant que l’alcool est interdit à telle catégorie de population ; il y a un moment où l’État s’affiche dans les boulangeries, s’affiche dans l’espace public. C’est précisément dans ces situations-là que le mode de présence de l’État commence à changer. Ce n’est plus la présence incarnée de l’officier qui porte un costume particulier, par exemple le policier, ou le préfet avec ses décorations, mais c’est une présence écrite et c’est cette présence écrite, consultable théoriquement par tous, qui est, à mon avis, le point de départ.

Xavier de la Porte : Les propos de Marie Alauzen et de Joël se rejoignent. La dématérialisation c’est aussi une nouvelle présence de l’État. L’affiche était l’utilisation de l’écrit pour être présent dans des lieux où il n’y a pas de représentant de l’État. Eh bien le numérique c’est la présence de l’État dans notre téléphone, donc tout le temps, donc n’importe où.
Et quand c’est pour un message ou une notification qui annonce une décision comme le classement sans suite d’une demande de renouvellement de permis de séjour, par exemple, c’est une présence très brutale. « Ça n’est pas pensé » dit Joël. D’accord. Une autre chose, dont on se demande si elle est pensée ou pas, c’est sur quoi les gens se connectent-ils pour faire ces démarches.

Joël Werba : Un ordinateur personnel ou un ordinateur sur un taxiphone. C’est aussi une question d’adresse : pour s’identifier, on utilise une adresse e-mail, mais beaucoup de gens peuvent perdre leur adresse e-mail ou se faire pirater leur adresse e-mail, donc ne plus du tout l’utiliser. Or, la plateforme ne connaît que ce mode d’identification. Si la personne qui n’a pas d’adresse e-mail, qui ne sait pas vraiment lire et écrire, demande à quelqu’un de lui créer une adresse, elle va devoir compter sur cette personne pour se reconnecter. Elles peuvent ensuite être séparés par les aléas de la vie. Ça peut aussi, dans un couple, être le mari qui donne son adresse mail personnelle pour toutes les démarches administratives, le couple peut aller plus ou moins bien, ce sera quand même l’adresse mail de monsieur qui servira pour toutes les connexions de madame. Par exemple, si elle veut partir, qu’elle veut prévenir d’un changement d’adresse, elle n’a qu’une adresse mail qui est celle de son mari. Il y a énormément de problématiques, comme cela, très concrètes.

Xavier de la Porte : Très concrètes. La dématérialisation est en effet une question matérielle et on a l’impression que, parfois, celles et ceux qui la mettent en place, qui la décident, oublient complètement ce paramètre. Sans compter que s’ajoutent plein d’autres questions comme les adresses de connexion, les mots de passe, mais on va pas s’attarder là-dessus. Bref, tout cela me rend curieux de ce que ses clients disent à Joël de ces démarches dématérialisées. Trouvent-ils cela bien ?

Joël Werba : Ceux pour qui cela fonctionne très bien s’en réjouissent. Enfin, plus besoin d’aller en préfecture. Par contre, dès que ça ne fonctionne pas, il y a une montée de stress difficile à gérer parce que l’avocat se retrouve aussi le sachant-technicien. Or, les avocats n’ont pas de formation mise en place par les préfectures ou autre, ça se fait sur le tas. Il ne faut pas se cacher non plus, à part les associations ou le travail pro bono de beaucoup d’avocats en droit des étrangers, le service de l’avocat est payant. Pour fluidifier le système ou assurer que la dématérialisation fonctionne correctement, on a rajouté un service payant qui est l’avocat qualifié.

Xavier de la Porte : Passionnant ça ! La disparition de l’intermédiation permise par le numérique produit, en fait, un déplacement de l’intermédiation : ça n’est plus le fonctionnaire au guichet, mais, éventuellement, l’avocat qui assure cette fonction. Sauf que cette nouvelle intermédiation, comme le rappelle Joël, est payante. Et bim ! On ajoute un critère de sélection pour les étrangers qui veulent être légaux en France : l’argent.
Bien sûr, pour aider les étrangers, outre les avocats, il y a des associations, il y a des services d’accueil numérique dans les mairies et les préfectures, mais il faut souvent une interface numérique pour y accéder parce que c’est sur rendez-vous, il y a aussi des renseignements sur Internet : des blogs d’avocats, des sites d’associations, même des tutos sur YouTube et là il faut faire attention, il faut qu’ils soient à jour sinon c’est à nouveau la cata.
Intéressant aussi la nécessité dans laquelle se trouvent les avocats de se former sur le tas à des procédures qui ne sont pas seulement juridiques mais aussi techniques, informatiques. Est-ce que Joël dirait qu’à sa compétence juridique s’est ajoutée une nouvelle compétence, technique celle-là, compétence de compréhension des arborescences des sites, des circuits de la bureaucratie numérique ?

Joël Werba : Oui. Absolument. J’ai un fichier de mes techniques et de mes expériences désagréables ou réussies. Comme chaque préfecture a une latitude d’organisation de cette dématérialisation, on est face à une floraison d’interfaces. Il y a des plateformes qui n’existent plus, donc une démarche peut se solder par « votre dossier a été classé sans suite, vous devez désormais déposer votre dossier sur, avec le lien vers une nouvelle plateforme. » Il faut donc récupérer son dossier, il faut comprendre ce que signifie « dupliquer ma demande ». Même quelqu’un qui parle français nativement ne sait pas forcément ce que cela veut dire administrativement, en langage de dématérialisation : est-ce que s’il duplique sa demande ça veut dire qu’il la redépose à l’identique ou est-ce qu’il reprend les éléments d’identité, etc. ? Le vocabulaire n’est pas expliqué.

Xavier de la Porte : Sachant évidemment qu’une partie des gens censés remplir ces démarches ne parlent pas un français parfait. Même si, de toute façon, parler français ou avoir recours à la traduction, ne règle qu’une partie du problème. Comme vient de le dire Joël, c’est la signification administrative d’un mot qui importe, pas forcément son sens commun.
Donc, il y a des arborescences complexes, des plateformes qui disparaissent ou évoluent, mais est-ce que, au moins, ça marche bien ou alors est-ce que, parfois, il y a des bugs ?

Joël Werba : Il y a tout le temps des bugs ! Par exemple un dossier est déposé, on a l’attestation de dépôt, et puis on va découvrir que le dossier n’est pas arrivé à la préfecture qui est censée le traiter. Ou un bug classique, j’ai eu le cas d’un client américain qui a déposé la demande de renouvellement de sa carte de résident, qui a reçu un message lui disant « vous avez reçu une notification ». Mais, quand il va sur la plateforme, on lui dit « vous n’avez aucune notification ».

Xavier de la Porte : Bon, d’accord, n’en jette plus Joël j’ai compris. Plus Joël donne d’exemples, plus je m’affaisse sur ma chaise. Mais j’ai quand même une remarque : l’avantage de la dématérialisation, c’est au moins que c’est clean : pas d’arnaque possible, pas de corruption, tout est recto, tout est sécurisé. Je fais la remarque à Joël, sauf qu’il se met à me raconter une histoire dingue.

Joël Werba : Il y a un énorme problème de robots qui s’est surtout posé dans les premières années de la dématérialisation des convocations en préfecture : des officines ont installé des batteries d’ordinateurs créant des adresses e-mail de circonstance, etc., blindant les préfectures de demandes de convocations pour les revendre. Il y a eu un marché de la convocation.

Xavier de la Porte : J’avais entendu parler d’arnaque aux faux titres de séjour pour les sans-papiers dans un sujet de France Info diffusé en septembre 2025 et qui racontait l’histoire d’un monsieur sénégalais, du nom de Madi, arrivé sans papiers en France où il travaille depuis sept ans. Madi cherche à se faire régulariser, il a pris contact avec une entreprise qui lui a promis l’obtention rapide d’un titre de séjour.

Madi : Quand je suis venu, en premier ils ont pris connaissance de mon dossier, ils m’ont dit « d’accord, on va pouvoir le faire ». Ils m’ont reçu une deuxième fois pour me faire payer 400 euros et, à la fin, ils m’ont dit « non, on ne peut rien faire pour ton dossier. »

Journaliste : Il a demandé à être remboursé, mais pas de nouvelles.

Madi : J’ai été déçu, je ne m’attendais pas à ce qu’un tel organisme puisse exister dans un pays comme la France, le pays des droits.

Journaliste : Il ne reverra sûrement jamais son argent. Selon son avocat, bénévole du jour, Gaspard Clarou, impossible, pour les sans-papiers, de porter plainte.

Gaspard Clarou : Ils n’ont pas les moyens de se faire entendre, ils sont en situation irrégulière, évidemment qu’ils ne vont pas se retourner contre ces organismes.

Journaliste : Et Madi n’est pas le seul. Plus loin, en banlieue parisienne, les victimes défilent dans le bureau de la CGT Bobigny.

Hamza : Ça c’est le contrat que j’ai signé avec eux.

Journaliste : Hamza est algérien, il travaille en France depuis trois ans dans la vente, il a affaire à la même entreprise que Madi, French Papers, à qui il a donné 1500 euros.

Hamza : Ils ne répondent pas aux mails. Je suis un peu stressé, je ne dors pas la nuit, surtout pour l’argent, pour le récupérer.

Journaliste : Un cas classique, selon la syndicaliste Sandra Morin. Ils se multiplient depuis l’expansion des démarches en ligne.

Sandra Mori : La dématérialisation n’est pas facile pour tout le monde. Tout le monde n’a pas accès à un ordinateur, à pouvoir scanner et ainsi de suite. Pour moi, c’est une faille du système qui a fait que ces sociétés profitent de toute cette précarité et ainsi de suite.

Xavier de la Porte : Je n’avais jamais entendu parler d’un marché noir de la convocation en préfecture pour des étrangers résidant légalement en France, avec la revente de rendez-vous pris par des sortes de bots qui accaparent les créneaux dès qu’ils sont ouverts. D’autant que dans ce marché noir, me dit Joël, il y a aussi des arnaques, des fausses convocations. Tout cela prospère, évidemment, sur le stress des gens qui ont besoin de ces rendez-vous.

Joël Werba : Oui. Les conséquences peuvent être dramatiques, ça peut être perdre le droit au séjour en France. Il y a des gradations dans les problèmes : la perte du droit au travail, la perte de la possibilité de voyager. Ils peuvent se retrouver dans une situation où, en quittant le territoire français, ils ne peuvent plus y revenir, alors même que leur situation est en cours de règlement.

Xavier de la Porte : Donc des conséquences potentiellement dramatiques. Comment cet état d’intranquillité se matérialise-t-il dans le cours des démarches ?

Joël Werba : Dès que ça ne marche plus, on prend en pleine figure le fait que le danger est là.

Xavier de la Porte : Les gens te racontent ça, ce que c’est que d’être face à son écran, le soir ? Ils te racontent la situation ?

Joël Werba : Oui. Ils sont souvent fatigués. Ils me disent « j’ai passé tant d’heures les deux dernières semaines ». Certains m’apportent les captures d’écran sur des clés USB pour me prouver que ça fait deux semaines qu’ils essayent désespérément d’aller au bout d’une démarche. Donc oui, ils sont ils sont fatigués.

Xavier de la Porte : Les griefs commencent à être nombreux, d’ordres divers et parfois très graves. Joël n’est pas le seul à les relever. En décembre 2024, la Défenseure des droits – je rappelle que c’est une autorité administrative indépendante nommée par le président de la République – a publié un rapport titré « L’Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF) : une dématérialisation à l’origine d’atteintes massives aux droits des étrangers » [2] « atteinte massive » quand même ! Le rapport est implacable, on y retrouve à peu près tout ce que m’a raconté Joël et d’autres choses encore, je cite : « Les constats qui précèdent révèlent que, dans sa version actuelle, l’ANEF souffre de nombreuses carences qui exposent ses usagers à de graves atteintes aux droits fondamentaux : au-delà de la précarité administrative qu’elle engendre, elle contribue plus généralement à la précarité économique et sociale des étrangers présents sur le territoire (pertes d’emploi ou d’opportunités professionnelles, ruptures de droits sociaux, difficultés à se loger, etc.), en les éloignant de leurs droits. » Et la Défenseure des droits, Claire Hédon, se fend même d’une série de recommandations dont elle dit qu’elles sont urgentes. D’où ma question à Joël : est-ce qu’il a vu, de la part de l’administration, un effort pour, au moins, rectifier les défauts connus de la plateforme ?

Joël Werba : Je pensais naïvement qu’assez rapidement il y aurait des bulles comme sur le site du ministère de l’Économie et des Finances où il y a tout un système de bulles d’aide qui accompagnent le déroulé de la formalité. Je pensais que ça allait être implémenté rapidement, ce n’est pas le cas.

Xavier de la Porte : En effet, c’est une des améliorations possibles, il y en a d’autres, et manifestement elles n’ont pas été mises en place.
La question qui se pose alors c’est : tout cela n’est-il pas intentionnel ? Que la dématérialisation soit compliquée à mettre en œuvre, que faire des programmes adaptés à la complexité du droit soit un défi technique, OK ; on sait bien qu’il peut y avoir des bugs, des arborescences pas adaptées, etc. Mais pourquoi ne pas corriger les problèmes quand ils sont signalés ? On peut se demander si le fait de ne pas faire grand-chose pour les régler ne finit pas par dire quelque chose. En l’occurrence, est-ce que ça ne dit pas quelque chose de la manière dont on considère les étrangers en France ? N’y a-t-il pas une intention politique là-dedans ?
C’est ce qu’on verra dans le deuxième épisode.

Voix off : Le code a changé.