Henri Verdier, voix off : C’est vrai que dans mon entretien d’embauche, j’ai plaidé sur le fait que, aujourd’hui, le numérique est quand même menacé de capture et de prédation et qu’il faut peut-être devenir un tout petit peu plus belliqueux.
Delphine Sabattier, voix off : On revient à l’offensive.
Henri Verdier, voix off : Oui. On sera peut-être un peu plus attentifs en particulier aux communs et aux logiciels libres qui sont des facteurs de souveraineté ou qui sont des points de butée pour certains appétits. On aidera tout le monde, mais on va aller chercher ceux qui nous donnent un peu plus de force.
Delphine Sabattier : À l’occasion du Symposium Software Heritage [1] nous sommes ici au sein du siège social de l’organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture. C’est l’occasion, évidemment, de rencontrer des personnalités influentes en matière de politiques numériques, politiques publiques. Nous allons porter notre regard plus particulièrement sur le logiciel, le logiciel comme un bien commun, le logiciel open source, sa création et aussi le soutien à son écosystème.
Épisode 2. Henri Verdier
Delphine Sabattier : Je suis avec Henri Verdier. Bonjour Henri.
Henri Verdier : Bonjour.
Delphine Sabattier : Vous avez dirigé Etalab [2], le service de l’administration publique chargé de l’ouverture des données. Vous êtes l’ancien directeur interministériel du numérique et du système d’information et de communication de l’État qu’on appelait la DINSIC, aussi ambassadeur pour le numérique [3] durant sept années, vous êtes membre du Conseil scientifique et de la prospective de la CNIL et le nouveau Directeur général de la Fondation Inria [4] . Avant de parler de vos nouvelles fonctions, ça m’intéressait quand même que vous nous donniez quelques mots sur ce siège d’ambassadeur. Comment se passe une journée d’ambassadeur et comment cela a-t-il évolué au fil des années pour vous ?
Henri Verdier : Beaucoup de gens me l’ont demandé parce que, d’abord, la plupart des gens ne savent pas ce qu’est la diplomatie, en plus ils n’imaginent pas qu’il y ait une diplomatie du numérique. Après, quand on réfléchit, on comprend assez vite. D’abord, de nombreuses décisions concernant le numérique sont l’objet de négociations internationales : les standards techniques qu’on négocie à l’UIT [Union internationale des télécommunications], l’éthique l’IA ou les déclarations que l’Unesco a faites sur l’intelligence artificielle.
Delphine Sabattier : C’est discuté entre ambassadeurs ?
Henri Verdier : Non, pas du tout. C’est ce qu’on appelle la diplomatie multi-acteurs, c’est très fatigant, c’est à la fois le système multilatéral à 200 pays plus des représentants de la société civile, des entreprises, de la recherche, etc.
Il y a aussi une dimension bilatérale. Il m’est arrivé d’aller passer des messages à Moscou ou à Pékin, là c’est plus souvent sur le cyber.
Il y a une dimension aide publique au développement, il y a des grandes stratégies d’accompagnement des économies émergentes, etc.
Et puis on peut avoir quelques agendas. Par exemple, la diplomatie française, depuis sept ans, est très favorable au logiciel libre, aux communs numériques, parce que je crois vraiment que ce sont des ressources de souveraineté européenne.
Delphine Sabattier : Comment diriez-vous que ça s’est concrétisé ? Qu’est-ce que vous retenez de ces sept ans ?
Henri Verdier : Je disais parfois à mes filles que c’est comme dans je ne sais plus quel film, je ne sais plus si c’est Kingsman : « Les jours où j’ai réussi c’est quand il n’y a rien en une dans les journaux », donc une partie ne se voit pas. Par exemple, puisque je parlais des communs, il y a un mois on a inauguré l’EDIC, l’European Digital Infrastructure Consortium, où l’Europe va financer des communs numériques comme levier de souveraineté.
On a monté le Christchurch Call, une organisation avec des entreprises, des citoyens et des États, pour retirer les contenus terroristes dans le respect de l’État de droit et du contradictoire, ce qui était la petite subtilité.
Il y a un certain nombre de formats, comme cela, ou d’enceintes ou de projets, qui ont été importants.
Juste avant que je parte, on a lancé un travail pour commencer à réguler le marché des entreprises privées de la cyberattaque, parce que ça existe, il y a un marché, mais on ne veut pas que ce soit des acteurs.
Delphine Sabattier : L’attaque n’est pas tellement dans l’ADN de l’Europe !
Henri Verdier : Oui, mais on a des services qui achètent des solutions et on ne voudrait pas, pour autant, que nos fournisseurs déclenchent des guerres, fassent des guerres privées, provoquent des escalades. On voudrait quand même arriver à réguler un peu ce marché.
Delphine Sabattier : Cette diplomatie a dû être un peu plus compliquée sur les derniers mois.
Henri Verdier : Oui et pas que sur les derniers mois d’ailleurs.
Delphine Sabattier : En tout cas, la diplomatie, c’est aussi travailler avec d’un côté les alliés et puis les autres, les frontières se sont un peu floutées.
Henri Verdier : Je vois votre question. Évidemment, avec l’arrivée de Trump 2, c’est bas les masques, mais, vu du Quai d’Orsay, il n’y a absolument rien de neuf. Les États-Unis veulent se désinvestir d’Europe, deviennent très protectionnistes, veulent se confronter avec la Chine, on va y venir, ça a commencé avec Obama. Ce qui est peut-être plus frappant, et vous avez raison de poser la question, au fond le monde du numérique dans lequel j’ai commencé il y a 25 ans, c’est le monde de la transparence, de la concertation, de la contribution, de l’open, des grandes AG à l’ONU où 6000, 10 000 personnes viennent pour parler librement. Les relations internationales se brutalisent, le système multilatéral est mis à mal par des gens qui pensent qu’il vaudrait mieux avoir une confrontation de grands blocs et, avec l’IA, ça a rendu tout le monde dingue ! Les gens se disent que c’est une course à la puissance et le premier qui atteint un seuil qui, d’après moi est un mythe, c’est une fake news, l’IA générale, domine tous les autres pour toujours. Donc tous les coups sont permis, toutes les sécurités sautent. Vous avez peut-être vu qu’aux États-Unis, l’armée américaine a décidé la semaine dernière qu’elle ne ferait plus de tests de sécurité parce qu’elle veut déployer les nouvelles IA en moins de six semaines après leur invention. C’est un monde de fous !
Delphine Sabattier : On avait quand même déjà basculé dans l’Internet plateformisé, un Internet beaucoup moins ouvert, beaucoup moins universel j’ai envie de dire. Est-ce que ça change véritablement la donne ? Vous avez passé le relais du métier d’ambassadeur du numérique et maintenant de l’intelligence artificielle, ce nouveau mot qui est arrivé, à Clara Chappaz. Quels dossiers lui avez-vous passés ?
Henri Verdier : Ça va rester entre nous. Vous avez raison, c’est pour cela que je vous dis que nos problèmes n’ont pas commencé il y a 18 mois. D’un certain point de vue, on peut dire que la plateformisation de l’économie numérique s’est posée sur Internet : nos infrastructures de base étaient toujours les mêmes, neutres, décentralisées et, par-dessus, des gens ont développé des services qui essaient de capturer les utilisateurs. On a aussi ce risque-là avec l’IA, on va peut-être les capturer encore plus. Vous avez vu que les gens ne vont plus sur Wikipédia parce qu’ils demandent à ChatGPT ce qu’il y a dans Wikipédia donc ce mouvement continue. On commence aussi à avoir des menaces réelles sur le cœur profond d’Internet. Vous avez vu que 80 % des nouveaux câbles sous-marins sont posées par les GAFAM, ce qu’on n’avait pas tout à fait vu venir.
Delphine Sabattier : On avait l’impression qu’on avait de puissants opérateurs.
Henri Verdier : J’ai assisté aussi à des standards de fait : le DNS over HTTPS [5], le rêve de Google, n’a pas été négocié. Un jour ils ont dit « maintenant on va faire comme ça ».
Delphine Sabattier : Est-ce que ces sujets font aussi partie de ceux que vous allez traiter au sein de la Fondation Inria ? Quelle est votre mission aujourd’hui ? D’ailleurs, comment voyez-vous votre mission ?
Henri Verdier : La Fondation Inria est un opérateur dont s’est dotée l’Inria pour soutenir des projets d’intérêt général. Par exemple, aujourd’hui nous sommes à l’Unesco pour le projet Software Heritage [6] qui est un projet sublime. À l’heure où je vous parle, mais ça change tous les jours, ils ont mis en base 28 milliards de fichiers informatiques qui servent d’outils pour fabriquer des IA, qui servent d’outils pour faire de la cybersécurité, parce que c’est très archivé, très intelligent. On a déjà des projets comme cela, le projet Pl@ntNet [7] vient de nous rejoindre. Déjà, ça va être une sorte de maison commune pour des grands communs numériques.
C’est vrai que dans mon entretien d’embauche j’ai plaidé sur le fait que, aujourd’hui, le numérique est quand même menacé de capture et de prédation et qu’il faut peut-être devenir un tout petit peu plus belliqueux.
Delphine Sabattier : On revient à l’offensive ?
Henri Verdier : Oui. On sera peut-être un peu plus attentifs en particulier aux communs et aux logiciels libres qui sont des facteurs de souveraineté ou qui sont des points de butée pour certains appétits. On aidera tout le monde, mais on va aller chercher ceux qui nous donnent un peu plus de force.
Delphine Sabattier : Vous avez employé le terme de communs numériques et, en même temps, il y a une proximité avec le mot logiciel libre, open source, pour autant ce sont des choses différentes. Comment voyez-vous cette dichotomie entre communs et logiciel libre ?
Henri Verdier : Comme je suis dans le métier depuis 30 ans, je ne suis pas sûr qu’il faille passer des heures à faire des définitions parfaites qui seront révoquées par l’interlocuteur suivant. En gros, pour faire très court, jusqu’aux années 70, le logiciel est libre, les quatre libertés sont là : on peut l’auditer, le copier, le dupliquer, le modifier, le revendre et puis arrive, avec Microsoft, le concept de propriété intellectuelle sur le logiciel. On a donc été obligé de structurer une définition du logiciel libre. Une des libertés du logiciel libre c’est qu’il est open source, c’est-à-dire dire qu’on peut l’auditer.
Après, vous avez vu que les entreprises ont inventé des stratégies qui sont quand même des stratégies de capture du marché avec de l’open source. Elles sont capables de dire : « Oui, vous pouvez lire le code, mais je décide tout seul de son évolution et je le fais changer unilatéralement. » Open source n’est pas toujours garant de souveraineté et d’autonomie, ça peut l’être, ça peut ne pas l’être.
Donc, j’aime bien le concept de communs qui nous vient d’une autre tradition. Un commun numérique, a digital commons, c’est une ressource qui est cultivée par ses contributeurs et sa gouvernance est opérée par les gens qui contribuent. Ce sont, par exemple Wikipédia, OpenStreetMap [8], Software Heritage, ces grandes ressources avec beaucoup de contributeurs et dont le destin est décidé par les contributeurs.
Delphine Sabattier : J’entends beaucoup d’entreprises du Libre qui viennent aujourd’hui nous expliquer que, finalement, quand on part trop sur une politique de communs, on va contre l’écosystème du logiciel libre, parce qu’on fait perdurer ce mythe qu’il s’agit uniquement de développeurs qui font ça pro bono et qu’il n’y a pas d’économie derrière. D’ailleurs aujourd’hui je dirais qu’il y a une bataille qui se mène entre la DINUM [9], la Direction interministérielle du Numérique, et le Conseil national du logiciel libre [10]. Le Conseil national du logiciel estime qu’on pénalise l’écosystème libre aujourd’hui en France en n’ouvrant pas les marchés publics, puisque la DINUM préfère développer elle-même ses outils. Comment vous situez-vous dans cette bataille ? Vous connaissez bien cet écosystème et vous connaissez bien la DINUM.
Henri Verdier : Ce qui est faux. Je vois cette bataille. Je connais l’écosystème, je connais la DINUM, c’est l’ancienne DINSIC. J’ai lancé la politique dont vous parlez. Elle a évolué, je ne dis pas que je réponds de tout.
Delphine Sabattier : Elle s’est accentuée aujourd’hui.
Henri Verdier : Le monde du libre, c’est ma famille, d’ailleurs, avec les gens avec qui nous polémiquons, comme vous dites, nous nous retrouvons quand même dans des endroits où on partage des bières.
Vous posez une question compliquée.
Premièrement, ils n’ont pas tort de dire qu’il y a d’excellents logiciels libres qui ne sont pas des communs. Il existe aussi des éditeurs de logiciels qui peuvent être cinq, dix dans l’équipe, faire un excellentissime logiciel, mais ils gardent la main. Souvent les très grands architectes, les très grands informaticiens préfèrent. Ils aiment bien le Libre, mais ils ne veulent pas que des milliers de gens leur disent quoi faire, etc. Donc c’est vrai, commun et Libre ne se recoupent pas, mais la polémique n’est pas tout à fait là.
Delphine Sabattier : Elle est sur les marchés publics.
Henri Verdier : Ils disent « au lieu d’acheter nos solutions, vous les développez ». Je dois dire quand même deux choses avant de terminer.
D’abord regardons les chiffres : la dépense informatique de l’État, c’est à peu près quatre milliards par an. Dans ces quatre milliards, il y a à peu près deux milliards de licences logicielles à des Microsoft, des SAP, des choses comme ça. Il y a à peu près deux milliards d’énormes projets faits par Capgemini, Atos, des projets sur mesure pour la paye des militaires, etc. Il y a 70 millions dans un coin pour la DINUM. Et, à l’intérieur de cette enveloppe de 70 millions, j’ai beaucoup plaidé pour que nous ré-internalisions un peu de compétences, que nous réapprenions à coder, parce que nous étions en train de devenir de très mauvais acteurs. J’ai connu des DSI ministérielles avec 1000 personnes dont deux développeurs, tout le reste c’étaient des acheteurs. Une des raisons de l’échec de l’État face au numérique c’est qu’il ne sait plus en faire. Je dis à mes amis que vous avez cités : vous tapez quand même sur une toute petite enveloppe, vous feriez mieux de taper sur les quatre milliards !
Et deuxièmement, quand même, il y a un peu de mauvaise foi, la DINUM n’a pas fait un seul logiciel from scratch, jamais. Elle part de logiciels libres, elle les re-packadge, elle rajoute une brique d’interopérabilité, elle redéveloppe, mais elle part toujours d’un logiciel libre.
Delphine Sabattier : Je ne sais pas si vous avez suivi parce que vous êtes passé à autre chose et puis ce n’est pas tellement notre sujet aujourd’hui, il y a l’exemple de Visio [11] qui ne part pas d’un logiciel open source français. C’est l’absence de soutien à l’écosystème libre français qui est aujourd’hui décrié.
Henri Verdier : Une dernière chose. Il peut y avoir des erreurs, des vanités et des machins. Je ne vous l’ai pas dit, mais j’ai été startupeur pendant 15 ans avant de rejoindre l’État. Vous imaginez ce que c’est que d’être un chef de projet ? Quand vous êtes un chef d’entreprise, que vous ne choisissez pas un fournisseur, il va gueuler chez vos actionnaires en disant « c’est une honte, c’est indécent », c’est quand même cela qui se passe. Dans l’État, dès que vous refusez un prestataire parce que vous dites « non, l’autre est meilleur », il va escalader chez le politique et vous vous en prenez plein la tête. C’est quand même bizarre comme marché. Du coup, c’est quand même difficile d’agir avec rigueur dans un monde où vous êtes contesté.
Nos amis du Conseil national du logiciel libre polémiquent, mais d’autres ont des rendez-vous discrets chez un président de la République, à des heures indues.
Delphine Sabattier : Tout le monde essaye d’avoir ses rendez-vous !
Quand vous dites qu’aujourd’hui, au sein de l’Inria, vous avez davantage envie de soutenir les projets open, qu’est-ce que ça veut dire très concrètement ? Comment allez-vous mettre en œuvre cette politique de soutien ?
Henri Verdier : L’Inria est avant tout un très grand institut de recherche, 3600 chercheurs, 1000 ingénieurs de recherche, qui fait de la science. Je m’occupe de la Fondation Inria, installée par Inria pour soutenir des projets d’intérêt général. On a deux formes d’action.
Nous sommes une fondation abritante, on peut aider des projets comme Software Heritage. Déjà, le simple fait que nous les abritions, ça veut dire qu’on leur transfère notre reconnaissance d’intérêt général, ils peuvent donc collecter des fonds qui sont défiscalisés. On a aussi construit des fonctions support que j’essaye de continuer à améliorer sans cesse pour ce soit un endroit où il fait bon innover, entreprendre et croître.
Delphine Sabattier : Quelles fonctions support par exemple ?
Henri Verdier : La paye, la compta, ça peut aller aussi jusqu’à la com’, etc. On fait les tâches administratives pour leur compte.
Il y a des grands projets comme Software Heritage, comme Pl@ntNet depuis peu. Il y a des chaires de recherche. Il y a un très beau langage informatique qui s’appelle au OCaml [12], il y a déjà plusieurs projets. On va donc grossir ça.
Deuxièmement, nous sommes quand même un acteur un peu engagé. Nous avons déjà un énorme chantier : nous avons hérité de la tâche de porter le programme TechPourToutes [13] qui est magnifique, là on ne fait plus du code ou de l’« abritage ». On a une coalition de dix acteurs qui, eux-mêmes, mettent en mouvement 300 acteurs avec un objectif simple. Vous le savez comme moi, on vit un drame : la part des femmes dans les métiers de la tech est en train de s’effondrer, on est en train d’arriver à 15 %. On veut donc porter d’innombrables actions, il y a un plan avec beaucoup d’actions, pour remonter à 30 % de femmes dans la tech. Cela veut dire que, dans les cinq années qui viennent, il faudrait que 20 000 jeunes femmes supplémentaires choisissent des études scientifiques ou techniques. S’il y a des gens qui nous regardent « les filles, faites des sciences, vous serez mieux payées, ce sera rigolo ! »
Delphine Sabattier : Que peut faire la fondation ?
Henri Verdier : Là on n’agit pas comme fondation abritante. On agit comme leader d’un consortium, on travaille sur toute la chaîne : sur la manière dont on enseigne les maths en quatrième, sur le fait qu’au collège elles pourraient voir des hommes et des femmes de science, sur le fait qu’on a besoin de rôles modèles, on travaille avec des universités sur la manière dont sont conçus les concours, on essaye de trouver des mentors qui peuvent accompagner les filles qui se posent des questions jusqu’à Parcoursup, on travaille même avec les universités sur les violences sexistes et sexuelles dans les écoles d’ingénieurs. En fait on est l’opérateur, l’animateur d’un gros consortium.
Delphine Sabattier : Pourtant, ça fait des années ! Même vous, aux premières loges. On milite pour que le numérique soit pris comme tel, comme un sujet sérieux, comme un sujet dans lequel on doit absolument prendre en compte l’inclusion, donc la mixité va avec. Ce message a-t-il du mal à passer ?
Henri Verdier : Il faut regarder. Ça n’allait pas si mal il y a encore 30 ans. Dans le numérique, il s’est passé quelque chose qui a mal tourné. Aux États-Unis c’est encore plus caricatural : 70 % des garçons sont républicains et masculinistes, 70 % des filles sont démocrates et pas masculinistes, ils se parlent plus, ils ne couchent plus non plus et ça diverge d’une manière un peu effrayante. C’est en train d’arriver avec retard chez nous, ce sont des mondes qui se séparent et c’est grave pour plein de raisons. C’est grave pour les filles parce qu’elles renoncent à des carrières bien payées et on a besoin d’elles, c’est grave pour les employeurs parce qu’ils n’ont que la moitié des talents du monde et c’est grave pour le numérique, parce qu’on ne va quand même pas laisser des masculinistes nous inventer les IA du futur. Cela veut dire que ceux qui fabriquent l’infrastructure du monde à venir sont des mecs !
Delphine Sabattier : C’est une bataille culturelle.
Henri Verdier : Oui.
Delphine Sabattier : Comment voyez-vous les choses ? Vous avez rappelé que vous avez un passé quand même important sur les politiques publiques, vous avez vu beaucoup d’événements se passer, d’ailleurs quelles sont les politiques publiques qui vous semblent les plus importantes dans votre historique ? Celles pour lesquelles vous vous dites « là on a vraiment passé un cap, on a progressé à ce moment-là » ? Est-ce que c’était l’open data ?
Henri Verdier : En fait, je parlais tout à l’heure d’un cycle. En diplomatie, j’ai assisté à la brutalisation du monde et à l’émergence de super monopoles qui voulaient être dominants. En politique publique, c’est quand même un peu la même chose. Je ne sais pas quand vous diffuserez, mais cette semaine c’est le dixième anniversaire de la loi pour une République numérique [14] d’Axelle Lemaire. À cette époque-là, on parlait de droit à la déconnexion. Axelle a inventé cette idée que les administrations auraient le devoir d’expliquer aux citoyens comment fonctionnent les algorithmes qu’elles utilisent ; on a parlé de mort numérique et de respect de nos traces ; on a parlé d’open data par défaut, d’open source par défaut.
Delphine Sabattier : Certains ont déterré le rapport Nora-Minc [15] qui, déjà, mettait tous ces enjeux sur la table.
Henri Verdier : L’idée c’était faire une civilisation bienveillante, harmonieuse. On était aussi dans les années Obama, on disait qu’on allait faire des démocraties plus directes où les citoyens pourraient s’engager plus vite, on pourra mobiliser plus de monde, etc.
Oui, on a dû faire face à la montée des périls, de plus en plus de lois sur le cyber, de plus en plus de lois de régulation des plateformes, de plus en plus de protection de la jeunesse parce qu’on a des problèmes.
Delphine Sabattier : Jusqu’à l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans qui vient de passer cette semaine à l’Assemblée nationale, en première lecture, qui fait pratiquement l’unanimité. Cette interdiction vous gêne-t-elle ? Interdire ?
Henri Verdier : Personnellement, je n’en fais pas un combat. D’abord, n’oublions pas que c’est déjà interdit aux moins de 13 ans, ça va juste décaler la limite d’âge de deux ans. Et puis surtout, j’ai passé dix ans à essayer d’obtenir des formes d’autorégulation ou de décence de certaines entreprises, ça ne marche pas. On a des preuves très claires grâce à Frances Haugen [16] on a des problèmes innombrables d’anorexie de mineurs avec TikTok, de mineurs sur Facebook.
Delphine Sabattier : Frances Haugen, c’était en l’occurrence Facebook/Instagram.
Henri Verdier : On a des preuves qu’ils le savent et qu’ils ne font rien, là. Dans quelques semaines, une étude de Columbia va sortir qui accuse une de ces entreprises d’avoir mis des trucs de sécurité pour les enfants derrière l’API qu’utilisent les régulateurs et de pas l’avoir déployée pour les utilisateurs. C’est exactement comme les pots d’échappement des voitures. Ils ont fabriqué un faux truc sympa pour les régulateurs et ce n’est pas ce qu’ils donnent à leurs clients. À un moment, il faut montrer qu’on est capable de prendre des décisions drastiques si nécessaire.
En revanche, il faudrait qu’on arrive à tenir une ligne assez simple : tout ce qui est interdit dans le monde réel est interdit dans le numérique, par ailleurs, tout ce qui est garanti dans le monde réel, comme la liberté de circulation, d’expression...
Delphine Sabattier : On peut toujours faire cette comparaison, ça semble un petit peu facile.
Henri Verdier : Je trouve qu’il faudrait dire que tout ce qui vous est garanti dans le monde réel vous est aussi garanti dans le numérique, dont le droit de se mouvoir librement, de rencontrer qui on veut, de s’exprimer. Mais la liberté d’expression est aussi un sujet très ambigu, parce que certains, là-bas, nous disent « vous avez le droit de dire des trucs nazis et de faire des appels au meurtre. » Mais, par ailleurs, je dis que la liberté d’expression c’est aussi la liberté de parler sans que 10 000 bots vous sautent dessus, vous harcèlent et vous fasse tourner chèvre. La liberté d’expression c’est aussi le droit de parler devant des gens qui vous respectent un peu. Quelque part, on a quand même plus joué en défense depuis sept/huit ans.
Delphine Sabattier : On n’avait plus de force pour passer à l’offensive ?
Henri Verdier : L’autre tendance de fond qui est quand même importante, que je trouve positive : on a parlé de la loi Lemaire, etc., j’ai connu l’époque où les textes étaient français, maintenant ils sont européens. Les quatre derniers grands textes sont le RGPD [Règlement général sur la protection des données à caractère personnel], le DMA [Digital Markets Act], le DSA [Digital Services Act], l’AI Act et, chaque fois, ce sont des textes européens. Vous avez vu ce qui se passe sinon. Vous rappelez peut-être de la directive copyright : quand l’Espagne a essayé toute seule, Google News a juste débranché l’Espagne ; quand on a fait un texte européen, ils ont payé des royalties six mois plus tard, parce qu’on est quand même un marché qu’on ne boycotte pas comme ça.
Delphine Sabattier : C’est difficile de jouer collectif.
Henri Verdier : Parce que nous sommes bêtes.
Delphine Sabattier : Même dans les médias, chacun joue sa carte aujourd’hui à l’heure de l’IA.
Henri Verdier : Et c’est un peu con parce que, en revanche, c’est impossible à une entreprise américaine de dire « je boycotte le marché européen », elles n’ont déjà pas la Chine, elles ne vont pas boycotter le marché européen ! Je ne dis pas ça tout le temps, mais, sur ces sujets-là, l’union fait la force.
Delphine Sabattier : Et l’Inria joue collectif aussi au niveau européen ? Quelle est la place de l’Inria en Europe sur ces sujets ?
Henri Verdier : Dans le monde de la recherche, les chamailleries sont internationales ! Je ne suis que depuis deux mois à Inria, ce sont de vrais grands chercheurs, comme on les aime. Ils passent leur vie à travailler avec des collègues. Venez nous voir à la cantine, la moitié des gens parlent des langues étrangères. J’y vais tous les jours, j’entends toutes sortes de langues autour de moi ! Oui, ça joue collectif.
Delphine Sabattier : Super. J’accepte l’invitation à la cantine de l’Inria. Merci beaucoup Henri Verdier.
Henri Verdier : Merci.