L’Europe sous emprise : sortir de la dépendance numérique américaine TEDxParis 2026

Bonsoir.
Question de géopolitique fiction : que se passerait-il si le président des États-Unis, en colère avec un pays européen, par exemple la France, ordonnait de couper l’accès de ce pays aux infrastructures numériques américaines ? J’emprunte la question à un chercheur du CNRS. Elle n’est ni excessive ni absurde, parce que, dans une époque où la réalité dépasse la fiction pratiquement tous les jours, elle représente bien le type de question que nous devons nous poser.

Je ne vous apprends rien si je vous dis que nos vies personnelles, professionnelles, collectives, se structurent de plus en plus autour et par des réseaux numériques et des algorithmes. En fait, l’activité principale de chacune et chacun d’entre nous ici, quotidienne, est d’interagir avec des interfaces numériques. Il n’y a probablement jamais eu, dans l’histoire, un objet autant regardé qu’un smartphone. Mais derrière les écrans se cache un système de pouvoir, une architecture intentionnelle de la surveillance et de l’influence de laquelle nous sommes chaque jour un peu plus dépendants et dans laquelle nous sommes de plus en plus coincés. Cette « algorithmification » de la vie est un énorme problème pour plein de raisons et ce soir j’aimerais en couvrir deux.

Le premier, c’est la nature de ces technologies. Nous pensons qu’une fois que nous avons achetés ces produits, ces outils, ils sont à nous et on fait ce qu’on veut. Mais en réalité, ces technologies ont évolué depuis 20 ans, elles sont devenues des plateformes et ça change tout.
Pratiquement tous les logiciels et tous les systèmes numériques importants fonctionnent aujourd’hui en nuage, on pense aux suites bureautiques, aux systèmes d’entreprise, aux systèmes de paiement, à nos flux d’information et de divertissement, aux chatbots d’intelligence artificielle. Ils fonctionnent en nuage, sur le cloud comme on dit, c’est-à-dire que leurs données et leurs logiciels ne sont pas stockés et exécutés sur mon ordinateur, sur la machine de l’utilisateur, mais sur des machines distantes, contrôlées par les fournisseurs. Cela leur permet d’exercer une énorme emprise sur nos vies, de décider ce que nous pouvons faire ou ne pas faire, d’avoir une énorme influence sur la teneur et le contenu de nos débats publics.
Bien évidemment ces systèmes sont utiles, efficaces, pratiques, faciles à utiliser, optimisés, souvent même gratuits. C’est bien là le piège le plus redoutable de ces technologies : leur valeur, leur utilité est souvent réelle pour les organisations, mais aussi pour nous individuellement. C’est la raison pour laquelle nous les avons adoptées, c’est la raison pour laquelle il est très difficile d’imaginer de s’en passer.
Et maintenant, depuis deux ans, trois ans, les intelligences artificielles génératives s’infiltrent un peu partout, nous parlent comme à des amis, nous donnent l’impression d’avoir des super pouvoirs et elles semblent magiques. Elles offrent quelque chose auquel il est extrêmement difficile de résister : la possibilité de déléguer à une machine l’effort de penser, d’apprendre, d’écrire, de prendre des décisions. Elles sont comme un biberon cognitif et chaque jour des millions de personnes se ruent vers la tétine. Mais tout cela a un prix. On commence enfin à le comprendre : extraction de données, effacement de la vie privée, fragmentation de l’attention, confusion informationnelle, dépendance, santé mentale, déqualification, manipulation cognitive, toxification du débat public, la liste est très longue, on pourrait continuer.
Nous sommes en fait de plus en plus entourés de machines qui, sous prétexte d’optimisation, érodent notre capacité de comprendre la réalité et re-programment algorithmiquement nos sociétés. Nous pensons les contrôler, les maîtriser, mais, en fait, ce sont elles qui nous hypnotisent et nous manipulent.
Je sais que ce n’est pas un portrait très heureux de notre condition que je viens de faire là !

Pour nous, Européens, ce prix est en fait encore plus élevé, parce que presque toutes ces technologies sont américaines.
À cause d’un mélange d’opportunisme économique, d’ingénuité stratégique, de confort, de manque d’imagination, depuis longtemps nous avons accumulé un retard technologique certain. Nous avons renoncé à notre autonomie numérique et ça ne semblait pas un risque inouï puisque ces technologies venaient d’un pays allié et ami. Quels mots désuets !
Les États-Unis sont aujourd’hui en proie à une révolution intérieure de type fascisant et à un activisme extérieur de type impérialiste et déstabilisateur. Les amitiés historiques sont remplacées par des postures ouvertement hostiles, par des ingérences affichées et par l’utilisation du chantage et de la coercition comme outils de politique étrangère et ce n’est pas un phénomène passager, il ne faut pas se faire d’illusions, c’est une transformation profonde et systémique. Les grandes entreprises technologiques que nous portons dans nos poches, qui sont sur nos bureaux, sont totalement alignées avec le gouvernement américain. En fait, on assiste à une convergence du pouvoir politique et du pouvoir du cloud. Ce n’est pas un hasard si leurs dirigeants participent aux dîners officiels avec leur président. C’est un signal que la technologie numérique est un des instruments essentiels, centraux, de la projection du pouvoir américain dans le monde. En fait, je crois qu’on devrait considérer leurs centres de données, leurs datacenters, à l’instar des bases militaires que l’armée américaine entretient partout dans le monde.
Dans ce contexte, bien évidemment, le fait que l’infrastructure sociale et économique européenne repose sur des serveurs et des logiciels américains, soumis au droit américain, constitue un élément d’énorme vulnérabilité systémique pour nos économies, nos États, nos sociétés, nos pays. Notre niveau de dépendance est vraiment très élevé, ça dépend des études, ça dépend de ce qu’elles mesurent spécifiquement, mais ce soir on peut retenir comme ordre de grandeur que plus des deux tiers de toutes les technologies numériques que nous utilisons sont d’origine américaine.

En fait, il devrait être acté que le scénario que je décrivais au début, celui du président colérique, mènerait à une paralysie presque immédiate de presque tout : les entreprises, les administrations, les transports, les systèmes de paiement, les armées, nos apps et nos messageries aussi. Et pourtant, nous continuons de transférer des secteurs entiers de nos gouvernements, de notre économie, de nos vies privées sur les clouds américains, intensifiant ainsi notre dépendance et les dépendances, toutes les dépendances, peuvent être transformées en chantage, en coercition, et en soumission.

Je pense donc qu’il nous faut adopter avec urgence une nouvelle approche. Il nous faut des-américaniser nos infrastructures et nos usages des technologies numériques.
Ne me prenez pas pour un anti-américain. J’ai passé les 30 dernières années à construire des ponts entre les deux côtés de l’Atlantique, à raconter des histoires d’Europe aux Américains et les faits de là-bas aux Européens, que ce soit par des articles, des livres, des conférences comme Ted ou des vidéos. Il n’y a rien d’anti-américain dans ce que je suis en train de raconter ce soir, mais absolument tout d’anti-soumission technologique.

Comment peut-on s’y prendre ?
Bien évidemment, je ne suis pas en train de plaider pour qu’on passe sur l’autre rail technologique du monde, le chinois, ni qu’on cherche une approche autarcique, ce qui me semble absolument impossible. Je parle d’une reprise en main, de retrouver un niveau de choix, de contrôle, d’autonomie, ce qu’on appelle la souveraineté numérique.
On me dira qu’on n’a pas d’alternatives aux géants de la tech, sauf que cette phrase n’est vraie qu’à moitié. C’est vrai qu’on n’a pas de géants, on n’a pas de Google et de Microsoft européens, et c’est un problème, mais on a des alternatives dans beaucoup de secteurs, pas partout, mais dans beaucoup de secteurs. Elles sont petites, elles sont souvent nationales, elles ne sont peut-être pas parfaites, mais elles sont plutôt bonnes, elles sont nombreuses et on doit les faire croître.
Une façon de le faire croître, par exemple, c’est de les privilégier dans les commandes publiques. On ne peut pas aller dire aux entreprises commerciales quelles technologies elles devraient adopter ou ne pas adopter, quoi que ! Elles devraient se réveiller d’elles-mêmes et comprendre, étant donné la situation géopolitique, le contexte dans lequel on opère, qu’elles se fragilisent, qu’elles se mettent en position de dépendance, qu’elles mettent en jeu leur résilience opérationnelle à chaque fois qu’elles stockent des données sur un cloud ou adoptent et intègrent une IA américaine.
Mais, avec les commandes publiques, on peut décider où diriger l’argent des contribuables et je parle de dizaines, de plusieurs dizaines de milliards d’euros chaque année que nous, Européens, envoyons de l’autre côté de l’Atlantique pour acheter des technologies numériques. Je suis donc très en faveur de l’idée, du principe du buy european qui signifie, par exemple, que quand on choisit une technologie, on ne prend pas en compte uniquement des éléments économiques, mais aussi des considérations stratégiques de résilience et de robustesse ou alors qu’on privilégie, au moins en partie, les entreprises nationales et européennes pour les aider justement à croître. C’est d’ailleurs exactement ce que font les Américains et les Chinois avec leurs entreprises. Remarquez que je ne parle pas de subventions, je parle d’achats et de marchés. Si on les aide à croître, on crée des effets en cascade. Cela signifie qu’elles auront les moyens d’investir, de développer de nouvelles solutions technologiques, de dynamiser le marché, de retenir des talents, de redevenir, à leur tour, plus grandes et plus compétitives au niveau international.
Il faut ensuite aussi mettre en place un modèle européen propre, une nouvelle approche de politique industrielle capable d’alimenter des logiques d’innovation différentes et de faire redémarrer l’industrie européenne de la tech. Par exemple

  • des approches basées sur des notions de transparence, d’interopérabilité, de respect de certaines valeurs essentielles, de gouvernance technologique locale ou nationale
  • un modèle d’affaires qui ne repose pas sur la capture et l’utilisation souvent abusive des données personnelles
  • un régime de concurrence plutôt que de monopole
  • fédérer plutôt que concentrer
  • diversifier
  • et surtout démocratique, parce qu’il faut qu’on comprenne que les plateformes que nous utilisons aujourd’hui sont en fait de nature autoritaire, elles sont totalement basées sur la logique de la surveillance et du contrôle.

S’émanciper, même partiellement, paraît simple. Évidemment, ça va être compliqué, mais certains l’ont fait : la ville de Lyon par exemple [1], des villes au Danemark, la Gendarmerie française [2] qui tourne sur du logiciel libre, l’État allemand du Schleswig-Holstein et plein d’autres entreprises, États, administrations publiques à tous les niveaux, individus aussi, qui montrent donc que c’est possible. L’État français lui-même vient de bannir l’utilisation de systèmes de visioconférence américains à l’intérieur de ses ministères [3], c’est une petite mesure, elle est controversée, elle est un peu timide, mais c’est un début et il faut bien commencer quelque part.

Et puis, il y a nous, ici, ce soir, chacune et chacun d’entre nous qui livrons, chaque jour, des pans entiers de notre expérience privée, collective et sociale aux plateformes américaines sans nous poser suffisamment de questions. Parfois on a un sursaut, on ressent un petit malaise en réalisant que nos e-mails sont lus, que nos photos sont vues par des IA, que les informations qui nous arrivent sont filtrées et souvent inventées par des algorithmes, que nous utilisons des systèmes et des outils qui sont programmés pour nous manipuler. Mais les apps sont faciles, pratiques, gratuites. Nos amis et nos followers s’y trouvent, les chatbots s’y présentent comme des amis, donc on se dit, pour finir, que c’est OK et on continue de les utiliser.
Mais en fait, ce n’est pas OK.
Je pense que l’existence même des Big Tech, du fait de leur taille, de leur concentration de capitaux, de leur emprise technologique sur beaucoup d’aspects de nos vies, de leur accès presque direct à nos cerveaux, l’existence même des Big Tech n’est plus compatible ni avec nos libertés ni avec la démocratie.
Mais leur pouvoir, ce pouvoir algorithmique, le pouvoir du cloud, dépend aussi au moins en partie de notre adhésion, de notre consentement, de notre acceptation passive de cette situation. Cela signifie qu’on a le choix. On peut choisir de se résigner à la soumission algorithmique ou alors, on peut choisir de résister, de dire que nous voulons rester libres et démocratiques, de reprendre la main avec urgence sur nos clouds et nos données. Ça ne va pas être facile, ça va prendre du temps, ça va probablement faire mal, au moins au début, ça va aussi demander un effort concerté, un élan de fierté et de volonté, du courage, beaucoup d’imagination, mais je crois que la voie est absolument claire. Étant donné la situation géopolitique dans laquelle nous sommes et la dépendance de nos vies, de nos sociétés, de nos économies de ces systèmes, il nous faut des-américaniser nos infrastructures et nos usages numériques et il nous faut commencer maintenant.
Merci beaucoup.

[Applaudissements]