Égalité Femmes-Hommes : les « bonnes pratiques » sont-elles vraiment efficaces ?

Philippe Briand : Bonjour à toutes et à tous.
C’est vraiment avec beaucoup de plaisir, d’une part, que j’ai pu me libérer et surtout que nous accueillons la professeure Isabelle Collet pour cette conférence. Cela s’inscrit évidemment dans le cadre du plan d’égalité professionnelle que nous portons à l’Université Savoie-Mont Blanc. Je crois qu’il y a un sujet particulier, vraiment, qu’il faut traiter, celui de la place des femmes dans les sciences. C’est vraiment un enjeu que nous devons relever collectivement. Il y a donc un double enjeu : l’attractivité des sciences en général, évidemment, la place des femmes dans les sciences qui posent question à l’heure actuelle en France.
Je ne vais pas être beaucoup plus long. Je voulais juste remercier toutes les collègues qui se sont investies pour l’organisation de cette conférence, en particulier Nolwenn Le Pierrès et Céline Labart, je pense que la plupart d’entre vous les connaissent. Sans plus attendre, je leur laisse la parole et je cède le micro à Nolwenn.

Nolwenn Le Pierrès : Bonjour à tous, c’est évidemment avec un grand plaisir que nous vous accueillons aujourd’hui. Pareil, je ne vais pas être très longue, je vais juste présenter un petit peu les actions de l’USMB sur les Filles et les sciences. Évidemment, je ne vais pas être exhaustive, je vais donner cinq exemples pour montrer un petit peu les différents âxes que l’on traite.
Sur les niveaux primaire et collège, il est très important d’intervenir sur le fait que les femmes et les filles se sentent légitimes sur ce genre de parcours et ce genre de métier. Je remercie donc les laboratoires LAPP [Laboratoire d’Annecy de Physique des Particules] et LAPTh [Laboratoire d’Annecy de Physique Théorique] qui interviennent dans plusieurs collèges de Haute-Savoie dans le dispositif organisé par le CERN [Organisation européenne pour la recherche nucléaire] sur Filles et sciences.
Au niveau du collège, nous sommes aussi intervenus cette année dans le dispositif CHAMS, Classes à Horaires Aménagés en Mathématiques et Sciences. Elles ont été développées depuis un an seulement à l’échelle des différents départements. L’objectif de la ministre, quand elle a mis en place ce dispositif, c’est d’avoir une classe à horaires aménagés dans chaque département. En Savoie et en Haute-Savoie, nous sommes vraiment à la pointe sur ce dispositif-là parce qu’il y a plus de sept classes en Savoie et sept classes en Haute-Savoie qui ont répondu présent avec des enseignants qui se sont engagés. L’USMB a été partenaire d’au moins quatre de ces classes à côté de Chambéry et à côté d’Annecy. Merci à toutes les composantes qui ont participé à ce dispositif, qui vise aussi à une mixité dans les parcours.
Ensuite, au niveau du lycée, merci au laboratoire LAMA [Laboratoire de Mathématiques de l’Université Savoie-Mont-Blanc], puisqu’on a un beau dispositif, « Filles maths et informatiques : une équation lumineuse », qui se renouvelle tous les ans pour plusieurs lycées de nos départements, qui viennent sur le campus du Bourget pour vraiment motiver les filles à aller vers ces métiers de maths, de sciences de l’ingénieur et de sciences de façon plus générale. C’est donc une très belle action, nous sommes très contents qu’elle se renouvelle chaque année. Merci beaucoup pour cette organisation.
Cette année, l’USMB s’est aussi investie dans un nouveau dispositif qui s’appelle « Les filles en sciences, évidemment ! », ce n’est pas si évident que ça. Nous sommes intervenus dans plus de 95 classes de seconde en Haute-Savoie pour cette année 2025-2026. Nous avons fait intervenir à la fois des étudiantes, que je remercie, j’en vois certaines dans la salle, et puis des enseignantes-chercheuses qui ont présenté leur métier, ont présenté pourquoi elles aiment ces métiers-là, ont donc essayé de susciter des vocations auprès de ces lycéennes pour qu’elles choisissent les bonnes options en première, pour que, derrière, on les retrouve aussi en tant qu’étudiantes.
Une autre intervention un peu différente. Il s’agit d’une association d’étudiantes de l’université, en particulier d’étudiantes de Polytech, qui s’appelle « Ingénieure au féminin ». Ces étudiantes ingénieures s’investissent aussi auprès des scolaires pour essayer de montrer que ces métiers de l’ingénierie sont possibles pour les femmes et permettent leur épanouissement. Elles interviennent à différents niveaux, avec différents types d’actions.
Au début de cette année 2026, l’université Savoie-Mont-Blanc a renouvelé son exposition « Femmes de Science » dans laquelle on ne met pas seulement en valeur les sciences exactes et expérimentales, l’ensemble de nos laboratoires, mais on valorise aussi la place des femmes en tant que chercheuses, en tant qu’expertes de domaines scientifiques. Cette exposition a vocation à être itinérante. Elle va circuler sur nos campus, elle va aussi circuler auprès de nos partenaires de culture scientifique, donc Galerie Eurêka, La Turbine, et aussi dans les lycées, dans les prochains mois, pour présenter effectivement ces parcours et essayer de susciter des vocations.
Voilà. C’étaient cinq petits exemples des actions de l’Université Savoie-Mont-Blanc concernant la culture scientifique et l’orientation des filles vers ces métiers-là.
Aujourd’hui nous sommes très heureux d’accueillir cette conférence. Merci encore au LAMA pour l’organisation de ce dispositif. Je laisse la parole à Céline pour présenter la conférencière.

Céline Labart : Bonjour à toutes et à tous. Merci Nolwenn et merci Philippe pour le petit discours. Merci aussi aux membres du comité parité du LAMA, à Tom et à Pierre qui nous ont permis d’avoir la chance d’accueillir aujourd’hui Isabelle Collet. Je vais juste faire une petite bio d’Isabelle avant de lui donner la parole.
Isabelle est informaticienne de formation. Elle est sociologue et professeure en sciences de l’éducation à l’université de Genève et elle dirige l’équipe G-RIRE, Genre – Rapports intersectionnels, Relation éducative.
Elle est titulaire d’un doctorat en sciences de l’éducation soutenu en 2025 à l’université de Nanterre.
Ses travaux portent sur la masculinisation des études informatiques. Elle est la première chercheuse francophone à avoir travaillé sur les questions de genre dans le numérique.
En 2006, elle a reçu le prix de l’Académie française de sciences morales et politiques pour l’ouvrage, tiré de sa thèse, intitulé L’informatique a-t-elle un sexe ?.
Depuis 2009, elle enseigne à l’Université de Genève dans la section des sciences de l’éducation. Elle a développé la Toile de l’égalité [1], un outil pédagogique destiné à former le corps enseignant aux rapports sociaux, en particulier ceux qui se déploient dans l’espace du genre, et à promouvoir un environnement d’apprentissage inclusif. Elle a fondé et codirige la revue internationale à comité de lecture Genre Éducation Formation [2].
En 2025, elle a publié Le numérique est l’affaire de toutes aux éditions Le Bord de l’eau.
Je vous donne la parole.

Isabelle Collet : Merci beaucoup pour cette invitation. Vous voyez que les femmes en informatique c’est une obsession de longue date chez moi. Juste pour dire qu’il y a 25 ans, quand j’ai commencé là-dessus, je l’ai fait dans l’indifférence générale. Ça n’intéressait absolument personne, à part moi et ma directrice de thèse, heureusement, sinon ça n’intéressait personne. Et depuis environ 2015, ça s’est mis à intéresser, maintenant je suis super à la mode. Comme je fais partie d’une foule de un il y a 25 ans, j’en profite, donc je peux me réjouir, mais pour vous dire ! Le deuxième livre que j’ai sorti sur la question, en 2019, s’appelait Les oubliées du numérique. Si je l’ai écrit, c’est parce qu’on venait me dire « il faudrait quand même qu’on commence à comprendre... » Non ! Qu’on commence ! Sérieux. Ça fait un moment qu’on a identifié la question ! J’ai fait des projets européens en 2001 sur cette question. Je suis donc ravie que maintenant ça devienne un sujet important, de faire plus de conférences que jamais, mais il est grand temps, quoi !

Plus d’énergie masculine ?

Nous pensons que c’est un sujet important, vous aussi, sinon vous ne seriez pas là, mais on n’a quand même pas un consensus absolu sur cette question.
Mark Zuckerberg, en 2024, trouve que ça manque d’énergie masculine dans la tech. C’est vrai qu’avec 80 %, 85 %, on est un peu ric-rac, il est temps d’arrêter ce raz-de-marée insupportable. Et, dans la foulée de ce genre de discours, traîne quand même encore l’idée que les femmes, munies de leurs cerveaux roses, ne s’en sortent pas, alors que les hommes, munis de leurs cerveaux bleus, beaucoup mieux. Cette idée est dure à expulser, surtout que c’est contre-intuitif quand je vous dis ça. Vous regardez les stats et vous dites « manifestement, les femmes n’aiment pas » ou « manifestement, les femmes ne s’en sortent pas, sinon elles seraient plus nombreuses ! »
Si on pense que l’égalité est atteinte et, de fait, dans la loi, on n’est pas mal là-dessus, tout ce qui reste, c’est du biologique, donc on a un doute. Alors, oui, dans la loi, l’égalité, c’est à peu près OK. Ça ne veut pas dire que dans la société, ce soit aussi OK que ça.

Les femmes n’aiment pas ça, on ne va pas les forcer – Fake !

Avant de commencer, il faut quand même que je fasse un peu de debunking de sciences pourries. J’ai passé l’âge d’être polie avec des gens qui font n’importe quoi !
 
Cet article est sorti en 2024, quelque chose comme ça j’ai même refoulé la date, c’est à peu près contemporain à Zuckerberg, un article qui nous a beaucoup cassé les pieds, qui s’intitulait « Le paradoxe de l’égalité » [3], qui explique, qui montre que dans les pays dans lesquels l’égalité de genre est la plus atteinte, dans les pays dans lesquels il y a le moins d’écart entre les hommes et les femmes, ce sont aussi les pays dans lesquels il y a moins de femmes dans les sciences. L’article en concluait que puisque quand les femmes ont devant elles des vrais choix ouverts, tant politiques que sociaux, que d’éducation, accès à la santé, droit de vote et toutes ces choses, que quand le pays a des vrais choix ouverts, les femmes ne font pas ce choix, ça veut bien dire un truc ! Que les politiques d’égalité sont donc vouées à l’échec parce que, au fond, quand les femmes peuvent choisir, ça ne les intéresse pas.
Je ne nie pas qu’il y a une corrélation entre le niveau de vie d’un pays et le nombre des femmes en sciences, mais, au cas où quelqu’un aurait encore un doute, une corrélation n’est pas une causalité, c’est même la base quand on fait de la science. Et là, en l’occurrence, qu’est-ce qui se passe ? Je ne nie pas l’existence de cette corrélation, mais il faut voir les choses avec un spectre un peu plus grand : dans les pays dont le niveau de vie est plus bas et où il y aurait, en proportion, plus de femmes en sciences – métiers où, dans les pays du Nord, en Occident, on a le plus de femmes –, ce sont aussi des pays dans lesquels soit ces métiers-là n’existent pas soit ne sont pas rémunérés, donc ils ne comptent pas. Effectivement, si tous ces métiers dans lesquels les femmes sont si nombreuses en Occident, n’existent pas ou ne sont pas rémunérés, on ne risque pas de comptabiliser les femmes dans ces pays-là, dans les pays du Sud. Par ailleurs, dans les pays du Nord, et c’est ce dont je vais vous parler tout à l’heure, bien sûr, tous les choix sont ouverts aux femmes. Par contre, pour ces métiers où on a tendance encore à considérer que leur place est là, c’est beaucoup plus facile de les avoir en tête, d’y faire carrière, de s’y projeter, que dans ces métiers scientifiques où traînent ces idées qu’elles ne sont pas à leur place, d’ailleurs je remercie Stoet et Geary [4] d’avoir remis une couche. Évidemment, quand on est face à un éventail de métiers, on peut transgresser et on peut même tirer une fierté de cette transgression. Mais on est d’accord, c’est plus facile de ne pas transgresser.
En fait, cette étude montre que ce n’est pas tant que les femmes choisissent librement de ne pas aller en sciences, mais plutôt que quand on rémunère les métiers du soin, de l’aide à la personne ou qu’on crée beaucoup de métiers dans le tertiaire, les stéréotypes font qu’effectivement les femmes s’y sentent à leur place et y vont.
On me ressort parfois cet article à tous les plans, les calculs sont bons, la question, elle n’est pas là. Bien ! Nous sommes maintenant débarrassés de ça.

Statistiques

Les statistiques en Europe et dans les endroits qui ne sont pas l’Europe, comme chez moi en Suisse, il faut une loupe pour voir les femmes diplômées de l’informatique ! C’est-à-dire que pas un pays n’a la parité. On note toujours présents les pays, par exemple, de l’ex-bloc de l’Est où les femmes ont été historiquement beaucoup plus présentes dans les maths et dans les sciences, la Bulgarie fait encore partie des pays où il y en a le plus. Mais enfin, globalement, la moyenne européenne c’est 17 %, la France doit être à 15 %, on ne va pas se battre pour 2 %. Il n’y en a pas beaucoup !

Une autre preuve, au cas où on en aurait besoin, que ce n’est pas une question de biologie du cerveau, c’est que ça n’a pas tout le temps été comme ça. Donc, soit la race des femmes a muté, soit l’informatique a muté de sens, soit c’est autre chose. Je pense qu’on va prendre l’option sociale et pas l’option biologique, décidément.

Ça, ce sont les différentes filières. Aux États-Unis, à l’université, vous avez médecine, vous avez le droit, vieille filière de manière séculaire masculine, la physique et les sciences informatiques. Clairement, à un moment il se passe un truc ! Toutes ces filières sont dans la course vers la parité, un certain nombre de filières y arrivent, et puis l’informatique, dans les années 80, ça bascule, et ça redescend pas tout à fait à l’état initial pour les États-Unis. Là c’est ma courbe pour la France, quand j’ai fait ma thèse dessus, où on a un retour à l’état initial. C’est-à-dire que dans les écoles d’ingénieur la féminisation est en route, je m’arrête en 2010, aujourd’hui, on n’a toujours pas les 30 %, on a plutôt une asymptote sur 30 %. Par contre, en informatique, clairement, on a une espèce de retour à l’état initial. Dites-vous que dans les années 80, c’est plus courant pour une fille de faire informatique que toutes les autres filières d’ingénieur, à l’exception de l’agronomie. Aujourd’hui, à part l’aéronautique, toutes les filières sont plus féminisées que l’informatique. Donc, décidément, à un moment donné il s’est passé quelque chose qui fait qu’on aurait eu le sentiment que l’informatique, c’était un métier plutôt ouvert aux femmes : INSA [Institut national des sciences appliquées] de Rennes, en 79, 50 % de femmes, avec une vraie volonté, de la part de l’INSA d’attirer de la mixité, mais 50 % de femmes. Aujourd’hui, avec tous les efforts que l’on peut faire, quand on arrive à 30 %, on se dit yes !

La bascule dans les années 80

Que se passe-t-il dans les années 80 ? Il se passe plusieurs choses.

Dans les années 60/70, il y a une arrivée massive des femmes dans le monde du travail, toutes filières confondues et là, l’informatique est encore assez peu reconnue, assez peu identifiée parmi les filières de prestige, où il n’y a pas forcément tant d’études longues. C’est vu comme un métier technique du tertiaire – les banques, les assurances, les services centraux des entreprises –, donc, quand on est une femme scientifique, c’est moins contre-stéréotypé que le casque, les bottes, le chantier, ce genre de choses. Donc, somme toute, ce sera un bon métier pour une femme scientifique, parce qu’on sera dans les bureaux.

Années 80, beaucoup de choses changent.
D’une part l’arrivée du micro-ordinateur dans les familles et dans l’entreprise, alors ce n’est pas le même, on est bien d’accord. J’ai appris à programmer sur un Apple IIe, j’ai appris le Basic, ce n’est ce qui arrivait en même temps en entreprise, ce qu’il y avait, mais, vu de loin, ça ressemble un peu à la même chose et ça crée une fausse continuité de représentation : si je bidouille avec mon ordinateur chez moi, peut-être que, plus tard, je bidouillerai avec mon ordinateur en entreprise.
Il y a une montée en prestige des métiers de l’informatique avec des discours institutionnels forts : « C’est l’emploi assuré. Le pays doit rentrer dans le 21e siècle avec une jeunesse formée à l’informatique », donc ça devient des métiers prestigieux, ça commence à damer le pion à la physique nucléaire.
Et apparition, dans le grand public, de l’image du geek qu’on connaissait dans la science-fiction, dans la pop culture de ces années-là, qui se répand et on a une image de l’informaticien type qui serait le gamin qui craque la NASA à 11 ans. Revoyez Wargames, tous les mythes de l’informatique sont dedans. C’est extraordinaire ! La seule chose, c’est que l’informaticien est séduisant envers les filles, sinon, on a tous les stéréotypes de l’informaticien. Il ne sait pas nager, c’est formidable !
Ça fonderait donc la bonne façon de faire de l’informatique, ce n’est pas du tout ce qui est recherché en entreprise, pour le coup, mais ça fonde des représentations.
Et puis il y a cette continuité des représentations qui va exister entre l’univers personnel et l’univers de l’entreprise, mais il faut bien comprendre que c’est un mélange des deux. C’est-à-dire à la fois une montée en prestige, et chaque fois qu’un métier monte en prestige, il se masculinise, et, quand il perd du prestige, il se féminise, et pas dans l’autre sens. D’autre part, cette image qui renforce.
Ça ce sont des vues d’entreprises, CII-Honeywell Bull, vous reconnaissez la mode de l’époque, on est plutôt dans les années 70 et on n’a pas mis des femmes sur la photo pour faire des actions affirmatives, c’était le paysage normal et puis hop, voilà la micro-informatique. Je sais que j’ai vendu mon âme à Apple mais je reconnais ses limites. Madame est épanouie et sourit en faisant les tâches ménagères – parce que nous, les femmes dans les pubs, faire des tâches ménagères, c’est notre kiff – pendant que le monsieur fait le budget familial sur l’ordinateur. On vend du fantasme ! Les calculatrices existaient déjà, on n’avait pas besoin d’un ordinateur et d’un tableur pour faire le budget familial, on est bien d’accord ! On vend du fantasme et j’ai bénéficié de ce fantasme puisque mon père était à fond, c’est grâce à ça que j’ai appris à programmer. Mais il faut quand même avoir conscience qu’on vend du rêve quand on vend ça. Et puis IBM qui annonce le nouvel ordinateur portable, certes à deux mais, mais vous voyez d’où on venait. Et toutes ces représentations-là font que ce ne sont que des mecs que l’on retrouve derrière ces micro-ordinateurs.

Bon, c’étaient les années 80, il y a longtemps !
Je forme des enseignants et des enseignantes qui ont tendance à me dire « ça a quand même beaucoup évolué, ce n’est plus ça ! ». OK ! Dans les classes socio-professionnelles supérieures conscientisées qui font attention, oui, on a le choix, mais le tout-venant autour de soi ? Parce que vos enfants de classes socio-professionnelles supérieures conscientisées vivent dans le monde avec tout le monde. Qu’est-ce qu’on voit dans le monde avec tout le monde ?
Ça, c’est mon worst-off. De temps en temps, quand je suis dans des magasins je prends des photos.
« Je suis un petit génie, c’est maman qui le dit », « Pipelette de mère en fille », pas les mêmes destins !
« J’aime énormément la mappemonde que j’avais quand j’étais petite. Maintenant, je sais que c’est une mappemonde garçon. » À partir du moment où vous faites des océans rose clair et des continents rose foncé, un, c’est idiot, deux, ça fait que ceci est pour garçon. Peindre la science en rose, ça fait que « la science pour tout le monde » devient « la science pour garçons ».
Ça, c’est le sol de ma pharmacie. Il s’agit de se brosser les dents quand on a trois ans : « Pauline la coquine, Wilfried le bolide, Romy la chipie, Timéo le super-héros et Juliette la starlette. » Vous voyez que dès trois ans on n’a pas les mêmes orientations professionnelles.
Et puis, c’est super facile de faire des boulettes. Ça, c’est un vieux manuel de lecture : elle lit, il compte. C’est vieux. OK !
Mais ça c’est chopé récemment sur le site d’une association qui fait la promotion des maths et, en plus, qui dit qu’ils ont une attention particulière à l’inclusion des filles, ils n’ont pas vu ! Je comprends qu’ils n’aient pas vu, ls sont allés dans une banque d’images gratuites, ils ont cherché « enfants qui font des maths », « elle lit, il compte ».

Autocensure ? Ou censure sociale ?

Après, on dit que les femmes s’autocensurent, elles s’auto-sélectionnent. Allez, les filles, courage !
C’est vrai qu’on entend des discours d’auto-censure, « je ne suis pas sûre, suis-je vraiment faite, mais quand même », je dirais que ces discours c’est pratiquement de la santé mentale. Quand on empile tout ce qui se passe, et là je vous le fais en super vite, mais je pourrais exemplifier tous les étages, de la naissance à l’entrée dans l’emploi, évidemment qu’on a des doutes. Ce serait bizarre qu’on n’en ait pas. Et ce n’est pas une soustraction, à tous les étages, ça s’empile. Et in fine, quand on a tout empilé, au moment où on va entrer soit à l’université soit dans l’emploi, on a des doutes. Deux types de doutes.
Le premier doute c’est « est-ce que je suis faite pour ça ? », puisqu’on m’a longuement expliqué que pas forcément.
Et le deuxième doute, c’est « si j’y vais quand même, est-ce que je vais être heureuse ? » Parce que si on anticipe que ça va être misérable, il faut être sûre qu’on aime ça. Il faut être ultra déterminée. Si on trouve juste que ça pourrait être sympa, il y a gros à parier qu’on se dise « et si j’allais plutôt dans des métiers où on m’attend, où je suis reconnue, où je vais pouvoir faire carrière, où on ne parle pas ou pas trop à ma place, où, quand on a fini de me poser une question, on ne vérifie pas auprès de mon collègue masculin qu’il va dire la même chose que moi » ! Toutes les femmes qui sont dans les sciences ont vécu ce que je raconte là. Elles sont plus compétentes, elles répondent à une question et puis « ah oui, et toi, qu’en penses-tu ? »
Est-ce que c’est de l’autocensure ? Eh bien, pas tant ! C’est une censure sociale continue qui au bout d’un moment, à la fin, produit chez les femmes des discours d’autocensure. Je ne nie pas que chez les femmes il y a des discours d’autocensure ou des limitations, mais il faut bien comprendre que ça ne vient pas d’elles. Et ce n’est pas en leur disant « allez, courage ! », qu’on va combattre ce sentiment que nous aurions au fond de nous qui nous oblige à rester modestes. C’est quelque chose qu’on a appris tout du long.

Cela étant dit, qu’est-ce qu’on fait ?
Je vais commencer par vous expliquer ce qui marche moyen. Ce qui marche moyen, voire pas, voire qui donne bonne conscience, c’est facile à faire, c’est pour cela qu’on le fait beaucoup.
Je sais que c’est le moment où, parfois, je froisse des personnes qui ont beaucoup investi dans ce genre de mesure. Soyez détendu·es, j’ai fait des tas de trucs qui ne servaient à rien depuis que je travaille là-dessus, parce que je pensais sincèrement que ça allait marcher, ou alors je faisais partie d’un discours global qui disait « c’est mieux que rien ». Maintenant je sais que ce n’est pas mieux que rien. Je vais faire un jeu de mots : mieux que rien c’est pire que tout. Quand on fait des trucs « mieux que rien », un, on s’épuise. Et, une fois qu’on a fait dix trucs mieux que rien, qu’on a vu que ça ne change pas, soit on est découragé en disant « il n’y a rien qui marche », soit on vient vous dire « vous avez vu, avec toute l’énergie et l’argent que vous avez dépensé, ça ne marche toujours pas ! Les femmes n’aiment pas ! » Il faudrait faire des trucs qui marchent, des trucs courageux, et pas du mieux que rien.
J’ai fait plein du « mieux que rien », je suis donc très à l’aise pour dire que je m’inclus dans un certain nombre de choses qui ne marchent pas auxquelles j’ai participé.

Stratégies fréquemment mises en avant

Nous avons un certain nombre de croyances qui motivent ces choses mieux que rien.

Il est important d’agir le plus tôt possible, car les stéréotypes ne sont pas ancrés

Ça, c’est de la pensée magique !
D’une part, la psychosociale nous montre très clairement que, dès cinq/six ans, les enfants sont aussi compétents en stéréotype que les adultes, simplement ils les adaptent à leur niveau. Les stéréotypes sont donc bien là. Ce truc d’agir avant, à part se pointer in utero, on n’est jamais assez tôt sur le avant.
Deuxièmement. Si on pense qu’il faut agir très tôt, c’est parce qu’on imagine, et c’est là qu’il y a la pensée magique, que si on « dé-stéréotypise » tous les petits ils vont nous générer un monde égalitaire. C’est faire peser beaucoup de responsabilités sur les épaules de gamins qu’on va ensuite élever dans un monde qui ne l’est pas. Donc évidemment, ça ne marche pas. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut jamais intervenir en maternelle ou en primaire, je ne dis pas ça, mais penser, comme j’entends parfois, qu’il faut y aller le plus tôt possible parce que c’est là que c’est important, je comprends la logique, commencer au début pour… Mais non, en fait. Et puis en plus, imaginez que ça marche sur les enfants de six ans, on va attendre quoi ? Vingt ans pour transformer la société ? Moi je n’ai plus l’âge d’attendre 20 ans pour transformer la société !
Je ne dis pas qu’il ne sert à rien d’agir au primaire, mais les raisons pour lesquelles on le fait sont, en général, des mauvaises raisons. Soit elles sont juste fausses, soit elles sont complètement irréalistes.

Les rôles modèles sont une stratégie efficace

Couci-couça !
J’ai fait une revue de la littérature dans les langues que je parle, ce qui n’est pas colossal, mais ça inclut quand même le français et l’anglais. Je n’ai lu aucune étude montrant un impact significatif des rôles modèles sur l’orientation des filles. Ça ne veut pas dire que ça ne sert à rien du tout, ça sert peut-être à d’autres choses, mais, pour influencer sur l’orientation, la courroie de transmission n’est pas du tout directe. Quand on arrive à montrer un progrès, c’est quand on va vers des filles qui veulent déjà aller en sciences et ça permet de conforter, de rassurer, de stabiliser leur volonté d’aller en sciences. Ça les tente. Par exemple, elles sont en terminale, elles ont des options scientifiques, on voit qu’elles sont tentées mais elles voient bien tous les obstacles devant elles, rapport à la censure sociale et là, des femmes viennent leur dire « tu as envisagé ce métier, tu as raison, parce qu’en fait il est génial. Moi, j’ai réussi, je fais ci, je fais ça. » Là, on a 10 % de rétention, 10 %, ce n’est pas un raz-de-marée et, incidemment, ça fait aussi 10 % de rétention chez les garçons. Comme quoi les discours qui disent « on met le paquet sur les filles au détriment des garçons », pour le coup ça marche sur tout le monde ! 10 % ce n’est pas un raz-de-marée, mais c’est déjà ça. En tout cas, c’est un delta mesurable, sinon ça ne génère pas d’envie. Par contre, montrer que les sciences sont plus mixtes qu’on le croit, ce n’est pas perdu, mais il faut bien savoir ce qu’on veut faire. Si on présente des rôles modèles, des femmes inspirantes, etc., dans le but d’influencer l’orientation, non, ça ne marche pas ; dans le but d’avoir de la rétention de femmes scientifiques, oui, c’est un peu mieux.
Par ailleurs, il faut savoir ce qu’on fait en termes de rôles modèles. Marie Curie, ça ne marche pas. Marie Curie n’est pas un rôle modèle. Déjà, elle a obtenu deux prix Nobel. En plus, comment se projeter dans Marie Curie, c’est quand même, il y a très longtemps, on a du mal à se dire « je pourrais être Marie Curie ». Et puis ce côté deux prix Nobel, c’est un petit problème. Et puis Marie Curie est présentée un peu toute seule dans le monde de la science – je sais qu’il n’y a pas que Marie Curie en physique – c’est comme si on disait aux les filles « tu peux être Marie Curie, deux prix Nobel, ou faire autre chose ! ». Toutes les filles ne sont pas complètement convaincues qu’elles vont aller chercher deux prix Nobel ! Chez les garçons Einstein ne marche pas non plus, sauf qu’il y a des plans B à la fois dans les personnalités scientifiques qu’on peut croiser pendant ses études et aussi dans l’environnement, dans le monde social. Peut-être que je ne serai pas Einstein mais j’ai d’autres solutions, alors que pour les filles, on a un peu tendance à être Marie Curie ou rien, Ada Lovelace [5] ou rien, je vous laisse chercher des exemples dans différentes disciplines.
Il faut que les rôles modèles soient nombreux et tout venant. On ne veut pas que des femmes excellentes, c’est écrasant.
Et puis il faut savoir ce qu’on veut faire avec ces rôles modèles-là : est-ce qu’on veut montrer que la science est plus mixte qu’on le pense ou agir sur les orientations ? Pour agir sur les orientations, ce n’est pas si efficace !
J’ai encore un dernier truc à dire sur les rôles modèles. On demande aux femmes d’une entreprise ou d’une université d’aller dans des écoles – au lycée, au collège, au primaire, peu importe – pour parler de leur métier. Vous vous rendez compte qu’on demande au groupe discriminé de parler de leur propre discrimination alors qu’elles sont 15 %. C’est du boulot quand même ! On ne peut pas faire reposer sur les épaules des femmes qui sont minoritaires ou ultra minoritaires le changement de la société. C’est la meilleure façon pour que rien ne bouge ! D’ailleurs, si c’est la stratégie, c’est réussi ! On demande à ces femmes d’aller faire ce travail supplémentaire comme si c’était de leur faute qu’il n’y avait pas assez de femmes ! Pendant ce temps, elles se débrouillent avec leur propre plafond de verre dans leurs universités, elles se débrouillent avec leurs propres problèmes interpersonnels, elles se débrouillent avec leur propre sentiment d’incompétence, avec leur propre censure sociale, et, en plus, on leur dit « allez encourager les filles », alors que, parfois, elles-mêmes savent que la route ne va pas être rose. Vous rendez-vous compte de la position dans laquelle on les met ? Super pour les femmes qui font ce job ! Bravo aux associations de femmes scientifiques d’avoir des femmes qui continuent à faire ce job. Mais, de manière plus globale, en particulier quand on est un homme, en disant « allez les femmes, encouragez-vous les unes les autres », on peut se dire que ce n’est pas un problème de femmes dont on est en train de parler. C’est un problème de société. Les femmes n’ont pas choisi de s’autocensurer toutes seules pour se discriminer toutes seules.

Il faut déconstruire les stéréotypes parce qu’ils sont la cause des inégalités

Là il y a une inversion, une erreur fondamentale d’attribution, peut-être pas fondamentale mais quand même, ce n’est pas la cause c’est la conséquence. Et tant qu’on voit les stéréotypes comme la cause, si on attaque une conséquence en pensant que c’est une cause, on ne progresse pas des masses !
Pourquoi je dis que c’est une conséquence ? Vous vous souvenez de cette période où l’informatique était à ce point mixte ? Qu’est-ce qui s’est passé ? À cette époque-là, on a fabriqué des stéréotypes qui expliquaient pourquoi il y avait tant de femmes :
on utilisait un clavier comme pour les dactylos,
finalement c’est du langage,
elles sont dans le tertiaire et elles aiment bien ça,
c’est sédentaire et, de toute façon, les femmes préfèrent pour s’occuper de la famille.
Voilà les arguments pour inciter les femmes à aller en informatique et ils ne sont pas fous, on a un clavier, on est à l’intérieur, tout cela est vrai. Plus un argument idiot, mais les stéréotypes n’ont pas besoin d’avoir des arguments fondés pour tenir ensemble : dans les magazines féminins qui présentaient les métiers de l’informatique aux femmes, on pouvait lire « Mesdames, si vous savez programmer un dîner, vous saurez programmer un ordinateur. » Ça n’a aucun sens ! C’est vrai qu’une recette de cuisine c’est un algorithme, une forme d’algorithme, mais « si vous savez programmer un dîner, vous saurez programmer un ordinateur », sérieusement ! Ça voulait bien dire qu’on avait construit un stéréotype qui nous permettait de penser que la programmation c’était féminin et ce n’était pas « c’est mal payé, c’est mal reconnu et il n’y a pas de filière de prestige à l’université », ce qui marchait pas mal comme variable explicative.
Ensuite, le métier monte en prestige. Les hommes viennent très nombreux dans ces filières qui sont ouvertes dans les écoles de sciences, les hommes étaient déjà là, ils s’engouffrent dans ces filières. Le nombre des femmes ne diminue pas, c’est en pourcentage que ça diminue. Sur la courbe que je vous ai montrée tout à l’heure en pourcentage, la courbe en forme de cloche, on voit très bien, mais si je la fais en nombre on a une espèce de plancher sur le nombre de femmes et un nombre d’hommes qui monte en flèche. Et là, soudain, on se met à dire « c’est logique parce que l’informatique c’est des maths, c’est des sciences, c’est de la logique. C’est du rapport à la machine, ce sont des métiers très prenants, avec de longues heures de travail, c’est normal que les femmes n’y aillent pas. » Je signale que dans les métiers très prenants, avec de longues heures de travail, la nuit et les week-ends, il y a infirmier/infirmière, qui serait un vrai métier de mec si on le mesure à cette aune-là ! Ce que je veux dire par là c’est qu’on refabrique les stéréotypes dont on a besoin pour justifier un ordre social sans utiliser les mots « hiérarchie, discrimination », etc.

Donc les stéréotypes ne sont pas la cause, ce sont la conséquence. Le jour où on aura rendue absurde cette idée qu’il n’y a pas de femmes en informatique, le stéréotype du fait que c’est pour les mecs sera aussi caduque que de dire « Mesdames, si vous savez programmer un dîner, vous saurez programmer un ordinateur ».

Je ne dis pas qu’il ne faut pas lire les stéréotypes parce qu’ils ont un vrai effet. Ils ont un effet d’entraînement, ils réactivent l’idée que ce n’est pas pour elles. Par contre, on n’aura jamais fini de les combattre, vu qu’on les refabrique à chaque fois qu’on a besoin de rationaliser le monde social.

Égalité d’accès

Maintenant, nous allons passer à d’autres choses, des choses qui marchent un peu, ou qui marchent beaucoup, en tout cas dont je pense que ça marcherait si on les mettait en place. Pour cela j’avais prévenu hier soir, je fais de l’égalité avec des petits chats. Je sais que tout le monde n’est pas forcément fan de petits chats, mais vous allez voir, à ce stade de la conférence, je pense que je regagne votre attention si je vous fais de l’égalité avec des petits chats.

Peut-être reconnaissez-vous un mème internet assez célèbre [6], mais je vais vous le réinterprète un peu.

Ça, c’est l’égalité d’accès. C’est absolument nécessaire, parce que si on ne peut même pas accéder, on ne risque pas de faire partie. Par exemple, si j’avais envie d’être curé, je ne pourrais pas, je n’ai pas d’égalité d’accès. Du temps où les écoles d’ingénieurs étaient non mixtes, la question ne se posait pas. La mixité, par exemple, c’est l’égalité d’accès.
Par contre, l’égalité d’accès, ce n’est pas l’égalité. Quand on vous dit que ça c’est l’égalité, on est en train de vous expliquer que l’égalité c’est l’inégalité, ça ne tient pas debout. OK, tous ces félins ont le droit, légalement, de venir voir les souris, ils viennent donc voir les souris. Pour le lion, ça se passe assez bien, le chat s’en sort et le petit chat, comme il ne les voit pas, au bout d’un moment, il s’endort et il décroche. C’est le cas des élèves pour qui le cours ne fait tellement pas sens qu’ils s’endorment sur la table. Ce sont les filles qui arrivent devant les portes de l’établissement, qui se disent « non, ça ne va pas le faire », et qui décrochent.
Donc, c’est nécessaire et ça on l’a, en tout cas en France, en Suisse, en Europe, on a l’égalité d’accès. Après, ce n’est pas parce que vous avez le droit de venir voir les souris que vous réussissez à les voir.

Ça, c’est l’équité : on mesure la taille des inégalités et on fournit un effort compensatoire et, de fait, tous les félins voient les souris. Mais, il va se passer plusieurs choses.
La première chose, c’est qu’un jour on va vous dire « il n’y a plus de budget pour les caisses. Puisque votre technique ne marche que si on apporte des caisses – de fait, si j’enlève les caisses, c’est retour à l’état initial –, il va falloir que vous choisissiez lequel de ces félins est suffisamment méritant pour avoir le droit à des caisses, sachant qu’à lui il faut trois caisses. Sérieux, quoi ! » Et les gens choisissent plus souvent le lion que les chatons comme félin le plus méritant.
Ensuite on va vous dire « depuis le temps qu’on leur apporte des caisses et qu’ils ne sont même pas capables d’être égaux, on fait de l’assistanat, on n’aide personne ! » Sauf que vous comprenez bien que si j’enlève les caisses, ça ne marche plus. C’est-à-dire que ce type de mesure d’égalité par l’équité ne marche que tant qu’on apporte les caisses, ce n’est pas durable, on a tout le temps besoin de faire l’effort. Quand on me demande « combien de temps faudra-t-il faire l’effort ? », si vous faites de l’équité, tout le temps, parce que vous n’avez pas changé les conditions d’accès.

Et la dernière chose qui se passe dans ce cas-là, c’est le lion qui va vous dire, « pourquoi n’ai-je plus de caisse ? – Tu n’en avais pas besoin ! – Ouais, mais quand même, c’était mieux. – C’était mieux mais tu n’en avais pas besoin. — Pourquoi avez-vous donné ma caisse au chaton ? Ce n’est pas ma faute s’il ne voit pas les souris. » Peut-être pourrait-on trouver qu’en termes de justice sociale il pourrait travailler sur lui-même, qu’il est pas très solidaire, mais il n’a pas tort, ce n’est pas sa faute si le chaton ne voit pas les souris. On peut donc comprendre qu’il ne comprenne pas pourquoi c’est à lui de donner sa caisse et pas le système qui fasse en sorte que lui puisse continuer à voir les souris, ce qui pour le coup, il ne faut pas oublier, reste le cas, et que le chaton les voit aussi.
C’est quelque chose qui n’est pas toujours facile à comprendre quand on fait partie du groupe des lions.
À Genève, quand j’explique à mes étudiants et mes étudiantes des choses en lien avec, par exemple, les discriminations sociales, comme j’ai quand même beaucoup d’étudiants et d’étudiantes blancs, de milieux socio-professionnels favorisés, mais pas que, il leur faut un effort pour pouvoir se projeter parce que quand on fait partie du groupe dominant, on pense que tous ces privilèges sont des façons d’être normales. Je me souviens de quelqu’un qui m’a dit « il faudrait le privilège pour tous ». Non, le privilège c’est un truc que j’ai et que toi tu n’as pas, donc, par définition, ça ne fonctionne pas. J’explique ça à mes étudiants et mes étudiantes en leur parlant de la fois où j’ai cherché à louer un appartement à Genève, Genève n’a rien à envier à Paris là-dessus, c’est très compliqué, c’est très cher. J’ai trouvé un appartement en un mois. Si je pense que c’est grâce à mes compétences en recherche d’appartement, au temps pour moi. C’est parce que je suis prof à l’université, l’université ne va pas faire faillite demain, j’ai un permis de travail qui est indéfini, qui sera renouvelé, j’ai un bon salaire, j’ai trouvé un appartement vite. Et si je l’ai trouvé vite, c’est bien parce qu’il y a par exemple un jeune couple racisé dont les permis de travail sont moins stables, qui sont en CDD, qui eux n’arrivent toujours pas à en trouver, donc j’ai trouvé le mien plus vite. Alors je l’ai pris, il ne s’agit pas de se fustiger en se disant « oh mon Dieu ». Je n’ai pas activement et personnellement discriminé ce jeune couple, mais ce n’est pas mon mérite en recherche d’appartement. Et c’est ce que ce lion a un peu de mal à intégrer. S’il voit les souris, même quand il n’a pas de caisse, ce n’est pas uniquement grâce à son mérite, c’est parce qu’il est grand.

Sachant que le problème n’est pas si j’ai des caisses ou pas, le problème c’est la palissade. Si je n’ai plus de palissade, je n’ai plus besoin de caisses. Si je fais disparaître la condition qui rend les félins inégaux, tout le monde voit les souris. Sauf que c’est souvent plus facile d’apporter des caisses que d’enlever la palissade.
Et puis il existe plusieurs palissades.
Quand on est enseignant ou enseignante, on en a une dans sa classe. Quand on est chef d’établissement, quand on est président d’université, on en a une au niveau de son université, puis on a une au niveau de l’État. On n’a pas toujours la main sur l’épaisseur de toutes les palissades. Il faut essayer de se demander quelles sont les causes structurelles sur lesquelles on a la main et on enlève la palissade, et quelles sont les causes structurelles sur lesquelles on n’a pas la main, là, on mettra en place des mesures d’équité en continuant à râler pour que les personnes qui ont la main puissent abattre la deuxième palissade.

Deux types de mesures

Je viens maintenant avec des types de mesures.
Vous avez compris qu’il y a deux types de mesures.
Il y a les mesures d’équité, de rattrapage, qui ciblent les femmes et les filles pour compenser un manque.
Le terme « discrimination positive » n’est pas bon. Discriminer, ce n’est pas bien et on ne discrimine pas. On ne fait pas de la discrimination positive ce qui voudrait dire, littéralement, qu’on discriminerait les hommes en faveur des femmes.
Si vous m’avez suivie sur cette logique de rattrapage ce n’est pas qu’on discrimine les hommes en faveur des femmes. On donne un coup de pouce pour alléger les discriminations qui étaient sur le chemin des femmes au bout d’un moment en fin de parcours. Ce n’est pas du tout la même chose. Si on est d’accord qu’il n’y a ni cerveaux roses ni cerveaux bleus, il faut se demander quel est ce mécanisme de discrimination positive en faveur des hommes qui font que dans les classes d’informatique ils sont 80 %. Si le jeu était fair-play, on ne serait pas à 80/20. Et si le jeu était fair-play, parmi tous ces hommes qui sont en informatique, qui sont peut-être très heureux d’y être, certains se seraient peut-être dit « je serais très heureux en étant, par exemple, assistant maternel. Ah oui, mais ça ne paye pas ! En étant infirmier. Ah oui, mais il y a un plafond verre et puis c’est dur ! En étant professeur des écoles. Ah oui, mais ça ne paye pas ! » Vous voyez bien la difficulté qu’on a aussi à attirer les hommes dans les métiers ultra féminisés.
Donc des mesures de rattrapage et des mesures systémiques contre la censure sociale.

Et si on veut inclure un public minoritaire ou minorisé, quel qu’il soit, par exemple les femmes, il faut agir sur trois temps : intéresser, recruter, socialiser. Si on n’en fait qu’un des trois, ça ne marche pas. Si on se dit « on va déjà intéresser les filles, et puis une fois qu’elles seront intéressées, on les recrutera. Et puis, quand on les aura recrutées, on verra si on arrive à les garder. » Non, il faut faire les trois à la fois sinon ça ne marche pas. Dans la chaîne, il y a un truc qui s’effondre.

Des écoles qui font mieux que 15 %

Il y a des écoles qui font mieux que 15 % avec des techniques diverses.
Je ne dis pas que toutes les techniques vont bien à tout le monde.
Par exemple, je ne vous propose pas de fonctionner comme 42 Paris [7], vous êtes une université, ce n’est pas l’idée. Par contre, 42 Paris est passée de 5 % et d’une ambiance toxique, et je pèse mes mots, à proche de la parité. Quoi qu’on puisse penser de leur modèle, ils ont fait quelque chose, ça veut dire que c’était possible.
Ada Tech School [8] est arrivée avec l’idée courageuse que c’était une école féministe. Quand la responsable d’Ada Tech School m’a dit « on va se présenter comme une école faisant de la pédagogie féministe », je lui ai dit « vous mesurez bien ce que vous êtes en train de dire ? ». Oui, elles ont bien mesuré et elles ont plus de femmes que d’hommes en informatique. Et elles ne font pas de l’informatique rose uniquement pour faire de l’UX [Expérience Utilisateur] en rose de préférence, ce n’est pas l’idée.

Mesures d’équité

Les mesures d’équité, en gros les voilà. Il n’y a rien de révolutionnaire là-dedans.

  • Lutter contre les stéréotypes qui pèsent sur le métier, parce que les stéréotypes sont une conséquence et pas une cause, si vous pensez qu’ils sont fondés en nature, forcément, ça ne va pas vous aider.
  • Les rôles modèles, bien que j’aie parlé des limites, ça fait partie des mesures d’équité qui ont quand même un effet.
  • Encore plus efficace si vous passez au coaching ou au mentorat.
  • Des concours, des prix non mixtes, des bourses qui mettent les femmes et les filles en valeur. C’est très au coup par coup, mais ça apporte une aide ponctuelle à des femmes prises dans des systèmes qui les désavantagent.
  • Des espaces et des moments non-mixtes. Une blague dit que la meilleure solution pour intéresser les hommes au féminisme, c’est de dire que la réunion est non-mixte. Là, soudain, ils sont tous intéressés. Ils trouvent ça scandaleux ! Pourquoi on fait des moments non-mixtes ? Déjà, pas parce qu’on pense que les hommes sont notre prédateur naturel ou que nous sommes des petites choses et que nous voudrions être ensemble. Ce n’est pas ça non plus. Cette vision, qui est parfois une vision plus ou moins instillée par certaines mesures, est infamante pour les hommes et infamante pour les femmes. Ce n’est pas du tout l’idée. Quand vous faites une réunion syndicale, vous n’invitez pas les patrons tout de suite, vous allez les voir après. Si vous faites une réunion sur les conditions de travail des femmes, sur les violences sexistes et sexuelles qui existent dans un labo, sur la discrimination systémique qu’elles peuvent ressentir, vous n’invitez pas les hommes tout de suite, sinon elles ne vont pas réussir à en parler. Je sais bien qu’il y a des hommes justes dans le groupe sauf qu’ils ne se baladent pas avec un panneau « je suis un homme juste » ou « je suis un sexiste », on ne peut pas le savoir. On a donc besoin d’espaces non-mixtes où on discute de ça, et, une fois qu’on a consolidé les arguments en grand groupe, on sort là on verra qui sont les hommes justes, et qui sont les gens qui disent : « On ne peut plus rien dire, maintenant je ne peux plus monter dans l’ascenseur avec une femme parce que j’ai peur qu’elle m’accuse de harcèlement ». Bon, mauvais, c’est assez facile quoi.
    L’autre avantage des moments non-mixtes, je m’en suis rendu compte de façon frappante il y a quelques années, j’étais à Lyon, il y avait un très gros colloque en informatique, il y avait à peu près un millier de personnes et quand on regardait la population, on aurait dit « il n’y a pas de femmes ». Et puis il y avait une session femmes. Une session femmes, ça fait toujours un peu tarte, c’est toujours cette idée « on nous met ensemble pour nous protéger parce que les prédateurs ! » Non, c’est une mauvaise façon de raisonner. Par contre, dans cette session femmes, 30 femmes sont venues. Trente ce n’est pas zéro. C’est-à-dire, 30 femmes parmi presque 1000 personnes, on avait l’impression qu’il n’y en avait pas, mais, à partir du moment où on fait une session femmes et qu’on voit qu’on est 30, eh bien on est 30 et ça, ça change la donne !
    Donc, quand le sexe ratio est à ce point en défaveur des femmes, genre 10 %, 12 %, 15 %, si on arrive à faire des temps non-mixtes, par exemple en fusionnant plusieurs filières, on s’aperçoit qu’on n’est pas à zéro. Et ça, ça aide.
  • Et puis, les quotas. Je suis très contente parce que, aujourd’hui, je peux parler des quotas sans que tout le monde sorte de la pièce. Il y a 10/15 ans, il y avait un arrêt des émissions dans le cerveau quand on disait le mot « quota ». Je ne dis pas que maintenant tout le monde a compris, mais ça passe quand même un peu mieux. Quel est le problème des quotas ? Il y a deux problèmes aux quotas.
    Du côté des femmes, ça a un côté infamant de se dire qu’on a besoin d’un quota. Oui, je suis d’accord, je préférerais qu’on n’en ait pas besoin. Le monde est comme ça. Moi, je préfère être là parce que je suis une femme que pas là parce que je suis une femme ! Moi je suis là. Comment voulez-vous que je vous prouve que j’ai ma place si, de toute façon, on ne me laisse jamais venir ? Donc, OK, je peux être là par quota – il m’est arrivé plusieurs fois dans ma vie d’être quelque part par quota – et après j’ouvre ma bouche et je prouve que j’ai raison d’être là. Dans mes études d’informatique, j’ai compris a posteriori que j’étais là par quota. Mais comme je ne suis pas sortie dernière de ma promo, c’est que j’avais ma place.
    Quand vous faites un quota pour faire entrer des femmes dans une filière, l’autre doute c’est qu’on permet à des femmes moins compétentes de prendre la place d’hommes plus compétents. Un, déjà, qu’en savez-vous ? Deux, est-ce que vous pensez que la moyenne au bac est prédictive à la cinquième décimale du niveau de la personne en sortie de l’école ? Moi, je ne pense pas. En plus, chez les informaticiens, il y a vraiment cette idée qu’on n’est pas adapté à l’école et c’est parce qu’on bosse très fort tout seul qu’on réussit. En général ils sont les premiers à défendre d’autres façons d’apprendre.
    Donc mettre un quota pour aller rattraper peut-être des filles dont la moyenne est un peu moins haute quand on voit toute la censure sociale à laquelle elles ont fait face ! Peut-être qu’elles ne sont pas aussi larges et aussi confort en fin de parcours que les garçons à qui on n’a jamais dit « es-tu sûr que tu es à ta place ? Tu as vu combien tu es bon en français ? Tu es sûr que tu veux aller en maths ? Parce qu’en maths, tu es juste bon, alors qu’en français, tu es incroyable ! » Quand les filles arrivent encore à postuler après la censure sociale, peut-être ont-elles un tout petit peu moins sur leur moyenne, mais on peut pas comprendre pourquoi elles ont un tout petit peu moins en moyenne ?
    Et je vous fais le même raisonnement à l’entrée du concours pour être maître de conférence. On voit très bien que pendant le Covid les mères ont moins publié alors que pour les pères, ça a été nickel, ça n’a rien changé. Quand on voit tous les obstacles, quand on arrive au niveau de postuler maître de conférence, il y a un peu moins de publications. Est-ce que vous pensez que c’est uniquement à cause de son cerveau rose ? Si vous entrez avec moi dans le raisonnement de la censure sociale peut-être que quand vous recrutez cette personne vous vous dites « elle a peut-être un peu moins, mais si elle est encore là, c’est qu’elle a un potentiel et une résilience de fou ! » Quels sont les critères de l’excellence ? Je vous laisse répondre à cette question par vous-même.

Stratégie d’inclusion à NTNU

Intéresser

Allons à Trondheim, à NTNU [Norwagiam University of Science and Technology], qui a trouvé qu’il n’était pas possible de vivre avec 7 % de femmes en informatique et qui a mis en place un ensemble de procédures pour augmenter le nombre de femmes. Des choses assez classiques : publicité au lycée, dépliants, site web, mise en perspective des carrières, un Women’s Day, une porte ouverte de l’université uniquement pour les femmes, Non pas parce que ce sont des petites choses, vous avez compris l’idée, mais, comme c’est une université de technologie, pour qu’elles ne se retrouvent pas noyées parmi tous les gens qui viennent visiter l’université et qui sont à 80 % des hommes. Quand on fait un Women’s Day, elles s’aperçoivent qu’elles sont quand même nombreuses à s’intéresser aux sciences, parce que quand il n’y a qu’elles, même si en pourcentage elles ne sont pas beaucoup, elles ne sont pas zéro.

Recruter

Une mise en place de quotas. Comment ont-ils fait ? Ils ont recruté la promo normalement et, pour les 30 places qui venaient ensuite, ils n’ont pioché que des femmes. On ne pourra pas dire qu’on a écarté des hommes qui normalement seraient rentrés, on a élargi la promo pour les 30 femmes qui venaient ensuite jusqu’à un seuil de notes pour garantir que, quand même, on ne raclait pas le fond du pot. On allait chercher des femmes qui venaient ensuite, qui avaient des notes tout à fait bien, mais l’affluence faisait qu’on ne les appelait pas.

Socialiser

Et puis, plus de femmes côté enseignement, mise en visibilité de réseaux de femmes d’entreprises, laboratoires non-mixtes, et des activités de socialisation, ce n’est peut-être pas forcément toujours heureux, mais féminines ou favorisant les femmes. En fait, ça a changé un peu la coloration du campus, c’est-à-dire qu’il n’y a pas que le club bière, même si j’aime la bière, il y avait aussi le club cuisines du monde. Dire qu’on le fait pour les femmes, ce n’est pas une bonne idée, mais dire qu’on le fait pour tout le monde, parce qu’il y a des tas d’hommes qui aiment faire des cuisines du monde, ça change un peu la coloration.

À l’arrivée, quand ils ont fait le bilan, ce qui était le plus efficace c’était le quota. Ils ont maintenu le quota quelques années, aujourd’hui, ils n’ont plus de quota, ils ont 30 à 40 % de femmes en informatique, ils n’ont plus besoin du quota pour avoir les postulations, mais ils font très attention à ce que tout le reste existe.
Une de mes collègues est allée à NTNU et est allée dans ces fameux laboratoires non-mixtes, parce que ça a été très discuté : tous les groupes de travail sont mixtes, à quoi cela sert-il d’avoir des salles de labo non-mixtes ? En fait, elle s’est rendu compte que les filles ne venaient pas tellement pour travailler. Il y avait du jus d’orange, il y avait des petits gâteaux, elles venaient, elles se posaient, elles discutaient entre filles. En fait c’étaient plus des espaces que des laboratoires de travail, par contre, ces espaces étaient très utilisés.

Mesures systémiques

À NTNU ils ont fait essentiellement des mesures d’équité.

Les mesures systémiques, ce serait :

  • faire de la pédagogie de l’égalité pour tout le monde dans toutes les classes, c’est-à-dire faire attention à ce que chacun et chacune trouve sa place dans la classe indépendamment de ses caractéristiques démographiques on va dire ;
  • modifier les critères d’admission pour être sûr que ces critères ne soient pas discriminants ;
  • réfléchir à la relève féminine dans le corps enseignant. Par exemple, dans mon université, on a deux niveaux professoraux. On dit qu’il y a beaucoup de femmes professeures, mais, des deux niveaux professoraux, le niveau le plus haut est ultra masculinisé ;
  • lutter contre les violences sexistes et sexuelles ;
  • des cours sur le genre pour tous et toutes parce que si on veut que les garçons comprennent pourquoi on fait tous ces efforts vers les filles, il faut qu’on leur explique. Il faut qu’on leur explique que ce n’est pas parce que les filles sont des petites choses, mais c’est parce qu’elles sont face à une discrimination systémique et qu’ils font partie de la solution ;
  • une interdisciplinarité ;
  • mise en lien avec les activités de la cité, pour comprendre le sens de ce qu’on fait ;
  • faire attention aux implicites.

Stratégie d’inclusion à Carnegie Mellon

Faire attention aux implicites, c’est ce qu’ils ont fait à Carnegie Mellon [Université privée spécialisée en recherche située à Pittsburgh, Pennsylvanie] pour passer à 50 % de filles en informatique sans quotas. Ça veut dire quoi ?

Le début commence pareil, il faut intéresser les filles pour qu’elles postulent, mais après, il faut leur montrer que si on les intéresse et qu’elles postulent, elles ont des vraies chances. On va vraiment se pencher sur leur cas.

Réflexion sur les critères d’admission. Is s’étaient rendu compte qu’ils avaient tendance à mettre trop le paquet sur « j’ai une expérience d’intérêt pour le numérique que je peux mettre dans mon CV ». Et bien sûr, de par la socialisation, les garçons avaient plus d’items à mettre dans cette zone-là. Mais on se dit que si une fille qui n’a rien dans son passé qu’elle arrive à objectiver ou qu’elle ne juge pas suffisamment intéressant pour l’objectiver dans un CV, ce qui est possible aussi, mais qu’elle s’intéresse quand même, peut-être y est-elle allée au bol, mais peut-être y a-t-il quand même du fond. Que mettaient les garçons ? Ils faisaient des LAN parties [Local Area Network parties] pour lesquelles ils avaient branché la box internet. Pour la plupart d’entre eux, ça n’allait pas très loin. Ce n’est pas parce que j’ai été capable de faire une LAN party ou de paramétrer ma box que je serai un bon ingénieur informatique ! Peut-être, mais c’est quand même un peu léger. Du coup, ils trouvaient des choses à écrire, parce que, par défaut, on a tendance à dire « tu es le garçon, c’est toi qui vas brancher la box internet. » Et peut-être que le garçon, à ce moment-là, n’en a rien à faire, il voudrait retourner jouer à la Play, ça va bien comme ça.
Peut-être ce poids était-il trop important et ils se sont mis à énoncer d’autres critères, parler des langues étrangères, faire du sport, faire de l’art, s’engager pour la communauté, être bénévole, qu’ils ont explicités en disant on va aussi prendre ça en compte. En France, quand on demande aux lycéens et lycéennes, pour être ingénieur, qu’est-ce qu’il faut ? Tout le monde répond « il faut être bon en tout ». Et les filles disent « mais moi je ne suis pas assez bonne en maths ! – Oui, mais tu es bonne en tout. – Oui, mais en maths ! ». Si on explicite un peu ces critères qui ne sont pas uniquement les sciences et techniques, peut-être qu’on va avoir des gens qui ont des ressources de façon générale et qui pourront se passionner. On est d’accord, je m’en suis bien rendu compte, les maths que j’ai faites quand j’étais au lycée et les maths que j’ai faites quand j’ai démarré en fac de maths, c’est une autre planète, d’ailleurs je ne suis pas restée, c’est-à-dire que le lycée n’est pas si prédictif que ça !

Socialiser. Interdisciplinarité, des cours sur le genre.
Des groupes de niveau en cas de prérequis. Cela peut être très discutable, ou discuté, mais ils se sont rendu compte que, dans certains cours, il y avait davantage d’échecs chez les élèves de milieux socioprofessionnels défavorisés et chez les filles. En général, c’étaient des cours très techniques et des cours qui partaient avec des présupposés : « Tout le monde sait, tout le monde a déjà, vous savez bien que… ». Et non, tout le monde ne savait pas. Ou peut-être qu’on le savait, mais on n’était pas rassuré sur le fait qu’on le sache. Donc, des groupes zéro, pour tous les gens qui avaient des doutes sur leurs compétences de base, où on arrivait au même niveau à la fin, mais on mettait à plat tous les implicites.
Des réflexions pour que le contexte et la finalité des enseignements soient plus manifestes.
Une mise en réseau.
Donc pas besoin de quotas et ça marche.

Je ne dis pas que tout va avec tout et inversement. Là, ça leur a convenu. À NTNU, c’est autre chose qui leur convenait. Chaque institut, chaque institution fabrique les mesures qu’il ou elle peut mettre en œuvre et qui peuvent marcher pour elle.

Par contre, il faut essayer d’être plus courageux. Évidemment, il y a des gens qui vont grogner. Si vous faites une mesure et que tout le monde est d’accord, c’est louche. Ça veut dire que probablement vous êtes en train de repeindre un truc en rose et ça ne va pas beaucoup réussir. Ou alors, les gens râlent de toute façon, alors, quitte à les faire râler, autant que ce soit pour quelque chose. Quand on voit le bazar que parfois ça fait parce qu’on veut renommer un amphi du nom d’un gars, qu’on ne sait même plus ce qu’il a fait, pour qu’il y ait au moins un seul amphi qui ait un nom féminin. « Ce n’est pas parce qu’on a un amphi avec un nom féminin qu’on va attirer les filles, moi, je suis contre ! » Si tu es déjà contre pour ça, je suis d’accord, ça ne va pas changer le monde, mais si tu ne proposes rien en échange et que tu es par principe contre pour ça ! Quand je vois la violence que déclenche l’écriture inclusive ou le langage inclusif, c’est là que je comprends à quel point il y a des gens qui n’ont pas envie de changer.

Si on fait une seule chose, une seule chose, non, deux choses.
La première chose, quand agir sur les paliers d’orientation ? Idéalement ce serait tout le temps, de la maternelle à l’université. Mais si vous avez les moyens de ne faire qu’une seule action, vous agissez sur les paliers d’orientation : au moment où les élèves sont angoissés et se demandent où ils vont mettre la croix, quelle option ils vont choisir, quoi faire sur Parcoursup.
Par contre, après, il y a un truc qui ne vous aide pas, c’est la réforme du bac. Maintenant qu’on est obligé d’abandonner une des trois spécialités en terminale, les filles, beaucoup de filles, parce qu’on n’a pas arrêté de leur répéter que les maths ce n’était pas leur fort, pensent jouer la sécurité en abandonnant les maths. Vous savez cette légende qui dit « tu vas voir l’an prochain, ça va être dur ! ». On me l’a dit de la maternelle à l’université. Vous imaginez, c’était plus dur tous les ans. Je ne comprends même pas comment j’ai eu le bac ! Non, ce n’est pas plus dur, c’est le niveau de la classe d’après. Donc les filles sont vraiment découragées à maintenir l’option maths. J’ai des verbatims de proviseurs de lycées parisiens. Allez voir sur le site du centre Hubertine Auclert [9], il y a une étude sur la filière NSI [Numérique et sciences informatiques et sur ce que les filles entendent dans ces filières-là. Une femme, proviseure, comme quoi il ne suffit pas d’être une femme pour…, en même temps ça se saurait, explique que, parmi ses élèves, « les élèves brillants sont souvent les garçons, parce que les élèves besogneux qui travaillent, sont surtout les filles. Il y a aussi des garçons qui travaillent, mais quand même, vraiment l’intelligence, etc., c’est quand même plutôt les garçons ». Quand le proviseur de votre établissement pense ça, oui, il y a des chances qu’en tant que fille, que vous vous demandez si vous gardez la filière maths, ce n’est pas sûr que vous le fassiez.
Cette réforme-là pourrit la vie et incidemment, ce dont on ne se rend pas compte quand on est en France, ce nouveau bac ferme la porte à l’université suisse pour les lycéens et lycéennes, parce que la Suisse ne reconnaît plus le bac français comme un bac général, parce qu’il n’y a pas suffisamment de disciplines. On ne peut donc plus entrer à l’université, en Suisse, avec un bac français, on doit faire une année d’université en France, qu’on valide, et après, la Suisse vous prend en première année.

Si on fait une seule chose, faire du lieu un safer space. Quand on demande aux gens comment ça va dans le numérique, il y a 82 % des gens qui n’ont jamais eu de problème de sexisme dans le numérique et 16 % sont des femmes ! Alors effectivement, prendre conscience de ça, c’est plus facile quand on est dans le 18 %.

Je vous donne un dernier exemple. Je suis allée faire une enquête dans une école qui ressemblerait à un IUT en informatique, où il y avait donc deux filles sur 40, ratio complètement banal. J’ai interviewé les filles. Vous allez me dire que ça a été vite fait. J’avais fait ça dans toutes les écoles de Suisse romande. C’est moi qui fais des études qualitatives, c’est la première fois que j’ai pu faire une étude exhaustive : j’ai interrogé toutes les filles de première et deuxième année en informatique en Suisse romande : deux ! Et 12 garçons.
Quand elles parlent de leur vécu, ce que disent très bien ces filles, c’est que, déjà, elles se posent des tas de problèmes que les garçons ne se posent pas genre comment je m’habille aujourd’hui ? « Si je mets un t-shirt et un jean mais si le t-shirt est trop moulant ! Si un jour je veux mettre une robe. » Ça ne veut pas dire qu’elles seront harcelées, mais elles n’ont pas le droit à l’indifférence. Je l’ai vécu une fois à la cafétéria d’une de ces écoles où il y avait une fille en jean et t-shirt. Oui, le t-shirt était un peu moulant. Une jolie jeune fille avec des cheveux longs qui, avec son plateau, va au micro-ondes pour réchauffer son plateau : elle se lève, elle va au micro-ondes, elle met son plateau, elle ferme le micro-ondes, elle met une minute. Pendant une minute, la cafétéria était silencieuse et regardait la fille. Une minute c’est hyper long ! J’étais mal. Évidemment qu’elle s’en rendait compte. Au bout d’une minute, bing, elle sort son plateau, elle retourne s’asseoir et la cafétéria reprend sa vie. Personne ne l’a insultée, personne n’a sifflé, personne n’a rien dit. Mais comment voulez-vous qu’on se sente à l’aise quand il vous arrive cela ?
Elles racontent aussi qu’un jour elles ont une bonne note et là un mec, mauvais joueur, arrive « j’ai compris, pour avoir une bonne note, il suffit d’être une fille ! ». Ce n’est pas parce que tu as une sale note qu’il faut se comporter comme ça. Oui, c’est du mauvais joueur, mais vous voyez bien cette sélection ! Elles entendent ça depuis la maternelle. Il y en a une qui m’a dit « je pensais qu’arrivée en études supérieures, c’est bon, j’avais fait mes preuves, que les gens avaient compris ». Eh bien non, il y a encore quelqu’un qui vient lui dire « pour avoir une bonne note, il suffit d’être une fille », c’est un peu la cerise sur un gâteau pyramidal !
Elles disent aussi que, sur les 40 mecs, 35 sont soit sympas soit indifférents et cinq sont toxiques : ils mettent les mains aux fesses en soirée, ils jouent les gars bourrés, ils prennent en photo leurs fesses, ils font ce genre de remarque désagréable, ils sont vulgaires et sexistes, tout un tas de trucs. Ils ne sont que cinq sur 35, mais elles, elles sont deux. C’est temps plein ! Et les 35 ? Quand c’est vraiment grossier ils sont soutenants, mais ils ne voient pas le côté systémique. La plupart d’entre eux s’en moquent. J’ai interrogé un de ces gars qui faisait partie des 35 « les filles en informatique, je ne suis pas contre ! », tu es gentil mon gars ! Il n’était pas contre, il n’était pas pour, il n’en avait rien à faire, il ne pensait pas que ça le concernait. Et que fait ce genre de mec ? Mettons qu’il fasse une blague sexiste par mois, c’est quoi une blague sexiste par mois ? Oui, mais ils sont 35 et elles sont deux, ça fait plus d’une par par jour, c’est à jet continu et c’est cela qui est insupportable.
À partir du moment où les 35 mecs se rendent compte que c’est cela le vécu quotidien des filles, s’ils ne veulent pas être assimilés aux cinq toxiques, ils se mettent à faire partie de la solution parce qu’on ne peut pas demander à ces deux filles de transformer l’ambiance de la promo. Ce qu’a fait d’ailleurs cet établissement où une des filles a fait la démarche de venir voir le chef de filière pour lui expliquer ce qui ne marchait pas et ce qu’elle avait vécu, la première chose que le gars lui a demandé, c’est _ « Êtes-vous sûre que ce n’est pas que vous ? — Bien sûr que ce n’est que moi, nous sommes deux ! » Ensuite, il lui a demandé : « À votre avis, que faudrait-il faire ? ». Elle n’en sait rien, elle est élève. Ce n’est pas à elle de changer. En plus elles sont deux et l’autre n’a pas osé venir. Ce n’est pas à elle deux qu’il faut demander ce qu’il faudrait faire autrement. Elles peuvent faire état de ce qui se passe, déjà, il faudrait éviter de leur demander si ce n’est pas leur faute, ensuitec’est à la direction de trouver comment changer les choses et d’embarquer les garçons parce que, les cinq toxiques, oui shit’s happen, on sait qu’il y a des mecs qui sont toxiques dans la vie. Mais les 35 autres peuvent être des alliés plutôt que des gens moyennement indifférents qui ne voient pas bien où est le problème.
Donc voilà, si on fait une seule chose, safe space, je n’irais pas jusque là, mais un safer space, ce serait déjà pas mal.

J’ai fini.
Ça, c’est ma page de pub. J’ai fait un MOOC qui s’appelle « Se former à l’égalité pour enseigner l’égalité » [10]. Vous avez, ou pas, une certification Coursera et c’est gratuit. C’est plutôt orienté vers les profs de lycée. Ça parle de tous les rapports sociaux, pas seulement les rapports sociaux dans l’espace du genre. On peut piocher où on veut dans la version gratuite si on veut lire des trucs. Et ça, c’est le bouquin [Le numérique est l’affaire de toutes] que j’ai écrit qui raconte, en substance, ce que je viens de vous dire.
Je vous remercie.

[Applaudissements]