Ouverture du colloque
Muriel Flis-Trèves : Un mot simple, presque familier, « transmission ». Et pourtant, jamais il n’a été autant questionné, bousculé, réinventé. Pendant longtemps, transmettre semblait aller de soi. On héritait d’une langue, d’un métier, de gestes, d’un rapport au monde. On recevait, parfois on contestait, mais on savait d’où l’on parlait et vers quoi on tendait.
Tout ne commence pas par nous, mais par nos ancêtres. L’héritage familial, qui transmet des valeurs, une tradition, des expériences, donne le nom, relie les générations. On hérite aussi à son insu de ses aïeux, au point de devoir parfois payer les dettes du passé et à répéter, par une loyauté invisible, les situations agréables ou les événements traumatiques. Nous transmettons une partie de leur histoire.
Quelles nouvelles règles du jeu émergent pour transmettre ?
Nous produisons aujourd’hui plus de savoirs que jamais et nous avons de plus en plus de mal à les transmettre, à les partager, parfois même à les recevoir. Une génération grandit avec les réseaux, une autre les trouve toxiques ; l’une valorise la liberté, une autre insiste sur les traditions et les savoirs.
Comment enseigner ? Comment apprendre aujourd’hui ? Un tuto remplace-t-il vraiment un professeur ? Un maître ? Il semblerait que oui. Ce serait un outil d’auto-formation professionnelle qui transformerait notre rapport aux savoirs et contribuerait à l’évolution de l’apprentissage.
La transmission passe par d’autres canaux : les influenceurs, les podcasts, les réseaux sociaux. La transmission est plus horizontale. Comment être ensemble, se parler, quand justement nous ne partageons plus le même langage ni les mêmes codes ? Nous n’avons jamais été autant connectés et jamais le sentiment de solitude n’a été aussi répandu. Jamais on n’a autant communiqué sans parler aux autres. Ce paradoxe a de telles conséquences sociétales et politiques qu’il est devenu un enjeu universel, à tel point qu’apparaissent des maisons de la conversation où on pratique la causette, ou des initiatives comme Faut qu’on parle [1] qui propose de faire se rencontrer des gens qui ne pensent pas comme vous, des discussions plutôt que des connexions en quelque sorte.
Et si nos pensées n’étaient plus les seules à penser ? L’intelligence artificielle, que fait-elle, en réalité, à notre intelligence, à notre manière de créer, de soigner, d’éduquer, d’aimer, de douter, à notre manière d’être ensemble mais aussi à notre manière de n’être plus ensemble tout en étant ensemble. Il y avait déjà Replicas, Hereafter, 2wai [2], des holo-avatars créés pour l’éternité. Par exemple, une femme enceinte dans sa cuisine raconte sa grossesse à sa mère en visio, c’est une scène tout à fait banale, sauf qu’on comprend que la mère est morte, son visage apparaît à l’écran, sa voix répond, son sourire s’anime, c’est un avatar généré par l’application 2wai.
Mais au fond, que voulons-nous transmettre face à ce désir d’immortalité ? De l’humilité, peut-être ? Quelque chose qui restera de nous ? Parce que transmettre, c’est aussi lutter contre la finitude même si cette lutte est perdue d’avance, la Terre vivante engloutira tôt ou tard toute trace de ce qui l’a habité. Pourtant, l’Homme aura su déposer ailleurs le signe de son passage : sur la Lune, monde mort mais conservateur où nos empreintes défient encore le temps. Là se loge peut-être la plus belle ironie du cosmos. C’est la mort qui gardera la mémoire de la vie. Il y a un lieu où notre trace ne s’effacera pas et sera transmise, c’est la Lune. Là-bas pas d’atmosphère, pas d’érosion, pas de vent ni de pluie pour raturer le passé. Ce que nous aurons posé sur le sol lunaire y restera intact et potentiellement pour l’éternité. Autrement dit, la Lune n’oublie pas. En somme, il faut aller sur la Lune pour prouver qu’on a été sur Terre, se rendre dans un lieu dépourvu de toute mémoire organique pour y déposer et transmettre pour le futur les traces définitives d’une vie, la nôtre, qui s’est déployée en un autre endroit. C’est Thomas Pesquet et Étienne Klein qui racontent cela dans leur dernier livre [Éloges du dépassement].
Bonjour à tous. Je vous présente maintenant Cynthia Fleury qui va faire la vraie ouverture.
[Applaudissements]
Transmettre à l’heure de l’accélération et de l’IA
Cynthia Fleury : Merci, chère Muriel. Je veux dire tous mes remerciements à Muriel Flis-Trève et à René Friedman pour cette invitation à être parmi vous.
Transmettre à l’heure de l’accélération et de l’IA, quelques mots à partager ensemble.
La transmission est l’acte fondateur par lequel les humains se donnent un monde commun. Elle n’est pas un supplément d’âme ni même une simple formalité éducative. Elle constitue ce que quantité d’auteurs, notamment dernièrement Bernard Lahire [3] décrit comme une nécessité physiologique et anthropologique vitale.
Aucun être humain, effectivement, ne vient au monde équipé des dispositions culturelles, langagières, symboliques qui lui permettront de survivre et de vivre en société. Tout doit être appris, reçu, intériorisé, transformé. L’espèce humaine ne tient que par cet héritage collectif incorporé dans chaque individu.
L’avènement de l’intelligence artificielle ne se contente pas d’ajouter un nouvel outil à l’arsenal pédagogique. Il reconfigure la matérialité des traces, redistribue les lieux d’autorité, dilate les formes de mémoire, perturbe les régimes d’apprentissage et oblige à repenser ce qui, dans la culture, ne peut être ni automatisé ni délégué.
La transmission ne se réduit jamais à l’information. Bachelard [4] affirmait déjà qu’on apprend qu’en réorganisant ses résistances et ses erreurs. La transmission authentique suppose de l’altérité, du conflit, de la lenteur, des médiations. La plasticité cérébrale exige une confrontation à l’imprévu, à la contradiction, à la contingence du réel. Autant d’éléments qu’un dispositif algorithmique tend à lisser. Il va falloir apprendre comment utiliser l’IA, malgré sa capacité à répondre immédiatement, pour qu’elle ne nous empêche pas d’affronter ces passages obligés du doute méthodologique, de l’effort, pour qu’elle ne vienne pas aplatir les obstacles épistémologiques, comme disait Bachelard, dont nous avons tellement besoin, absolument besoin, pour former notre jugement. Pour le dire autrement, c’est parce que nous construisons progressivement nos structures cognitives par l’interaction sociale, le langage, l’expérimentation, la manipulation concrète, la présence des êtres aimés, mais la présence, tout simplement, des êtres avec lesquels nous développons des liens d’attachement qualitatifs que nous sommes précisément capables d’apprendre et de transmettre. Nous ne pouvons pas laisser l’IA, par les pseudo-facilités qu’elle offre, réduire l’espace de l’inconnu et abîmer nos régimes attentionnels qui sont le premier échelon d’une capacité de transmission. La transmission a toujours été prioritairement une affaire de relations, de liens d’attachement et de sécurisation matériels et symboliques, quantité de choses qu’il n’est pas possible de déléguer à la machine, qui est, par définition, un outil au service de la dé-symbolisation.
Chaque mutation technique redistribue les processus de pensée. L’IA s’inscrit dans cette belle continuité mais ajoute une nouveauté. Elle automatise des opérations qui étaient davantage reconnues comme exclusivement humaines : l’écriture, la traduction, la synthèse, la planification, etc., créant ainsi un risque de dépendance cognitive et surtout d’appauvrissement des savoir-faire. Entendez-moi bien, elle ne produit nullement automatiquement du désapprentissage, heureusement, mais elle démultiplie les possibilités pour que ce dernier devienne préoccupant, plus aisé. Donc là encore, cela nous oblige à designer des IA génératives de manière à ce qu’elles soient des outils pédagogiques performants, certes résolument adaptés à la singularité des profils neuro-développementaux qui seront face à elles, mais qu’elles ne viennent pas s’y substituer.
La transmission repose sur la capacité narrative, de faire récit, nous a enseigné Ricœur [5], mais cela repose également sur l’expérience de l’effondrement, pour voler le mot de Winnicott [6], sur l’aptitude à être seul. Cela repose également sur la responsabilité de l’adulte, c’est-à-dire le soin des aînés, la parentalité, comme le posent les éthiques du care, mais ça repose aussi sur ce que Hartog [7] appelle « l’historicité partagée », et puis encore sur la « conflictualité féconde », au sens de Bachelard, la valeur de l’effort, de la lenteur.
Homo sapiens demeure un corps et tout corps est prioritairement une dynamique d’incorporation.
La transmission n’est pas une affaire seule de contenu. Les savoirs, le patrimonial, les traces sont bien sûr déterminantes dans cette affaire, mais il y a encore plus important à préserver, à savoir la question du mouvement, du désir, de l’investissement libidinal, de cette manière inspirante d’être au monde, d’investiguer le monde comme s’il était notre milieu naturel. Sans parler du fait que nous allons nous heurter très vite aux coûts écologiques de cette transmission numérique. Plus l’IA génère, indexe, duplique des quantités astronomiques de données, plus les infrastructures nécessaires, les data centers, etc., consomment les énergies planétaires. Le monde numérique n’est pas un espace infini malgré l’illusion qu’il en donne. C’est un espace thermodynamique, entropique, avec un « e ». Il sélectionne, trie, efface. Déjà des pans entiers de la culture du 20e, des pages web, des archives d’art, des fonds iconographiques, des forums, des bases universitaires ont disparu. On parle aujourd’hui de digital dark age, un âge sombre numérique qui efface plus qu’il ne conserve. L’IA accélère ce phénomène. Elle génère des contenus éphémères, multiplie des traces sans valeur, occupe l’espace de stockage, consomme les ressources mêmes qui permettraient d’archiver l’essentiel. Ainsi, là où l’on croyait augmenter la transmission par la technique, on produit une culture instable, volatile, fragile.
Transmettre n’est jamais une activité neutre, ce n’est pas tout conserver, c’est précisément l’inverse, c’est choisir, c’est assumer une éthique civilisationnelle, ce qui fait sens et ce qui est digne d’être préservé, ce à quoi l’on tient.
Je sais bien qu’il existe un nouveau rêve, et Muriel en a parlé, un vieux rêve en fait, un nouveau marché florissant, celui de la mort, du deuil, de la survie numérique, de la transmission in vivo, de la transmission en actes. Ce sont nos jumeaux numériques constitués lors de notre vivant, nos hologrammes ou avatars faits avec nos voix, nos visages, une forme d’agentivité simulée, un avatar doté d’un style, d’une voix, d’une mémoire destiné à interagir après la mort. De nombreuses entreprises proposent déjà d’entraîner une IA sur les écrits, les vidéos d’un individu, de créer un interlocuteur posthume capable de répondre comme l’être aimé, de constituer un patrimoine narratif destiné à être activé par les descendants, voire de permettre une conversation continue, effectivement, avec le défunt grâce à des assistants conversationnels personnalisés. Cette postérité automatisée n’est nullement de la science-fiction et quand elle sera économiquement accessible pour un grand nombre, elle viendra résolument transformer notre anthropologie. Car même si elle mime la présence des êtres aimés, elle ne mimera pas la réalité d’une relation homme-machine.
Aujourd’hui, vous pouvez, lorsque vous êtes un parent ayant perdu un enfant, continuer de le voir grandir et interagir avec lui, dans un univers virtuel et immersif. Nous pénétrons un monde qui flirte avec la remise en cause profonde de l’idée que la limite, la finitude, ne sont pas consubstantielles à l’Homme.
Reconnaître la perte, faire l’épreuve de la mort et du deuil, accepter l’irréversibilité de nos vies, tout ceci constitue le sous-bassement de notre habilité à transmettre.
Il faut rester humble. À trop externaliser nos talents, à moins les entraîner, nous prenons le risque fâcheux de les affaiblir. Bien sûr que nous allons produire des générations capables d’utiliser des intelligences artificielles, mais qui ne seront peut-être plus nécessairement capables de penser comme elles le pouvaient. Le danger n’est pas la machine, mais la dés-éducation qu’elle favorise lorsqu’elle est utilisée sans discernement.
À cette fragilisation cognitive s’ajoute un paradoxe écologique et culturel. La masse de données générées par les IA exige des infrastructures, on l’a dit, énergivores. Plus nous produisons, moins nous pouvons conserver, c’est une contradiction fondatrice de la modernité numérique : nous voulons sauvegarder tout, mais nous détruisons les conditions matérielles, naturelles de cette sauvegarde. Nous entrons dans un âge où la transmission dépend paradoxalement de notre capacité à faire moins : moins produire, moins stocker, mieux choisir, garantir la durabilité des traces. La transmission devient un art de la sélection et non de l’accumulation. Au fond, transmettre à l’heure de l’IA revient peut-être à réapprendre ce que nous avions dangereusement oublié, que le savoir n’est vivant qu’à la condition de circuler dans des corps, de s’éprouver dans des gestes, de s’inscrire dans une temporalité où la vulnérabilité n’est pas un défaut mais la matrice même de la pensée. Et là encore, l’être humain n’a pas d’autre sol que ce tissage d’incorporation lente. Hannah Arendt [8] insistait elle aussi sur le fait que chaque génération accueille les nouveaux venus dans un monde déjà vieux et que ce geste d’accueil, fragile, jamais garanti, constitue la texture même de la civilisation.
Pour conclure, ce qui se joue aujourd’hui n’est pas uniquement une concurrence technique, mais une possible dé-liaison de ce geste, non pas une catastrophe spectaculaire mais une « usure du monde », au sens de Peter Handke [9] qui lui-même se présente comme un héritier de Goethe, une érosion imprévisible, continue des capacités humaines à recevoir les uns des autres et à inscrire la transmission dans une éthique de la reconnaissance.
La tâche qui nous revient n’est donc pas, bien sûr, d’opposer l’humain à la machine, ni de céder à la nostalgie, à la panique, mais de redonner à la transmission sa densité d’expérience, et c’est précisément tout ce travail d’héritier, comme disait Derrida [10], toute cette vigilance du choix, cette responsabilité de sauver ce qui mérite d’être reconduit, dont nous allons parler aujourd’hui dans ce GYPSY millésime 2025.
Je vous remercie.
[Applaudissements]