Je prends un tout petit peu de la discussion sur l’achat de logiciels libres. Je me souviens, c’était à Solutions Linux [1], la directrice juridique de Bercy était venue pour nous dire « vous pouvez mettre, dans un marché public, tous les logiciels libres que vous voulez, le code des marchés publics ne s’applique qu’aux objets onéreux ». Donc il n’y a aucune problématique de concurrence, c’est l’inverse, c’est lorsque l’on met des logiciels propriétaires qu’il n’y a pas de concurrence puisqu’il n’y a qu’un seul prestataire.
Je reviens à mon sujet.
Quelques raisons de passer au Libre
Je disais tout à l’heure que grâce à Donald nous allons passer vite aux logiciels libres et le mot « souveraineté » est partout.
Je voudrais rappeler simplement d’un mot les différentes occasions qui auraient pu être celles du passage aux logiciels libres, puisque, pour ma part, ça fait plus de 30 ans que je suis sous Linux et que j’attends, je piaffe.
Le principal levier, pour ce qui est des collectivités qui utilisent du marché public, c’est la séparation entre la solution et la prestation : on peut changer de prestataire sans changer de solution, c’est le rêve.
Ça permet aussi de faire de la vraie mutualisation en profitant de la scalabilité de ces solutions : une ville, une agglomération peut mutualiser très facilement sans levier juridique, sans ces freins que les logiciels propriétaires mettent pour nous empêcher de partager avec nos voisins ou avec nos collègues.
Les économies de licence sont faibles, c’est 10 %. Même si j’ai pu dire qu’un logiciel libre est gratuit quand il a été payé, il faut du temps pour le payer et évidemment, la seule chose que nous ne pouvons pas offrir gratuitement, c’est le travail et il faut effectivement payer, exactement comme en mathématiques : si vous connaissez les mathématiques, pas de problème pour vous ; si vous ne les connaissez pas, il faut vous trouver un prof de maths ou quelqu’un qui connaît les mathématiques. Donc, en réalité, il n’est de richesse que d’hommes et c’est la compétence qu’il faudra payer. Les économies de licences sont à la marge.
La disponibilité, très important, on aurait pu se dire « on a besoin de logiciels pérennes », on a accepté de prendre des risques.
La liberté d’usage, pas très important pour les collectivités, mais, pour ma part, j’ai découvert que les CD des logiciels propriétaires permettaient de protéger les fruits contre les contre les oiseaux, ça marche aussi, on a le droit de le faire !
Interopérabilité, respect des formats ouverts, ça aurait pu être l’occasion. En 2004, la loi sur l’économie numérique [2] nous a défini les formats ouverts. Est-ce qu’on s’en sert ? Pas vraiment ! Sur beaucoup de sites officiels, je trouve des documents qui ne sont pas du tout dans des formats ouverts.
La sécurité. À Angoulême, nous avons été l’objet d’une cyberattaque, l’ANSSI [Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information] nous a dit « vous reconstruisez comme avant », c’est la règle, et on utilise encore des solutions que j’estime insécures.
Les communs, la qualité, la durabilité, toutes ces questions auraient pu être l’occasion, pendant ces dernières années, de passer vite à Linux.
Et il se trouve, magiquement, que les fils se sont touchés autour de la question de la souveraineté. Soudain tout le monde s’affole ! Il faut être souverain ! C’est donc plutôt avec ma casquette de professeur de philosophie que je vais essayer de réfléchir sur ce qu’est que la souveraineté, dans cet univers numérique, en essayant de regarder d’où vient cette question.
Plusieurs sens de « souveraineté numérique »
En fait, quand on regarde de plus près, avec le recul historique – le premier réflexe, en philosophie, c’est de prendre du recul historique –, ça fait 25 siècles qu’on réfléchit, donc on a tendance à penser qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Cyberespace menacé ?
Il y a une première idée de souveraineté, dans le monde du numérique, qui est la naissance du Web, en 1996. Je sais pas si vous vous souvenez, en mars 96, le nombre de serveurs sur Internet commence à doubler tous les mois. Je ne sais pas s’il y a des joueurs d’échecs parmi vous, mais quand ça double tous les mois, il y a un souci, ça va aller vite ! La planète se mit en réseau et aussitôt Déclaration d’indépendance du cyberespace [3], cette idée que c’est le monde numérique qui voudrait avoir sa souveraineté, qui voudrait qu’on lui fiche la paix.
À l’époque des règlements commençaient à vouloir interdire les gros mots sur Internet, c’était du délire.
Donc la souveraineté n’est pas se protéger d’une certaine idée du numérique, c’est l’inverse, c’est le numérique qui voudrait être souverain. Souverain on voit déjà l’idée, c’est faire la loi chez soi. Le peuple est souverain en France parce qu’il fait la loi. On va y revenir.
Quelle gouvernance pour l’Internet ?
Suite au Sommet mondial sur la société de l’information [4], la souveraineté va prendre un autre sens qui est la gouvernance de l’Internet. J’ai eu la chance d’être dans la délégation française à Genève et à Tunis, en 2003 et 2005. Les débats portaient sur quelle gouvernance pour l’Internet ? Est-ce que c’est l’ICANN [Internet Corporation for Assigned Names and Numbers] ? Est-ce que ce sont les Américains ? Est-ce que c’est quelque chose qui se passe au niveau de l’ONU ? Comment gère-t-on le numérique et là, l’idée, c’est « qui a la main dessus » ? Une toute autre question, qui n’est pas simplement la question des acteurs du numérique, parce que John Barlow était plutôt un des acteurs libres. Là c’était plutôt des acteurs institutionnels : Qui gèrent les formats ? Qui gèrent les noms de domaine ?, etc., donc une souveraineté plus organisée, mais rien à voir, encore, avec la question de la souveraineté aujourd’hui.
La menace des GAFAM
Plus près de nous, et c’est cette souveraineté-là qu’on a encore en mémoire, troisième sens du mot « souveraineté » , c’est l’indépendance par rapport aux GAFAM, aux multinationales qui menacent les nations. La question c’est : on vous maîtrise parce qu’on gagne plus que les États, on a des capitalisations qui sont grandioses, on a des mains dans tous les pays, on va défiscaliser en choisissant d’aller dans tel ou tel pays, donc la menace.
Des législations nationales menacent des grandes sociétés, principalement américaines mais elles pourraient être différentes, il pourrait y avoir des licornes partout, donc là on revient sur la question politique. On se pose la question ensemble : le politique n’est-il pas en train de perdre la main sur l’économie ?
On se souvient que les Américains avaient cassé AT&T pour des raisons de monopole et il faut se souvenir que c’est grâce à cela que les premiers Unix ont été gratuits. Ne jamais oublier que c’est grâce au démantèlement d’AT&T qu’on a commencé à imaginer une informatique solide et qui a commencé par être gratuite.
Ensuite les Américains ont vite oublié la question des monopoles, parce qu’ils ont oublié qu’être libéral voulait dire lutter contre tous les monopoles, publics ou privés.
Appropriation du cyberespace par des monopoles ?
On en vient à ce basculement. Nous en étions restés à cette question de l’appropriation du cyberespace par les monopoles. On échappe au monde politique. Est-ce que c’est une illusion ? Pas si sûr, puisque, en fait, on s’aperçoit que le monopole de sociétés privées profite à certains États. Et on est en train de se réveiller en se disant « nous étions naïfs », il n’y a, en fait, de pouvoir que politique.
En 2017, le Sénat publie le rapport Longuet [5] qui décrit les véritables combats qui se situent sur le numérique, non pas sur des questions culturelles, idéologiques, économiques, mais des questions politiques. Il faut se souvenir de la définition de la guerre par Clausewitz [6] au début du 19e siècle : « La guerre c’est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Le numérique est un moyen, parmi d’autres, de se faire la guerre et de chercher la domination. Et là on se rapproche de la question qui nous occupe et qui déclenche la très grande vitesse avec laquelle le logiciel libre va se développer autour des services publics.
Le fantasme de l’indépendance totale
Il y a quand même un fantasme, c’est là que je viens sur la question du rapport entre indépendance et liberté.
Quelques-uns de nos politiques s’imaginent que la souveraineté va être l’indépendance totale.
On va rêver d’un OS [Système d’exploitation] national qui serait entièrement maîtrisé par des gens qui seraient tous des nationaux. Or, nous le savons depuis la fin du 18e siècle, nous ne sommes plus indépendants, nous sommes interdépendants. Pour ceux qui ont envie de découvrir un texte important, il est très court, un texte de Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, c’est un texte extrêmement important qui montre que la politique c’est comme du yaourt : ce qu’on fait à l’extérieur se voit à l’intérieur et inversement. La question des rapports entre les États c’est le même problème que le rapport entre les individus. Nous avons à régler l’état de nature à la fois entre nous pour construire la cité et entre les États dans lesquels règne l’état de nature puisque, nous le savons, c’est la loi du plus fort qui gouverne sur le droit des gens. Et au passage, Emmanuel Kant observe que nous sommes tous devenus interdépendants, que les États ne peuvent pas se refermer les uns sur les autres.
Et à la faveur de la souveraineté on va redécouvrir, peut-être, deux idées extrêmement différentes de la liberté.
Être libre chacun chez soi ?
Il y a une première liberté qui est celle qui se cache derrière cette célèbre formule que tout le monde répète à l’envi « la liberté s’arrête à celle des autres ». Lorsque Marx examine la question bizarre suivante – il n’y a plus que les libéraux qui citent Marx, je vous le signale au passage : qui est l’homme des droits de l’homme ? Et sa réponse est la suivante : « L’homme des droits de l’homme, c’est le bourgeois. » Ce n’est pas tout homme puisque la Révolution française va proclamer le droit de propriété comme un droit inviolable et sacré. Vous avez bien entendu, c’est la Révolution française qui proclame le droit de propriété comme étant inviolable et sacré, ce qu’il n’était pas avant. Donc Marx a beau jeu d’observer que la liberté c’est la liberté du palis, la liberté de la palissade, chacun chez soi, chacun sa liberté, ma liberté s’arrête à la barrière qui me sépare de l’autre, de la propriété de mon voisin. Je vous cite une petite formule de Marx, la liberté qu’il est en train de la critiquer, cette liberté-là est donc « le droit de faire et d’entreprendre tout ce qui ne nuit pas à aucun autre – en général ici on se gargarise en disant « c’est formidable ». La frontière à l’intérieur de laquelle chacun peut se mouvoir sans être nuisible à autrui est définie par la loi, de même que la limite de deux champs est déterminée par le palis. Il s’agit de la liberté de l’homme en tant que monade isolée – monade est le premier mot qui a défini les cellules en biologie, donc l’idée de quelque chose d’isolé, de séparé – repliée sur elle-même. »
Indépendance et liberté
Regardons de plus près la différence entre indépendance et liberté.
Je vais prendre un petit texte de Rousseau. Comme j’aime enseigner la philosophie, je vais essayer de vous faire aimer ce texte.
Déjà en 1748, dans De l’esprit des lois, très vite Montesquieu examine la séparation des pouvoirs ou plutôt l’idée que le pouvoir doit limiter le pouvoir, la seule chose qui puisse arrêter le pouvoir ce ne sont pas les grandes phrases disant « vous êtes très méchant », non, c’est un autre pouvoir. Il faut donc séparer les pouvoirs et faire une constitution, un moyen de limiter le pouvoir par le pouvoir. Et, dans le texte De l’esprit des lois, Montesquieu esquisse déjà l’idée d’une différence entre l’indépendance et la liberté.
Je vais simplement faire référence à ce très beau texte de 1764, Lettres écrites de la montagne de Rousseau.
« On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté, ces deux choses sont si différentes que même elles s’excluent mutuellement – c’est tout le contraire. Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres – on reconnaît ici la liberté chacun chez soi – et cela ne s’appelle pas un État libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté – ce n’est pas faire ce qu’on veut, ça c’est l’adolescent qui cherche sa liberté – qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner c’est obéir – ça c’est une vieille idée depuis Socrate : les tyrans sont malheureux, celui qui donne les ordres, c’est celui qui obéit aux ordres qu’il donne. Je pourrais développer, mais on m’a dit que je n’avais plus beaucoup de temps.
Je ne connais de volonté vraiment libre que celle à laquelle nul n’a droit d’opposer de la résistance ; dans la liberté commune – ensemble – nul n’a droit de faire ce que la liberté d’un autre lui interdit et la vraie liberté n’est jamais destructive d’elle-même – c’est tout le contraire –, elle doit vouloir la liberté de l’autre. Ainsi la liberté sans la justice est une véritable contradiction ; car comme qu’on s’y prenne tout gêne dans l’exécution d’une volonté désordonnée. »
Il y a cette célèbre formule, sans doute une des formules les plus célèbres de Rousseau : « Il n’y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois : dans l’état même de nature l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous ––donc l’adolescent qui dit je veux faire ce que je veux obéit aux lois de ses glandes, de la nature. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas – il obéit à la loi, il n’est pas au service de quelqu’un ; il a des chefs – qui obéissent aux mêmes lois qu’ils donnent – et non pas des maîtres – qui font la loi comme la petite frappe au fond de la cour de récréation ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux Lois et c’est par la force des l ois qu’il n’obéit pas aux hommes. »
Ensuite Rousseau développe en disant que la liberté suit le sort des lois.
Je voulais simplement insister sur ce fantasme de l’indépendance.
Ça fait très longtemps qu’il faut arrêter d’être libre chacun dans son coin et il se trouve que la liberté autour des logiciels libres n’est pas être libre chacun dans son coin, ce n’est pas être libre contre l’autre, c’est être libre ensemble. D’ailleurs des Bordelais ont appris à Richard Stallman [7] que nous avions une belle devise, qu’il reprend souvent dans ses conférences, en disant « je peux parler de logiciel libre en trois mots liberté, égalité, fraternité ».
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