Gabrielle Halpern, la philosophe qui refuse les cases

Dans cet épisode, une philosophe qui défend une idée aussi simple que puissante : notre avenir dépend peut-être de notre capacité à faire dialoguer les mondes.

Gabrielle Halpern, voix off : Être philosophe, ce n’est pas seulement lire, méditer, écrire.
La philosophie est utile et légitime partout.
Il ne faut effectivement jamais se contenter de ce que l’on est, de ce que l’on sait. En fait il ne faut jamais se contenter de soi.
C’est un peu comme si l’intelligence artificielle était une forme de nouvelle divinité.

Anthony Babkine, voix off : Vous avez vu qu’elle se fond dans le décor pour mieux piquer après.

Voix off : Prends ta place.

Anthony Babkine : Aujourd’hui, dans Prends ta place, je reçois une femme qui refuse les cases et qui nous invite à faire pareil. Je reçois la philosophe Gabrielle Halpern. Comment ça va, Gabrielle ?

Gabrielle Halpern : Très bien. Merci pour votre invitation.

Anthony Babkine : Je suis très content. On se vouvoie, Gabrielle. Elle me vouvoie, alors que dans la vie on se tutoie ! J’aime bien.
Docteur en philosophie, passée par les couloirs des ministères mais aussi par le terrain, des usines aux commerces de proximité jusqu’aux Éhpad [Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes] mais aussi à la ruralité, tu navigues dans plein de mondes, c’est ce qui m’a plu et c’est pour cela que j’ai voulu te recevoir dans Prends ta place, et tu as une spécialité, c’est l’hybridation. Pour ceux qui pensent que c’est un mot savant, entre tes mains il est devenu un vrai projet de société et ta conviction aujourd’hui est claire : les cases nous étouffent, les spécialisations nous isolent. Pour vraiment prendre sa place aujourd’hui, il nous faut choisir non pas entre la poésie et la logistique, entre la réflexion et le terrain, le terrain et le pouvoir, mais apprendre à faire dialoguer les mondes et surtout prendre sa place dans ce monde. Là où beaucoup voient des frontières, ma chère Gabrielle, toi avec tes livres, et on va en reparler, il y en a de nombreux, il y en a huit, tu construis des ponts, c’est ton quotidien, à travers des travaux, des livres, des prises de parole. Mais tu invites aussi chacun, aujourd’hui, à devenir un parcours ou un profil hybride et surtout à faire du mélange des genres une force d’avenir.
Ma chère Gabrielle, bienvenue dans Prends ta place et tu sais quoi ? Tu es la première philosophe que je reçois, je suis donc ultra content.

Gabrielle Halpern : Très honorée.

Anthony Babkine : J’espère que je serai à la hauteur, vous me direz. Gabrielle m’a dit juste avant « j’en ai regardé plusieurs », donc, en fait, tu connais les règles du jeu. Mais, pour ceux qui ne les connaissent pas, on va quand même lancer les règles.

Voix off :Trente-six six cases, six thématiques, mais aussi une case joker. Mais comment ça marche ? Tu me suis ?
Prends soin de nous : avec cette carte, le joueur ou la joueuse revient sur des conseils, des astuces ou des moments agréables. Une case soutenue par la Banque Postale.
Prends un coup de boost : on revient sur des victoires, des réussites où l’invité·e accélère, car on l’a aidé·e dans son parcours.
Prends-en de la graine : l’invité·e aborde les expériences qui l’ont fait grandir et avancer en explorant les moments marquants de sa vie.
Prends un stop : un obstacle, un moment de doute. On revient sur ce qui a bloqué ou freiné son parcours.
Prends pas la mouche : un coup de gueule. Des sujets qui grattent ou agacent. C’est la case pour exprimer ses frustrations, ses combats.
Te prends pas la tête : celle-ci c’est la carte chance où on partage un moment plus léger et détendu.
Prends la main : l’invité·e prend le contrôle du jeu. C’est lui qui choisit sa carte.
Pour terminer la partie, mon invité·e devra atteindre la case « Prends ta place ».
Bref, ici, personne ne perd, soit tu gagnes, soit tu apprends.

Anthony Babkine : Ma chère Gabrielle, est-ce que tu peux choisir un pion ? Tu prends le bleu. Je me dis que vu que tu es philosophe, je vais toujours venir te chercher : est-ce qu’il y a un sens à cette couleur, ou pas, pour toi ?

Gabrielle Halpern : C’est une couleur extrêmement classique. Je privilégie donc toujours le côté très classique justement pour mieux être très transgressive et très provocatrice. Si j’avais pris la couleur la plus excentrique à la limite ça dessert la pensée et le propos qui sera particulièrement transgressif.

Anthony Babkine : Vous avez vu qu’elle se fond dans le décor pour mieux piquer après. J’ai hâte de jouer. C’est parti, Gabrielle, tu lances le dé. Trois ! Allez, on démarre, c’est parti. Un, deux, trois. « Prends-en de la graine ». Hybridation, c’est parfait. On commence avec la question qui m’intéresse parce que c’est ton concept. Ce n’est pas toi qui as inventé le mot, mais c’est quoi l’hybridation, selon Gabrielle ?

Gabrielle Halpern : Pour moi l’hybridation c’est le mariage improbable. C’est le fait de mettre ensemble des choses, des métiers, des arts, des sciences, des activités qui, à priori, n’ont pas grand-chose à voir ensemble, voire qui pourraient sembler complètement contradictoires, mais qui, justement ensemble, vont permettre de créer quelque chose de nouveau : de nouveaux lieux, de nouveaux métiers, de nouvelles formes d’art, de sciences, de nouveaux mondes. Créer des ponts entre les mondes.

Anthony Babkine : Un exemple concret ?

Gabrielle Halpern : Par exemple, on voit se développer un peu partout en France, à l’international, des lieux complètement hybrides, des tiers-lieux dans lesquels on va trouver pêle-mêle un incubateur de startups, une crèche, une résidence d’artistes et une épicerie solidaire.

Anthony Babkine : C’est aussi cela la force de l’hybridation, c’est se dire qu’au fond c’est aussi peut-être plus d’inclusion parfois ?

Gabrielle Halpern : L’idée, justement, ce n’est pas que chacun s’enferme dans sa différence et qu’il y ait une juxtaposition de publics, de secteurs, d’activités, d’identités, mais, au contraire, ce que j’appelle une métamorphose réciproque.

Anthony Babkine : Cette hybridation impose-t-elle des choses aussi sur l’humain, des nouvelles manières de voir le monde, de construire, même de s’émanciper ?

Gabrielle Halpern : Oui, c’est tout à fait cela. Je sais que c’est un peu la mode du développement personnel. Ce qui me gêne beaucoup dans l’idée du développement personnel, c’est que c’est comme si on pensait que le salut venait de soi. Je suis convaincue que le salut vient de l’extérieur, c’est l’autre qui viendra nous sauver parce que chacun de nous est son pire ennemi. Si l’on veut justement être sauvé de soi, il faut sortir de soi et, justement, aller voir l’autre et voir dans l’autre une promesse d’enrichissement. Donc l’hybridation c’est sortir de son petit monde et s’intéresser à l’autre. En fait, derrière ce grand mot, c’est tout simplement l’idée de la curiosité qui, pour moi, est la plus belle des valeurs parce qu’elle entraîne dans son sillage toutes les autres : la tolérance, l’humilité, la remise en question de soi, etc.

Anthony Babkine : Une autre question par rapport à ces lieux d’hybridation, c’est aussi de se dire qu’il y a une espèce d’injonction un peu contradictoire peut-être de l’époque entre ce que suppose cette hybridation, et qui est très à la mode à priori, et de l’autre peut-être un monde qui se polarise de plus en plus, des gens qui sont de plus en plus chacun dans son chemin de pensée.

Gabrielle Halpern : Il y a deux questions.
Oui, ces lieux sont à la mode, mais attention ! Il y a quatre/cinq ans, j’ai fait un tour de France de beaucoup de tiers-lieux justement parce que, pour moi, c’était aussi une manière de voir si c’était une hybridation en actes. Et qu’elle n’a pas été ma déception et ma surprise quand j’ai vu que 95 % des tiers-lieux ne sont pas du tout des lieux d’hybridation, mais des lieux de juxtaposition de publics, de métiers qui, finalement, se croisent sans vraiment se rencontrer. Ce n’est pas de l’hybridation. En revanche, ce qui m’intéressait, c’était de voir, dans les 5 % qui restaient, ce qui fait qu’il y a une véritable hybridation.

Anthony Babkine : Presque une magie qui opère.

Gabrielle Halpern : Exactement, une forme d’alchimie, parce que l’hybridation ça se veut. Ce n’est pas on met des gens ensemble et puis, hop, par génération spontanée la rencontre va se faire. Non, ça se veut, ça se construit, il faut construire les conditions de cette hybridation. C’est un premier point. Ce qui m’intéresse, c’est de me demander finalement, dans ce monde où il y a toujours eu ces clivages, comment va-t-on aller identifier ces tout petits signaux faibles d’hybridation qui donnent des raisons d’espérer ?

Anthony Babkine : Vois-tu des recettes miracles. Y a-t-il des choses, des secret sauces pour lesquelles tu te dis « à chaque fois, il y a l’ingrédient qui revient sur ces 5 % dont tu as parlé ? »

Gabrielle Halpern : Pas du tout de recette magique. En revanche, il y a quand même une constante : à la manœuvre, il y a des centaures, c’est-à-dire des êtres hybrides, un pied dans plusieurs mondes, qui savent jongler entre les différents mondes.

Anthony Babkine : Tu parles énormément de ces centaures. Peux-tu raconter ce qu’est un centaure pour toi ?

Gabrielle Halpern : On voit tous ce que c’est, c’est un être complètement hybride, mi-homme, mi-cheval. En fait, si je suis allée chercher cette figure c’est parce que, que ce soit dans les textes qui nous viennent de l’Antiquité, que ce soit dans la peinture ou la sculpture, à quelques exceptions près de gentils centaures, ces centaures ont toujours été représentés comme des êtres monstrueux, maléfiques, agressifs, souvent avec des arcs et des flèches. C’est intéressant de voir finalement pourquoi les Grecs, dans l’Antiquité, ont choisi d’incarner l’idée d’hybridité, d’hybridation, dans une figure aussi monstrueuse que celle du centaure. Dans tous mes travaux de recherche j’ai essayé de comprendre pourquoi on a autant de mal avec l’hybride. Qu’est-ce que ça vient interroger en nous de si sensible ? Pourquoi est-ce que ça nous blesse ? Hybridation, ça vient du latin hibrida qui signifie « bâtard » ou alors de « sang mélangé », il y a donc un imaginaire négatif.
À travers mes travaux, finalement, j’ai voulu reprendre cette figure du centaure pour en faire non seulement une figure positive mais en plus une figure inspirante et visionnaire.

Anthony Babkine : Dans la société contemporaine, un centaure c’est quoi ?

Gabrielle Halpern : Dans la société contemporaine, un centaure c’est une personne qui, ayant eu plusieurs formations, va être en mesure, par exemple, de faire dialoguer les mondes. Un chercheur qui, par exemple, va développer son entreprise est donc à la fois entrepreneur et chercheur. Pour moi le centaure, c’est un traducteur, un métisseur entre les mondes qui va être en mesure de faire dialoguer les mondes.

Anthony Babkine : Et essayer de rejoindre deux mondes qui parfois ne dialoguent pas. Ces centaures ont des super pouvoirs et parfois des cornes pour éviter les coups ou les rendre.
Je t’en prie, je te laisse continuer chère Gabrielle. Six ! Allez, ça y est, elle accélère avec nous. On passe à « Prends un coup de boost ». Mantra. Ton mantra : ne jamais se contenter de ce que l’on est.

Gabrielle Halpern : J’allais le dire. Je pensais que c’était la question, j’allais répondre ça.

Anthony Babkine : Eh bien oui. Pourquoi cette citation ? Comment est-elle venue ? Qu’est-ce qu’elle dit de toi ?

Gabrielle Halpern : On dit toujours qu’il faut apprendre à se contenter de ce que l’on a, en revanche, il ne faut effectivement jamais se contenter de ce que l’on est, de ce que l’on sait. En fait, il ne faut jamais se contenter de soi. Il y a toujours un milliard de choses à apprendre, il y a toujours un milliard de livres à lire, un milliard de films à voir, un milliard de personnes à rencontrer. Ne jamais se contenter de son petit monde, être toujours dans ce mouvement permanent.

Anthony Babkine : Qu’est-ce qui te ferait peur concernant les gens qui n’adoptent pas cette posture-là ?

Gabrielle Halpern : Si on n’est pas dans cette posture-là, on va être immobile, mais, en fait, ce n’est pas de l’immobilisme, à la fin c’est du rétrécissement. Un de mes grands maîtres, que j’aime beaucoup, c’est Elias Canetti [1]. Selon moi c’est l’un des plus grands penseurs du 20e siècle, il m’a beaucoup inspirée dans mes travaux de recherche. Penseur européen, complètement hybride, un vrai centaure ! Il a cette phrase extraordinaire, il dit : « La vie est un éternel rétrécissement. » Plus on grandit, plus on vieillit. Au départ tout est possible et puis, au fur et à mesure, les portes se ferment. Au départ, on a le monde, après on a son pays, sa ville, son appartement et puis son lit. Donc oui, la vie est un éternel rétrécissement, mais on peut résister contre ce rétrécissement en élargissant sans cesse la base. Il a ce conseil : « Pour élargir la base, il faut jeter son ancre le plus loin possible. » J’adore cette idée-là : jeter son ancre le plus loin possible vers ce que l’on ne connaît pas, vers des personnes qu’on n’a pas l’habitude de rencontrer, des livres qu’on n’a pas l’habitude de lire, etc. La vie est un éternel rétrécissement, c’est-à-dire que si on n’est pas sans cesse en train d’essayer de se remettre en question et de s’augmenter, la vie se terminera en peau de chagrin.

Anthony Babkine : Excellente citation, merci Gabrielle. Continue, c’est parti. Un petit 4. Un, deux, trois, quatre : « Te prends pas la tête ». Tu es tombée dessus : je pense donc je ? Chère Gabrielle, des réponses un peu tac au tac. Je pense donc je suis, est-ce que ça parle encore aux gens aujourd’hui selon toi ?

Gabrielle Halpern : Plus de jamais, surtout avec l’intelligence artificielle, puisque justement, comme nous déléguons de plus en plus notre pensée à l’intelligence artificielle, je pense donc je suis, mais si c’est l’IA qui pense pour moi, qu’est-ce que je vais être et qu’est-ce que je vais devenir ?

Anthony Babkine : Avec justement les réseaux sociaux et l’IA, pensons-nous encore vraiment par nous-mêmes ?

Gabrielle Halpern : C’est une question qui est contemporaine, mais qui est horriblement vieille. Déjà Kant [2] disait que nous étions sous tutelle, que c’était beaucoup plus confortable de se mettre sous la tutelle d’un dictateur, sous la tutelle d’un médecin, sous la tutelle de tous ceux qui nous entourent, plutôt que d’avoir le courage de penser.

Anthony Babkine : Descartes [3] mettait l’individu au centre. Aujourd’hui, est-ce qu’on existe plutôt à travers les autres ?

Gabrielle Halpern : Comme on est dans un monde de l’image, on a besoin du regard des autres, mais c’est complètement contradictoire : d’un côté, on a besoin du regard de l’autre et, en même temps, on est très égoïste.

Anthony Babkine : On est bombardé d’infos toute la journée. Est-ce qu’on réfléchit encore un peu en profondeur d’après toi ?

Gabrielle Halpern : Toute la question, c’est qu’il faut transformer les informations en connaissance. Et, pour transformer une information en connaissance, il faut pouvoir se l’approprier, mettre sa patte, l’humaniser. Et, comme il y a tellement d’informations, nous n’arrivons plus à humaniser nos informations. En fait, et c’est intéressant, Kant disait qu’à son époque notre pouvoir de connaître était plus faible que notre pouvoir de penser. Aujourd’hui, c’est le contraire : notre pouvoir de penser est beaucoup plus faible que notre pouvoir de connaître. On a un milliard de connaissances, les sciences avancent extrêmement vite, sauf qu’on n’arrive plus à penser ce que les sciences nous apportent et cela devient donc dangereux.

Anthony Babkine : Tout à fait. Dans une société qui va de plus en plus vite, je pense trop donc, je suis quoi ? Perturbé, TDAH [Trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité], en questionnement tout le temps, malheureux ?

Gabrielle Halpern : En fait, ce n’est pas de la pensée. Quand on pense trop, au contraire, c’est extraordinaire. En fait, à la limite on va ruminer.

Anthony Babkine : Si tu devais moderniser la phrase de Descartes, que dirais-tu ?

Gabrielle Halpern : « Je pense donc que j’agis. » On a trop séparé la théorie et la pratique, la pensée et l’action, donc on a des pensées absurdes et des actions absurdes elles aussi. On a donc besoin, là aussi, de réconcilier les mondes. Pour moi en tant que philosophe, si une pensée ne se prolonge pas dans l’action c’est une pensée vaine.

Anthony Babkine : C’est parti, je te laisse continuer. Cinq ! Un, deux, trois, quatre, cinq. ! « Prends un stop ». Le syndrome de la case : on nous demande très tôt d’être soit ceci soit cela. Toi tu prônes l’inverse. Pour toi, en tant que philosophe qui ne rentre pas dans les cases, y a-t-il eu un moment décisif où tu t’es dit « je n’ai pas envie d’être que philosophe ou que écrivaine ? »

Gabrielle Halpern : La question de l’hybridation c’est la grande question de ma vie. J’ai grandi dans une famille qui est complètement hybride, j’ai énormément souffert du fait justement de ne pas avoir d’identité ayant trop d’identités. En fait, on nous regarde avec suspicion : « Tu n’es pas vraiment des nôtres. » Ce positionnement du centaure c’est une énorme blessure, c’est quelque chose qui était extrêmement douloureux à vivre quand j’étais petite. J’ai donc fait de la question de l’hybridation une manière d’être, une manière de me former – j’ai hybridé des formations –, une manière de travailler – j’ai hybridé mes activités professionnelles. En fait, cette question de la frontière me hante, c’est un peu une sorte d’obsession parce que ça vient effectivement de très loin. Je sais que des philosophes peuvent travailler sur telle ou telle question d’une manière philosophique, objective, moi j’écris avec mes tripes ! Faire une thèse là-dessus, faire une théorie d’hybridation, montrer que non seulement l’hybridation c’est possible, mais, en plus, c’est légitime. Il y a toujours la question, quand on est un centaure, de ne pas se sentir totalement légitime. On a un pied dans plusieurs mondes, on appartient à plusieurs clans, plusieurs mondes, chacun de ces mondes nous fait comprendre qu’on n’est pas vraiment des leurs. J’ai voulu asseoir cette question de la légitimité, j’en ai fait une théorie. On a toujours essayé de me mettre dans une case et, ce qui est très drôle aussi, c’est que chaque monde essaye de me récupérer.

Anthony Babkine : Tu as fait ton chemin en tant que centaure, parce que tu es centaure. Pour ceux qui ne rentrent pas dans les cases aujourd’hui, y a-t-il un guide de survie ?

Gabrielle Halpern : Être un centaure ça se veut. Si ça se subit, on n’est pas un centaure, on va être écartelé entre les mondes. Il faut le travailler. Et quand je dis « avoir un pied dans plusieurs mondes », pour avoir un pied dans plusieurs mondes il faut avoir conquis, travaillé, labouré ces mondes.

Anthony Babkine : Ça veut dire muscler son approche dans les deux mondes pour être parfaitement capable de naviguer.

Gabrielle Halpern : Exactement. De naviguer et de servir de traducteur parce que, à ce moment-là on peut jouer un rôle. On sait bien, par exemple, que les questions religieuses sont compliquées. Quand on est capable de maîtriser parfaitement, totalement deux religions ou deux cultures ou deux langues, à ce moment-là on joue un rôle extraordinaire : là on peut changer la vie des gens, là on est en mesure de faire dialoguer des mondes.

Anthony Babkine : Chantal Jacquet [4], la philosophe, parle de transclasses, ces gens qui vont justement d’une classe sociale à une autre, et pas transfuges de classe qui passeraient de classe moyenne ou populaire à une classe privilégiée et qui continuent à communiquer. Est-ce que ce sont aussi des centaures ?

Gabrielle Halpern : Oui, c’est exactement ça. Le centaure, c’est celui qui ne renie pas. Encore une fois, on ne peut pas se construire sur une discontinuité, sur un renoncement ou un reniement, surtout en matière de transmission. Encore une fois c’est trop facile de prendre l’héritage du père ou de la mère, de laisser l’autre de côté parce que, par exemple, on pourrait en être honteux. Non, il n’y a pas de honte à avoir. Il faut tout prendre et il faut tout travailler. Après, on peut faire un choix. Si on décide d’avoir des enfants, là, pour le coup, on va peut-être décider de leur transmettre un monde ou un autre.

Anthony Babkine : On le voit chez beaucoup d’enfants nés de familles avec des origines différentes qu’elles soient sociales, géographiques, culturelles. À un moment il peut y avoir un conflit d’identité parce que finalement, cet enfant ne s’est construit qu’avec une partie et cherche à connaître l’autre.

Gabrielle Halpern : Exactement. Il faut regarder les petits-enfants. C’est amusant de voir que la troisième génération, la quatrième génération vient finalement reconquérir l’héritage perdu.

Anthony Babkine : On continue, ma chère Gabrielle. C’est à toi de tirer le dé. On part sur un 5. Un, deux, trois quatre, cinq. Elle prend un coup de boost en plus. Ouvrages ! Il n’y en a pas ? Là, je n’en ai que deux, il y en a huit. Chaque ouvrage que tu écris semble être une expérience sociale. Y a-t-il une expérience sociale qui t’a plus marquée que les autres dans tes derniers ouvrages ?

Gabrielle Halpern : Oui, dans ce livre Créer des ponts entre les mondes – Une philosophe sur le terrain. C’est vraiment le récit d’un tour de France que j’ai fait à la rencontre de plein de Français pour pouvoir les interroger sur l’hybridation. À l’occasion de ce tour de France, j’ai fait un travail de recherche sur ce que l’on appelle le milieu protégé. À cette occasion, je me suis entretenue avec une ouvrière en situation de handicap mental qui me dit « je suis lente mais j’aime beaucoup mon travail. On ne m’a jamais appris à bâcler mon travail. À la fin de la journée, on n’a pas besoin de revenir sur ce que j’ai fait parce que mon travail est bien fait. » Et elle me dit : « J’ai envie d’avoir un droit à la lenteur. » Un droit à la lenteur, ça peut faire sourire. On peut se dire « d’accord, c’est bien gentil, mais dans le monde normal, impératifs économiques, productivité, ce n’est pas possible un droit à la lenteur ! » Après j’ai réfléchi, je me suis dit « finalement, pourquoi, dans certains cas, refuse-t-on d’accorder du temps à ceux qui le méritent, tout simplement pour bien faire son travail ? Et pourquoi, dans d’autres cas, est-on prêt à perdre un temps fou – c’est la réunionite aiguë –, en réunions qui ne servent à rien, en visioconférences où tout le monde est connecté et tout le monde fait autre chose, en process administratifs complètement absurdes ? Pourquoi ici refuse-t-on le temps ? Pourquoi là le gaspille-t-on aussi inutilement ? Je me suis dit que c’est ce à quoi on décide d’accorder du temps qui révèle ce à quoi on décide d’accorder de la valeur. Et cela est vrai à l’échelle individuelle et personnelle mais aussi à l’échelle collective et professionnelle et puis aussi à l’échelle d’une société. À quoi décide-t-on d’accorder du temps ou non ?
Pour être pleinement philosophe, pour bien faire mon travail, il ne faut pas que je reste enfermée dans mon bureau ou dans le monde confortable des idées. Il faut que je me confronte au réel et ce réel c’était cette jeune femme en situation de handicap.

Anthony Babkine : Tu utilises ce qualificatif « philosophe terrain ». Ça veut dire quoi ?

Gabrielle Halpern : Être philosophe, ce n’est pas seulement lire, méditer, écrire.

Anthony Babkine : Être dans sa bulle.

Gabrielle Halpern : Être dans sa bulle ou dans son bureau bien confortable. C’est effectivement aller faire des visites de terrain dans des hôpitaux, des ESAT [Établissement ou Services d’Accompagnement par le Travail], parler avec un agriculteur, une femme de ménage dans un Éhpad avec qui je me suis entretenue. C’est être dans le monde, parce que, si on veut penser le monde avec justesse, il faut aller dans le monde.

Anthony Babkine : Ton petit dernier s’appelle Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu. Tu es tombée sur la tête ? Quelle était l’idée ?

Gabrielle Halpern : C’est effectivement un titre très provocateur et je l’assume. Pour moi être philosophe c’est d’abord être très provocateur : provoquer les questions, la réflexion, aller identifier dans nos angles morts des questions un peu taboues.
On entend toute la journée que l’intelligence artificielle remplacera les êtres humains. Honnêtement, connaissez-vous beaucoup de gens qui sont capables de pondre un texte en trois secondes ou une image en moins d’une minute ? Même si Einstein et Léonard de Vinci étaient brillantissimes, jamais ils n’auraient été capables de réaliser une telle prouesse. Ça prouve donc bien que l’intelligence artificielle n’a pas été faite à l’image de l’Homme mais à l’image de Dieu. S’il y a une personne, si j’ose dire, qui peut avoir peur en ce moment c’est plutôt Dieu. C’est lui que l’intelligence artificielle entend remplacer.

Anthony Babkine : Raconte comment est né ce projet et surtout quel message tu passes à travers aujourd’hui ? C’est celui à qui on se confie aujourd’hui, à qui on se confesse, dont on attend peut-être d’être sauvé ?

Gabrielle Halpern : Pendant un an et demi j’ai mené des travaux de recherche sur l’intelligence artificielle en interrogeant plein de gens, en faisant vraiment des entretiens de terrain. Il y a vraiment un vocabulaire religieux qui est utilisé quand on parle d’IA : on parle d’omniscience, d’omnipotence, d’omniprésence. En fait, c’est un peu comme si l’intelligence artificielle était une forme de nouvelle divinité. Dans ce livre, je m’amuse à me faire l’avocat du diable ou l’avocat de cette nouvelle divinité en montrant tous les avantages concurrentiels qu’elle a par rapport aux dieux, de manière toute bête : quand on fait des prières à Dieu, Dieu ne répond pas toujours, alors que quand on pose une question à ChatGPT, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, quel que soit le jour de la semaine, il n’y a pas de jour du Seigneur, il répond, il est là. Non seulement il répond, en plus il répond bien, il répond gentiment. Le 20e siècle ayant été le siècle des horreurs, l’être humain ayant été confronté au silence divin, qu’est-ce qu’il advient d’une société quand elle fait face au silence des dieux ? Elle invente un dieu bavard, ChatGPT, qui répond à toutes ses questions. En plus, c’est un dieu sur mesure, donc pas facile de rivaliser pour les autres dieux. ChatGPT est beaucoup plus tolérant, gentil, bienveillant, disponible, patient.

Anthony Babkine : On peut même paramétrer comment il va nous répondre : qu’il soit plutôt direct et franc, qu’il soit gentil et doux.

Gabrielle Halpern : Voilà ! Qui peut rivaliser ? C’est donc aussi une manière de dire « remettez-vous en question ». Tous les dieux ont écrit les dix commandements, les mille choses pour essayer de nous rendre meilleurs, mais bon, force est de constater que nous ne sommes pas vraiment meilleurs. L’intelligence artificielle est un dieu qui est peut-être beaucoup plus pervers, plus sournois, mais peut-être plus stratégique. Elle s’est dit « plutôt que de faire une liste de dix commandements je vais faire autre chose. En gros, si vous ne vous améliorez pas, vous serez remplacés ! » Si mon conjoint préfère poser une question à ChatGPT plutôt qu’à moi, c’est peut-être parce que je ne suis pas gentille, je suis mesquine, je suis impatiente. Il faut que je me remette en question.

Anthony Babkine : C’est un titre provocateur, mais c’est aussi une petite alerte ?

Gabrielle Halpern : C’est une alerte, exactement. Remettons-nous en question, sinon, l’intelligence artificielle va effectivement s’imposer comme le seul interlocuteur légitime.

Anthony Babkine : Incroyable, merci, c’est très juste.
Cinq ! Un, deux, trois, quatre, cinq. Chère Gabrielle, tu as le choix entre « Prends soin de nous », « Te prends pas la tête », qu’est-ce que tu préfères ?

Gabrielle Halpern : Je vais prendre la carte « Prends soin de nous ».

Gabrielle Halpern : « Prends soin de nous ». La carte s’appelle « trouver sa voie ». Quel conseil donnes-tu à ceux qui ne trouvent pas encore leur voie ? Sachant que dans ce que tu disais tout à l’heure, dans l’hybridation, il y a aussi une injonction aujourd’hui, pour les jeunes notamment, à trouver leur voie, à trouver leur vocation. Tu ouvres le champ des possibles avec l’hybridation. Que réponds-tu à ceux qui se cherchent encore ?

Gabrielle Halpern : En fait, je trouve ce propos terrible : trouver sa voie comme si c’était irréversible. Je trouve que c’est horriblement anxiogène. Là, par exemple, tous les jeunes sont en train de faire leurs vœux sur Parcoursup et c’est terrible parce qu’on donne l’illusion à un jeune qu’une fois qu’il a fait son choix c’est fini, c’est irréversible, qu’il n’y aura plus de retour en arrière possible et ce n’est pas vrai parce que l’être humain est fondamentalement libre. On a une plasticité cérébrale qui fait que ce n’est pas parce qu’on a choisi cette voie qu’il n’y a pas d’autres choses possibles. En plus, les nouvelles générations ont cette chance des passerelles, ce que je trouve génial. C’est-à-dire qu’avant, avec un baccalauréat plutôt littéraire ou scientifique, il était extrêmement difficile pouvoir choisir une voie. Ce n’est pas facile de savoir ce qu’on veut faire dans la vie. La meilleure manière de savoir ce que l’on veut faire dans la vie, c’est de tenter un milliard de trucs, candidater à un milliard de postes et passer des entretiens. Moi par exemple j’ai dû faire, je ne sais pas, 250 entretiens avec des DRH et c’était très intéressant parce que ce n’était pas du temps perdu. Au cours de l’entretien, je me rendais compte que, finalement, le poste ne m’intéressait pas du tout, que l’entreprise ne m’intéressait pas du tout, mais ça m’intéressait parce que ça me permettait de comprendre ce que je n’avais pas envie de faire. On met peut-être toute une vie à savoir ce que l’on veut faire dans la vie, mais, pour pouvoir progressivement savoir ce que l’on veut faire dans la vie, il faut progressivement aussi savoir ce que l’on n’a pas envie de faire. Je ne viens pas d’une famille où on a un énorme réseau, je viens de la province, je débarque à Paris. Dans ce monde-là, comment fait-on pour s’en sortir quand on ne connaît personne ? Eh bien au culot. J’ai écrit un milliard d’e-mails à un milliard de personnes. Il n’y a pas un milliard de personnes qui m’ont répondu, mais quelques-unes m’ont répondu, m’ont permis de rencontrer tel autre, tel autre, tel autre. Et puis, progressivement, c’est comme cela que l’on se fait un réseau.

Anthony Babkine : Ce n’est pas courant qu’une philosophe parle de culot, tu en es consciente ?

Gabrielle Halpern : Pour moi, ça va avec le fait d’être philosophe. Être dans la provocation, défoncer les portes.

Anthony Babkine : Cinq. Un, deux, trois, quatre, cinq. « Prends pas la mouche ». Responsabilité, c’est le nom de ma carte. Le ou la philosophe a-t-il une responsabilité vis-à-vis de la société ?

Gabrielle Halpern : Il a un rôle à jouer. En fait, si le philosophe veut être légitime, il doit être utile et c’est tout le sens de mon engagement. Je suis arrivée à Normale Sup en 2008, crise financière, le monde s’écroule autour de nous. Tout le monde me dit « le monde s’écroule, on n’a pas besoin de philosophes ». Cette phrase m’énervait énormément. J’ai construit tout mon parcours, j’ai pris ma place en essayant d’interroger ce rôle du philosophe dans la cité. Je suis donc allée chercher ce rôle dans le monde politique – cabinets ministériels –, dans le monde économique – incubateur de startups –, dans le monde religieux – je suis partie étudier la Bible à Jérusalem – et mille autres mondes pour me demander « est-ce que là, le philosophe a une légitimité ? Est-ce que là, il a une utilité ? » Finalement je réponds par créer des ponts entre les mondes, c’est ça le rôle du philosophe.

Anthony Babkine : C’est cela ta mission au final ?

Gabrielle Halpern : Oui.

Anthony Babkine : Et quand tu parles d’utilité, ton utilité, c’est de dire « je veux faire se rencontrer ces différents mondes. »

Gabrielle Halpern : Créer des brèches dans les entre-soi, dans les mondes, dans chaque monde.

Anthony Babkine : As-tu envie de rassurer tous ceux qui font des études de philo, qui veulent en faire leur spécialité, leur master, etc., à qui on dit à la fin « maintenant il va falloir que tu trouves un travail, justement que tu te rendes utile, que tu en fasses quelque chose » ? As-tu envie de leur passer des messages ?

Gabrielle Halpern : Il y a plusieurs profils parce qu’il y a des personnes qui vont effectivement faire des études de philosophie et qui veulent enseigner, c’est très bien, c’est tout à fait légitime. Après, je trouve triste que les autres se disent « comme c’est un peu bouché, finalement je vais faire du marketing, il faut donc que je renonce. » Non, il ne faut pas renoncer. On revient à la question : comment je peux hybrider mon métier, la philosophie, et utiliser la philosophie là où ça peut être intéressant de l’utiliser. La philosophie est utile et légitime partout.

Anthony Babkine : C’est magnifique, je te laisse continuer ma chère Gabrielle. Un, deux, trois, quatre cinq, six. Ma chère Gabrielle, tu es arrivée sur « Prends ta place ». Déjà big up, grand applaudissement.
Quand tu parles de ton parcours, on a le sentiment que devenir philosophe n’est quand même pas tout à fait écrit. Aujourd’hui, dans ce que tu fais, est-ce que tu estimes avoir pris ta place ?

Gabrielle Halpern : En fait, je n’ai pas pris ma place parce qu’elle n’existait pas. Je l’ai construite, j’ai inventé mon métier. C’est effectivement une certaine manière d’être philosophe. Tout au long de mon parcours beaucoup de gens m’ont dit « c’est complètement erratique, ça part dans tous les sens ! ». Oui, ça part dans tous les sens, mais, quand on est philosophe, il faut partir dans tous les sens, on a besoin du sens, il n’y avait pas forcément un fil rouge. Mais, au fur et à mesure, je sentais très bien, au fond de moi, qu’il y avait quelque chose, un peu comme un parcours initiatique. Il fallait que j’en passe par là. Il fallait que j’aille à Jérusalem pour étudier la Bible parce qu’on ne peut pas être philosophe si on n’a pas compris le besoin de sacré chez l’être humain, le besoin de rites, il fallait donc en passer par les textes religieux. La question de la société, si on n’a pas vu comment ça se passe au plus haut niveau de l’État. J’avais besoin de passer par toutes ces choses-là, encore une fois comme un parcours initiatique, mais derrière ça, et je crois que c’est le point essentiel, c’est la liberté. Elle nécessite tous les sacrifices.

Anthony Babkine : Je retiens que si on est un peu centaure, on s’autorise aussi à aller naviguer un peu entre deux mondes et normalement créer ces ponts, ces ponts utiles encore plus dans cette période et encore plus pour les gens qui doutent.
Merci de nous avoir suivis. Merci d’avoir suivi la grande et unique Gabrielle Halpern. Je n’ai que deux livres parmi les huit.
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