Co-héberger un écosystème numérique, un changement de paradigme ? Résilience numérique européenne et géopolitique 2026

Exemple avec Mastodon et le fédiverse.

L’idée, c’est de vous parler de la façon dont on peut créer ses propres infrastructures numériques. Est-ce que possible ? Est-ce que c’est facile ? Avec un petit exemple qui est Mastodon [1], le fédiverse [2] et Piaille [3].

Bonjour. Je suis Benjamin Sonntag, je suis cofondateur, en 2008, de La Quadrature du Net [4], une association de défense des libertés à l’ère numérique, dont Klorydryk et moi faisons partie. Et je suis aussi, depuis 2005, gérant d’Octopuce [5], une entreprise d’hébergement d’infrastructures numériques avec maintenance, en France, farouchement indépendante.

Je vais vous raconter une petite histoire. Depuis 1998, je fais partie d’un groupe de gens, un peu informel, qu’on appelait à l’époque le Web’Indé. Cette capture [6] va peut-être rappeler des souvenirs aux plus anciens d’entre nous. Le Web’Indé a toujours cherché à créer des communautés sur Internet, des communautés saines, indépendantes des acteurs capitalistiques et monopolistiques à visée commerciale. Ça a commencé avec les blogs, avec les chaînes de sites, les forums et, un jour, on a eu un peu l’impression de s’être fait roulés dessus par Facebook, Twitter, Instagram et compagnie, qui nous ont un peu confisqué le Web ? Ces sites nous ont confisqué quelque chose d’important qui est la relation, la communauté d’être avec tous ces gens avec qui on échangeait et c’est compliqué à recréer de manière indépendante.
Quand est né Facebook, en 2010/2015, quand Facebook est vraiment très gros, à l’époque où tout le monde y est, c’est facile. J’y retrouve ma famille, j’y retrouve les amis du club de karaté, la médiathèque locale, même les gens que je vais rencontrer plus tard sont déjà sur Facebook, c’est donc un peu compliqué. Tout va bien pour Facebook, mais nous, zut ! Nous nous sommes fait un peu bouffer par les publicitaires de Facebook.

Nous, les défenseurs du Web’Indé, en fait on s’en moque, on a le temps ! On se fout de Facebook ! Il a des actionnaires à alimenter et à nourrir, nous, nous n’avons pas d’actionnaires à satisfaire, le temps long est notre ami. Donc on bosse et, en 2016, un Allemand, Eugen Rochko [7] a écrit un logiciel libre qu’on a trouvé absolument fantastique, qui s’appelle Mastodon et Mastodon a deux avantages.
Le premier, c’est que c’est joli et facile à utiliser. Ça ressemble vaguement à un mélange de Twitter et d’Instagram. Il y a une appli mobile pour iPhone et Android. N’importe qui peut se l’approprier et y retrouver des contacts, poster des messages, des images, des vidéos, etc.
Et deuxième point, Mastodon est décentralisé, exactement comme l’e-mail. Avec mon e-mail benjamin chez sonntag.fr, je peux écrire à des gens sur Gmail, sur Hotmail, sur La Poste, je ne me pose pas la question de par où ça passe, ça arrive. Eh bien, Mastodon, c’est pareil et c’est extrêmement important et puissant. Pourquoi est-ce puissant ? Parce que cette décentralisation nous évite de dépendre de quelqu’un qui va forcément, un jour, abuser de son pouvoir, parce qu’on peut être ailleurs, on peut être dans des endroits très différents, et parce qu’on peut se casser.

Donc, depuis 2016, se sont montés plein de petits projets pour héberger des instances Mastodon un peu partout dans le monde. Il y a des experts de la cybersécurité sur un infosec.exchange, il y a des amateurs d’oiseaux sur birds.town, il y a des instances un peu plus génériques comme celle de La Quadrature, mamot.fr, ou sur mastodon.social. Bref, des milliers de communautés se sont créées et elles agrègent aujourd’hui plusieurs millions de citoyens du Web. Et tous ces individus, ces collectifs, ces entreprises, ces institutions, qui communiquent via Mastodon, le font sans se poser la question de savoir sur quelle instance est l’autre, c’est comme le mail.

Là où ça devient super intéressant, c’est que la plupart de ces instances Mastodon sont à visée non commerciale. Les serveurs de Mastodon n’ont pas besoin de provoquer artificiellement de l’engagement pour que les gens passent plein de temps sur ces instances et consomment de la publicité, il y a pas de publicité ! Ça rend les échanges beaucoup plus sains, beaucoup plus fluides, beaucoup plus sereins quelque part.
Donc, pour qu’une communauté marche, la modération de cette communauté a tout intérêt, à l’inverse de Twitter, à ce que ces échanges soient plutôt sympas. On a donc réussi à inverser les qualités qui font un chouette réseau de communication au public. On passe de « je squatte le salon d’Elon Musk, je me fais insulter, marcher dessus, d’accord, c’est un nazi, mais c’est là où tout le monde est » à « je fais partie d’un groupe de gens qui papotent. Je suis dans un bar où ils ont un parc arboré et c’est super sympa. »

Alors, oui, ça ne fait pas trop de gros bruit dans les médias, mais, précisément, il n’y a pas besoin des médias pour exister. Certaines personnes publiques ou institutions l’ont compris très tôt. Cécile Duflot, l’ancienne ministre, s’est retrouvée sur Mastodon dès le début. Elle s’est montée une super communauté et elle échange avec plein de gens. On a la ville d’Échirolles, la ville de Blois, récemment la CJUE de justice de l’UE s’est retrouvée aussi sur Mastodon. Il y a des associations nationales comme la Ligue des droits de l’Homme, des médias aussi, on a Les Jours pour ceux qui connaissent, que j’adore – c’est très bien Les Jours –, puis Libération, Blast aussi ; même Le Monde est aujourd’hui sur mastodon.social et surtout Mediapart qui a carrément monté son instance pour son média et ses journalistes. Gros gage de confiance !

Plus concrètement, en 2022, avec quelques amis, nous avons monté une instance, majoritairement francophone, et ouverte à tous et toutes, qui s’appelle piaille.fr, que je vous invite à aller voir. On y trouve aujourd’hui près de 40 000 usagers dont 10 000 postent régulièrement, échangent des messages avec d’autres usagers de l’instance et des autres instances. La modération de Piaille est assez stricte. On évite de s’insulter, on se respecte les uns les autres, ça marche très bien.

Un petit peu de technique. En termes techniques Piaille est une infrastructure. On a donc des serveurs gérés par une petite équipe, c’est hébergé par un hébergeur qui s’occupe de sécuriser le tout et de monitorer 24/7. Cette infrastructure a un coût, on ne va pas se cacher. Aujourd’hui Paille, vous allez rire, coûte à peu près 0,3 euro par compte actif et par an. On parle de 3000 euros par an pour à peu près 10 000 comptes actifs. Waouh ! Quelle gabegie !
En effet, quand on a l’inverse de Twitter ou de Facebook, on n’a pas besoin de traquer ses utilisateurs, on n’a pas besoin de gérer une régie publicitaire intégralement, les coûts n’ont rien à voir : 30 centimes par compte et par an. Bon ! Un peu honnêtement, objectivement, un truc est fait bénévolement aujourd’hui dans Piaille, c’est la modération. Et, depuis trois ans que Piaille existe, on a à peu près 169 signalements à la modération par mois. Si on déléguait ça à une structure, ça existe, je crois qu’il y a une structure brésilo-américaine qui gère ça, qui permet de faire de la modération un peu collectivisée qu’on se partage, si on payait une structure pour nous faire ça, ça ferait un peu monter le coût des comptes de Piaille, on arriverait à peu près à un maximum de un euro par compte et par an, de coût d’infrastructure et de modération. Waouh ! Quelle gabegie !

Pour détailler un peu la modération de Paille – j’en fais partie, je modère Piaille régulièrement –, 9/10e des cas sont ultra-faciles : on a des spammeurs, du phishing, on a de la propagande russe visible à 5000 kilomètres, on a des insultes à répétition, du porno illégal ; c’est facile.
Le 1/10e qui reste, c’est hyper intéressant : ça se négocie durement dans l’équipe entre membres de l’association ; on papote, on argumente, quelque part on choisit la couleur qu’on va donner à l’instance. Est-ce qu’on est accueillant pour tel ou tel type de contenu ? On a des bots, des entreprises qui font de la pub, certaines formes de pornographie, où est la limite ? C’est compliqué ! Il y a plein de questions qui sont passionnantes. Là où c’est vraiment chouette, c’est que chaque instance Mastodon, grosse ou petite, décide de la façon dont elle modère, de la façon dont elle modère ses usagers. Vous allez rire, les usagers de Piaille nous le demandent, ce sont eux qui nous disent « on ne veut pas se faire insulter, on ne veut pas de telle ou telle publicité répétitive, délirante ». Ils veulent un réseau social agréable à vivre ensemble.

Donc, aujourd’hui, on a Mastodon, c’est génial et, autour de Mastodon, on a plus largement ce qu’on appelle le fédiverse, parce que d’autres logiciels que Mastodon mettent en œuvre le même protocole, le système de décentralisation de cette information. Comme je disais, c’est un peu comme le mail, avec une identité, machin@un nom de domaine. Il y a PeerTube [8] qui permet de diffuser de la vidéo, il y a WordPress [9] qui a une compatibilité Mastodon, il y a Pixelfeld [10]. Tout cela c’est ce qu’on appelle le fédiverse, c’est plein de logiciels pour partager des données différentes.

Aujourd’hui Mastodon permet de diffuser ses idées, ses passions, ses actualités, d’engager le dialogue si c’est souhaité, d’être présent sur Internet de manière autonome, originale, active, durable, plein de super arguments, et, au final, de se retrouver avec des taux d’engagement sur ses contenus qui sont bien plus élevés. C’est intéressant.
J’en ai parlé à quelques institutions et gros comptes Twitter qui sont venus sur Mastodon et qui me confirment. Ils me disent, en gros, « aujourd’hui, un million de followers sur Twitter, ce n’est plus rien. Déjà, 90 % des followers ne viennent plus sur Twitter. » Ce n’est pas parce qu’ils ne viennent plus que vous n’avez plus ces followers, ils sont toujours dans votre compteur. Je vous rappelle : Twitter en France, fin 2025, fait moins de trafic que Dailymotion, donc c’est bon, la guerre est gagnée, Twitter n’existe plus en France, c’est encore une espèce de machin qui traîne dans un coin, ça va faire comme Myspace. Donc un tweet va avoir trois pauvres fans et un retweet par accident.
Sur Mastodon, le retweet s’appelle un repouet et c’est la norme. À partir du moment où on apprécie un contenu, on le repouette et l’engagement est beaucoup plus spontané, puisque la qualité de la relation est garantie.

En conclusion, je vous propose aujourd’hui de ne pas passer à côté de ce virage de l’Internet vers plus d’humanité, plus de bienveillance, d’attention les uns aux autres.
Toute institution, mairie, région, média, entreprise, association, peut facilement poster sur Mastodon son actualité et, si elle le veut, engager la discussion avec les usagers. Si vous le souhaitez automatiser cela, il y a même des systèmes comme Fedica, ou d’autres un peu plus geeks, qui permettent de croiser et de crossposter les mêmes messages sur Mastodon, sur Bluesky et sur d’autres réseaux propriétaires, si vraiment le cœur vous en dit.
Si vous n’êtes pas sur Mastodon, vous allez passer à côté d’une communauté active de millions d’individus qui ont choisi de déserter les réseaux sociaux basés sur l’exploitation publicitaire. On est peu visible par construction, mais on est nombreux. Rejoignez-nous !
Je vous remercie et je reste à votre disposition s’il y a des questions.

[Applaudissements]