Témoignage, Rudy Salles, député sous Linux.

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  • Réalisation : CIO Online
  • Date : 2008
  • Langue : Français
  • Licence : ???

Transcription

Journaliste
 : Bonjour, il y a un an l’Assemblée Nationale prenait la décision de basculer l’ensemble de ses postes sous Linux. Nous allons aller voir Rudy Salles, vice-président de l’Assemblée Nationale, député de Nice pour voir le bilan de l’opération un an après.
Journaliste
 : Monsieur Salles, bonjour.
Rudy Salles
 : Bonjour.
Journaliste
 : Donc vous êtes vice-président de l’Assemblée Nationale, en charge de l’informatique ; et vous êtes en plus député depuis 20 ans. Il y a beaucoup de choses qui ont changé en 20 ans, surtout en informatique, et surtout ici. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ?
Rudy Salles
 : Ben écoutez, il y a 20 ans il n’y avait pas d’informatique. En tout cas pas à disposition des députés : personne n’avait d’ordinateur dans ses bureaux. Moi-même dans ma permanence je n’avais pas d’ordinateur, nous avions des machines à écrire.

Et dans nos bureaux nous avions aussi des machines à écrire.
Nous avions un fax à l’étage, même pas dans nos bureaux. Il fallait qu’on aille au bout de l’étage et qu’on attende son tour, parce qu’il y avait un certain nombre de députés ou de collaborateurs qui attendaient pour envoyer un fax. Donc vous voyez, nous perdions beaucoup beaucoup de temps dans des manipulations de tous ordres, parce que nous n’avions pas cet outil informatique, qui tout simplement, n’existait pas.
Journaliste : Donc c’est arrivé fin des années 90 : présidence de M. Forni, et comment ça c’est passé finalement cette arrivée de l’informatique ?
Rudy Salles : Eh bien il y a eu une réunion du bureau dont je me souviens très bien dans laquelle on a évoqué la possibilité de mettre des ordinateurs dans chacun des bureaux des députés. La question qui s’est posée au sein du bureau c’est : "faut-il mettre un ordinateur dans chaque bureau, ou faut-il en mettre dans certains bureaux ?" Je me souviens d’ailleurs de l’époque où quand il y avait un ordinateur, vous aviez des gens qui mettaient parfois un petit napperon dessus, pour pas qu’il prenne la poussière. C’est pour vous dire comme on s’en servait souvent. Et donc j’ai posé la question de savoir si on s’interrogeait pour
savoir s’il fallait mettre un téléphone dans tous les bureaux ou dans certains bureaux. Et que très certainement, une fois que l’on aurait mis les ordinateurs, on se rendrait compte qu’il en faudrait ’’’partout’’’. Donc on a retenu l’hypothèse d’en mettre dans tous les bureaux.
Et puis on a dit : "Mais est-ce qu’on prend sur l’enveloppe informatique des députés, ou bien est-ce que c’est pris sur lebudget de l’Assemblée Nationale ?" Moi j’ai dit : "Vous ne pouvez pas le prendre sur l’enveloppe informatique parce que les députés, notamment les députés de base, qui n’ont pas de collectivité territoriale, ont besoin de s’équiper en informatique dans leur propre bureau, en permanence" ; et je me souviens moi du début où nous avions d’abord un ordinateur, qui était branché sur la ligne de téléphone, qui n’était pas en haut débit, et puis petit à petit on s’est améliorés. Maintenant à ma permanence, j’ai évidemment mis un réseau, tout le monde travaille en réseau, avec une mémoire centrale où l’ensemble des fichiers sont regroupés, et où tous les collaborateurs travaillent sur le même système.
Journaliste : Alors justement, vous aviez donc un ordinateur portable déjà sur la précédente législature : c’était sous Windows. Comment vous avez pris cette décision de basculer sous Linux, et d’une manière générale sur les environnements libres ?
Rudy Salles : Alors, dans la précédente législature, il y a une décision qui a été prise d’ailleurs fort tard, à quelques mois seulement du renouvellement de la législature. Et ça, ça a été quelque chose de très difficile à assumer pour les services, parce qu’en quelques mois c’était très difficile de passer d’un système à l’autre.
La raison pour laquelle on est passé d’un système à l’autre : je ne crois pas qu’il y avait un mécontentement vis-à-vis de Windows, sincèrement je ne le crois pas ; mais il y avait la volonté peut-être de n’être pas sous la coupole d’un monopole, comme Windows, et d’essayer justement le Logiciel Libre.
C’était un peu une décision politique à l’époque, qui a été assumée d’ailleurs par quasiment tous les groupes de l’Assemblée Nationale. Et donc les services ont fait des prouesses pour passer d’un système à l’autre en quelques mois. On est arrivés l’année dernière : non seulement on avait un nouveau système informatique, l’Assemblée Nationale était en chantier partout, ça a été un tour de force que d’arriver à faire fonctionner tout ça. Et je dois dire que les services s’en sont pas mal sortis, même s’il y a eu quelques ratés au démarrage, mais enfin, finalement, l’un dans l’autre, à part les quelques semaines de démarrage un peu difficiles, et de réaménagement dans les bureaux et caetera, on peut dire que le passage s’est fait de façon très correcte.
Journaliste : Vous qui avez 20 ans de recul sur tout ça, justement, est-ce que finalement ce passage à Linux a été plus compliqué que les livraisons de nouvelles machines à une autre législature ?
Rudy Salles : Il a été moins compliqué que ce que l’on pouvait penser. On ne perd pas totalement ses repères. Il y a évidemment une présentation différente, mais on peut dire que les grandes fonctionnalités, on les retrouve assez vite.
Alors c’est vrai que l’on change un peu ses habitudes, mais vous savez, quand vous passez de Windows XP à Vista, ou à un autre système, finalement là aussi vous étés obligés d’évoluer et de changer un peu vos habitudes. Donc ça, ça s’est fait assez rapidement. Les services, d’ailleurs, informatiques de l’Assemblée mettaient à disposition des députés et des collaborateurs, des stages de formation. Et bien nous avons fait le bilan de ces stages de formation : il n’y a eu quasiment personne qui est venu aux stages de formation, parce que finalement tout le monde s’en est sorti tout seul. Tant mieux. On avait mis des stages de formation qui n’ont pas beaucoup servi, ça veut dire que les gens n’en avaient pas besoin et donc ça veut dire que ça a été plus simple que prévu.
Journaliste : Et donc, globalement, vous-même, en tant qu’utilisateur de base, puisque vous n’êtes pas informaticien, vous êtes avocat de formation, comment vous avez vécu cette bascule ? Est-ce que par exemple vous qui utilisez, parce que vous êtes quand même assez féru d’informatique, des Blackberry, des choses comme ça, comment ça s’est passé, cette bascule ? Est-ce que ça a été plus compliqué de coordonner votre agenda, par exemple, sous Linux plutôt que sous Windows ?
Rudy Salles : Ben c’est-à-dire que sous Windows, nous n’avions pas cette fonctionnalité de l’agenda partagé. Avec Linux, avec le nouveau système, nous l’avons, et donc nous avons apporté des services supplémentaires aux députés, que nous ne soupçonnions même pas dans la précédente législature. Et donc après un temps d’adaptation, assez facile, sur le plan technique un peu plus compliqué, parce que la synchronisation ne se faisait pas avec tous les téléphones portables ; elle ne se fait toujours pas d’ailleurs avec tous les téléphones portables, mais ça marche très très bien avec un certain nombre de téléphones identifiés.
Il a fallu aussi qu’on prenne des contacts avec les sociétés de radiotéléphones comme SFR, comme Bouygues, ou comme Orange, parce que là aussi il y avait des choses à adapter. Mais finalement tout cela s’est fait de façon assez remarquable, et aujourd’hui c’est un système qui donne grande satisfaction, qui nous donne une souplesse d’utilisation : moi je suis avec mon téléphone portable, j’ai ici mon bureau. C’est-à-dire, vous voyez : il me demande même de dire une commande, ce que je ne lui donne pas tout de suite. Mais j’ai mon agenda là-dessus, j’ai l’ensemble de mon répertoire. Mes secrétaires à Nice, ou à Paris modifient mon agenda et en temps réel je sais exactement ce qui va se passer dans l’heure qui suit où que je sois, que ce soit ici, que ce soit ailleurs en France ou même à l’étranger. Donc là c’est un progrès formidable que nous n’avions pas avant. Et je dois dire que pour les députés, qui sont par définition des gens qui voyagent beaucoup, qui bougent beaucoup, c’est un outil extraordinaire.

Journaliste
 : Vous même qui êtes député de Nice, donc, à quoi... à 800km d’ici, est-ce que votre permanence est toujours sous Windows, ou est-ce qu’elle a aussi basculé sous Linux, et finalement comment se passe la coordination entre votre bureau ici et votre bureau là-bas ?
Rudy Salles
 : Alors écoutez, ça se passe très bien. Moi je suis resté sous Windows dans ma permanence, parce que j’ai un parc informatique qui est ce qu’il est... et je n’ai pas les moyens surtout de le renouveler non plus. Mais la synchronisation avec ce système-là marche très bien, et à la mairie de Nice, nous avons ’’’’’Lotus’’’’’. Et bien les trois systèmes fonctionnent parfaitement, de façon très harmonieuse, et nous n’avons aucun problème de compatibilité. Donc voyez, on n’a pas à se plaindre non plus de ce côté-là.
Journaliste
 : Globalement, en tant qu’utilisateur, quel est votre bilan de cette bascule ?
Rudy Salles
 : Et bien ça nous permet d’abord de nous... Contrairement à ce que l’on pense, on pense que l’informatique asservit les gens, l’informatique, faut faire bien évidemment attention de ne pas en être prisonnier, mais d’abord ça vous libère d’un certain nombre de difficultés liées à l’espace, on était à un endroit et pas à un autre, on ne pouvait pas faire certaines tâches parce qu’on n’y était pas, maintenant grâce justement à l’informatique, et à l’informatique je dirais "itinérante", nous avons la possibilité d’être toujours en contact avec sa base de travail. Et donc ça c’est très important.

Et d’autre part, nous avons ajouté beaucoup de fonctionnalités, et notamment la dématérialisation de toute la paperasse de l’Assemblée Nationale, en particulier l’envoi des questions écrites. Maintenant l’envoi des questions écrites, c’est un clic immédiatement enregistré au bureau de l’Assemblée Nationale. Inutile de vous dire que plus ça va aller, plus cette dématérialisation va se faire, et plus on pourra fonctionner de la circonscription comme on fonctionne de Paris. Car avant il y avait une grande différence : il y avait ’’les députés de Paris’’, qui avaient ’’accès à tous les services’’ de l’Assemblée Nationale ’’’ici’’’, et les ’’députés de province’’ qui n’avaient droit à ’’rien’’. Et bien maintenant, les députés de province vont avoir l’ensemble des services de l’Assemblée Nationale à domicile grâce à l’informatique.

Journaliste
 : Ce qui est quand même un sacré progrès.
Rudy Salles
 : Ce qui est un immense progrès. Et ça commence à remettre à égalité les députés de province et les députés de Paris, et là je peux vous dire qu’il y avait des disparités dont nous avons souffert pendant de très nombreuses années et qui nous rendaient la tâche beaucoup plus difficile.
Journaliste
 : Et pour terminer, en tant que gestionnaire de l’Assemblée Nationale, quel est votre bilan de l’opération ?
Rudy Salles
 : Et bien en tant que gestionnaire, le Logiciel Libre, puisque nous avons fait un certain nombre d’analyses, c’est 500 000 euros d’économies.
Journaliste
 : Sur nos impôts ?
Rudy Salles
 : Sur nos impôts. Et je peux vous dire qu’à l’intérieur des membres du bureau de l’Assemblée Nationale, il y avait un certain nombre de gens qui étaient plutôt réservés sur le Logiciel Libre, et qui étaient plutôt attachés à Windows, par tradition, je dirais, par pratique, et qui finalement se sont rendus compte qu’à l’usage, nous avions les services les mêmes, équivalents, parfois mieux, parfois moins bien mais à la marge ; en tout cas au moins équivalents. Mais surtout quand on a fait les comptes, 500 000 euros moins cher, là ça commence à compter et tout le monde se rend compte que nous avons eu probablement raison de prendre cette décision il y a quelques années.
Journaliste
 : M. Salles, je vous remercie beaucoup.
Rudy Salles
 : Merci à vous.

Avertissement : Transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant⋅e⋅s mais rendant le discours fluide. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.