Chantal Lebrument, voix off : Louis est quelqu’un de très pragmatique et qui réfléchit d’une façon qui n’est pas celle de tout le monde.
Stéphanie Reynaud : Bonjour Chantal Lebrument. Je suis ravie de vous accueillir sur Tribune libre pour une émission consacrée à Louis Pouzin qui est un sacré Français, qui est d’abord votre compagnon. Vous êtes sa biographe. Vous avez vous-même un parcours assez riche, l’Internet a très peu de secrets pour vous.
Pendant toute cette émission, nous allons parler de Louis Pouzin, de son parcours. Il a été polytechnicien, il est inventeur du datagramme [1], il y a eu le projet Cyclades [2] dans le cadre du plan Calcul [3], lancé en 1966 par le Général De Gaulle, pour la souveraineté française numérique et puis il y a eu l’après, tout ne s’est pas déroulé comme cela aurait pu se passer. Nous avons souvent, en France, des idées, des cerveaux, mais peut-être manque-t-il le génie commercial et peut-être la volonté hégémonique des Américains que nous n’avons pas. Je vais faire une comparaison avec notamment avec Émile Reynaud [4], l’inventeur du praxinoscope et les frères Lumière qui ont, à Lyon, développé ce qui donnera ensuite le cinéma. Ce sont des ingénieurs qui ont joué un rôle déterminant dans l’histoire du cinéma et de la photographie et, finalement, c’est Hollywood, également Bollywood, qui en a fait une des industries les plus puissantes au monde avec ce génie absolu des Américains pour s’imposer au monde entier.
Donc, avec cette histoire du projet Cyclades avorté, je dirais ça comme cela, nous avons été, une fois de plus, ce que j’appellerais un petit peu les dindons de la farce. Mais nous avons toujours le génie français et il ne faut pas l’oublier.
Avant que vous nous décriviez le parcours riche, richissime, de Louis Pouzin, et le vôtre également très riche, j’aimerais bien savoir comment va Louis Pouzin aujourd’hui. Il est né près de Nevers, le 20 avril 1931, donc un Nivernais qui a 95 ans aujourd’hui. Comment va-t-il aujourd’hui ?
Chantal Lebrument : Il ne va pas extrêmement bien puisque, on ne va pas le cacher, Louis Pouzin est atteint de la maladie d’Alzheimer depuis janvier 2024. Il a été déraciné de là où il avait décidé de vivre par des enfants qui ne pensaient un peu qu’à eux, qui l’ont emmené avec eux à Beaune. Beaune est un endroit où Louis n’a jamais vécu, il ne connaît pas du tout, il n’a aucune attache. Évidemment, on ne peut pas garder les gens atteints de la maladie d’Alzheimer chez soi très longtemps. S’occuper de quelqu’un atteint d’Alzheimer c’est vraiment un travail de bénédictin, il ne faut pas être en activité, etc. Donc Louis a fini par être mis en Ehpad, à Beaune, et la justice a décidé de mettre Louis sous tutelle, donc une dame, tout à fait compétente, est la tutrice de Louis Pouzin. Je vais le voir, mais j’habite à 1000 kilomètres de chez lui puisque nous habitions en Bretagne, donc je fais une journée de transport à l’aller, en train évidemment puisque je ne prends plus la voiture à mon âge, et une journée pour le retour, donc je ne peux guère aller le voir qu’une fois par mois. Mais c’est très riche, je passe la journée avec lui, je l’emmène se promener, je l’emmène au restaurant, il a toujours adoré bien manger et bien boire, ça ne change pas. La maladie s’estompe quand on parle avec lui, quand on est attentif aux signaux faibles, parce que beaucoup de gens atteints d’Alzheimer, hélas, n’arrivent plus à parler, c’est-à-dire que le cerveau ne nous transmet plus, par la parole, ce qu’ils veulent dire. Louis a des signaux faibles par le toucher, par les yeux, etc., qui montrent qu’il comprend encore tout à fait. Et chose admirable, mais ça c’est Louis Pouzin, son cerveau anglais est beaucoup moins touché, à savoir que la dernière fois j’y suis allée avec un ami américain et, quand il lui a parlé en américain, Louis a compris et a répondu en anglais.
Stéphanie Reynaud : Les mystères du cerveau !
Chantal Lebrument : Les mystères du cerveau ! Louis part de très haut concernant Alzheimer, je sais pas ce que l’avenir va donner, mais on essaie de le garder en meilleure forme possible. J’essaie d’inciter les gens à aller le voir non pas pour eux, parce que cela leur fait plaisir d’aller voir Louis Pouzin, mais parce que ça fait plaisir à Louis Pouzin de voir des gens.
Stéphanie Reynaud : L’isolement tue de toute façon. Il faut un tissu social, amical, de l’affect en fait.
Chantal Lebrument : Et quand Louis a été enlevé sauvagement par ses enfants, sur un parking d’hôpital en Bretagne, ses enfants l’ont laissé pendant cinq mois sans aide auditive alors que Louis est sourd depuis l’âge de 18 ans, donc ça détruit encore plus le cerveau.
Stéphanie Reynaud : Pouvez-vous nous dire comment il est devenu sourd ?
Chantal Lebrument : Louis a toujours eu la tête dans les nuages. À Polytechnique, lorsqu’ils allaient faire des salves, des tirs de canon, on leur avait demandé de mettre un casque. Louis avait la tête ailleurs, il n’a pas compris et ça lui a déchiré le tympan. Il a donc eu une faiblesse à un tympan et, avec l’âge, l’oreille est presque morte, la deuxième aussi. Depuis que je le connais, depuis les années 90, il a des appareils auditifs sinon il n’entend rien. Mais Louis le vivait plutôt comme un avantage. Quand quelqu’un lui parlait, qu’il trouvait que c’était un peu un gêneur, que ça ne l’intéressait pas, discrètement il enlevait les appareils et il souriait en disant « oui, oui ». Il s’en est beaucoup servi durant sa vie en disant « désolé, je n’ai pas compris », alors qu’il avait très bien compris, mais il ne voulait pas répondre.
Stéphanie Reynaud : C’était un malin, un professeur Tournesol vous disiez.
Chantal Lebrument : Vraiment un professeur Tournesol, oui, tout le temps la tête ailleurs.
Stéphanie Reynaud : La tête dans les nuages. Est-ce que vous pourriez nous décrire votre parcours et votre rencontre avec Louis avant qu’on arrive à Louis et son destin extraordinaire ?
Chantal Lebrument : Au début, j’étais à l’université à Jussieu pour faire un parcours scientifique de biologie et en fait, à l’époque, je trouvais ça très ennuyeux. Peut-être que si j’avais persévéré, je serais devenue quelqu’un d’intéressant au niveau scientifique. En fait, il y avait quelque chose de très intéressant à l’époque, dans les années 70, un nouveau journal qui se lançait, qui s’appelait Libération, Libé, donc je suis allée à Libé, je suis devenue claviste à Libé et suis resté à Libé pendant 23 ans.
Stéphanie Reynaud : Vous avez étudié l’embryologie animale, c’est ça ?
Chantal Lebrument : Oui, j’ai une maîtrise l’embryologie animale.
Stéphanie Reynaud : Donc Libé, c’était bien à l’époque.
Chantal Lebrument : Il y a toujours eu une dichotomie entre ce qu’il y a dans le journal et la réalité à l’intérieur du journal. L’ambiance, au journal, était vraiment assez intéressante, on cassait tous les codes. Ça a été le premier quotidien à ne pas utiliser le plomb, à faire de la photocomposition ce que tout le monde fait maintenant, à envoyer le journal en France avec plusieurs rotatives en même temps. Il y avait plein de choses nouvelles et puis il y avait une liberté de ton. Les jeux de mots dans les titres c’est devenu maintenant un peu monnaie courante, mais c’est Libé qui a lancé ça. Quand je regarde maintenant, dans toute la presse, l’ours des journaux pour voir qui participe à ce journal, je retrouve plein de gens de Libé, bien sûr.
Stéphanie Reynaud : C’est un état d’esprit.
Chantal Lebrument : Oui, c’est un état d’esprit et c’était un état d’esprit formidable. Quand on a quand on a 20 ans, c’est vraiment génial de faire ça.
Je suis donc restée à Libé jusque dans les années 95 et, à partir des années 89/90, j’étais passionné de sciences, toujours, notamment de la navette spatiale américaine, il n’y en avait qu’une à l’époque, qui faisait des lancements et qui nous envoyait des fax. On recevait donc un fax « lancement de la navette tel jour telle heure », génial et un jour je reçois un fax « ceci est le dernier fax. Pour les prochains lancements, allez sur nasa.org », mais c’est quoi ce truc-là ? Il y avait des gens, dans la rédaction, qui connaissaient un peu, j’ai donc découvert Internet comme cela, l’Internet naissant. J’ai décidé de me former et je suis allée, à l’époque, au seul endroit qui formait un petit peu à Internet, l’Université de Luminy à Marseille. Dans la salle, je me suis retrouvée avec des gens comme Louis Pouzin, des tas de gens, les 50 personnes qui faisaient l’Internet en France. Je suis montée dans le train et je ne l’ai jamais quitté.
Stéphanie Reynaud : Puisque vous êtes ensuite devenue responsable internet de grands groupes.
Chantal Lebrument : Oui. Quand j’ai quitté Libé, parce que c’était la fin de cette période merveilleuse, j’ai décidé de passer dans l’industrie. J’ai fait un essai à Canal+ Multimedia qui s’est révélé assez décevant au niveau ambiance et je me suis aperçue que la presse n’était plus pour moi. J’avais vraiment envie de développer. J’ai d’abord fait Synthélabo qui s’est fait racheter par Sanofi. J’ai fait l’intranet de Synthélabo et j’ai fait l’internet de Sanofi puisque nous avons intégré un groupe pharmaceutique déjà mondial, très important, et qui n’avait pas d’internet. Donc j’ai fait l’internet et surtout la gestion des noms de domaine qui est ma spécialité, ce qu’on appelle les DNS.
J’ai donc fait ça pour Sanofi. Sanofi est bien connue pour racheter des groupes, virer les gens et garder les molécules, nous nous sommes donc tous plus ou moins fait virer de Sanofi et là j’ai intégré un groupe qui était génial, dans l’aéronautique et le spatial, à l’époque c’était Snecma [Société nationale d’étude et de construction de moteurs d’aviation]. Je suis restée chez Snecma qui est devenue Safran après l’absorption en 2005. En 2005, c’est devenu Safran et je suis restée chez Safran pratiquement jusqu’à deux ans de ma retraite. À deux ans de ma retraite, j’ai dit « ce qui m’intéresse maintenant c’est de travailler avec Louis, de développer quelque chose avec Louis. »
Stéphanie Reynaud : Donc vous avez suivi une bonne partie de l’aventure de Louis Pouzin.
Chantal Lebrument : J’ai rencontré Louis Pouzin aux rencontres internet d’Autrans [5], la première devait être en 1997. J’ai donc rencontré Louis Pouzin, un petit bonhomme un peu professeur Tournesol, très vibrionnant, que tout le monde aimait beaucoup parce qu’il est très sympathique. Il disait des choses atroces mais de façon très sympathique. Au représentant que Microsoft avait envoyé, il parlait de « microchiottes » et de « windaube », l’autre devenait un peu vert, mais, quelque part, Louis le disait sans arrière-pensée, il le pensait vraiment. De toute façon, Louis Pouzin a toujours dit ce qu’il pensait, toujours, il n’a jamais pris de gants, il ne s’est pas fait que des amis, évidemment, Louis n’a jamais cherché à se faire bien voir, il a toujours dit ce qu’il pensait pour faire ce qu’il avait envie de faire dans la vie, à savoir développer un Internet libre, ouvert, pour tous, et surtout à faire des efforts sur les réseaux et sur la diffusion de l’information dans les réseaux.
J’ai donc rencontré Louis à Autrans en 1997. Et en 1998, quand j’étais à Sanofi, nous avons fait une conférence ensemble. On m’a demandé de faire une conférence sur Internet pour tous les médecins et tous les pharmaciens. Je me suis demandé qui j’allais inviter, eh bien Louis Pouzin. En fait mon chef, qui était le directeur de la communication de l’époque, Philippe Pignarre, qui éditait des livres scientifiques, Les Empêcheurs de penser en rond, une maison d’édition scientifique qui existe toujours et Philippe m’avait dit « il faut vraiment initier les gens parce qu’ils vont voir le train passer, ils vont rater quelque chose. Dans la communauté scientifique, si on n’a pas Internet, on sera mort. » Il avait très bien compris ça. Je me suis demandé « qui pourrais-je inviter ? » Louis Pouzin. Louis ne disait jamais non, longtemps les gens l’appelaient, que ce soit quelqu’un qui était à l’école, un gamin ou un scientifique et, quand il pouvait, Louis disait oui. Nous avons donc animé ensemble deux ou trois sessions et nous ne nous sommes jamais quittés.
Stéphanie Reynaud : Vous ne vous êtes jamais quittés. D’ailleurs j’ai quelques photos pour illustrer cela. Ça c’était à Liège, j’ai une photo de Liège.
Chantal Lebrument : Ah oui, c’était trop drôle, c’était très intéressant. La dame était la représentante belge pour le digital par rapport aux Américains, elle était très sympathique.
Là on marchait dans les Cévennes. Louis était un grand marcheur, il adorait marcher, faire des randonnées avec ses cartes autour du cou, c’était un grand randonneur.
Ça c’est à Bali. On y allait tous les ans depuis un événement dont on va sûrement parler, le WSIS [World Summit on the Information Society], qui a eu lieu en 2003 et en 2005. Après, tous les ans il y a eu une session faite par l’ONU dans un pays. L’année d’avant c’était en Ouzbékistan et ça s’était très mal passé, nous avions été malheureux, nous n’avions rien à manger, il n’y avait pas d’électricité, bref c’était affreux, et à la fin, le secrétaire l’ONU a dit « pour vous remercier d’être venus ici, l’année prochaine on va faire le WSIS à Bali. » Il y a eu une ovation et nous nous sommes tous retrouvés à Bali, c’était génial. Louis était ravi d’être là. Les lunettes que l’on a, que l’on voit, sont des lunettes que j’avais fait imprimer pour vendre l’invention de Louis à savoir Open Root [6].
Stéphanie Reynaud : Très bien. On va revenir sur tout cela, mais j’aimerais bien qu’on reprenne le fil au début. Louis est né en 1931 à Chantenay-Saint-Imbert, près de Nevers.
Chantal Lebrument : C’était un tout petit village, minuscule. Son papa tenait une scierie, sa maman était très religieuse, dans la famille tout le monde était très religieux. Le grand-père avait dit « faites faire des études à ce gamin-là, il est hyper intelligent », dès tout petit. Donc Louis n’est jamais allé à l’école avant le collège, il a eu un précepteur, à Chantenay-Saint-Imbert, qui était le curé. Il l’a pris sous son aile et il lui a vraiment appris à lire, à compter, etc., et plus.
Louis est entré à l’école quand il est allé à Nevers, chez sa tante qui, je crois, devait être une sœur dans la communauté religieuse. Il est entré à l’équivalent de la sixième et, pour la première fois, c’est là qu’il a eu des copains d’école. Il était évidemment excellent. On l’a mis en sixième et, au bout de trois jours, on l’a mis en cinquième parce qu’il avait largement le niveau. En fait, il a passé son bac les doigts dans le nez, il était très bon en maths, ça ne lui a jamais posé de problème de faire des maths même s’il n’aimait pas les maths. Il est allé en classe prépa à Sainte-Geneviève, à Versailles, ce qu’on appelle Ginette.
Stéphanie Reynaud : Qui a une bonne cote.
Chantal Lebrument : D’ailleurs toujours. Il est donc allé à Sainte-Geneviève, les parents se sont vraiment saignés pour l’envoyer là-bas, il était interne, etc. Il a passé de concours, il a réussi à intégrer Polytechnique la première année, tout de suite, il avait 17 ans, avec une dérogation puisqu’il n’avait pas 18 ans. Il est rentré dans les premiers à Polytechnique.
Voilà Louis à 18 ans. Il est beau !
Stéphanie Reynaud : En plus, il a de la classe.
Chantal Lebrument : Et il a toujours été rigolo, il a l’air toujours aussi rigolo.
Stéphanie Reynaud : Il ne se prenait pas au sérieux.
Chantal Lebrument : Absolument pas, jamais. Louis est rentré dans les premiers à Polytechnique, il est sorti dans les derniers parce que les maths ne l’intéressaient pas, ce qui l’intéressait c’étaient les réseaux. À l’époque, la DRH de Polytechnique lui avait dit « jeune homme, les réseaux n’ont aucun avenir ! » Il est sorti de Polytechnique pour aller dans une société où il a fait du réseau.
Stéphanie Reynaud : C’était un polytechnicien, un X comme on dit, qui n’était pas vraiment formatable, c’était un esprit libre, un aventurier de la pensée.
Chantal Lebrument : Totalement. Il faisait des tas de choses, c’était un rigolo. Il a fait des coups pendables à l’X. Il faisait partie d’un groupe d’élèves, je ne sais plus comment ça s’appelait, qui était chargé de faire l’animation dans l’école, il en était évidemment le chef.
Stéphanie Reynaud : Ce qu’on appelle aujourd’hui le BDE, le Bureau des Élèves.
Chantal Lebrument : Voilà. À l’X, ça a un nom particulier. Il a fait des trucs comme enlever toutes les portes d’un couloir pour les mettre à la cave, des tas de choses comme ça très pendables. Louis a toujours été extrêmement bon en cadenas et en serrures. C’est important parce que quand vous allez dans un colloque de geeks et de hackers, nous sommes allés, par exemple, à des hackathons, et le test, pour savoir si vous êtes un bon hacker, c’est de vous faire ouvrir des cadenas.
Stéphanie Reynaud : Bien sûr. D’ailleurs, c’est bien pour cela qu’il regrette que cet Internet-là, si peu sécurisé, soit l’Internet qui nous domine aujourd’hui, avec d’innombrables fuites, on parlera de cela plus tard.
Chantal Lebrument : Exactement. Il a toujours dit qu’Internet était créé sur du marécage, que c’était quelque chose qui avait été fait pour faire du test, ce n’était pas du tout fait pour être la base du développement mondial économique.
Stéphanie Reynaud : Pour lui, ce qui a pris dessus, c’est un internet inachevé, imparfait finalement.
Chantal Lebrument : Très imparfait parce que ce que Louis avait développé était sécurisé. Mais, quand les Américains ont voulu développer la même chose, d’abord ils ont mis huit ans à le faire parce qu’ils ne comprenaient pas tout, et, en plus, ils n’ont pas développé la partie sécurité du protocole Cyclades, que Louis a fait avec le datagramme, parce qu’ils trouvaient que c’était inutile.
Stéphanie Reynaud : C’était inutile de protéger les utilisateurs !
Chantal Lebrument : Et même Internet tout seul. Il n’y a pas que les utilisateurs qui sont en danger, il y a Internet tout seul, c’est-à-dire qu’un jour l’Internet que l’on a va tomber. Il y a beaucoup de redondance parce qu’il y a des copies absolument partout, donc, à part dans des pays extrêmement fermés, totalitaires, c’est difficile de fermer Internet sur un territoire. Mais l’Internet que l’on a est fragile de naissance, de conception et fragile pour les utilisateurs bien sûr : poreux pour les utilisateurs et fragile de conception.
Stéphanie Reynaud : Vous dites, comme Louis Pouzin, qu’Internet va tomber. Dans une de ses dernières conférences en public il dit que toute technologie finit par mourir.
Chantal Lebrument : Oui, il faut penser à la suivante. L’Internet que l’on a, TCP/IP, est l’Internet développé par les Américains à partir du protocole datagramme inventé par Louis et son équipe, parce que Cyclades c’est une équipe.
Stéphanie Reynaud : On va en parler, c’est bien sûr central. Avant d’en arriver là comment passe-t-il de X, donc Polytechnique, à Cyclades qui est développé dans le cadre du plan Calcul, lancé en 1966 par le Général de Gaulle, qui voulait que la France soit souveraine ?
Chantal Lebrument : Le Général de Gaulle était très mécontent que les Américains aient dit non à l’achat d’un ordinateur de calcul qui lui permettrait, avec sa puissance, de préparer la bombe. Le Général a dit « ça ne va pas, il faut que nous puissions faire ça, donc il nous faut un réseau comme celui des Américains, il faut qu’on puisse avoir un réseau qui nous permette de faire la bombe, si on veut la faire. »
Le protocole de Louis est basé sur les réseaux, sa recherche ce sont des réseaux. Quand il a quitté l’X, il est allé tout de suite dans une société qui faisait des réseaux, après il est allé dans une autre société.
Pour remonter un petit peu en arrière, Louis n’a pas inventé que l’Internet.
Louis est allé au MIT, Massachusetts Institute of Technology de Boston, grâce à un échange. Il a rencontré le patron du MIT sur un stand, en Allemagne, et il lui a dit « j’aimerais bien faire un tour chez vous pour voir ce que vous faites, ça m’intéresse. » Visiblement il inspirait tellement confiance, il était tellement sympathique que l’autre lui a dit « mais bien sûr, envoyez-moi un mot, on va faire un échange, je vous prends. » Louis n’y croyait pas, « il m’a dit ça, sans plus ». Mais, quelques mois après, il a reçu un papier officiel du MIT disant « si vous voulez, on peut faire un échange, je peux vous prendre 18 mois chez nous, il faudra que votre entreprise vous paye votre retraite et votre sécurité sociale et nous nous occups du reste. »
Louis avait femme et deux enfants. Il est parti tout seul au MIT. Il ne parlait pas bien anglais, il a appris l’anglais avec Berlitz avec un professeur qui lui a appris à prononcer l’anglais, ce qui est quand même essentiel.
Stéphanie Reynaud : Ce qui manque à beaucoup de Français.
Chantal Lebrument : Voilà ! La prononciation exacte de l’anglais, les sons anglais, l’orthophonie, etc.
Louis est parti au MIT, il a été tout de suite comme un poisson dans l’eau. Sa femme et ses deux premiers enfants l’ont rejoint quelques mois plus tard et ils y sont restés deux ans. Ce professeur du MIT aurait bien aimé le garder, mais Louis ne voulait pas parce que, à l’époque, il ne voulait pas que ses enfants soient élevés comme des petits Américains, ce que maintenant, en France, on appelle l’éducation libre, aucune barrière, on ne dit jamais non à un enfant, si les enfants se roulent par terre, tant pis, etc.
Stéphanie Reynaud : L’enfant-roi.
Chantal Lebrument : L’enfant-roi. Louis ne voulait pas de ça pour sa progéniture, il est donc rentré.
Au MIT, il a toujours aimé travailler la nuit, ça lui a toujours procuré beaucoup de satisfactions, parce que, la nuit, il pouvait penser, il pouvait réfléchir. Au MIT, les gens lui donnaient les cartes perforées de toutes leurs recherches, par paquets, et lui, la nuit, les passait dans la machine, il faisait ses analyses, il les redonnait le lendemain, etc. Les gens donnaient cela le soir et, le lendemain matin, ils avaient le retour de leurs cartes. Ils étaient ravis d’avoir quelqu’un, le petit Frenchy, qui travaille la nuit pour faire ça.
Là-bas Louis a réfléchi et il a inventé un langage, le langage shell qui est la base de toute l’informatique, tout le monde fait du shell [7].
Stéphanie Reynaud : Qu’est-ce que c’est du shell, en vulgarisant ?
Chantal Lebrument : Le shell c’est la concaténation de plusieurs ordres dans un seul ordre, qui reprend tout ce que vous voulez faire dans un seul ordre. Ce sont un peu des braquettes que l’on met autour d’ordres pour faire tout en un. Les gens donnaient leurs cartes perforées et ils n’avaient pas besoin d’attendre le lendemain matin, ils avaient immédiatement la réponse dans leur bureau, ils n’avaient même pas besoin d’aller dans le bureau de Louis, donc, pour eux, c’était une révolution. Avoir le shell a permis plein d’avancées en informatique et de savoir parler le langage informatique qui est le vrai langage informatique qui est Algol [8]. C’est le vrai langage informatique sur lequel les vrais informaticiens travaillent et non pas sur les langages extrêmement basiques qui sont les langages que l’on utilise pour faire de l’Internet, c’est vraiment la base.
Quand il est revenu en France Louis avait cette aura d’avoir fait ce qu’on appelait « travailler sur le temps partagé », le chef c’est le temps partagé. Il avait cette aura-là. Il était chez Bull et, du coup, on l’a un peu traîné dans toutes les foires, dans toutes les réunions pour faire un peu le singe savant, pour raconter comment il avait fait, pourquoi, etc. Il avait donc pris un peu d’ampleur par rapport à ça, mais il voulait changer. Il est donc allé dans une autre société qui s’appelait Simca, à Poissy, pour refaire l’informatique de Simca. Lui-même dit qu’il était étonné que ça marche. Il faisait quand même beaucoup d’allers-retours avec le MIT, avec ses copains américains, avec tous les gens du réseau qu’il avait rencontrés là-bas, Louis est vraiment un homme de réseautage, les gens tombent en amitié pour lui et c’est une amitié fiable qui dure des années et des années. Il avait trouvé des machines qui ressemblaient beaucoup aux machines Bull, qui n’étaient pas des machines Bull mais qui marchaient. Donc il a réussi à mettre à la porte Bull et IBM à la porte de Simca. IBM faisait payer très cher ses machines, avec des redevances extrêmement chères, et, pour le tiers du prix, Louis avait des machines beaucoup plus performantes, donc tout le monde était content. Chez Simca son chef le regardait un peu avec des yeux comme ça en disant « qu’est-ce que je suis allé embaucher un type comme ça qui fait tout le temps la révolution ! » Il disait toujours ce qu’il pensait. Dans des réunions avec les grands chefs. il disait « Bull c’est de la merde, ce que je fais c’est mieux », ce qui est vrai, mais ça ne se dit pas !
Stéphanie Reynaud : Ça ne passe pas toujours, ça dépend.
Chantal Lebrument : Il faisait des conférences, il présentait des choses et, dans une de ses conférences, je ne sais plus laquelle, il faudrait que je lui demande, quelqu’un était là, qui faisait partie du plan Calcul, Philippe Renard, un ami personnel, toujours. Philippe a vu ce type et a dit « un petit mec qui a réussi à mettre IBM à la porte, incroyable ! » Et quand, pour le plan Calcul, on a dit « on cherche quelqu’un qui pourrait faire un truc français, qui n’aurait pas peur des Américains et tout », il a dit « je connais, c’est Louis Pouzin ! Il connaît les Américains, il connaît tout. » C’est comme cela que Louis s’est retrouvé dans le plan Calcul avec, pour mission, de faire un réseau équivalent du réseau existant américain. À l’époque, le réseau américain c’était du point à point, c’est-à-dire qu’on envoyait un fichier de A à B, mais s’il y avait un truc qui bloquait au milieu, ça bloquait ! Il fallait attendre que B revienne et dise « oui, je l’ai bien reçu » pour envoyer autre chose.
Stéphanie Reynaud : Ce n’était pas envoyé de manière fractionnée, paquet par paquet.
Chantal Lebrument : Ça, c’est le datagramme.
Stéphanie Reynaud : Justement, c’est ça le datagramme, on va l’expliquer avant de parler d’autre chose.
Chantal Lebrument : Le datagramme c’est entre le train teuf-teuf et le TGV. Dans le TGV, chaque machine est indépendante et peut très bien prendre n’importe quel chemin pour aller plus vite et pour reconstituer un train à l’arrivée.
Louis a inventé le datagramme avec ses équipes, il a embauché des gens qui étaient jeunes, certains étaient encore étudiants ou faisaient, par exemple, leur thèse. Je crois que c’est le cas de Najah Naffah [9], quelqu’un d’extraordinaire. Je crois que Louis avait regardé la thèse de Najah et il l’a embauché là-dessus.
Stéphanie Reynaud : Louis était aussi chasseur de têtes, il a su s’entourer de talents.
Chantal Lebrument : Oui, il a su s’entourer et il a gardé ces gens-là toute sa vie.
Stéphanie Reynaud : Ils sont très fidèles.
Chantal Lebrument : Louis a réussi à le faire, mais il a travaillé trop vite.
J’ai raté une étape, Avant de faire ça, entre IBM et Simca, Louis a inventé un logiciel de météo qui s’appelait METEOS. METEOS est le premier logiciel de météo qui ait existé, qui a été commandé par la Météorologie nationale française, qui a gardé le logiciel pendant 15 ans ! Garder un logiciel pendant 15 ans, ce n’est pas mal ! Pour embaucher des gens, la petite annonce demandait des gens qui veuillent travailler pour faire de la météo en temps réel. Lui-même, 50 ans après, en riait encore parce que c’était complètement impossible à l’époque, c’était inenvisageable de faire une météo en temps réel.
Il a fait METEOS, il a embauché ces gens et ils ont tellement bien travaillé, tellement vite qu’en 18 mois c’était torché. Et, comme il était payé par des petits contrats de météo, qu’il travaillait avec je ne sais qui pour que tout le monde soit payé, il s’est retrouvé à devoir trouver un autre boulot, c’est là où il est allé chez Simca. Il s’y est fait plaisir parce qu’il a développé des choses, mais il s’est quand même bien ennuyé, ce n’était pas du tout son univers.
Stéphanie Reynaud : Jusqu’à ce qu’il puisse déployer ses ailes dans le cadre du plan Calcul.
Chantal Lebrument : Exactement. Là il a vraiment bien travaillé. Il a repris une partie des équipes de METEOS pour le plan Calcul et pour faire le datagramme.
Le datagramme était une idée de Louis lui-même. Ça lui paraissait complètement aberrant d’envoyer un paquet d’un point A à un point B et puis, quand il y a un truc au milieu, on ne peut rien faire, on est coincé. Il a fait un système. Je crois que vous je vous avais envoyé une petite animation des Anglais de The Lovie Awards sur la carte postale. Pour expliquer le datagramme il explique la carte postale. On écrit en clair sur le datagramme. Il y a une toute petite animation, très mignonne, sur la carte postale. C’est une animation qui a été faite par les Anglais. Nous étions très surpris, parce que Louis a appris qu’il était nominé au Lovie Awards. D’abord, en tant que Français, nous ne savons pas ce que c’est. Ce sont un peu les choses numériques de l’année chez les Anglais, à Londres. C’est un truc très jeune, beaucoup de musique, de choses comme ça, ce n’est pas du tout le truc de Louis ni le mien. Nous sommes arrivés là-bas et Louis a été traité comme un dieu. Il ne savait pas qu’il était le récipiendaire de l’année, on l’a découvert à ce moment-là, il n’avait pas fait attention ou ce n’était pas bien marqué. Il a donc reçu ce magnifique cadeau en forme de cœur doré et une standing ovation qui a duré plus d’un quart d’heure [10]. Nous étions complètement scotchés, nous étions très étonnés et les Anglais ont fait cette petite animation qui est vraiment magnifique. Pour expliquer ensuite aux Français ce qu’est le datagramme, c’est cette animation-là que j’ai utilisée pendant des années, en faisant le parallèle avec la carte postale.
Sur une carte postale, on écrit son texte d’un côté, on écrit de l’autre et puis on l’envoie. On ne sait pas par où passe la carte postale, mais elle arrive.
Stéphanie Reynaud : Parfait. En deux/trois mots, vous diriez que le datagramme est juste parti d’une idée de bon sens finalement.
Chantal Lebrument : Oui. Louis est quelqu’un de très pragmatique. Il réfléchit d’une façon qui n’est pas celle de tout le monde. D’ailleurs, il y a quelques années, une dizaine d’années, pas plus, il y a eu un colloque, au CNAM, sur la façon dont pense Louis Pouzin. C’était une interview. J’ai trouvé que les questions étaient un peu basiques, j’ai dit « ça c’est dans le bouquin » et Pierre Mounier-Kuhn m’avait expliqué qu’ils faisaient cela pour voir comment réfléchit Louis Pouzin, parce qu’il réfléchit d’une façon qui n’est pas habituelle.
Stéphanie Reynaud : De façon atypique, comme on dit.
Chantal Lebrument : Complètement, très pragmatique. Il a toujours deux idées en même temps. Le fait d’être devenu absolument bilingue anglais-français a aussi aidé, parce qu’il avait un cerveau anglais qui marchait très bien. Souvent il commençait une phrase en français et la finissait en anglais.
Vidéo Just like a Postcard : an Explanation of Cyclades
Voix off : I want to tell you a story about Louis Pouzin, the French computer scientist who, in the early nineteen seventies, created an innovative computer network whose principles provided the foundation for the modern internet.
But first, let’s talk about postcards. Think of how you send a postcard. You write a message, sign your name, fill in the address and post it. You don’t know how or when it will arrive, but you trust it will.
On Louis Pouzin’s Cyclades network, data packets were treated like individual postcards, each travelling independently to its destination. The receiving computer, not the network, would then rearrange the packets back in order. Before this, data packets travelled in a strict order, like carriages on a train. They followed a path, arrived in sequence, and each had to confirm its arrival before the next one could be sent. Louis Pouzin thought this was inefficient and expensive, so he designed a new type of network.
Some people prefer the established network design, which is more orderly, more secure and less flexible. They did not see its potential. Others were excited and inspired by it and saw the possibility for expansion. They realized the new network could connect millions of machines, and so they were inspired by Louis Pouzin’s discoveries and built a new network that now connects over three billion people, people who send billions of photos, videos and messages across it every second of every day, all of which travel across the planet freely on undetermined routes and somehow arrive to us like magic, just like postcards in the mail.
Traduction en français de la voix off : Je voudrais vous raconter une histoire à propos de Louis Pouzin, l’informaticien français qui, au début des années 1970, a créé un réseau innovant d’ordinateurs dont les principes sont à la base de l’internet moderne.
Mais d’abord, parlons des cartes postales. Pensez à la manière d’envoyer une carte postale. Vous y écrivez un message, vous signez et vous la postez. Vous ne savez ni comment ni quand elle arrivera, mais vous êtes sûr qu’elle arrivera.
Sur le réseau Cyclades de Louis Pouzin, les paquets de données étaient traités individuellement comme des cartes postales, chacun voyageant de manière indépendante jusqu’à sa destination. L’ordinateur qui les recevait, et non le réseau, remettait ensuite les paquets en ordre. Auparavant, les paquets voyageaient en ordre strict comme les voitures d’un train. Ils suivaient une route déterminée, arrivaient les uns à la suite des autres et chacun d’eux devait confirmer son arrivée avant que le suivant puisse être envoyé. Louis Pouzin trouvait ceci inefficace et coûteux, c’est pourquoi il a conçu un nouveau type de réseau.
Certaines personnes préfèrent l’architecture réseau traditionnelle, plus ordonnée, plus fiable et moins flexible. Elles n’ont pas reconnu le potentiel de la nouvelle architecture. D’autres s’en sont enthousiasmées et inspirées, et ont vu la possibilité de son expansion. Elles se sont rendu compte que le nouveau réseau pouvait connecter des millions de machines. Ainsi, inspirées par les découvertes de Louis Pouzin, elles ont construit un nouveau réseau qui, désormais, connecte plus de trois milliards de gens, des gens qui y font transiter des milliards de photos, de vidéos et de messages chaque seconde, tous les jours. Tout cela voyage à travers la planète librement sur des routes non déterminées et, d’une manière ou d’une autre, nous parvient comme par magie, juste comme les cartes postales.
Stéphanie Reynaud : Ce qui manque souvent à des cerveaux c’est justement ce sens du pragmatisme, le sens pratique. Finalement, ça permet de faire un cerveau complet et, peut-être, de faire ce qu’on appelle un inventeur.
Chantal Lebrument : Louis est un inventeur. En fait, quand on prend les grands inventeurs, ils sont souvent un peu formatés comme cela. Stephen King pensait les étoiles, il pensait plein de choses. Il avait toujours une longueur d’avance sur les autres, il avait une vision que personne d’autre n’avait à son époque.
Pareil pour l’Internet et pour les réseaux. Louis a vu tout de suite que le réseau développé par les Américains n’irait pas. Hélas, il n’a pas pu développer son réseau comme il l’aurait voulu. Il faisait des présentations de Cyclades un peu partout avec son équipe, Cyclades marchait, il y avait des boucles Cyclades en Europe. Il a fait une présentation à Toronto où la boucle Cyclades a marché, les gens étaient un peu étonnés de voir ça et, dans la salle, il y avait quelqu’un des PTT.
Stéphanie Reynaud : C’était à Toronto, en 1976, un événement qui a marqué les esprits, où Louis a présenté son projet de manière assez inoubliable paraît-il.
Chantal Lebrument : Exactement. Dans le film qui a été fait, qui est paru sur France 3, on voit des extraits de Toronto qu’on n’a pas vu ailleurs, des extraits de la présentation Cyclades. Les gens qui ont fait le film ont vraiment déployé beaucoup de trésors d’ingénierie et d’inventivité pour retrouver toutes ces sources.
Les gens étaient effectivement scotchés de voir ça, ils n’en revenaient pas, il a eu un succès fou. Il passait en dernier, donc le temps était écoulé, on lui disait « Monsieur Pouzin ça y est, c’est fini » et la salle disait « encore, encore », il a dépassé son temps de je ne sais combien de minutes, ce qui était impensable dans un forum scientifique anglais. Dans la salle il y avait quelqu’un des PTT qui a été très vexé parce que Louis ne s’est jamais caché que les « PTTouille », comme il disait, n’étaient pas vraiment le summum de la technologie.
Stéphanie Reynaud : Effectivement, ça a été une concurrence délétère.
Avant d’en parler, de parler justement de ce qu’a pu tuer le projet Cyclades, qui composait cette équipe précieuse parce qu’il y avait plusieurs cerveaux autour de Louis Pouzin ?
Chantal Lebrument : Oui. Il y avait Jean-Louis Grangé [11], qui est toujours là, il y avait Najah Naffah, il y en avait plusieurs, ils étaient cinq ou six. Michel Gien [12] aussi, qui a inventé plein de choses après. Deux, hélas, sont morts assez tôt. D’ailleurs, il y a eu longtemps des dîners Cyclades, j’ai participé à certains d’entre eux, pour se remémorer toute cette période.
Stéphanie Reynaud : D’ailleurs pourquoi ce nom « Cyclades » ?
Chantal Lebrument : C’est Louis qui l’a choisi par rapport à toutes les petites îles, les Cyclades, qui font partie de la Grèce, des milliers d’îles qui forment un seul continent.
Stéphanie Reynaud : Ça rappelle ces petits paquets d’informations qui circulent dans le réseau.
Chantal Lebrument : Au début, ça rappelait surtout des petits îlots d’informations que l’on peut conglomérer dans un tout.
Stéphanie Reynaud : Quelqu’un qui est en coulisses, et à qui je dois cette émission, je le remercie infiniment, il travaille dans la tech, il ne cherche pas forcément à apparaître à l’écran sinon ç’aurait été très volontiers, vous demande comment se sont passés les soutiens politiques pendant ce projet Cyclades et on en arrivera ensuite à Ambroise Roux [13]
Chantal Lebrument : Louis était apprécié de ses chefs directs à savoir Maurice Allègre qui l’a beaucoup soutenu, qui faisait partie du plan Calcul, et toute son équipe, mais il s’est fait des ennemis chez les « PTTouille », notamment le chef qui voyait ça d’un mauvais œil. Ils voulaient faire un réseau gratuit, ouvert à tous, ce qui était complètement impensable pour eux, c’était vraiment anti économique, « ça ne marchera jamais, comment peut-on faire un réseau et comment allons-nous être rémunéré de ça, etc. » Il s’était donc fait des ennemis et la réunion de Toronto a été vraiment le point d’orgue. Louis a reçu, après, une lettre de son chef qui lui a demandé d’arrêter et il n’en a rien fait, bien sûr. Jean-Louis Grangé a découvert cette lettre lors du tournage du film il y a quelques années.
Stéphanie Reynaud : J’ai vu, effectivement, qu’il était assez estomaqué.
Chantal Lebrument : Il était scié de lire ça. C’est un document que, en tant que documentaliste, spécialiste de Louis, j’ai retrouvé dans ses documents.
Stéphanie Reynaud : On imagine donc des pressions en plus haut lieu.
Chantal Lebrument : Oui, c’est sûr que ça ne plaisait pas du tout et en plus Ambroise Roux, qui était donc le l’homme de l’ombre de Giscard, avait une société qui fabriquait des produits pour un futur Minitel.
Stéphanie Reynaud : Tout à fait. La CGE, la Compagnie générale de l’électricité.
Chantal Lebrument : Voilà. CGE. Il voyait donc d’un très mauvais œil ce petit Français qui inventait des choses libres et gratuites. Pour eux c’était impensable. Ambroise Roux était vraiment l’homme de l’ombre de Giscard. Je ne sais pas si c’est le début du lobbying, il a dû y avoir du lobbying avant et que j’ignore, mais c’était un gros lobbying.
Stéphanie Reynaud : Comment dit-on ? C’était un atlantiste, un polytechnicien également, un homme de l’ombre très puissant, très riche, qui murmurait à l’oreille des présidents ?
Chantal Lebrument : Oui, tout à fait. Atlantiste, je ne sais pas, sûrement très naïf puisque, à l’époque, tout le monde pensait que les Américains étaient nos meilleurs amis, sauf de Gaulle, de Gaulle n’a jamais pensé ça, Pompidou non plus. Mais, une fois Pompidou et de Gaulle disparus, il restait Giscard qui était complètement atlantiste. Giscard ne rêvait que d’une chose, faire comme les Américains, se faire bien voir d’eux et faire comme eux.
Stéphanie Reynaud : D’ailleurs une rumeur dit que CGE aurait pu cofinancer sa campagne électorale.
Chantal Lebrument : Je n’ai aucune idée là-dessus. Personnellement j’étais trop jeune, ça ne m’intéressait pas et ça n’intéressait pas Louis non plus. Ce qui nous intéressait c’était la naissance des réseaux, la naissance d’un Internet libre, ouvert, avec des DNS qui soient gérés par les gens, pour les gens, et surtout en multilingue. Pour les Américains ce n’est pas un problème, ils pensent tous que si on ne comprend pas on n’a qu’à apprendre à parler anglais, l’anglais c’est très simple. Dans un colloque, ils avaient expliqué à des Indiens qu’il fallait parler anglais, que ce n’était pas impossible. Parler anglais c’était la solution, c’est comme ça qu’ils vivaient le multilinguisme alors que Louis a toujours été persuadé que la langue c’est notre cœur profond, que c’est comme cela qu’on s’exprime, avec son cerveau, et que le multilinguisme c’est la base de la liberté des peuples. Tout notre travail a consisté à ne faire que des choses multilingues, donc avec Louis, dans les années 90, on a commencé à dire que l’intérêt des Américains ça n’allait pas. Pourquoi ça ne va pas ? Parce que, parce que… Parce que tous les noms de domaine sont aux mains des Américains, ce sont eux qui ont la main pour couper, pour mettre à la poubelle s’ils veulent, etc., ils font payer une ressource qui est gratuite. Les noms de domaine sont des choses gratuites qui les Américains font payer très cher, soi-disant en louant tous les ans un nom de domaine, alors qu’une fois qu’un nom de domaine est dans le réseau, il y est à vie, il faut vraiment faire un effort pour l’enlever, si on ne fait rien il y reste. C’est comme cela qu’on a réfléchi et qu’on a créé ça quand on était à Bali justement. À Bali on a beaucoup réfléchi. Il y avait des arbres avec plein de grosses racines, énormes, partout, on s’est dit « voilà, il faut que ces racines se rejoignent les unes les autres » et c’est là qu’on a créé Open Root.
Stéphanie Reynaud : On n’a pas parlé de son laboratoire à Rocquencourt qui s’appelait IRIA [Institut de recherche en informatique et en automatique].
Chantal Lebrument : Comme tous les contrats que Louis a eus, il était embauché pour faire quelque chose, mais il était embauché par quelqu’un d’autre. Là, en l’occurrence, il avait un statut de chercheur à l’IRIA, à l’époque à Rocquencourt, il avait donc un bureau avec ses collègues pour être là.
Stéphanie Reynaud : On fait aussi un clin d’œil à un proche, qui s’appelle Philippe Renard, qui est l’inventeur du mot « logiciel ». On peut le saluer.
Je ne vous ai pas laissé développer sur Open Root.
Chantal Lebrument : Open Root vient de l’idée que ce n’est pas possible que les Américains aient la main sur tous les noms de domaine de la planète, qu’ils puissent changer les choses et surtout qu’on ne puisse pas avoir des noms de domaine dans des langues différentes de l’anglais. C’était même un anglais affadi puisque c’est une partie de la langue américaine, il y a plein de phonèmes en américain qui ne sont pas dans la base des Américains qui ont fait les noms de domaine.
Les noms de domaine sont gérés par un groupe soi-disant indépendant qui s’appelle l’ICANN [Internet Corporation for Assigned Names and Numbers], qui dépend de la DARPA [Defense Advanced Research Projects Agency], c’est le gouvernement américain.
Stéphanie Reynaud : La DARPA est une agence qui dépend du ministère de la Défense.
Chantal Lebrument : Exact.
Nous nous sommes battus pendant des années pour que les noms de domaine ne soient pas uniquement dans les mains des Américains, c’est ainsi que nous avons participé au premier Sommet mondial sur la société de l’information, SMSI [14], en anglais c’est WSIS [World Summit on the Information Society]. Le WSIS a été demandé par les Tunisiens à l’ONU, en 1978 ou 1980, c’est très vieux. Ils ont déposé une demande pour faire un colloque pour faire en sorte que l’Internet soit géré par tous les pays du monde et pas uniquement les Américains. Il y a donc eu un sommet à Genève, en 2003, et à Tunis, en 2005, puisque les Tunisiens avaient demandé ce sommet. En 2003, à Genève, nous étions 2500 de tous les pays de l’ONU, tous les pays représentés à l’ONU. Les plus férus, au premier rang, c’était le Vatican qui a toujours été très fort en réseaux. L’ONU avait dit « vous envoyez vos milices de l’Internet ». En France, nous étions au temps de Chirac et du mulot, donc milices de l’Internet, il fallait aller loin ! Ils ont donc nommé un ambassadeur pour ce sommet, charge à lui de faire une équipe. Il s’est trouvé que l’ambassadeur était un ami de Louis, Michel Peissik. Je salue sa famille parce que Michel a disparu il y a quelques années. Donc Michel nous a choisis, Louis et moi, pour faire partie de la délégation française. C’est donc en tant que délégation française que nous sommes allés au WSIS de Genève en 2001.
Nous avons participé à tout ce qu’on appelle les PrepCom [Commissions préparatoires aux sommets officiels de l’ONU, NdT] pendant presque un an, déjà pour déterminer de quoi on allait parler. Après, il y a eu le sommet lui-même à Genève. Les PrepCom se passaient à Paris, dans les locaux de l’Unesco, dans le 15e, c’était très pratique. À l’époque, j’étais déjà à Snecma. L’ouverture de cette PrepCom a été faite par Claudie Haigneré qui était ministre notamment des sciences [Ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles technologies] à l’époque. Claudie Haigneré, qui faisait des grands discours, ne s’est pas rendu compte de ce qu’elle disait, elle a fait tout un discours sur le fait que c’était fini, que les Américains n’avaient pas la main sur l’Internet, que l’Internet devait devenir mondial, dans toutes les langues, que la France allait…, etc. Ce qui fait que depuis, même encore maintenant, on parle du souffle de Paris quand on va dans les réunions de l’ONU. J’avais réussi à avoir ce texte, en français, de la main d’un sous-fifre de Claudie Haigneré. Je suis allée en vitesse, à midi, à l’heure du repas, à Snecma. J’avais une collègue qui parlait très bien et qui, surtout, écrivait très bien le chinois. On a fait traduire le texte en chinois, en anglais et en allemand. Je suis revenue à 14 heures. Nous avions des piles de photocopies que nous avons distribuées à tout le monde, notamment aux Chinois qui étaient là, qui n’en revenaient pas, parce que, évidemment, ils n’avaient rien compris, son discours n’avait pas été traduit, personne n’avait rien compris à part les Français. Et là on a vraiment parlé du souffle de Paris. En fait, elle s’est retrouvée dans une position pas très agréable, elle s’est retrouvée à dire des choses que le gouvernement français n’avait jamais pensées une seconde puisqu’il ignorait tout de l’Internet.
À partir de là, quand nous sommes allés à Genève, nous avions quand même une petite auréole. Il y avait Louis Pouzin dans la délégation française et, en plus, ce sont les gens qu’on dit des choses incroyables pendant les PrepCom.
Nous nous sommes battus. Nous étions été assez nombreux parce que, en 2002, donc pratiquement au même moment, on a créé une association loi 1901, qui s’appelle EuroLinc, sur le multilinguisme dans l’Internet et EuroLinc c’étaient les mêmes gugusses que dans les PrepCom. Nous étions une dizaine, tous là-bas, tous présents, tous les dix dans la salle de l’ONU, donc c’était plutôt bien. À un moment donné, on a débattu de l’ordre du jour.
Et autre chance, le président de cette première conférence était un Malien, un copain malien de Michel Peissik, qui avait été ambassadeur de France à Moscou, beaucoup de Maliens éduqués ont fait leur toutes leurs études à Moscou. Ce copain de Michel, Adama Samassékou [15] était président, donc nous avions accès facilement à lui. Adama était une personnalité extraordinaire, avec des boubous absolument d’enfer, blancs, bleus, avec des petits chapeaux et tout, il était magnifique, très intelligent. Nous sommes allés voir Adama et nous lui avons dit « ça ne va pas du tout, on ne parle pas des noms de domaine, on ne parle pas des choses qui sont importantes pour les gens. La théorie c’est bien, le blabla c’est bien, mais la Tunisie veut gérer le .tn elle-même, la France veut gérer son .fr, etc., et on ne veut pas que les Américains puissent couper le robinet. On veut la gouvernance de l’Internet et le mot « gouvernance » est apparu à ce moment-là.
La délégation française a fait une première réunion sur la gouvernance de l’Internet, dans une petite salle de classe, on ne pouvait pas fermer les portes tellement il y avait de monde, les Chinois étaient au premier rang. Après nous sommes dans un petit amphi et, à la fin, nous sommes arrivés dans l’amphi général où on a parlé de la gouvernance et c’est l’article 48 du traité du traité du SMSI [16]. Après on ne parlait que de gouvernance de l’Internet, ce dont, au départ, les Américains ne voulaient absolument pas parler, ils étaient venus, mais ils ne voulaient vraiment pas parler de la gouvernance de l’Internet. Tous les cadres de l’ICANN étaient arrivés, les cadres américains, etc., tout le monde était là pour dire « c’est nous qui gérons, personne ne peut gérer aussi bien les États-Unis, nous sommes les amis de tout le monde, on fait ça très bien, c’est très technique, vous ne pourriez pas le faire. » Les Chinois nous avaient demandé « pourquoi est-ce très technique, expliquez-nous ». Louis a donné un cours sur Internet, un soir dans un amphi, où il y avait 10/12 Chinois, puis 20, puis 30, puis beaucoup de monde. L’ICANN avait envoyé un malheureux pour défendre l’ICANN, il était complètement perdu et Louis lui a expliqué doctement ce qu’était Internet, une racine internet c’est un numéro IP. Point. C’est tout. Qui possède un numéro IP peut faire son propre internet, c’est donc la base de l’Internet.
Il a donc expliqué aux Chinois comment il avait fait le datagramme, pourquoi, pourquoi celui des Américains ne marchait pas très bien et surtout ce qu’est la gouvernance de l’Internet : c’est d’avoir son propre réseau dans sa langue et de le gérer. Ça c’était en 2003.
En 2005, à Tunis, il n’y avait pratiquement pas de Chinois et pas les mêmes, parce que, en 2005, ils ont lancé leur propre réseau chinois, donc, depuis 2005, la Chine a son propre internet, le code source est en chinois, leurs machines sont toutes en chinois et c’est pour cela que parfois, quand les sociétés européennes envoient des documents là-bas, ça ne passe pas parce qu’ils ont un Word qui ressemble à Word mais ce n’est pas Word, c’est un Word chinois, tout en chinois, le code source est en chinois.
Donc, pour les Chinois, Louis est l’inventeur de l’Internet. Nous sommes allés en Chine pas mal de fois, invités par les Chinois, par exemple, on a des gros bouquins comme ça, énormes, en anglais et en chinois. Nous étions systématiquement invités, là c’était le sixième World Internet Conference,le WIC, à Wuzhen. Il y a un sommet par an et, tous les ans, Louis était un hôte invité.
Stéphanie Reynaud : Vous voulez dire que Louis est accueilli en Chine comme un demi-dieu, tout comme Alain Delon et Catherine Deneuve ? C’est de cet ordre-là, car nul n’est prophète en son pays. Les grands Français sont effectivement souvent beaucoup salués à l’étranger que dans l’hexagone.
Chantal Lebrument : Les Chinois considèrent que c’est Louis qui a vraiment inventé Internet, qu’il est le vrai inventeur d’internet. Les Chinois considèrent que c’est un Allemand qui a inventé le principe du courriel. Nous sommes souvent allés en Chine, invités de façon magnifique, les Chinois buvant les paroles de Louis sur Open Root. Ils ont évidemment fait leur propre Open Root, très vite ils ont compris l’intérêt.
qu’est-ce que Open Root ?
Après s’être battu pour que les pays et les organismes puissent gérer leurs propres DNS, leurs propres noms de domaine, que la France puisse gérer son .fr, que la Libye, par exemple, le .ly. Les Américains avaient dit « on n’aime pas les Libyens, on n’aime pas Kadhafi, on met ça à la poubelle ». Sauf qu’il y avait plein de sites qui utilisaient le .ly pour faire des concaténations d’URL très longues. Tout est allé à la poubelle du jour au lendemain, ça a été un bordel pas possible, il a fallu revenir en arrière et remettre le .ly, parce qu’un point de pays ce n’est pas uniquement le pays, ça peut être autre chose. Par exemple le .tv, bien connu, c’étaient les îles Tuvalu qui ont vendu leur extension .tv. Ils savaient que leurs îles allaient être englouties avec le changement climatique et la montée des eaux, ils ont demandé des millions et des millions de dollars pour pouvoir habiter ailleurs. Ils ont donc vendu leur .tv.
Stéphanie Reynaud : Sont-ils engloutis aujourd’hui ?
Chantal Lebrument : Une partie, je n’ai pas suivi, mais je crois qu’une partie est effectivement engloutie.
Stéphanie Reynaud : Dites-le nous en commentaire, on ira vérifier, c’est important de le savoir.
Vous dites qu’Unidata [17]. avait été créé par Siemens et Philips, dans le plan Calcul, pour faire un champion des ordinateurs. Je crois qu’il a été arrêté en même temps que Cyclades, donc double échec. Y avait-il un lien entre les deux projets ?
Chantal Lebrument : Le projet Cyclades était un projet européen, qui voulait faire un équivalent de l’Airbus européen de l’internet. Ils avaient déjà des accords avec des universités allemandes, des accords avec plusieurs pays. Quelqu’un comme Michel Gien ou Jean-Louis Grangé pourrait vous en dire plus là-dessus.
Unidata marchait très bien et les Allemands ont été très choqués de l’arrêt subit, surtout que Louis a appris l’arrêt de Cyclades en Allemagne sur un salon. Dans le salon, quelqu’un lui a dit « êtes-vous au courant que le gouvernement arrête Cyclades ? – Ah bon – dit Louis – première nouvelle ! » et c’était vrai. Ça a mis du temps à s’arrêter parce que Louis a fait comme s’il ne savait pas, tant qu’il a eu des sous pour payer ses équipes il a continué et puis, à un moment donné, il n’avait plus de sous, il a bien été obligé d’arrêter, mais ça a quand même continué pas loin de deux ans après.
Après il a trouvé des jobs pour vivre, il est passé aux « PTTouille », au CNET [Centre national d’études des télécommunications] pour Internet, il était chef de projet, il a fait des trucs, des petits machins à droite, à gauche. C’est vrai qu’il était un peu un trophée, « on a Louis Pouzin ». Dans les réunions, Louis Pouzin avait toujours son franc-parler, il était pour les standards, il a eu une aura internationale, il en a profité pour faire pas mal de voyages pour présenter le travail sur les standards Unidata, etc. Il a beaucoup travaillé là-dessus.
Stéphanie Reynaud : Finalement c’est le projet des Télécoms, Transpac [18], qui a gagné. Est-ce qu’on peut le dire comme cela ? Cela repose sur une notion de circuit virtuel et non pas de datagramme.
Chantal Lebrument : Exactement. Transpac c’est l’idée que l’utilisateur va payer pour son utilisation et qu’on va faire ça en circuit fermé. Louis a toujours dit que ça avait eu un effet très bénéfique pour les Français parce que de la petite ménagère du coin tout le monde avait son petit Minitel, donc Louis, en premier, a eu un Minitel mais très tardivement. Quand on a déménagé, il y a deux ans, son appartement de Paris, il avait encore ses Minitels. Il avait des Minitels que personne d’autre n’a d’ailleurs, avec écran couleur, des choses étonnantes. Il s’en servait pour les horaires de train parce qu’il trouvait que c’était plus fiable, pour des choses comme ça.
Stéphanie Reynaud : C’est collector.
Chantal Lebrument : C’est très collector. Louis trouvait que le Minitel c’était très bien, que c’était très utile et surtout ça a appris aux Français à utiliser un clavier, ce qui était très bien. On est passé du mulot au Minitel, c’était déjà pas mal !
Stéphanie Reynaud : Je me souviens très bien des débuts du clavier. Je suis d’une génération qui a connu le Minitel et Microsoft, on va le dire proprement, avant de rencontrer Macintosh et Steve Jobs, une autre grande aventure.
Je voudrais quand même citer deux personnes qui sont américaines, je vais vous les montrer, qui n’ont pas perdu le nord, comme on dit.
Chantal Lebrument : Ce sont des Américains, ils savent se vendre. Vint [Cerf] [19] est quelqu’un de génial, il sait très bien se vendre.
Stéphanie Reynaud : Et qu’ont-ils fait ? Ils ont développé un protocole TCP/IP [Transmission Control Protocol/Internet Protocol]. Qu’est-ce ça veut dire exactement ? Internet Protocol ?
Chantal Lebrument : J’ai peur de dire des bêtises. IP c’est Internet Protocol.
Stéphanie Reynaud : Ça ressemble au datagramme mais en moins bien ?
Chantal Lebrument : Exactement, C’est surtout Bob Kahn [20]. qui a développé cela. Vint Cerf c’est la tête pensante et lui passe très bien partout, il est donc dans les conférences et tout. Il a été très vite embauché par Google, il avait un titre pas possible, chef évangéliste chez Google, ça veut tout dire ! Bob Kahn, qu’on voit sur l’image, disait à Louis « ce n’est pas la peine que tu m’aides, je vais y arriver et dans six mois c’est fait », parce que Louis demandait « quand est-ce que ce réseau va sortir ? On en a besoin ! ». Louis voyait l’urgence qu’un réseau tel qu’Internet existe. « Ça va venir », ça a pris huit ans. Louis a même fait mieux puisqu’il a envoyé un de ses étudiants, dans le bureau de Vint Cerf, pour l’aider à développer TCP/IP à partir du datagramme et la personne, un ingénieur, est restée longtemps dans le bureau de Vint Cerf pour lui expliquer comment faire. Ça a mis huit ans et c’est là où ils ont décidé que la partie sécurité, franchement, ça ne vaut pas le coup de s’embêter. Et ce n’est pas important qu’on voit le nom de l’envoyeur et qu’on ait ces informations, qu’est-ce qu’on va en faire, franchement ! À l’époque on ne pensait pas une seconde au mal qu’on pouvait faire sur Internet avec le détournement et le hacking comme ce qu’on voit maintenant.
Stéphanie Reynaud : Ça n’avait pas été anticipé étonnamment !
Chantal Lebrument : Pas du tout. Ça a été anticipé par Louis et par un copain du MIT de Louis, John Day [21].
Stéphanie Reynaud : John Day a eu une importance dans votre parcours à tous les deux. Pouvez-vous nous en dire deux mots ?
Chantal Lebrument : John Day a fait cette petite dédicace pour Louis. Il a fait un bouquin en 2009. Ils étaient toujours un peu en contact et, en 2009, il a envoyé à Louis un gros bouquin [Patterns in network architecture : a return to fundamentals], le sous-titre c’est « Un retour aux fondamentaux », énorme quand même, sur un projet, en disant « c’est vraiment dommage de ne pas avoir développé Cyclades comme tu avais prévu de le faire, voilà ce que te propose » et vous aurez remarqué que l’image de ce bouquin c’est le pont de Millau qui, pour les Américains, est le summum de la technologie et de l’ingénierie.
Donc John Day a envoyé ça à Louis en disant « j’ai développé quelque chose qui s’appelle RINA, Recursive InterNetwork Architecture [22], avec une idée. J’ai repris exactement ce que tu as fait pour Cyclades et j’ai un peu amélioré ». En fait, John Day a développé RINA qui est un protocole qui refait un nouvel Internet comme si ça avait été développé à partir de Cyclades, donc sécurisé, rapide, peu gourmand en énergie, que des qualités ! Louis est tombé dans le bouquin pendant des semaines, je me levais à trois heures du matin, il était dedans, etc., il n’a pas arrêté. Nous sommes restés en contact avec John Day, nous sommes encore un peu en contact maintenant, il est très malheureux de ce qui arrive à Louis, lui-même est très âgé. Depuis le Covid, John Day était à l’Université de Boston, il a perdu tous ses soutiens financiers donc il ne peut plus faire de développement. Il avait des contrats RINA dont certains ont pu être faits d’autres pas. Il était très content que Louis et moi reprenions la source pour continuer RINA. Nous avons continué. Nous avons commencé par Open Root, qui était important pour nous, pour que les gens puissent faire ce qu’on appelle en français une extension, le DNS, le TLD, top-level domain. Le premier nom de domaine c’est le .fr, le .com ou le.n’importe quoi, le .moi, le .vous, tout ce que vous voulez, et après on développe les noms de domaine, second nom de domaine, troisième nom de domaine, etc.
En fait, avec Louis et l’aide de chercheurs dans le monde qui avaient confiance en Louis et qui pensaient qu’il avait raison, nous avons créé un réseau avec des serveurs dans le monde où nous avions nos propres TLD, à savoir nos propres noms de domaine. Nous avions le .train pour un monsieur qui faisait des petits trains, qui était passionné de petits trains, on avait vraiment des extensions. Au début, on a eu un gros succès avec des gens qui voulaient leur nom de famille pour faire des réseaux de famille. La particularité d’Open Root c’est qu’on n’est pas dans le réseau de l’ICANN des Américains. Quand on est dans ICANN, on ne peut pas voir nos réseaux. C’est pour cela que le Vatican a pris son TDL Vatican. Le Vatican a connu pas mal de scandales avec des documents qui fuitaient, maintenant c’est fini parce qu’ils sont entièrement sur RINA.
Stéphanie Reynaud : C’est ultra sécurisé, donc ça peut rendre service à certaines entités.
Chantal Lebrument : On s’en sert notamment comme un intranet parce que, pour un vrai intranet, on tire un câble. Entre les chercheurs et le centre, il y avait un câble chez Sanofi, ça ne passait pas par les réseaux PTT. À l’époque, l’ADSL ne passait pas par là.
Open Root sert aussi à créer des intranets sécurisés.
Stéphanie Reynaud : Sur le chat on me dit « je crois que les Russes aussi ont retenu RINA. »
Chantal Lebrument : Les Russes ont retenu d’abord Open Root. Au début, les Russes n’étaient pas très intéressés. Il s’est trouvé que nous avons été invités par un Russe fabuleux qui faisait, pour l’Unesco, une session tous les étés sur le multilinguisme dans Internet, comment l’Internet peut servir les différents peuples et tout. Il y avait un expert par pays sauf pour la France, nous étions Louis et moi, parce que Louis était déjà âgé et il est tellement professeur Tournesol que je ne l’aurais jamais laissé aller tout seul, il se serait paumé dans l’aéroport, il se serait trompé de porte, il fallait vraiment être avec lui tout le temps.
Nous sommes allés là-bas, c’est un document de l’Unesco, nous étions 60 et chacun présentait quelque chose de son pays tous les ans. La première année nous avons présenté Open Root et les gens étaient un peu étonnés, parce qu’ils présentaient des choses très culturelles, beaucoup de blabla quand même, « on va aider les femmes en faisant ceci, en faisant cela ». Nous c’était carrément dans le dur, dans la technique, on veut faire un .machin avec lequel vous serez libres. Louis faisait des dessins, des présentations techniques.
Nous étions dans une ville au nord-est de la Russie, à Ekaterinbourg, la ville où il y a tous les tournois d’échecs, du coup il y a des salles monstrueuses, magnifiques et, dans l’une de ces salles, il y avait une première réunion.
Ça c’est la version anglaise de la biographie, c’est très intéressant puisque dans le préliminaire est écrit par John Day qui explique pourquoi Louis Pouzin était très important pour lui.
Pour revenir à la Russie, un cadre soviétique, je ne sais pas lequel, arrive en disant « à côté on a une grosse réunion internationale, on voudrait bien que monsieur vienne expliquer Open Root pour la clôture ». Donc Louis, sans le savoir, a fait la clôture de la première réunion des BRIC [Brésil, Russie, Inde, Chine] à Ekaterinbourg [23], et le représentant de la région où nous étions, en Russie, a été tellement surpris qu’il nous a demandé de pouvoir breveter en Russie cette idée d’Open Root. Nous avons donc reçu à l’adresse de Louis, à Paris à l’époque, un texte où tout est écrit en russe sauf « Louis Pouzin », ça a fini par nous arriver on ne sait pas trop comment. Tous le texte était en anglais et en russe pour donner donc le droit aux Russes de développer de l’Open Root. Louis a signé, mais, de toute façon, n’importe qui peut faire Open Root, on n’a pas de droit à donner, Louis a toujours fait des choses ouvertes et gratuites, mais, dans l’idée des Russes et des Américains ce n’est jamais vraiment passé.
Stéphanie Reynaud : On va dire que ce n’était pas un commercial.
Chantal Lebrument : Voilà. Les Russes ont développé un Open Root. On sait qu’ils l’ont développé pour l’armée, ils utilisent un Open Root pour gérer leur armée, et pour le Kremlin. On sait que le Kremlin a son propre Open Root puisque nous sommes allés le monter, nous avons été invités au Kremlin pour monter un Open Root.
Voilà le dessin génial
Stéphanie Reynaud : Il aimait dessiner ?
Chantal Lebrument : Il trouvait qu’un dessin vaut toutes les explications. C’est sa fille Anne qui faisait tous les dessins, un peu naïfs, en noir et blanc ou en couleur, c’est elle qui dessinait tous les dessins à la demande de son père. Surtout que quand Louis faisait ses présentations, à l’époque c’étaient des transparents, ce n’était pas du powerpoint.
Donc la Russie est tombée très vite dans Open Root. Comme après ils ont continué à nous suivre et que nous avons continué à aller dans ce colloque, qui était début juillet, jusqu’au Covid, on leur a présenté RINA et ils sont aussi tombés en admiration devant RINA.
Stéphanie Reynaud : Très bien. J’ai encore trois choses à vous montrer. Ça c’est issu d’un reportage, je crois, sur France Info, le fameux Minitel que d’aucuns, ici, n’ont jamais connu.
Chantal Lebrument : C’est dommage parce que c’était vraiment intéressant
Stéphanie Reynaud : La fameuse CGE qui l’a emporté.
Chantal Lebrument : Ça c’est une chronique qu’on avait faite à France Info. Et là c’est Louis tel qu’il était tous les jours, souriant et rigolard, toujours rigolard.
Stéphanie Reynaud : Et récréatif. Là c’est Louis en pleine lecture.
Chantal Lebrument : Là c’est trop drôle. Louis donnait des interviews quand les gens voulaient, les gens téléphonaient, tout simplement. Louis était dans le Bottin, numéro machin, 17 rue Mesnil à Paris. Un jour quelqu’un qui s’appelle Éric Reinhardt appelle « bonjour Monsieur, je voudrais vous rencontrer », je crois qu’il a vu Louis deux fois en 2015, une fois pendant deux/trois heures, et c’est tout. Mais Louis a vu plein de gens, ça continuait.
Éric avait écrit un livre qui était important pour lui et après il a commencé à écrire Comédies françaises [24]. Il s’est posé la question « qui a dit non à cette idée de génie ? Il y a bien quelqu’un qui a dit non, qui a appuyé sur le bouton disant « non je ne veux pas », ce n’est pas par Giscard tout seul qui a appuyé sur le bouton, il y a bien quelqu’un ». Il a donc fait une enquête très bien faite, très bien fouillée, et il a trouvé que c’est Ambroise Roux, qui était l’ombre de Giscard, qui, lui, avait des intérêts commerciaux très importants. Ambroise Roux a été après le premier président du CNPF, le Conseil national du patronat français.
Un jour, au mois de juillet 2018, je reçois un courriel sur mon e-mail. En fait, il avait recherché, dans Internet, les coordonnées de Louis qu’il ne trouvait plus, il les avait perdues, il ne retrouvait plus son e-mail ni rien. Il envoie donc un courriel sur mon nom, puisque, dans une conférence, il m’avait vue avec Louis, en disant « est-ce je pourrais avoir les coordonnées de monsieur Pouzin ? – Oui, il habite en Bretagne, nous habitons tous les deux en Bretagne, voilà notre adresse. » Quinze jours après nous recevons une des épreuves du livre qui est paru en 2020. Louis me dit « quand on parle de moi, tu mets un petit truc rose et quand on parle de Cyclades, un petit truc jaune. » À un moment donné, j’ai arrêté parce qu’il n’y avait que ça. Je crois que c’est le premier roman que Louis a lu de sa vie car Louis ne lisait que des documentations techniques.
Stéphanie Reynaud : Oui, je comprends. J’ai d’autres choses à vous montrer. Vous avez parlé de cela. C’est plus récent.
Chantal Lebrument : C’était à Liège en 2019 [25]. Marie-Anne Delahaut [Présidente, fondatrice & administratrice déléguée de la Fondation Millennia2025 Femmes et Innovation, NdT], la photo que vous m’avez montrée avant, est très intéressante.
Stéphanie Reynaud : On la salue. Je voulais montrer autre chose aussi, Les Amis de Louis Pouzin, c’est important d’en reparler et on retournera un petit peu en arrière.
Chantal Lebrument : Oui. Il est arrivé quelque chose à Louis, j’espère que cela n’arrive pas trop souvent, mais je pense, hélas, que ça arrive très souvent, à savoir que les gens du quatrième âge, en France, ne sont pas protégés, très mal protégés, à savoir que la justice considère, à priori, que la famille a tous les droits, or il y a des familles qui sont moins conciliantes que d’autres, il y a des familles qui pensent plus que d’autres à l’argent.
Louis était séparé de sa femme depuis les années 70. Toute leur vie ses enfants ont entendu que leur père ne donnait pas assez d’argent, alors qu’il était millionnaire puisqu’il avait inventé Internet. Or Louis a toujours dit « en France, pour être riche, il faut être footballeur ou chanteur. » Louis a toujours vécu de façon très frugale. Chaque fois que nous avons fait des déplacements c’était en troisième classe, et même, lors d’un colloque à Berlin, nous sommes allés en auberge de jeunesse, ça nous avait fait beaucoup rire.
Comme revenus, Louis avait sa retraite, il a toujours sa retraite, et ma retraite, par exemple, est plus importante que celle de Louis, ce qui est anormal, parce que Louis a quitté, sur un coup de tête, le monde du travail deux ans avant sa retraite. Il a subi une décote terrible pour ces deux dernières années et il ne s’est jamais occupé de rien. Il a pris la plus mauvaise des mutuelles qu’on puisse avoir, il n’a jamais fait attention à tout ça. Il a sûrement oublié des parties de travail et autres. Ses enfants étaient donc toujours dans l’idée que Louis avait plein d’argent à droite, à gauche, et quand Louis a eu 91 ans sa fille disait « je sais que papa a de l’argent de côté pour ses vieux jours », ce qui faisait quand même hurler de rire, à 91 ans il était temps de penser à ses vieux jours. Il était dedans à pieds joints ! Depuis des années et des années, Louis payait un appartement très cher à Paris, on sait ce que sont les loyers parisiens, 1 500 euros et quelques, et il donnait presque 1 200 euros de pension alimentaire à sa femme pour qu’elle vive, donc il ne restait plus rien. Ça faisait des années et des années qu’il tapait dans ses comptes, tout le monde le savait, lui-même avait prévenu ses enfants en 2020.
Stéphanie Reynaud : Ce n’était pas un homme d’argent. Il aurait fallu qu’il ait un secrétaire, une secrétaire, quelqu’un qui gère son argent.
Chantal Lebrument : Moi, je n’étais pas sa secrétaire, j’étais sa compagne, je n’étais pas sa banquière, j’étais sa compagne. Louis avait un toc, je considère que c’est un toc : partout où il allait, quand il travaillait, il ouvrait un compte en banque, il adorait ça. Il avait un compte à Bank of America parce qu’il allait souvent aux États-Unis et, comme les vols internationaux atterrissaient beaucoup par Amsterdam, il avait un compte à la ABN Amro dans l’aéroport, à Schiphol. Il aimait beaucoup ouvrir des comptes parce qu’il disait « on ne sait jamais, je ne fais pas confiance aux banquiers, il vaut mieux en avoir un peu partout. »
Stéphanie Reynaud : Vous confirmez qu’il n’avait pas de compte caché au Delaware ou aux Îles Caïman.
Chantal Lebrument : Par contre, je l’ai accompagné à Jersey où je sais qu’il avait un rendez-vous avec, je crois, un banquier de la HSBC. J’étais partie acheter des kilts dans la ville, faire les boutiques, et je sais qu’il a fait son affaire avec le banquier. C’était son problème, c’était son affaire. Louis a toujours dit « j’ai gagné assez d’argent pour vivre normalement et je vis normalement ». Il n’a jamais été ostentatoire, il n’a jamais acheté de bijoux, de trucs, de machins, il a toujours vécu uniquement pour le travail, jusqu’à la fin, même au début de sa maladie, il avait du mal, il n’arrivait plus à lire sur un écran et tout, il s’acharnait pendant des heures.
Quand il est devenu évident que Louis était malade, je le savais, je l’ai découvert par hasard en février 2024, donc très tard. Ça faisait deux mois qu’il n’était vraiment pas normal, il perdait un peu la tête, il était très fatigué, il dormait énormément ce qui n’était pas son habitude. Tout bonnement, en recherchant un texte de John Day auquel il voulait absolument répondre, qu’il ne trouvait pas, je mets donc mes petites mains dans ses petits courriels et, évidemment, je retrouve le texte de John Day dans ses courriels qui était très intéressant. Je lui imprime, John Day était toujours très prolixe, ça faisait donc 10/12 pages, et puis je regarde. Louis a un classement. Il perdait tous ses PC, chaque fois qu’on allait quelque part il arrivait à perdre son ordinateur, il l’oubliait, il posait l’ordinateur bleu par terre dans les WC, le sol était bleu et il partait ; dans un train, je lui dis « on arrive », il ferme l’ordinateur et hop il descend, des choses comme ça, il a toujours été comme ça, il fallait tout le temps faire la voiture balai. Donc je regarde, son classement était dans son compte Gmail, il adorait Gmail, il trouvait que les Américains ont plein de défauts, mais qu’ils savent quand même faire les choses. Dans Gmail, il avait fait un classement très personnel, avec une arborescence très personnelle, il y avait, par exemple, un dossier qui s’appelle « À rien », ce sont des trucs qui ne servent à rien, mais qu’on peut garder, on ne sait jamais. Il y avait plein de trucs et puis je vois un dossier « Santé », je me dis « tiens, il a un truc santé ». Je regarde et là je tombe sur le compte-rendu de l’hôpital Broca où il avait passé une IRM deux ans avant, que je n’avais jamais vu. On avait vu les photos de l’IRM, on avait bien regardé parce que c’est drôle de regarder la coupe de son cerveau, c’est quand même étonnant, mais nous n’avions pas eu la conclusion, je ne l’avais jamais demandée, je n’y avais pas pensé. La conclusion c’est que les hippocampes sont à Scheltens 3 [Échelle qui mesure l’atrophie de l’hippocampe lors d’une imagerie cérébrale, NdT] et, en tant que scientifique, je sais que cela veut dire Alzheimer. C’est comme cela que j’ai appris qu’il avait Alzheimer, en février 2024 il était malade depuis deux mois.
Je l’ai dit tout de suite à ses enfants, j’ai fait un mail qui s’appelle « Il savait » et ils ne m’ont pas cru. Au mois d’avril/mai de la même année, une de ses filles me disait « il faudrait que tu demandes au médecin de Louis de faire une prise de sang pour détecter Alzheimer », elle ne savait pas que ça n’existe même pas encore. Sciences et avenir fait des titres « Bientôt la détection » , en 2024 ça n’existait même pas et elle ne me croyait pas. Quand ils ont commencé à me croire, ils ont fait une réunion de famille et ils ont dit « Louis était avec Chantal, maintenant on le prend et on s’en occupe. » On s’occupe de Louis et on s’occupe aussi des comptes !
Stéphanie Reynaud : Le souci c’est que vos liens étaient très forts et c’est comme briser un couple.
Chantal Lebrument : Oui, nous étions en couple depuis 23 ans quand même.
Louis avait un rendez-vous à l’hôpital pour voir comment il allait, d’ailleurs il allait très bien. À la sortie de l’hôpital, les enfants m’attendaient, m’ont scotchée au mur. Un petit-fils, un grand gaillard qui avait déjà fait de la prison pour bagarre au couteau au Québec, qui faisait peur à toute la famille, est venu, m’a collée au mur pendant qu’ils ont pris Louis, l’ont mis dans la voiture et sont partis à Beaune, 1 000 kilomètres, et je n’ai revu Louis que dix mois après. Il a été vraiment séquestré parce que sa fille a un château dans la ville où elle habite, je ne vais pas dire où parce que je ne voudrais pas avoir un procès. Il est allé dans ce château, personne ne pouvait le joindre ni rien. En janvier, il a fallu que je paye un détective privé pour avoir une preuve de vie, en janvier alors qu’il a été enlevé le 3 octobre. Donc, en janvier 2025, j’ai payé un détective privé qui a eu des preuves de vie, qui a pris des photos de Louis qui marchait à côté de sa fille, etc. J’ai donc eu des preuves de vie et j’ai fait un procès pour enlèvement, séquestration et violence, car j’ai quand même été bien violentée. En fait, les enfants avaient fait une demande de tutelle pour Louis. On a joint les deux et un procès s’est tenu le 25 février 2025. Le juge a vu que c’était une famille qui était complètement comme ça [Mouvement des mains donnant l’idée de crispation, NdT]. Ils m’ont présentée au juge. On parle beaucoup de la justice française ces jours-ci, or, il faut savoir que le jugement de tutelle est un jugement oral, le juge n’est pas tenu de lire votre dossier, quelqu’un parle et, en France, on peut mentir à un juge, il n’y a aucune conséquence, on a le droit de mentir et, en France, c’est celui qui ment le mieux qui gagne.
Stéphanie Reynaud : Tout à fait. Au moins, aux États-Unis, le mensonge est beaucoup plus condamné.
Chantal Lebrument : Là, non seulement il n’est pas condamné, mais il est même demandé. La première chose qu’ils ont dite c’est « on connaît à peine madame Lebrument, c’est la secrétaire de mon père, elle est avec lui depuis deux/trois ans, elle a pris tous ses comptes, etc., elle s’occupe de lui, mais on ne lui a rien demandé. » Secrétaire de Louis depuis deux/trois ans ! J’étais sans voix. La juge a bien compris, il y avait quand même de nombreux dossiers avec des photos, etc., elle a dit « non, madame Lebrument est la compagne de monsieur Pouzin, ne dites pas le contraire. » La juge a posé cette question : « Si je vous donne la tutelle de monsieur Pouzin, est-ce que madame Lebrument pourra venir voir son compagnon ? » Les trois enfants, qui étaient présents, d’une seule voix, sans se concerter, on dit « non ». C’était clair donc la juge a nommé une tutrice. J’ai dit « c’est tellement difficile, il faudrait que ce soit quelqu’un d’extérieur qui gère ça, quelqu’un qui ne soit pas impliqué ». Émotionnellement j’étais sans voix, je n’arrivais pas à parler et eux me hurlaient dessus des insultes, « on ira te voir quand tu seras en prison pour détournement de fonds, etc. », je n’en revenais pas !
Donc, quand la tutelle a été nommée, on ne peut pas dire que ça s’est mis tout de suite bien puisque la tutrice a d’abord écouté la famille avant de se rendre compte qu’il y avait peut-être un problème. Et je n’ai pu voir Louis que le 24 août 2025, depuis le 3 octobre 2024.
Stéphanie Reynaud : Et depuis, vous le voyez un peu de temps en temps quand même.
Chantal Lebrument : J’arrive à y aller une fois par mois, pas plus parce que, d’une part 1000 kilomètres aller, 1 000 kilomètres retour, c’est très fatiguant même en train. Il faut passer par Paris, il faut changer, gare de Lyon, gare Montparnasse, pour moi c’est vraiment très fatigant. Malgré ce que dit le juge, je ne suis pas une petite jeunette. Les enfants ont demandé la révocation de la tutrice, l’année dernière, le jugement a eu lieu le 3 juin dernier et la juge est arrivée en disant « on a fait une faute grave, on a oublié de convoquer la tutrice », c’est quand même embêtant pour quelqu’un qui veut révoquer la tutrice, « on va se revoir le 14 octobre ». Elle me regardait en disant « de toute façon, je vois ce que c’est, c’est encore l’histoire d’une petite jeunette qui s’est fait payer des choses par un vieux monsieur. »
Stéphanie Reynaud : Vous avez quand même beaucoup preuve de cette vie en commun.
Chantal Lebrument : Oui et j’ai quand même 73 ans. La petite jeunette ! Je ne suis pas ce qu’on peut appeler une petite jeunette !
Stéphanie Reynaud : Vous avez eu une vie en commun professionnelle et privée finalement, une passion commune.
Chantal Lebrument : Oui. Nous vivions ensemble, nous travaillions sur la même table, un bureau l’un en face de l’autre. Nous avons toujours tout fait ensemble. Quand nous étions à Paris, j’habitais en banlieue parisienne dans le 95, à côté d’Enghien, un lieu très privilégié avec un jardin. Le week-end Louis venait, nous allions au jardin, la semaine j’allais chez lui et souvent nous n’étions pas là, parce que nous passions notre temps à aller faire des conférences dans le monde entier, tous les deux.
Stéphanie Reynaud : Il y avait une passion commune, une stimulation cérébrale.
Chantal Lebrument : C’est pour cela que j’ai créé l’association. Les gens étaient un peu effarés de ce qui se passait et disaient « on n’arrive pas à prendre parti parce qu’on ne sait pas ce qui se passe, on ne comprend pas. » C’est toujours gênant. Il n’y a pas à prendre parti, il y a à prendre le parti de Louis Pouzin, à l’aider, lui, et personne d’autre. Il faut se soucier de son intérêt. J’ai créé une association loi 1901 qui est maintenant reconnue d’utilité publique « Les Amis de Louis Pouzin » et chaque fois qu’il y a quelque chose, je publie un bulletin à un nombre fermé de gens qui se sont inscrits, à peu près 80 personnes dans le monde entier. Son ami brésilien, Pierre-Jean, est abonné, il y a John Day, il y a des Chinois, il y a un peu de tout. Je le fais en français et les gens se débrouillent après pour la traduction, je ne gère pas la traduction.
Stéphanie Reynaud : Parfait. Regardez ce qui apparaît à l’écran, qui veut prendre contact avec vous ou donner, il y a toutes les coordonnées.
Chantal Lebrument : C’est vrai qu’il y a besoin d’argent, parce que Louis, dans son appartement de Paris – et c’est pour cela qu’il ne voulait pas trop le quitter au départ –, a tout gardé, tout ce qu’il a eu en documentation dans tous les colloques où il est allé pendant Cyclades, avant et après. Donc dans son appartement, qui était tout petit, il y avait des piles par terre, un peu par année, 73, 75, etc. Les piles n’ont pas duré longtemps, nous avons eu un chaton qui est venu mettre un peu le bazar là-dedans. Louis avait un fonds documentaire au niveau historique qui explique les réseaux, la naissance des réseaux, pas forcément en français. C’est donc un fond historique très important. Avant de déménager j’ai trié, j’ai beaucoup donné à des gens qui faisaient des recherches très particulières, qui voulaient faire des bouquins, reprendre des recherches. J’ai donc trié des choses importantes pour les sauver, pour les garder.
Stéphanie Reynaud : Qui seront les témoins de cette époque.
Chantal Lebrument : Voilà. Il faut trier ce fonds. Tout ce qui sert à ranger la documentation, qui est du papier, n’a rien dedans qui abîme le papier. L’appartement de Louis était assez sombre et il a gardé des papiers intacts des années 70, qui sont aussi blancs qu’en 70. Ça serait dommage que tout cela soit abîmé. On met ça dans des boîtes à archives qui archivent pour deux ans, pas pour 15/20 ans et les boîtes d’archives pour l’archivage professionnel coûtent très cher. C’est pour cela que je fais un appel aux gens d’abord pour qu’ils adhèrent à cette association pour avoir des nouvelles de Louis, pour en prendre et pour en donner, pour dire à Louis « on est là ».
Tous les mois je vais voir Louis avec des amis, ça s’est institué comme ça. Le mois dernier, j’y suis allée avec une amie de Louis, que Louis a connue la première année qu’il était à l’X, donc il était gamin et, avec son mari, elle faisait des maraudes place de la Contrescarpe et rue Mouffetard pour aider à sauver les jeunes, c’était avant l’abbé Pierre, en 1950. Annie est restée amie avec Louis depuis toujours et Annie est venue avec moi voir Louis. Elle est amie avec Louis depuis 70 ans, elle faisait aussi des randonnées donc ils ont fait des randonnées ensemble, on a passé des Nouvels Ans chez eux, elle est venue à la maison. Elle m’a sciée, elle a dit « en 70 ans, j’ai vu les enfants de Louis quatre fois ». Il n’a jamais passé un Noël ou un Nouvel An avec ses enfants depuis que je le connais, donc en 23 ans. Jamais. Ils n’appelaient jamais et quand ils ont su qu’il était malade ils se sont bien dispensés de demander si j’avais besoin d’aide ou quoi que ce soit.
Stéphanie Reynaud : Bien sûr. C’est un professeur Tournesol qui n’était pas très famille finalement.
Chantal Lebrument : Non et finalement les enfants lui en veulent et à raison, mais je n’y peux rien. Durant toute la jeunesse de ses enfants, comme dit sa fille, il n’était jamais là. Louis passait son temps dans le monde, à faire des conférences, il revenait, papa est là, et quand papa était là, il travaillait la nuit. Les enfants disent « on se levait à quatre heures du matin, il était en train de travailler. »
Stéphanie Reynaud : C’était un sacerdoce.
Chantal Lebrument : Oui Il a vécu sa vie comme ça, pour les réseaux.
Stéphanie Reynaud : Au point d’oublier un peu les siens. C’est un constat, on n’est pas là pour juger, c’est comme ça.
Je voulais juste refaire un clin d’œil, faire encore un petit retour en arrière. J’ai deux/trois questions et quelques remarques précieuses. Je voulais juste vous montrer notamment ce document, ce fameux laboratoire.
Chantal Lebrument : Code source [il s’agit d’un journal ou d’un site, NdT]. L’IRIA c’est l’ancêtre de l’Inria qui signifie Institut national de recherche en informatique et en automatique.
Stéphanie Reynaud : Le plan Calcul [photo d’un article sur le sujet, NdT] est à l’origine de tout, qui était une très bonne idée du Général de Gaulle. Voilà tous les gens qui ont travaillé sur ce plan Calcul. Il y avait une vraie volonté d’être souverains.
Chantal Lebrument : Complètement. Ils étaient vraiment en train de monter un Airbus de l’informatique au niveau européen.
Stéphanie Reynaud : Finalement on aurait pu avoir une puissance inouïe.
Chantal Lebrument : Tout à fait. On aurait pu avoir la puissance qu’a maintenant Airbus par rapport à Boeing. Dans dans la biographie de Louis, j’ai retrouvé une partie très intéressante, une citation de Louis. À l’époque, quand il y avait un réseau à construire, par exemple pour Air France ou autre, on passait le contrat à une société française mais qui était purement de façade, car, en réalité, c’était sous-traité à une société américaine.
Après notre aventure, donc après Cyclades, tous les projets de réseaux ont été faits par des sociétés françaises et non plus américaines. Il y a quand même eu, malgré tout, une prise de conscience du milieu que ce qui avait été fait n’était pas bien.
Stéphanie Reynaud : « Ambroise Roux, présenté comme une éminence grise du patronat, créateur de l’Afep, complice du patronat et visiteur du soir à l’Élysée. Il était l’outil de David de Rothschild pour les fusions-acquisitions, les fameuses Fusac », ce sont les propos de feu Michel Chanu qui nous a quitté l’année dernière dans un tragique accident. Il en parlait dans une émission de mon collègue que je salue ici, Nicolas Bouvier. Des puissances financières de l’ombre étaient certainement à l’œuvre.
Chantal Lebrument : Mais Louis, ce n’était pas son problème !
Stéphanie Reynaud : Non, ce n’était pas son problème, mais je pense que le public est quand même très intéressé de comprendre et de savoir pourquoi, finalement.
Chantal Lebrument : En cela, le livre d’Éric Reinhardt, Comédie françaises est vraiment essentiel parce qu’il a fait un vrai travail pratiquement journalistique, pour un écrivain, de recherche. Il a gratté jusqu’à tomber sur qui a dit non et pourquoi.
Stéphanie Reynaud : Bien sûr. D’ailleurs c’est assez audacieux, de la part d’un écrivain qui est plutôt dans le sérail, de révéler ce genre de chose.
Chantal Lebrument : Tout à fait. Tous les juristes de Gallimard ont tout relu parce qu’on aurait vite un procès s’il y avait quelque chose de faux et ils n’ont rien trouvé, ils n’ont pas trouvé un coin pour pouvoir interdire le livre ou faire une polémique dessus.
Stéphanie Reynaud : C’était inattaquable.
Regardez, je vous le montre rapidement juste à titre d’information. Le documentaire [26] est très bien fait, il élude la question d’Ambroise Roux mais, quand même, on apprend beaucoup de choses dedans. Je ne suis pas forcément d’accord avec le titre de ce documentaire, c’est certainement un titre un peu poil à gratter, Les Français qui n’ont pas inventé internet, je dirais « ces Français qui ont co-inventé Internet ».
Chantal Lebrument : C’est très ironique, parce qu’ils n’ont pas fait Internet, ils ont fait Cyclades. L’Internet c’est autre chose, l’Internet c’est ce qu’ont fait les Américains et ce n’est pas Cyclades
Stéphanie Reynaud : C’est la suite d’Arpanet [27]. Est-ce qu’on peut dire deux mots d’Arpanet ?
Chantal Lebrument : Oui, parce qu’il y a beaucoup de méconnaissance là-dessus. Arpanet n’est pas un sous-Internet. Arpanet était vraiment un réseau interne aux États-Unis, ce que la petite animation des Anglais montre bien, ça va du point A au point B, ce n’était pas fait pour être diffusé en dehors d’un réseau universitaire.
Stéphanie Reynaud : Donc Arpanet n’est pas l’ancêtre d’Internet.
Chantal Lebrument : Ce n’est pas faux, mais c’est un raccourci de dire ça.
Stéphanie Reynaud : Très bien c’est intéressant. Il faut qu’on essaie de comprendre justement.
Chantal Lebrument : Internet n’existait pas avant Cyclades. Cyclades a inventé la notion d’Internet, de réseaux interconnectés quel que soit le matériel, parce que, pour Arpanet, il fallait que tout le monde ait le même matériel. Louis a voulu faire un réseau où on pouvait se connecter avec du Micra, de l’IBM, n’importe quoi et ça marche toujours, c’est toujours le principe.
Stéphanie Reynaud : C’est vraiment le côté ouvert. L’ICANN ?
Chantal Lebrument : Ah l’ICANN, les « icanards » comme on les appelle. Il faut savoir que c’est un organisme américain, etc., qui se dit indépendant qui ne l’est pas, évidemment. Déjà ils sont très peu au bureau, ils sont très bien payés, ils passent leur temps à faire des colloques dans le monde entier tous frais payés, etc. C’est vraiment l’archétype de la sangsue.
Stéphanie Reynaud : D’accord. À surveiller.
Chantal Lebrument : Les gens de l’ICANN considèrent que ce sont eux qui dirigent Internet alors que non, pas du tout. D’abord on ne parle pas d’un Internet, on parle d’internets. J’ai dû vous passer des slides où on présente Open Root et on parle des internets. On montre l’internet de l’ICANN, les autres internets qui existent, etc.
Quand on parle du Web profond, on parle de tous les internets qui ne sont pas ceux de l’ICANN. Il suffit d’avoir un numéro IP que l’on change dans sa machine de façon très simple pour aller sur d’autres internets. Open Root c’est un des autres internets. Juste avant le Covid où là, vraiment, nous étions florissants, je crois qu’on avait 49 serveurs dans le monde qui étaient managés par un chef, un administrateur qui est dans le nord du Mexique. Nous avons arrêté. Il y a eu le Covid. Après Louis est tombé plus ou moins malade et tout, donc j’ai vraiment arrêté. Là, maintenant, on reprend, nous avons quatre serveurs plus puissants, toujours gérés en zone non américaine et non européenne, donc on peut faire des TLD comme on veut avec un serveur en Espagne, ils sont très compliants, à Genève, chez les Anglais et chez les Allemands je crois, de mémoire. Les gens de l’ICANN disent « vous n’avez pas le droit de faire ça, l’Internet appartient aux Américains, etc. »
Il y a eu une réunion de l’ICANN, la numéro 58, à Copenhague, où je suis allée parce que Louis ne voulait pas aller dans les réunions de l’ICANN parce qu’il ne voulait pas être instrumentalisé. C’est donc moi qui y allais, qui m’y collais, d’ailleurs j’adorais ça, on y rencontrait plein de gens très bien. Donc à cette réunion de l’ICANN de Copenhague, la numéro 58, des questions ont été posées au board de l’ICANN. Le board ce sont 12 personnes autour d’une table semi-circulaire, le micro passe de main en main, les gens posent des questions et le board est obligé de répondre aux questions, ça fait partie du truc, en anglais évidemment, le board s’exprime dans sa langue maternelle et c’est traduit.
Un Français qui était très pro-ICANN a dit « des gens essaient de faire comme l’ICANN, créent des TLD ». La personne à qui on posait la question a voulu répondre et le chef de l’époque, le directeur de l’ICANN, a dit « c’est moi qui réponds. » J’étais devant, il a pris le micro, il m’a regardée dans les yeux et il a dit « faire un internet c’est un numéro IP, ce n’est rien d’autre, Louis Pouzin l’a très bien expliqué. De fait, si les gens veulent faire un internet, ils le font, on n’a rien contre, simplement il ne pourra jamais concurrencer l’ICANN. » Ce qui est vrai, notre but n’a jamais été de concurrencer l’ICANN.
Stéphanie Reynaud : Ça s’est dit !
Chantal Lebrument : Ceci a été dit lors de la réunion numéro 58 de l’ICANN à Copenhague. On avait donc le blanc-seing de l’ICANN, dès 2017, pour faire un internet.
Il est important de dire que l’ETSI [European Telecommunications Standards Institute], qui est quand même un organisme international de normalisation, a choisi RINA pour être le successeur de l’Internet actuel, le TCP/IP. Il y a eu un rapport très important, très compliqué. RINA permet de résoudre les problèmes qui sont génériques à un réseau, etc. Il faut savoir que RINA c’est fiable à presque 100 %, c’est très rapide. RINA été développé dans deux endroits en Europe, pas en France, avec l’argent européen, ça a été développé à Barcelone pour inventer de nouveaux usages et à Dublin pour la Métronomie. À Dublin ils ont calculé que RINA était au minimum 1000 fois plus rapide que TCP/IP, ils n’ont pas pu aller au-delà de 1 000 fois, ce n’était pas possible. C’est la performance.
Concernant les coûts, on divise par je ne sais plus combien le coût serveur, plus ça va plus les serveurs coûtent cher, ça chauffe, etc. RINA va très vite, ça coûte beaucoup moins cher et, en plus, ça supporte très bien la mobilité. On n’a pas besoin d’avoir un internet pour le mobile, pour le portable, c’est complètement mobile sur tout support. RINA c’est vraiment l’Internet. on lit dans les livres sur Louis que Louis disait « RINA c’est l’internet d’avant-hier », parce que, pour lui, il était déjà dans RINA. Pas mal d’organismes ont déjà pris RINA. Par exemple si la blockchain financière Cardano a eu autant de succès, marche bien, c’est parce qu’elle est sur RINA. Un vendeur de réseaux, au Japon, a fait fortune parce que son serveur est sur RINA.
C’est très compliqué, on ne va pas on va pas se mentir, il faut s’accrocher. Des Français très intéressants se rassemblent, forment un groupe, et quelqu’un, dans ce groupe de Français, a fait un RINA pour les Nuls qui est très intéressant.
Stéphanie Reynaud : C’est pratique pour le grand public.
Chantal Lebrument : Exactement. Pour expliquer aux gens pourquoi c’est important, c’est fondamental de comprendre ce qu’est RINA, pour essayer de se l’approprier. Il y a un site, ce qu’on appelle un bac à sable, où les gens peuvent essayer pour voir comment, dans leur organisation, on peut intégrer RINA. RINA ce n’est pas pour nous, ce n’est pas pour le pékin moyen, ce n’est pas pour vous, ce n’est pas pour moi, c’est pour une entreprise qui a un intranet, un extranet, un ceci, un cela, elle remplace tout par RINA, c’est sécurisé. Elle met un petit Open Root à l’intérieur pour faire son intranet et c’est parti. Elle divise les coûts par 100 voire 1 000 et c’est parti. Le mauvais côté de RINA c’est que ça ne coûte pas cher, ce qui ne coûte pas cher ne plaît pas, ne plaît jamais, et ça se met en œuvre très rapidement. Donc ça aussi : quand pour un projet compliqué, industriel, on vous dit « on vous fait ça en six mois », ça ne fait pas sérieux. Alors que si, RINA ça se fait très rapidement et on divise les coûts vraiment par 1 000.
Stéphanie Reynaud : C’est comme les médicaments génériques que certains ne prennent pas au sérieux parce qu’ils sont moins chers.
On va faire un clin d’œil à Éric Reinhardt qui a fait un travail formidable, deux secondes. Il faut le saluer ici.
Chantal Lebrument : Comédies françaises, il a fait un travail vraiment formidable. C’est quelqu’un de très fiable et c’est un bon ami.
Stéphanie Reynaud : Nous le saluons. J’espère qu’il regardera cette émission. Achetez ce livre, il est toujours en vente.
Chantal Lebrument : Oui. La bio de Louis est aussi toujours en vente [Louis">Pouzin – L’un des pères de l’internet].
Stéphanie Reynaud : Sur quel site ?
Chantal Lebrument : Sur le site sur lequel vous êtes [Amazon], hélas, il y en a d’autres. Il est en vente en commande. C’est un livre qui est sorti dans une maison d’éditions qui est très intéressante, qui s’appelle Economica, une maison d’éditions qui fait des choses économiques. Je l’ai écrit avec un jeune journaliste qui a été vraiment très précieux, Fabien Soyez, qui s’est chargé de faire toutes les interviews dans le monde entier parce qu’il a fallu trouver les sources et valider tout ça quand même.
Stéphanie Reynaud : Bien sûr, je l’ai trouvé, il est bien là. Je vais vous le reporter. Je fais un peu de place pour Economica qui arrive parmi nous et voici le site en question.
Chantal Lebrument : Tout à l’heure vous avez montré le livre en anglais, c’est le même, il a été traduit par une autre amie qui est traductrice, qui est la secrétaire de l’association Les Amis de Louis. En français, la préface est de Korben [28], un ex-hacker éthique qui est très intéressant au niveau technique. En anglais, The Inventions of Louis Pouzin : One of the Fathers of the Internet, la préface est de John Day, préface qu’il a fallu que je relise moult fois parce qu’il m’avait envoyé une préface de presque 100 pages, j’ai dit « je ne vais quand même pas faire une préface qui est aussi grosse que le bouquin, ça ne va pas le faire », il a donc fallu retravailler avec John. Sa préface est très intéressante. Il raconte bien comment il a connu Louis et pourquoi Louis l’a scotché dès qu’il l’a connu. Louis est un personnage qui est scotchant et même maintenant, malade, vieux, 95 ans, dans son Ehpad pas terrible, il dénote encore par rapport aux autres.
Stéphanie Reynaud : De toute façon, j’espère qu’il pourra voir cette émission, c’est l’occasion.
Chantal Lebrument : La dernière fois que je suis allée le voir, j’ai réussi à lui apporter, je ne me souviens plus comment ça s’appelle, quand vous publiez dans Facebook, vous pouvez faire un sketchboard, vous pouvez demander à Facebook de vous faire sous forme livre toutes vos publications. Pendant des années des années je n’ai pratiquement publié que sur Louis, nos déplacements, Louis à la mer, Louis à la campagne, Louis à la maison avec ses chats parce que Louis adore les chats, et je lui ai apporté donc un condensé de sketchboard la dernière fois. Il y avait Louis dans son fauteuil avec les chats autour de lui, Louis entrain de lire Le Canard enchaîné, son journal favori, etc. Il était scotché de voir les chats, ça l’a beaucoup ému de se voir, il se reconnaît encore, et il s’est vu dans le canapé avec ses chats. Il était tout ému, ça lui a fait plaisir.
Stéphanie Reynaud : Petit passage un peu plus clinquant, je ne pouvais pas ne pas le faire.
Chantal Lebrument : La reine, The Queen. La reine, et le roi, en octobre 2013.
Attention à cette image, les Anglais sont terribles ! Quand vous publiez cette image vous avez automatiquement une énorme amende, donc ne pas la passer. On n’a pas les droits. On n’a absolument pas le droit.
Stéphanie Reynaud : Même si elle est passée dans le dans Le Journal du Centre ?
Chantal Lebrument : Même si elle est passée. Je ne sais pas comment ils ont fait, s’ils ont payé les droits. Je l’avais mise sur le site internet de notre association. Un organisme allemand cherche, dans le monde entier, toutes les photos de Buckingham et fait des procès immédiatement, c’est du style 10 000 euros la photo quand les droits n’ont pas été achetés. J’ai acheté les droits en 2015, un an après parce que la reine avait invité Louis parce que Louis était le premier récipiendaire du Queen Elizabeth Prize for Engineering, l’équivalent du prix Nobel pour les ingénieurs. Un an après, donc 2015, nous avons été invités à Buckingham, nous sommes tous passés les uns après les autres, « majesté, majesté, toc, toc » et, à la fin, la reine a dit « pouvez-vous me rappeler ce petit Français qui parle si bien anglais », elle l’aimait bien parce qu’ils avaient la même taille, tous les deux sont petits. Louis parle un anglais délicieux et Louis a parlé avec la reine pendant pas loin de cinq minutes, à tel point que, sur les photos, on voit le mari de la reine qui la regarde en disant « mais qu’est-ce qu’il raconte à ma femme ! »
Pour cette photo-là j’ai les droits, donc vous pouvez la publier. J’ai acheté les droits assez cher, pas loin de 500 euros.
Stéphanie Reynaud : Très bien, elle est belle cette photo.
Chantal Lebrument : Elle est très jolie. C’est le journaliste du Monde qui a fait cette photo. Je n’ai pas les droits pour cette photo.
Stéphanie Reynaud : Très bizarre, il a reçu un prix en Grande-Bretagne, mais rien en France. Pourquoi ?
Chantal Lebrument : Parce qu’il y a un lobbying terrible, encore maintenant, il y a encore beaucoup d’anti-Pouzin. Les gens considèrent qu’il a tiré la couverture à lui, bon d’accord, il a inventé ça, OK, mais beaucoup de gens sont anti-Pouzin, parmi les gens du CNET [Centre national d’études des télécommunications], il y a beaucoup de gens anti-Pouzin, encore ! Le lobbying anti-Pouzin marche toujours.
Stéphanie Reynaud : C’est fou ! Le lobbying anti-Pouzin marche toujours ! C’est incroyable.
Chantal Lebrument : Il est mal vu. Par exemple les gens qui gèrent internet en France, ISOC France [Internet Society France], donc qui gèrent le .fr, détestent Louis, parce que Louis a fait des trucs bizarres, Open Root c’est bizarre. Non, ça ne passe pas.
Stéphanie Reynaud : D’accord. Vous voulez qu’on mentionne l’Institut européen des normes de télécommunications.
Chantal Lebrument : On en a parlé dans le livre sur RINA puisque l’ETSI [European Telecommunications Standards Institute] a donc décidé de nominer RINA comme le successeur de TCP/IP. Je n’ai pas de nouvelles parce que j’ai un peu perdu contact avec John Day au cours de cette dernière année, mais John Day était à deux doigts que l’ETSI – je ne me souviens plus du terme parce qu’il y a plusieurs degrés dans la reconnaissance par l’ETSI – accorde la reconnaissance finale qui est d’en faire une norme, comme il y a eu la norme UE, la norme wifi, etc. Je ne sais pas, il faudrait contacter John Day pour savoir.
Stéphanie Reynaud : Parle-t-il français ?
Chantal Lebrument : Non, pas du tout, mais il adore la France, il est très francophile, mais il ne parle pas français et son nom de courriel c’est jean.jour, John Day.
Stéphanie Reynaud : Il peut regarder l’émission sur YouTube et la faire traduire.
Chantal Lebrument : Il ne le fera pas. Même les bulletins de Louis que je lui envoie, il ne sait pas comment faire pour les traduire, alors que je lui ai dit « tu prends tel logiciel, tu mets dedans et c’est traduit », mais non. Il fait partie des Américains qui pensent que tout le monde parle américain.
Stéphanie Reynaud : Oui c’est ça, et le monde entier.
On peut avoir des informations sur votre vie et celle de Louis Pouzin sur le dark web.
Chantal Lebrument : C’est drôlement bien, il y a plein de choses très intéressantes.
Stéphanie Reynaud : Le meilleur et le pire.
Chantal Lebrument : Plein de choses très intéressantes, j’ai appris plein de choses sur le dark web. Plein de sites existent, des petits sites de niche qui sont intéressants pour les gens qui les utilisent. Il y a plein de pirates, c’est évident, mais il y a plein de choses qui transitent par là. Déjà, on ne peut pas savoir ce qu’il y a. On ne peut pas avoir une cartographie du dark web, c’est impossible. On trouve de tout, on trouve des projets piratés, on trouve des logiciels piratés. On trouve aussi des gens qui échangent entre eux en dehors des grandes oreilles de l’ICANN et des Américains.
Stéphanie Reynaud : Les fameuses grandes oreilles.
Souveraineté technologique française – Abandons et reconquête, un livre de Maurice Allègre, on va juste le montrer à l’écran.
Chantal Lebrument : Il nous l’avait envoyé, on l’a eu. Quand nous avons fait une émission à Europe 1, nous étions autour de la table avec Éric Reinhardt, Maurice Allègre et Louis. Il était en train de finir ce livre et il nous l’a envoyé après. Il faut savoir que Maurice Allègre a beaucoup été présent pour le livre d’Éric Reinhardt, parce qu’il est quand même un témoin clé de cette période. Éric a croisé plusieurs sources pour être sûr de ne pas dire de bêtises et Maurice Allègre a participé à cette consolidation de sources.
Stéphanie Reynaud : Ceux qui sont anti-Pouzin le sont parce qu’ils sont sous influence américaine, n’est-ce pas ?
Chantal Lebrument : Oui, j’en suis persuadée. Louis a toujours dit que celui qui n’a pas d’ennemis c’est qu’il n’a pas fait grand-chose d’intéressant dans sa vie. Louis a toujours revendiqué le fait d’avoir des ennemis, ça ne l’a jamais gêné. En plus, il a toujours traité ses ennemis comme ses amis. Il y a un seul Américain que vraiment il n’aimait pas, quand il le voyait il le haïssait, je n’ai jamais su pourquoi, quelle histoire il y avait eue entre eux. Sinon chaque fois qu’on arrivait quelque part où il y avait Vint Cerf ou Bob Kahn, les deux Américains, ils se tombaient les bras, ils étaient très contents de se voir. Bob Kahn était ravi de voir Louis et Vint Cerf aussi. Vint Cerf nous a aidés, nous sommes allés aux États-Unis pour voir des amis de Louis à San Francisco et Vint Cerf nous a fait une lettre de recommandation, a tout organisé pour qu’on visite Google. Nous avons été invités à Google comme des rois, nous étions chacun sur notre petit vélo Google pour visiter tout le centre et tout. Nous avons passé une journée mémorable.
Stéphanie Reynaud : Et pour terminer, qui sont ces deux chercheurs, britannique et belge, qui prétendent, peut-être ne prétendent-ils pas, d’ailleurs, avoir inventé le Web.
Chantal Lebrument : Le Web au Cern [Conseil européen pour la recherche nucléaire] à Genève. Tim Berners-Lee [29] a eu l’idée, il a gribouillé sur un bout de papier, c’était complètement incompréhensible et heureusement il avait un assistant, un jeune Français à l’époque qui a tout remis au propre pour donner à la direction du Cern qui a dit « ça me paraît intéressant, on va tester ». De fait, Tim Berners-Lee a inventé le lien hypertexte.
Et Robert Cailliau [30], le Belge, c’est lui qui a fait le boulot. Robert Cailliau est très gentil, très sympa, il est passé à autre chose depuis, complètement, maintenant c’est un vieux monsieur, il est en Belgique et Robert Cailliau n’a jamais été reconnu. Pourquoi ne faisait-il pas partie des récipiendaires, depuis Japan Prize, au même titre que Tim Berners-Lee ?
Ce n’est pas parce que Louis a reçu le prix, il faut savoir que quand Louis a reçu ce prix, Buckingham a téléphoné à son numéro de téléphone à Paris, « bonjour Monsieur, ici Buckingham Palace. – Ah, ah, bonne blague », il a raccroché. Il a raccroché deux ou trois fois comme ça, « si, si, je vous assure, c’est vraiment le secrétariat de Buckingham, il faut absolument qu’on vous parle », il n’y croyait pas. Il ne voyait pas pourquoi Buckingham voulait le joindre. Il y est allé pour recevoir ce prix, il n’en revenait pas, il ne s’y attendait pas du tout, il n’avait rien demandé.
Stéphanie Reynaud : Je voudrais qu’on termine cette émission sur cette jolie photo. En tout cas je voulais vous remercier infiniment, du fond du cœur, pour cette confiance, pour avoir parlé de ce grand homme, de votre histoire à tous les deux et également de votre parcours, qui vous rend légitime à parler à la fois de Louis Pouzin et de ce domaine de l’Internet qui est quand même assez méconnu du grand public.
Chantal Lebrument : Ça c’est la photo que j’ai fait faire pour la première page de la bio. J’avais trouvé un photographe sur Internet, pas très connu, Erwan Floc’h, qui est venu avec tout son matériel pour faire la photo. Il avait fait des photos très traditionnelles et, au dernier moment, Louis a dit « oh la, la, la cravate et tout ce n’est pas moi, c’est emmerdant ». Il s’est rhabillé normalement et c’est comme ça qu’il était, avec une chemise normale, le col dégrafé et les lunettes sur le front, toujours. C’est la vraie photo de Louis.
Stéphanie Reynaud : Ça lui va très bien. Ça lui ressemble, c’est vraiment lui.
Chantal Lebrument : C’est vraiment lui.
Stéphanie Reynaud : Un dernier petit clin d’œil quand même. Vous allez vite comprendre. On peut dire que celle-ci est méritée parce qu’elles ne le sont pas toujours, si on peut se permettre de le dire. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Chantal Lebrument : Je vois mal. Je ne vois pas ce que c’est.
Stéphanie Reynaud : Je promeus officier de la légion d’honneur...
Chantal Lebrument : Ah oui. Il l’avait accepté, il savait qu’il l’avait eue, mais il voulait que ce soit quelqu’un d’intéressant qui lui remette et il a attendu d’avoir l’accord de madame Haigneré pour qu’elle lui remette cette médaille, il aimait beaucoup Claudie Haigneré. Et, quand il a eu le niveau au-dessus, c’est le général Watin-Augouard, le général qui a lancé l’idée de la cybergendarmerie, quelqu’un que Louis aime beaucoup, qui lui a remise. Il y a un grand centre cyber de la gendarmerie à côté de Rennes, à Betton je crois, et Louis est allé mettre la première pierre du bâtiment, c’est le centre Louis Pouzin. J’ai un neveu gendarme qui travaille dans le bâtiment Louis Pouzin.
Stéphanie Reynaud : Très bien.
Je voulais terminer sur un sujet important d’actualité, je crois avoir entendu plusieurs fois Louis Pouzin mettre en garde contre cette surveillance de masse que lui n’a pas désirée, mais qui pourrait être la conséquence de ses formidables travaux. Est-ce qu’on peut conclure l’émission sur ce sujet important pour les générations futures, chère Chantal ?
Chantal Lebrument : Oui, tout à fait, le dérapage du tout numérique. Le tout numérique c’est très dangereux. Nous allons être fichés dans un seul endroit, cet endroit-là va être évidemment hacké, puisque, on l’a dit, l’Internet est construit sur du sable. On ne peut pas sécuriser Internet, on met des patchs et des patchs, ça n’est pas sécurisable. Donc faire un tout numérique et baser toute notre vie sur le numérique c’est une grave erreur tant qu’on n’a pas un internet sécurisé et fiable, donc RINA et, pour les entreprises, un système tel qu’Open Root, un système qui vous permet d’avoir vos propres données en main et de ne pas les voir disparaître chez vos concurrents.
Stéphanie Reynaud : RINA pourrait être pris par des entités importantes ?
Chantal Lebrument : Oui, bien sûr, RINA est déjà pris et on ne sait pas. Comme Louis n’a jamais voulu faire breveter ni rien on ne sait pas, on découvre par hasard. Nous étions allés en Chine et les Chinois nous disent « on a entendu parler de RINA la semaine dernière, des Allemands nous en ont parlé. – Ah bon ! ». En fait, c’est une entreprise allemande qui a monté RINA. Par exemple l’université d’Oslo qui, dès le départ, a travaillé avec les gens de Barcelone pour développer RINA et ils ont développé des modules RINA pour Airbus. Mais c’est noyé, on ne sait pas que c’est RINA parce que c’est un service, ça marche, etc., ça va avoir un nom de projet X, Y, Z, mais c’est du RINA
Stéphanie Reynaud : Très bien.
Je voulais vous remercier infiniment pour cette émission.
Chantal Lebrument : Merci à vous d’avoir rendu hommage à Louis, de penser à Louis, il faut vraiment penser à lui. Il est dans un état pas facile et c’est complètement anormal que quelqu’un qui a travaillé toute sa vie pour le bien public, gratuitement, qui n’a pensé qu’à ça, finisse sa vie complètement anonyme dans un couloir d’Ehpad. Il faut prendre soin de lui. Comme a dit son copain du Brésil, Pierre-Jean, il mérite autre chose qu’un nom sur un bâtiment, il mérite d’être honoré et pas honoré quand il sera mort, mais honoré maintenant et qu’on l’aide maintenant à finir sa vie de façon honorable.
Stéphanie Reynaud : Merci à Louis Pouzin, ce grand Français, génial inventeur.
Et puis merci beaucoup à vous, Chantal, je vous remercie et je vous laisse le mot de la fin. Je vous remercie infiniment.
Chantal Lebrument : Louis a inventé ce qui peut être considéré comme Internet, même si c’était Cyclades. Cyclades c’est un internet abouti, ce que n’est pas TCP/IP aujourd’hui.
Louis s’est battu jusqu’à sa dernière force pour mettre en route RINA et Open Root qui sont des internets aboutis et sécurisés.
Il faut savoir saisir sa chance et surtout ne pas tomber dans le tout numérique avec un internet qui est construit sur du sable donc absolument pas sécurisé.
Stéphanie Reynaud : Un grand merci à vous, Chantal Lebrument. Merci infiniment.