Ostpolitik : Bonjour à toutes. Bonjour à tous. Bienvenue dans Abonnez-vous matin tous les vendredis de dix heures à midi. Nous avons une petite minute de retard, ce n’est pas grave, ça arrive, le compte à rebours n’était même pas terminé.
L’émission se déroule en direct des locaux de Mediapart, comme d’habitude, on reçoit des créatrices et créateurs de contenu, aussi des personnes qui créent des médias, on en parlera, bien sûr, tout à l’heure, et vous retrouvez également sur cette chaîne ma collègue Anna, le lundi à 18 heures, pour Les coulisses de Mediapart.
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Je vois qu’il y a déjà quelques personnes dans le chat. Bonjour à toutes. Bonjour à tous.
Je reçois aujourd’hui Louise Pastouret que je vais afficher à l’écran dans un instant. Bonjour Louise.
Louise Pastouret : Bonjour. Bonjour à tous et à toutes.
Ostpolitik : Est-ce que vous pouvez me dire si vous entendez correctement, c’est peut-être un peu bas. Normalement c’est bon.
Louise Pastouret, vous êtes cofondatrice et présidente du média Les Enovateurs [1], un média consacré au numérique au sens large, un numérique éthique, écologique et inclusif.
Première question peut-être un peu générale. On utilise beaucoup le terme « numérique », on utilise beaucoup le terme digital, qu’est-ce qu’on désigne exactement par ces termes ? À quoi fait-on référence ?
Louise Pastouret : Je dirais que le numérique est composé de deux choses.
La première c’est tout cet aspect matériel, il va y avoir les terminaux, donc ce qu’on a dans nos poches, les smartphones, ce qu’on a sur nos bureaux, les ordinateurs, et puis également des choses qu’on voit moins, ce qui nous mène à dire aussi que ce numérique est dématérialisé, c’est-à-dire les centres de données, les câbles sous-marins, les câbles enterrés, les antennes, etc. C’est une première partie.
Ensuite, le numérique désigne aussi un ensemble d’usages, c’est-à-dire comment on se sert de tous ces terminaux, de toutes ces infrastructures, pour en faire tout un tas de choses puisque, aujourd’hui, le numérique est partout : on s’en sert pour travailler, faire des visios, communiquer avec des proches ; on s’en sert pour se divertir, écouter de la musique, regarder des vidéos en streaming ; on s’en sert pour réserver des billets de train, pour prendre rendez-vous chez le médecin, pour, quand on est élève, avoir accès à ses devoirs. Bref ! Les usages sont vraiment infinis, le numérique a infusé dans chaque aspect de la société.
Ostpolitik : D’accord. On voit effectivement que c’est dans tous les aspects de la société, pourtant c’est parfois, je n’ai pas envie de dire un impensé puisqu’il y a quand même pas mal de critiques sur la façon dont le numérique se gère, mais il y a impensé dans nos usages. En fait, on l’utilise tellement souvent qu’on ne se pose presque plus de questions éthiques ou écologiques sur la façon dont on va interagir avec ces outils numériques.
Louise Pastouret : Oui, ce n’est pas faux. Nous avons effectivement tous ces équipements à notre disposition dans la poche, il y a du wifi partout, on n’a même plus besoin de se brancher pour accéder à Internet. C’est devenu absolument évident, preuve en est que si on décide de prendre un petit peu de recul, par exemple de faire une pause sur les réseaux sociaux, c’est compliqué. Si on décide de s’en passer pour le travail, c’est encore plus compliqué. En tout cas, il y a effectivement de quoi discuter par rapport à tout ça.
Ostpolitik : C’est d’ailleurs la ligne du média que vous avez cofondé. Est-ce que vous pouvez présenter un petit peu Les Enovateurs, on l’a peu expliqué. J’ai parlé rapidement d’éthique, d’inclusion, d’écologie. Comment avez-vous créé ce média et pourquoi mettre l’accent sur ces enjeux du numérique ?
Louise Pastouret : Nous sommes une association qui existe depuis 2023. C’est un projet que je porte depuis un peu plus longtemps avec Jérémy Pastouret, qui est aussi mon mari, donc une aventure de couple, quelque part, qui a pris de l’ampleur. Il est développeur web, il est venu à ces questions d’éthique dans le numérique par le biais de la question des données personnelles, c’est-à-dire que nous semons nos informations personnelles en ligne, un peu partout sur le Web, comme le Petit Poucet, et on ne se sait pas très bien où ça va. Ça a donc été sa porte d’entrée sur ces questions du numérique éthique.
De mon côté, j’ai eu une approche plus environnementale, c’est-à-dire que j’ai commencé à me questionner sur les impacts : changer de smartphone tous les deux ans, est-ce une si bonne idée que ça ? Le dernier iPhone est-il plus formidable que le précédent qui est sorti il y a un an ?
Nous avons décidé de créer un média pour expliquer, décrypter ce qui se cache derrière nos écrans, pour bien se rendre compte de ce qu’il y a derrière ces objets qu’on utilise tout le temps.
L’approche c’est justement d’aller démystifier certaines légendes par rapport au numérique, montrer les impacts que ça peut avoir et surtout clarifier tout ce jargon, tout ce langage technique, parce qu’il y a aussi pas mal de personnes qui se disent « je ne sais pas coder, je n’y comprends rien, je ne suis pas à l’aise avec ça, je l’utilise mais à peine. » Il y a un peu ce côté subi du numérique. Nous nous sommes donc dit que ce n’est pas normal. Le numérique est partout et il faut que chacun, chacune, soit en capacité de reprendre le contrôle sur ses usages. C’est vraiment la philosophie du média, la pédagogie et aussi cet apport de solutions, parce que, une fois qu’on a compris qu’il y a un problème avec le numérique, l’idée n’est pas de laisser les lecteurs et lectrices un peu perdus se disant « il y a encore quelque chose que je fais mal, mais, concrètement, je fais quoi pour changer ? »
Ostpolitik : Un enjeu d’éducation populaire autour des outils numériques, vous le définiriez comme ça ?
Louise Pastouret : Oui, complètement, c’est ça, que ça touche tous les âges et que ça ne soit plus réservé à des experts et des expertes du domaine, qui s’y connaissent très bien, qui parlent avec un jargon, il y a beaucoup d’anglicismes, beaucoup d’acronymes. On va donc venir expliciter tout cela.
Ostpolitik : On parle d’inclusivité notamment pour les outils numériques. Il est vrai qu’on a l’impression, quand on est dedans, que tout le monde les utilise au quotidien, que tout le monde sait les utiliser. En réalité, on voit que c’est loin d’être le cas, qu’il y a plein de pans de la population assez éloignés de ces outils, pour qui c’est même un blocage.
Louise Pastouret : Oui complètement. Le chiffre que j’ai en tête, qui remonte à 2021, c’est l’Insee qui estimait que 15 % des Français et Françaises étaient en situation d’illectronisme [2]. Illectronisme est un mot-valise qui est composé d’illettrisme et d’électronique. Il désigne les personnes qui sont vraiment extrêmement mal à l’aise, qui ne savent pas se servir des appareils ou des logiciels aujourd’hui indispensables partout, on l’a vu. C’est embêtant, de plus en plus embêtant dans la mesure aussi, et j’ai oublié ce point en introduction, quand on est citoyens et citoyennes, aujourd’hui on a besoin du numérique pour faire ses démarches en ligne, pour refaire sa carte d’identité, pour déclarer ses revenus, etc., Donc ça laisse, finalement, toute une partie de la population sur le bord du chemin et c’est effectivement hyper embêtant. D’ailleurs, pour l’anecdote, j’ai vu que l’Arcom vient de mettre en demeure un ministère, et c’est la première fois, le ministère de l’Action et des Comptes publics [3], par rapport au manque d’accessibilité du site impots.gouv, ce qui est dénoncé depuis des années. Ils ont donc neuf mois pour enfin se mettre en conformité et rendre cette interface pas du tout accessible justement accessible à tous.
Ostpolitik : C’est intéressant parce que c’est un exemple concret. Pour le coup, c’est un site que je n’ai pas de mal à utiliser comme, je pense, pas mal de gens qui nous regardent. Je ne sais pas si vous avez en tête les points qui font que ce site est inaccessible, parce qu’on parle des personnes âgées, des personnes qui n’ont pas les codes, mais il y a aussi des personnes en situation de handicap qui pourraient ne pas pouvoir faire certaines choses. Qu’est-ce que l’accessibilité pour le numérique ?
Louise Pastouret : Sur le site des impôts en particulier, ce qui était reproché, par exemple, c’est qu’il n’est pas possible, par exemple, d’ouvrir les fichiers PDF et les consulter ; la lecture d’écran et la navigation clavier, pour les personnes qui ne peuvent pas se servir d’une souris, est extrêmement compliquée ; il y a des formulaires avec des tableaux qui ne sont pas lisibles du tout. Voilà, de tête, ce qui était notamment reproché.
Ostpolitik : C’est un enjeu auquel vous vous intéressez, aussi, Les Enovateurs ? Comment fait-on pour mettre ces enjeux en avant et pour former les gens aussi à ce sujet ?
Louise Pastouret : Nous avons une approche assez globale. Nous traitons cette question d’accessibilité sur un axe assez global qu’on a appelé « Inclusion ». On va effectivement venir questionner le fait que le numérique, aujourd’hui, n’est pas fait pour toutes et pour tous. Donc, en fait, qui fait le numérique et qui peut vraiment en profiter ? C’est-à-dire qu’on questionne aussi le manque de diversité notamment de celles et ceux qui font le numérique. Je caricature à peine mais la majorité des outils qu’on utilise ont été développés par des jeunes hommes blancs de la Silicon Valley. Ils n’ont pas conscience de ce que c’est que vivre avec un handicap, ils n’ont pas conscience de ce que c’est qu’être une femme, tout un tas de problématiques qui sont des impensés pour eux et, finalement, c’est leur vision du monde qui s’est imposée dans le numérique et pour l’ensemble des outils qu’on utilise aujourd’hui. On veut donc questionner cela aussi.
Ostpolitik : C’est aussi un enjeu démocratique, en fait, de l’accès au numérique, on parle d’accessibilité, mais il y a aussi la question simplement financière. On parle beaucoup, aujourd’hui, d’Internet à deux vitesses, éventuellement de la question des coûts d’accès au numérique. Il y a aussi un enjeu à la fois de classe sociale. On a eu aussi des exemples sur les questions raciales, la reconnaissance faciale qui ne reconnaissait pas les personnes noires de la même façon qu’elle reconnaissait les personnes blanches. En fait, c’est un outil fabriqué par des gens, qui est donc situé aussi socialement.
Louise Pastouret : Oui tout à fait.
Sur cette question de l’Internet à deux vitesses, on l’oublie, mais ça reste cher, par exemple de s’équiper, d’avoir accès à un forfait internet de bonne qualité, à un smartphone à peu près digne de ce nom. Sachant qu’en plus il y a une espèce d’obsolescence logicielle qui se met en place, c’est-à-dire que quand vous avez un vieil appareil, aujourd’hui vous êtes limité, vous n’arrivez plus à accéder à des sites qui ont été mis à jour récemment, donc ça freine.
Après, sur les questions éthiques en lien avec la reconnaissance faciale, par exemple, on commence à aborder les problématiques et les biais de l’intelligence artificielle. Mais oui, effectivement, avec les données et le monde tel qu’on le connaît, avec ce prisme occidental, on a nourri l’IA et on lui a dit « apprend à partir de là, effectue-moi des tâches, par exemple génère-moi la photo d’un PDG. » Eh bien, sans surprise, la photo d’un PDG sera celle d’un homme d’un certain âge, blanc ; la photo d’une secrétaire sera une jeune femme blonde. On reste dans ces stéréotypes qui ont été finalement encodés dans le numérique tel qu’on l’utilise aujourd’hui.
Ostpolitik : Puisqu’on parle de l’IA, on peut partir dessus parce que c’est le gros sujet de débat en ce moment. Donc déjà, peut-être, un point de définition. C’est vrai qu’en ce moment on dit beaucoup « l’IA » pour désigner essentiellement des IA génératives ou des IA de discussion. Qu’est-ce qu’on entend par IA quand on désigne, aujourd’hui, ces outils de génération de textes ou d’images ? Qu’est-ce que ça désigne exactement ?
Louise Pastouret : Ça désigne un programme, un algorithme qui a pour vocation d’effectuer une tâche. Donc l’utilisateur va lui demander de réaliser une tâche, par exemple générer un discours ou alors générer une image. Cet outil est en capacité de réaliser cette tâche parce qu’on lui a donné tout un tas d’éléments sur lesquels s’entraîner. Si l’IA fonctionne et si elle est intelligente, pas l’intelligence au sens humain, telle qu’on l’entend, c’est beaucoup de probabilités, beaucoup de reconnaissance, beaucoup d’entraînement.
Par exemple, si on donne à l’IA des photos d’oiseaux, des millions de photos d’oiseaux, elle apprend à connaître ce qu’est un oiseau puisqu’elle n’est en capacité de le voir, elle n’a pas d’yeux. Ensuite on lui montre des photos de lapins et on lui dit « maintenant tu fais la différence entre un oiseau et un lapin », ensuite on lui dit « maintenant génère-moi l’image d’un oiseau parfaitement réaliste ». Normalement elle est en capacité, après un certain temps d’entraînement et énormément de données, de générer cette image d’oiseau.
Pour ce qui est de la génération du texte, ça repose à peu près sur le même principe On peut considérer que l’ensemble d’Internet a été récupéré, on sait que des livres ont aussi été récupérés pour venir nourrir cette IA, qu’elle apprenne à s’exprimer comme nous, que ça ait l’air parfaitement naturel. Par un calcul de probabilités déterminant le mot le plus probable dans la réponse, elle est en capacité de nous répondre.
Ostpolitik : Vous avez écrit plusieurs papiers, dont un sorti très récemment sur le site, à propos de l’IA, sur le rejet de l’IA. En fait, de nombreux enjeux éthiques sont liés à l’utilisation de ces outils. Il y a la question des droits d’auteur.
On reçoit quelqu’un qui envoie son public de sa chaîne vers la chaîne de Mediapart. Merci et bienvenue. Nous étions en train de parler d’IA. Merci Choujiao. Bonjour à toutes. Bonjour à tous.
Je disais que vous avez récemment publié deux papiers sur la méfiance vis-à-vis de l’IA chez de plus en plus de jeunes et la question « est-ce que l’IA mènera l’humanité au bord de l’apocalypse ? ». C’est vrai qu’il y a énormément de questions éthiques autour de ces outils, déjà parce que ça utilise énormément de données, vous l’avez expliqué, avec les questions de droit d’auteur, mais aussi sur les questions de production de contenu, notamment dans les études, je sais que c’est un enjeu pour les enseignants. Avez-vous un peu un tour d’horizon des problèmes qui sont rencontrés, qui sont provoqués par ces IA et des débats qu’il y a autour ?
Louise Pastouret : Il y en a effectivement à la pelle puisque l’IA s’est immiscée elle aussi, un peu comme le numérique l’avait fait, dans tous les domaines de la vie quotidienne. Il peut y avoir, par exemple, des problématiques dans le monde du travail. Je vais prendre l’exemple du recrutement, faire le premier tri des CV. Une offre reçoit beaucoup de candidatures, il est possible qu’une entreprise ait recours à l’IA pour s’épargner le tri de ces CV, qui se fera donc de manière automatique, sur des mots clés, sur certaines caractéristiques pouvant, potentiellement, écarter des candidats et des candidates qui sont intéressants, intéressantes. Une fois qu’elle a retenu disons 10 % des profils soumis, elle est aussi en capacité de les contacter automatiquement pour leur proposer des rendez-vous, donc pendant tout ce temps-là, aucun besoin d’intervention humaine dans le recrutement avec, évidemment des dérives. J’ai en tête l’exemple d’Amazon qui avait eu recours à ce système-là pour un recrutement sur un poste qui était, jusqu’à présent, occupé quasiment exclusivement par des hommes. La machine avait intégré que ce type de poste ne pouvait pas être occupé par une femme, un exemple parmi d’autres.
Ostpolitik : Selon les informations, l’IA va plutôt aller dans le sens de ce que demande la personne. C’est aussi un biais qui est assez connu.
Louise Pastouret : Oui, totalement. L’IA est en train d’être corrigée, mais elle a été développée, elle a été conçue pour faire plaisir à l’utilisateur ou l’utilisatrice, c’est-à-dire qu’elle va pas le ou la contredire. On peut se tromper, elle ne nous le dira pas. On peut l’insulter, elle le prendra bien.
Comme je le disais, c’est en train d’être rectifié parce que ça a amené un certain nombre de problèmes, c’est-à-dire que si on donne à l’IA, dans une requête textuelle, une info qui est fausse en entrée, elle ne la corrige pas et elle déroule tout un discours parce qu’elle n’a pas osé contredire l’utilisateur et ça peut mener, par exemple, à de la désinformation.
Ostpolitik : Je pense aussi à d’autres dérives qu’il y a eues avec les IA : des personnes les utilisent comme un confident, à la limite comme un psy. Le personnel soignant, notamment des psychiatres, ont des témoignages de patients qui ont utilisé des IA pour se faire des prescriptions, pour se faire diagnostiquer, ça a aussi été un souci à cause de ce biais dont on vient de parler.
Louise Pastouret : Oui, c’est vrai que l’IA se prête bien à ce jeu du confident, de la confidente, presque du professionnel en santé mentale. Le fait est que c’est compliqué, aujourd’hui en France, d’avoir accès à ces professionnels-là, et là, sous la main, accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et depuis n’importe où, on a quelqu’un qui peut nous écouter, qui est potentiellement bienveillant, qui, en fait, n’est pas du tout habilité à nous conseiller. Il y a eu des dérives, notamment aux États-Unis, avec des jeunes qui souffraient de problèmes de santé mentale, qui sont allés jusqu’à passer à l’acte parce que l’IA leur avait expliqué comment faire. Ce sont des cas extrêmes. Un certain nombre de garde-fous sont en train d’être mis en place, notamment parce qu’il y a eu des procès aux États-Unis à la suite de ces problématiques-là.
Globalement, je dirais que ce n’est pas forcément une très bonne idée de se servir de l’IA quand on en vient à la santé. Je sais qu’il y a aussi des personnes qui n’arrivent pas à joindre leur médecin, qui téléchargent leur prise de sang pour comprendre s’il y a un problème, « est-ce que tout va bien ? Est-ce que je suis en bonne santé ? », en téléchargeant un PDF, sans effacer leur nom, leur date de naissance. Tout cela ce sont des informations qui, évidemment, sont récupérées, enregistrées, qui peuvent potentiellement ressortir à un moment et c’est plutôt une conduite à risque pour le coup.
Ostpolitik : Agaldian dit qu’il n’est pas d’accord. Dans certains contextes, on peut arriver aux résultats évoqués, mais, en usage normal, elle indique quand il y a une erreur et va rediriger vers les vraies infos. Quelle est le la part de « l’IA va aller dans notre sens » et la part de « elle va comprendre et elle va corriger » ?
Louise Pastouret : Je l’ai évoqué en passant. C’était un défaut des IA au début. Certains programmes de Claude, si je dis pas de bêtises, ont aujourd’hui été corrigés pour être en capacité de dire « vous vous trompez, je ne suis pas d’accord avec vous, là vous faites erreur, etc. », de la même façon qu’elle commence à reprendre les utilisateurs et utilisatrices si elle se fait maltraiter. Je trouve plutôt sain, finalement, d’avoir un système qui remet la personne dans le chemin des faits.
Ostpolitik : On a un peu parlé de la question écologique, une question sur laquelle vous avez beaucoup travaillé en lien avec le numérique. On parle beaucoup de l’impact écologique de l’IA, je sais que pas mal de gens disent que l’envoi d’un prompt à ChatGPT utilise deux litres d’eau. Avez-vous des informations sur la réalité de l’impact écologique de ces outils-là, au-delà de la consommation d’eau, notamment aussi la construction de datacenters ? Quel est l’impact écologique de ces IA ?
Louise Pastouret : Ça a effectivement un impact écologique conséquent. On a aussi tendance à l’oublier parce que, je dirais loin des yeux, loin du cœur et que tout est fait pour ne pas montrer les coulisses de cette IA. Malheureusement, ces informations ne sont pas publiques, elles sont difficiles à obtenir et il n’y a pas vraiment de transparence sur l’impact environnemental de l’IA.
On sait que les centres de données, avec les serveurs qui permettent de faire tourner ces programmes, poussent aujourd’hui comme des champignons. En France, de nouveaux projets ont été actés, aux États-Unis ils poussent partout. Ils prennent aussi de la dimension, c’est-à-dire qu’avant les datacenters avaient des dimensions relativement réduites et là on est sur des projets d’OpenAI et de Meta, rien que les noms, on a Hyperion, on a Stargate, c’est tout de suite dans le gigantisme. Ce sont des infrastructures qui sont souvent installées dans des zones arides, elles sont planquées là où il fait chaud et elles captent les ressources parce qu’il faut alimenter toutes ces machines en électricité et il faut les refroidir. Donc ça entraîne effectivement beaucoup de consommation à la fois d’eau et d’électricité et, en plus, ça rejette de la chaleur.
On parlait tout à l’heure de l’article sur les oppositions à l’IA. De plus en plus de riverains, aujourd’hui, vivent les conséquences de l’installation de ces datacenters à proximité de chez eux, qui, par exemple, n’ont plus d’eau au robinet. Aujourd’hui ils s’organisent, ils montent des collectifs, notamment aux États-Unis, pour empêcher l’installation de ces centres de données près de chez eux. Des projets ont effectivement été arrêtés justement grâce à ces mobilisations.
Ostpolitik : Je lis sur le chat : « De ce qu’on sait, beaucoup de projets datacenters sont annoncés, mais peu sont construits pour de vrai ». J’ai envie de compléter cette remarque par une question sur le plan économique, parce que, actuellement, énormément d’argent est investi dans ces sociétés d’IA, mais on a l’impression que, pour l’instant, ça ne rapporte pas beaucoup d’argent et beaucoup de gens parlent, éventuellement, d’une bulle de l’IA. Que pensez-vous de cette question du modèle économique ?
Louise Pastouret : Elle est super intéressante. Je rejoins ce côté bulle. Il y a eu une espèce de frénésie, déjà d’admiration de cette technologie qui, de fait, est capable de réaliser des choses assez époustouflantes. On s’est dit « allez, on y va tous à fond la caisse ». Les pays européens sont toujours un peu complexés par rapport au retard qui a été pris sur les géants du numérique dans des domaines comme la bureautique ou les réseaux sociaux et on s’est dit « allez, cette fois-ci on ne loupe pas le coche, on y va à fond la caisse », des investissements ont été faits, des annonces en France, en Europe, en Asie, partout.
Au début ces modèles étaient gratuits. Ensuite ils ont commencé à devenir tranquillement payants, avec quelques forfaits, quelques abonnements.
Aujourd’hui, les principaux clients de ces IA ce sont les entreprises, puisqu’il a été admis qu’on ne pouvait rien faire sans l’IA, que ça a été déployé de manière généralisée aussi dans les entreprises. Mais c’est devenu payant puisque, effectivement, il y a eu des investissements à la pelle et que, par exemple, construire un datacenter ce n’est pas gratuit. Aujourd’hui les grandes sociétés d’IA commence à facturer l’usage de l’IA.
Une information intéressante : le PDG d’Uber a récemment expliqué que normalement ils ont prévu un budget sur l’année, avec des jetons pour pouvoir demander des tâches à l’IA, et ce budget, prévu pour l’année, a été grillé en quatre mois.
Ostpolitik : D’accord. Il y a donc une explosion des coûts, en fait.
Louise Pastouret : Les coûts ont augmenté aussi parce que la demande est de plus en plus importante et, à un moment, ça va effectivement coincer quelque part. Aujourd’hui des entreprises commencent à se dire que l’IA n’est pas rentable, sauf que ce sont les principaux clients des grands concepteurs d’IA. Ça va effectivement coincer à un moment à un moment.
Ostpolitik : Ça a aussi des effets sur l’emploi. J’ai vu un cas récent, je crois que c’est Ford qui a renvoyé pas mal de monde et l’a remplacé par des outils d’IA et ils ont dû réembaucher, se rendant compte que ce n’est pas aussi efficace que cela. C’est ce qu’on disait tout à l’heure, il y a une espèce de frénésie sur les usages qui va un peu loin, en fait, au final.
Louise Pastouret : Oui, complètement. Je n’étais pas au courant de l’information concernant Ford, je suis encore avec des boîtes qui annoncent justement ces suppressions d’emplois. C’est un signe intéressant. On se rend compte, peut être, que l’humain est plus rentable, finalement, que la machine alors qu’on s’est mis en tête le contraire.
Ostpolitik : Je n’étais pas sûr de l’article sur Ford, « Après la mise en place d’une stratégie d’IA et des licenciements, Ford réembauche des ingénieurs qualifiés pour retrouver la qualité perdue et économiser des centaines de millions de dollars. » C’est effectivement ce qu’on disait sur les coûts. En fait, c’est en train d’exploser plus que pour de la main-d’œuvre humaine.
Je regarde un petit peu les messages sur le chat, il y a des questions concernant la souveraineté, on en parlera plus tard. La question qui se pose aussi, que je voulais poser : est-ce que tout est à jeter dans ces outils, parce que, là, on voit une espèce de frénésie, tout le monde les utilise, mais ils sont extrêmement critiqués, notamment l’IA générative du côté des artistes pour des questions de droit. Est-ce qu’il y a des usages intéressants ? J’ai entendu parler d’usages médicaux, notamment, de ces outils.
Louise Pastouret : Oui, bien sûr. On pourrait se dire que l’IA n’est qu’un outil, c’est comme un couteau, on peut s’en servir pour faire du bien ou du mal. Pour le coup, je serais un peu plus nuancée sur cette vision-là. De fait, l’IA permet aussi de gagner du temps, permet, de par sa rapidité de calcul, de faire des choses que l’humain n’est pas capable de faire. Elle est très forte, effectivement, par exemple dans la détection des cancers de la peau. Il y a des domaines dans lesquels elle commence à être intégrée je pense aux scanners et aux IRM dans les hôpitaux avec, toujours, une supervision du médecin qui repasse derrière, sur l’analyse.
C’est effectivement un outil puissant qui peut servir à faire plein de choses.
J’avais vu des programmes en termes de protection de l’environnement : avec des photos, être en capacité, par exemple, de détecter si un arbre est malade et savoir à quel moment il faudra le couper et le remplacer. Ou alors Greenpeace, je crois, qui a lancé un programme, avec une IA, de reconnaissance par satellite pour détecter les filets fantômes, ce sont tous les filets de pêche qui sont perdus en mer et qui capturent des animaux pour rien, ce sont des prisons, ça retient des déchets, ça tue des animaux. L’idée est de repérer les zones où ces fameux filets fantômes se trouvent pour, ensuite, envoyer une équipe et faire du nettoyage. Donc pareil, ça fait gagner du temps.
Ce sont des exemples, je dirais positifs, d’utilisation de l’IA qui me viennent en tête. Il y en a sûrement beaucoup d’autres.
Ostpolitik : Bluette explique que l’IA dont on parle là pour le médical et l’écologie, ce n’est pas de l’IA générative, c’est du Computer vision [4], c’est donc un autre type d’IA. Ça rejoint effectivement ce qu’on disait sur le fait qu’aujourd’hui on dit « IA », alors que c’est un terme qui était déjà utilisé avant pour désigner tout un tas de choses parfois très différentes. Mais c’est cette même technologie de reconnaissance et d’apprentissage avec des données massives.
Une question par rapport à l’information parce qu’il y a aussi un enjeu démocratique, on le disait tout à l’heure, dans les outils numériques. L’IA générative d’images et de vidéos est aujourd’hui énormément utilisée, notamment par l’extrême droite mais aussi par certains États autoritaires, pour générer de fausses informations. C’est aussi un enjeu. Comment lutte-t-on contre cela ? Comment fonctionnent ces IA génératives ?
Louise Pastouret : La question de la désinformation est extrêmement actuelle. L’IA a permis notamment d’accélérer la fabrication de fausses informations.
Pour rappel, la désinformation c’est vraiment le fait de diffuser, dans le champ médiatique, des informations fausses et on le fait volontairement, avec, en tête, l’idée de nuire, de discréditer, d’escroquer, d’arnaquer, etc.
Une IA, aujourd’hui, est capable, par exemple, de vous écrire 15 articles en l’espace de 30 secondes sur « attention les aliens sont parmi nous » et c’est quelque chose pour lequel vous auriez eu besoin de trois personnes, ça leur aurait pris 12 heures, donc ça simplifie énormément le processus de création de la désinformation.
L’IA, aujourd’hui, gère aussi complètement des sites d’actualité. Le chiffre a deux ou trois mois, le média Next avait identifié plus de 10 000 sites d’actualité entièrement générés par IA [5]. L’IA intervient aussi dans la fabrication de vidéos et d’images, ce qu’on appelle les deepfakes, des hyper-trucages, ce qui vous fait croire qu’une personne a dit quelque chose qu’elle n’a jamais dite ou fait des choses qu’elle n’a jamais faites. Ça vient saper la confiance qu’on a dans ces supports. Normalement, quand on montre une image, c’est normalement une preuve. Aujourd’hui, ça ne peut plus être considéré vraiment comme une preuve, il y a des choses complètement fausses qui circulent et qui sont parfaitement réalistes, au niveau de la voix aussi et c’est vraiment bluffant.
Ostpolitik : Et de plus en plus. Chaque mois, les vidéos sont de plus en plus réalistes. Il est de plus en plus dur de détecter si quelque chose a été fait a été fait par l’IA ou pas, c’est effectivement compliqué. C’est aussi à des fins de propagande et pas uniquement de désinformation. J’ai vu l’Iran publier des vidéos faites par IA, Donald Trump a fait des visuels en IA. C’est très utilisé pour faire de la propagande rapidement et pas chère.
Louise Pastouret : Oui, complètement. Ça m’évoque ce que disait la philosophe Hannah Arendt : « Quand il y a du mensonge partout, le résultat n’est pas que tout le monde croit au mensonge, le résultat c’est que plus personne ne croit en rien ». C’est extrêmement problématique. Je m’en suis rendu compte dans le cadre d’ateliers, justement sur ces questions de désinformation, avec des jeunes, avec des adultes ou avec des seniors. Une espèce de doute perpétuel se met en place et plus personne ne sait quelle source croire. Ça devient hyper-problématique parce qu’il y a des médias et des journalistes qui font un travail d’investigation de qualité et, malheureusement, ça entache leur travail.
Ostpolitik : Vous parlez des ateliers, j’allais y venir. Vous organisez aussi, chez Les Enovateurs, des ateliers sur les questions allant de l’éducation aux outils numériques, mais aussi sur la désinformation. Pouvez-vous en parler un petit peu ? Comment ça fonctionne ? Comment procédez-vous pour faire ces ateliers ?
Louise Pastouret : J’ai eu l’occasion de mener ces ateliers de différentes manières.
La première c’est de l’éducation aux médias et à l’information dans les collèges et lycées, plus spécifiquement auprès des classes de quatrième et de seconde et souvent en lien avec des professeurs de français et d’histoire-géographie, parce que ça correspond à leurs programmes.
J’interviens auprès de collégiens et lycéens et on parle du métier de journaliste, on parle de ce qu’est un média, de ce qu’est un article, qu’est-ce qu’un angle, une question qui n’est pas évidente même pour les professionnels. On parle des risques, journaliste, aujourd’hui, est un métier risqué. Je me base sur la carte vraiment très chouette de Reporters sans frontières pour présenter ces risques-là.
Il y a aussi la grande question de qui possède les médias, avec le schéma du Monde diplomatique qui est mis régulièrement à jour, ce maillage pour se rendre compte que les médias indépendants c’est important parce qu’on a aussi beaucoup d’entreprises ou de personnalités qui ont les moyens, qui possèdent ces médias, donc, légitimement, on peut aussi se poser la question de l’influence qu’ils peuvent avoir sur la ligne éditoriale et sur les contenus produits.
Après je fais un point sur « S’informer en ligne », parce que, pour le coup, on se rend compte que ce sont des publics qui, aujourd’hui, s’informent exclusivement sur les réseaux sociaux, en allant, dans le meilleur des cas, sur des chaînes comme celle de HugoDécrypte [6], sinon ils se laissent mener par le style, par l’algorithme, ils consultent des vidéos sur TikTok de plus ou moins de bonne qualité, on va le dire comme cela, et ils s’informent exclusivement comme cela.
Donc prendre ce recul sur qui me parle, c’est-à-dire je suis un influenceur plutôt pour ses contenus sportifs, et là, on fait une analyse politique sur le conflit entre l’Ukraine et la Russie, c’est totalement son droit et c’est l’intérêt de la liberté d’expression, mais peut-être faut-il que je prenne la peine d’aller sur Le Monde, par exemple, ou ailleurs, pour avoir un autre point de vue et compléter.
On leur parle aussi du fait que, notamment sur les réseaux sociaux, il y a cette infobésité. On est pris dans une espèce de spirale d’informations, il y en a énormément et c’est difficile de faire le tri, d’avoir un recul critique quand on scrolle et qu’on se prend toutes les infos dans la tête. Qu’est-ce qui est important ? Est-ce que c’est la vidéo de chats mignons ? Est-ce que c’est la vieille dame qui s’est fait agresser ou est-ce que c’est une bombe qui est tombée à tel endroit ? Il y a tout un décryptage à faire et c’est vraiment devenu un travail. J’insiste sur le fait qu’il faut absolument croiser ses sources, il faut faire cet effort de trouver des sources fiables et aller voir aussi ce que les autres racontent, ne pas se contenter d’un seul son de cloche.
Je vois dans le chat « Skibidi Tentafruit ». C’est exactement ce genre de contenu que j’ai découvert notamment grâce aux collégiens. C’est le genre de phénomène qui occupe beaucoup de place. Là, typiquement, tout est généré par IA et on peut se questionner sur l’intérêt, dans l’absolu, de ce genre de contenu.
Ostpolitik : Ça rejoint la question que j’allais vous poser, cette découverte que vous avez faite en faisant ces ateliers. Est-ce qu’il y a d’autres choses qui vous ont surprise en discutant avec les publics de lycéens sur leur rapport à l’information ? Est-ce que vous vous attendiez à ce genre de rapport à l’info ? Est-ce qu’il y a des choses qui vous ont étonnée ?
Louise Pastouret : Pour le coup, ils s’informent quand même en fonction de la manière dont leurs parents s’informent, c’est-à-dire qu’ils écoutent la radio parce que leurs parents écoutent la radio, ils regardent de temps en temps la télé, ou alors ils bénéficient de l’abonnement au Monde parce que papa est abonné, mais maintenant, dans leurs pratiques, il y a une absence totale de ce qui est médias traditionnels. Ils ne connaissent plus de magazines, ils n’en feuillettent plus, c’est un truc qui traîne au CDI, mais ça ne fait plus du tout partie de leurs pratiques.
Quand j’ai fait ces ateliers sur la désinformation avec des seniors, si eux sont moins à l’aise avec le numérique, pour le coup ils ont cet avantage-là d’avoir grandi avec des médias, des rédactions de qualité qui savent corriger, faire des mises à jour s’ils se rendent compte qu’ils ont fait une erreur. Ils sont finalement en capacité de s’informer mieux que les jeunes pour le coup.
Ostpolitik : C’est un peu en contradiction avec ce qu’on peut entendre sur le fait que les personnes plus âgées tombent plus facilement dans la désinformation sur Internet. Diriez-vous que c’est quelque chose de faux ?
Louise Pastouret : Je pense que certains sont quand même mieux armés. En revanche, comme ils manipulent moins bien, ils ont moins l’habitude des outils numériques. Je dirais que cette tranche des seniors est plus susceptible que les jeunes, et encore, de tomber dans le panneau par exemple de la cybermalveillance, notamment l’hameçonnage, donc tous ces mails de phishing qu’on reçoit, ces textos « attention, votre livraison est bloquée » ou alors « attention, vous avez reçu une amende, si vous ne la payez pas tout de suite il va vous arriver des bricoles. » Il arrive souvent que j’aie des retours, en atelier, de personnes qui me disent « je me suis fait avoir, j’ai paniqué, j’ai payé, j’ai cliqué » et c’est quelque chose que je retrouve quand même moins chez les jeunes.
En revanche, une étude est sortie récemment disant que les jeunes savent moins bien se comporter quand ils sont tombés justement dans le piège du hameçonnage. Par exemple ils ne pensent pas à prédire leur banque pour faire couper leur carte bancaire.
Il y a vraiment des apprentissages et des bonnes pratiques à faire essaimer finalement quel que soit l’âge, tout le monde l’a dit, et on en revient à la question de l’éducation et de la formation sur les sujets du numérique, aussi parce que ça évolue tout le temps.
Ostpolitik : Vous faites ces formations iniquement pour des écoles, des institutions. Comment les prodiguez-vous et sur quels thèmes ? On en a déjà évoqué quelques-uns, mais y en a-t-il d’autres dont vous n’avez pas parlé ?
Louise Pastouret : En dehors des interventions dans les établissements scolaires, j’ai été amenée à intervenir soit dans d’autres associations, soit des centres sociaux, des CCAS [Centre communal d’action sociale], des entreprises de l’ESS [Économie sociale et solidaire] et après des festivals, des tiers-lieux, des médiathèques. C’est assez varié. Le point commun étant vraiment qu’on va parler à tous les publics et on n’est pas dans une posture d’experts qui parlent aux experts. On est là pour apporter des clés, pour reprendre le contrôle sur ses usages et cela se fait de manière vraiment très concrète avec des thématiques comme la désinformation, mais aussi la cybersécurité et puis la question de la protection des données personnelles en ligne. La vie privée en ligne est aussi un sujet qui passe complètement à la trappe et c’est bien dommage parce qu’il y a aussi des enjeux assez importants par rapport à cela.
Ostpolitik : Concernant la protection des données, tout à l’heure, dans le chat, quelqu’un demandait s’il ne serait pas mieux de situer en France les datacenters. En fait, dans la protection des données, il y a aussi la question de souveraineté. Vous avez récemment écrit un article, qui a été publié sur le site, sur les attaques des États-Unis contre le RGPD européen. Un enjeu c’est aussi la question de qui contrôle le numérique au niveau étatique. Sans même parler des questions purement éthiques en lien avec les outils, c’est vraiment quel État à la main sur les données et sur les outils numériques qu’on utilise. On voit, en France, que certaines institutions commencent à aller vers des logiciels et des systèmes français plutôt que des systèmes étasuniens. Pouvez-vous un peu parler de cette question-là ?
Louise Pastouret : C’est vrai que le numérique, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est le monopole de quelques grandes entreprises principalement américaines, et quelques-unes chinoises. Ce sont des corporations qui sont autant, voire plus puissantes que les États, ça pose donc la question de comment faire pour les réguler, comment faire en sorte qu’elles respectent leurs utilisateurs et leurs utilisatrices, par exemple la modération des contenus, par exemple le fait de ne pas collecter les données personnelles des utilisateurs et utilisatrices pour les revendre à leur insu. Il y a donc tout un tas de problématiques et c’est quelque chose qui fait l’objet, en ce moment, d’un conflit entre l’Union européenne qui protège les citoyens et citoyennes, notamment avec ce règlement général sur la protection des données [7] qui permet à chacun et chacune de consulter les données qu’une entreprise possède sur lui ou elle, les rectifier et les faire supprimer. C’est donc devenu un droit et c’est essentiel. C’est aussi quelque chose qui encadre le transfert de données : l’entreprise ne peut pas les envoyer n’importe où. C’est aussi pour cela que nous nous sommes retrouvés avec les bannières de cookies, ce qui énerve beaucoup certains et certaines, mais c’est effectivement c’est une protection. Quand on cherche une recette de cuisine, que l’on voit « 750 partenaires voudraient aspirer nos données et les envoyer à la terre entière pour les monétiser », eh bien non ! Je vais changer de site, je vais cliquer sur « Refuser ».
Ostpolitik : La question des cookies est intéressante parce qu’on a vu toutes les stratégies qui ont été mises en place par les entreprises pour contourner ces réglementations. Au début, on a eu des listes où il fallait cocher individuellement chaque cookie pour les refuser, maintenant on a des sites qui demandent absolument de s’abonner si on veut avoir accès au site. On voit que plein de stratégies sont mises en place par ces entreprises du numérique pour continuer à récolter les données personnelles, parce que, finalement, c’est une manne financière importante.
Louise Pastouret : Oui complètement. Pour en revenir à l’origine, pourquoi les entreprises s’intéressent-elles à nos données ? Parce qu’elles sont en capacité de créer un profil de qui nous sommes, comme une empreinte numérique, une fiche très détaillée avec notre âge, notre profession, nos goûts, nos centres d’intérêt. Et, à partir de ça, elles peuvent notamment diffuser de la publicité ciblée.
C’est effectivement dans leur intérêt puisque, si je vais sur Facebook, que je n’ai pas d’enfant et que je vois de la publicité pour des couches, à priori je ne cliquerai pas. En revanche, si je suis sur le point d’accoucher, que je dois m’équiper, ça m’intéresse et je suis plus susceptible de cliquer. D’où l’intérêt de connaître presque chaque personne qui navigue derrière son écran. Il y a des systèmes qui font cela très bien. C’est aussi cela qui permet aux géants américains de grandir, d’engranger beaucoup d’argent, et c’est aussi pour cela que Donald Trump est très en colère vis-à-vis des réglementations européennes, que ce soit pour la protection des données des citoyens et des citoyennes ou sur les restrictions en lien avec l’IA, et qu’il menace régulièrement, depuis un an, l’Union européenne de faire exploser les droits de douane – en fait, le numérique est devenu un levier de négociation géopolitique – en disant « si vous ne retirez pas vos réglementations, si vous n’enlevez pas les amendes qui ont été infligées à nos entreprises nationales et à nos fleurons, attention, il va vous arriver des bricoles. »
Ostpolitik : Dans le chat, des gens donnent des exemples pour contourner ce genre de problème, des extensions, des outils open source. Est-ce aussi quelque chose dont vous faites la promotion avec votre association, ces outils qui permettent un peu de contourner ce monopole des GAFAM, en tout cas de rendre plus difficile la collecte de nos données ? Il y a des choses qui existent.
Louise Pastouret : Oui, il y a des choses qui existent. La difficulté c’est de les faire connaître parce que, souvent, ce sont des projets qui sont gérés par des associations, des volontaires, qui n’ont absolument pas les moyens et la force de frappe d’un Google ou d’un Apple pour faire connaître leurs services. Souvent « si c’est gratuit, c’est toi le produit », donc quand on est gratuit, on a cette capacité, justement cette valeur de dire « je ne vais pas aller fouiller dans les données personnelles des usagers, les collecter et leur envoyer de la pub », donc potentiellement pas de revenus. C’est donc plus difficile de faire connaître.
Il y a aussi l’environnement dans lequel on a grandi. En ce qui me concerne, au collège et au lycée, on m’a présenté Microsoft et on m’a dit « tu écris sur Word, tu fais tes tableaux sur Excel. » Ensuite, quand il a été question d’aller sur Internet, « tu vas sur Google Search, tu utilises Google Chrome », et la question des alternatives ne se pose pas du tout. Là aussi, il y a un effort de recherche à faire, mais il existe des choses très bien. Il existe des alternatives, en tout cas des initiatives pour à peu près tous les services numériques :
pour Google Maps vous avez OpenStreetMap [8] ;
pour les visio sur Zoom vous avez par exemple Framatalk [9] ou Jitsi [10].
Dans l’association et, de manière générale dans mon quotidien, je me sers beaucoup de tous les outils qui sont développés par une association lyonnaise qui s’appelle Framasoft [11].
Ça permet, par exemple, de faire un Framadate, à la place de Doodle, pour convenir d’une réunion ;
ça permet d’utiliser Framateam à la place de Slack, par exemple, pour discuter entre les membres de l’équipe, on peut faire une visio avec Framateam ;
des documents partagés, c’est important, Framapad.
Tout cela est gratuit, c’est en accès libre, c’est très peu connu,ils sont quand même soutenus par un certain nombre d’utilisateurs et d’utilisatrices. Ils prennent de l’ampleur et c’est important, c’est même essentiel que des services comme cela soient sur la place.
Il y a eu une petite bascule au moment où Microsoft a décidé d’arrêter le support de Windows 10, avec quand même une mobilisation disant « mon ordinateur ne supporte pas Windows 11, il marche très bien et je n’ai pas envie de le mettre au rebut. » Des Repair Cafés, des install parties et des choses comme cela se sont mises en place pour passer sur Linux par exemple. Ce sont des choses qui devraient être présentées et beaucoup plus connues. On en parle dans nos articles, on en parle dans nos ateliers. Il faut que ça devienne connu de tous et de toutes.
Ostpolitik : Il y a aussi un enjeu de décentralisation. On parle beaucoup de décentralisation d’Internet. Les gens se souviennent d’Internet au début où il y avait énormément de blogs, énormément de sites individuels et, aujourd’hui, on se retrouve sur quelques dizaines de sites pour à peu près tout faire. Il y a encore des alternatives qui existent et des sites qui sont encore gérés de façon plus collective, je pense évidemment à Wikipédia qui est d’ailleurs souvent attaquée par les conservateurs, justement aussi pour cette raison. Pouvez-vous expliquer un peu ce qu’est cette décentralisation, ce que ça implique et comment ça fonctionne ?
Louise Pastouret : Sur la question technique, exactement, je vais peut-être être dans l’approximation, donc si des personnes veulent apporter une précision dans le chat, qu’elles n’hésitent pas. En gros, j’oppose tout ce qui est propriétaire, par exemple Word de Microsoft, vous devez acheter une licence pour vous en servir, et un outil qui va être libre ou, en anglais, open source [12], par exemple Writer de LibreOffice.
J’ai perdu le fil, désolée, quelle était la question ?
Ostpolitik : C’était sur la décentralisation. Qu’est-ce que veut dire décentraliser Internet, tout simplement.
Louise Pastouret : OK. Cette distinction entre propriétaire, avec des systèmes qui sont verrouillés, et, au contraire, ce monde du Libre où, finalement, chacun participe à la création, à la maintenance, à la traduction et à la communication autour d’outils pour créer des systèmes qui sont accessibles par tous et par toutes et où, en gros, personne n’est chef, personne ne décide, du jour au lendemain, de passer en payant ou d’exclure tel ou tel usager.
Je pense à Mastodon [13], pour le coup, un réseau social qu’on pourrait qualifier d’alternative à X, qui fonctionne avec des points d’entrée, des serveurs différents, et où chacun, finalement, est en capacité d’avoir une meilleure maîtrise sur l’outil, sur la plateforme en elle-même, alors qu’il y a un manque total de contrôle et de transparence sur les algorithmes qu’on utilise tous les jours notamment ceux de Meta, par exemple WhatApps, Instagram, Facebook, ou sur les moteurs de recherche comme Google Search.
J’espère avoir répondu à votre question.
Ostpolitik : Oui, vous avez répondu à la question, les gens soutiennent cela aussi dans le chat.
Je vais terminer, il nous reste cinq minutes. On peut parler un petit peu du site plus en détail, donc Les Enovateurs. Nous avons parlé de plein de sujets que vous abordez sur Les Enovateurs qui est donc une association. Vous faites des articles, vous faites des formations. Il y a aussi du dessin de presse, on n’en a pas parlé, un dessinateur [Theoschu] travaille avec vous sur ces questions, j’ai posté ses dessins dans le chat si les gens veulent aller voir. Comment fonctionnez-vous aujourd’hui aux Enovateurs. Comment vous financez-vous et comment publiez-vous des articles ? Quel est un peu votre modèle de fonctionnement ?
Louise Pastouret : Nous sommes une association et nous avons la particularité, en ce qui concerne cette partie édito, de publier des articles rédigés par des contributeurs et contributrices, bénévoles, en majorité des femmes d’ailleurs, ce qui est très chouette parce que, on l’a vu, le monde de la tech n’est pas forcément hyper diversifié. Donc ces contenus-là et on travaille également avec des journalistes pigistes professionnels qu’on rémunère. Ça c’est pour la partie édito.
On envoie également une newsletter mensuelle.
Concernant le rythme de publication, nous sommes à peu près à deux ou trois contenus par semaine, l’idée étant, dans une optique de développement, que ce soit plus fréquent. J’aimerais bien pousser tous les jours, ce serait vraiment une belle étape.
En ce qui concerne les revenus, on a un peu de dons.
Nous avions eu l’opportunité de candidater et de recevoir la Bourse French Tech Emergence, une bourse que le ministre de la Culture donne aux médias émergents de moins de trois ans. Ça nous a bien servi pour nous lancer, notamment pour faire la refonte du site en décembre dernier.
On a aussi tout ce pan de table-rondes, conférences qu’on propose, qu’on aimerait vraiment développer parce qu’on sent que, justement, il y a de la demande, le côté formation aussi, des journées de formation, ça commence petit à petit, sûrement en lien aussi avec la petite notoriété du média qui commence à se faire connaître, en tout cas sur ces sujets du numérique. C’est vraiment quelque chose à développer pour l’année prochaine.
On se pose également la question de proposer des abonnements sur une partie site pour accéder à certains contenus.
Ostpolitik : Pour l’instant c’est un modèle de dons. L’idée serait de passer à un modèle payant pour certains articles.
Louise Pastouret : Oui c’est ça, exactement. Nous avons fait deux campagnes d’appel à don, jusqu’à présent, et ce n’est pas suffisant pour financer les projets qu’on a en tête, notamment quelque chose qu’on aimerait lancer à partir d’octobre/novembre 2026. Forcément, on va parler des présidentielles. On a un projet éditorial sur le numérique en lien avec les présidentielles. On aimerait donc proposer à nos journalistes d’écrire des articles, de mener des enquêtes, déjà décrypter les programmes des partis, quelle est la place du numérique pour chaque parti politique, ensuite analyser la façon dont les candidats et candidates se servent eux-mêmes et elles-mêmes du numérique pour faire campagne, la façon dont les différents partis s’en servent aussi et aller voir un petit peu du côté des liens qu’il peut y avoir entre certaines personnalités politiques et des entreprises de la tech. Bref ! On aimerait creuser tout cela entre, disons, novembre 2026 et mai 2027. Et, pour faire tout cela, il n’y a pas de mystère, on va avoir besoin de soutien, je pense donc qu’on lancera une campagne d’abonnement à ce moment-là.
Ostpolitik : Et, pour les gens qui veulent vous suivre, où peut-on vous retrouver ? Sur quels réseaux êtes-vous présents ?
Louise Pastouret : Plutôt sur LinkedIn. On poste quelques vidéos sur Instagram, sinon sur la newsletter. La newsletter c’est à la fois nos contenus et je fais veille sur ce qui s’est passé durant le mois écoulé en matière de numérique responsable ou pas. On apporte toujours, chaque mois, un conseil pratique dans cette optique du média : qu’est-ce que je peux faire, concrètement, pour un numérique plus sobre, plus éthique, plus inclusif ?
Ostpolitik : Je vous ai mis le lien, dans le chat pour l’accès à la newsletter si jamais vous voulez vous abonner et si tout cela vous intéresse. Il est tout juste 10 heures 55, c’est parfait.
Merci beaucoup, Louise Pastouret. Je rappelle que vous êtes cofondatrice et présidente du média Les Enovateurs, un média pour un numérique éthique, écologique et inclusif.
On retrouve bien sûr cet entretien sur Twitch dès la fin de l’émission, à midi, il sera posté sur YouTube d’ici dimanche ou lundi. Et je vous retrouve dans cinq minutes pour la revue de presse.
Merci encore.
Louise Pastouret : Merci beaucoup pour l’invitation. Merci pour cet échange et à une prochaine fois.
Ostpolitik : À bientôt.