Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Étienne Gonnu : Bonjour à toutes, bonjour à tous. Bienvenue dans Libre à vous !.
Nous vous convions aujourd’hui Au café libre pour discuter des actualités autour du logiciel libre et des libertés informatiques. Avec également au programme « Cassandre, ou l’Aporie des GAFAM » et « L’informatique totalitaire » dans une nouvelle Pituite de Luk.
Soyez les bienvenu·es pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission qui vous raconte les libertés informatiques, proposée par l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Je suis Étienne Gonnu, chargé de mission affaires publiques pour l’April.
Le site web de l’émission est libreavous.org. Vous pouvez y trouver une page consacrée à l’émission du jour avec tous les liens et références utiles et également les moyens de nous contacter. N’hésitez pas à nous faire des retours ou à nous poser toutes questions
Nous sommes mardi 27 janvier 2026.
Nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.
À la réalisation de l’émission, mon collègue Frédéric Couchet. Salut Fred.
Frédéric Couchet : Salut à vous. Belle émission.
Étienne Gonnu : Nous vous souhaitons une excellente écoute.
[Jingle]
Chronique « Le truc que (presque) personne n’a vraiment compris mais qui nous concerne toutes et tous » de Benjamin Bellamy – « Cassandre, ou l’aporie des GAFAM »
Étienne Gonnu : Nous allons commencer par « Le truc que (presque) personne n’a vraiment compris mais qui nous concerne toutes et tous », la chronique de Benjamin Bellamy.
Salut Benjamin.
Benjamin Bellamy : Salut Étienne
Étienne Gonnu : Aujourd’hui tu voulais nous raconter une histoire méconnue des Hellénistes : « Cassandre, ou l’Aporie des GAFAM »
Benjamin Bellamy : Oui tout à fait, c’est une histoire qui n’est pas enseignée dans les classes de grec ancien que je voulais partager avec vous aujourd’hui. Il s’agit d’un épisode de Cassandre. Vous savez Cassandre c’est la fille de Priam, le roi de Troie, et elle reçoit d’Apollon le don de prédire l’avenir. Mais, comme elle refuse ses avances, hashtag balance ton Apollon, il lui lance un deuxième sort : personne ne la croira jamais. Eh bien, ça m’a vachement fait penser à nous tous, les Libristes autour de la table. Nous toutes et tous ici, depuis des années, nous passons notre temps à prévenir le monde des dangers des GAFAM, des contradictions à les utiliser partout, et ça fait des lustres que personne ne nous croit. La ressemblance est tellement flagrante que je me suis demandé si Cassandre n’avait pas, elle aussi en son temps, prévenu des dangers des GAFAM. Eh bien vous n’allez pas me croire, mais si ! Cassandre l’avait prédit, c’est dire si elle était performante en voyance. Évidemment, l’histoire est passée inaperçue pendant des millénaires, mais, en fouillant, je l’ai retrouvée et je m’en vais vous la conter aujourd’hui.
Je vais avoir besoin de votre aide car, bien évidemment, qui dit tragédie grecque dit chœur antique. Donc, si vous le voulez bien, je vais vous demandez votre participation active pour faire le chœur des Internautes. Vous le voulez bien ?
Chœur des Internautes : Oui !
Benjamin Bellamy : Super, c’est parti. Nous sommes à Athènes, l’action se situe au 1er siècle après Google. Cassandre s’adresse au chœur des Internautes.
Cassandre : Une rumeur rapide a répandu dans tout l’Internet l’heureuse nouvelle d’un cheval de bois qui apporte services gratuits et performants à toutes et à tous. Or, je vous le dis, méfiez-vous de ce cheval et ne le laissez aucunement entrer dans la cité, car il vous exposera aux dangers des Titans tout puissants et malfaisants, les GAFAM.
Chœur des Internautes cacophonique : Mais quels dangers, il n’y a rien à craindre, les GAFAM sont nos alliés !
Benjamin Bellamy : Oh là, ça ne va pas du tout. Excusez-moi, vous faites un très mauvais chœur antique. Peut-être que j’ai été trop ambitieux, je ne sais pas, mais là ça ne va vraiment pas être possible. Ce n’est pas parce qu’on fait du logiciel libre que forcément ça doit être moche, il va falloir trouver quelque chose sinon moi je vais aller enregistrer ma chronique chez Apple ! Comment on fait ? Pour faire un chœur plus solennel, est-ce que vous pourriez me faire à la Carmina Burana ?
Chœur des Internautes : Oui, on peut essayer !
Benjamin Bellamy : Allez, hop, hop, on y retourne !
Cassandre : Une rumeur rapide a répandu dans tout l’Internet l’heureuse nouvelle d’un cheval de bois qui apporte services gratuits et performants à toutes et à tous. Or, je vous le dis, méfiez-vous de ce cheval et ne le laissez aucunement entrer dans la cité, car il vous exposera aux dangers des Titans tout puissants et malfaisants : les GAFAM.
Chœur des Internautes : Mais quels dangers ? Il n’y a rien à craindre. Les GAFAM sont nos alliés.
Cassandre : Quel malheur, iels ne me croient pas !
Benjamin Bellamy : Oui Cassandre était inclusive et c’est encore un point qu’on n’enseigne pas en cours de grec, heureusement que je suis là !
Cassandre : Quel malheur, iels ne me croient pas. La cité court désormais un grand danger, je dois les protéger. Oh, fiers Internautes, veuillez accepter cette épée en cadeau de la princesse Europe, fille d’Agénor, car il vous protégera de la foudre et des vols de données à caractère personnel que les Titans veulent vous ravir. Acceptez-le, le Robuste Glaive Protégeant la Démocratie, le RGPD.
Chœur des Internautes : Nous on s’en fout. On clique OK. On dilapide nos données !
Cassandre : Alors tout est perdu. Je vois Nephélé, la nymphe des nuages qui leur tend un piège mortel, un piège auquel la cité ne pourra plus échapper, car il permet à nos ennemis de lire dans les âmes comme dans un livre ouvert : le CLOUD Act. Oh, naïfs Internautes, ne voyez-vous pas que vous avez confié les clefs de tous vos secrets à des traîtres ? Il est encore temps de les reprendre ! Ressaisissez-vous !
Chœur des Internautes : Là tu nous saoules. On a la flemme. C’est nous les veaux captifs !
Cassandre : Oh, non ! Tels les compagnons d’Ulysse, ils sont aveuglés par le chant des sirènes. Ah, s’ils savaient qu’ils sont désormais à la merci totale de Zeus. Que d’un simple regard il peut suivre toutes leurs navigations par-delà les océans du Web. Que leurs données de santé ne sont plus sécurisées. Que Zeus peut les faire disparaître sur le champ et les priver de tous leurs jouets numériques – messageries, librairies, et même leurs comptes Instagram.
Chœur des Internautes : Ah non ! Là stop, ça va trop loin. Ne déconne pas. Tu nous laisses Instagram.
Benjamin Bellamy : On rigole, on rigole, mais l’heure est grave. Dans toute l’histoire des Cassandre, depuis que le mythe de Cassandre existe, je crois qu’on assiste là à une première : le moment où on va peut-être la croire. Je ne sais pas vous, mais moi ça me donne un peu le vertige. Le contexte géopolitique mondial donne raison aux Cassandre du numérique. Appelez ça comme vous voulez – souveraineté numérique, autonomie stratégique –, aujourd’hui, ça ne fait plus rire grand monde. On serait tenté de pérorer et de dire « Ah, je vous l’avais bien dit ! ». Mais, finalement, on n’aurait jamais autant préféré avoir eu tort. L’Europe est une colonie numérique, en fait ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est qu’à la faveur d’un Trump décomplexé, tout le monde le voit. Et nous sommes toutes et tous concerné·es. Et aujourd’hui, c’est à nous toutes et tous qu’il revient d’agir, de se libérer de ces chaînes invisibles que nous n’avons que trop tolérées.
Étienne Gonnu : Merci Benjamin, on te retrouve tous les mercredi dans RdGP, [em>Rien de Grave patron], en podcast et sur le Fédiverse.
Benjamin Bellamy : Merci et merci au chœur antique. Vous avez été super.
Étienne Gonnu : Et la prochaine, pour un nouveau chœur antique, j’imagine que ça va être une arlésienne de 2026.
Benjamin Bellamy : On va monter le niveau progressivement. Vous allez voir, en 2026 plein de surprises. Ça va chauffer !
Étienne Gonnu : Parfait. On se retrouve tous les trois, après, Au café libre. Avant cela nous allons faire une pause musicale
[Virgule musicale]
Étienne Gonnu : Après la pause musicale, nous vous donnons donc rendez-vous Au café libre. Avant cela, nous allons écouter La Marguerite, par Ozabri. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.
Pause musicale : La Marguerite, par Ozabri.
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter La Marguerite, par Ozabri, disponible sous licence Art Libre.
[Jingle]
Étienne Gonnu : Nous allons à présent passer à notre sujet principal.
[Virgule musicale]
Au café libre, débat autour de l’actualité du logiciel libre et des libertés informatiques
Étienne Gonnu : Bienvenue Au café libre, votre rendez-vous mensuel pour débattre des actualités autour du logiciel libre et des libertés informatiques.
Avec moi autour de la table, et vous avez entendu leurs belles voix, une équipe de choc : Bookynette, présidente de l’April, libraire et membre de l’équipe Libre à vous !. Salut Booky.
Magali Garnero alias Bookynette : Salut Étienne.
Étienne Gonnu : Pierre Beyssac, fondateur d’eriomem.net. Salut Pierre.
Pierre Beyssac : Bonjour tout le monde.
Étienne Gonnu : Et Benjamin Bellamy, qui nous fait le plaisir de rester avec nous. En plus d’être chroniqueur pour Libre à vous !, il est fondateur et dirigeant de la société Ad Aures, papa de Castopod et animateur de Rien de Grave Patron. Re-salut Benjamin.
Benjamin Bellamy : Bonjour à toutes et à tous.
Étienne Gonnu : N’hésitez pas à participer à notre conversation au 09 72 51 55 46 ou sur le salon web dédié à l’émission, sur le site causecommune.fm, bouton « chat ».
Toutes les références de l’émission seront rendues disponibles sur la page consacrée à l’émission, libreavous.org/267, ou dans les notes de l’épisode si vous écoutez en podcast.
Je viens de me rendre compte que j’ai oublié la sonnette, on va devoir faire sans ou je vais essayer de la mimer, on verra, donc dring.
Quelques joyeux anniversaires
Étienne Gonnu : Pour commencer, en douceur je vous propose que nous souhaitions quelques joyeux anniversaires.
25 ans de Wikipédia : que reste-t-il de l’internet associatif ?
Étienne Gonnu : Et, pour commencer, un qui n’est pas des moindres : les 25 ans de Wikipédia. On a souvent parlé de Wikipédia dans Libre à vous ! et Au café libre, mais j’ai trouvé que, a minima, ça méritait un petit coucou.
Est-ce que l’un ou l’une de vous souhaite réagir sur cet anniversaire important ? Vas-y Benjamin.
Magali Garnero alias Bookynette : Tu veux chanter ?
Benjamin Bellamy : Je voulais vous demander de chanter Joyeux anniversaire en chœur antique.
Étienne Gonnu : Mon Dieu, si je chante, on est foutus !
Benjamin Bellamy : Non, pas du tout ! Ce sont les 25 ans de Wikipédia et c’est aussi cette année que Wikimania, l’événement annuel de Wikipédia, aura lieu à Paris pour la toute première fois, au mois d’août. C’est donc un double événement pour nous, Wikipédiens français et francophones. L’autre chose aussi : on voit souvent des campagnes de dons pour Wikipédia. Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi l’association Wikimédia France et, sur wikimedia.fr, vous pouvez adhérer à l’association Wikimédia France et faire des dons.
Étienne Gonnu : Tu fais bien de le rappeler, d’autant plus dans une période où on entend souvent parler des attaques que se prend quand même en pleine face – ce n’est pas très joli comme expression mais qu’importe –, Wikipédia, par Musk, par tous les fascistes en puissance qui voient dans la libre circulation et dans l’appropriation collective du savoir un danger pour leur projet politique. Il est donc important de soutenir ce genre de projet. Benjamin.
Benjamin Bellamy : Oui et même sans être manichéen, les attaques du Point sont régulières. Pour préciser un point qui n’est pas forcément connu : quand vous faites un don à Wikipédia, il va à la Wikimedia Foundation, l’association mondiale, et il y a aussi l’association française, donc Wikimédia France. Si vous allez sur wikimedia.fr, vous pourrez adhérer à l’association Wikimédia France et, pour l’année de Wikimania en France, je pense que c’est important.
Étienne Gonnu : Je ne l’ai pas encore mise, mais je rajouterai la référence concernant cet événement important que tu mentionnes, Wikimania. Pierre.
Pierre Beyssac : Wikipédia et la fondation Wikimédia ont une importance au-delà de l’encyclopédie elle-même, parce qu’elles sont là aussi pour faire entendre la voix des plateformes libres et collaboratives, comme Wikipédia mais comme bien d’autres lorsque des législations potentiellement problématiques sortent, type, au hasard, la preuve d’âge pour les mineurs sur les réseaux sociaux. Selon la façon dont c’est tourné, on peut considérer que Wikipédia est une sorte de réseau social puisque les contributeurs s’échangent des messages. Il y a un rôle qui va largement au-delà du fondement de l’encyclopédie.
Étienne Gonnu : Je crois que ça remonte à une directive droit d’auteur ou c’était peut-être avant. Wikipédia ou Wikimedia mettent maintenant de l’énergie dans le plaidoyer politique, dans la défense. Ce seraient effectivement des obligations insoutenables pour ce genre de plateforme, donc Wikipédia est en capacité, comme tu le dis très bien, de se défendre et ça bénéficie à plein d’autres plateformes, plus petites, qui n’ont pas la même capacité à se faire entendre. Booky.
Magali Garnero alias Bookynette : Ce qui est bien c’est que j’utilise Wikipédia comme moteur de recherche. Plutôt que d’aller sur des moteurs de recherche, je tape dans Wikipédia et, souvent, il y a plein d’informations plus le site web que je cherchais à la base. On peut se passer de moteur de recherche grâce à Wikipédia.
Étienne Gonnu : Il y a plein de manières de contribuer à Wikipédia, parfois ce n’est pas forcément extrêmement simple de rentrer dans cette communauté et c’est normal parce que c’est une encyclopédie et cela nécessite, on va dire, une certaine rigueur dans la publication, il y a des critères dans la courbe d’apprentissage, mais il existe plein d’initiatives autour de Wikipédia. Je pense par exemple à #NousToutes dont l’objectif est de valoriser des femmes qui ont participé, d’une manière ou d’une autre, on va dire au savoir humain, qui se retrouvent et qui organisent des événements, des ateliers de contribution à Wikipédia sur leurs thématiques. Ce sont des bonnes manières pour apprendre, de façon encadrée, avec d’autres personnes, l’art de contribuer à ce bien commun qui est Wikipédia.
Benjamin Bellamy : Les sans pagEs avec un « E » majuscule.
Étienne Gonnu : C’était Les sans pagEs, #NousToutes est une autre très belle initiative qui n’est pas directement sur Wikipédia, tu me corriges et tu le fais bien.
Magali Garnero alias Bookynette : Le deuxième texte.
Étienne Gonnu : Il y a Le deuxième texte, il y a d’autres super initiatives et, à nouveau, je les listerai sur la page de l’émission.
Un autre mot sur Wikipédia ou on souhaite un autre anniversaire ?
[Clochette]
Software Heritage : dix ans de préservation du patrimoine applicatif
Étienne Gonnu : J’ai récupéré la sonnette, c’est la magie du direct. Merci Fred, on peut l’utiliser autant qu’on veut.
Donc un autre anniversaire, celui d’un projet qui, à mon sens, est tout aussi important pour la sauvegarde des connaissances, même s’il est bien moins connu, c’est Software Heritage qui fête ses 10 ans. Je vais citer : « C’est une initiative qui vise à préserver le patrimoine applicatif, quel que soit le sort des éditeurs ou les feuilles de route de ceux-ci. » J’ai oublié de chercher, mais je sais qu’ils sont déjà intervenus deux fois dans Libre à vous !, je vais retrouver je mettrai les liens dans la page de l’émission [Émissions 13 et 134]. Je trouve que c’est un projet absolument formidable, c’est une vraie bibliothèque d’Alexandrie, le projet est démentiel mais ô combien important. Pierre.
Pierre Beyssac : J’ai lu l’article sur la question. Il y avait une déclaration de Morane Gruenpeter, la directrice de la verticale open science chez Software Heritage, qui explique un peu les motivations : « Archiver, c’est d’abord préserver sur le long terme et pouvoir retrouver les sources en cas de besoin, parce que l’applicatif est toujours utilisé quelque part ou pourrait inspirer la création d’un nouveau logiciel. Mais il y a aussi un autre avantage à tout archiver au même endroit : étudier les sources. On peut ainsi, par exemple, réaliser des statistiques sur les licences choisies, les mises à jour opérées, les langages utilisés, etc. » Ça rappelle, en fait, tout ce qui est autour de l’open source et ça formalise, ça pérennise sur la durée tout un tas de petits projets qui pourraient tomber dans l’oubli ou être complètement perdus.
Étienne Gonnu : Il y a deux aspects : il y a effectivement l’importance du savoir logiciel qui est produit, de préserver ce patrimoine, mais aussi des considérations très concrètes et pratiques. On peut imaginer une administration, une entreprise, quelqu’un qui utilise un logiciel qui n’est plus maintenu pour différentes raisons, le code existe encore et reste accessible. C’est aussi une condition de pérennité dans le temps pour des projets qui ne sont peut-être plus maintenus et ça peut concerner aussi des logiciels libres.
[Clochette]
Les Rencontres Hivernales du Libre fêtent leurs 10 ans, à St-Cergue en Suisse
Étienne Gonnu : Un autre anniversaire, cette fois-ci les dix ans des Rencontres Hivernales du Libre, un événement suisse où, je crois, tu étais présente Booky.
Magali Garnero alias Bookynette : Effectivement, j’y suis allée. Autant j’ai eu des problèmes avec le train à l’aller comme au retour, autant l’événement, là-bas, était extraordinaire, avec des gens merveilleux, j’ai vraiment hyper envie d’y retourner.
J’avais été invitée pour participer à une table ronde « geek et diversité », j’avais proposé quelque chose sur l’obsolescence programmée, histoire de cracher un peu sur Microsoft et son arrêt de support. Puis, comme Ploum n’était pas là, j’ai finalement aussi participé à une table ronde sur l’art libre.
Je n’étais pas la seule puisque j’étais accompagnée de Julie Chaumard qui a fait plein d’interviews de plein de gens, tout le week-end, elle n’a pas arrêté une seule fois. Il y avait aussi Vincent Calame, un de nos chroniqueurs chéris, qui était là pour faire une table ronde, justement sur l’art Libre, à laquelle j’ai participé, et, juste avant, il a fait un truc que j’ai trouvé extraordinaire, il a parlé des musiques sur Libre à vous !, du travail qui avait été commencé d’abord sur un pad, puis sur un tableur, puis maintenant, qui apparaît sur le site. Donc, si vous voulez écouter de la musique libre, que vous n’avez pas envie d’aller chercher dans tous les sites qu’il a cités pendant sa conférence, vous allez sur le site de Libre à vous ! et vous verrez à peu près 438 morceaux de musique.
Étienne Gonnu : Deux questions pour toi. Tu dis « art libre », donc ce ne sont pas que les logiciels. Je précise que c’était le week-end qui vient de passer, les 24 et 25, j’imagine que c’est tous les ans à la même période. Est-ce grand public pour les personnes qui, éventuellement, voudraient aller en Suisse ou sont dans le coin ?
Magali Garnero alias Bookynette : Au début, j’ai compris que c’était un événement entre-soi, pour se réunir tous ensemble, parce qu’ils sont un peu partout en Suisse romande. En tout cas cette année, pour la dixième édition, ils avaient fait un truc grand public, on a mangé comme des rois, super bon. C’est assez rare que soit proposé, comme cela, ce genre d’événement. C’était la première fois que j’y allais, j’ai donc découvert, je sais que j’irai pour la onzième édition, c’est sûr, en espérant que j’aurai moins de problèmes avec les trains.
Étienne Gonnu : D’accord. Donc si vous êtes du côté de la Suisse et que vous avez très envie de rencontrer Bookynette, réservez déjà votre week-end autour du 24/25 janvier 2027.
Magali Garnero alias Bookynette : Il y a de grandes chances que j’aille faire une étape Tour des GULL là-bas.
Étienne Gonnu : Super. Je rappelle que les GULL sont les groupes d’utilisateurs et utilisatrices des logiciels libres, ce sont des associations qui peuvent vous aider, on va notamment en parler un peu plus tard, à installer des systèmes libres sur vos ordinateurs, si vous avez besoin d’être accompagné.
[Clochette]
FOSDEM 2026, les 31 janvier et 1er février à Bruxelles
Étienne Gonnu : Et puisqu’on parle d’événement, c’est un anniversaire moins rond mais un anniversaire quand même, ce sont les 24 ans du FOSDEM, qui aura lieu à Bruxelles le 31 janvier. Vingt-quatre c’est l’anagramme de quarante-deux, c’est donc aussi peut-être un anniversaire important. J’évoque cet événement parce que, déjà, c’est un événement important du logiciel libre, même s’il est plus orienté technique, et Pierre, je crois que tu y seras. Est-ce que tu veux nous rappeler en quelques mots ce qu’est le FOSDEM et de quoi parlera ta conférence ?
Pierre Beyssac : Le FOSDEM, c’est la grand-messe annuelle européenne du logiciel libre, c’est en langue anglaise, il va falloir que je me dérouille de ce côté-là, ça me fait un peu peur. Bref ! C’est donc assez technique, c’est plutôt orienté développement, distributions, etc., mais il y a quand même aussi un angle plus accessible pour les non-informaticiens.
J’y parlerai du projet Centipede-RTK et de Millipede, un projet collaboratif pour permettre à tout un chacun, avec un investissement modique, d’avoir des positionnements centimétriques en géolocalisation avec les constellations de satellites. C’est notamment très populaire chez les agriculteurs, ils sont 70 % en France. C’est là que le projet Centipede a démarré. Il y a environ 700 agriculteurs qui collaborent en envoyant leurs propres corrections sur le réseau et on a un logiciel, dont je parlerai au FOSDEM, qui centralise tout ça et qui permet de passer à l’échelle sur différents pays et idéalement dans le monde.
Étienne Gonnu : D’accord. J’ai envie de creuser un peu le truc parce que je trouve toujours intéressant de montrer comment des sujets qui sont visiblement très techniques et qui, finalement, peuvent paraître presque ésotériques quand on n’a pas ces connaissances-là, mais qui ont visiblement des applications très concrètes. En quoi ça aide, par exemple, les agriculteurs ?
Pierre Beyssac : C’est notamment pour les tracteurs autonomes, pour arroser de manière sélective ou désherber de manière sélective, sans arroser comme un bourrin tout un champ : le tracteur peut repasser exactement aux mêmes endroits entre les semis et pour les différents épandages à faire. Ça sert aussi pour l’étude de milieux sauvages, pour retrouver un petit plan : les chercheurs trouvent un petit sapin naissant et, pour le retrouver l’année suivante, pour savoir où il en est, c’est bien d’avoir un bon positionnement. En étude de marées également, pour avoir une plus grande précision sur les marées. Il y a effectivement tout un tas d’applications qu’on a du mal à imaginer à priori. Des réseaux commerciaux vendaient ça extrêmement cher, des abonnements qui se comptaient en milliers ou dizaines de milliers d’euros par an, et on s’aperçoit qu’avec un minimum de matériel on peut avoir un retour sur investissement et on peut partager ces données-là avec plein d’autres personnes qui peuvent en avoir une utilité. Moi, je m’en sers pour mesurer les vitesses de trains !
Étienne Gonnu : Très bien. Pierre rigole parce qu’il est connu pour être ferrovipathe.
Pierre Beyssac : J’avoue ma maladie, ma tare en la matière.
Étienne Gonnu : Benjamin, tu voulais réagir.
Benjamin Bellamy : Tu disais que c’est le plus grand événement du logiciel libre d’Europe. Avec un collègue, je me suis demandé si ce n’est pas le plus grand du monde.
Pierre Beyssac : C’est possible ! Je crois qu’on est entre 8000 et 15 000 développeurs, plutôt participants, qui viennent, c’est assez énorme.
Benjamin Bellamy : Pas que visiteurs.
Pierre Beyssac : Personnes qui viennent.
Benjamin Bellamy : Dans les 8000, tu comptes les visiteurs ou juste…
Pierre Beyssac : Je ne sais pas. J’ai vu 8000, j’ai vu 15 000, je ne sais pas exactement où on en est.
Benjamin Bellamy : Parce que c’est gigantesque, c’est à l’Université libre de Bruxelles.
Pierre Beyssac : C’est énorme, ça crame toutes les réservations dans les hôtels autour de l’Université libre de Bruxelles. Je n’y suis jamais allé, je ne me rends même pas compte, moi-même, de l’énormité du truc, mais c’est ultra connu.
Étienne Gonnu : J’imagine que le FOSDEM enregistre, il y aura des enregistrements vidéos.
Pierre Beyssac : Normalement tout est enregistré en vidéo, absolument.
Étienne Gonnu : Si vous parlez anglais, que le sujet que Pierre a évoqué vous intéresse, on devrait pouvoir retrouver ta conférence en vidéo, en anglais.
Pierre Beyssac : Le cas échéant.
Étienne Gonnu : Magali, je voulais te poser une question : est-ce que tu sais si les Rencontres Hivernales du Logiciel Libre ont capté en vidéo les conférences et si elles seront disponibles ?
Magali Garnero alias Bookynette : Oui, tout a été enregistré.
Étienne Gonnu : Eh bien parfait. Benjamin.
Benjamin Bellamy : Je voulais vous donner rendez-vous également au FOSDEM puisque j’y serai samedi et dimanche. Je donnerai une conférence sur Castopod samedi dans la devroom Social Web et une sur Podlibre dans la devrom Audio Vidéo, dimanche, vers midi les deux.
Étienne Gonnu : Rappelle en peu de mots ce que sont ces deux solutions.
Benjamin Bellamy : Castopod est une solution open source, libre et gratuite d’hébergement de podcasts et Podlibre, c’est un peu une surprise, c’est un logiciel de montage de podcasts pour desktop, laptop, qui est en cours de développement et sur lequel on va commencer à communiquer dimanche.
Étienne Gonnu : Avant-première dans Libre à vous !, c’est super !
[Clochette]
« Linux sera invincible en 2026 – mais une légende de l’open source pourrait ne pas survivre »
Étienne Gonnu : Actualité suivante. Ce n’est pas tout à fait une actualité, c’est un article qui est paru sur le site ZDNet le 5 janvier qui titrait « Linux sera invincible en 2026 – mais une légende de l’open source pourrait ne pas survivre ». On est plutôt sur ce que je définirais une sorte de méta-article qui aborde plusieurs sujets, exprime plusieurs positions prises par le journaliste, on pourra en discuter autant que vous voulez dans le temps qui nous est imparti.
Tout d’abord, selon lui, on constaterait une migration marquée de Windows vers GNU/Linux notamment à cause de l’IA imposée par Microsoft, mais, car il y a souvent un mais, selon lui, il y aurait trop de distributions, c’est-à-dire de versions de GNU/Linux, ce qui créerait une barrière à l’entrée pour les utilisateurs et les utilisatrices. Qu’est-ce que vous pensez de cela ? Déjà sur le fait qu’effectivement on marquerait une migration ? Quelle serait la part de cette IA imposée dans le choix et sur fait que trop de distributions seraient un problème ? Booky.
Magali Garnero alias Bookynette : On va déjà citer le journaliste qui s’appelle Steven Vaughan-Nichols, qui écrit souvent des articles autour du logiciel libre et de l’informatique.
En ce qui concerne la migration de Windows vers Linux, il suffit de parler avec des associations, des groupes d’utilisateurs de logiciels libres, les GULL dont je parlais tout à l’heure, pour se rendre compte que, depuis octobre 2024, ils sont un peu envahis de grand public qui vient se faire installer, ils ne sont même plus assez nombreux. Cette augmentation de gens qui viennent vers GNU/Linux est assez impressionnante, je crois qu’on a même augmenté le petit chiffre du pourcentage de gens qui utilisent du Libre. Ça devient assez impressionnant.
Je rappelle – j’en profite, cocorico, je fais notre pub : le site Adieu Windows, bonjour le Libre, l’URL c’est adieuwindows.april.org, recense tous les événements enregistrés sur l’Agenda du Libre qui permettent au grand public soit d’aller rencontrer des organisations soit de participer à des événements. En plus, je crois qu’on a des chiffres assez sympathiques au niveau du nombre d’événements, on a beaucoup augmenté ces derniers mois, parce que, forcément, toutes les associations mettent tous les événements pour l’année, on est donc passé à 715 événements prévus et, pour les organisations, je suis hyper malheureuse parce que je voulais absolument qu’on atteigne 100, on est à 97, nonante-sept comme je disais ce week-end. On a donc déjà pas mal d’associations qui participent et je pense que ce chiffre va encore augmenter quand je vais commencer à contacter autre chose que des GULL.
Étienne Gonnu : Sur Adieu Windows, quelque chose qu’on a évoqué juste avant, on recommande vraiment, sauf si on a déjà une grande expertise et qu’on peut accompagner quelqu’un d’autre, de se faire accompagner, c’est relativement simple, mais il peut arriver un souci à l’installation, comme cela peut arriver avec n’importe quel système d’exploitation, libre ou pas. Il y a des changements, il faut prendre des nouvelles habitudes, il y a peut-être d’autres logiciels. Faites-vous accompagner pour faire ça en douceur, plein d’associations sont là pour vous aider. Et la force du Libre c’est l’humain qu’il y a dans la chaîne, on n’est pas tout seul à faire des recherches internet, à avoir 2000 tutos qui disent des choses parfois différentes, qui ne correspondent pas à son environnement, etc. Donc faites-vous accompagner et Adieu Windows va vous aider à cela. Benjamin.
Benjamin Bellamy : Concernant la multiplicité des distributions, j’ai du mal à comprendre qu’on puisse s’en émouvoir, puisque le principe du logiciel libre c’est qu’on est libre et on est libre de faire autant de distributions qu’on veut. Je trouve plutôt chouette de pouvoir choisir et il y a des distributions un peu pour tout.
Magali Garnero alias Bookynette : Oui mais laquelle ? Quand tu n’y connais rien et que tu arrives, tu ne sais pas. Tu vois plein de distributions et il faut que tu fasses un choix.
Étienne Gonnu : D’où l’importance de se faire accompagner.
Magali Garnero alias Bookynette : Exactement !
Pierre Beyssac : Il y a le vertige du choix. Quelqu’un qui ne connaît pas et qui voit qu’il y a des dizaines et des dizaines de choix, c’est bien, effectivement, de se faire accompagner.
Benjamin Bellamy : Comment choisis-tu un téléphone plutôt qu’un autre ?
Pierre Beyssac : Justement, c’est compliqué ! C’est clair !
Étienne Gonnu : C’est la première fois que je voyais ce reproche, j’étais un peu surpris, ça m’évoquait ce qu’on disait, autour de 2000, qu’il y avait trop de candidatures à gauche et que c’était ça le problème.
Magali Garnero alias Bookynette : C’est toujours vrai !
Pierre Beyssac : Il y a trois gauches unitaires ! Tu exagères un peu quand même !
Étienne Gonnu : Je trouve bizarre, dans une démocratie représentative, de se dire qu’il y a trop de variétés d’opinions représentées, trop de personnes, au contraire c’est plutôt signe d’un fonctionnement sain et c’est présenté comme un problème. C’est effectivement sain que différentes distributions existent, qui peuvent correspondre à différents usages. D’où l’importance, pour choisir, de demander à des gens qui, peut-être, peuvent nous aiguiller, parce que ce n’est pas simple de faire des choix et c’est vrai pour plein de choses.
Benjamin Bellamy : Bookynette tu disais qu’il y a vraiment de plus en plus de gens, qu’il y a une accélération de l’accélération, de la dérivée seconde du nombre de gens qui s’intéressent à Linux, je pense qu’il y a deux événements concomitants : il y a déjà le fait que Windows 11 bloque tout un tas de machines, qui sont bonnes pour la poubelle si on..., merci Microsoft !
Magali Garnero alias Bookynette : Obsolescence !
Benjamin Bellamy : Ce qui fait qu’on n’a plus le choix et puis l’autre qui est qu’on a quand même un degré de maturité aujourd’hui. Logiciel libre, ça veut dire que tout le monde peut contribuer et ma conviction c’est que, forcément c’est mieux puisque tout le monde peut donner son avis. Par contre, si tout le monde donne son avis, forcément ça va moins vite. Ensemble on va moins vite, mais on va plus loin !
Aujourd’hui, je pense justement que nous sommes arrivés plus loin, il a fallu le temps. Je pense en particulier à GNOME qui est l’interface, ce qu’on voit en surface dans Linux, qui est présente dans plusieurs distributions. En fait, il y a plusieurs distributions, mais il y en a qui partagent la même interface, vous prenez un Fedora ou un Ubuntu, si vous n’y connaissez rien, vous ne verrez pas la différence. Aujourd’hui je suis un grand fan de GNOME, je trouve que c’est génial, c’est super pratique, c’est beaucoup plus simple, mais vraiment plus simple à utiliser que macOS ou que Windows. Configurer le wifi sur Linux, c’est aujourd’hui beaucoup plus facile, configurer une imprimante sous Linux, c’est plus facile que de configurer une imprimante sous Windows. On revient de loin, mais aujourd’hui c’est le cas. Je crois qu’on arrive à un moment où il y a effectivement un point de bascule.
Pierre Beyssac : Ne serait-ce que l’installation qui est plus simple quand on n’a pas l’habitude. Personne n’installe Windows parce que, en général, les gens le récupèrent sur un ordinateur neuf. Par contre, dans la plupart des cas il faut souvent installer Linux soi-même et, pour avoir fait les deux, je peux dire que Linux est beaucoup plus facile à installer, Windows c’est à se tirer une balle, franchement ! Bref !
Benjamin Bellamy : Surtout si tu refuses tout le tracking de Microsoft !
Pierre Beyssac : En plus, oui ! Tu es obligé de trouver des petits trucs pour te désactiver. Je pense que c’est aussi un des facteurs d’usure vis-à-vis de Windows. Microsoft était en position tellement dominante qu’ils ont trop poussé leur avantage, ils ont « merdifié » le système, comme dirait Cory Doctorow, avec des pubs à la con, des articles débiles de journaux qui sont collés dans un coin et qui alourdissent tout, l’obligation de s’enregistrer en ligne. Il y a eu aussi leur délire sur l’IA, ils ont mis un système qui consiste, en gros, à tout le temps, en permanence, faire une copie d’écran de tout ce que tu fais sur ton ordinateur pour que l’IA puisse te donner des conseils après, mais ça pose évidemment des gros problèmes de confidentialité de ce qu’on fait. Microsoft n’a pas du tout compris ça en fait, ils sont complètement à la ramasse là-dessus, ils ne comprennent rien aux exigences des utilisateurs en matière de vie privée. Et, en plus, c’est maintenant exacerbé par l’administration Trump, le CLOUD Act et tous ces trucs-là qui font qu’on sait pas trop où nos données vont être stockées. Par contre, on sait très bien que Microsoft est obligée de les céder à l’administration américaine si elle en a et si elle le lui demande. Non seulement il y a de la méfiance légitime de la part des utilisateurs, mais il n’y a aucun effort de Microsoft pour rassurer et pour nous protéger. Je comprends qu’il y ait un mouvement de fuite de Windows vers des solutions qui sont tout à fait comparables et même meilleures.
Benjamin Bellamy : Même au-delà de ça, j’en parlais hier avec mes compères de RdGP, le fait que ces données existent, c’est-à-dire qu’il y a des copies d’écran, même si ce n’est pas le gouvernement américain qui va les utiliser, elles peuvent être utilisées contre moi dans le cadre d’une commission rogatoire si un juge vient voir sur mon ordinateur. Je pense à cette malheureuse Carla Bruni dont le téléphone a été utilisé et on a compté ses pas. Les données à caractère personnel qui étaient dans son téléphone ont été utilisées contre elle et ce n’est pas parti chez un GAFAM ou quoi que ce soit ! Cette manie de créer et de collecter de la donnée à caractère personnel, même localement, c’est dangereux et il faut refuser, il faut dire non.
Étienne Gonnu : Sages paroles ! Cassandre !
Benjamin Bellamy : Et libérer Carla Bruni !
Étienne Gonnu : Et libérer Carla Bruni. Très bien.
Il y avait d’autres choses évoquées dans cet article, je vois que le temps avance, est-ce qu’il y a un point sur lequel vous auriez aimé, l’un ou l’une, revenir ?
Pierre Beyssac : L’article envoie du bois ! C’est un ton assez…
Étienne Gonnu : L’article envoie du bois. Ce sont les positions d’un journaliste qui intervient effectivement régulièrement sur ce sujet, mais qui stimule aussi des réflexions et des débats. Il faut aussi avoir nos propres réflexions sur nos propres outils.
Pierre Beyssac : Il y a un petit passage sur Firefox et l’IA. Je sais que la fondation Mozilla a voulu rajouter un peu d’IA dans Firefox parce que c’est à la mode, ils se sont pris des retours de bâton, ils ont un peu reculé là-dessus. Ce n’était pas du même niveau que ce que faisait Microsoft dans Windows, il y a différents degrés.
Étienne Gonnu : C’est vrai que c’est une des difficultés avec Firefox. Ce n’est pas le seul, mais c’est vraiment le principal navigateur web disponible sous licence libre et on a en besoin pour s’affranchir des navigateurs web privateurs. C’est géré par Mozilla, une fondation à but non-lucratif, mais dont certaines décisions, notamment là sur l’IA, ont pu lui être reprochées par les communautés. Cette difficulté existe, c’est une réalité. Il ne faut pas taper trop fort sur Firefox parce qu’on en a besoin, mais ça ne nous empêche pas de regretter certains choix.
Pierre Beyssac : Ça ne nous empêche pas d’être critique, quand il le faut, quand il y a des choses critiquables.
Magali Garnero alias Bookynette : Un petit détail passer pour les geeks. Manifestement le langage Rust devient le langage normal pour le noyau GNU/Linux, ils sont de réécrire pas mal de choses en Rust, manifestement le journaliste voulait appuyer là-dessus, moi je n’y connais rien en technique de Rust.
Pierre Beyssac : En temps normal, C est le vieux langage historique de pas mal de choses. Rust, qui a des qualités intrinsèques, essaye de gagner un peu de place dans le noyau Linux. Je sais qu’il y a eu des petites guéguerres de chapelles comme les informaticiens en ont la spécialité. Il y a même eu des engueulades à FOSDEM là-dessus lorsque des contributeurs ont voulu présenter leur travail sur Rust. Il faut essayer d’avancer dans la collégialité, dirons-nous.
Magali Garnero alias Bookynette : Microsoft, aussi, ne voulait-il pas tout mettre en Rust, mais c’était totalement impossible ? C’est une fake news ?
Pierre Beyssac : C’est compliqué. Un développeur de chez Microsoft, je ne sais pas s’il venait d’être embauché ou s’il venait d’avoir une promotion, a fait un billet sur Linkedin pour expliquer qu’il allait devoir travailler avec l’IA pour traduire les sources Microsoft dans d’autres langages et que leur but, à terme, c’était que tout Windows soit réécrit en Rust. Ça a hurlé, Microsoft s’est fait engueuler, alors le gars a un petit peu reculé en disant « non, c’est juste un projet interne », il a un peu exagéré son influence future, il y a encore des discussions là-dessus. En tout cas, Microsoft compte effectivement utiliser l’IA pour traduire plus facilement du code source d’un langage vers un autre, notamment Rust qui a des qualités.
Je ne connais pas grand-chose à Rust et ce n’est pas facile à apprendre. Pour faire des tutoriels personnalisés, on demande à un modèle de langage « écris-moi tel ou tel code par exemple en Rust » et ça marche très bien. Niveau courbe d’apprentissage, Rust ce n’est pas forcément évident.
Étienne Gonnu : Très bien. Je vous propose à présent de faire une pause musicale avant d’enchaîner sur nos autres sujets.
Nous allons écouter par Órbita, par Ollo, Lóstrego ! On se retrouve juste après toujours dans Libre à vous !.
Pause musicale : Órbita, par Ollo, Lóstrego !
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Nous venons d’écouter Órbita, par Ollo, Lóstrego !, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By SA.
[Jingle]
Étienne Gonnu : Vous écoutez toujours Libre à vous !, l’émission de l’April sur le logiciel libre.
Je suis Étienne. Nous discutons de l’actualité autour des libertés informatiques avec Bookynette, Benjamin et Pierre.
N’hésitez pas à participer à notre conversation au 09 72 51 55 46 ou sur le salon web dédié à l’émission, sur le site causecommune.fm, bouton « chat ».
« Comment s’émanciper des GAFAM ?
Étienne Gonnu : Nous allons passer à ce que je pense être le plat principal, peut-être, de ce Café libre, en tout cas c’est un grand classique au Café libre, la souveraineté numérique à la sauce tensions géopolitiques. On peut ainsi évoquer, pour commencer, une série de tribunes publiées dans L’Humanité, le 14 janvier, sur la thématique « Comment s’émanciper des GAFAM » et il se trouve qu’une de ces tribunes a été signée par une certaine Bookynette.
Magali Garnero alias Bookynette : Effectivement. J’ai eu la chance d’être contactée par le journaliste. C’est Diego [Chauvet] qui m’a contactée sur un réseau social, que je ne nommerai pas, pour écrire un texte et j’avais carte blanche, j’avais droit à 3000 signes et j’étais fière, vous ne pouvez pas savoir comme j’étais fière ! J’ai commencé à écrire, je suis arrivée très vite à 16 000 signes, et le temps que je me rende compte qu’il fallait que je fasse un résumé, on était à une semaine de l’échéance, mais voilà ! J’ai pu établir un peu la situation, expliquer un peu ce que sont les logiciels libres et puis, surtout, quel genre de plaidoyer on pouvait faire, quels genres d’actions on pouvait mener pour sortir des GAFAM. Dans le numéro du 14 janvier il y avait une autre tribune de Alexandre Basquin qui est sénateur PCF du Nord et, la semaine, d’après il y a eu une tribune de Framasoft avec Pierre-Yves Gosset et des Ordis Libres avec Marianne [Profeta], je n’ai pas retenu son nom, comme je la connais sous Marianne, je ne connais pas son nom, elle est merveilleuse, je la rencontre à la Fête de l’Huma quasiment tous les ans. Elle a aussi écrit un texte, qui ressemble un peu au mien d’ailleurs, où elle donne d’autres alternatives. Donc les gens qui lisent L’Humanité ont pu entendre parler des logiciels libres et c’est quand même assez rare pour être noté. Bien que, je suis méchante, en octobre ils avaient entendu parler de Adieu Windows puisqu’on avait eu droit à un petit encart, tout petit, mais il était là, c’est important.
C’est donc la deuxième fois que L’Humanité fait appel à nous et ça fait du bien.
Étienne Gonnu : C’est important pour pouvoir toucher les publics qui ne sont pas forcément dans nos premiers cercles de contacts, c’est aussi l’objet, l’idée de Libre à vous ! en passant par la FM, pouvoir sensibiliser des personnes qui ne connaissent pas forcément le logiciel libre et tous les enjeux qui s’y attachent.
Je trouve que ça fait un peu écho à ta chronique de tout à l’heure, Benjamin, tu parlais notamment de la colonisation numérique, je trouve le terme très juste. Dans cette logique, un article intéressant a été publié sur Next, qui parle de la vassalisation de l’Europe, qui qualifie le numérique d’infrastructure de pouvoir. Je trouve que ça va dans le même sens que ces réflexions.
Est-ce que vous souhaitez intervenir sur ce sujet global,sur cette notion de vassalisation, en fait l’enjeu de l’infrastructure ? Je pense que c’est un sujet dont on parle peut-être moins, sinon on peut passer directement à un sujet plus précis qui rentre dans cette logique.
Benjamin Bellamy : Je pense qu’on peut quand même dire en introduction que ces sujets-là ne sont pas du tout neufs, ça fait des décennies et des décennies que c’est le cas, que c’est latent, mais personne le voit. C’est ce que je disais tout à l’heure : nous prêchons un peu dans le désert et je pense très sincèrement qu’il faut dire « merci Trump » parce qu’il est complètement décomplexé, il dit ce qu’il pense, ce qui lui passe par la tête, c’est souvent de la bouillie, du vomi, mais ça oblige tout le monde à se positionner. Et si on avait eu Kamala Harris, il ne faut pas se leurrer, la vassalisation numérique en serait exactement au point où elle en est aujourd’hui, sauf que « c’est bon, les Américains sont nos potes, on peut leur filer nos données de santé ! ». Alors que là, sur le Health Data Hub, on voit bien que ça commence quand même sérieusement à grincer des dents. Il y a un peu plus d’un an, tout le monde s’en foutait à part Philippe Latombe qui était un peu tout seul, en Vendée, à dire que ce n’était pas normal, il n’y avait aucun écho, aucun !
Étienne Gonnu : Le Health Data Hub est une plateforme de partage de données de santé et Philippe Latombe est un député qu’on connaît bien sur ces sujets.
Benjamin Bellamy : Je pense que ce qui est important dans tout ça c’est de voir que le nouvel éclairage, la lumière qui permet à tout le monde d’ouvrir les yeux, s’appelle Donald Trump. C’est triste. Je pense que ça nous enquiquine un peu tous autour de la table, mais c’est comme ça !
Étienne Gonnu : Je ne parlerais pas de lumière, quand même, mais j’entends ton propos !
Magali Garnero alias Bookynette : Comme quoi il faut qu’il y ait une menace réelle, visible, pour que les gens prennent nos discours au sérieux !
Benjamin Bellamy : Visible, parce que réelle, elle l’était déjà !
Pierre Beyssac : Elle était réelle oui, elle était beaucoup plus sournoise, comme tu le disais, mais là quand on se demande si Trump ne va pas utiliser le numérique comme pression pour récupérer le Groenland, il ne l’a pas fait, mais on n’était pas sûr qu’il ne le ferait pas, vu les extrémités auxquelles il recourt !
Benjamin Bellamy : En fait, on n’est jamais sûr avec lui !
Pierre Beyssac : Justement, c’est ce qui favorise la prise de conscience des risques, derrière, parce qu’on a l’impression qu’ils sont plus proches de se réaliser, à tout moment, s’il lui en prend l’envie ou même le besoin.
Magali Garnero alias Bookynette : Et cette réalité est là. Quand on voit que les juges de la Cour pénale internationale sont considérés comme des terroristes, qu’ils ne peuvent plus utiliser leur carte bancaire, faire des réservations sur des plateformes. La menace n’est peut-être pas encore sur les avocats, mais elle est quand même sur les juges et pas qu’un. On n’en connaît qu’un parce qu’il est Français, maître Nicolas Guillou, mais il y en a plein d’autres, 9 ou 11 me disait quelqu’un en Suisse ce week-end, qui sont considérés comme des terroristes !
Pierre Beyssac : Trump a même envisagé de faire pression sur les juges qui doivent juger l’affaire du RN, Marine Le Pen, pour empêcher son inéligibilité.
Benjamin Bellamy : On peut peut-être juste préciser ce qui arrive à maître Guillou : les sociétés américaines n’ont plus le droit de lui rendre des services, de contracter avec lui ; il n’a pu accès au réseau Visa, au réseau Mastercard, il ne peut donc plus payer par carte bancaire ; il n’a plus accès à Google, donc il n’a plus de téléphone Android ; il n’a plus accès à Apple, donc il n’a plus accès à un téléphone iOS ; il n’a plus accès à Outlook. On dit qu’il se retrouve dans les années 90, plutôt dans les années 80 en fait, et ça peut arriver à tout le monde sur la décision d’une personne.
Magali Garnero alias Bookynette : Et si quelqu’un l’aide, cette personne peut se retrouver en prison aux États-Unis !
Benjamin Bellamy : Cette procédure existait déjà, mais elle était réservée aux terroristes, aux Iraniens, aux Cubains, aux Nord-Coréens. Là, ce qui est nouveau, c’est que ça arrive à quelqu’un qui est proche de nous, puisqu’il est Français, donc on s’en émeut plus facilement.
Magali Garnero alias Bookynette : Ça arrive à des juges de la Cour pénale internationale, c’est quand même une haute institution qui est censée rendre le droit au niveau mondial, ce n’est pas juste quelqu’un qui est proche de nous !
Étienne Gonnu : Pour tempérer, je sais que c’est du troll et parfois ça stimule le débat, c’est très bien, ce fait que, finalement, Trump nous permet de voir les problèmes, il ouvre le débat là où on se cachait les yeux, mais il y a quand même une différence. Si ça avait été, par exemple, Kamala Harris, nous aurions toujours été dans ces logiques de vassalisation, etc., mais là, Trump amène toute une notion de rapports de forces débridées, là où il y avait quand même le souci de maintenir – à quel point c’était du spectacle, je n’en sais rien – certains équilibres diplomatiques. Sur le Digital Services Act ou même sur le RGPD [Règlement général sur la protection des données à caractère personnel], qui sont des outils juridiques quand même assez puissants pour, théoriquement, rééquilibrer les rapports de forces économiques, avec un tel bras de fer de Trump, on voit que sur certains aspects de ce Digital Services Act, un règlement sur les services numériques, la Commission européenne est timorée, revient un peu en arrière. Ce sont donc des effets très concrets qui n’auraient peut-être pas eu lieu de la même manière. C’est compliqué, on peut toujours refaire un petit peu le film, ça se serait peut-être passé différemment, mais il y a quand même aussi des aspects très concrets et très matériels d’impacts à ne pas négliger.
Pierre Beyssac : Il est clair que les GAFAM, les Big Tech américaines, comme on les appelle, utilisent Trump pour faire alléger les lois de l’Union européenne qui leur cassent les pieds.
Benjamin Bellamy : Ils sont tous derrière lui aujourd’hui, ils le soutiennent tous et rien que pour ça c’est problématique. Il n’y a pas un seul patron de ces GAFAM qui ne soit pas derrière Trump !
Étienne Gonnu : Donc passez au logiciel libre puisque le logiciel permet d’éviter ce genre de concentration de pouvoir autour d’un outil, d’une personne, d’un individu particulier ou d’une corporation particulière, on peut peut-être débattre sur cela, en tout cas beaucoup moins, et puis on a la maîtrise des outils, au final on ne dépend pas de la même manière d’une décision centralisée.
Pierre Beyssac : À ce propos justement, dans l’article de Next que tu citais, c’est un compte-rendu d’une conférence et il y a effectivement cette idée qu’il faut découper le pouvoir en petits morceaux pour limiter les abus de pouvoir, forcément, donc le logiciel libre y participe effectivement.
Étienne Gonnu : Plus on concentre, plus ça fait un maillon unique à casser et ça peut faire des dégâts beaucoup plus importants. Vas-y Benjamin.
Benjamin Bellamy : Dans « logiciel libre », il y a « logiciel » mais il y a surtout « libre », on l’oublie souvent, mais c’est super important.
Étienne Gonnu : Et qui est sans doute plus important que l’aspect logiciel.
Benjamin Bellamy : On pourrait se dire aussi qu’il nous faudrait des GAFAM européens, pourquoi pas, après tout ça pourrait être une alternative, on pourrait se dire « faisons comme eux, développons des GAFAM européens ». Ce n’est pas du tout ce dont nous avons envie, nous avons envie de logiciels libres. Avec des GAFAM européens on pourrait se dire « super, au moins on sait à qui on file nos données », ça résoudra quelques problèmes mais pas tous.
Étienne Gonnu : Je vais citer Marie-Odile, qui est notamment en charge du groupe Transcriptions pour l’April, qui transcrit des contenus audio vers de l’écrit. Elle mentionne Asma Mhalla qui a publié beaucoup de choses sur les GAFAM « bras armé des USA », qui a commis pas mal de travaux sur ces sujets. C’est effectivement une femme très intéressante, qui a une expertise assez fine sur le sujet de la géopolitique autour du numérique. Si vous voulez creuser le sujet, on vous invite à découvrir les transcriptions ou les audios, les vidéos de cette personne.
Dernière intervention Benjamin.
Benjamin Bellamy : Une toute dernière parce que j’ai un peu ouvert un sujet parallèle : nous faut-il des GAFAM européens ? Je me pose une question : qu’est-ce qu’on pense des GAFAM aux États-Unis ? J’étais persuadé qu’ils disaient « c’est super, de toute façon les GAFAM c’est chez nous ». Il se trouve qu’il y a deux semaines j’étais au CES [Consumer Electronics Show], à Las Vegas, pour Linagora, mon employeur, où on présentait des solutions de logiciels libres en l’occurrence Twake, une suite bureautique open source et libre, sous licence libre. On y allait essentiellement pour voir des Européens, on ne va pas se mentir, eh bien, contre toute attente, énormément d’Américains sont venus nous voir et nous ont dit : « Votre truc c’est génial, parce qu’on n’en peut plus de Microsoft », mais pas pour les mêmes raisons que nous, c’est à cause du vendor lock-in. C’est-à-dire qu’une fois qu’on est dedans, on ne peut plus en sortir, on est obligé de subir les tarifs, on n’est pas libre ! En fait, même un citoyen ou une citoyenne américaine subit les GAFAM.
C’est pour cela que je disais que ce que nous voulons, que la solution, ce ne sont pas des GAFAM européens, c’est du logiciel libre.
Appel à commentaires de la Commission « Vers des écosystèmes numériques ouverts européens »
Étienne Gonnu : Tu fais bien de le rappeler et ça va dans le sens, peut-être, d’une consultation qui a été ouverte par la Commission européenne, je vais citer cette consultation publique « Vers des écosystèmes numériques ouverts, européens ». C’est une consultation ouverte jusqu’au 3 février qui pose différentes questions sur les thématiques de souveraineté ou de dépendance, sur les enjeux de passage à l’échelle, c’est-à-dire comment faire en sorte que les solutions utilisées le soient suffisamment massivement pour être soutenues, pour qu’il y ait un écosystème autour, pour reprendre le terme, l’usage dans les administrations publiques, les questions de durabilité, de sécurité, donc des aspects importants. C’est une consultation intéressante. Je modère le propos, ce que fait la Commission européenne avec cette consultation, c’est très bien, mais c’est dommage que, par ailleurs, il y ait des reculs sur d’autres textes. La Commission européenne, comme les grandes administrations, peut faire des choses différentes avec ses deux mains.
Est-ce que cette consultation est intéressante, importante pour vous ? Y a-t-il des sujets en particulier que vous trouvez importants à traiter ? Qui veut se lancer ? Pierre.
Pierre Beyssac : J’ai vu en vitesse le papier d’appel à réponses, c’est très ouvert, c’est très large, on peut dire ce qu’on a à dire sur tous les domaines. Au début, il y a trois questions qui permettent de montrer un petit peu les grandes lignes des préoccupations de la consultation. On a jusqu’au 3 février pour répondre, il ne faut donc pas trop traîner si on veut répondre.
Étienne Gonnu : Ce sont surtout les gros écosystèmes, les industriels. Les questions sont plutôt ouvertes.
Pierre Beyssac : C’est plutôt orienté professionnels du Libre ou de l’informatique, mais si des particuliers veulent répondre, ils y sont tout à fait invités.
Étienne Gonnu : J’ai regardé ce matin, il y avait déjà 931 réponses, ce qui montre aussi l’intérêt et le fait que tous ces écosystèmes se sont mobilisés pour faire porter leur voix. Ça appuie aussi, ça envoie un message à la Commission européenne pour dire que ce sujet nous intéresse, on est là, on existe.
Pierre Beyssac : Ça fait partie des sujets sensibles autour de la souveraineté. Je comprends que ça motive à contribuer, à répondre, et puis c’est aussi un moment où, vu le contexte géopolitique, on sait que la Commission sera plus attentive à ce qu’on propose pour avancer dans le bon sens.
Étienne Gonnu : Benjamin.
Benjamin Bellamy : Ça me rassure beaucoup, parce que, il y a un an, tous les financements vers le logiciel libre étaient reroutés vers l’intelligence artificielle, je n’ai rien contre l’intelligence artificielle, enfin si, j’ai plein de choses contre l’intelligence artificielle !
Étienne Gonnu : Un peu quand même, quand on entend certaines de tes chroniques !
Benjamin Bellamy : Je peux comprendre qu’on ne veuille pas passer à côté du train, mais le débat n’est pas là. Je vois que ça s’appuie sur NGI Zero, Next Generation Internet, un programme de financement européen pour le logiciel libre, qui fonctionne très bien et j’en sais quelque chose puisque, au titre de Castopod, nous en avons bénéficié. J’ai l’impression que c’est un petit peu un retour en arrière sur une décision qui avait été prise il y a à peu près un an : délaisser le logiciel libre au profit de l’IA parce que tout le monde s’était dit « il faut faire de l’IA ! ».
Je ne vais pas y répondre à titre personnel parce que je ne suis clairement pas dans la cible, mais ça me rassure de voir qu’il y a des initiatives comme ça et qu’on est en train de redonner l’importance aux logiciels libres parce qu’on n’a plus le choix.
Pierre Beyssac : Je voudrais quand même ajouter qu’il est important, pour moi, de défendre les IA libres, donc, pour moi, ce n’est pas antinomique au maximum.
Benjamin Bellamy : Je ne vais sûrement pas te contredire, les IA libres c’est mon métier. Je ne dis plus rien !
Étienne Gonnu : La notion même de ce qu’est une IA libre est très vaste et on pourrait faire plusieurs sujets longs rien que sur ce sujet.
Benjamin Bellamy : Puisque tu me poses la question, ce n’était pas préparé !
Étienne Gonnu : Coupe son micro ! C’est intéressant de faire ressortir l’existence de ces sujets et je ne m’étais fait la réflexion par rapport à la fin du NGI et la mise en pause de ce fonds de financement, il y a un an, on en avait parlé, d’ailleurs comme d’ailleurs beaucoup d’autres qui s’intéressent à ce sujet. Merci, Pierre, de faire ce lien que je trouve tout à fait pertinent. Vas-y Booky.
Magali Garnero alias Bookynette : Je suis allée voir les 931 propositions, pas toutes ! Comme on peut traduire la page, je me suis amusée, je peux vous dire que j’ai reconnu des copains, des gens qu’on connaît, je ne vais pas tous les citer. On a des copains qui ont participé à titre personnel ou au titre de leur entreprise. Je sais que Murena est intervenue plusieurs fois avec des noms différents. Je pense que ça a été pris en charge par la communauté et je suis contente parce que ce ne sont pas juste des commentaires français, anglais ou allemands, ça vient de Pologne, ça vient de plein d’autres pays, je pense que tout le monde se sent concerné. Même si c’est juste pour une remarque, un paragraphe, une phrase, c’est important d’aller participer parce que plus nous serons nombreux à participer plus ça aura de poids.
Étienne Gonnu : Je précise que Murena propose un système libre pour téléphone dégooglisé.
Dernière intervention.
Magali Garnero alias Bookynette : Je crois que CHATONS est en train de réfléchir : participer ou pas. CHATONS, le Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires. Si même eux participent, c’est cool !
Étienne Gonnu : Très cool. Je pense que c’est un bon moment pour la sonnette.
[Clochette]
Vérification de l’âge sur les réseaux sociaux : un texte mort-né
Étienne Gonnu : Nous allons revenir en France pour une actualité parlementaire. Hier, les députés ont adopté la proposition de loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux. C’est vraiment un très vaste sujet. En gros, le cœur de cette proposition c’est tout simplement d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs. Une information partagée notamment par le site Projet Arcadie qui parle de l’actualité parlementaire et la décrypte, un site très intéressant, un site que je vous encourage à suivre et à soutenir si ces sujets vous intéressent. Il évoque « un débat d’une rare absurdité technique » et considère que le texte a très peu de chances de prospérer. Le Projet Arcadie est connu pour ne pas avoir de langue de bois mais aussi pour avoir une bonne connaissance du jeu parlementaire, on va dire. Cela touche beaucoup de sujets, notamment ce qui concerne les données personnelles. Je sais qu’un de mes voisins est très sensible à ce sujet, d’ailleurs je pense que nous le sommes tous autour de cette table. Qu’est-ce que vous évoque ce projet loi ? Il a été adopté, mais visiblement, selon Projet Arcadie, il y a très peu de chances que ça aboutisse. Vas-y Pierre.
Pierre Beyssac : C’est encore un de ces projets « yakafokon » pour faire plaisir à des électeurs qui n’y comprennent pas grand-chose mais qui se disent que, sur un problème compliqué, on doit pouvoir trouver une solution très simple. Il y a déjà eu des antécédents, le fameux antécédent du blocage des sites pornographiques aux mineurs, qui a abouti au départ de certaines grosses plateformes américaines qui estimaient le sujet techniquement ingérable. Mais ce n’est pas grave, on continue à légiférer là-dessus !
Gabriel Attal, un des promoteurs de ce truc-là, vient de faire un site web avec une démonstration qui ne marche pas ! Il y a effectivement un beau site web avec une démonstration de preuve d’âge qui ne marche pas, on voit donc que ça n’a pas du tout été pensé derrière. C’est fait pour faire du titre, pour faire de la médiatisation, et, derrière, on s’en fout un peu ! On espère que les électeurs auront oublié ça d’ici six mois, il y aura un autre projet d’ici six mois ! Petit à petit, l’étau se resserre parce qu’on introduit des obligations à différents titres. Il y a des vendeurs de solutions qui expliquent que non, il n’y a pas de problème, « ma solution magique marche », on est un peu dans le n’importe quoi. C’est préoccupant parce que, sur la durée, même si des projets bidons sortent ici et là, il y a quand même une volonté de s’acheminer vers une identification généralisée de tout ce qu’on fait en ligne, ça a commencé par le porno, maintenant on parle des réseaux sociaux pour les mineurs, mais ça veut dire que tous les adultes doivent montrer patte blanche. Avant d’avoir montré patte blanche, par définition on ne peut pas vérifier votre âge. Et puis, ça va évidemment être étendu au fur et à mesure : il était question d’étendre ça éventuellement aux VPN, il y a des propositions qui sont retoquées, mais, petit à petit, à force de cogner, ça finit par passer.
Étienne Gonnu : C’est cette vieille image. À l’époque, pour vendre sa solution, pour vendre cette idée, c’était soit pour lutter contre le terrorisme soit pour lutter contre la pédocriminalité. On voit que là il y a un vrai enjeu social et des vraies réflexions compliquées à mener sur les réseaux sociaux de manière générale, sur les rapports qu’ont les mineurs à l’Internet de manière générale. C’est du solutionnisme qui, finalement, vient grignoter par le mauvais bout, selon nous – je te rejoins complètement dans ton analyse sur ce sujet –, et qui, quelque part, le sur-simplifie alors qu’il y a une vraie complexité derrière et des vraies questions à se poser.
Pierre Beyssac : Je discute avec des gens sur les réseaux sociaux. Il y a des gens qui n’osent pas dire qu’ils sont pour ou alors ils ne sont pas sincèrement vraiment pour, mais ils ne sont pas vraiment contre non plus. Ils disent « je ne suis pas vraiment pour, mais on peut quand même le faire, il y a quand même des solutions techniques pour le faire en toute sécurité ! ». En fait, ça consiste déjà à accepter qu’on soit obligé de brandir, de manière directe ou indirecte, son identité pour pas mal d’activités banales de la vie de tous les jours. Il y a déjà une acceptation implicite quand on se demande si c’est faisable techniquement. Réfléchissons-y quand même ! Ce sont des gens qui ne savent pas forcément de quoi il est question, qui demandent aux experts, qui sont en train de leur dire que ce n’est pas faisable raisonnablement, de trouver quand même une solution. Il y a une sorte d’ambiance bizarroïde de pied dans la porte, j’espère qu’on en sortira mais ce n’est pas évident.
On a eu le même débat sur l’accès au porno, à chaque fois c’est pareil. Beaucoup de gens sont plein de bonnes intentions, je ne remets pas en cause, mais qui ne réalisent pas les problèmes techniques que ça pose et il faut absolument sensibiliser là-dessus sur la durée.
Magali Garnero alias Bookynette : Je ne parlerais même pas de problèmes techniques, je parlerais de conséquences. Plus on va mettre en place des choses pour protéger les enfants, plus on va obliger les gens à prouver leur identité, à donner leurs données pour des choses qui sont totalement banales comme aller sur les réseaux sociaux. C’est là où je trouve qu’il y a quand même un effet assez pervers.
Pierre Beyssac : Absolument !
Étienne Gonnu : Benjamin.
Benjamin Bellamy : Je vais me faire l’avocat du diable. Déjà sur le fond : est-ce qu’il faut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans quelles que soient les conséquences que ça peut avoir ? Je n’en sais rien, je n’ai pas d’avis sur cette question-là, il se trouve que j’en connais, des jeunes de moins de 15 ans vivent chez moi, mais je n’ai pas vraiment d’avis sur cette question-là. Il y a quand même un truc qui me choque dans le débat : on a tendance à confondre interdit et impossible. Ce n’est pas parce qu’une chose est interdite qu’il faut la rendre impossible. Rouler à 150 sur l’autoroute, c’est interdit mais c’est possible techniquement. Est-ce que ça veut dire qu’à partir moment où on dit que les réseaux sociaux sont interdits aux moins de 15 ans il faut que ce soit techniquement impossible ? Après tout pourquoi ? Il me semble que, aujourd’hui, ces réseaux sociaux sont interdits aux moins de 13 ans. On est juste en train de dire « on fait + 2 » et c’est tout. Pour aller sur Facebook, il me semble bien, aujourd’hui, qu’il faut avoir au moins 13 ans et il n’y a pas de contrôle d’identité. On pourrait très bien dire que ce n’est plus 13, c’est 15, et il n’y a toujours pas de contrôle d’identité. Si c’est juste ça, je n’ai toujours pas d’avis sur la question, je ne suis pas expert, ça ne me regarde pas, mais ça ne me choque pas.
Si on commence à dire qu’il faut que ce soit impossible techniquement de s’inscrire sur ces réseaux sociaux si on a moins de 15 ans, c’est problématique et là, évidemment, je serai avec vous vent debout contre ces mesures-là. Je n’ai pas compris qu’il s’agissait de faire un parallèle avec ce qu’on a fait avec les sites pornographiques mais plus un parallèle avec ce qu’on fait déjà pour les moins de 13 ans.
Étienne Gonnu : Je trouve que ça met aussi le doigt sur un aspect qui est compliqué, le croisement entre les notions de droit et les possibilités techniques.
Théoriquement, quand une loi est passée, c’est une loi, c’est une norme à partir du moment où on a les moyens de la mettre en œuvre. Une loi qu’on ne peut pas mettre en œuvre, c’est-à-dire appliquer aussi des sanctions, etc., n’est pas vraiment une loi. À partir du moment où on part dans la direction d’en faire une loi, donc de créer une norme – je pense qu’on est sur la théorie du droit, ce que je dis peut être ouvert à débat –, mais, selon moi, si on inscrit ça dans la loi, ça doit venir avec la réflexion de la façon dont on la met en œuvre, sinon ça ne sert à rien de passer une loi. Je trouve intéressant de se demander s’il faut recommander, ou pas, de ne pas permettre aux enfants, aux mineurs de 15 ans, d’accéder aux réseaux sociaux, c’est un vrai débat de société, mais est-ce que ça doit passer une loi ?
Benjamin Bellamy : Je ne suis pas du tout d’accord avec toi : il est absolument interdit de taper son voisin avec un marteau et pourtant il n’existe aucun dispositif qui empêche de taper son voisin avec un marteau.
Étienne Gonnu : Tu me permets préciser : la question n’est pas d’empêcher de le faire, c’est de pouvoir sanctionner le comportement contrevenant. La question est donc sur qui on met l’obligation. Si on dit que c’est interdit, qu’on dit aux plateformes « vous ne devez pas permettre », on doit trouver une manière, et ça peut être de diverses façons, je réfléchis en parlant, de constater qu’une plateforme a permis à un mineur de 15 ans d’accéder à la plateforme, donc on va taper sur la plateforme à ce moment-là, pas parce qu’elle l’a rendu impossible mais parce qu’elle l’a permis. Du coup, ça crée de l’insécurité juridique pour les plateformes avec toutes les conséquences qui peuvent en découler ensuite.
Pierre Beyssac : Une grosse subtilité a été donnée par la rapporteure lors de la commission du 13 janvier, j’avais récupéré l’extrait vidéo. En fait, ils ne peuvent pas interdire aux plateformes de donner accès aux mineurs, mais ils peuvent dire que l’accès aux mineurs est interdit, est illicite. Ça dépasse largement mes compétences en matière d’analyse juridique, en fait, ça leur permet ensuite de brandir le DSA, le Digital services Act, pour dire que plateformes ne doivent pas les laisser, c’est illicite. C’est donc assez tordu, je ne sais pas ce que ça va donner au final parce que les juristes n’ont pas l’air tous d’accord là-dessus.
Magali Garnero alias Bookynette : Donc, en gros, ils enlèvent la responsabilité aux plateformes. Du coup, il n’y a pas de responsable !
Pierre Beyssac : En gros oui, ça va être la faute du mineur, on va taper sur le mineur s’il accède aux réseaux sociaux. Bref !
Étienne Gonnu : Justement, est-ce qu’on veut que ce soit la responsabilité des plateformes ? Il faut prendre un moment de recul d’un point de vue neutre, les plateformes peuvent être nos adversaires comme Google, etc., mais ça peut être aussi Mastodon, etc., et on ne veut pas que Mastodon soit responsable.
Benjamin Bellamy : Ça ne me choque pas et il n’y a pas nécessairement un responsable derrière chaque infraction.
Magali Garnero alias Bookynette : Non. J’essaye toujours de voir qui a réussi à se protéger dans ce genre de conflit, voir s’il n’y a pas un petit peu de lobbying derrière certaines lois !
Pierre Beyssac : C’est possible, ce n’est pas à exclure.
Étienne Gonnu : Je prends le risque sur le temps, ça serait un peu une synthèse en lien avec ce qu’on a pu dire avant sur le rapport au risque et ce qu’on accepte finalement. Là on va accepter de devoir montrer patte blanche, etc., on n’en est peut-être pas là, en tout cas c’est vers cela que ça pousse.
Ça m’évoque un Envoyé spécial : un personne, via une application, se signale comme étant à mobilité réduite, donc se gare sur une place et paye moins parce qu’elle se déclare faussement comme à mobilité réduite. La conclusion du journaliste, à la fin du reportage, c’est de dire, quelque part, qu’il suffirait de croiser la base de données, qui existe, des personnes qui bénéficient de ce droit, avec le registre des plaques d’immatriculation, sans poser de questions. On sait que la CNIL avait créé la base de données SAFARI [Système automatisé pour les fichiers administratifs et le répertoire des individus], qui avait levé énormément de boucliers, on se dit que maintenant elle passerait quand même beaucoup plus facilement.
Pierre Beyssac : D’ailleurs, il y a deux ans, le fameux Gabriel Attal avait proposé de croiser le fichier des cartes vitales avec le fichier des cartes d’identité. C’était littéralement le projet SAFARI qui avait provoqué des hurlements dans les années 70.
Étienne Gonnu : Je ne vois pas d’autre demande d’intervention, on va pouvoir passer au sujet suivant.
[Clochette]
Émission Libre à vous ! du 4 mars 2025 sur le sujet des logiciels de caisse : La fin des ERP libres ?
Étienne Gonnu : Puisqu’on parle d’activité parlementaire, je vais en profiter pour évoquer un sujet qu’on a plusieurs fois eu l’occasion d’évoquer dans Libre à vous ! et dans Au café libre, vous n’êtes pas obligés intervenir, vous pouvez si vous le souhaitez.
Il s’agit des logiciels de caisse et de la possibilité, pour les éditeurs – la notion d’éditeur est à entendre dans un sens très large –, d’attester de la conformité de leur solution sans être obligé de la faire certifier. Pour plus de détails, je vous ferai un renvoi vers l’émission dans laquelle on a traité notamment de ce sujet.
Dans le cadre du projet de loi de finances 2026, le dossier avance, je vais faire court, on publiera très prochainement une actu sur le site de l’April.
En décembre, le Sénat avait adopté un article, une disposition pour rétablir l’auto-attestation. Après l’échec de la commission mixte paritaire en charge d’élaborer un texte de compromis entre les positions du Sénat et de l’Assemblée, les députés ont repris le travail en janvier à partir de la version du Sénat, donc un texte qui avait cette disposition de rétablissement de l’auto-attestation. Il n’y a eu aucun amendement pour supprimer cet article, c’est déjà une bonne chose et, de toute façon l’utilisation du 49.3 a eu lieu avant que l’article en question soit soumis au vote. Les motions de censure ayant été rejetées, le texte a donc été réputé adopté par l’Assemblée et il contient bien le rétablissement de l’auto-attestation. Et puisque cet article est maintenant présent, conforme, c’est-à-dire pareil dans les deux chambres, le Sénat et l’Assemblée, il ne peut plus être supprimé en tant que tel.
L’examen du texte va à présent se poursuivre d’abord au Sénat puis il sera finalement soumis à un vote final pour éventuellement être adopté et, s’il est adopté, l’auto-attestation sera rétablie.
C’est aussi pour ouvrir un peu la page sur la complexité de la procédure parlementaire, en particulier sur les projets de loi de finances, j’espère ne pas trop vous avoir perdus. En tout cas, sur ce sujet, on semble en bonne voie. Je dis cela sans porter le moindre commentaire sur la manière dont le projet loi de finances est adopté ni sur son contenu. Booky puis Benjamin.
Magali Garnero alias Bookynette : Je suis super contente que l’auto-attestation soit remise en place ou presque.
Étienne Gonnu : On n’y est pas encore, mais c’est est en bonne voie.
Magali Garnero alias Bookynette : Mais quand je vois le projet de loi finances, je pleure.
Étienne Gonnu : Je suis d’accord ! On avance où on peut, de la manière dont on peut, et c’est parfois aussi l’ambivalence de l’action du plaidoyer politique. Benjamin.
Benjamin Bellamy : Je voulais répondre parce que je vais faire exactement la même réponse qu’à la question précédente sur l’accès des plateformes des réseaux sociaux aux moins de 15 ans : ce n’est pas parce que c’est interdit que ça doit être impossible. Pour les logiciels de caisse, le problème c’est typiquement qu’on veut éviter que des gens puissent aller dans la base de données pour supprimer des transactions, gruger la TVA, etc. On veut principalement éviter les arnaques à la TVA. On veut donc que la loi rende impossible de le faire, mais c’est déjà interdit et j’estime que ce n’est pas à la loi de le rendre impossible, la loi l’a interdit ça devrait suffire. Derrière, on va contrevenir à nos libertés les plus fondamentales, comme le fait de choisir un logiciel libre, pourquoi ? Parce qu’on a voulu rendre le truc impossible, parce qu’on dit qu’ils vont quand même gruger ! Interdire ça ne suffit pas, il faut que ce soit impossible ! Je pense que c’est très grave.
Magali Garnero alias Bookynette : C’était d’autant plus stupide que même un logiciel certifié permettait d’arnaquer, de faire des fraudes.
Benjamin Bellamy : Il suffit d’avoir deux logiciels, deux caisses. Combien de commerçants ont deux caisses, voire refont tout à la main ! Quelqu’un qui veut gruger va toujours y arriver et on va juste enquiquiner les honnêtes gens.
Magali Garnero alias Bookynette : C’est ça. Quelle que soit la manière, que tu proposes un logiciel libre, un logiciel privateur, certifié, pas certifié, auto-attesté, pas attesté, si la personne, derrière, est malhonnête et qu’elle veut gruger, elle trouvera toujours une manière de gruger. Je pense à ce restaurateur qui avait été chopé sur son logiciel de comptabilité qui, après, avait monté une SS2I [Société de services en ingénierie informatique] pour pouvoir se refacturer des choses, pour rembourser des dettes et compagnie. Le logiciel n’est pas en cause, c’est vraiment la personne en elle-même. C’était ridicule d’enlever l’auto-attestation il y a un an et demi, autant qu’elle soit remise.
Étienne Gonnu : Il ne faut pas sous-estimer la créativité des personnes qui veulent contourner.
Benjamin Bellamy : Et imaginer que c’est par le logiciel qu’on va pouvoir les empêcher de mentir, c’est complètement illusoire.
Magali Garnero alias Bookynette : J’aime bien l’analogie avec le stylo Bic, je ne sais pas si vous savez : un stylo Bic vous permet de remplir votre fiche de revenus et de tricher, donc on va interdire les stylos Bic ! J’ai l’impression que c’est à peu près ça : on interdit un outil qui n’y est pour rien !
[Clochette]
Olvid, messagerie chiffrée française, passe son code en libre
Étienne Gonnu : On va terminer sur un dernier sujet proposé par Pierre, donc je vais te laisser le présenter : Olvid, un outil de messagerie chiffrée, français, passe son code en libre. On est toujours content quand on entend parler de logiciel libre.
Pierre Beyssac : Oui. Olvid est une application chiffrée de bout en bout, qui est une nécessité aujourd’hui. Ça veut dire que personne ne peut faire une écoute illégale ; comme dirait Benjamin, ça rend mathématiquement impossible une écoute illégale. On peut le faire de manière ciblée avec des supercalculateurs, mais on ne peut pas écouter tout le monde tout le temps, comme ça a pu se faire par le passé. C’est donc la meilleure protection qu’on puisse avoir sur la confidentialité de nos communications, ce qui n’est peut-être pas un droit fondamental pas, en tout cas qui est un droit légal ; le secret des correspondances date de l’invention de la poste.
Et là, ils fournissent carrément le code source de leur logiciel serveur, le logiciel qui fait les mises en relation entre les différents abonnés. C’est intéressant parce que ça permet déjà, dans un but didactique, de voir comment c’est organisé ; ça permet aussi à ceux qui ont des doutes sur la sécurité en jeu de vérifier que ça a été implémenté correctement, ça permet donc à des experts de regarder tout ça et c’est un signe de transparence et d’ouverture vis-à-vis du code qui est en production là-dessus. On n’a évidemment jamais la certitude que le code source fourni est celui en production, c’est très compliqué à prouver, mais c’est un bon signe parce que ça favorise aussi l’utilisation de ces technologies et leur évolution future pour avoir de meilleurs services de ce type-là.
Étienne Gonnu : Absolument. Merci d’avoir remonté cette info. Il nous reste 45 secondes. Booky, tu veux réagir.
Magali Garnero alias Bookynette : Je vais me dépêcher. J’ai cliqué sur la page GitHub et je vois « Olvid, AWS Serveur ». Quand je vois « AWS serveur », je pense à Amazon Web Services. Rassure-moi s’il te plaît !
Pierre Beyssac : Absolument. C’est bien chez Amazon, à priori oui.
Benjamin Bellamy : Je ne suis pas rassurée !
Pierre Beyssac : Mais ça tourne quand même sur du Linux, tout n’est pas noir.
Étienne Gonnu : Le fait que ce soit libre, quelqu’un pourrait se servir de ce code.
Pierre Beyssac : À priori, on peut le faire tourner sur autre chose. Je ne suis pas allé voir le détail du code, s’il est lié beaucoup ou pas à l’infrastructure AWS. À priori, ça permet à quelqu’un qui souhaiterait le faire tourner ailleurs, de le prendre comme base.
Étienne Gonnu : La démarche est récente. Est-ce que tu sais sous quelle licence ça a été publié ?
Pierre Beyssac : Je n’ai pas regardé, désolé.
Étienne Gonnu : Le lien vers la forge, là où est le code, sera mis en ligne, la licence devrait sans doute être indiquée, on mettra bien sûr en référence.
Booky, Pierre, Benjamin, un grand merci d’avoir passé ce moment avec moi Au café libre et je vous dis à une prochaine soit pour une chronique soit pour un prochain Café libre. Bonne suite de journée.
Pierre Beyssac : Merci.
Benjamin Bellamy : Merci.
Benjamin Bellamy : Salut.
Étienne Gonnu : Vous auriez pu faire ça en Carmina Burana !
Nous allons à présent faire une pause musicale.
[Virgule musicale]
Étienne Gonnu : Nous allons écouter Tear Apart the Walls, par Cistem Failure. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.
Pause musicale : Tear Apart the Walls, par Cistem Failure
Voix off : Cause Commune, 93.1.
Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter Tear Apart the Walls, par Cistem Failure, disponible sous licence Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By SA.
[Jingle]
Étienne Gonnu : Je suis Étienne Gonnu de l’April, nous allons passer à notre dernier sujet.
[Virgule musicale]
Chronique « La pituite de Luk » – « Informatique totalitaire »
Étienne Gonnu : Nous allons poursuivre avec une nouvelle Pituite de Luk intitulée « Informatique totalitaire ».
[Virgule sonore]
Luk :Il y a un an, en janvier, j’avais écrit une pituite sur l’oligarchie techno-industrielle. C’est le terme qu’avait employé Biden pour pointer vous savez qui. D’autres termes sont employés : technofascisme, techno-féodalisme ou encore broligarchy.
En février, j’avais parlé de la façon dont Trump avait fait effacer des mots dans les données gouvernementales pour censurer des sujets tabous. À l’époque, j’avais parlé de totalitarisme, de la façon dont le stalinisme faisait lui aussi disparaître des gens. C’était donc il y a 11 mois, une éternité par les temps agités qui sont les nôtres.
Je pense que ça s’est senti, mes pituites sont assaisonnées de certaines idées que j’ai pompées à des gens sans les citer. C’est notamment le cas du livre Les Origines du totalitarisme de Hannah Arendt dont je suis un lecteur attentif. Entre mes années d’étudiant et aujourd’hui, j’en suis à ma troisième lecture et, plus le temps passe, plus j’ai l’impression que la réalité s’applique à reproduire le schéma qui y est décrit.
J’ai toujours eu l’envie de proposer une lecture du monde à la lumière de ce livre et j’ai toujours eu la flemme. C’est fort dommage, car, si je l’avais fait dès que l’idée m’en était venue, j’aurais pu m’adonner au plaisir mesquin que j’apprécie tant : asséner des « je vous l’avais bien dit ! », mais je ne l’ai pas fait, alors pourquoi je remets ça sur la table ?
Parce que pendant les fêtes, j’ai réfléchi, relu Arendt et roté des effluves de foie gras mêlées de sucs gastriques.
Trump coche un paquet de cases sur la carte Bingo du totalitarisme. Il promet un paradis aux contours flous et lointains, son comportement insultant, narcissique et colérique lui permet de pulvériser l’hypocrisie et la corruption de la bonne société. Ses adversaires, empêtrés dans leurs compromissions, se sont révélés incapables de s’opposer à lui. Pour les masses qui l’admirent, puisque la bonne morale est hypocrite, ce qui immoral devient cool. Trump au pouvoir, c’est le bouffon qui occupe le trône. À force de mensonges, de déclarations absurdes, de revirements, il impose un monde où plus rien n’a de sens. Et quand plus rien n’a de sens, alors tout devient possible. Les règles sautent, les ambitieux et les fous s’engouffrent dans la brèche. En tant que chef, Trump prouve qu’il a raison par l’action. C’est sa capacité à faire, à tenir ses promesses de faire qui deviennent la seule vérité tangible. En pliant la réalité pour la faire rentrer dans le fantasme, il démontre sa force et sa puissance. Puisqu’il fait tout exploser, de la bonne morale à la plus simple logique en passant par les faits, c’est alors qu’il est tout puissant et cette qualité se suffit à elle-même.
Et les tech bros dans tout ça ? Ils ont été accusés d’avoir pris le pouvoir au travers de Trump. On cite particulièrement Peter Thiel, David Sacks et Elon Musk. Je ne saurais dire si c’est vraiment le cas, mais Trump a surtout l’air motivé par son enrichissement personnel. Il détruit, agite son slogan, mais il lui manque le scientisme qu’avaient le nazisme et le stalinisme. L’un prétendait ne faire qu’accélérer une implacable supériorité de la race, l’autre un implacable sens de l’histoire. Je ne vois rien de ça chez Trump.
Il y a, en revanche, un scientisme marqué chez les tech bros. Une bonne part d’entre eux se revendique transhumaniste. Ils ont la prétention de créer une nouvelle humanité, de changer radicalement le fonctionnement de la société. Les réseaux sociaux et la NSA ont réalisé la grande carte des relations sociales que le NKVD <[Narodniï Komissariat Vnoutrennikh Diel] de Staline ne pouvait produire qu’à petite échelle avec les limites du papier et des ficelles. Zuckerberg, il y a quelques années, imaginait que ses médias sociaux seraient les nouvelles infrastructures sociales du futur. Larry Elisson a proposé une grande base de données centralisée de tous les Américains ; Palantir, semble-t-il, est sur le coup. D’autres font état de leurs ambitions publicitaires et annoncent l’avènement d’une économie de l’intention en remplacement de notre déjà foireuse économie de l’attention. Les exemples sont innombrables…
Et, pour servir ces projets, l’IA est le truc rêvé. Elle permet d’isoler encore plus les humains les uns des autres. Elle est annoncée comme leur remplaçante dans un nombre croissant de tâches, prophétisée à se développer au point de pouvoir bientôt les dépasser en toutes choses. Le rêve humide des tech bros, c’est une humanité de robots et l’IA semble leur offrir presque ça, un peuple de robots humanisés. Mais même si l’IA ne tient pas cette promesse, les humains convergeront avec cet idéal à coups de chatbots, de partenaires intimes artificiels.
Or c’est très exactement ce que Arendt décrit comme l’idéal totalitaire : la création d’un homme nouveau sur lequel le chef a un pouvoir total.
En supposant que je ne sois pas juste paranoïaque, l’informatique est un champ de bataille d’un enjeu vital. Et je ne vois qu’un seul contre-modèle à l’informatique totalitaire.
[Virgule sonore]
Étienne Gonnu : C’était « La pituite de Luk » intitulée « L’informatique totalitaire », une chronique que, personnellement, j’ai trouvée très inspirée et je remercie Luk d’avoir proposé un regard qui voit plus loin que la folie ou l’idiotie de Trump pour la placer dans un véritable projet politique, le totalitarisme.
Nous approchons de la fin de l’émission. Nous allons terminer par quelques annonces.
[Virgule musicale]
Quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l’April et le monde du Libre
Étienne Gonnu : Je vais devoir parler très vite, je vous prie de m’en excuser.
Soirée de Contribution au Libre jeudi 12 février à la FPH, Fondation pour le Progrès humain, à Paris dans le 11e arrondissement.
Premier Samedi du Libre, samedi 7 février de 14 heures à 18 heures, au Carrefour numérique2 de la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, un endroit pour se faire aider à installer et paramétrer des logiciels libres ou des distributions GNU/Linux.
Cause Commune vous propose un rendez-vous convivial chaque premier vendredi du mois à partir de 19 heures 30 dans ses locaux, à Paris, au 22 rue Bernard Dimey. Prochaine soirée le vendredi 6 février.
La campagne Adieu Windows, dont on a parlé plus tôt, poursuit son cours. Faites-vous aider, vous et vos proches à migrer vers un système libre, par exemple dans le cadre d’une install partie organisée
à Alençon le 7 février au Centre social Edith Bonnem,
à Quimper, tous les samedis, avec une permanence de 16 heures à 18 heures au Centre des Abeilles,
ou encore à Dunkerque, le vendredi 20 février à la Maison de quartier des Glacis dans le cadre des Rencontres des libertés numériques
Je vous invite à consulter le site de l’Agenda du Libre, agendadulibre.org, pour trouver toutes sortes d’événements Adieu Windows, et bien d’autres, en lien avec le logiciel libre et la culture libre, ainsi que les associations qui les font vivre.
Notre émission se termine.
Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission : Benjamin Bellamy, Bookynette, Pierre Beyssac, l’incroyable Luk.
Aux manettes de la régie aujourd’hui, Frédéric Couchet.
Merci également aux personnes qui s’occupent de la post-production des podcasts : Sébastien Chopin, Élodie Déniel-Girodon, Lang 1, Nicolas Graner, Julien Osman, tous et toutes bénévoles à l’April, Olivier Grieco, le directeur d’antenne de la radio.
Merci aussi aux personnes qui découpent les podcasts complets des émissions en podcasts individuels par sujet : Quentin Gibeaux, Théocrite, Tunui, bénévoles à l’April, ainsi que Frédéric Couchet.
Merci également à Marie-Odile Morandi, et au groupe Transcriptions, qui permet d’avoir une version texte de nos émissions.
Vous retrouverez sur notre site web, libreavous.org/267, toutes les références utiles de l’émission de ce jour et, si j’en ai oublié, n’hésitez pas à nous écrire pour me demander de les rajouter.
Si vous préférez nous parler vous pouvez aussi nous laisser un message sur le répondeur de la radio, pour réagir à un des sujets de l’émission, pour partager un témoignage, vos idées, vos suggestions, vos encouragements ou pour nous poser une question. Le numéro du répondeur est le 09 72 51 55 46.
Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission.
Si vous avez aimé cette émission, n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous et à faire connaître également la radio Cause Commune, la voix des possibles.
La prochaine émission aura lieu en direct mardi 3 février à 15 heures 30. Notre sujet principal sera un nouveau Parcours libriste avec une invitée spéciale, ma formidable collègue Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets pour l’April.
Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve donc en direct mardi 3 février et d’ici là, portez-vous bien.
Générique de fin d’émission : Wesh Tone par Realaze.