Émission Libre à vous ! diffusée mardi 23 janvier 2024 sur radio Cause Commune Sujet principal : Au café libre


Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Frédéric Couchet : Bonjour à toutes. Bonjour à tous.
C’est le moment que vous avez choisi pour vous offrir 1 heure 30 d’informations et d’échanges sur les libertés informatiques et également de la musique libre.
Ce mardi, nous vous convions Au café libre pour débattre autour de l’actualité du logiciel libre et des libertés informatiques, ce sera le sujet principal de l’émission du jour. Avec également au programme, en début d’émission, la chronique de Xavier Berne sur les logiciels utilisés par les administrations et, en fin d’émission, la chronique de Vincent Calame sur le livre Une histoire des libertés associatives de Jean-Baptiste Jobard.

Soyez les bienvenus pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission qui vous raconte les libertés informatiques, proposée par l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.
Je suis Frédéric Couchet, le délégué général de l’April.

Le site web de l’émission est libreavous.org. Vous pouvez y trouver une page consacrée à l’émission du jour avec tous les liens et références utiles et également les moyens de nous contacter. N’hésitez pas à nous faire des retours ou à nous poser toute question.

Nous sommes mardi 23 janvier 2024, nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.

À la réalisation de l’émission du jour, Élise. Bonjour Élise.

Élise : Bonjour tout le monde. Bonne émission.

Frédéric Couchet : Merci. Nous vous souhaitons une excellente écoute.

[Jingle]

Chronique « Ma Dada » de Xavier Berne - Les logiciels utilisés par les administrations

Frédéric Couchet : Nous allons commencer avec la chronique de Xavier Berne, ancien journaliste et actuel délégué général de la plateforme associative Ma Dada, qui vous explique comment faire valoir vos droits à la transparence sur les documents publics : contrats de marchés publics, codes sources, notes de frais, statistiques, etc.
Bonjour Xavier. De quoi vas-tu nous parler aujourd’hui ?

Xavier Berne : Bonjour. Bonjour à toutes et tous.
Aujourd’hui, je pense que c’est le jour que vous attendiez un peu tous depuis le début de ces chroniques, au mois de septembre de l’année dernière, puisque je vais vous parler de logiciels et, plus particulièrement, des logiciels, en tout cas des algorithmes des programmes informatiques qui sont utilisés par les administrations. On n’y pense pas forcément, au premier abord, mais ces algorithmes se cachent, aujourd’hui, dans plein de choses du quotidien :
derrière les feux de circulation, on se doute qu’il y a bien un programme qui définit quand le feu passe au rouge ou passe au vert ;
derrière l’attribution d’aides sociales, les APL, la Caf , les allocations familiales, le chômage ;
derrière Parcoursup, dont on a beaucoup entendu parler dernièrement pour ses problèmes d’opacité ;
également derrière tout ce qui a trait au calcul d’impôt, l’impôt sur le revenu par exemple, des taxes, la taxe foncière par exemple ; etc.
On ne s’en rend pas forcément compte, mais tous ces algorithmes, qui sont utilisés par les administrations ont vraiment des implications sur notre vie quotidienne. Pour éviter que ce soient des boîtes noires, en quelque sorte, notre droit permet, sous certaines conditions, d’obtenir de nombreuses informations relatives à leur fonctionnement. On a parlé de code source tout à l’heure, mais aussi, pourquoi pas, de la documentation technique, des règles de fonctionnement des traitements dits algorithmiques utilisés pour prendre des décisions individuelles.

Ce droit, qu’on trouve très précieux, s’appelle le droit d’accès aux documents administratifs. On a la chance d’avoir ce droit, en France, qui nous permet d’obtenir gratuitement, et relativement facilement, tout document produit ou reçu par une administration dans le cadre d’une mission de service public.

Parmi ces documents, accessibles à tous au nom du droit à la transparence, qui, en plus, est un droit à valeur constitutionnelle, il y a donc les codes sources — c’est écrit noir sur blanc dans la loi depuis 2016 —, mais aussi tout ce qu’il peut y avoir autour du code source comme, j’en parlais tout à l’heure, notamment la documentation technique.

J’imagine que la question que vous vous posez tous, c’est : comment s’y prendre pour obtenir un code source ?

Avant de vous lancer dans une demande, même si c’est assez facile, il est quand même important de vérifier que le code du logiciel que vous souhaitez obtenir n’est pas déjà disponible en ligne. Pour cela, je vous invite à aller faire un tour sur le sitecode.gouv.fr.
Si vous ne trouvez pas, voici ce qu’il faut faire :
première étape, forcément, c’est d’identifier le code source que vous souhaitez obtenir, par exemple celui de l’algorithme utilisé pour les feux de circulation de votre ville, pourquoi pas le code du logiciel qui a été utilisé pour calculer votre impôt sur les revenus de l’année 1998, etc. Je fais volontairement référence à l’année 1998, même si c’est un peu vieux, parce qu’il est important, en pratique, de bien dater la version qui vous intéresse, pour qu’on vous donne la bonne version du logiciel. Typiquement, sur l’exemple que j’ai donné, je pense que les calculs ne sont pas les mêmes entre 1998 et 2022 par exemple ;
deuxième étape, une fois que vous avez identifié ce que vous souhaitez obtenir, il faut envoyer votre demande. C’est assez simple en pratique, on le fait par courrier, par mail, il n’y a pas besoin de fournir de justificatif, ni de payer quoi que ce soit. Le plus simple, si vous n’en avez jamais fait, c’est peut-être d’utiliser notre plateforme associative, Ma Dada, qui vous propose un texte de demande pré-rempli. Sinon, je vous invite à retrouver nos modèles : vous pouvez retrouver ces modèles sur la page de l’émission et aussi sur le forum de Ma Dada.

Une fois que votre demande est envoyée, l’administration dispose d’un mois pour vous répondre. Si elle ne vous répond pas, cela équivaut à un refus, dit refus implicite. À ce moment-là vous aurez la possibilité, si vous le souhaitez, de contester ce refus devant la CADA, la Commission d’accès aux documents administratifs.

Frédéric Couchet : Est-ce que ça marche, dans la pratique ?

Xavier Berne : Je vais peut-être faire un peu le Normand : parfois oui, parfois non. En principe, ça doit marcher. Aujourd’hui, beaucoup de codes sources sont ouverts, notamment ceux qui ont trait à l’impôt sur le revenu, même à la taxe foncière, il y en a quand même un certain nombre. Là où ça bloque, en pratique, c’est lorsqu’il y a des droits d’auteur, du copyright, sur les logiciels. N’allez pas demander à l’administration de vous donner le code source du Word qui est utilisé dans votre mairie, ça ne marchera pas, vous n’aurez pas le code source, tout simplement parce que la loi prévoit des exceptions au principe de transparence, notamment au titre du secret industriel et commercial et aussi du droit d’auteur, ce qui justifie que, parfois, les logiciels ne sont pas ouverts.

Frédéric Couchet : Tout le monde n’est pas expert ou experte du code source du logiciel. Pour les personnes qui ne sont pas expertes, comment explorer ce sujet ?

Xavier Berne : Le droit est assez complet. Comme je le disais, ce sont tous les documents produits ou reçus dans le cadre d’une mission de service public.
Il y a effectivement le code source pour ceux qui vont vraiment chercher à voir comment fonctionne le logiciel, parce qu’ils en ont les compétences. Sinon, vous pouvez aussi demander la documentation technique en plus de ces codes sources qui est, bien entendu, communicable, comme je l’expliquais tout à l’heure. Je parlais plutôt du code source, mais vous pouvez aussi dire que vous demandez la documentation technique relative au code source en question. Si vous êtes plutôt dans une optique de comprendre pourquoi et comment l’administration choisit tel ou tel logiciel, vous pouvez aussi demander des documents de marchés publics, on avait consacré une chronique à ce sujet. Ça porte, par exemple, sur les contrats, les factures, si vous voulez savoir, par exemple, combien coûte l’utilisation de tel logiciel. Vous pouvez aussi obtenir des rapports expliquant pourquoi il a été préconisé de recourir à telle solution plutôt qu’une autre.
Je sais que l’April est bien au courant de ces choses de part ses combats et je sais que vous avez demandé des documents, notamment pour savoir pourquoi le Libre n’est pas privilégié dans certains cas de figure.

Je voulais aussi revenir sur un autre outil prévu par la loi, qui est complémentaire, qui vise un autre cas de figure : dès lors qu’un algorithme est intervenu dans une prise de décision administrative — j’ai un peu détaillé tout à l’heure, il y en a énormément sur les impôts, les aides sociales, etc. —, l’usager, premièrement, doit être informé qu’un algorithme s’est immiscé, à un moment, dans son dossier, il doit y avoir une petite ligne sur la décision le concernant. Et, deuxièmement, il a le droit de savoir, en gros, comment et pourquoi l’algorithme en est arrivé à telle conclusion dans son dossier. Ce droit est malheureusement peu connu, d’où l’importance de ces chroniques dans Libre à vous !, mais il est aussi mal appliqué de la part les administrations, ce qui est quand même assez dommage au regard de l’utilisation croissante des algorithmes par les acteurs publics. Je vous invite donc chaudement à vous en saisir, cette fois-ci non pas en faisant une demande classique de document administratif, comme je l’ai expliqué tout à l’heure, mais une demande d’explication, bien plus simple en fait. Pour cela, vous pouvez faire une demande, il y a des espaces en ligne, soit par mail, en citant, cette fois-ci, l’article L311-3-1 du Code des relations entre le public et l’administration.
C’est un droit que vous avez, servez-vous-en.

Frédéric Couchet : C’est effectivement un droit important. On a récemment évoqué, je ne sais plus dans quelle émission [Émission 194, NdT], l’algorithme de la Caisse d’allocations familiales, la Caf, La Quadrature du Net, ayant fait, justement, une demande de communication de l’algorithme et du code source et a révélé un certain nombre de dysfonctionnements. Je vous renvoie sur libreavous.org, vous chercher Caf ou Caisse d’allocations familiales, parce que je n’ai pas en tête le numéro de l’émission.
J’ai une question d’une des personnes qui participent Au café libre après : Xavier, pourquoi certains documents arrivent caviardés ?, c’est-à-dire que des parties sont noircies. Nous-mêmes, à l’April, avons reçu un certain nombre de documents où, en fait, quasiment tout le document était illisible parce que noirci, des parties étaient complètement inaccessibles. Est-ce que c’est légal ? Pourquoi est-ce fait ?

Xavier Berne : Tout à fait. C’est légal, c’est au nom de la protection des secrets dits légaux. La loi prévoit que les documents administratifs ne sont pas communicables si leur communication peut porter atteinte à certains secrets, typiquement le secret Défense, les intérêts nationaux, etc. ; il y a aussi le fameux droit d’auteur dont je vous parlais tout à l’heure. Du coup, l’administration a deux choix : soit elle caviarde, simplement, certaines parties, les parties qui sont problématiques, ce qui permet, malgré tout, de communiquer le reste du document, même si, parfois, le fait du caviardage enlève tout l’intérêt qu’il y avait à obtenir le document ; sinon, si c’est trop compliqué, à ce moment-là, elle refuse complètement de transmettre le document.

Frédéric Couchet : D’accord. Merci Xavier.
On va rappeler que toutes les ressources que tu as évoquées, notamment le tutoriel, sont sur la page de l’émission, sur libreavous.org/197. Les personnes qui veulent aller plus loin peuvent aller sur le site de Ma Dada, madada.fr, dont tu es le délégué général. Ma Dada est une plateforme qui vise à faciliter les demandes d’accès aux documents et données administratifs.
Xavier, je te remercie. On se retrouve le mois prochain pour ta prochaine chronique. Belle journée à toi.

Xavier Berne : Merci, bonne émission.

Frédéric Couchet : Merci, à bientôt.
On va faire une pause musicale.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : Après la pause musicale, nous parlerons de l’actualité du logiciel libre avec notre équipe de choc qui est autour de moi, au studio.
En attendant, nous allons écouter Revel par Shelby Merry. On se retrouve dans 3 minutes 30. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Revel par Shelby Merry.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Revel par Shelby Merry, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By SA.

[Jingle]

Frédéric Couchet : Nous allons passer au sujet suivant.

[Virgule musicale]

Au café libre

Frédéric Couchet : Nous allons poursuivre par notre sujet principal et nous vous souhaitons la bienvenue, ce mardi, à la quatrième édition, Au café libre, où on vient papoter sur l’actualité du logiciel libre dans un moment convivial. Un temps de débats avec notre équipe de libristes de choc, issus d’une rigoureuse sélection, pour discuter entre elle et eux et débattre des sujets d’actualité autour du logiciel libre et des libertés informatiques.
Autour de la table, Magali Garnero, libraire, présidente de l’April. Bonjour Magali.

Magali Garnero : Salut Fred.

Frédéric Couchet : Vincent Calame, informaticien, bénévole à l’April et chroniqueur dans Libre à vous !. Salut Vincent.

Vincent Calame : Salut. Je précise que je suis un joker.

Frédéric Couchet : J’expliquerai après la préparation de l’émission.
Et enfin, Pierre Beyssac, informaticien libriste de longue date. Tout ça pour dire qu’il est, peut-être, un peu plus vieux que les deux autres personnes présentes. C’est surtout un membre historique de l’Internet français, actuellement fondateur d’eriomem.net, un service de stockage de fichiers. Bonjour Pierre.

Pierre Beyssac : J’ai les cheveux blancs qui poussent. Bonjour à tous.

Frédéric Couchet : C’est notamment l’un des cofondateurs de Gandi. Il a fait plein de choses et on a déjà eu l’occasion, plusieurs fois, de l’avoir dans l’émission.
N’hésitez pas à participer à notre conversation, parce que c’est un débat, effectivement, entre les personnes présentes, mais aussi les personnes qui nous écoutent, soit par téléphone au 09 72 51 55 46, sur le salon web dédié à l’émission, sur le site causecommune.fm, bouton « chat », salon #libreavous, ou directement sur le site libreavous.org, la zone de chat est affichée.

Effectivement, comme il le disait en introduction, Vincent est un joker parce que Vincent est là, normalement, pour faire sa chronique après ce sujet principal. Vincent remplace Isabelle Carrère qui devait intervenir, mais qui a un contretemps. Moi-même, je suis aussi un joker : je remplace Étienne Gonnu, qui avait préparé le sujet avec vous, et qui a un contretemps ce matin. Donc voilà, c’est une émission avec deux jokers.

Magali Garnero : Et puis deux Batman !

Frédéric Couchet : Et deux titulaires, Pierre et Magali.
Je présente mes excuses, j’ai repris la préparation de l’émission tout à l’heure, je vais peut-être être un petit peu flou. On va évoquer un certain nombre de sujets plus ou moins longuement, en fonction de ce que vous avez à dire et de l’intérêt du sujet.

Anniversaire de Blender

Frédéric Couchet : On va commencer par un anniversaire. Premier sujet : Blender a eu 30 ans le 2 janvier 2024. D’abord, qu’est-ce que c’est que Blender ? Qui veut commencer ? Magali.

Magali Garnero : Je vais commencer, je n’y ai jamais touché, donc je suis la mieux placée pour en parler.
Blender est un logiciel de modélisation et d’animation 3D, c’est-à-dire que ça fait plein d’animations, de dessins animés et ainsi de suite. Ils sont connus depuis belle lurette. Ils utilisent ce logiciel-là depuis le 8 janvier 1994, ça fait 30 ans ! Ils sont plus vieux que l’April, c’est amusant.
On en est à la version 4.0.2. Ce n’est pas parce que du temps passe qu’il y a beaucoup de versions, on est vraiment en mode qualité. Je me suis renseignée, c’est fait en langage C, C++ et Python et ils utilisent une licence publique générale, la GNU 3, la GNU version 3.
C’est donc un beau logiciel, qui demande un coût d’entrée assez important, et qui a fait de très belles choses.

Frédéric Couchet : Peut-être préciser, ce n’est pas la GNU 3, c’est la GNU GPL version 3, pour GNU General Public License, donc licence publique générale GNU.
À quoi sert Blender, en fait, Pierre ?

Pierre Beyssac : Ça sert à faire des modélisations d’objets 3D. C’est fait pour des créateurs, c’est plutôt orienté jeux vidéo artistiques, ce n’est pas fait pour des objets industriels. C’est reparti de tout petit dans les années 90. Ce qui est intéressant, avec Blender, c’est qu’aujourd’hui c’est un logiciel libre qui est au niveau des meilleurs logiciels du marché, il a rattrapé les logiciels commerciaux.

Frédéric Couchet : Les logiciels propriétaires, parce qu’un logiciel libre peut être commercial.

Pierre Beyssac : Il y a 30 ans, il est parti d’une petite bande de développeurs qui vendaient des prestations par-dessus, mais le logiciel lui-même n’était pas libre, il était donné gratuitement, par contre, il fonctionnait sur des systèmes libres. C’est parti de tout petit. C’était loin derrière des logiciels extrêmement chers, par exemple quelque chose qui s’appelle Maya, un logiciel professionnel utilisé par les graphistes, et, petit à petit, il a fait son bonhomme de chemin.
En fait, au bout d’une dizaine d’années, les investisseurs de la boîte ont dit au développeur principal « ton truc ne rapporte pas grand-chose, on voudrait se retirer. » En gros, la boîte était mise en faillite et le développeur, en 2002, s’est dit « c’est quand même dommage de plier tout ça, on va racheter le code source du logiciel et on va continuer à bosser dessus. On va le diffuser en libre. » Il a donc fait une collecte, il a réuni 100 000 euros en 2002, il a créé une fondation à but non lucratif pour gérer le logiciel. À partir de là, le logiciel est devenu libre et contributif. Il s’est donc développé, il a fait son petit bonhomme de chemin, il est devenu ce qu’il est aujourd’hui : un logiciel assez compétitif face à ce qui existe en beaucoup plus cher par ailleurs.
On peut faire des animations, on peut faire des effets spéciaux, on peut faire des incrustations, on peut même faire un peu de montage vidéo avec. On peut, par exemple, faire du tracking, c’est-à-dire prendre une vidéo classique, réelle, puis donner des points de tracking au logiciel pour lui dire « tu vas me faire tourner, par-dessus, l’objet 3D que j’ai simulé et l’incruster. » On peut donc mettre un robot ou une soucoupe volante dans une scène. Il y a plein de choses géniales dans ce logiciel. Il sert à des concepteurs de jeux vidéo, maintenant, il sert pour plein de choses et il a une communauté très forte derrière.

Frédéric Couchet : À l’origine, le développeur est Ton Roosendaal.
Si vous voulez en savoir un peu plus sur Blender, je vous renvoie à l’émission 108 de Libre à vous !, donc sur libreavous.org/108, on avait parlé d’outils libres pour le graphisme et la vidéo dont Blender. C’était effectivement, à l’origine, un logiciel privateur, propriétaire. La boîte, entre guillemets, « fait faillite », en tout cas les investisseurs ont voulu arrêter. Ton Roosendaal a négocié le rachat des droits d’auteur pour le transformer en logiciel libre. À l’époque, il lui est demandé 100 000 euros et la somme a été réunie assez rapidement, ce qui fait que maintenant, et depuis 21 ans, c’est un logiciel libre qui produit des dessins animés, en termes de démonstration, qui sont très sympas à voir. Je n’ai plus les noms des dessins animés en tête.

Magali Garnero : Je les ai tous.

Frédéric Couchet : Tu les as tous.

Magali Garnero : Je ne vais pas tous les citer, mais les plus connus : Big Buck Bunny, parce que c’était très drôle.

Frédéric Couchet : Qu’est-ce que raconte Big Buck Bunny ?

Magali Garnero : Big Buck Bunny est l’histoire d’un énorme lapin qui se fait embêter par, je ne sais pas si ce sont des rats, des écureuils.

Vincent Calame : Des écureuils. Je l’avais vu.

Frédéric Couchet : Vincent, tu nous diras après ce que tu en penses.
Magali, continue.

Magali Garnero : Ça date de 2007, c’est donc assez âgé. C’est vraiment super drôle et assez court. Je conseille vraiment aux gens d’aller le voir.
Je vais aussi vous parler de Sintel, une jeune fille qui part à la recherche de son animal de compagnie, mais je sais plus si c’est un dragon, bref, quelque chose, et ça va lui prendre toute sa vie. C’est hyper-émouvant, je conseille vraiment le mouchoir, et ça avait été fait par une équipe sous la direction de David Revoy, dont on a souvent parlé dans cette émission.

Frédéric Couchet : On a souvent parlé de David Revoy. Rappelle qui c’est.

Magali Garnero : David Revoy est un homme formidable, que j’adore, qui a fait la bande dessinée Pepper&Carrot. Pepper est une petite sorcière du chaos, qui est consolée de toutes ses bêtises par son chat qui s’appelle Carrot, un petit chat roux. David travaille énormément avec des logiciels libres et il publie cette série-là sur son blog.

Frédéric Couchet : Et il fait beaucoup d’illustrations libres pour Framasoft.

Magali Garnero : Voilà, toutes les campagnes de Framasoft, c’est lui.
Je vais vous parler du dernier, Sprite Fright. Je vous en parle parce que je n’ai pas encore eu l’occasion de le voir, donc, si quelqu’un qui nous écoute l’a vu, qu’il n’hésite pas à nous en parler, que ça nous donne envie d’aller le voir.

Frédéric Couchet : D’accord. En attendant que quelqu’un nous appelle, nous fasse un retour sur le salon web, Vincent, tu avais donc vu le premier qu’a cité Magali.

Vincent Calame : Oui, c’était l’exemple, Bon, un logiciel libre ne va pas remplacer un bon scénario. C’est d’abord une œuvre artistique, mais effectivement, maintenant, toute œuvre artistique a derrière elle tout un arrière-plan technique gigantesque, donc tant mieux et heureusement que c’est en Libre.
Il me semble que c’est très utilisé dans l’industrie-même du dessin animé.

Frédéric Couchet : Je crois me souvenir, comme l’a dit Pierre tout à l’heure, que c’est effectivement très utilisé, que c’est à un niveau professionnel. Aujourd’hui, c’est donc géré par une fondation, la Fondation Blender. Est-ce que vous avez une idée des sommes que la fondation récolte en termes de don ou autre, même vague ? Pierre.

Pierre Beyssac : En détail, je ne sais pas, mais je sais qu’ils ont eu un méga-don de la part de Epic Games, qui est un énorme, un des plus grands éditeurs de jeux vidéo de la planète, en fait. Ils ont donc un soutien majeur de la part de l’industrie.

Frédéric Couchet : D’accord.

Magali Garnero : Il me semble qu’ils sont même utilisés par Ubisoft, un autre éditeur de jeux vidéo assez connu, même français il me semble.

Frédéric Couchet : Ubisoft est français.

Magali Garnero : Plein de jeux sont faits par Ubisoft, derrière lesquels, donc, il y a Blender.

Frédéric Couchet : Donc un outil libre qui, à l’origine, était privateur, qui existe depuis 30 ans, dont le développement continue, qui est soutenu par l’industrie parce que, effectivement, celle-ci a besoin d’un outil : plutôt que de développer chacun dans son coin ses propres outils ou de mettre des millions dans un outil privateur, dont Pierre a cité le nom tout à l’heure, mais que j’ai oublié ! C’est de la coopération.

Pierre Beyssac : Il y en a d’autres, c’est l’un des plus connus, mais il y a plusieurs autres ténors de l’industrie.

Frédéric Couchet : D’accord. En tout cas, on constate que des logiciels libres sont développés sur la durée.
Vincent.

Vincent Calame : Ça permet aussi de se libérer d’un matériel privateur, parce que, dans ce monde-là, du graphisme, c’est Mac qui dominait énormément. Par contre, Blender fonctionne n’importe où. Ça a aussi permis de se libérer du matériel qui était pratiquement obligatoire en plus des logiciels.

Pierre Beyssac : Ça fonctionne même sur le système que j’utilise, qui est un peu plus confidentiel, FreeBSD. Donc, je ne peux qu’aimer Blender en tant qu’outil libre !

Frédéric Couchet : Pierre et moi, nous nous connaissons depuis quelques années. J’allais justement lui faire la blague : ça tourne même sur FreeBSD, qui est un autre système d’exploitation libre, qu’on cite moins souvent que GNU/Linux ici, tout simplement parce qu’il est beaucoup moins connu, il y a moins de communautés d’entraide, on va dire, pour le grand public. Par contre, tout à l’heure j’ai pensé et je pense qu’il faudrait qu’on fasse une émission Libre à vous ! justement sur FreeBSD et sur les autres types de systèmes d’exploitation de type Unix, libres, en dehors de GNU/Linux, FreeBSD, NetBSD et d’autres. Tu en es effectivement un spécialiste et ça me fait penser que Blender tourne sur de nombreuses plateformes, y compris des plateformes comme Windows. Pour Mac je ne sais pas.

Pierre Beyssac : Mac, Windows, ça tourne à peu près sur tout maintenant.

Frédéric Couchet : À peu près sur tout. C’est vraiment quelque chose qui peut être utilisé par tout le monde, qui vient de fêter ses 30 ans, qui est, effectivement, un poil plus vieux que l’April, vu qu’elle a été fondée en 1996.

Magali Garnero : Légalement en 1996.

Frédéric Couchet : La création de l’association date de quelques semaines avant cette date, c’est à peu près pareil !
Si vous êtes en région parisienne, je crois que chaque premier samedi du mois, dans le cadre des Premier Samedi du Libre, à la Cité des sciences et de l’industrie, il y a des réunions du groupe d’utilisateurs et d’utilisatrices d’Île-de-France de Blender. Je vérifierai, on mettra la référence. En tout cas, il y a un groupe d’utilisateurs et d’utilisatrices de Blender en région parisienne et je pense qu’il y en a sans doute d’autres ailleurs. Je vérifierai, je mettrai la référence sur le site de l’émission, à moins que vous confirmiez.

Vincent Calame : Oui, ils participaient souvent au Premier Samedi du Libre.

Frédéric Couchet : Tu ne sais pas si ça continue.

Vincent Calame : Non. Le confinement a tellement changé de choses.

Frédéric Couchet : Je note de vérifier. Je crois que ça s’appelle le BUG, Blender User Group, le bug étant aussi une erreur de programmation, un problème en informatique.

Magali Garnero : Oui, c’est ça. C’est très drôle.

Frédéric Couchet : OK. C’était une petite introduction sur un logiciel, Blender. Plus d’informations sur blender.org.

[Sonnette]

Publication d’un nouveau noyau Linux

Frédéric Couchet : Changement de sujet. Là c’est un peu plus technique. On va demander à Pierre d’intervenir le premier sur ce sujet-là, vu ce qu’il vient de dire avant.

Pierre Beyssac : Je sais ce dont tu vas parler !

Frédéric Couchet : Écoutez, je suis le joker. On m’a donné une liste de sujets qu’il faut que je lance, et puis voilà !
Une nouvelle version du noyau Linux a été publiée et, selon ZDNet, on va balancer, il s’agit d’un très gros bébé dans le sens où, visiblement, c’est une version dans laquelle il y a beaucoup de lignes de code, avec rajout d’un certain nombre de fonctionnalités. Avant, peut-être, de rentrer dans le détail, mais très rapidement, parce que, finalement, on a l’article, mais c’est quand même très technique, c’est peut-être l’occasion de rappeler ce qu’est un noyau de système d’exploitation. Je pense, Pierre, que tu sais à peu près de quoi je parle.

Pierre Beyssac : J’ai révisé un peu avant !

Frédéric Couchet : Est-ce que tu peux expliquer ce qu’est, vraiment, le noyau Linux ?

Pierre Beyssac : Le noyau d’un système d’exploitation, c’est la partie centrale du système qui démarre quand on allume l’ordinateur et qui fait un peu l’intermédiaire entre les programmes qu’on utilise et le fonctionnement du matériel. Il contient tous les pilotes du matériel, ce qui permet d’avoir des logiciels qui ne sont pas trop au courant du type de souris qu’on utilise, du type d’écran qu’on utilise, donc ça isole ; en fait, ça permet d’avoir des logiciels qui fonctionnent sans trop se casser la tête sur n’importe quelle machine, et ça gère le réseau, ça gère la sécurité, ça gère toutes les choses centrales du système et ça protège également les programmes les uns des autres.
À une époque, quand on avait des systèmes, comment dire, plus spartiates, on avait moins de protection. Depuis qu’il y a des systèmes comme Linux ou tous les systèmes professionnels, on a des protections entre processus pour éviter que tel programme malveillant puisse attaquer. Ça permet donc de la protection antivirus, ça permet tout un tas de choses. On fait évoluer ça, évidemment, au fil du temps, pour intégrer de nouveaux périphériques, de nouvelles cartes réseau, de nouvelles cartes graphiques et de nouveaux protocoles réseau, etc.

Frédéric Couchet : Donc aujourd’hui, quand on installe une distribution GNU/Linux, il y a le noyau Linux sur la distribution, il y a un certain nombre de logiciels et tout s’installe tranquillement, sans trop de soucis. Je précise cela, car, il y a quelques années, il fallait quasiment compiler son noyau si on voulait rajouter, par exemple, un pilote pour un périphérique. Aujourd’hui, c’est utilisable par toutes les personnes.

Pierre Beyssac : Oui. Je peux même dire que récemment, pour des raisons bassement, comment dire, de maladie ferroviaire, je me suis installé un Windows et je me suis aperçu que GNU/Linux est plus facile à installer que Windows. Quand on n’achète pas une machine toute installée, les distributions Linux d’aujourd’hui sont finalement ultra-faciles à installer, c’est impressionnant, ça démarre. D’ailleurs, si on ne veut pas installer la distribution, si on ne veut pas risquer d’abîmer ce qu’on a déjà installé sur son ordi, on peut la tester avec une simple clé USB, un truc qui vaut dix euros, c’est assez marrant à voir ; Windows, c’est une autre paire de manches. En fait, on a des systèmes qui démarrent facilement, qui sont très faciles à configurer et qui sont très accessibles.
Le noyau démarre et effectivement, derrière, il y a tous les outils : votre navigateur, votre traitement texte, si ça vous plaît, la gestion des casques, des haut-parleurs, des écrans, tout cela fonctionne sans souci. Ça fait 30 ans qu’on attendait d’y être et là, on y est !

Frédéric Couchet : Justement, j’allais dire que la première version du noyau Linux, c’est 1991. Les familles BSD, les noyaux BSD, c’est quelle époque, à peu près, en Libre ?

Pierre Beyssac : Les versions en Libre, sur PC, c’est 1991/1993 en gros. Un gars qui s’appelait Bill Jolitz et sa femme, Lynne Jolitz, ont pris ce qui existait sous forme de noyau libre à l’époque, qui venait de l’université de Berkeley, d’où le « B » dans BSD, ils ont fait marcher ça sur PC et, après, ça a été récupéré en mode contributif pour en faire différentes souches de logiciels libres.

Frédéric Couchet : D’accord. On fera clairement une émission sur la famille des BSD, BSD voulant dire Berkeley Software Distribution, distribution de logiciels par l’université de Berkeley.
Pour cette nouvelle version du noyau Linux, je vous renvoie vers l’article qu’on a mis en ligne sur le site de l’émission, libreavous.org/197, qui détaille, justement, quelques nouvelles fonctionnalités, comme le système de fichiers dont tu as parlé, il y a de nouveaux systèmes de fichiers, des modifications au niveau des cartes graphiques, au niveau du CPU.
Vincent, Magali, voulez-vous dire quelque chose là-dessus ?

Magali Garnero : Moi, c’est une question. J’ai vu qu’il y a une émulation en 32 bits. 64 bits, je vois, mais, du coup, 32, je ne sais pas.

Frédéric Couchet : Pierre ou Vincent, qui veut répondre  ?

Pierre Beyssac : 32 bits, ce sont les anciennes machines ; jusqu’à, à peu près, 15/20 ans, tout était en 32 bits. Les processeurs devenant plus puissants et plus rapides, avec plus de mémoire, on a créé les processeurs 64 bits qui permettent d’exploiter le matériel. Du coup, ce n’était plus compatible, il fallait réécrire les logiciels. Il y a eu toute une période – on arrive un peu à son terme ; maintenant, pratiquement, tout est en 64 bits directement – durant laquelle il fallait quand même continuer à faire tourner les logiciels anciens, qui avaient été écrits à l’époque du 32 bits. Il y avait eu d’autres périodes avant, quand on est passé du 16 au 32, du 8 au 16, c’est encore plus loin.

Frédéric Couchet : Dans ce nouveau noyau, il y a donc une option qui permet d’activer ou de désactiver l’émulation 32 bits, qui permet de désactiver ou d’activer le démarrage d’applications en 32 bits sur les systèmes d’exploitation en 64 bits.
J’avais dit que ce serait un peu plus technique que d’habitude. En tout cas, c’est une des options et, de toute façon, ça sera intégré dans le noyau de votre distribution favorite ; en fonction de la distribution, c’est plus ou moins rapide. Actuellement, je pense qu’on doit être à la version 6.5 ou 6.6 de la distribution, je ne sais plus exactement.

Magali Garnero : 6.7, la nouvelle version.

Frédéric Couchet : Vincent, tu voulais rajouter quelque chose ?

Vincent Calame : Je voulais juste réagir. À un moment, tu as dit « il y a quelques années, il fallait compiler le noyau. » Ça fait quand même très longtemps qu’il fallait compiler le noyau. Ça fait tout de même un certain temps que le noyau est compilé et disponible dans les distributions. Et Pierre, à un moment, a parlé d’un casque. Ça donne l’impression que c’est uniquement dans le nouveau noyau qu’on sait gérer les casques audio ! Je vous rassure !

Pierre Beyssac : Tu plaisantes, mais, dans FreeBSD, il n’est pas possible de brancher un casque en Bluetooth, il n’y a pas la fonction, parce que c’est plutôt un système qui est destiné aux serveurs et pas tellement aux machines de bureau.

Magali Garnero : Il n’y a pas encore la fonction !

Pierre Beyssac : Oui, pas encore ! D’ici à 2040, peut-être, je ne sais pas !

Magali Garnero : Méchant !

Frédéric Couchet : Ce sont des systèmes qui ont des objectifs différents et, sans doute, des publics cibles différents. On consacrera vraiment une émission à cette famille de logiciels libres.
Vincent.

Vincent Calame : Quand on parle du noyau Linux, c’est le seul moment où on peut parler de Linux tout seul, alors que quand on parle de distribution Linux, on fait une erreur, parce que c’est une distribution GNU/Linux.

Frédéric Couchet : Exactement !
On va faire une petite pause musicale parce que, finalement, on avance quand même plutôt pas mal dans l’émission, et puis le sujet d’après un petit peu lourd. On va faire une pause musicale en attendant.
Nous allons écouter Balcarabic Chicken par Quantum Jazz. On se retrouve dans trois minutes. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Balcarabic Chicken par Quantum Jazz.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Balcarabic Chicken par Quantum Jazz, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By SA 3.0.

[Jingle]

Frédéric Couchet : Nous allons poursuivre notre sujet principal. Vous êtes Au café libre avec Magali Garnero, Vincent Calame, Pierre Beyssac et moi-même, Frédéric Couchet. Nous parlons de l’actualité autour du logiciel libre et des libertés informatiques.

Cyber Resilience Act

Frédéric Couchet : Nous allons quitter le domaine un petit peu technique pour entrer dans le domaine européen et responsabilités avec le Cyber Resilience Act dont la version finale vient d’être publiée. On va revenir un petit peu sur ce sujet. On va commencer par rappeler ce qu’est le Cyber Resilience Act. Pierre.

Pierre Beyssac : Le Cyber Resilience Act ce sont tout un tas de mesures destinées à forcer, en fait, les entreprises qui utilisent des logiciels ou les éditeurs de logiciels à prendre des précautions concernant les attaques contre leurs logiciels. Il y avait tout un tas d’obligations d’audits auprès des éditeurs et auprès des exploitants de logiciels pour leur demander de prendre des précautions et de vérifier que leurs logiciels étaient conformes aux préconisations.
Il y avait une inquiétude par rapport au logiciel libre, parce que, évidemment, quand on est un développeur bénévole sur un projet bénévole, et comme certains, comme OpenSSL, sont utilisés littéralement par toute la planète, avec des développeurs qui ne crèvent pas la dalle, mais quasiment. Il y a eu des cas, comme ça, de logiciels extrêmement stratégiques, critiques, utilisés par un nombre hallucinant de sociétés, pratiquement tout l’Internet.

Frédéric Couchet : Explique ce qu’est OpenSSL.

Pierre Beyssac : OpenSSL, c’est ce qui permet de faire du chiffrement dans le navigateur, dans toutes les applications qui utilisent du chiffrement, le chiffrement lui-même s’étant énormément déployé depuis l’affaire Snowden qui a révélé que les services secrets américains écoutaient tout ce qui n’était pas chiffré, autant qu’ils pouvaient, d’ailleurs, au passage, en violant la loi américaine.
Il y a une réaction de tous les milieux réseau disant « ce n’est quand même pas normal. On a du chiffrement qu’on a légalement le droit d’utiliser, donc on va déployer du chiffrement partout. » Cela utilise donc des logiciels comme OpenSSL, puisque la couche de base, disons de chiffrement, était déjà écrite, ce sont des logiciels quand même assez sensibles, on ne peut pas écrire ça en faisant un TP dans un coin de son salon le soir. Le problème, c’est que les développeurs qui gèrent cela étaient essentiellement bénévoles, pas payés pour ça.
On a donc des cas pour lesquels on ne peut pas imposer à des développeurs bénévoles des obligations qui ne sont pas les leurs ; ils n’ont pas les moyens de faire des audits extrêmement coûteux sur ces logiciels. Ça repose éventuellement sur du contributif, c’est-à-dire qu’il va y avoir des centaines, des milliers d’experts qui vont examiner le logiciel pour essayer d’en détecter des failles et les corriger. Mais imposer des obligations légales là-dessus et engager leur responsabilité ça pouvait, franchement, empêcher littéralement d’écrire du logiciel libre sur ces sujets, sur quasiment tous les sujets.
La loi, le fameux Cyber Resilience Act, a été amendée vu les alertes qui ont été lancées sur ces sujets, pour border un petit peu le cas du Libre et tout ce qui est non lucratif. Tout un tas de corrections ont été faites.
Un Hollandais, Bert Hubert, spécialiste de ces sujets, a écrit un article : il avait levé des inquiétudes là-dessus, il y a quelques mois, et il a expliqué que dans les dernières versions du texte, c’était quand même relativement bien bordé. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas être attentif à ce que ça va donner, mais, en la matière, les grosses bêtises vis-à-vis du logiciel libre ont quand même été relativement évitées.

Frédéric Couchet : Si j’ai bien compris, ces éclaircissements tournent notamment autour de la définition de l’activité commerciale, pour faire peser la responsabilité sur des acteurs, des entreprises notamment, qui ont eu une activité commerciale autour du logiciel libre.
Et puis, la deuxième clarification, c’est peut-être pour protéger les PME/PMI, les petites et moyennes entreprises, notamment européennes, qui n’ont pas les mêmes moyens que des grandes entreprises, notamment américaines, qui sont bardées d’avocats et qui peuvent se protéger beaucoup plus efficacement. Ce sont à peu près les éclaircissements, si j’ai bien compris.

Pierre Beyssac : C’est ça. L’Europe aime bien réguler, ce qui est légitime, et on est aussi, en partie, dans une position de forteresse assiégée vis-à-vis des majors américaines, on veut se protéger contre les abus des grosses sociétés américaines qui se sont créées. C’est aussi vrai, d’ailleurs, dans l’AI Act qui est en train d’être écrit.

Frédéric Couchet : AI Act ? C’est quoi ?

Pierre Beyssac : Artificial intelligence Act, sur l’intelligence artificielle, qui n’est pas encore finalisé. Un brouillon a fuité hier, il fait 892 pages. En fait, il y a les quatre versions présentées en colonnes. Le texte final doit faire aux alentours de 150/200 pages. Là, les quatre versions sont présentées avec les différences.
Il y a le même type de problème : c’est bien de réguler, mais il ne faut pas le faire de manière à, littéralement, empêcher soit les libristes, soit les chercheurs, les PME aussi. Il ne faut pas leur tirer une balle dans le pied en leur imposant des obligations que seules des grosses compagnies peuvent respecter.

Frédéric Couchet : J’imagine, notamment, les personnes qui font de la recherche en sécurité informatique, qui visent à améliorer les algorithmes de chiffrement et compagnie, qui ont, sans doute, besoin de faire des choses que ce projet de règlement pouvait éventuellement mettre en danger.
Là-dessus, Vincent, Magali, est-ce que vous voulez ajouter quelque chose ?

Vincent Calame : Une précision, c’est une directive ?

Magali Garnero : Un règlement européen.

Frédéric Couchet : Juridiquement, je lis ce que j’ai devant moi : « c’est un projet de règlement européen visant à renforcer les règles en matière de cybersécurité afin de garantir une plus grande sécurité des produits matériels et logiciels en Europe. » L’idée, effectivement, c’est de faire une sorte de norme CE sur des produits numériques, c’est donc un projet de règlement.
La version qui a été, entre guillemets, « finalisée, c’est un équilibre entre les trois institutions au niveau de l’Europe : la Commission européenne qui propose des projets de directives ou de règlements, le Conseil de l’Union européenne, qui est la réunion des personnes représentant les gouvernements des différents États membres, et le Parlement. Ce n’est pas encore voté définitivement parce que ça doit être ratifié par le Parlement européen pour avoir force de loi et, s’il est ratifié, ça devrait rentrer en application 36 mois après, à part quelques exceptions.
Le processus n’est pas totalement fini, mais, à partir du moment où il y a effectivement un accord des trois principales institutions européennes, ce qu’on appelle le trilogue, normalement le texte devrait être ratifié par le Parlement européen.

Vincent Calame : Il n’y a pas de transcription dans le droit français. Est-ce qu’il y aura des débats au niveau français ?

Pierre Beyssac : C’est effectivement d’application directe, il n’y a pas de transposition.

Frédéric Couchet : C’est comme le RGPD, le Règlement général sur la protection des données, c’est d’application directe.

Pierre Beyssac : Par contre, il peut y avoir besoin de modifier la loi française pour qu’elle ne soit pas en contradiction avec le règlement.

Frédéric Couchet : Magali.

Frédéric Couchet : Ce qui ne veut pas dire que le Gouvernement ne va pas essayer de légiférer alors qu’il y a déjà un règlement, ça n’exclut rien.

Pierre Beyssac : Par exemple pour le RGPD, qui est également un règlement, le Règlement général de protection des données, qui était inspiré des lois type CNIL, il a quand même fallu faire quelques modifications à la loi française pour adapter le droit français.

Frédéric Couchet : Il y a une encore une source d’inquiétude sur la façon dont toutes ces dispositions vont être interprétées, évidemment, et puis, il y a aussi une définition du logiciel libre qui est donnée dans ce règlement : en fait, le fait que ce soit développé de façon collaborative sur Internet pourrait rentrer dans la définition, alors que, normalement, ce n’est pas dans la définition telle que nous la connaissons à partir des quatre libertés du logiciel libre. Il y a encore quelques petites choses à faire.
En tout cas, effectivement, il y a eu une mobilisation d’un certain nombre de personnes, de structures, du monde du logiciel libre et, visiblement, les inquiétudes ont été entendues au niveau européen, c’est plutôt une bonne chose de ce point de vue-là.
On met les références des textes intéressants sur le site de l’émission, libreavous.org/197, et on vous tiendra, évidemment, informés, à la fois du vote et puis de la publication, notamment en français, de l’analyse poussée. Sur ce genre de dossier, la difficulté c’est d’avoir des analyses écrites en français, bien détaillées. À moins que tu en connaisses déjà, Pierre ?

Pierre Beyssac : Ce sont des textes extrêmement consistants et qui évoluent.
Ce qui se passe aussi, c’est qu’on va avoir les élections européennes en juin, donc le Parlement va être complètement renouvelé et les parlementaires de la mandature actuelle ont envie de boucler tous les dossiers. C’est d’ailleurs pour cela aussi que c’est un petit peu « hâté », entre guillemets, précipité, parce que ça fait quand même deux ou trois ans qu’ils bossent là-dessus. Comme ce sont des sujets qui touchent à la société de l’information, des sujets qui deviennent de plus en plus essentiels, une grande prudence est nécessaire sur ces sujets-là. Il faut écouter les « lanceurs d’alerte », entre guillemets, les gens qui pointent les problèmes des textes, donc ça réclame pas mal de travail et, en fait, ça bouillonne tout le temps. C’est pour cela qu’on a une version relativement tard. La version actuelle a fuité il y a quelques jours. C’est très difficile à suivre, parce que ce sont des projets très lourds, très copieux, où la moindre virgule peut avoir des implications importantes. Tout le monde est un peu charrette là-dessus, je dirais. C’est un truc géré un peu à l’arrache et il faut essayer de faire au mieux pour ne pas se tirer une balle dans le pied.

Frédéric Couchet : Là-dessus, c’est vrai que beaucoup de choses sont assez positives au niveau européen, sur la transparence au niveau Parlement, textes, amendements. C’est vrai qu’au niveau des négociations du trilogue, qui réunit les trois institutions, il y a un peu plus de confidentialité, de portes closes. Donc, avant d’avoir effectivement la version finale et de savoir quels ont été les échanges pour arriver au point d’équilibre, c’est assez compliqué. Ça devrait arriver assez rapidement, comme tu le dis, vu que les élections européennes de juin arrivent.
Pierre, tu as suivi ce dossier, nous également. En 2019, il y a eu la révision de la directive sur le droit d’auteur. J’en profite pour signaler que la Commission a déjà annoncé que l’un des projets de la prochaine mandature européenne, à partir de 2024, serait une nouvelle révision de la directive droit d’auteur, qui devrait, évidemment, nous occuper.

Pierre Beyssac : Ça va être intéressant !

Frédéric Couchet : Exactement.
C’était donc le Cyber Resilience Act. On vous tiendra évidemment informés de la suite des opérations.
On va changer de sujet.

[Sonnette]

CentipedeRTK ou la naissance d’un géocommun

Frédéric Couchet : On va carrément changer de sujet. J’avoue que c’est un sujet que j’ai totalement découvert ce matin quand j’ai compris qu’il fallait que j’anime l’émission, je crois que c’est Pierre qui l’a proposé : Centipede,un géocommun. Qu’est-ce qu’un géocommun ? Qu’est-ce que c’est que Centipede ? Introduis-nous le sujet, s’il te plaît.

Pierre Beyssac : Centipede est un réseau de récepteurs, on va dire GPS pour simplifier, en fait c’est un peu plus que le GPS, qui vise à avoir un réseau de référence pour avoir un GPS amélioré, si on veut. Donc, au lieu d’avoir une précision de quatre, cinq mètres, comme le GPS habituel, classique, on a une précision de quelques millimètres.

Frédéric Couchet : Carrément millimètres ?

Pierre Beyssac : Oui. Littéralement quelques millimètres. On peut faire mieux depuis, mais ça coûte encore plus cher. Là, ce sont des petits appareils, un peu plus coûteux que des GPS classiques, ça coûte ce que coûtait le GPS il y a 20 ans, ça revient entre 300 et 500 euros le récepteur, et ça intéresse notamment les agriculteurs. Pourquoi ? Parce que ça leur permet de faire tourner le tracteur de façon autonome dans leurs champs, parce que c’est d’une précision suffisante que n’a pas le GPS classique.
Des constructeurs, des fabricants de tracteurs vendaient ça sous forme d’option propriétaire et très chère, avec des abonnements bien entendu, parce qu’il ne suffit pas de vendre le matériel, c’est bien aussi si on peut avoir un revenu récurrent, donc des abonnements type 10 000 euros par an, du matériel à peut-être 10 000 euros à l’acquisition, tout cela pour des techniques qui sont, je ne dirai pas banales, mais relativement simples à mettre en œuvre.
Des gens ont donc travaillé pour reprendre, refaire ces protocoles sous forme de logiciel libre, utiliser les références type IGN, l’Institut géographique national qui diffuse des références, c’est leur métier, une de leurs activités, c’est de diffuser des références précises pour le positionnement géographique pour les architectes, les géomètres, etc. Une équipe de l’INRAE, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, a décidé de déployer un réseau de bornes libres en France.

Frédéric Couchet : Petite question, parce que j’ai quand même lu le texte qui est mis en référence : est-ce que c’est l’initiative de l’INRAE ou c’est un agriculteur ? J’ai compris que c’est un agriculteur qui a commencé ce projet, qui a, ensuite, eu le soutien de l’INRAE.

Pierre Beyssac : C’est possible, je ne connais pas le détail de l’histoire.
Effectivement, des agriculteurs ont commencé à déployer cela pour leur utilisation personnelle. En gros, il faut une base de référence, une base dont on connaît très bien la position, il faut faire un petit réglage préalable. La base diffuse sa position et, ensuite, il faut faire un petit calcul : la comparaison, la différence avec les positions reçues par le GPS classique et les autres satellites de navigation comme Galileo européen, etc.

Frédéric Couchet : Ce qui permet, avec ce système, de passer d’une précision GPS de quelques mètres près, à une précision quasiment millimétrique.

Pierre Beyssac : C’est ça. Un agriculteur peut installer ça dans sa ferme et ça permet « d’arroser » la région, entre guillemets, s’il veut diffuser les résultats de ces mesures. Bien entendu, il n’est pas obligé de le faire, mais s’il ouvre ça à ses collègues, ça peut être utilisé dans un rayon de 20/30, voire plus, kilomètres, ça dépend de la précision. On perd de la précision au fur et à mesure qu’on s’éloigne de la base de référence, mais on peut avoir des résultats sympas jusqu’à 100 kilomètres, j’ai fait des tests moi-même.
En gros, la France rurale est quasiment toute couverte. C’est tellement intéressant pour les agriculteurs qu’ils ont été les premiers à l’utiliser. Mais c’est également utilisé par des gens qui font de la recherche sur les marées, par exemple, ça permet d’avoir une bien meilleure précision de mesure de la hauteur de la mer ; par des gens qui font de la recherche en terrain sauvage, en forêt ou autre, pour repérer des plans d’arbres, pour repérer la pousse d’une année sur l’autre ; aussi par les gens qui vérifient la dérive d’une falaise, l’érosion.

Frédéric Couchet : Oui. Là ça se joue vraiment à quelques millimètres par an.

Pierre Beyssac : Tout un tas de travaux sont rendus possibles par ça. Et évidemment, pour un projet comme OpenStreetMap, ça permet aussi de faire une cartographie précise de nouvelles constructions ou de nouvelles routes, par exemple.

Frédéric Couchet : Rappelle ce qu’est OpenStreetMap.

Pierre Beyssac : En gros, OpenStreetMap c’est le Wikipédia de la cartographie, je pense que vous serez d’accord. C’est une carte, c’est l’équivalent de Google Maps, mais contributif et en Libre. C’est effectivement sous licence libre, tout le monde peut récupérer l’information. Ce qui est super motivant dans OpenStreetMap, c’est que si on voit une erreur sur la carte ou une nouveauté, on peut l’intégrer immédiatement et c’est disponible immédiatement sur le site, c’est donc extrêmement gratifiant pour les contributeurs. Je m’en sers énormément ; en matière ferroviaire, c’est la meilleure carte ferroviaire.

Frédéric Couchet : Rassure-toi, on va parler de trains. Pierre est un fan de trains, il y a un sujet sur les trains après. On va parler de trains.

Pierre Beyssac : Pour OpenStreetMap, ça permet, en particulier, de cartographier des nouvelles routes, des nouvelles infrastructures de manière précise, avant d’avoir la photographie aérienne, qui vient, en général, quelques années après.

Frédéric Couchet : Sur l’article qu’on a mis en référence, je lis que ce projet permet de créer l’alternative libre pour photo-cartographier les territoires. J’aime bien cette expression : photo-cartographier les territoires

Pierre Beyssac : Peut-être un dernier mot sur Centipede. Il y a ce qu’on appelle un caster.

Frédéric Couchet : C’est quoi un caster ? Je me suis posé la question.

Pierre Beyssac : Le caster, c’est le serveur internet qui collecte les données de référence de toutes les bases du réseau. C’est évidemment un point central très sollicité, névralgique. Il y a un défaut du système : cette partie-là n’est pas du logiciel libre, je crois que c’est un logiciel vendu par une université, sous licence, on ne peut pas le diffuser de manière libre. C’est effectivement un point de contention du système pour la montée en charge.

Frédéric Couchet : Magali.

Magali Garnero : J’ai deux points à rajouter, parce que je trouve que c’est assez pertinent.
Le premier. Ce projet, dont tu as parlé, venait de deux personnes dont je vais donner les noms : Julien Ancelin, informaticien, agriculteur, et Stéphane Péneau qui est un inventeur autodidacte. De ce que j’avais compris, chacun, dans son coin, avait essayé de faire des choses bien. Il y en a un qui a pris un abonnement à une des marques de tracteurs, dont tu parlais, qui n’était pas libre et qui, vu le coût, a décidé d’arrêter, il en a parlé sur les réseaux sociaux. L’autre l’a contacté et ils ont commencé à faire des choses ensemble. Donc, ce n’est pas juste un serveur qui balance des données, ce sont des bases de données au centimètre près, c’est un logiciel qui s’appelle RTKBase qui est libre, c’est une suite, qui s’appelle RTKLib, qui est libre, et ils ont commencé avec un Raspberry. Un Raspberry, c’est tout petit, c’est un ordinateur minuscule !

Pierre Beyssac : La base fonctionne sur un Raspberry. Tu n’es pas obligé de la faire tourner sur un Raspberry. Chaque agriculteur qui est dans le projet a, à priori, installé un Raspberry relié à Internet avec l’antenne locale pour monter sa base.
Je connais effectivement Julien et Stéphane pour avoir vu leurs conférences et avoir discuté avec eux. Je ne savais pas pour Julien. Pour moi, Julien était une personne de l’INRAE.

Frédéric Couchet : C’est pour cela que j’ai posé la question tout à l’heure.

Pierre Beyssac : Tu fais bien de citer leurs noms.

Frédéric Couchet : Dans ce sens-là, effectivement.
Vincent, est-ce que tu veux intervenir là-dessus avant qu’on passe au sujet suivant ?

Vincent Calame : Ça sera un peu hors sujet. Je ne suis pas totalement rassuré par une agriculture qui fonctionne au GPS. Je ne suis pas convaincu, d’un point de vue social, que ce soit bon pour le monde rural d’avoir des tracteurs tous commandés au GPS.

Magali Garnero : De ce que je voyais, ça évite les chevauchements de semences ou d’entrants : comme c’est fait au centimètre près, on évite de planter deux fois la même chose ou de mettre des entrants au même endroit. Et ça évite aussi que des zones ne soient pas cultivées.

Vincent Calame : Si on pouvait respecter les 15 mètres de limite d’épandage des pesticides, pour les parcelles, tant mieux ! On verra.

Frédéric Couchet : Je pense qu’on consacrera une émission à ce sujet et visiblement, l’année 2024, selon l’article, verra la création d’une association pour porter le projet Centipede et l’élaboration d’une gouvernance. L’un des premiers projets, c’est d’améliorer l’infrastructure autour du caster, dont tu as parlé tout à l’heure, notamment pour améliorer la redondance et peut-être, aussi, pour avoir une version libre du logiciel qui traite ça.

[Sonnette]

« 800 franchisés de la poste britannique condamnés à tort à cause d’un logiciel défectueux »

Frédéric Couchet : Sujet suivant, on ne va pas parler tout de suite des trains.

Pierre Beyssac : Je crois que je suis repéré !

Frédéric Couchet : Je regarde, je suis quand même le temps qui reste et je ne veux pas qu’on oublie de traiter ce sujet, donc on va le faire tout de suite. On en a déjà parlé ici, il y a deux ans, avec Vincent, et la presse s’en fait l’écho aujourd’hui. C’est d’ailleurs un article de NextINpact, qui s’appelle maintenant Next, intitulé « 800 franchisés de la poste britannique condamnés à tort à cause d’un logiciel défectueux ». C’est quoi, ce truc, Vincent ? Tu nous en avais déjà parlé dans l’émission 140 de Libre à vous !, il y a donc deux ans, tu avais fait une chronique sur cela. Est-ce que tu peux nous rappeler les faits ?

Vincent Calame : Oui, tout à fait. À l’époque, ma source était un article du Monde.
Première chose à rappeler : les faits sont très anciens. On parlait de Blender qui a 30 ans, mais cela a commencé il y a 20 ans.
Pour situer, tout part de la poste britannique, une grande institution, une entreprise publique, mais qui fonctionne avec des franchisés, donc des gérants indépendants auxquels elle fournit un logiciel qui s’appelle Horizon, pas de rapport avec le parti !, qui est développé par l’entreprise japonaise Fujitsu. Il se trouve que très rapidement, dès 99, il y a des différences inexpliquées au niveau des recettes, des dépenses et des ventes, au niveau des gérants des agences. Qu’a fait la poste ? Elle n’a pas dit que le logiciel avait un problème, elle a accusé les gérants de malversations et de détournements de fonds. Il y a eu des cas vraiment dramatiques, des condamnations pour vol. En plus, il y avait des gens très jeunes, des personnes de 18/19 ans qui ouvraient une franchise de la poste, qui se sont retrouvés condamnés. Les premiers chiffres que j’avais, c’était 550, puis là, on passe à 800, c’est énorme, des gens ont été mis en prison avec très peu de possibilités de réagir.
Cette affaire a effectivement plein d’enseignements.
La partie logicielle a un problème et, pourtant, est prise comme argent comptant, c’est le cas de le dire.
Ce qui explique aussi le retard, c’est que les gens étaient seuls, puisque c‘est un système de franchise ; s’ils avaient été des employés, il y aurait eu des syndicats, il y aurait eu un comité d’entreprise, il y aurait eu des choses alors que là, ils étaient seuls, ils ignoraient qu’ils étaient plusieurs dans le cas, en fait, chacun était pris séparément. Ce n’est que quand une association des victimes du logiciel s’est créée que ça a commencé à réagir.
En plus, la poste britannique pouvait saisir la justice sans enquête de police. C’est un vieux droit historique, qui doit dater de Robin des Bois, c’est à peu près le problème, évidemment en niant tout, en disant « le logiciel est bon, le logiciel l’a dit, c’est forcément la vérité. »
Ça a mis beaucoup de temps. Il y a eu des condamnations de la poste, des annulations. Et là, ça ressort parce que c’est intéressant aussi d’un point de vue médiatique : il y a eu une mini-série télévisée qui a été un succès, qui a été vue par des millions de téléspectateurs. C’est devenu une affaire d’État du fait de cette série télévisée, avec excuses publiques du Premier ministre et ainsi de suite, qui a qualifié ça de plus grande erreur judiciaire britannique.

Il y a donc plein de choses là-dedans.
Il y a cette uberisation qui fait cette solitude. Il y a le fait que, finalement, le logiciel a été pris comme référence, avec, en plus, disparition de tout document papier qui permettait de contrer, de vérifier. Et, bien sûr, aucun accès au code source, évidemment, et aucune condamnation des responsables, que ce soit de l’entreprise initiale productrice, que ce soit des dirigeants de la poste.

Frédéric Couchet : The Guardian précise et tu l’as dit : « En droit anglais et gallois, les ordinateurs sont considérés comme fiables, sauf preuve du contraire, ce qui renverse la charge de la preuve normalement appliquée dans les affaires pénales. »
Pierre, Magali, qui veut régir ? Peut-être Magali, déjà ?

Magali Garnero : Je trouve aberrant qu’il n’y ait pas eu plus de vérifications. Qu’il y ait une personne, deux personnes, dix personnes qui veulent arnaquer la poste, mais 550 ? Au départ, tu dis 550 et, en fait, on se rend compte que, maintenant, c’est 800. Ils ne se sont pas dit, à un moment donné, « il y a peut-être un problème dans le logiciel ? ». C’est ça que je n’arrive pas à comprendre : comment ont-ils pu se mettre à attaquer en justice 800 personnes avant de se dire « il y a peut-être un problème avec le logiciel » ? C’est quoi ? Un manque d’esprit critique ?

Vincent Calame : Il faut savoir que le logiciel était fait, en plus, par un prestataire extérieur. Il y a sans doute beaucoup plus de juristes que d’informaticiens au sein de la poste. Quelles étaient leurs compétences informatiques ? Après, ils ne se sont pas posé de questions. Comme ils les avaient la puissance pour eux, ils ne se sont pas remis en cause, c’est sûr.

Frédéric Couchet : Pierre.

Pierre Beyssac : J’avais noté la même partie que toi, cette disposition incroyable du droit anglais qui dit que l’ordinateur a raison par défaut. Je crois qu’il est question de changer ça ou ça a déjà été changé, mais ils vont remettre en cause cette disposition.

Frédéric Couchet : L’article dit : « "En attendant les résultats de l’enquête, le comité des règles de procédure pénale examinera les pratiques actuelles et les problèmes liés à la fiabilité des preuves informatiques", a déclaré un porte-parole du ministère de la Justice ». C’est le moins qu’on puisse faire, effectivement.

Pierre Beyssac : J’ai vu aussi qu’il y a quand même 95 personnes qui ont réussi à se défendre, qui ont réussi à avoir gain de cause. C’est peu par rapport aux 800, mais c’est tout de même déjà beaucoup. On imagine les efforts et le coût que ça dû impliquer pour elles. Cette histoire est effectivement vraiment effrayante.

Frédéric Couchet : C’est ce qui est précisé dans l’article et ce que disait Vincent. Avant que la mini-série existe, seuls 96 chefs de bureaux de poste avaient réussi à renverser leur jugement en appel. Effectivement, quand on sait la masse d’énergie et d’argent qu’il faut pour aller en appel ! En fait, c’est la mini-série qui a révélé l’ampleur du problème, qui a été qualifié de pire injustice de l’histoire britannique et, visiblement, ils ont prévu un milliard de livres sterling, ce qui correspond, en gros, à un milliard d’euros, pour les indemnisations, selon la BBC. Voilà pour ce scandale qui reposait sur la confiance absolue dans les ordinateurs.
Vincent.

Vincent Calame : En plus, ça s’est étalé, jusqu’en 2014, il y a des cas de gens qui ont été accusés. Ça a commencé en 2000 et, en plus, ça s’est étalé sur presque une quinzaine d’années.

Frédéric Couchet : On revient à la chronique de Xavier Berrne, en début d’émission, sur l’importance de pouvoir accéder aux codes sources et aux algorithmes de ce genre d’outil pour que des personnes, effectivement indépendantes, vérifient ce que fait ce logiciel.
Pierre.

Pierre Beyssac : D’ailleurs, on a une disposition française, je crois, d’obligation de certification des logiciels de compta. Tu as suivi le sujet mieux que moi, je suis sûr que tu as plus d’éléments, mais il me semble que ça pouvait poser des problèmes au logiciel libre, là encore, puisque c’était une obligation de vérification de conformité.

Frédéric Couchet : Les problèmes ont été levés. Ça remonte à très longtemps, vu le temps qui reste et vu ton envie de parler des trains, si on commence à expliquer comment ça a été levé, on n’en est pas sorti. On mettra la référence, c’était effectivement sur les logiciels de caisse. Un certain nombre de problèmes avaient été remontés à la fois par des associations libristes, comme l’April, et aussi par des gens qui font des logiciels libres de gestion, notamment de compta, comme Dolibarr. On avait eu des rencontres, notamment au ministère des Finances, à Bercy. Les problèmes avaient effectivement été réglés, un peu comme au niveau du Cyber resilience Act. C’est la problématique habituelle : les gens qui rédigent ces lois n’ont pas forcément en perspective et dans l’esprit toutes les implications possibles, notamment sur la partie logicielle libre.
Est-ce que sur la poste, c’est bon pour vous ? Magali ? OK ?

[Sonnette]

Les trains en Pologne

Frédéric Couchet : Les trains ! Je pense que ça va être notre dernier sujet. Je surveille l’heure.
On blague un peu avec Pierre sur sa passion pour les trains, il faut préciser que non seulement Pierre est un passionné de trains, mais un spécialiste de trains, si vous le suivez sur les réseaux sociaux, c’est absolument passionnant. Là tu voulais nous parler d’un sujet concernant les trains en Pologne. C’est ça ?

Pierre Beyssac : C’est une histoire absolument incroyable. En Pologne, une compagnie régionale faisait circuler des rames électriques dans sa région, une trentaine de rames. Typiquement, un train nécessite de la maintenance régulière. Problème : les rames qui étaient envoyées en maintenance tombaient en panne. L’atelier de maintenance appelait : « On a un problème, le train est bloqué. On n’arrive pas à le faire fonctionner comme il devrait. »
La société appelle le constructeur ou l’atelier, je ne sais pas exactement ; le constructeur des rames est contacté, c’est une société polonaise qui s’appelle Newag, qui répond : « Vous n’avez pas fait la maintenance dans nos ateliers agréés, vous avez attribué le contrat à un concurrent. On pense que le concurrent a fait des bêtises dans la maintenance et c’est pour ça. On va vous débloquer les rames, mais il faudrait que vous nous les fassiez maintenir. Il faudrait que vous nous attribuiez à nouveau le marché qu’on avait perdu. »

Magali Garnero : Captation totale du problème !

Pierre Beyssac : Oui. La compagnie était sceptique, les ateliers aussi, parce qu’ils étaient quand même compétents, ils ne pensaient pas avoir commis d’erreur. Ils finissent par se dire « on va chercher des hackers informatiques » ; ils ont cherché des pirates. Après, il y a toute une histoire sur le sens du mot hacker.

Frédéric Couchet : Oui, parce que hacker ne veut pas forcément dire pirate.

Pierre Beyssac : Ils ont cherché, je ne sais pas exactement ce qu’ils ont dit en polonais. Au niveau journaliste, on fait souvent la confusion.

Magali Garnero : Ils ont cherché des personnes très compétentes.

Pierre Beyssac : Des personnes très compétentes, ce qu’on appelle des hackers en termes habituels, mais qui a dérivé ; on pourrait dire « pirates ». Ils ont cherché des gens sur Internet.

Frédéric Couchet : Si je peux me permettre, le terme « pirate » est assez noble, toi-même étant membre du Parti pirate, je me permets !

Pierre Beyssac : Absolument ! Ce ne sont pas des gens qui veulent forcément violer la loi.

Frédéric Couchet : Exactement.

Pierre Beyssac : Pourquoi le sait-on ? Parce qu’il y a un buzz polonais depuis un bon moment, en fait, mais là, ça a éclaté beaucoup plus médiatiquement dans le monde entier, parce que les personnes qui se sont occupées de cette affaire ont présenté leurs résultats à une conférence de sécurité informatique allemande ultra-connue, dont je ne sais plus le nom, désolé, un nom avec des lettres et des chiffres [37C3, Note de l’intervenant]. Bref !
Les gens en question ont étudié les systèmes. Ils se sont aperçu qu’il y avait des trucs très bizarres. Ils ont réussi à faire démarrer un train. Ils ont regardé, ils ont fouiné dans l’intérieur du fonctionnement logiciel du train. Ils n’ont pas modifié le logiciel parce que ça peut poser des problèmes de conformité et de sécurité, évidemment, mais ils ont quand même trouvé, pour forcer le déblocage, l’endroit où le train était bloqué.
Dans leur conférence, ils expliquent d’ailleurs que les ateliers qui les avaient mandatés pour cet audit commençaient à perdre patience, parce que ça leur a pris énormément de temps ; c’est un système extrêmement particulier dont on n’a pas forcément l’habitude quand on est informaticien, ils ont donc mis un temps énorme pour faire ça et, en fait, 45 minutes plus tard, le responsable de la boîte devait venir leur enlever le contrat. Ils ont réussi à débloquer 43 minutes avant la deadline.
Ils se sont aperçus que le constructeur avait mis du logiciel à l’intérieur du logiciel du train pour bloquer automatiquement le train sans message d’erreur, comme une panne, simuler une panne, si le train restait 20 jours ou 21 jours, je crois, au même endroit, ce qui était vérifié par le GPS.
Une autre disposition vérifiait si le train était dans certains lieux particuliers. Ils ont retrouvé les coordonnées géographiques des endroits correspondants et ça correspondait à tous les ateliers concurrents, y compris les ateliers du constructeur lui-même, parce que ça permettait au constructeur de tester que le logiciel fonctionnait bien pour bloquer les trains qui n’étaient pas chez lui.
Ils avaient également fait des modifications bizarrement quelques jours avant que le train arrive dans les ateliers.

Ça a fait un énorme buzz en Pologne. L’autorité de la concurrence, qui avait été assez peu motivée pour s’occuper du dossier, a fini par s’en saisir. Il va aussi y avoir une audition parlementaire de l’équipe et de l’exploitant. Ça chauffe donc pas mal pour le constructeur qui a menacé de procès en diffamation, mais qui, à priori, n’a pas grand-chose pour se défendre, parce qu’il y a quand même énormément d’éléments extrêmement en sa défaveur, disons.

Frédéric Couchet : Si je comprends bien, c’est un outil logiciel pour empêcher la concurrence et la réparabilité.

Pierre Beyssac : Oui. Pour torpiller la concurrence et garder le marché de maintenance sur le matériel en question.

Frédéric Couchet : Ce qu’on regroupe, plus généralement, sous le terme de DRM, les dispositifs de contrôle d’usage.

Pierre Beyssac : Du DRM pour train. En plus, les DRM c’est souvent abusif pour nos droits, mais c’est quand même annoncé dans les contrats. Là, ce n’était absolument pas dit de manière contractuelle, c’était planqué et le constructeur a même nié que ça existait.

Frédéric Couchet : D’accord.
Vincent, Magali, une réaction ou une question ?

Magali Garnero : Je trouvais que l’obsolescence programmée c’était moche, mais alors là, c’est pire, c’est vraiment pire !

Pierre Beyssac : C’est incroyable !

Magali Garnero : Ça tue la concurrence. Ça oblige à aller voir le constructeur et, en plus, ils ne sont même pas au courant. Ils sont totalement captifs.

Pierre Beyssac : En plus, ils ont caché leur jeu. Ils ont nié l’existence du souci.

Magali Garnero : J’espère que ça va leur coûter très cher !

Pierre Beyssac : Probablement !

Vincent Calame : Ce qui est quand même impressionnant, c’est qu’on parle d’un train, ce n’est pas une liseuse ou quelque chose, c’est un produit d’industrie lourde qui est stratégique pour un pays. La Pologne, c’est juste à côté de l’Ukraine, on sait que le GPS peut détourner. Ça pose aussi des questions sur la fragilité. On parle de cyber-résilience, mais, là, on en est très loin avec ce type de système pour des produits, pour du matériel vraiment stratégique.

Pierre Beyssac : De manière intéressante, selon les personnes qui ont fait l’audit, une hypothèse : il semblerait que le système initial était fait, évidemment, pour éviter des modifications logicielles anarchiques, donc pour protéger l’intégrité logicielle du train, pour éviter qu’il se passe n’importe quoi. Le problème c’est, qu’après, le système a été détourné et étendu pour ajouter des règles abusives, en fait.

Frédéric Couchet : Impressionnant ! Tu nous tiendras au courant de l’évolution de ce qui se passe là-bas, pour savoir ce que ça va donner : est-ce que, effectivement, il va y avoir une condamnation de l’entreprise ? Est-ce que la loi polonaise sur ces questions-là, que je ne connais pas, va évoluer ou pas ? Peut-être que ça aura un écho, d’ailleurs, au niveau de la future directive européenne sur le droit d’auteur, on ne sait pas.

Pierre Beyssac : Ou sur le Cyber Resilience Act ou autre, le règlement sur l’intelligence artificielle, je ne sais pas. Ça laisse rêveur.

Frédéric Couchet : Peut-être les deux. Effectivement ça laisse rêveur.
On a déjà plusieurs fois parlé dans l’émission de la question des DRM, ces fameux dispositifs de contrôle d’usage. Je vous renvoie à l’émission 4 avec Jean-Baptiste Kempf et Marie Duponchelle, il y a deux/trois ans. On en avait parlé un petit peu, l’émission concernait plus la musique et la vidéo, mais ça explique un petit peu ces concepts-là et pourquoi il est aussi important de pouvoir contourner ces dispositifs de contrôle d’usage pour des questions notamment licites, ou des questions de sécurité ou d’études des systèmes tels qu’on en a parlé tout à l’heure dans un sujet.
Une question de Marie-Odile, réponse ultra-rapide : est-ce qu’on est certain que pour la France, ça n’existe pas ? Pour les trains français ? Pierre.

Pierre Beyssac : On n’a pas connaissance d’épisodes comme ça. On peut difficilement en être certain, en fait. Je sais qu’il y a eu des bugs dans certaines séries TGV, des vrais bugs : si, au moment de démarrer, le TGV reculait, le moteur se bloquait et il était en rade. J’ai entendu des histoires comme ça. Il y a eu des bugs dans des séries de locomotives, mais il n’y a pas eu de mise en évidence de malveillances, de volontés de malveillance derrière.

Frédéric Couchet : Vincent et Magali en dernière intervention.

Vincent Calame : La SNCF garde ses propres compétences en interne et a ses propres ateliers de maintenance. Le TGV c’est quand même une coconstruction en collaboration, en coopération. Là, c’est aussi le fait d’acheter une locomotive sur étagère, on va dire.

Pierre Beyssac : Maintenant, ça se passe comme ça. À une époque, la SNCF concevait ses matériels, maintenant c’est quand même largement externalisé, c’est fait par des sociétés comme Alstom parce qu’il y a vraiment des choses très spécialisées, comme le logiciel, justement, il y a de plus en plus de logiciels dans les trains. Au niveau électrotechnique, c’est assez complexe aussi. La SNCF s’occupe en général de la maintenance, c’est peut-être une des rares compagnies à le faire encore. Elle veut être autonome de ce point de vue-là, mais il y a des choses qui doivent quand même relever du constructeur, du vendeur du matériel.

Frédéric Couchet : Magali, tu voulais intervenir ?

Magali Garnero : Oui, mais ça a été déjà dit. Je vais rajouter quelque chose : pour éviter ce genre de malversations, je suis sûre qu’il faudrait utiliser beaucoup plus de logiciels libres, donc auditables beaucoup plus facilement. Ça résoudrait beaucoup de problèmes !

Frédéric Couchet : Merci à vous pour cette nouvelle édition de Au café libre, avec Pierre Beyssac, Magali Garnero, Vincent Calame qui reste en place et qui se prépare pour sa chronique.
Je vous souhaite une belle fin de journée.
On va faire une pause musicale.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : Nous allons écouter Throne Room par Sawtooth. On se retrouve dans environ 3 minutes 20. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Throne Room par Sawtooth.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Throne Room par Sawtooth, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution, CC By 3.0.

[Jingle]

Frédéric Couchet : Nous allons passer au sujet suivant.

[Virgule musicale]

Chronique « Lectures buissonnières » de Vincent Calame –  Une histoire des libertés associatives

Frédéric Couchet : Vincent Calame, toujours au studio, informaticien libriste et bénévole à l’April, nous propose des chroniques « Lectures buissonnières » ou comment parler du Libre par des chemins détournés en partageant la lecture d’ouvrages divers et variés. Vincent va nous parler, ce mardi, du livre  Une histoire des libertés associatives de Jean-Baptiste Jobard.

Vincent Calame : Oui. Tout à fait. Cet ouvrage est paru en 2022 aux Éditions Charles Léopold Mayer. Il fait un peu de moins de 150 pages petit format, il est disponible gratuitement en ligne sur le site de l’éditeur, eclm.fr. Il peut aussi être commandé, pour un montant de 13 euros, chez votre libraire préféré.

Avant d’aborder le sujet de l’ouvrage, il faut préciser que l’auteur, Jean-Baptiste Jobard, est coordinateur du Collectif des associations citoyennes – vous retrouverez les liens sur la page de l’émission – et ce collectif est lui-même membre d’une coalition autour des libertés associatives appelée L.A. Coalition. Parmi les membres de cette coalition, on retrouve deux associations bien connues à cette antenne : Framasoft et La Quadrature du Net. Je crois qu’il n’y a pas besoin que je les présente.

Frédéric Couchet : Effectivement, Pouhiou, codirecteur de Framasoft, était notre invité le 19 décembre 2023, dans l’émission 195, et nous citons régulièrement La Quadrature du Net dans notre Café libre, je l’ai d’ailleurs fait tout à l’heure.

Vincent Calame : Oui, nous sommes en terrain connu. C’est pour cela que j’ai pensé que cet ouvrage serait susceptible d’intéresser celles et ceux qui nous écoutent.
Nous baignons dans le tissu associatif, presque sans nous rendre compte, ne serait-ce que dans ce studio où nous sommes en direct dans une émission proposée par l’April, que je ne présente pas, sur la radio Cause Commune gérée par une association qui est Libre à Toi. Bref, les libertés associatives nous concernent de près et, comme le dénonce L.A. Coalition, l’actualité n’est pas rose, nous aurons l’occasion de l’aborder dans une future chronique.

Revenons à notre ouvrage. Pour son auteur, Jean-Baptiste Jobard, on défend encore mieux une cause quand on en connaît l’histoire, c’est ce qui l’a poussé à l’écrire.

Frédéric Couchet : Justement, quand commence cette histoire ?

Vincent Calame : En France, une date nous vient tout de suite à l’esprit : 1901. Mais cette fameuse loi, portée par Waldeck-Rousseau, qui consacre, dans son article 2, la liberté de s’associer sans autorisation ni déclaration préalable, n’est pas venue de nulle part. C’est le fruit d’un long processus. Jean-Baptiste Jobard le fait remonter à la Révolution française et, je cite l’auteur : « L’histoire commence [… de bien singulière façon : par une interdiction pure et simple de la constitution d’associations de personnes, signifiée dans le décret d’Allarde en mars 1791 et par la fameuse loi Le Chapelier en juin de la même année. »
Évidemment, pour nous qui considérons, en tout cas en ce qui me concerne, que les associations sont des acteurs importants de la vie démocratique, cela fait bizarre. Il y a, bien sûr, des raisons historiques à cette loi qui signifiait la fin des corporations de l’Ancien Régime qui bridaient la libre entreprise, mais cette loi signifiait aussi, et surtout peut-être, l’interdiction des syndicats ouvriers. Pour plus de détails, pour en savoir plus, je vous renvoie à la fiche Wikipédia sur la loi Le Chapelier que j’ai mise dans les références.
Les régimes suivants ont quelque peu allégé la loi, mais pour ces régimes autoritaires, que ce soit l’Empire ou la Restauration, de l’association à l’agitation, il n’y a qu’un pas et on sait que l’agitation conduit à la sédition. Il faut dire que la période n’a pas été avare en sociétés secrètes conspirant contre les régimes réactionnaires partout en Europe.

L’illégalité n’a heureusement pas empêché la montée en puissance de l’associationnisme tout au long de la première moitié du 19e siècle, car c’était tout simplement une question de survie. Avec la Révolution industrielle, l’exode rural, la disparition des vieilles solidarités paysannes et la misère de la classe ouvrière, même si on ne l’appelait pas encore comme ça, il fallait créer de nouvelles solidarités et de nouvelles formes d’entraide.

Frédéric Couchet : Peux-tu préciser le terme « associationnisme » ?

Vincent Calame : Oui, il est assez dur à prononcer, c’est peut-être pour cela qu’il n’a pas eu beaucoup de succès. Aujourd’hui, on voit bien qu’il y a une différence entre une association, un syndicat, une mutuelle, une coopérative, ce ne sont pas les mêmes statuts et les mêmes objectifs. À l’époque, aucun de ces statuts n’existait et l’association était illégale, même si tolérée.
« L’associationnisme » est un terme un peu générique pour désigner toutes ces initiatives, ces « proto-associations », entre guillemets, pour reprendre une expression proposée dans l’ouvrage. Bien sûr, du fait de la misère, ces « proto-associations » avaient, en grande majorité, un but économique, l’heure n’était pas encore à l’association sportive, d’animation culturelle ou de la défense du logiciel libre, mais nous sommes les héritiers de ce bouillonnement de « l’associationnisme ».
Vient ensuite la révolution de 1848, pour laquelle l’auteur a d’ailleurs une affection toute particulière, qui voit, dans un premier temps, le triomphe de « l’associationnisme » avec la proclamation du droit d’association dès les premiers jours de la Deuxième République, le 24 février. Malheureusement, le mouvement est réprimé dans le sang lors des Journées de juin 1848 lorsque les ouvriers se soulèvent contre la fermeture des ateliers nationaux et c’en est fini de l’espoir de la République sociale.
Si la liberté d’association demeure dans la constitution de la Deuxième République, le Second Empire pointe très rapidement le bout de son nez et met fin à la récréation en soumettant toute création à une autorisation préfectorale.
Les graines sont cependant semées, elles attendent la Troisième République pour germer.
Comme le temps est court, je vous propose de m’arrêter là pour aujourd’hui et de vous parler de la suite dans ma prochaine chronique.

Frédéric Couchet : Merci Vincent. Comme tu le dis, le temps est court. Une chronique toujours aussi passionnante. Le livre c’est  Une histoire des libertés associatives de Jean-Baptiste Jobard. On se retrouve donc le mois prochain pour la suite, dans ta prochaine chronique.

Vincent Calame : Tout à fait.

Frédéric Couchet : Merci Vincent.
Nous allons terminer très rapidement par quelques annonces.

[Virgule musicale]

Quoi de Libre ? Actualités et annonces concernant l’April et le monde du Libre

Frédéric Couchet : Dans les annonces, ça va faire plaisir à Vincent qui, si je me souviens bien, est franco-suisse : les 7e Rencontres Hivernales du Libre auront lieu du vendredi 26 janvier au dimanche 28 janvier 2024, à St-Cergue, en Suisse avec des conférences et des ateliers. Il y aura peut-être de la fondue ! Je rappelle, pour les gens qui rencontreront un jour Vincent, de lui demander sa recette de fondue ou, même, de se faire préparer une fondue par Vincent. C’est une merveille !

Chaque premier vendredi du mois, la radio Cause Commune, sur laquelle nous diffusons avec plaisir cette émission, organise une rencontre à partir de 19 heures 30 au studio de la radio dans le 18e arrondissement de Paris, au 22 rue Bernard Dimey. La prochaine rencontre aura lieu vendredi 2 février 2024 et je participerai à cet évènement.

Comme chaque premier samedi de chaque mois, de 14 heures à 18 heures, vous avez un événement logiciel libre au Carrefour numérique de la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, pour vous faire installer et paramétrer des logiciels libres. Il y a également des ateliers et des conférences. Le prochain aura lieu samedi 3 février 2024 avec installation, par exemple, de distributions libres comme GNU/Linux et peut-être de FreeBSD, si Pierre Beyssac est présent !, mais je ne sais pas.

Notre émission se termine.

Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission du jour : Xavier Berne, Magali Garnero, Pierre Beyssac, Vincent Calame.
Aux manettes de la régie aujourd’hui, Élise.
Je remercie également mon collègue Étienne Gonnu pour avoir participé à la préparation de l’émission.
Merci également aux personnes qui s’occupent de la post-production des podcasts : Samuel Aubert, Élodie Déniel-Girodon, Lang1, Julien Osman, bénévoles à l’April, et Olivier Grieco, le directeur d’antenne de la radio.
Merci également à Quentin Gibeaux, bénévole à l’April, qui découpe le podcasts entier en podcasts individuels par sujet.

Vous retrouverez sur notre site web, libreavous.org, toutes les références utiles, ainsi que sur le site de la radio, causecommune.fm.
N’hésitez à nous faire des retours pour indiquer ce qui vous a plu, mais aussi des points d’amélioration. Vous pouvez également nous poser toute question et nous y répondrons directement ou lors d’une prochaine émission. Vous pouvez également nous suggérer des sujets à traiter.
Si vous préférez nous parler, vous pouvez aussi nous laisser un message sur le répondeur de la radio, pour réagir à l’un des sujets de l’émission, pour partager un témoignage, vos idées, vos suggestions, vos encouragements ou, tout simplement, pour nous poser une question. Le numéro du répondeur : 09 72 51 55 46.

Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission du jour. Si vous avez aimé cette émission, n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous et également à faire connaître la radio Cause Commune, la voix de possibles.

La prochaine émission aura lieu en direct mardi 30 janvier 2024 à 15 heures 30. Notre sujet principal portera sur les jeux de rôle libres. Elle sera animée par ma collègue Isabella Vanni et par Luk, qui est également chroniqueur dans l’émission.

Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve en direct mardi 30 janvier et d’ici là, portez-vous bien.

Générique de fin d’émission :Wesh Tone par Realaze.