Delphine Sabattier : On termine cette édition avec l’éducation au numérique. « Nous sommes nos données », voilà ce qu’est venu nous dire Carole Chartier-Djelaïbia. Bonjour.
Carole Chartier-Djelaïbia : Bonjour.
Delphine Sabattier : Merci beaucoup d’être avec nous. Vous êtes juriste, membre fondatrice et secrétaire général du Cercle de la Donnée [1]. Au cercle, vous lancez un groupe de travail autour de l’éducation à la donnée.
Carole Chartier-Djelaïbia : Exactement. Ça fait un moment que l’idée nous trotte dans la tête. En fait, au gré des études qu’on a pu faire, c’était une constante, ça revenait à chaque fois : on manque d’éducation à la donnée. On s’est dit « on y va, on lance ce nouveau groupe de travail parce qu’il y a un réel besoin. »
Delphine Sabattier : Vous avez des premiers constats ?
Carole Chartier-Djelaïbia : Le premier constat. Je dirais que quand on parle d’éducation à la donnée, on pense tout de suite éducation des enfants, mais ce serait un leurre de penser qu’il n’y a que les enfants qui ne sont pas assez éduqués, qui n’ont pas assez de connaissances. Les adultes en manquent aussi cruellement et, de toute façon, pour pouvoir éduquer nos enfants à la donnée, il faut aussi que nous, nous sachions de quoi il retourne.
Le second constat, si on va encore un cran plus loin, c’est que la plupart d’entre nous n’avons pas conscience, en fait, on ne se sent pas concerné la plupart du temps. C’est peut-être quelque chose qui ne nous intéresse pas trop.
Delphine Sabattier : C’est vrai. Je pense qu’au moment où on parlait de protection de la vie privée on a raté quelque chose pour convaincre les gens parce que la réponse c’était souvent « de toute façon, j’ai rien à cacher ».
Carole Chartier-Djelaïbia : Exactement. En réfléchissant, en creusant un peu la question, je trouve que c’est un petit peu le dénominateur commun et un petit peu la source de tous les maux. On n’a pas conscience du fait qu’on est constitué de ses données et pourtant, lorsqu’on est dans l’espace numérique surtout, on laisse des traces. Si on peut être tracé, c’est déjà parce qu’on laisse des traces et on n’a pas conscience qu’on a ce double numérique. Quand on va sur Internet, quand on laisse des traces par exemple par rapport à nos goûts, nos déplacements, nos interactions, tout ce qu’on peut faire sur Internet, en fait ça forme comme un double numérique, un double de nous-même, qui continue d’exister un peu indépendamment de nous-même, mais on n’a pas toujours conscience de cela.
Delphine Sabattier : Pourtant ce n’est pas faute d’avoir essayé de mettre en place des règles, un cadre, notamment au niveau européen avec le Règlement sur la protection des données personnelles, pour nous rendre davantage conscients de ce qu’on partage.
Carole Chartier-Djelaïbia : Exactement. C’est vrai qu’on a cette chance d’avoir un droit européen qui n’est pas un droit mercantile, qui n’envisage pas la donnée juste comme un bien marchand, mais vraiment comme le prolongement de nous-même. C’est-à-dire qu’avec le droit européen, et le RGPD [2] notamment, l’individu est vraiment placé au cœur du dispositif, c’est lui qui est censé garder la maîtrise de ses données et être toujours capable de dire s’il veut divulguer ses données ou pas. Le droit va plutôt dans le sens de ce qu’on décrit.
Delphine Sabattier : Dans le sens de la maîtrise et de la prise de conscience et pourtant, il n’y a pas de prise de conscience. Comment expliquez-vous ça ?
Carole Chartier-Djelaïbia : Je pense que ça s’explique notamment par le fait que ce soit intangible en fait, le fait que ce soit peu visible. Si je fais le parallèle avec le droit de la personnalité, qui est aussi un attribut du même genre, un attribut de la personnalité tout comme nos données, je pense qu’on va se sentir plus facilement concerné parce que c’est quelque chose de visible. Si on détourne notre image, on va être plus à même de garder, d’en conserver la maîtrise que d’autres données, par exemple nos déplacements. Nos données GPS sont quelque chose d’extrêmement sensible et pourtant on ne va pas y mettre la même attention qu’à son image.
Delphine Sabattier : Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’il faut modifier les règles ?
Carole Chartier-Djelaïbia : Il faudrait peut-être trouver un moyen de rendre ça tangible, on n’a pas encore réfléchi. C’est vrai que si on fait le parallèle avec son compte en banque, par exemple, l’argent est aujourd’hui quand même quelque chose d’assez intangible et pourtant on voit sur son compte en banque combien on possède, ce qui n’est pas forcément le cas des données, il faudrait peut-être avoir un compte en banque de nos données. C’est vrai que sur Internet il y a beaucoup de gratuité et on a tendance à dire « quand c’est gratuit, c’est toi le produit ». Il faudrait peut-être trouver un moyen de matérialiser aussi ce qu’on met à disposition ou non.
Delphine Sabattier : Quelles sont les conséquences ?
Carole Chartier-Djelaïbia : Comme je n’ai pas conscience que j’ai cette espèce de double numérique, eh bien je ne vais pas le protéger. Je n’ai pas conscience de la valeur des données que je mets à disposition, déjà celles que je possède, celles dont je me dépossède. Et finalement, en n’ayant pas cette conscience, on n’est pas à même, déjà, de protéger ses données, ni de les défendre. On le voit par exemple dans le cas des class actions, j’étais venue l’évoquer ici même [3], en fait il y a très peu d’engouement pour des actions de groupe pour défendre les données personnelles parce que, malheureusement, les gens ne se sentent pas concernés.
Delphine Sabattier : Eh oui, ça m’avait vraiment frappée quand vous étiez venue en parler.
Peut-être aussi, plutôt que dire « ce sont des données que vous devez protéger » et on nous répond « je n’ai rien à cacher », dire qu’il y a effectivement un risque de manipulation de ces données et de manipulation aussi des idées, des opinions, ce qu’on constate aujourd’hui, notamment à travers les réseaux sociaux.
Carole Chartier-Djelaïbia : Tout à fait, et là c’est pareil, je pense qu’on manque quand même de culture à ce niveau-là.
Delphine Sabattier : Et est-ce qu’on a les bons outils pour se protéger ? C’est cela qui n’est pas forcément évident.
Carole Chartier-Djelaïbia : Je pense que ça n’est pas forcément évident. On le voit aujourd’hui avec l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. On a tous conscience du problème, mais va-t-on avoir vraiment les outils pour être capable de mettre ça en œuvre d’une façon qui protège effectivement la vie privée, il y a quand même matière à débat.
Delphine Sabattier : Est-ce que l’interdiction est une protection ? À priori, c’est un aveu de faiblesse, c’est qu’on n’a pas réussi.
Carole Chartier-Djelaïbia : Exactement. On n’a pas réussi, on n’a pas su aller, en tout cas pour le moment, au cœur du problème.
Delphine Sabattier : Vous allez étudier tout cela au sein du Cercle de la Donnée et je compte sur vous pour nous faire part de vos conclusions.
Carole Chartier-Djelaïbia : Avec grand plaisir.
Delphine Sabattier : Merci beaucoup Carole Chartier-Djelaïbia. Je rappelle que vous êtes juriste, membre fondatrice et secrétaire générale du Cercle de la Donnée.
Et merci à vous tous de nous suivre. C’était Smart Tech, votre émission sur le numérique et ses enjeux. Je vous donne rendez-vous jeudi prochain, on sera en direct à 10 heures 45 pour commenter toute l’actualité tech. À très bientôt.