David Chavalarias : On a maintenant la dernière intervention de cette session, Monsieur Robin Berjon qui est qui l’éditeur des principales spécifications du Web, HTML 5, que vous utiliserez tous les jours, au WC3 [World Wide Web Consortium]. C’est un des piliers des protocoles ouverts. Il va donc nous expliquer un petit peu comment il voit les choses de ce point de vue.
Robin Berjon.
Robin Berjon : Pilier, n’exagérons pas, je n’espère pas, parce que sinon ça va se casser la gueule !
Bonsoir. C’est Robin Berjon. Enchanté.
Je vais faire une petite présentation rapide dès qu’on a réussi à mettre les slides. Action. Ça marche.
Ce soir, je vais faire une brève intervention sur l’usage démocratique des protocoles.
L’idée n’est pas de faire un exposé technique, l’idée c’est vraiment d’essayer d’expliquer et de positionner le rôle des protocoles et des protocoles ouverts dans un monde politique.
Pour cela, je pars d’un postulat qui est assez simple, mais qui est assez peu populaire parmi mes collègues en ingénierie protocolaire et dans le monde des standards, c’est que l’internet se comprend mieux avec des outils d’analyse politique qu’avec des outils d’analyse technique. Pour cela, on va le voir sur une slide un petit peu chargée, je m’en excuse. L’idée ici, même si on n’a pas besoin de lire tous les détails, c’est vraiment que si on retourne dans les années 90, ou nonante maintenant que j’habite Bruxelles, on peut voir qu’il y a un mouvement délibéré, vraiment intentionnel de la part des administrations américaines qui, d’une part, réussissent à pousser une gouvernance intentionnellement corporate des acteurs privés, du secteur privé, sur l’Internet, un désengagement de l’État, on est vraiment sur de la réglementation minimale, juste de l’encouragement à l’autorégulation. D’une part il y a ce mouvement-là.
D’autre part, il y a le mouvement de financement, encore une fois par l’État américain, qui bascule, suite à la fin de la guerre froide, d’un financement militaire vers un financement de la Silicon Valley, parce qu’il fallait bien que cet argent aille quelque part, il fallait bien que ces entreprises, qui vivaient des contrats militaires, puissent vivre d’autre chose. On est au début de ce temps-là et c’est une logique assez libertarienne, malgré ses financements d’État, au niveau de sa gouvernance elle est complètement libertarienne et on arrive à la conclusion logique de ce moment : aujourd’hui, nous nous retrouvons dans un monde où le gouvernement de la sphère numérique est un gouvernement entièrement privé, et je parle bien de gouvernement et pas de gouvernance, on peut le dire de façon pleine et forte ; il n’y a aucun pouvoir de résistance à la domination, en tout cas aucun pouvoir institutionnalisé fort et, du coup, nous avons vraiment une dystopie d’un gouvernement privé, par les gouvernements, dans notre monde numérique. Ce n’est donc pas génial, mais j’imagine que si vous êtes là ce soir c’est vous étiez déjà d’accord avec ça.
Petit à-côté. Ce tableau-là est un tableau qui est inspiré d’un réel tableau de proposition de modèle de gouvernement qui était fait par un mouvement politique relativement éphémère mais assez influent dans les années 30, aux États-Unis, qui s’appelait le mouvement Technocracy, même Technocracy Incorporated [1]. Il y a plusieurs branches de ce mouvement, mais le principe essentiel était « la démocratie c’est complètement con parce qu’on peut prendre des décisions rationnelles. Il suffit juste de donner le pouvoir à des ingénieurs qui vont pouvoir rationnellement décider les choses, et puis, comme ça, on organise tout. » Du coup, ils avaient tout organisé de cette façon un peu verticale, j’ai un tout petit peu changé les labels pour correspondre à ce que nous avons aujourd’hui, mais, en gros, l’idée est vraiment là.
Ça fait quelques années que j’utilise ce tableau, comme cela, dans les présentations sur les problèmes de gouvernance numérique et ce qui est moins drôle c’est qu’il se trouve que ce même mouvement, Technocracy, avait proposé une carte des États-Unis, un pays unifié qui allait du Groenland au Venezuela. D’un seul coup, ça devient un tout petit peu plus percutant, un tout petit peu plus présent, sachant en plus que le grand-père d’Elon Musk faisait partie de ce mouvement. On voit vraiment que même s’il a disparu, en théorie, il s’est vraiment intégré dans des couches assez importantes de la société américaine.
Tout cela pour revenir un tout petit peu à cette idée d’infrastructures numériques et d’utilité des protocoles.
Ici, nous avons un système où un petit groupe de personnes contrôle un ensemble de pouvoirs, un ensemble de fonctionnalités, j’en ai listé quelques-unes – je m’excuse pour le côté multilingue des slides, je réutilise du contenu : l’identité, la privacy, la pub, qui gagne de l’argent, qui peut parler de quoi, comment, etc. Tout cela est un ensemble de pouvoirs qui, non seulement, est possédé par peu de personnes, mais qui, surtout, n’ont aucune indépendance vis-à-vis des autres, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de pouvoir ou de contre-pouvoir. On ne peut pas avoir quelqu’un qui gère la privacy et qui dise « la façon dont vous faites de la pub n’est pas géniale ». En gros, tous ces pouvoirs sont regroupés dans un tout petit nombre de structures de façon très intégrée.
Le problème, c’est pourquoi ont-ils autant de pouvoir, pourquoi sont-ils capables de faire ça ? Ce n’est pas juste parce qu’on les laisse faire, c’est parce que l’infrastructure numérique est beaucoup plus vaste que ce qu’on décrit généralement. Souvent on entend des personnes qui disent : « L’infrastructure numérique ? On va faire un cloud européen, un petit peu de connectivité, un petit peu d’IA par-dessus et ce sera bon ! ». En fait non ! L’infrastructure numérique, ce qui est infrastructurel dans le numérique, ce sont beaucoup plus de choses que cela, va des navigateurs aux réseaux publicitaires, au cloud, aux réseaux sociaux, au search, etc.
En fait, contrôler l’infrastructure c’est comme contrôler un territoire. L’infrastructure permet de dominer, permet d’élaborer des règles.
Au total, la puissance des règles édictées par ces acteurs, parce qu’ils possèdent cette infrastructure, est souvent plus forte que les règles édictées par un État de droit. J’ai travaillé cinq ans au New York Times, justement sur ces problématiques, et je peux vous dire qu’il y a énormément de sujets sur lesquels l’avis de Google compte plus que l’avis d’un État dans lequel une entreprise exerce, parce que ça a beaucoup plus d’influence sur votre capacité à faire du business.
En une slide, ceci est le problème de la souveraineté numérique.
Au total, et on va revenir aux protocoles par la suite, l’infrastructure numérique est partout intégrée à notre société et comme je l’ai montré sur la slide précédente, l’infrastructure a du pouvoir, c’est-à-dire qu’elle gouverne ses usagers. Le truc c’est qu’une infrastructure autoritaire implique une société autoritaire. Vous pouvez essayer de mettre un petit peu de démocratie par-dessus, vous pouvez continuer d’élire des gens, si l’infrastructure est gérée de façon autoritaire, vous avez déjà une société autoritaire, nous sommes déjà dans une société autoritaire ! Cela ne veut pas dire que la partie est perdue, mais il faut comprendre le rapport de forces et le rapport de pouvoirs en place pour pouvoir les contrer.
À quoi ressemble une démocratie ? Ça ressemble à ça. Vous allez me dire que ce n’est pas super sexy vu comme ça, mais il y a une vraie valeur à concevoir la politique que l’on veut, le monde politique que l’on veut comme un gros sac de nœuds où rien ne domine. On a vraiment cette idée de pouvoirs et de contre-pouvoirs qui sont indépendants les uns des autres, qui se balancent les uns les autres, qui permettent d’arriver à un monde équilibré où, justement, chacun est connecté, où il y a des décisions collectives, bien sûr, mais où personne n’est dominé, personne n’est contrôlé par un pouvoir absolu qui ne rende compte à personne.
À quoi ça ressemble ? Parce que c’est bien gentil de faire des gribouillages, mais structurellement c’est le genre de chose qu’on peut concevoir dans le cadre d’une création de logiciel et dans le cadre d’une architecture de divers protocoles.
L’idée n’est pas de reproduire la concentration de pouvoirs qu’on a avec les monopoles technologiques au niveau d’un pays, au niveau d’un village, au niveau d’une communauté, l’idée est d’éclater les fonctionnalités. C’est-à-dire qu’il faut que les gens, l’institution, le groupe, peu importe, en charge des règles, par exemple sur l’identité, soit indépendant du groupe en charge du commerce, par exemple, ou de la pub ou de la modération de contenu. Et idéalement, pour chacune de ces boîtes – il y a évidemment beaucoup plus de boîtes que ça, ce sont des justes des exemples assez orientés réseau social –, il faudrait qu’il y ait plusieurs sources, c’est-à-dire qu’on puisse choisir la modération de contenu d’une source ici, qu’on puisse choisir son fournisseur de search qui pourrait avoir un index partagé avec d’autres fournisseurs de search, mais puisse fournir sa propre expérience, etc. Dans ce cadre-là, l’utilité du protocole c’est de permettre à ces systèmes éclatés de communiquer entre eux, parce que si vous séparez, d’un côté vous définissez l’identité, de l’autre côté vous définissez le search et par là vous définissez le social, le problème c’est que, d’un seul coup, il faut que tous ces trucs marchent ensemble et c’est là que le protocole permet cet éclatement. Mais il est important de comprendre que les protocoles ne sont pas magiques, même si, nous autres qui en créons, nous avons tendance à les voir un petit peu comme ça, c’est comme cela que je m’imagine le matin [Chat chevauchant un cheval, NdT]. En permettant cet éclatement, ils ne sont pas, à eux seuls, la solution, il faut aussi opérer une infrastructure physique – rien n’est virtuel, la virtualité n’existe pas par définition – et il faut aussi une gouvernance. Je donne quelques exemples, il y en a d’autres, ce sont trois projets :
- Eurosky [2] qui est juste de l’infrastructure d’un protocole ouvert, mais infrastructure européenne, pour permettre à plein d’autres personnes de créer leurs réseaux sociaux ;
- Beckn [3] qui est un protocole et de l’infrastructure créés en Inde. La souveraineté numérique ça ne veut pas dire se fermer, on peut très bien aller choper du Beckn et le déployer ici en Europe sans aucun problème. C’est un protocole et un système d’infrastructure qui permet du commerce en ligne, notamment de remplacer Amazon, de remplacer Uber, il bosse aussi sur les marchés énergétiques, c’est très intéressant ;
- Staan [4], qui est un projet européen issu du European Search Perspective, qui cherche, en fait, à séparer l’indexation des moteurs de recherche de l’expérience finale des moteurs de recherche, pour permettre à plein de gens, plein d’entreprises de collaborer là-dessus.
Ma conclusion ici c’est que, trop souvent, face à ces problèmes qui sont des problèmes assez énormes et assez complexes, nous avons un petit peu une pensée magique, genre « tu fais de l’open source et c’est bon ! », ou « tu fais des standards et de l’interopérabilité et c’est résolu ! ». Ça fait 30 ans que je fais des standards et de l’open source, on a énormément de standards et énormément d’open source, si ça réglait à soi seul les problèmes, on serait en train de soigner le cancer sur des lunes de Jupiter ou je ne sais quoi. Cela ne veut pas dire que ce ne sont pas des leviers importants, mais ce sont pas des leviers magiques. Pour ça, il faut que nous ayons une compréhension globale politique du système internet ; il faut articuler tous ces leviers, dont les protocoles qui servent un peu à faire marcher la sauce, au service d’une stratégie cohérente pour installer la démocratie dans la sphère numérique.
Merci beaucoup.
[Applaudissements]
David Chavalarias : Nous avons un tout petit peu de retard, il y a eu des problèmes techniques. Pour encore donner un tout petit peu d’air, on prend une question pour Robin et après une question pour le juge Guillou si jamais il est encore en ligne, je pense que oui. Est-ce qu’il y a une question sur l’intervention qui vient juste d’avoir lieu, sachant qu’on pourra rediscuter après, il y a un pot convivial, etc. ?
Public : Merci pour la présentation. J’avais une question : quelles conséquences tire-t-on du dérèglement en cours ? On a beaucoup parlé de la vulnérabilité qu’on a créée, de la dépendance qu’on a créée vis-à-vis des Américains et je n’ai pas l’impression qu’on parle beaucoup, aujourd’hui, de ce qui a fait que les Américains nous ont dominés. On leur a laissé nos marchés, on a sous-estimé l’importance de ces marchés, mais qu’est-ce qui a fait qu’ils ont été meilleurs que nous et comment devenir aussi bons qu’eux sur pas mal d’aspects ? C’est une question assez ouverte.
Robin Berjon : C’est une très bonne question, il faudrait pas mal de temps pour y répondre, je pense qu’il faudrait un exposé assez long. Je pense que Benjamin, qui est dans le coin là-bas, pourrait répondre à une bonne une bonne partie de cela.
Pour faire bref, sur la slide où j’ai montré qu’il y a eu d’une part ce mouvement on va dire de libéralisation forcée, de « libertarianisation » forcée de l’Internet et, quand je dis « forcée », c’est que les positions sur le framework du commerce internet n’étaient pas uniquement un petit avis comme ça, sympa, de la Maison-Blanche genre « on pense que ça devrait marcher comme ça. » Non. Ces positions ont été poussées systématiquement dans les négociations de commerce international, etc., elles ont été soutenues de façon très efficace. D’une part, il y a cette espèce de libéralisation.
D’autre part, il y a ces financements. On parle de centaines de millions de dollars qui basculent du financement très élevé du système militaire américain pendant la guerre froide. On est au début des années 90, la guerre froide vient de finir, et ils sont littéralement en train de se dire « qu’est-ce qu’on fait de tout cet argent, il faut qu’on le mette quelque part pour continuer à pousser nos entreprises. » Il y a vraiment une politique industrielle très intentionnelle, alors qu’en Europe on était genre « on veut faire des marchés, c’est important, il ne faut pas trop intervenir, etc. ».
Et en plus de ça, je suis désolé j’ai du mal avec le français, mais les politiques autour de tout ce qui est anti-monopole ont été complètement effacées sur les décennies qui ont précédé, il y a eu l’intervention contre Microsoft qui est à peu près le dernier souffle d’un tout petit truc, qui a été complètement réduite à sa plus simple expression par la suite.
Il faut vraiment voir que cet ensemble de vecteurs crée un boulevard. Je ne pense pas que ce soit un boulevard à imiter. Le problème c’est que ça crée vraiment un boulevard pour des entreprises qui, à terme, se comportent forcément mal.
Comment contrer ça ? Il faut prendre un petit point de retour en arrière et se demander « qu’est-ce que nous voudrions, nous, comme système ? », et il y a plein de façons d’envisager un système alternatif. Je reviens au fait d’avoir passé dix ans aux États-Unis, je pense qu’il y a notamment une différence culturelle assez forte entre l’Europe et les États-Unis, sans faire trop de généralités, qui est que les Américains sont généralement assez à l’aise avec une démocratie réduite à des zones très spécifiques – ça c’est géré par la démocratie –, mais l’essentiel de leur vie est géré sous gouvernements privés, pas uniquement l’Internet, ça va être des systèmes de santé, ça va être beaucoup d’autres choses, y compris le pouvoir des employeurs sur leurs employés à tous les niveaux. Ce pouvoir corporate est beaucoup plus fort, il est très fort aux États-Unis, il est très accepté, alors qu’ici on aurait quand même tendance à préférer encore une gestion collective, une gestion démocratique et je pense qu’il faut vraiment partir de ça. Les problèmes qu’on a sur Internet sont essentiellement des problèmes de gouvernance et ces problèmes de gouvernance sont des choses sur lesquelles on a énormément d’expérience en Europe qu’on peut investir et développer juste en prenant un peu de confiance.
David Chavalarias : Merci beaucoup. Je vais donc clore cette session. On peut applaudir tous les intervenants.
[Applaudissements]