Sasha Luccioni : « Il faut réfléchir à la place de l’IA dans notre vie » Le grand invité international - RFI

À l’heure du sommet mondial sur l’IA, à New Delhi, Sasha Luccioni alerte sur le coût environnemental de cette nouvelle technologie. Elle appelle les grandes entreprises de la tech à plus de transparence sur le coût énergétique de l’IA.

Arnaud Pontus : Bonjour Sasha Luccioni. Merci d’être là.

Sasha Luccioni : Bonjour.

Arnaud Pontus : Vous travaillez à Montréal, vous êtes de passage à Paris alors que le Sommet mondial pour l’action sur l’intelligence artificielle se déroule à New Delhi, en Inde [1] vous vous intéressez en particulier à l’empreinte environnementale de l’IA. Qu’est-ce qui vous a menée vers cette question ?

Sasha Luccioni : En fait, il y a cinq ans, six ans maintenant, je travaillais sur l’utilisation de l’IA à des fins positives, climatiques, par exemple la prévision climatique. On fait beaucoup de travail, d’ailleurs, à essayer de s’adapter au changement climatique avec l’IA et puis quelqu’un m’a posé la question : « Est-ce que tu es vraiment sûre que ce que tu fais est bien et non pas mauvais pour l’environnement ? ». C’est là où je me suis rendu compte qu’on n’a pas les chiffres et j’ai commencé à créer des outils et faire de la recherche sur l’énergie qui est utilisée pour l’entraînement des modèles d’IA, sur les émissions de gaz à effet de serre, donc vraiment à mieux comprendre l’impact de l’IA sur la planète.

Arnaud Pontus : Donc, on peut être informaticienne et écolo !

Sasha Luccioni : Complètement, exactement c’était tout mon but.

Arnaud Pontus : C’était tout votre but.
On a peu de chiffres, on va y venir. En 2024, on nous dit que les datacenters, les centres de données dans le monde, qui sont nécessaires pour faire tourner ces IA, ont consommé autant d’électricité que la France entière, tous les datacenters autant que la France, un pays de 70 millions d’habitants, un pays riche et on nous dit que ce n’est que le début. Est-ce que ça vous semble crédible comme estimation de consommation électrique ?

Sasha Luccioni : Oui, tout à fait, sauf que, contrairement à la France, ce n’est pas de l’énergie verte, c’est souvent de l’énergie générée avec des énergies fossiles et toute la problématique c’est que ça croît tellement vite que les énergies renouvelables ne peuvent pas répondre à cette demande-là.

Arnaud Pontus : Les centres de données sont énergivores, ils sont boulimiques. Combien consomme un centre de données ? On le sait, ou pas ?

Sasha Luccioni : Ça dépend des centres de données, mais ceux qui sont utilisés pour l’IA, autant qu’une qu’une petite ville. On peut avoir un datacenter qui consomme autant, mettons, que 100 000 habitants. En fait, c’est très concentré parce que ce sont des serveurs qui sont vraiment les uns sur les autres sur plusieurs étages, donc c’est vraiment autant d’énergie qu’une ville d’une telle taille, mais dans un endroit comme un bâtiment.

Arnaud Pontus : Beaucoup d’électricité et beaucoup d’eau aussi pour refroidir le système.

Sasha Luccioni : Exactement.

Arnaud Pontus : Donc le bilan énergétique est terrible en fait.

Sasha Luccioni : Oui et on en construit de plus en plus pour répondre à cette demande d’IA. En fait, on essaye d’aller de plus en plus vite, de trouver des sources d’énergie et des sources d’eau plus accessibles. On ne va donc pas forcément prendre le temps de bien développer ça, de trouver des sources qui sont un peu plus vertes, on va vraiment avoir des turbines mobiles qui sont apportées en camions juste pour générer de l’énergie pour un datacenter.

Arnaud Pontus : Sasha Luccioni, aujourd’hui beaucoup de pays veulent avoir leurs datacenters, accueillir les centres de données, c’est ce que disait d’ailleurs Emmanuel Macron l’année dernière, au Sommet international pour l’action sur l’intelligence artificielle, avec son slogan.

Sasha Luccioni : Plug, baby, plug !

Arnaud Pontus : « Branche, branche chérie ! ». Est-ce que c’est une bonne idée de vouloir avoir des datacenters ? Que tous les pays aient leurs datacenters ?

Sasha Luccioni : Ça dépend. Je pense que pour les pays c’est une question de souveraineté.
C’est sûr que si on a des applications en finance, en médecine, des choses comme ça, c’est bien de les avoir localement à cause des lois et on ne veut pas forcément avoir un monopole des États-Unis. Maintenant, ce sont plutôt les États-Unis qui ont le plus grand nombre de datacenters. Du point de vue de la géopolitique, ça fait sens, mais je pense qu’on approche la question de manière un peu inverse : au lieu de se demander « comment peut-on faire ça d’une manière un peu plus verte, un peu plus écolo ? », on dit « il nous faut un grand datacenter, on va le mettre le plus vite possible, on va le construire ». Au Canada c’est pareil ! Donc on va avoir un grand datacenter et, comme l’endroit où l’énergie est la plus accessible c’est là où il y a le gaz naturel, on va le mettre là où l’empreinte carbone va être grande. Au lieu de faire ça, on peut en faire cinq petits ou cinq moyens qui peuvent fonctionner, du coup, avec des énergies renouvelables et on va les espacer, on va les intégrer aussi. On peut, par exemple, récupérer la chaleur des datacenters pour chauffer des piscines, pour chauffer des campus universitaires comme on le fait ici dans la région parisienne. Il y a donc des manières de faire, mais, avant de les implémente, il faut réfléchir, il faut prendre son temps, il faut projeter, il ne faut pas dire « on veut le plus gros, on va le mettre ici parce que c’est le seul endroit où c’est possible. ». Il faut dire « on veut avoir tant de puissance de calcul, on peut mettre un peu de serveurs ici, un peu de serveurs là-bas » et avoir des effets économiques un peu plus éparpillés aussi.

Arnaud Pontus : Bien sûr !
On en vient au cœur de vos études, au cœur de vos recherches qui font référence dans le domaine. Je vais rappeler que vous étiez dans le top 100 de The Times Magazine, dans les personnes les plus influentes pour l’IA. Est-ce que vous pouvez me dire, est-ce que vous êtes en capacité de me dire combien je consomme d’énergie quand je fais une requête sur ChatGPT ?

Sasha Luccioni : C’est une très bonne question. On a des chiffres qui sont partagés notamment par OpenAI, Google et autres, mais qui sont très limités et on ne sait pas comment ça varie en fonction du genre de requête, où le modèle tourne, etc. Si on fait une image ou du texte, ça dépend énormément. Donc concrètement, pour une requête en temps réel, on n’a pas les chiffres, mais on a les chiffres moyens, c’est quelques minutes d’une ampoule, ce n’est pas tant que ça, mais comme, à l’échelle mondiale, on utilise l’IA des milliards de fois par jour, c’est là où ça fait vraiment l’effet.

Arnaud Pontus : C’est là où ça fait mal ! Plus de 800 millions de personnes utilisent chaque semaine ChatGPT, donc ça multiplie l’addition.

Sasha Luccioni : Exactement ! Les gens disent « ce n’est que 0,3 wattheure », oui, mais à l’échelle mondiale et le nombre de requêtes qu’on fait ! Maintenant on a des modèles de plus en plus puissants qui peuvent, par exemple, faire du raisonnement, donc expliquer ce qu’ils sont en train de faire, pas juste dire « la capitale de la France c’est Paris », mais dire « la Deuxième Guerre mondiale, etc. » et ça va écrire cinq pages de texte.

Arnaud Pontus : Donc ça consomme plus.

Sasha Luccioni : Ça consomme énormément d’énergie. Maintenant ce sont les vidéos, c’est vraiment fou ! Il y a la fameuse pub Coca-Cola qui est passée à Noël. Ils ont dit qu’ils ont généré des dizaines de milliers de vidéos avant de choisir celle-là et de mettre plusieurs idées ensemble.

Arnaud Pontus : On va tous faire nos petites vidéos, nos petites photos truquées pour s’amuser.

Sasha Luccioni : Exactement ! Maintenant on a des réseaux sociaux entiers dédiés à ça, c’est sûr que ça va vite.

Arnaud Pontus : Vous observez qu’il n’y a pas de transparence, ça veut dire que les grands groupes, les géants de la tech ne disent absolument pas combien ça coûte. Vous leur demandez ?

Sasha Luccioni : On leur demande régulièrement, mais il n’y a pas d’incitatif en fait, il n’y a pas de loi qui existe, rien ne les contraint. Comme tout le monde veut implémenter l’IA, ils ont peur de perdre dans cette course, ils vont d’abord implémenter et, quelque part, poser des questions après.

Arnaud Pontus : On fonce et on réfléchit après.

Sasha Luccioni : Exactement.

Arnaud Pontus : Sasha Luccioni, quelles sont les solutions ? Qu’est-ce qu’on doit faire ? Est-ce que je dois arrêter de faire des demandes à ChatGPT et même arrêter avec Google qui consomme de l’énergie ? Me racheter une encyclopédie papier ? Faire marcher mon cerveau ? Qu’est-ce qu’on fait ?

Sasha Luccioni : Je pense qu’au niveau individuel, il faut quand même réfléchir avant d’utiliser surtout l’IA générative. On a très bien existé avant ChatGPT. Il y a quand même Wikipédia, par exemple, il y a quand même des sites, des encyclopédies.

Arnaud Pontus : Qui consomment moins.

Sasha Luccioni : Bien sûr ! Quand on fait une recherche sur Wikipédia, il n’y a pas de texte qui soit généré, on trouve du texte existant. En fait, une recherche à l’ancienne consomme très peu d’énergie.
On peut utiliser des modèles d’IA plus simples, dédiés à une tâche. Si les gens ont une tâche à faire, ils vont souvent utiliser ChatGPT ou Google juste par défaut. Mais quand on réfléchit à la tâche : pourquoi on a-t-on besoin d’utiliser l’IA ? Pourquoi va-t-on utiliser ChatGPT ? Est-ce qu’on peut utiliser Wikipédia ? Est-ce qu’on peut utiliser son cerveau ? Des études ont montré que plus on s’habitue à cela, plus on perd des capacités de réflexion cognitive, on perd vraiment son cerveau, littéralement.

Arnaud Pontus : La réflexion.

Sasha Luccioni : Il y a aussi des limites à ce qu’on peut faire en tant qu’individu. Je pense que là on devrait vraiment plus insister sur les organisations qui implémentent l’IA. On a 50 000 employés, on va prendre une licence ChatGPT ou Copilot, peu importe, il faut demander la transparence à ce moment-là.

Arnaud Pontus : Ce sont les entreprises qui devraient mettre la pression sur la transparence. Demander aux opérateurs d’intelligence artificielle « donnez-nous vos chiffres ».

Sasha Luccioni : Donnez-nous vos chiffres, parce qu’en fait là, en ce moment on se base soit sur des moyens qui ne sont pas forcément représentatives, soit sur rien du tout, soit sur une compagnie qui va dire « notre outil va tout faire pour vous ». En fait, les compagnies ont tendance à mesurer ce qui est local, genre l’énergie qui est consommée, même les kilomètres parcourus par leurs employés. Et tant qu’on ne donne pas ces chiffres-là, ils n’apparaissent nulle part en fait.

Arnaud Pontus : Donc la pression peut venir des entreprises.

Sasha Luccioni : Complètement.

Arnaud Pontus : Est-ce qu’il faut se méfier de l’intelligence artificielle pour finir, Sasha Luccioni ?

Sasha Luccioni : Je pense qu’il faut être critique. Comme pour toute nouvelle technologie, il faut réfléchir à la place qu’elle a dans notre vie et s’en servir d’une manière très consciente.

Arnaud Pontus : Être intelligent pour l’intelligence artificielle.

Sasha Luccioni : Exactement !

Arnaud Pontus : Merci Sasha Luccioni, d’être venue ce matin et merci de votre regard qui nous vient du Canada, avec un parcours universitaire impressionnant qui vous a mené de Paris jusqu’à l’Amérique.

Sasha Luccioni : À votre studio.

Arnaud Pontus : Exactement. Merci encore.

Sasha Luccioni : Merci.