Les femmes dans la communauté du Libre

Les femmes dans la communauté du Libre

Conférence : Les femmes dans la communauté du Libre par Olivier Cleynen
Conférence donnée lors de l’assemblée générale de l’association April pour la promotion et la défense du logiciel libre en janvier 2008.

Le fichier complet de la conférence : april_ag2008_conf02.ogg (86 Mo) au format Ogg/Theora

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Transcription

Olivier Cleynen
 : Je vais vous parler du sujet fâcheux des femmes dans la communauté du Libre. Oui fâcheux, parce qu’en général, ça fait pas mal de discussions et de trolls. Ça c’est le pourcentage de femmes et d’hommes dans la population mondiale. Ça c’est dans le milieu de l’informatique en Europe. Et ça c’est dans le milieu du Libre. Moi je trouve ça super frustrant [rires] — et en fait je suis agréablement surpris par la proportion de femmes ici dans la salle... et à l’April en général. Je ne sais pas combien on est là...
Benoît Sibaud
 : 6%
OC
 : 6% ? [Le pourcentage est] Entre 1 et 2% dans le monde du Libre. Typiquement, ce qu’on fait pour ça : on en parle, en disant que le sexisme, la discrimination [contre] les femmes, c’est très mal, tout le monde est d’accord, tout le monde se dit que "oui oui absolument, il ne faut pas qu’on fasse ça" et puis on fait rien et 6 mois après on en reparle.

Mais je pense surtout que la réaction typique [est de dire] "C’est pas ma faute". En général, on a un projet, une communauté qui est là, qui fait son boulot, qui développe un logiciel ou bien qui promeut le Libre, ou quoi que ce soit... Et puis c’est son truc et c’est tout de même pas la faute des développeurs si les femmes s’intéressent pas au projet et veulent pas le joindre. Donc typiquement, le raisonnement c’est "c’est pas ma faute".
Et en fait, c’est [...] le problème de la poule et de l’œuf, parce que les femmes, [en moyenne] utilisent moins un ordinateur que les hommes, donc s’intéressent moins au logiciel donc ’’a fortiori’’ au Logiciel Libre. Et on en sort pas : elles s’intéressent moins au logiciel, elles ont moins envie d’apprendre l’informatique, elles se servent moins de leur ordinateur et ainsi de suite. C’est le problème de la poule et de l’œuf.
Il y a pleins de ramifications : les ramifications dans l’éducation, [...] dans les médias, dans la conscience collective de la société,... On en sort pas ! Donc si chacun regarde son petit tronçon du cercle en disant "C’est pas ma faute, moi il y a pas de femmes qui rentrent, pas de femmes qui sortent, c’est pas ma faute !", on en sortira jamais. Il faut vraiment qu’on fasse un effort.
Mais pourquoi je dis ça ? Parce que je pense que ce n’est pas juste une question de goût. Si c’était un club de supporters de foot, dans lequel il y a probablement le même genre de proportion de femmes, [eh bien ce n’est pas grave], parce que finalement [le foot] n’est une question de goût. Les gens participent, c’est leur truc à eux, c’est leur hobby, c’est un passe-temps.
Mais le Logiciel Libre, on a tout de même [la] prétention à ce que [c’est quelque chose] de plus important pour la société, il y a une certaine valeur éthique dedans. Et moi je trouve que s’il n’y a que 1 ou 2% de femmes, c’est qu’il y a un problème.
Je vais arrêter de parler en l’air. J’ai commencé à penser à réfléchir à tout ça il y a 6 mois, aux RMLL, et il y a 3 choses auxquelles j’essaye de penser en essayant de bosser dessus.
La première, c’est le présupposé automatique. Le présupposé automatique, c’est probablement la plus frustrante des 3 choses, c’est à dire que quand il y a une femme, une fille qui rentre entre les stands aux FOSDEM ou bien sur le canal IRC, automatiquement on a tendance à présupposer qu’elle s’y connait pas trop en informatique. C’est dur de désactiver cet automatisme. Je ne sais pas s’il y a des filles qui ont le même retour d’expérience. Souvent, on va gentiment commencer à lui expliquer ce que c’est qu’un utilisateur root, ou bien ce que c’est que le code source d’un logiciel, ou bien on lui rappelle des choses comme ça, de base, et à répétition c’est un peu frustrant. De discuter avec d’autres filles, c’est ce qui se passe souvent.
Donc c’est ne pas présupposer que une femme, parce qu’elle rentre dans la communauté, elle est juste là pour écrire de la documentation ou rapporter des bugs, et que c’est forcément un utilisateur moins avancé que les autres.
[La deuxième chose, c’est] je pense, qu’il faut faire un peu de nettoyage. Parce que, évidemment, comme le Logiciel Libre, c’est des communautés qui sont ’’très masculines’’, on trouve souvent ce genre de blagues, ce genre de posters, ce genre de choses assez sexistes. Bien sûr, c’est pas du tout dans l’intention de repousser les femmes mais ça a tout de même cet effet là. Et ça finit par être ultra saoulant, évidemment, quand une femme rentre dans une communauté où il y a 100 personnes qui s’échangent ce genre de trucs sur le forum, ça refroidit un peu l’ambiance.

Alix Cazenave
 : En même temps, les femmes qui ont fait ça, elles sont bénévoles. Volontaires et tout, quoi !
OC
 : Hmm j’ai des doutes...
Public
 : C’est comme vendre yaourts avec des femmes à poil ! C’est la société ! Malheureusement.
OC
 : Ça c’est le problème de la poule et de l’œuf, si on fait pas d’efforts, en disant c’est la société, c’est comme ça, on changera jamais rien. Donc moi je suis de l’avis de faire du nettoyage dans les forums où on trouve ce genre de choses.
Alix Cazenave
 : C’est aussi du second troisième degré
Benoît Sibaud
 : Pour aller plus loin, il y a aussi une autre remarque, c’est que ça en fait tout de même moins... Même si la société est comme ça, pourquoi est-ce que dans le Logiciel Libre, on ferait ’’encore moins bien’’ que dans tout le reste de la société ?
Alix Cazenave
 : On est sensé être plus conscient.
OC
 : Bien sur, on est basé sur des valeurs éthiques, tout ça
Public
 : Ça y est ça trolle...
OC
 : Oui ça trolle. Je termine rapidement. Le troisième point, c’est à la maison aussi, et ça c’est plus à long terme, c’est probablement plus facile à appliquer, mais faut en parler. Devinez lequel de ces 2 enfants est le plus susceptible de savoir ce qu’est le code source d’un logiciel et de s’intéresser au Logiciel Libre, d’ici 5 ou 10 ans évidemment ?
Lionel Allorge
 : C’est la petite fille.
OC
 : C’est la petite fille ?
Lionel Allorge
 : Oui parce que tous ces appareils, ils seront avec des logiciels dedans.
Benoît Sibaud
 : La clef à molette, c’est peu probable.
Lionel Allorge
 : Oui la clef à molette jamais !
OC
 : Donc l’idée, sans rigoler, c’est d’encourager les filles aussi ’’tôt’’ et aussi ’’souvent’’ que les garçons à bricoler, à savoir comment les machines marchent, comment on se sert d’un outil, à avoir envie de découvrir et d’utiliser la technologie.
Alix Cazenave
 : C’est horrible comme image !
OC
 : C’est horrible, ça fait mal au cœur ! Mais c’est sorti d’un site internet de [vendeur de jouets].
Jean-Christophe Becquet
 : C’est vraiment comme ça, les catalogues de jouet.
OC
 : Oui, c’est ça !
Alix Cazenave
 : J’ai jamais vu ça quand j’étais gamine dans mes catalogues de jouet.
OC
 : Bah va voir à Carrefour, maintenant dans les rayons à Carrefour, c’est impressionnant.
Nicolas Pettiaux
 : C’est tout à fait ce qu’on a dit à mes enfants à l’école primaire, donc l’institutrice dit "voilà qu’est-ce qu’on fait avec l’électricité ? Qu’est ce que font papa et maman avec l’électricité ? Maman elle repasse et Papa il utilise la foreuse". Ça c’était le cliché, à l’école.
Alix Cazenave
 : Pas mal !
OC
 : Typiquement, les filles commencent à utiliser un ordinateur 2 ans après les garçons.
Public
 : Je crois que c’est 3.
OC
 : Ça fait mal au cœur. Déjà, à 5/6 ans, il y a plein de choses qui sont mises dans la tête des enfants et qui changent tout. Voilà j’ai fini, je voulais juste foncer à travers tout ça. Les idées que j’ai présentées, j’ai tout balancé sur un tout petit site web, qui s’appelle GenderShouldntMatter.org et en bas, c’est mon adresse mail si vous avez des questions. Maintenant, j’aimerais avoir ’’vos’’ avis, sans trop de troll, sur la position des femmes, sur le pourcentage déplorable des femmes dans le Logiciel Libre.
Basile Starinkevitch
 : Une information : dans les appels de recherches européens et que je crois pas français, le pourcentage de femmes et le "’gender issue’" (c’est la terminologie officielle de la Commission Européenne) est importante. Et on peut se faire sabrer après une proposition européenne parce qu’on a pas respecté cette ’gender issue’, et je vous assure que c’est pas facile à [respecter].
Benoît Sibaud
 : Il n’y en a pas à ma connaissance sur les appels de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche)
Basile Starinkevitch
 : Non, j’ai bien dit européen. Et donc peut être que l’April pourrait [faire] figurer ça dans les appels français.
OC
 : Oui. Le danger, c’est de vouloir filter à l’entrée en disant "il nous faut un certain taux", commencer à faire de la discrimination, en fait. Ce qui est pas le but. [...] Commencer à dire à l’entrée "bon il faut qu’on ait 50% de femmes, il faut qu’on ait 50% de femmes", c’est typiquement le genre de comportement qui vont créer des problèmes, des débats, des trolls, etc. Ce que je disais, c’est vraiment penser à au moins rendre la communauté du Libre plus accueillante aux femmes.
Basile Starinkevitch
 : Autre remarque : moi, je suis dans un labo de roboticiel, il y a assez peu de femmes dans le Logiciel Libre, je suis le plus "femme", celui qui accepte de se mouiller et de trouver des sous pour ça. On a quelques femmes, au CA il y a plus de femmes que dans la moyenne nationale, et -une mesure- les femmes de mon labo sont celles qui sont le plus indifférentes au Logiciel Libre. Elles le connaissent, on a tous des thèses en informatique, on travaille tous sous Linux. Donc elles le connaissent, mais elles vont pas se battre pour rédiger une proposition où il y a du Libre.
OC
 : Le problème de la poule et de l’œuf.
Sébastien Blondel
 : Est-ce que vous savez pourquoi les femmes s’en foutent ? Est-ce que vous leur avez demandé ? [...] Vous [mentionnez] les catalogues de jouet : quel est l’effet "catalogue de jouet", et quel est l’effet de l’opinion individuelle de ces femmes ?
Benoît Sibaud
 : On a assez peu de femmes qui ont été élevées en dehors du monde...

rires

OC
 : Je n’ai pas bien compris !
Sebastien Blondel
 : ...liés aux femmes
Thomas Petazonni
 : On propose à SBI de faire une fille, et on mène une expérience ...

rires
Sebastien Blondel : Pourquoi vous ne faîtes pas...
Public : Oh non, s’te plaît,
rires

Sebastien Blondel
 : ...un sondage, une méthode scientifique, …, un écart-type..., et tu demandes aux femmes, "mais pourquoi ne vous intéressez-vous pas à l’informatique ?" T’auras des réponses.
Public
 : Et moi j’en ai.
Public
 : Non, non, non, c’est pas comme ça, le problème de la question.
Alix Cazenave
 : C’est plutôt qu’attendez-vous de l’informatique ?
OC
 : C’est plutôt une question d’intérêt général pour l’informatique, d’implication dans l’informatique. Les filles elles commencent trois ans plus tard que les garçons...
Frédéric Couchet
 : Plus qu’une minute de troll...
OC
 : ...qu’elles ont un ordinateur.
Benoît Sibaud
 : On est à côté du sujet là.
Public
 : attends !
Benoît Sibaud
 : Surtout, de mon point de vue, on parlait des femmes dans la politique du logiciel libre, le premier point c’est que on sait, il n’y a pas la parité, dans le domaine des technologies de l’information et des communications, il n’y a pas la parité hommes/femmes. Bon. Admettons on est à 20%, 30%.
OC
 : Oui.
Benoît Sibaud
 : mais la communauté du Libre, elle n’est ’’même pas’’ à ce niveau-là. Ça veut dire qu’il y a plus de femmes qui s’intéressent au logiciel propriétaire qu’il n’y en a qui s’intéressent aux logiciels libres,
OC
 : Oui.
Public
 : Oui mais s’intéresser...
Benoît Sibaud
 : ..non pas s’intéresser, qui utilisent, ou qui sont dans le domaine, mais même là-dessus il y a un problème, à ce niveau-là. Ça veut dire qu’il y a quelque chose qui passe mal.
Sébastion Blondel
 : Tu fais des sondages de deux niveaux.
Benoît Sibaud
 : En dehors de ça, au niveau de l’April, par exemple, on n’est pas une association qui fait que de la technique. Donc on devrait bénéficier du fait d’avoir des gens qui s’intéressent à l’enseignement, au droit, et à plein d’autres sujets, où les répartitions de population ne sont pas comme ça. Et qu’est-ce qui se passe à l’April ? Il y a 6% de femmes. Donc il y a un problème au niveau de l’informatique libre de manière générale, et voilà.
Tangui Morlier
 : Il y a une discussion cet après-midi, là-dessus ?
Frédéric Couchet
 : Exactement, il y a une discussion cet aprèm.
Tangui Morlier
 : Bonne introduction.
Public
 : Juste une précision, il y plus de femmes que d’hommes, dans la société.
Tangui Morlier
 : Oui, mais c’est tellement infime, c’est 0,5% je crois que du coup, dans les graphiques on a du mal à le voir.
Public
 : Là-dessus tu ne verras pas la différence.
Public
 : Le déséquilibre le plus important, c’est les Pays Baltes.
Public
 : Oui.

Avertissement : Transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant⋅e⋅s mais rendant le discours fluide. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.